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Défis de la mobilité des hautement qualifiés de l’Amérique Latine : quelques éléments de réflexion Jean-Baptiste Meyer Institut de Recherche pour le Développement Marseille France


Résumé : L’analyse quantitative de la migration de personnes qualifiées, notamment de celles originaires de l’Amérique Latine, a progressé significativement depuis une décennie. Parallèlement, la prise de conscience de dispositifs de développement des compétences à travers la mobilité (brain gain vs brain drain) s’est confirmée durant toute cette période. Cependant, tant la fiabilité accrue de certains indicateurs que la capacité nouvelle de gérer le mouvement et la distance ne doivent faire illusion. La présente étude de cas analytique dans la région pointe la nécessité d’être prudent sur les conclusions partielles auxquelles induisent les connaissances actuelles. Elle invite naturellement à améliorer la collecte de données et la performance des outils classiques de mesure et de suivi. Mais elle conduit aussi à re-concevoir les mobilités globales observées et à proposer d’autres instruments que ceux traditionnellement envisagés et utilisés pour l’observation et le suivi des migrations internationales. Resumen : El analsis cuantitativo de la migracion de personas calificadas, notablemente de America Latina, ha mejorado significativamente durante la ultima decada. Paralelamente, la conciencia de dispositivos de desarrollo de competencias a través de la mobilidad (brain gain vs brain drain) se confirmo durante todo este periodo. Sin embargo, tanto la mejor fiabilidad de algunos indicadores como la capacidad nueva de manejar el movimiento y la distancia no deben hacer illusion. El presente estudio de caso analitico en la region apunta a la necesidad de quedar prudente sobre las conclusions parciales a las cuales nos llevan los conocimientos actuales. Nos invita naturalmente a mejorar la recoleccion de datos y la eficiencia de las herramientas clasicas de medida y monitoreo. Pero nos lleva también a reconcebir las mobilidades globales observadas y a proponer otros instrumentos que los traditionalmente contemplados y utilisados para la observacion y el seguimiento de las migraciones internacionales. Summary : Highly skilled migration quantitative analysis, notably from Latin America, has significantly improved during the last decade. Meanwhile, the awareness of skills development schemes through mobility (brain gain vs brain drain) has been confirmed. However, improved reliance on indicators and new abilities to manage moves and distances should make no illusion. New data analysis about the region points to the need to remain cautious on partial conclusions to which current knowledge drives us. Such analysis obviously shows necessary improvements in data collection and in the performance of conventional tools for measurement and monitoring. But at the same time, it also invites us to re-conceive the global mobilities observed and to propose other instruments than those traditionally taken into consideration and used for the observation and follow up of international migrations.


Introduction Le présent texte traite des mobilités de personnes originaires d’Amérique Latine et impliquées à l’étranger dans des activités dites ‘à haute intensité connaissance’. Loin d’être une synthèse sur la question de la migration qualifiée et des indicateurs propres à la décrire, il constitue une contribution à l’amélioration de ces derniers et à l’élaboration de nouveaux descripteurs, utiles pour la gestion des mouvements de ces ressources humaines cruciales pour le développement. Durant la dernière décennie, des progrès significatifs dans la collecte des données ont permis de prendre la mesure des stocks de personnes qualifiées expatriées, de façon générale et comparable entre tous les pays du monde (section 1). Un approfondissement critique de ces travaux, avec des données plus précises mais seulement sur l’Amérique Latine, révèle la pertinence mais aussi les insuffisances des inférences présentement effectuées (section 2). Audelà du comptage des personnes mobiles, le recensement des associations, des réseaux et des liens actifs entre diasporas et pays d’origine est un enjeu crucial auquel la région Latinoaméricaine tente de répondre depuis une quinzaine d’années ; cette expérience peut être exploitée aujourd’hui (section 3). Le projet européen CIDESAL - Création d’incubateurs des diasporas du savoir pour l’Amérique Latine – vise précisément à remplir cette fonction d’observatoire mais aussi celle de la production d’information utile pour le développement relationnel effectif entre expatriés et avec les pays d’origine (section 4).

