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CARNET DE ROUTE #2 Automne 2010 sur la route


ENQUÊTER À DISTANCE Depuis la rentrée, je travaille en résidence de collectage. Thionville, Cergy, Aubusson, Niort, Rochefort. À distance de la Picardie donc. Bizarre. On dirait que je reconstitue l’enquête. À ma façon. À distance. Je rencontre gendarmes, avocats, policiers, détenus, experts, criminologue et avec eux, point par point, je fabrique l’enquête, je la fantasme, l’imagine…

GENDARMES. Tenez, par exemple, avec les gendarmes, d’abord à Guéret, puis avec ceux de l’école de gendarmerie de Rochefort ; je leur dis tout ce que je sais, et nous reconstituons l’enquête, pas à pas… Une fois pendant plus de 2h. On a même reconstitué « scientifiquement » son arrestation… J’avais l’impression d’y être encore plus que si j’y étais vraiment.


ÉCHILLAIS À côté de Rochefort. Là où se trouve mon gîte Salle du conseil municipal. Lundi soir. Je suis un invité de marque on dirait (y’a de la brioche…) Le maire : on peut faire quoi pour vous ? Moi : Euh je sais pas… Vous avez des faits-divers sur la commune ? Le maire : Non. C’est tranquille ici. Puis, ils se mettent à parler à voix basse. Et le maire me montre une carte. Le maire : il serait préférable que vous évitiez cet endroit, il y a eu un… Moi : un meurtre ? Le maire : oui, c’est délicat... par contre, en ce moment, il y a plein de champignons…. Moi : mais c’est justement pour ça que je suis là. Le maire : il ne faut pas remuer le désespoir des gens. Je me souviens des caméras des télés sur le parvis de la mairie, on voit ça dans les films, mais quand ça vous arrive…


JOUR DE GRÈVE À Aubusson, jour de grève des retraites. En face de la Pépinière, le rond-point fourmille des ados qui le matin même transformaient leurs faits-divers en polar, à Aubusson jour de givre, nous traversons la Creuse pour rencontrer à Guéret un avocat d’assise au teint balzacien, à Aubusson, jour de guise, Antonin Varenne parle de ses fakirs en se demandant si c’est du lard ou du cochon, à Aubusson, le dimanche s’impose, je déambule au milieu des pierres, et pose sur une table à la nappe rose mes grandes affaires criminelles… Dans le gîte près de la Creuse, sur la grande table, près de la cheminée, je déballe livres et cahiers. Ça prend toute la place. J’entends une voiture qui arrive. C’est Anne Marcel qui finit sa route, et qui vient me demander : - tu vas faire quoi avec tout ça ?


PRISON. Tenez, encore, Maison d’arrêt du Val d’Oise, Maison d’arrêt de Rochefort, Centre de réinsertion de l’île de Ré. Je refais le parcours de celui qu’on écroue, tout au début, l’arrivée. Visite de cellule. Le directeur de la prison. La cantine. Le parloir. La vie au quotidien. La cellule qui devient presque un espace privé. La cour de promenade. Les regards agacés, interrogatifs, curieux. On se croirait dans Un Prophète. J’en ressors à chaque fois, en me disant : - mais qu’est ce que je vais faire de tout ça ? Et me disant aussi que j’ai le privilège d’accéder à des mondes cachés.


ATELIER D’ÉCRITURE. Dans le Val d’Oise. Je passe trois après-midi avec des détenus. Un atelier d’écriture. Certains sont volubiles. D’autres n’osent pas écrire. Celui qui n’ose pas me demande : - si j’y arrive pas, c’est que je suis bête ou pas ? Et le lendemain, il est le premier à vouloir lire ce qu’il a écrit. Les autres : putain, t’es un diesel toi, mais quand tu t’y mets, on peut plus t’arrêter. Un autre : tiens regardes par la fenêtre, y’avait une balance, un type de Villiers le Bel ici, y’ deux jours, t’as pas lu les journaux, on l’a repéré, et tabassé, là, juste en dessous tu vois… tu regardes pas la télé ou quoi ! Un autre : tu pourrais pas nous amener un goûter demain ? Moi : un goûter ? Lui : oui, du chocolat ou un truc comme ça Moi : euh… si je peux Un autre (à voix basse, puis un autre à voix basse aussi) : et des piles de télécommande, pour la télé, c’est dur à avoir ici, t’inquiètes pas ça sonne pas au portique… Le lendemain, j’erre dans Cergy, à la recherche de chocolats et de piles de télécommande. Effectivement, ça ne sonne pas au portique.


