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JEAN DALLAIRE


Jean

RETROSPECTIVE EXHIBITION FROM OCTOBER 18 TO NOVEMBER 8, 2008

Couverture avant « Bossue à l’ombrelle » 1960/61, huile 116 cm x 89 cm Collection privée


Dallaire

EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DU 18 OCTOBRE AU 8 NOVEMBRE 2008


« Personnage ludique » 1961, huile 29 cm x 21,5 cm Collection privée


AVANT-PROPOS AVANT-PROPOS L’oeuvre de Jean Dallaire vous transporte dans une aventure au milieu de son univers si particulier. Au fil des trente dernières années, j’ai eu le plaisir de découvrir le monde de formes et de couleurs inimitable de cet artiste. Je me sens honoré de pouvoir partager avec vous, grâce à cette exposition, plusieurs tableaux extraordinaires qui sont déjà passés dans ma galerie et d’autres qui se retrouvent ici pour la première fois. Un grand merci à tous ceux qui ont accepté de contribuer si généreusement à cette exposition afin de pouvoir célébrer la créativité et l’originalité de Jean Dallaire.

FOREWORD The work of Jean Dallaire takes you on a unique adventure into his own personal universe. Over the last thirty years it has been a great personal pleasure to discover this original artist and his inimitable world of form and colour. I feel honoured to share with you, through this exhibition, many of the amazing paintings that have passed through my doors, and several other works that will be exhibited for the first time in my gallery. Thank you to everyone who has generously contributed to this show celebrating the creativity and originality of Jean Dallaire. Jean-Pierre Valentin

5 Dallaire à Vence : un passage au rêve, par René Viau — page 6 Jean-Philippe Dalaire : Flight of Fancy, by Dorota Kozinska — page 9 Jean Dallaire en survol, par Paquerette Villeneuve — page 13 Poésie fantastique, par Serge Morin — page 18


Dallaire à Vence : un passage au rêve par René Viau

Sous le soleil exactement ! À Vence, la Place des Grands Jardins déploie ses pavés. Ces joueurs de boule qui discutent dans la chaleur du Midi de la France, le peintre québécois Jean Dallaire les a transposés sur toile en 1962 sur fond safran. Dallaire s’était installé à deux pas de cette grande place dans un modeste atelier du 1, rue des Arcs. Souvent au petit matin, cet insomniaque arpentait la place comme un halluciné. Images à la Modigliani ? Légende d’un destin consumé dans la fièvre de l’alcool ? Derrière le paravent de « l’artiste maudit » se cache en fait le dernier chapitre d’une œuvre trop mal connue. Quittant Montréal pour s’établir à Vence en 1958, Dallaire s’y éteint en 1965. Miné par l’alcool, condamné à Montréal par les médecins qui ne lui accordent que six mois à vivre, il tiendra sept ans tandis que, troublante, sa peinture oscille entre la sérénité et l’angoisse. Au contact de la lumière du sud, sa peinture va changer. Elle s’épure. La physionomie de la ville et la géographie de cette région imprègnent les sujets. Féeriques, parfois étranges ou empreintes de vertige, de nouvelles figures y flottent quelque part entre le rêve gracieux et le cauchemar sournois.

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Retournant en France, Dallaire réalise ainsi enfin le rêve de sa vie. Mais ce rêve qui date de loin a comme prix l’éloignement d’avec sa famille. Choisissant de finir ses jours à Vence, Dallaire tente ainsi de surmonter et d’oublier son internement au stalag de Saint-Denis près de Paris où il a été détenu durant la guerre tandis que l’occupation allemande empêche ce « boursier d’Europe », venu une première fois à Paris en 1938, de parfaire sa formation et de faire carrière comme il le souhaitait en France. Mais le Paris de1958 n’a plus grand chose à voir avec la ville qu’il a connue dans sa jeunesse. Dallaire atterrit à Vence un peu par hasard.

Est-il sensible aux souvenirs de Soutine qui transcrit, convulsionnaire, le grand chêne de la placette devant le château? À Vence vécurent Picasso, Chagall, Dufy, Jean Dubuffet. Matisse y laissa une éblouissante chapelle. Les écrivains D.H Lawrence, Gertrude Stein, Witold Gombrowicz et combien d’autres déambulèrent le long des fontaines de la vieille ville. Non seulement Dallaire trouve-t-il ici un milieu artistique, mais cet homme blessé par la vie y puise un nouveau réconfort. Madame Marty, une infirmière mère de trois enfants, l’adopte. Elle lui prodiguera tant de soins bienfaisants que sa santé se maintient. Madame Marty lui donne des médicaments. Elle lui fait des piqûres. Elle le surveille pour ne pas qu’il boive trop. Cette rencontre prolonge ainsi sa vie de six ans. L’été, elle l’amène avec sa famille à Péone, un village de montagne. Grimpé à une centaine de kilomètres de Vence, Péone semble sculpté dans la muraille dolomitique de la montagne. Cette sauvage et grandiose beauté est loin d’avoir aveuglé l’artiste. Les tons rougeoyants du roc et l’élan cathédralesque de ses aiguilles se retrouvent comme en filigrane dans certaines toiles. À Vence, Dallaire rencontre Alphonse Chaves directeur de la galerie Les Mages qui a exposé Dubuffet, accueilli Prévert et tant d’autres. Antre des surréalistes, ce foyer vivant s’ouvre à Dallaire pour une exposition solo en 1960 et quelques expositions de groupe. Dallaire se lie alors avec le peintre et le poète Georges Ribemont-Dessaignes qui vivait non loin sur la montée Saint-Jeannet. D’abord cubiste et membre de la Section d’or, ce dernier s’était engagé dans l’aventure du mouvement dada. Dans sa peinture qui éclate de joie et d’exubérance, Dallaire manifeste une nouvelle vitalité malgré sa santé chancelante. En 1960, il participe également chez Alphonse Chaves à une exposition intitulée Un petit Bal de tête aux côtés de