1-Quelques apports de la décennie et leurs limites La difficulté d’accéder à une information statistique détaillée, fiable et uniforme dans le temps et dans l’espace a toujours compliqué l’étude des migrations internationales depuis les pays en développement. C’est le cas, en particulier, des populations qualifiées d’Amérique Latine, même si une combinaison des différentes sources a permis d’élaborer une documentation conséquente (Luchilo et al. 2004, Pellegrino 2002, Texido et al. 2003, Torales et al. 2003). Depuis une décennie, cependant, les efforts entrepris pour parvenir à construire une base d’information offrant les qualités requises, ont amplement précisé la vision globale du phénomène. Ils émanent de spécialistes oeuvrant dans la mouvance d’organisations intergouvernementales (FMI, Banque Mondiale et OCDE) et s’appuient sur des données de stock, collectées dans les pays de l’OCDE, receveurs de personnels hautement qualifiés du sud (Beine, Docquier et Rappoport 2007 ; Carrington et Detragiache 1999 ; Docquier et Marfouk 2004 ; Docquier et Rappoport 2005 ; Dumont et Lemaître 2005a et 2005b, OECD 2008).


Ces travaux comptabilisent les expatriés présents dans les pays de l’OCDE, pour lesquels les chiffres sont disponibles par les recensements de l’année 2000 et choisissent comme critère discriminant de la qualification, la détention d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Cette population est ainsi analytiquement isolée et rapportée à celle, homologue, présente dans le pays d’origine. Un taux d’expatriation est ainsi logiquement inféré de ce rapport, dont le niveau renseigne sur l’importance et la gravité de l’émigration. En dépit de variations très importantes entre les pays, le taux d’expatriation de diplômés de l’enseignement supérieur apparaît comme globalement modéré. Il reste à 5% pour l’Asie et atteint 10% pour l’Afrique dans son ensemble. La région Amérique Latine et Caraïbes comporte les disparités les plus aiguës : le taux est de 5% pour l’Amérique du Sud, de 17% pour l’Amérique Centrale et de 43% pour la zone Caraïbes (Docquier et Marfouk). Cette région regroupe d’ailleurs les extrêmes : le Brésil et le Guyana, autour de 2% et 80% respectivement (Dumont et Lemaître). La distribution par pays révèle que les grands Etats ou économies émergentes ont des taux faibles même si les contingents qu’ils exportent sont souvent nombreux (chiffres absolus élevés). Les petits pays, pauvres, insulaires ou enclavés exhibent les taux les plus élevés. Les facteurs économiques (PNB/hbt), géographiques (proximité d’un centre attracteur), historiques (tradition coloniale), institutionnels (système académique), structurels (capacité technologique) et démographiques (masse critique qualifiée) se croisent et se combinent pour expliquer les situations et leurs différences. Mais globalement, l’image est plutôt rassurante : hormis quelques exceptions, les taux sont modestes et reflètent des situations a priori gérables. Ils incitent à dédramatiser le phénomène et plaident en faveur d’une circulation positive, correspondant au paradigme qui s’est substitué à celui du brain drain depuis la fin du XXème siècle. Des analyses économétriques sophistiquées entérinent même cet aspect positif en tendant à confirmer l’hypothèse de l’effet stimulant de la migration sur la formation locale de capital humain par l’incitation supplémentaire que fournit aux individus la perspective de le valoriser sur le marché international à travers l’expérience migratoire (Beine, Docquier et Rappoport). Toutefois, cette innocuité de la mobilité, voire son acception positive, sont largement tributaires des niveaux des taux : les conclusions des modèles peuvent se retourner au-delà de certains seuils. Or, précisément, les taux exhibés à partir des chiffres des diplômés de l’enseignement supérieur peuvent minimiser la réalité de l’expatriation, si l’on considère qu’ils reflètent une partie peu significative –car mal caractérisée- de la population migrante dotée de compétences élevées.


