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Bat

Sac à dos au ventre, je referme soigneusement la porte de la maison. Un des gonds émet un bref couinement. Je trésaille. Une seconde… deux… trois… Rien ! Ouf ! Je me frotte les mains. Souffle sur mes doigts une fumée tiède qui s’évapore dans l’air glacial. Saute sur le rebord en béton de l’allée gravillonnée. Pas de bruit et jouer les Sioux, c’est tout ce que j’ai en tête. Si les parents se rendaient compte que je file en pleine nuit quotidiennement, ils seraient furax ! Surtout pour vomir sur les murs ! Je contourne l’énorme mimosa pour atteindre le portillon. M’élance pour m’enfoncer dans l’encre de la nuit sous le clignotement des étoiles épinglées sur cette toile de maître qu’est le ciel nocturne. Le froid m’enveloppe. Je presse le pas. A mesure que ma destination se rapproche, les battements de mon cœur s’accélèrent tandis que mes semelles s’allègent. Encore quelques mètres. Mes doigts me démangent. Je ralentis. J’y suis. Un œil à gauche. A droite. Derrière. Personne. Vu le froid, je suis le seul barge dehors à cette heure. Mais restons prudent. Pas envie de me faire pécho[1]. Toujours sur mes gardes, je fais glisser doucement les anses de mon sac et zippe la poche arrière. La perfection du mur face à moi me booste. L’infernale machine de mon imagination se met en branle. Comme absent de ce monde, les yeux brillants, le souffle court, je plonge fébrilement mes doigts dans le sac et dégage la bebom[2]. La secouer vigoureusement. Automatisme. Déclic. Je suis en transe. Mon esprit bouillonne. En une chorégraphie aérienne parfaite, mon bras s’agite. La magie opère. Au geste s’allie la trace indélébile de la première ébauche de mon graff. Celui-là sera complexe. Pour achever véritablement mon œuvre, je prévois une autre nuit. Elle sera plus dangereuse ou du moins plus fréquentée. Quand on marque son territoire, les jaloux débarquent. J’achève ma danse de peinture, le feu aux joues, le corps sur Terre, l’esprit dans un monde parallèle. Quand enfin cesse le chant de la bebom, je me réveille. Je ne peux m’empêcher d’admirer ce que ma main vient de créer sur ce mur auparavant grisâtre. Ouais, ok, je n’ai pour l’instant utilisé que du noir et une Skinny Cap[3], n’empêche que le contraste saute aux yeux et saisit les tripes.


Le froid devient plus vif. Il me mord le menton. Je remballe. Faut pas traîner dans le coin. Et puis ma main gauche se transforme en iceberg. Sans m’avertir. Plus de nerfs pour ressentir souffrance, douceur, froid, chaud, larmes ou lèvres. Stupide accident de skate. Elle est morte voilà cinq ans… j’en avais douze. A cause de mon handicap, je suis rejeté des Crew [4]ou de n’importe quel posse[5] ; alors, aujourd’hui, ma seule bande, c’est moi tout seul. Je peux peut-être plus danser, skater, ou je ne sais quoi encore, mais j’ai un talent de ouf. J’ai de l’or au bout de mes seuls doigts vivants. J’entortille mon écharpe autour de ma main gauche et la fourre contre mon ventre, sous ma grosse veste. Le sac accroché négligemment à l’épaule droite, je prends le chemin de la maison, après avoir jeté un œil à ma montre : 2 :10. Si j’dors pas en cours demain, moi !

[1]

choper

[2]

bombe de peinture

[3]

embout à débit de peinture faible, utilisé pour les traits fins

[4]

regroupement de graffeurs organisés (et autre…)

[5]

groupe

Graff'in Love - Chapitre 1  

Chapitre 1 de Graff'in Love

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