Dubuffet, de César, de Pevsner, de Giacometti, d’Henri apparence de vert, de vert rosé, les nuances sont changeanLaurens et d’Asger Jorn. Le thème de l’exposition s’inspire tes. Les rythmes frémissants. alors des artisans carnavaliers de Nice qui se produisent lors du célèbre défilé du Mardi-Gras. Il n’est pas si éloigné de Petit à petit toutefois ses toiles arrivent de moins en moins l’art brut prôné par Dubuffet. À cette collection faunesque à dissimuler, sur un mode gracieux, le trouble qui les transde portraits qu’est l’expo, on pourrait porte. L’onirisme va y côtoyer l’halassocier la célèbre Bossue à l’ombrelle lucination. Parfois un monde sousqui reprend en « version Dallaire » la marin se fait le théâtre de fantasmes vision d’une touriste anglaise. Coifinquiétants. Occupant le tableau, des fés d’étranges chapeaux chinois, les animaux décharnés y errent. À l’enmartiens qui peuplent certaines de chantement s’opposent des visions ses toiles alors font référence aux intérieures tourmentées, l’hybride, «  Champs des Idoles  ». Situé sur le monstrueux. En un lent retour les hauteurs de Vence, ce plateau de carnaval, ses images vont à parrocheux rassemble d’immenses reliefs tir de 1962 se simplifier. Son œuvre aux formes insolites. Les Vençois en se dépouille. Elle se cerne. 1964. ont bâti une légende apparentant le Sa peinture s’enferme autour de ses lieu à un terrain d’atterrissage pour inquiétudes. Il est de plus en plus soucoupe volante. Dallaire se saisit de malade. Anges, oiseaux et créatures ces extra-terrestres de fable. Il les fait aériennes, chiens errants, bestiaire circuler dans ses toiles au cœur du en tout genre traversent alors ses labyrinthe des rues du vieux Vence. toiles. Dans La Baudruche , DalSon côté ludique se développe. Plus laire se caricature lui-même avec un que jamais il est proche de la fête, du humour grinçant. La boucle est boucirque, de tout ce qui joue, jongle et clée. Le passé se colle au présent. Les bouge. Plus que jamais aussi à Vence toutes dernières peintures peuvent « Le messager » ses œuvres rejoignent l’univers de être interprétées comme une médi1965, huile 74 cm x 61 cm l’enfance et la spontanéité. La peintation sur la fugacité et la fragilité. Collection privée ture de Dallaire y devient une sorte Pont, charrette, faucheuse agraire… de passage au rêve. des thèmes se font prémonitoires. Le Messager (1965) est son dernier Bien qu’il continue de s’adonner, surtout au début de son tableau. La toile est signée quelques heures avant qu’il ne séjour et en petit format, à ses études de paysages ou de s’éteigne. Cet oiseau avant-coureur pourrait se lire comme bouquets, de même qu’à ses natures mortes plus figuratiun autoportrait. Au moment de s’envoler l’oiseau est englué ves et proches de l’esprit hédoniste de la peinture française par ses cauchemars intimes, un fardeau secret. Les clochers des années 30 qui l’avait frappé, ses peintures manifestent et les petites maisons y évoquent tout autant les toits de alors un état d’innocence poignante. Et comme l’observent Vence ou de Hull où il est né. L’oiseau s’arrache à ces villes, les critiques montréalais de l’époque, lors d’une exposition observant naissance et mort en un même survol. remarquée à la galerie Dresdenere en 1962, leur traitement pictural est somptueux. Ses funambules, écrit-on, voltigent Critique d’art, René Viau a collaboré à de nombreuses dans des atmosphères subtilement colorées. Les sujets évopublications tant au Québec qu’en France. Il a fait paraître luent sur des fonds de même valeur que les personnages. Les à Montréal aux éditions Leméac en 2001 une biographie de tons chatoyants prennent des reliefs de pastels. Bleu, mauve Jean Dallaire intitulée Le Cyclope et l’Oiseau.

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« L’annonciation » 1954, huile 25,5 cm x 35,5 cm Collection privée