2- Estimations des stocks d’expatriés à haute intensité connaissance On estime souvent que la circulation des compétences et par conséquent de leurs détenteurs est un corollaire normal de l’avènement d’une société et d’une économie mondiale fondée sur les savoirs. On associe donc cette intensité croissante des activités liées à la connaissance avec la mobilité accrue des ressources humaines en sciences et technologie (HRST, voir OCDE 2002). Or, le critère de la possession d’un diplôme de l’enseignement supérieur ne reflète pas - loin s’en faut- l’appartenance à une telle catégorie de personnel. L’accès à l’université (ou aux ‘colleges’) s’est considérablement banalisé et ne donne plus la clé de positions socio professionnelles de forte productivité et socialement valorisées. C’est le cas dans les pays de l’OCDE où plus du tiers de la population active aujourd’hui possèdent un tel diplôme tandis que les pays émergents et en développement s’en rapprochent rapidement. Le taux d’accès à l’enseignement supérieur en Amérique Latine est passé de 21% à 31% entre 1999 et 2006, à peine la moitié de ce qu’il est en Amérique du Nord et en Europe Occidentale (UNESCO 2009). Cette généralisation de la condition universitaire a une incidence sur l’évaluation et l’analyse que l’on peut faire du phénomène migratoire. En effet, elle attire l’attention sur le découplage entre la qualification (le diplôme) et la compétence effective (activée dans le travail réel). Cette question rejoint celle de la sous-utilisation des ressources humaines (brain waste) comparée à leur ‘valeur nominale’, qui affecte particulièrement –mais pas uniquement- les populations migrantes (Batalava et Fix 2008). Autrement dit, nombre de migrants ‘qualifiés’ exercent des professions pour lesquels ils sont surdiplômés et dont le contenu des tâches ne correspond guère à leur niveau d’études. Pour autant, leur emploi dans le pays d’origine ne serait pas forcément apparié de meilleure façon, comme le montre le chômage chronique des diplômés dans certains pays en développement au taux d’émigration élevé (Maghreb par exemple). Afin de surmonter cette confusion entre qualification nominale et compétence exercée, le choix a été fait de prendre en compte ici des catégories professionnelles réellement impliquées dans des activités à haute intensité connaissance, à partir de données statistiques différentes. Elles sont produites par la National Science Foundation (Washington DC) et recueillies dans la base SESTAT à partir d’enquêtes réalisées tous les 2 ou parfois 4 ans (depuis 1993 jusqu’à 2003). Ces dernières sont effectuées sur des échantillons oscillant entre 80 et 200.000 personnes selon les années, détentrices d’un diplôme d’enseignement supérieur dans les domaines des sciences et de l’ingénierie. Cette population représente à peu près un tiers de


celle prise en considération dans les recensements pris en compte par l’OCDE et utilisés dans les études évoquées à la section antérieure. La base SESTAT permet de distinguer plusieurs sous - populations à l’intérieur de ce groupe, selon l’activité à laquelle elles se consacrent : Recherche et Développement, Education, Recherche fondamentale, etc… On peut alors observer la part de la population expatriée dans chacune de ces branches d’activité (voir figure 1). Figure 1 : Part des expatriés dans les groupes à haute intensité connaissance aux EtatsUnis (1993-2003) – Expats percentages in knowledge intensive activities in the USA 35

31,9

30 25,4 25

22

20 15

23,1

18

16,7 12,2

16,4

18,1

14,2

10 5 0 HS

RDT

R&D

BAR

BR

Source SESTAT-NSF HS (highly skilled): population hautement qualifiée en science et ingénierie RDT (research, development and teaching): sous-population investie dans les activités recherche, développement, enseignement (supérieur) R&D(research and development) : sous-population investie dans les activités recherche et développement (exclusivement) BAR (basic and applied research): sous-population investie dans les activités recherche fondamentale et appliquée BR (basic research) : sous-population investie dans les activités recherche fondamentale (exclusivement) Colonne bleue : 1993 Colonne violette : 2003