PSYCHOSE Atelier autour du film du grand Alfred H. Au théâtre le Strapontin, à Pont-Scorff où nous sommes en résidence en ce début de décembre. Avec Mikael Plunian, créateur sonore, nous explorons le rapport du son à l’image et au plateau. Un groupe qui s’est formé très vite, des réticences au début : «ah c’est pas un atelier d’écriture ou d’analyse filmique ? Il faut jouer ? » Et puis ensuite, une vraie envie d’explorer, chacun à sa façon, avec ses qualités, de jeu ou de scénariste, l’univers du film… Musique de Hermann. Refaire la scène de la douche. Tableaux du film en muet. Road-movie sous la pluie. Travail en voix off sur le monologue final, où s’exprime la schizophrénie (fils/mère) du personnage joué par Anthony Perkins, seul sous une couverture, dans sa cellule : Norma / Norman : Il est triste pour une mère d’avoir à prononcer les mots qui condamnent son propre fils mais je ne pouvais pas leur laisser croire que j’étais capable de commettre un meurtre. Ils vont l’enfermer maintenant. J’aurais dû le faire moi-même il y a des années. Il a toujours eu un mauvais fond. Je sais qu’il avait l’intention de leur dire que j’avais tué ces jeunes filles. Et cet homme. Alors que je ne fais rien d’autre dans la vie que de rester assise tranquillement et l’œil fixe, comme un de ces oiseaux qu’il empaille. Ils savent très bien que je ne peux même pas bouger un petit doigt, que je ne le veux pas. Je ne vais pas faire un geste. Je vais rester calme au cas où ils me soupçonneraient. D’ailleurs je suppose qu’ils me surveillent. Et bien qu’ils me surveillent, ils verront quel genre de femme je suis. Je n’écraserai même pas cette mouche. J’espère qu’ils me surveillent. Ils verront et ils comprendront. Et ils diront : - Elle, elle n’aurait pas fait de mal à une mouche.


TRIBUNAL. L’avocat de Jacques B est mort, très bien. Puisque c’est ainsi, j’irais chez un autre. À Guéret, à Rochefort. J’irais au tribunal. Aux assises de Niort, Saintes et Thionville. Y passer des journées entières. Devenir accroc aux faits-divers. Tiens, là, un avocat m’a repéré. Juste avant les plaidoiries, il vient vers moi. Me demande. J’explique. Il parle. Pas besoin de le pousser beaucoup remarquez… Il ressemble à Jean-François Balmer. Il a eu l’air avachi pendant tout le procès. Je lui dit. Il répond. L’avocat : c’est normal, je fais semblant, il faut que les jurés sentent que je m’en fous. Je m’en fous ! Mais, là, ils vont entendre ma voix, pour la première fois. Écoutez ma plaidoirie, ça devrait vous plaire, je vais leur montrer mon paysage…. Et je dois avouer : oui, ça m’a plu. Mais le type a pris 8 ans. Une année de plus que ce que demandait l’avocat général. Brillant mais loupé. C’est gris, tout est gris. Je veux dire, les coupables comme les victimes, dès qu’on soulève le tapis, on trouve des cadavres dans le placard ! (enfin, une expression dans le genre) Et moi, pendant ce temps, dans ma tête, je reconstitue l’enquête.


QUOTIDIEN. Ah oui aussi, Jacques se fait de plus en plus présent dans ma vie quotidienne. Parfois, on dirait qu’il dort avec moi. D’un côté mon amoureuse. Sur l’oreiller, elle lit. Moi au milieu. Et lui de l’autre côté. Tu dors ? Oui ! Bon, j’éteins…

LA LETTRE J’ai traîné pendant des mois pour lui envoyer une lettre. Je l’ai écrite, puis elle a traîné de nouveau deux semaines dans ma voiture. Je ne trouvais pas de boîtes aux lettres. Bizarre, non ? J’hésite. Je finis par l’envoyer. Vous auriez écrit quoi, vous ? Ben moi, je faisais pas le fier. J’ai fermé les yeux en glissant ma main dans la boîte. Pour le moment, tout va bien… Je n’ai pas encore de réponse…


PARTIR. C’est l’histoire d’un homme qui tombe du 37ème étage. Et à chaque étage qui le rapproche du sol, il murmure « jusqu’ici, tout va bien… jusqu’ici tout va bien… » Je sens bien au fond de moi, qu’il va falloir que j’y retourne. En Picardie. Sur ses traces. Il me manque quelque chose. Il faut que j’aille le voir de plus près…

Carnet de route#2  

Fait(s) divers, à la recherche de Jacques B. Carnet de route de la création.

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