Jean-Philippe Dallaire : Flight of Fancy by Dorota Kozinska

Even in a nutshell, the art and life of Jean-Philippe Dallaire, cut short at the age of 49, reads like a rich tapestry. Born into a large family in Hull, Quebec, he studied art in Toronto, Montreal and Paris, yet was generally self-taught, too independent of spirit to associate with any particular group or adhere to one specific style. His stay in Paris, a de rigueur visit for most Quebec artists, was marked by encounters with the art of Picasso and the surrealists but ended with an arrest by the Gestapo in 1940. Dallaire spent the next four years in a detention camp. He continued to draw, he even learned Italian. Back in Canada he was drawn to teaching, and spent many years illustrating educational films for the National Film Board. Dallaire was essentially impervious to trends and critique, gently charting his own unique path, and the last word on his art has yet to be spoken. His work has gone through many changes, as the 20th century took shape. Realistic portraits mark the early years, followed by experiments in cubism and surrealism, but always filtered, altered by Dallaire`s peculiar way of seeing the world. A sense of the theatrical, an atmosphere of a carnival, permeate most of his works, an inescapable, tickling presence of another reality. “One could say that I do not take life seriously. I always had a fondness for birds, little flags and the texture of fabrics. Perhaps it is a bit decorative, but so what,” Dallaire is quoted as saying in 1957. This unpretentious self-analysis defies the plastic genius of his work, the attention to quality and draftsmanship, the

boldly subtle choice of colours and the magical way in which they fill every inch of the canvas. Echoes of surrealism can be found in his floating compositions, the unusual pairing of figures, at once realistic and theatrical. But unlike de Chirico’s metaphysical stillness or Dali’s fantastical creations, Dallaire’s works accentuate the pictorial rather than the intellectual. Like the Surrealists, he is in search of virgin territories, but his flights of fancy are disarmingly human, almost childlike. In L’Annonciation, one of several works on a sacred theme, the figures of Virgin Mary and the Archangel are composed of geometric patches of colour, floating against a grid, like trapeze artists above a safety net. The angel’s wings resemble peacock feathers, the faces are featureless, and the tiny blue cat at their feet adds a sense of domesticity to the composition. Dallaire, although aware of the major currents in art, was staunchly original, creating his own fantasy-based universe, unapologetic about his fascination with theatre in all its forms, from drama to puppetry. His cubist period produced magnificent still lifes, incorporating his beloved birds in one monochromatic composition with echoes of Braque, or focusing on a pair of fruit rendered in bold colour and rich texture. Eclectic, quietly emotional, Dallaire was a lonely pilgrim in a world exploding with new ideas and visual experimentation. His work, in my opinion, is closest to that of Spanish artist Joan Miró (1893-1983), whose whimsical paintings were unlike anything contemporary art of the day had seen.

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Beyond the stylistic similarities, the two diverse artists shared a common reaction to the turmoil of war and its aftermath. While in hiding, Miró renounces oil painting in favour of gouaches and watercolours, filling his canvases with images of birds, the harmony of the female body, stars… It was his way of escaping the horror around him, an artist’s only way of escape… Could it be that Dallaire, too, sought to forget the hardship he experienced in the simple joy of painting his beloved birds, in losing himself in playful portraits composed of dappled patches of colour, faces staring at the viewer with childlike surprise, all adorned with fancy hats and tiny umbrellas.

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Patati-Patata, for example, may require a more prolonged study, replete as it is with rich imagery and an abundance of detail. Resembling a collage, it features two whimsical figures, accompanied by birds, little flags, leaves… Playing cards are scattered at their feet, and the shadow behind one of the figures seems to have a life of its own. Floating ribbons, esoteric patters, make this work a kind of tapestry, and echoes Matisse’s colourful cutouts.

But while the rest of the world was gasping at the avant-garde works of Rothko, Pollock and Bacon, Dallaire continued on his own path, securely ensconced in his magical universe, painting himself as one of his whimsical characters in L’homme à l’oiseau, a seminal work incorporating all the unique touches that mark Just take a look at Bossue à l’omhis oeuvre. Painted in bold green brelle, with her clown face and and red, bright yet delicately upside down hat that looks subdued, as are all his works, it’s more like a chandelier. It could a wonderful portrait of a man be a puppet plunked unceremosmoking a tiny red pipe, a small niously on a wide chair, sitting flame rising from it. A fantastical a little askew, tittering… The bird perches on his head, its long « L’annonciation » image is taken in quickly, there is feet gently clinging to his bald1952, gouache 20 x 23 cm very little of the narrative, what is pate. A bizarre face peers from Collection privée captivating is the way it is painbehind his shoulder rending the ted; the monochromatic blue scene surreal. But beyond the that permeates this work, set against a dark torso, creates magnificent combination of pure colour, lies the geometry that familiar shimmering effect of dancing patches someof the background, painted in Dallaire’s signature dappled how forming shapes. Dallaire had a magical way of applying style, tones melding into each other, sprinkled with light. paint. His oils look like gouaches, the texture of the board, or canvas, visible under the fine layers of paint. This very personal manner of constructing his own pictorial universe sets Dallaire apart from other contemporary artists As simple as the image may appear, it is in fact a symphony of his day. The expressive expansiveness of his imagery is of colour and gesture, a painterly tableau in the guise of unlike any other, and although it reflects numerous influenfairytale. ces, it remains unique, and highly mastered. Miró put it plainly : “One should be able to discover new things every time one looks at a painting.” Each glance at Dallaire work reveals something new.