Deux déductions procèdent de ces constats statistiques : a) La proportion d’expatriés croît avec l’intensité connaissance ; plus on se rapproche des activités créatrices de savoir, plus la participation de personnes nées à l’étranger est importante. b) La présence étrangère aux Etats-Unis dans ces activités s’est accrue durant la décennie 1993-2003. Une observation plus précise sur l’ensemble de cette dernière permet de noter une inflexion notable (voir figure 2). Figure 2 : évolution de la part des personnes nées à l’étranger parmi la population hautement qualifiée en science et ingénierie aux Etats-Unis (1993-2003) – chiffres absolus (gauche) et pourcentages (droite) – Evolution of foreign born highly skilled S&E populations in the USA 4 000 000

18,0

3 500 000

16,0 14,0

3 000 000

12,0

2 500 000 2 000 000 1 500 000

10,0

Pop

8,0

%

6,0

1 000 000

4,0

500 000

2,0

0

0,0 1993

1995

1997

1999

2001

2003

Source : SESTAT-NSF Une accélération manifeste apparaît au début des années 2000, après une relative stagnation durant la deuxième moitié de la décennie 1990. Le nombre des professionnels d’origine étrangère passe de 1,6 à 3,6 millions et de 12,5% à quasi 17% de la population qualifiée en science et ingénierie aux Etats-Unis, entre 1999 et 2003. Les constats statistiques effectués ci-dessus confirment que les estimations faites à partir des recensements de l’année 2000 et comptabilisant les diplômés de l’enseignement supérieur,


minimisent l’ampleur du phénomène en négligeant sa dimension actuelle et les populations les plus discriminantes d’une société fondée sur la connaissance. Pour apprécier l’écart entre ces estimations et celles issues des données de la base SESTAT, une comparaison a été effectuée sur l’Amérique Latine. Les chiffres de la base SESTAT, référant aux expatriés scientifiques et ingénieurs latinoaméricains impliqués dans des activités R&D aux Etats-Unis, ont été rapportés à la population homologue dans les pays d’origine calculée par la RICYT-Red Ibero Americana de Indicadores de Ciencia Y Tecnologia (figure 3). Figure 3 : Personnels à demeure (en bleu) et expatriés aux USA (en violet) pour différents pays latino-américains (1999) (en %) – Home (blue) vs expats (in the USA, purple) personnels from Latin America.

o To ba g

a

y

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ad

Pa na m

ar ag ua

o

Ni c

ex ic M

Ec ua do r

Cu ba

bi a om

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Ch i

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Ar ge nt in

a

100% 90% 80% 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0%

Source : SESTAT et RICYT La part prépondérante de la population expatriée aux Etats-Unis apparaît pour certains pays (Nicaragua, Panama, Trinidad y Tobago). Celle concernant le Brésil, l’Argentine ou le Mexique est bien moindre. En termes de taux d’expatriation (aux USA), cela donne la configuration suivante (figure 4) :


Figure 4 : Taux d’expatriation aux USA pour les professionnels de la R&D (%) – Expats rates for R&D latin american professionnals in the USA :

Brasil Argentina Chile Mexico Cuba Colombia Bolivia Ecuador Trinidad y Tobago Panama Nicaragua 0

10

20

30

40

50

60

70

Source : SESTAT et RICYT En procédant à une comparaison systématique entre ces taux d’expatriation et ceux rapportés par les auteurs présentés antérieurement (Carrington et Detragiache 1999, Dumont et Lemaître 2005, Docquier et Rappoport 2005) la figure suivante apparaît (figure 5) : Figure 5 : Comparaison des taux obtenus par les différentes études – Camparison of rates according to 4 different studies:


