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L’ogre, l’âne et le boucher ou une histoire de boudins


Noémie Favart

L’ogre, l’âne et le boucher ou une histoire de boudins


Il ĂŠtait une fois un village...


Dans le village, il y a un vieil âne qu’on appelle Midas.

M

idas traîne sa pauvre carcasse un peu partout, vagabondant de maison en maison. Il n’a pas de maître, mais est nourri quotidiennement par les villageois qui racontent qu’il est un ancien roi puissant, condamné à errer dans la peau d’un âne pour une bêtise qu’il aurait commise. En réalité, il n’est rien de tout cela. L’âne Midas est simplement un âne pas si bête. Sachant les villageois crédules, il fit courir la rumeur et se fabriqua une couronne en papier. Les braves villageois n’y virent que du feu. Le voilà bien aise, nourri jusqu’à la fin de ses jours, et cela sans devoir porter la moindre charge !


Roger est le boucher du village. Chez Roger on trouve de tout : tripes, saucissons, gigots ou salamis, il y en a pour tous les goûts ! Roger a trois enfants, Léon, Suzette et Roland, aussi roses et dodus que des petits cochons. Il les aime et les gave constamment de rondelles de saucissons. C’est d’ailleurs le cadeau qu’il offre aux gamins qui osent venir dans sa boucherie, car Roger, avec ses dents pointues et son faux sourire, fait fuir les enfants. Quand un enfant n’est pas sage, ses parents le menacent de l’emmener chez Roger. On raconte qu’il a une grande machine à fabriquer du boudin et qu’il n’hésite pas à y mettre un petit marmot désobéissant.


Igor est l’ogre du village. Depuis toujours, il n’aime pas manger les petits enfants. Certes, il en a bien mangé un ou deux quand il était petit, mais il trouvait ça fade et caoutchouteux. C’est ainsi qu’au grand dam de ses parents, Igor était devenu végétarien. Il fut traité d’hérétique et chassé par son peuple, pour lequel il était impensable qu’un ogre fut végétarien. C’est ainsi qu’Igor s’installa près du village. Il trouva un petit boulot chez un fermier qui, en échange de quelques services, lui donnait des légumes. Igor était heureux, et quand il ne travaillait pas dans la ferme, il passait son temps à cultiver ses légumes dans son potager et à planter des fleurs dans son beau jardin.


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n jour, la viande vint à manquer au village. Les chauffeurs de camions qui devaient amener les animaux à Roger avaient décidé de faire grève. La grève durait, durait, et Roger avait de plus en plus envie de manger de la viande. Que n’aurait-il pas fait pour un morceau de steak bien saignant, une bonne côtelette ou une délicieuse entrecôte ! Après le huitième jour de grève, Roger aperçut dans son jardin trois gros cochonnets. Ils étaient si roses, si dodus et ils avaient l’air si appétissants que Roger courut chercher son grand couteau. Il était en proie à une terrible folie et ce fut un vrai massacre. Les cochonnets se débattirent, émirent des grognements stridents mais Roger, qui retrouvait le plaisir du découpage de la viande fraîche, imaginait le nombre de côtelettes, de jambonneaux et de saucissons qu’il allait bien pouvoir faire avec ces petits cochons.


C

e n’est qu’après le massacre que Roger se rendit compte de ce qu’il avait fait: il venait de tuer ses trois enfants adorés. L’âne qui passait justement par là fut témoin de toute la scène, il fut choqué, mais pensa qu’il pourrait peutêtre tirer profit de cette affaire...


R

oger était désespéré, mais il lui fallait avant tout se débarrasser des corps et trouver une histoire à raconter à sa femme et aux autres villageois. Il jeta donc les restes de ses enfants dans la machine à boudin et courut au village en prenant un air de grande détresse : «  Au secours, au secours  ! Un drame terrible vient de se produire  ! Mes enfants chéris, la chair de ma chair, jouaient tranquillement dans mon jardin lorsque ce maudit ogre est arrivé et n’en a fait qu’une bouchée! Quel malheur ! ».


Les villageois étaient sous le choc. Leur gentil Igor, lui qui ne mangeait que des légumes, aurait commis un crime aussi horrible ? Les mères coururent cacher leurs enfants tandis que les pères prirent leur fourche et s’en allèrent chez Igor pour le chasser du village.


I

gor qui buvait tranquillement sa soupe aux radis, ne comprit pas pourquoi il fut dérangé par tant de bruit. Les villageois étaient en train de détruire son jardin. Igor sortit et fut insulté puis chassé de sa maison. Il jura de se venger de celui qui l’avait mis dans pareille situation et avait osé souiller son beau potager !


P

endant ce temps, l’âne s’était rendu chez Roger dans l’espoir de le faire chanter :

« J’ai tout vu, vil boucher, et si j’étais encore roi, je t’aurais pendu sur le champ ! » « Pitié Midas, je ne l’ai pas fait exprès... Ne dis rien aux autres! Tiens, prends ces boudins frais du jour et soyons quittes ! » « Je me tais, mais c’est bien parce que je sais que tes boudins sont excellents... Ce sera pour moi l’occasion de me faire un petit pique-nique champêtre ! ». Et l’âne, tout content, partit dans les champs avec son paquet de boudins sous le bras.


Entretemps, une haine terrible envahissait Igor. Il courrait à travers champs en direction du village. Plus rien ne l’arrêtait et il était prêt à user de sa force de géant pour mettre à sac ce village qui l’avait injustement chassé. Lui qui était un ogre si bon.


Il était tellement en colère qu’il était prêt à aller à l’encontre de ses principes. On disait de lui qu’il avait mangé trois enfants ? La belle affaire! Et bien pourquoi n’en mangerait-il pas dans ce cas-là ?


Il courrait, courrait, lorsqu’il heurta une grosse masse grise et s’étala de tout son long sur Midas. Sa petite couronne de papier s’envola et il ne resta plus qu’un âne écrabouillé et quelques boudins éparpillés. Igor était navré pour l’âne, mais il se dit qu’après tout, il pouvait bien se faire une petite entrée aux boudins pour alléger sa peine. A la première bouchée de boudin tout lui revint en mémoire. Ce goût fade et caoutchouteux... c’était le même que celui du premier marmot qu’il avait mangé ! Il recracha son boudin et comprit enfin ce qui s’était passé.


Il fonça au village et cette fois-ci il n’avait plus aucune envie de manger des enfants pour se venger. En le voyant arriver, les villageois voulurent s’enfuir, mais il leur expliqua la situation. « Suivez-moi, je suis sûr que nous trouverons des preuves près de sa machine à boudins ! » En effet, près de la machine de Roger, on retrouva une des sandales de Suzette et la casquette de Roland. Les villageois se retournèrent tous vers Roger avec des yeux emplis d’horreur. «Je vais tout vous expliquer», dit-il, résigné. Roger leur raconta toute l’histoire, précisant qu’il n’avait pas voulu tuer ses enfants chéris. Il assura qu’il était prêt à tout pour se racheter ! Igor trouvait que Roger devait réparer les dégâts qu’il avait causés. Il eut une idée que tous les villageois approuvèrent.


L'ogre, l'âne et le boucher  

L'histoire de Midas, Roger et Igor

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