Dorota Kozinska is a writer and art critic


« La touriste anglaise » 1961, huile 101 x 73 cm Collection privée


« Le jeune poète » 1957, huile 61 cm x 46 cm Collection privée


Jean Dallaire en survol par Paquerette Villeneuve

Lors d’une conversation entre deux séances du FIFA (Festival international du Film sur l’Art), le printemps dernier, le designer industriel Michel Dallaire me dit : « Vous qui l’avez connu quelques années avant sa mort, j’aimerais que vous me parliez de mon père ». Peu de temps après, Jean-Pierre Valentin qui songeait à mettre à son programme de l’automne une exposition d’hommage à Dallaire, m’invita à participer à la rédaction du catalogue. Cette double proposition allait ranimer mes souvenirs. En 1961, descendue à Cannes pour assister au Festival à titre de correspondante de l’Agence Presse Canadienne, j’avais profité de l’occasion pour aller interviewer l’artiste dans son atelier de Vence. L’article paru aussi bien dans Le Droit d’Ottawa, ville voisine de son Hull natal que dans La Presse et The Gazette, à Montréal où était son galeriste, intéressa semble-t-il, nombre de lecteurs. Ces quelques moments d’intimité partagés avec Dallaire ne laissaient toutefois qu’une vision bien fragmentaire de son œuvre. D’autant plus qu’ayant évolué dans le sillage des Automatistes, je portais sur tout ce qui était figuratif, même utilisé ici comme prétexte, un jugement à priori devenu petit à petit et à mon insu un préjugé. Depuis mon retour au pays en 1981, j’ai pu en reconstituer une vision un peu plus juste. Lors de mes visites chez les Bengle, les soirées avec Rolande, son épouse et mon amie, se déroulaient dans un salon où, à côté d’un Alleyn de la grande époque, les yeux se posaient automatiquement sur un Dallaire d’une finesse de trait rehaussée d’humour, amalgame porteur de sensations esthétiques imprévues. Il figure dans l’exposition présente sous le titre de Sans titre, 1962.

J’allais aussi en voir à l’occasion quelques-uns dans les galeries et les musées. Tout récemment encore, invitée chez un collectionneur de Québec, j’en découvrais un d’un style inattendu, où le sens de la ligne hérité du cubisme se conjuguait avec, fait inhabituel, un coup de pinceau chargé de matière qui rendait l’œuvre encore plus riche. Ces diverses pistes nourrissaient ma curiosité. Il était un peu mythique, cet artiste canadien surpris à Paris par l’arrivée des Allemands en 1940 et interné pendant 4 ans parce que sujet britannique ! Il avait d’ailleurs vite été repéré par le destin. Comment expliquer sinon que l’aîné des 11 enfants vivants, sur les 21 qu’eut un simple aidechauffeur de train à Ottawa, devienne peintre ? Malgré des moyens réduits, voyant dès l’âge de dix ans ses dons pour le dessin, sa mère lui aménage un atelier dans le grenier de la maison familiale. À 14 ans, son professeur de dessin à l’école technique de Hull détecte chez le garçon une « patte » de peintre, et l’encourage dans cette voie. Trois ans plus tard, (bourse toujours plate mais milieu social élargi) il fréquente Le Caveau, un centre d’art fondé par les dominicains, se lie avec Henri Masson qui l’amène peindre sur le motif, et commence à exposer dans tout lieu qui l’accueille : vitrine de commerçant ou boutique d’encadreur. Dès lors, sa vie va prendre une double orientation. D’abord la partie chatoyante, celle de la création. Puis la partie maigre, celle où joindre les deux bouts s’avérera un souci permanent. Heureusement, très tôt, un de ses tableaux aperçu dans une vitrine à Ottawa va frapper le père Lévesque qui, pris d’intérêt pour le jeune rapin désargenté, lui trouvera plusieurs commandes dont, dans sa situation plus que précaire, il a grand besoin.

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Puis, grâce à la générosité d’amis mieux nantis dont le propriétaire du café où tous se réunissent, il pourra aller suivre pendant trois mois les cours de la Grange Art School de Toronto, tout en collaborant aux activités éducatives de ce qui est aujourd’hui le Musée des beaux-arts de l’Ontario. À quoi ressemble-t-il à cette époque ? « Le public a souvent une idée romantique de l’artiste. Il le voit comme un être en dehors des conventions et des lois, comme un individu marginal, fantaisiste et irréaliste, qui se moque de tout. Dallaire, tout jeune, correspondait en tout point à cette image », écrit Henri Masson. « Son studio est un amoncellement déréglé de toiles commencées, de peintures achevées, de fusains, de bronzes, de livres, de draperies de toutes couleurs, un vrai bazar oriental avec un parfait coloris exotique », note en 1934 Charles Magnan. Deux ans plus tard, Georges Carrière l’évoque en ces termes : « C’était un jeune homme de petite taille, de santé délicate, de tempérament nerveux avec une démarche vive, des traits distingués, le front haut, « Cadet Rousselle avait trois les yeux étonnamment maisons » vifs et intelligents… Il 1954, huile 50,5 cm x 61 cm portait habituellement Collection privée un feutre déformé qui faisait très souvent contraste avec le reste de sa tenue : c’était d’ailleurs dans le but de mieux s’identifier à la classe ouvrière avec laquelle il avait de profondes affinités… »