CD

DL

DR

Sestat

Ch ile Ve ne zu el a

Cu ba

bi a om

Co l

éx ic

o

l* M

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Bo liv ia Co st a Ri ca Ec ua do Ni r ca ra gu a* Pa na m El á Tr Sa in lv id ad ad or y To ba go * Ar ge nt in a

90 80 70 60 50 40 30 20 10 0

Source : OCDE, SESTAT et RICYT Les taux issus de la base SESTAT/RICYT sont nettement plus élevés que ceux des autres études, bien que ne portant que sur les Etats-Unis. Toutefois, une relative similitude de profil apparaît : les taux sont bas pour les mêmes pays et élevés pour les autres également. En tentant d’extrapoler à partir des données issues de la base SESTAT pour généraliser à l’ensemble des pays receveurs pour comparer totalement avec les autres études, un choix a été effectué. Alors que certains auteurs considèrent que la migration latino-américaine des personnels R&D vers les Etats-Unis ne représente que 40% de l’ensemble (60% allant vers le reste du monde) (voir Albornoz et al. 2002), une estimation différente a été privilégiée ici. Considérant la proximité et l’attractivité des Etats-Unis, la part de ce pays a été estimée à 2/3 contre 1/3 seulement pour le reste du monde (Europe essentiellement). Cette appréciation minimale et prudente laisse tout de même entrevoir une différence importante avec les autres études (figure 6). Figure 6 : Taux d’expatriation moyen de personnel R&D latino-américain dans le monde selon différentes études (1999 et 2000) – Average rate of expatriation of latinamerican R&D professionnals according to 4 studies :


CD

DL

DM

JBM

48 50 45 40 35 30 25 20 15 10 5 0

19,2 13

14,6

Moyenne

Source : OCDE, SESTAT et RICYT Selon ces estimations, la moitié à peu près des personnels investis dans des travaux de recherche et développement et originaires de l’Amérique Latine opère en dehors de leur pays d’origine. La différence énorme avec les autres études, à partir simplement d’une redéfinition de la catégorie pertinente, souligne l’extrême sensibilité des interprétations aux données de base et l’impérieuse nécessité d’améliorer constamment nos instruments de mesure. Elle invite à la prudence concernant toute interprétation hâtive quant à la circulation des compétences, moins bénigne qu’il n’y paraît. 3- Apprécier les initiatives de la diaspora L’exode des compétences est un problème récurrent dans les politiques de développement de l’Amérique Latine depuis 40 ans. Cet exode soutenu et continu a débouché sur la constitution de diasporas de personnes hautement qualifiées, dont une majorité est dispersée dans des pays de l’OCDE. On assiste aujourd’hui dans le monde à une prolifération de réseaux diasporas hautement qualifiés visant au développement de leurs pays d’origine. Ces initiatives associatives d’expatriés, souvent promues ou soutenus par leurs Etats d’origine, ont été recensées à différentes reprises par diverses équipes (Meyer et Wattiaux 2006). On estime qu’il y en a aujourd’hui plusieurs centaines. Ceux concernant l’Amérique Latine représentent moins d’un quart du total contre près d’un tiers pour l’Afrique et la moitié pour l’Asie (Meyer 2005). Pourtant, l’Amérique du sud était pionnière dans la constitution de ces réseaux au