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Une photo prise en 1937 – il a 21 ans – nous le montre fier et toisant le monde avec un brin d’insolence, qu’il glissera souvent dans ses tableaux. Cette année-là, à la suggestion du père Lévesque, les Dominicains de Fall River, au Massachusetts, l’invitent à venir réaliser une murale chez eux. Il écrit à sa fiancée : « Au com-

mencement, les pères n’aimaient pas mon modern style… Je leur ai dit que s’ils ne l’aimaient pas, je n’aurais qu’à prendre mon bagage et depuis ce temps, je suis porté comme un prince. Non seulement ça, mais ils me flattent pour continuer ». Bien qu’il ait besoin de ce travail, Dallaire n’en garde pas moins son quant-à-soi. Même il s’amuse : « Je suis allé tout à l’heure dans un Book Store me chercher de la lecture. J’ai acheté du George Sand et du Balzac. Et le Père Prieur me les repaya pour les déchirer. You know. Ils étaient à l’index ! » En travailleur infatigable, le jeune homme dont les portraits ont vite révélé la touche personnelle, fait flèche de tout bois, mord à toutes les influences et arrive à les ingurgiter sans s’y perdre. Il faudra toujours envisager en ce qui le concerne l’idée d’un parcours original, car sa grande chance est d’échapper à tout classement. Il peint pour apprendre. Marginal peut-être mais d’une marginalité nourrissante qui sauve, il ne renoncera jamais à cette espèce d’incrédulité qu’on appelle l’humour. On songe à Paul Klee, auquel il ressemble par l’esprit et par la façon de dessiner, à main levée, ce que son imaginaire lui inspire. Il est déjà partie prenante de la vie artistique avec derrière lui plusieurs œuvres, dont son Autoportrait devenu un classique, dans lequel il joue sur sa propre dualité en ne traçant qu’une moitié de son visage, et quelques incursions dans le fantastique quand, en 1938, une bourse va lui permettre de réaliser son vieux rêve : aller en Europe. Ottawa-Paris, le grand saut. À leur arrivée à Paris, Dallaire et sa jeune femme s’installent rue de Vaugirard. L’étudiant en médecine montréalais Paul Dumas, qui est leur voisin de palier, raconte : « Nous fûmes quelque temps intrigués par ce jeune homme frêle qui gravissait fréquemment l’escalier de l’immeuble, transportant à bout de bras une grande toile intacte… Travaillant sans relâche, mangeant peu et fumant beaucoup, rarement satisfait, il recommençait ou détruisait au fur et à mesure la plupart de ses travaux, grattant sa toile ou déchirant ses dessins ».


À la suggestion des Pères, Dallaire s’est inscrit d’abord à l’Atelier d’art Sacré. L’enseignement de Maurice Denis, important Nabi que la piété a édulcoré, et même celui du vigoureux Desvallières, ne vont l’y retenir que quelques semaines. Il préférera fréquenter l’Académie André Lhote, dirigée par ce peintre cubiste un peu sec mais bon théoricien. Cela n’est toutefois rien à côté du plaisir qu’il prend à se gaver de découvertes et impressions nouvelles dans les galeries d’avant-garde, particulièrement chez Christian Zervos où alternent Matisse, Léger, Chagall, Derain, Braque, et Picasso dont la dernière exposition l’éblouit. « Depuis mon arrivée, je fais du cubisme », écrit-il à un ami, ajoutant qu’il ne faut pas avoir peur de l’influence car « tu peux en tirer d’innombrables progrès ». Après tout, Picasso n’a-t-il pas lui-même assimilé l’art nègre ? Portraitiste-né, Dallaire sait lui aussi faire des synthèses, et il aborde maintenant l’espace de façon plus complexe. Dans Profil chez Lhote, contrastes et nuances se fondent, apportant un élément charnel au côté abstrait du cubisme, dont les structures géométriques qu’il a appris à maîtriser enrichissent le tableau d’une dimension nouvelle. Quant à ses natures mortes, certaines plus composées, d’autres plus peintes, elles montrent qu’il a retenu de Matisse des leçons de sensualité. Puis, avec La moitié du monde rit de l’autre moitié, on retrouve l’humour mordant qui déjà lui est propre et se retrouvera jusqu’à la fin dans son œuvre. Féconde mais brève aura été cette période de pleine effervescence. En octobre 1940, l’invasion allemande le surprend à Paris. Commenceront quatre années d’enfermement, particulièrement rudes pour ce nerveux de santé délicate, et en même temps années de décantation, où seront digérés les acquis du séjour parisien. Si bien qu’en arrivant pour enseigner à mi-temps à l’École des beaux-arts à Québec après son rapatriement en 1945, son univers pictural considérablement élargi et la manière souple dont il aborde des sujets souvent pleins d’ironie mis en scène avec un fond de cubisme, le situent tout à fait hors des courants. « Dallaire était, dit Jean Letartre qui fut son élève, le seul auquel nous ayons montré le travail personnel que nous faisions en dehors de l’école – ce qui était strictement inter-

dit… Je n’ai jamais connu quelqu’un qui avait un tel respect des êtres. Nous aurions volontiers donné notre chemise pour lui… Il était très jalousé par les autres professeurs, d’une part pour son indépendance et son esprit de recherche, de l’autre, à cause de l’amitié que ses élèves manifestaient à son égard. On lui causait aussi des ennuis parce qu’il buvait ». Pour cette habitude prise au camp de détention, « il fut renvoyé je ne sais combien de fois de l’école ». En 1947, il en reçoit tout de même ses premières commandes de tableaux allégoriques, conçus dans un style « ornemaniste », lui reprochera le critique Guy Viau qui par ailleurs l’estimait, mais il tirera plus tard le meilleur parti de cette expérience. À Montréal aura lieu la même année sa première exposition personnelle, organisée par Paul Dumas maintenant médecin. Bon connaisseur de l’œuvre, Dumas saura en souligner « l’accent personnel, empreint à la fois de gravité et de fantaisie », la technique « aux harmonies raffinées » et le sens profond où « l’homme, cet insecte évolué… est peint sans cruauté, avec une lucidité qui n’exclut ni la tendresse ni l’humour ». À partir de 1948 un peu partout au Canada, et même dès 1945 à deux reprises à Paris, ses œuvres figureront dans les salons et expositions collectives de nombreux musées. Il représentera également son pays dans des manifestations prestigieuses dont la Biennale de Sao Paulo et le pavillon canadien à l’Expo de Bruxelles. À Québec en 1949 et l’année suivante, Renée LeSieur, animatrice de l’Atelier, lui consacrera deux expositions solo. Définitivement démis de ses fonctions à l’École des beauxarts en 1952, le peintre qui a maintenant deux enfants - le premier venu au monde pendant sa captivité et le second né au pays, revient à Montréal où il entre à l’Office national du film comme dessinateur. L’à-plat des fresques hérité de Lurçat sera ici ragaillardi par le rythme des images, et la conjugaison des deux fera entre autres le succès de Cadet Rousselle, transposé sur vidéo-cassette par l’ONF.

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En 1954, sa première apparition dans le réseau des galeries professionnelles, la galerie Dominion à Montréal, lui ouvrira le monde des critiques et des collectionneurs, qui ne vont pas le regretter. « Ses plus récentes toiles – qu’il dit brossées en quelques heures… nous montrent un style frais, où tout l’acquis semble transfiguré », écrit La Presse de cette exposition largement couverte par les journaux. À partir de ce moment, même s’il vit toujours un peu sur la corde raide, sa réputation va se répandre, et les critiques à la grandeur du pays tenir compte de ce délicat frondeur dont les œuvres résistent aux formules. « Verve rosse et poétique », « sens de l’absurde qui reconstruit les êtres selon des rêves », « amalgame explosif», écrit l’un. « Esprit d’enfance, sens du merveilleux », note l’autre. « Dallaire takes a perverse delight in turning things upside down », renchérit un troisième. C’est qu’à travers tout ce qu’il a ingurgité, Dallaire s’est formé des moyens d’expression d’où, par une mystérieuse chimie, sa voix particulière ressort. Avec la touche magique du poète, il dessine des scènes où évoluent des personnages entre cirque et caricature, dont il souligne à sa façon l’équilibre fragile. L’Homme à l’oiseau, que l’on peut voir sur les cimaises, en est un superbe exemple. Sur un fond de couleurs tamisées digne de Vuillard se détache, portant sur la tête un oiseau à long bec avec aigrette, pattes et queue comme des fils tirés, un personnage à la peau exsangue, visage à demi découpé sur l’ombre, fumant une pipe d’où un filet de flamme s’échappe. Qui est-il ? Mystère. Que représente-t-il ? Un jeu, un cauchemar ?

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En juillet 1958, un mois à peine après avoir quitté l’ONF, galeriste et mécène lui assurent un petit revenu qui lui permettra de vivre de nouveau en France. Ce snowbird avant la lettre écrit à un ami : « Je n’ai pas le moindre désir de retourner au Canada dans un pays aussi excessif, tour à tour trop chaud ou trop froid… ». Lasse peut-être de son naturel bohème, sa femme ne s’est pas laissée convaincre de le suivre. Il s’installe donc seul à Vence et séjourne l’été à Peone, dans l’arrière-pays niçois, travaillant beaucoup. Les Mages,

la meilleure galerie de la Côte d’Azur que dirige Alphonse Chave va lui offrir deux expositions, la première en 1959, au vernissage de laquelle il rencontrera Dubuffet et le sculpteur Pevsner, et l’autre en 1960. Les efforts du directeur arriveront mal à trouver un écho auprès d’un public à la fois blasé et paresseux. Chez Chave expose également Chagall, dont Dallaire envie un peu le succès. Mais le vieil artiste ukrainien a des appuis puissants et la tête plus froide. C’est dans son atelier de la rue des Arcs à Vence que je le rencontre en 1961. J’avais soudain devant moi un être fragilisé pour qui, comme pour le poète, « l’âme du vin chantait dans les bouteilles ». Émue par son talent, sa voisine, une belle et solide Auvergnate, infirmière de métier, veillait sur lui du mieux qu’elle pouvait. Mais, relâchait-elle un instant sa vigilance, il filait entendre « la divine musique » au ­bistro ! Il continuait tout de même à peindre et se plaignait d’avoir à se départir de ses tableaux au fur et à mesure, devant les expédier à son galeriste qui les attendait. Il résidera à Vence jusqu’à sa mort, en novembre 1965. Au moins avait-il pu apprendre quelques mois plus tôt par la bouche de son directeur, Guy Robert, venu lui rendre visite, que le Musée d’art contemporain de Montréal travaillait à la préparation d’une Rétrospective de son œuvre. Il n’aura pas fait son chemin avec bruit, comme Borduas et Pellan, tous deux chefs de clan. Il poursuivait son évolution dans la solitude, se conduisant plutôt comme un chef d’orchestre qui ayant appris à jouer de tous les instruments : fauvisme, surréalisme, cubisme et même abstraction pure, savait en intégrer le son particulier dans un vaste projet d’ensemble. L’hommage qui lui est rendu aujourd’hui permet d’en savourer de nouveau les plus singuliers aspects. Paquerette Villeneuve est l’auteure de RETOUR, Journal d’émotions, tomes I et II, et de Carnets de vagabondage, chez Leméac éditeur. Collabore à la rédaction de catalogues d’expositions et à des revues d’arts visuels.