début des années 1990. Si leurs réseaux initiaux se sont aujourd’hui éteints, d’autres ont pris la relève, signe d’une vitalité renouvelée en dépit des difficultés. Les compétences des expatriés, longtemps perçues comme des ressources perdues, apparaissent aujourd’hui –à travers ces réseaux de diasporas qualifiées- comme un capital social et humain non négligeable, potentiellement mobilisable par les pays d’origine. Des pays d’Amérique Latine – notamment l’Argentine, la Colombie et l’Uruguay - ont été parmi les premiers à révéler au grand jour cette option diaspora de récupération des compétences au profit du pays d’origine, dans le milieu des années 1990. Apparurent ainsi l’AFUDEST (Association Franco-uruguayenne pour le Développement Scientifique et Technique de 1985 à 1994), le réseau Caldas des chercheurs et ingénieurs colombiens à l’étranger, les réseaux argentins Cre@r, Prociar et Setcip… (Meyer 2005, Meyer et al. 2007). Mais leurs réseaux ont souffert les vicissitudes de projets pilotes, sans obtenir les succès de leurs homologues asiatiques. Pourtant, ces expériences se poursuivent sous des formes renouvelées ; elles se sont même élargies à de nouveaux pays récemment (Mexique, Chili, Pérou, intérêt croissant du Brésil) et peuvent aujourd’hui être mises à profit. En effet, les difficultés rencontrées par les réseaux pionniers de la région seraient surmontées, grâce à leur compréhension, et les bases de leur succès pourraient être rigoureusement établies, à travers la mise en place de dispositifs appropriés. En Amérique Latine, les multiples tentatives de traiter le phénomène migratoire des personnes qualifiées ainsi que ses effets ont échoué. Les causes des échecs sont le manque d’information (a), le défaut d’instruments (b) et d’organisation (c) pour suivre, gérer et utiliser la mobilité. a) L’information fait notoirement défaut dans l’étude des migrations qualifiées en général. Les statistiques ne permettent guère d’estimation précise par faute d’uniformité des catégories, de comparabilité des séries temporelles ou simplement de précision dans la collecte des données initiales, selon les pays (émetteurs et récepteurs). Au-delà des chiffres, l’identification et la localisation des expatriés hautement qualifiés susceptibles de se reconnecter au pays est un exercice faisable de façon systématique en exploitant diverses sources. Il n’a jamais été tenté autrement que de façon partielle, dans les cas latino-américains, fournissant une base étroite et fragile à toute fondation ultérieure. Enfin, les associations de migrants qualifiés, souvent appelées diaspora knowledge networks, sont elles mêmes seulement très partiellement connues des agences susceptibles d’en tirer parti -dans les pays d’accueil et/ou d’origine- et par conséquent négligées par les politiques publiques ou institutionnelles.


b) La mise en réseau d’expatriés dispersés dans le monde entier, leur reconnexion durable, l’optimisation ou simplement la bonne gestion de la circulation des compétences du pays en fonction des états du marché du travail, le transfert de connaissances et de valeurs intangibles de l’économie basée sur les savoirs, supposent des outils de suivi, de veille technologique et de prévision stratégique. Certains d’entre eux sont disponibles dans des pays latinoaméricains aujourd’hui mais pas tous. De plus, les diasporas constituent un champ nouveau dans lesquels les outils sont en cours d’élaboration et d’expérimentation. En effet, la socialisation de populations flottantes, aux identités multiples, aux intérêts et aux sollicitations parfois divergentes est un phénomène très complexe. La captation de cette ressource humaine et sa stabilisation sont problématiques et requièrent des investissements socio-techniques adaptés. c) Enfin, l’organisation des réseaux propices à une circulation - non dissipative - des talents et la régulation adaptée des besoins en personnel qualifié dans des secteurs clés et sensibles sur le plan du développement social et humain (santé et éducation) exige des capacités d’anticipation, de négociation et de décision qui ne se créent pas spontanément. L’expérience des réseaux latino-américains révèle empiriquement, après de nombreux essais/erreurs, l’importance de modalités de gouvernance appropriées. Leur construction ad hoc est toujours exploratoire mais peut s’appuyer sur des modèles issus des sciences sociales (Meyer 2007). 4) La création d’observatoires et d’incubateurs des diasporas L’Office de coopération de la Commission Européenne, EuropeAid, a confié à l’Institut de recherche pour le Développement, la coordination du projet CIDESAL-Création d’incubateurs des diasporas du savoir en Amérique latine. Le projet comporte une double dimension : l’observation et la recherche d’une part et le développement et l’action, d’autre part. L’action consiste à construire des observatoires des mobilités qualifiées d’Argentine, de Colombie et d’Uruguay, dans un premier temps puis étendue à d’autres pays de la région par la suite. Ces observatoires déboucheront rapidement, dès la deuxième des trois années du projet, sur la création d’incubateurs de leurs diasporas d’ingénieurs, chercheurs et autres talents. Des dispositifs techniques, organisationnels, financiers et administratifs seront, en effet, développés et diffusés pour effectuer des reconnexions systématiques et productives des expatriés. Les incubateurs sont conçus comme des structures légères, partiellement virtuelles, regroupant ces dispositifs pour en faciliter l’accès aux expatriés et à leurs réseaux ainsi qu’aux


détenteurs locaux de compétences appelés à circuler tout en maintenant le lien. L’émergence de ces structures sera promue dans les pays d’origine mais aussi dans les principaux lieux d’accueil de leurs migrants, en Europe. Le projet entend développer les activités suivantes de façon successive et combinée: -

un dénombrement général et détaillé des populations expatriées hautement qualifiées, en ayant recours à des données locales et européennes essentiellement mais en perspective avec celle de l’Amérique du Nord également ;

-

une prise de contact avec tous les expatriés localisés et identifiés, en vue de tester enfin de façon systématique leur motivation et la propension à conformer des diasporas, et de les informer des possibilités de reconnexion avec le pays ;

-

une identification précise de tous les réseaux et associations diasporas constitués, et de leurs nœuds locaux dans les pays européens et américains ;

-

une analyse de leurs fonctionnements, dynamiques, activités et résultats, en suivant en parallèle leur évolution sur les 3 années du projet et leur réactivité aux mesures qui seront prises à leur égard ;

-

une évaluation des expériences passées et leur comparaison avec les nouvelles, vécues par les réseaux diasporas de l’Argentine, la Colombie et l’Uruguay ;

-

la promotion de plateformes informatiques appelées à se développer dans les nouvelles versions du web, et dont les nouvelles fonctionnalités (interactivité, stockage, multimedia) ouvrent des possibilités prometteuses aux communautés dispersées,

-

la promotion également de modalités de gouvernance opérationnelles pour ces diasporas, avec un rôle accru de l’Etat facilitateur et stratège, intervenant au travers d’une pluralité d’institutions préalablement informées et instruites ;

-

des recommandations et des formations pour les organisations publiques chargées dans ces pays de gérer la mobilité de leurs ressortissants, les apports qu’ils peuvent faire et les risques de certaines défections et pénuries de ressources humaines.

Figure 7 : Diagramme du projet CIDESAL – Création d’incubateurs de diasporas du savoir en Amérique Latine


B 1

Figure 7 :

A1

B 2 C1 B 3

Phase Initiale CIDESAL

FIN DE L’ACTION

Mise en réseau de la diaspora qualifiée et diffusion régionale et mondiale

B 4

B 5

A2

B 6

C2

B 7 B 8 A1 : Préparation de l’information (Observatoires) A2 : Mise en place de plates formes technologiques, de services et de modalités de gouvernance B1 : Recensement des populations qualifiées expatriées

B3 : Identification des réseaux de diasporas B4 : Analyse des réseaux et associations de diasporas

B7 : Formation des utilisateurs B8 : Evaluation

B5 : Elaboration de plateformes informatiques

B2 : Prospection des expatriés localisés et identifiés

B6 : Définition et promotion des modalités de gouvernance

C1 : Création d’observatoires de migrations qualifiées d’Argentine, de Colombie et d’Uruguay C2 : Création d’incubateurs des diasporas


Conclusion A l’heure où la notion même de migration se complexifie, où celles de mobilité et de circulation s’imposent et où le lien avec le développement devient de plus en plus fondamental, un système d’information régional doit tenir compte de ces changements de contexte. Il peut et doit certainement s’inspirer du modèle SOPEMI (OCDE) à la fiabilité et à l’efficacité éprouvées. Il peut compléter sa panoplie d’informations utiles par des apports complémentaires tels que celles de nouvelles bases de données, suggérées par le cas de la base SESTAT de la NSF, en section 2 du présent texte. Mais un système régional devrait aussi pouvoir combiner ses enquêtes et ses rapports avec des entreprises et initiatives locales, fussent-elles

non-gouvernementales

et

para-étatiques.