«  Trouvère » 1951, gouache 35 cm x 21 cm Collection privée


Poésie fantastique Par Serge Morin

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Malgré les tortueux méandres d’une vie artistique agitée, Dallaire, par la force d’une technique picturale accomplie et celle d’une inlassable inventivité, nous amène aujourd’hui encore dans l’univers fabuleux de son imaginaire enchanteur. L’étonnante vitalité des œuvres présentées dans cette exposition permet au visiteur d’apprécier la riche fantaisie de ses rapports avec la figure humaine, la stylisation caricaturale des animaux de son bestiaire, ou encore la symbolique et énigmatique représentation d’objets qui s’infiltrent dans une déconcertante mise en scène pour en accroître ou en embrouiller la signification.

reproduire sans sentimentalité extérieure l’apparence et la beauté d’un modèle blasé.

En septembre 1951, Dallaire termine la plus grande œuvre de son corpus, soit la toile murale Québec sous le régime français. Il désire poursuivre son travail de muraliste malgré que les commandes dans ce domaine se fassent rares. Il reprend ses cours à l’École des beaux-arts de Québec mais un comportement déréglé mène à son congédiement au printemps de 1952. En août de la même année, il entre à l’Office national du film comme illustrateur de films fixes, à Ottawa d’abord, puis suite au déménagement de l’ONF, à Montréal. En parallèle, il continue sa production de chevalet et participe à plusieurs expositions. La critique d’alors souligne son « imagination fiévreuse ». Recevant un diagnostique inquiétant sur son état de santé, il quitte Montréal pour Vence en 1958, où il meurt en novembre 1965.

Ce théâtre imaginaire privilégie certains thèmes qui exposent non seulement sa poésie visuelle, mais formulent également ses expériences antécédentes et ses relations avec le monde qui l’entoure. Deux Annonciations rappellent sa formation chez deux grands maîtres en Europe. L’annonciation de 1952, témoigne des enseignements reçus aux ateliers d’Art sacré avec Maurice Denis. Nous observons dans la facture des personnages les grâces des peintres florentins et siennois, discipline acquise et mise en pratique par Maurice Denis suite à trois séjours en Italie. L’annonciation de 1954 d’autre part illustre les enseignements d’André Lhote et sa méthode de transcription géométrique des figures et des objets. Nous reconnaissons également dans les deux gouaches, une méthode de composition presque identique (chaque personnage occupant une moitié du tableau), influence qui relève de cet autre peintre théoricien Paul Sérusier, lequel influença les deux grands maîtres.

Deux fusains de 1951 mettent en exergue son immense talent de dessinateur. Ces deux dessins, presque classiques, traduisent dans leur mode d’expression des sentiments fort différents. Portrait de mon fils nous fait voir une scène de vie familiale par le regard bienveillant d’un père qui contemple avec tendresse son enfant endormi. Quelques traits et un peu d’ombre suffisent pour la ressemblance et pour induire l’ambiance de quiétude qui entoure la scène. Nu par contre semble un travail académique de dextérité qui cherche à

Puis une charmante gouache, aussi de 1951, présage le monde fantaisiste de son travail d’illustrateur à l’Office national du film. Trouvère, pantin sympathique vêtu d’un costume de la Commedia dell’arte, salue son public. Non sans rappeler Le Fifre de Manet dans sa mise en scène, le « coloré » personnage reçoit l’appréciation de sa performance d’un auditoire invisible. Nous pénétrons discrètement sur le plateau du théâtre imaginaire de Dallaire.

La relation de Dallaire avec ses contemporains est un autre thème difficile à prospecter, car les exemples sont nombreux et s’apparentent souvent à des expériences existentielles. Deux sujets semblent récurrents; la parade carnavalesque et la folie. Ces deux sujets se raccrochent à des titres d’œuvres signifiants qui n’émanent pas nécessairement de l’artiste luimême, ce qui en permute l’entendement. On trouve égale-


« Nu » 1951, fusain 61 cm x 46 cm Collection privée


ment dans l’agencement des composantes des œuvres, l’insertion d’un objet qui porte en soi sa propre signification, clarifiant ou troublant ainsi l’interprétation. Dans Bossue à l’ombrelle (1960-61), la difformité du personnage ne relève pas de l’infirmité suggérée dans le titre, mais de l’assemblage disparate de surfaces géométriques de teintes froides, originalement assemblées. Tête légèrement tournée vers la gauche et corps de face, l’expression sévère du visage contredit la signification du joyau (symbole de joie) qu’elle porte à son coup. S’abritant derrière une ombrelle qu’elle tient de ses deux mains, elle porte un chapeau cocasse, une sorte d’ombrelle inversée qui capte aussi la lumière et l’empêche de pénétrer sur la toile. Femme au parapluie (1958) peinte deux ans auparavant, déborde au contraire de clarté malgré le parapluie mentionné dans le titre et le nuage noir qui flotte discrètement sur la ligne de faîte du tableau. La lumière est omniprésente sur le personnage et sur le décor qui l’enveloppe. Ici aussi la femme est difforme, mais d’une difformité stylisée d’entrelacs et de plans géométriques de couleurs chaudes, la distançant à peine des taches de blanc ou de bleu sur le fond. Tête de profil presque carrée, attachée à un cou démesuré, nez triangulaire énorme et regard terne, sa féminité passe par l’artifice d’une coiffure bien brossée retenue par une longue épingle à cheveux. Si les deux œuvres peuvent s’accoler dans un même thème et dans leur composition, leur signification réciproque se conjugue très différemment.