Celles

des

diasporas

sont

transnationales par nature, parfois au-delà des Etats bien qu’en interaction avec eux. Les réseaux qu’elles constituent – favorables aux développements des pays d’origine évoqués en section 3- devraient être mieux connus et faire par conséquent l’objet d’un suivi par le système SICREMI en cours de montage (Continuous Reporting System on Labour Migration for the Americas). En même temps, ces réseaux sont eux-mêmes porteurs d’information et de moyens d’action sur les mobilités, utiles à un système régional et peuvent ainsi être des partenaires du SICREMI. Dans la coïncidence entre l’établissement du SICREMI et le projet CIDESAL exposé en section 4, il peut exister des opportunités de synergie à exploiter. Ces initiatives distinctes mais convergentes témoignent d’une dynamique régionale et montrent bien l’utilité d’une coordination présente des recherches à laquelle les contributions du présent ouvrage contribuent profondément. Références Albornoz Mario, Ernesto Fernandez Polcuch et Claudio Alfaraz (2002) Hacia una nueva estimacion de la fuga de cerebros, Redes, vol 9, n°18 Batalava Jeanne et Michael Fix. 2008. Uneven Progress : Employment Pathways of Skilled Immigrants in the United States, Migration Policy Institute, http://www.migrationpolicy.org/pubs/BrainWasteOct08.pdf accessed on March 10 2009


Beine, Michel, Frédéric Docquier and Hillel Rapoport. 2007. “Measuring international skilled migration: New stimates controlling for age of entry.” World Bank Economic Review Carrington, William and Detragiache Enrica. 1999. How big is the brain drain?. International Monetary Fund Working Paper. Docquier, Frédéric and Abdeslam Marfouk. 2004. “Measuring the International Mobility of Skilled Workers (1990-2000)”, World Bank Policy Research Working Paper No 3381. Docquier, Frédéric and Hillel Rapoport. 2005. How Does Skilled Emigration Affect Developing Countries ? Facts, Theory and Policy. Paper presented at the G20 workshop on Demographic Challenges and Migration, Sydney, August 27-28. Dumont, Jean-Christophe and Georges Lemaître. 2005a. “Counting Immigrants and Expatriates in OECD Countries : a New Perspective”, OECD Economic Studies, No 40. Dumont, Jean-Christophe and Georges Lemaître. 2005b. “Beyond the Headlines : New Evidence on the Brain Drain”, La Revue Economique, vol 56, No 6, pp 1275-1299. Luchila, Lucas, Julio Raffo and Rodolfo Barrere. 2004. Highly Skilled Labour and International Mobility in South America, Centro Redes Documento de Trabajo n° 14, http://www.centroredes.org.ar/documentos/documentos_trabajo/files/Doc.Nro14.pdf, accessed on March 10 2009 Meyer Jean-Baptiste. 2005. Back to the Future: Brain Drain and the Diaspora Option in Latin America, Seminar on Latin America and International Migration, OCDE, La Coruña, 89 June 2005 Meyer Jean-Baptiste et Jean-Paul Wattiaux. 2006. ‘Diaspora Knowledge Networks: Vanishing Doubts and Increasing Evidence’. IJMS: International Journal on Multicultural Societies.

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Défies de la mobilité des hautement qualifiés de l' Amérique Latine  

El análisis cuantitativo del fenómeno migratorio es cada vez mejor, asimismo, se ha probado que en efecto se dan mecanismos de brain gain. E...

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