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Un autre sujet de prédilection chez Dallaire est la « folie » presque toujours représentée par une marionnette échevelée vêtue d’un costume d’une époque antérieure. Chez Dallaire cependant, cette figuration par un personnage épouvantail signifie davantage la résistance aux écarts de conduite que l’illustration d’un dérèglement mental. La folle de 1952 est certes la plus connue des « Éloge de la folie » de Dallaire, mais elle est aussi celle qui s’interprète avec le moins d’« humanisme ». Tête haute, cheveux en bataille, regard foudroyant, bouche entrouverte, dents aiguisées, et surtout l’énorme couteau ancré sous la ceinture, donnent rapidement aux observateurs l’atmosphère des circonstances d’une dispute antécédente.

La pie mécanique (1963), s’insère aussi dans une idéologie de relations semblables, mais sous la gouverne d’une dominatrice moins autoritaire. À Vence Dallaire pensionne chez Madame Henriette Marty, une infirmière mère de trois fils, qui non seulement l’héberge, mais s’occupe de sa santé en lui prodiguant les soins qu’il nécessite. Rebelle à toute discipline, il résiste aux admonitions de cette bienveillante matrone. La pie peut répéter ses messages de prudence, l’interlocuteur demeure sourd. D’aucuns peuvent penser que cette symbolique est exagérée. Un second regard révèle pourtant d’intéressantes notions. En 1963 Dallaire, affaibli par la maladie, exprime le souhait de revenir habiter avec sa famille au Canada. Que signifient les éléments qu’il ajoute à sa toile ? La pie énonce son message sentant qu’elle est dans un équilibre précaire sur deux minuscules roues (deux foyers). De même dans le folklore occidental, les messages de la pie sont généralement porteurs de sombres augures (la santé du peintre). Derrière sa tête, le croissant de lune brille dans la lumière d’un ciel rouge de crépuscule. Sous la pie la progéniture fécondée. Devant deux œufs (les deux fils Dallaire), derrière trois (les fils de Mme Marty). Poursuivant la parade carnavalesque, nous croisons en succession L’éveil des quatre saisons (1952), Le jeune poète (1957), La touriste anglaise (1961), et Personnage ludique (1961). Chacun de ces tableaux nous immerge dans une mise en scène dallairienne qui rattache autour d’un acteur solitaire, maquillage insolite, coiffures excentriques, costumes fantaisistes, accessoires hétéroclites, le tout dans un décor d’allure factice assorti. C’est le carnaval annuel de Vence. Dallaire nous convie à une pantomime de la condition humaine inspirée d’observations fortuites ou de sentiments éphémères. Est-ce une parodie de sa propre condition lors de son séjour à l’ONF que Dallaire nous livre dans ce dernier tableau ? L’homme à l’oiseau (1955), prend les allures d’un double autoportrait illustrant son état et sa morosité. Dans un instant de repos, fumant une pipe brûlante, le peintre éloigne son regard d’une toile le caricaturant dans l’agitation de ses pensées. Le travail commandé d’illustrateur le tourmente et il rêve d’évasion. Il s’est reproduit protestant contre sa condition présente, yeux hagards, bouche ouverte, dents


aiguisées, semblant adresser ses remontrances à son autre effigie qui l’ignore. L’oiseau fantaisiste focalise l’agitation de ses espoirs d’évasion vers d’autres lieux où il pourrait pratiquer son art de peintre sans les funestes contraintes du quotidien. La gamme des œuvres de Dallaire est aussi riche que variée. Grandes ou petites, ses toiles ont un double mérite. D’abord la qualité expressive qui résulte sans doute d’une impulsivité profonde, et une construction réfléchie héritage des leçons de ses maîtres ou de ses apprentissages autodidactes. ­Dallaire sait composer d’admirables tableaux qui réjouissent le regard et racontent des histoires étonnantes. Ingénieur et administrateur retraité, M. Morin est détenteur d’un MBA et d’une Maîtrise en histoire de l’art de l’UQÀM. Il a rédigé une thèse de doctorat sur Dallaire.

« L’éveil des quatre saisons » 1952, gouache 33 cm x 11,5 cm Collection privée


« La pie mécanique » 1963, huile 50 cm x 65 cm Collection privée


Couverture dos « L’homme à l’oiseau » 1955, huile 81,3 cm x 63,5 cm Collection privée

« Portrait de mon fils » 1951, fusain 47 cm x 59 cm Collection Galerie Valentin

Conception artistique : Sylvie Gagnon. Impression : Solisco Caractéra. Publication et distribution : Galerie Valentin 14628945 Québec Inc. Membre de l’Association des Marchands d’art du Canada Inc. Member of the Art Dealers Association of Canada. Membre de l’Association des Galeries d’Art Contemporain. © SODRAC pour les œuvres de Dallaire. © 2008 Tous droits réservés pour les textes des auteurs. Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec, octobre 2008. Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada, octobre 2008.


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Jean Dallaire exposition rétrospective - Retrospective exhibition Jean Dallaire  

À la galerie Valentin du 18 octobre au 8 novembre 2008 - From October 18 to november 8, 2008

Jean Dallaire exposition rétrospective - Retrospective exhibition Jean Dallaire  

À la galerie Valentin du 18 octobre au 8 novembre 2008 - From October 18 to november 8, 2008

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