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Déjà-vu

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Sommaire Pantoum du vieil homme Déjà vu Red lights Ombres Une vague connaissance

Aurélien Clause Gabriel Paul Todorov & Antoine Jarrige Nicolas Fiévet Maud Ruget

Déjà vu

G.

Déjà vu

Sébastien Cagnac

Porte des Lilas

Descente Les chats de Port-Erwin 4 O’clock Streets

Tania Sanchez

G. Matthieu Lanusse Antoine Jarrige

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Pantoum du vieil homme Et ce soir-là, comptant les sillons de mes rides, Je fermerai les yeux et je verrai les tiens. Il restera de toi dans cette chambre vide Que tu n’as jamais vue, mais qui nous appartient. Je fermerai les yeux et je verrai les tiens ; Bercé par la rumeur des vivants dans la rue Que tu n’as jamais vue, mais qui nous appartient, Je sourirai peut-être à nos vies disparues. Bercé par la rumeur des vivants dans la rue, Je n’aurai de ton corps que son goût sur ma peau. Je sourirai peut-être à nos vies disparues, Et j’entendrai ta voix en t’écrivant ces mots. Je n’aurai de ton corps que son goût sur ma peau ; J’irai me réfugier au fond de ma mémoire, Et j’entendrai ta voix en t’écrivant ces mots, Et j’attendrai demain sans ne plus trop y croire.

J’irai me réfugier au fond de ma mémoire : Je croiserai ton ombre en cherchant le sommeil, Et j’attendrai demain sans ne plus trop y croire, Dans nos draps piquetés d’échardes de soleil. Je croiserai ton ombre en cherchant le sommeil, Et saurai, le matin, qu’il ne m’en reste rien, Dans nos draps piquetés d’échardes de soleil, Quand j’ouvrirai les yeux sans rencontrer les tiens. Aurélien Clause

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Déjà vu Ta peau contre ma peau… Je tremble de penser Combien ces jeux nous font oublier nos malheurs Je rêve de nouveau, je rêve d’oublier, Je voudrais comme avant te cacher mes ardeurs. Je connais ces frissons que nous vivons toujours Je connais ce regard égaré de plaisir Je peux les yeux fermés dessiner les contours De nos cœurs réclamant chaque jour un soupir Quand tout sera fini l’espoir empli de peines De voir la même chose et d’en être content Se plaira vers un autre un moment seulement. Je voudrais m’étonner, tremblerais d’inconnu Mais le sang manque d’air au plus fort de mes veines Nos corps en ouvrant l’œil murmurent « déjà vu ».

Gabriel

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Red lights Rouge. Vert. Orange. Vitali a les yeux sales. — Tu prends quoi ? coasse le client à capuche, sans regard, sans visage. — Le sandwich au parmesan, murmure son comparse, un bobo à barbe sale. Derrière le cache de sa rétine ruissellent les acides sombres. — Ouais, des rillettes aussi ? — Non, je suis sérieux. Le parmesan, c’est un truc qui me manque vraiment. — Le copeau ou le cristal ? — Ferme là. Un sandwich au parmesan, une bouteille de rouge, un Saint Nicolas de Bourgueil. Tout le reste est connerie. — La tisane du viol, tu veux dire. Les clients sont une fiction. Le travail de Vitali est une fiction. Deux wraps au double cheddar flasque. Un nuggets de dindon inodore. — Bonne soirée. Quatre menus enfants, un cheeseburger sans oignons. La queue ne dégrossit pas. Trois cent soixante-sept clients, rien qu’hier, à la caisse de Vitali. Il se dirige vers son troisième titre d’employé du mois consécutif. Le team leader, en cravate rouge, flottant dans une chemise blanche de qualité inférieure, lui donne une tape sur l’épaule. — Trois cent douze, et il est pas vingt heures ! Sacré perf ’, Vitali ! T’es un cador. Rien de renversant, en vérité. Les gens ne voyaient pas la marée monter. Chômage, faim dans le monde, surpopulation carcérale. Trois cent douze. Sacré perf ’. L’humanité pullulante se déversait dans le fast-food au gré des encarts publicitaires. Vitali remplissait les ventres, et la catastrophe malthusienne approchait toujours. Eux, là-haut, ils l’avaient compris depuis longtemps ; ils avaient fait et refait leurs calculs, et leur sentence était tombée comme un couperet : trop d’humains pour une seule planète. Le remède avait suivi : le génocide continu et aléatoire. En France, pays des droits de l’homme, pas de politique de l’enfant unique. Mieux. Plus insidieux, plus efficace. Gratuit, comme un châtiment divin. Inéluctable. Vitali l’avait appris à ses dépens. Rouge. Vert. Orange. Le complot des feux rouges. Chapelet de bombe à chaque croisement. Ils – eux désynchronisent les feux rouges aux carrefours, font éclater les accidents. Malthus tient enfin sa rétroaction régulatrice. Vélizy est un traquenard. Par les feux erratiques, par les burgers adipeux et verdâtres, on travaille à réduire la population. « On » ? Le gouvernement, bien sûr. Oh, pas ces figurants mercenaires, ces pastiches d’élus à la sauce béchamel ; non, mais à défaut de mieux, il fallait bien les nommer. Peut-être que personne ne sait. Peut-être que les petits curieux sont accidentés sans scrupule. Vitali, lui, sait. Et il se tait. Trois cent douze. Cet exploit cardinal n’est pas une bonne nouvelle. Les gens naissent, grandissent, affluent aux fast-foods. Ce soir, il y aura des accidentés. — T’as fini ta commande ? 6


C’est Griselda, à la voix pervenche, qui peuple jusqu’aux hauteurs numineuses de la cuisine – touchante d’affection. Vitali ne sourit pas, mais empaquète le hamburger, sans plus de malice. — Ouais, dit-il, d’un air dolent. Griselda, résignée, se saisit de l’immonde paquetage et le dépose en compagnie de quelques frites sirupeuses d’huile sur un plateau nappé de papier recyclé. Elle n’a pas grand’ chose à dire, mais ses yeux disent tout. Son désir est presque aussi fort que son ennui. Elle souhaiterait se barrer. Ses doigts craquèlent sur le papier graisseux qui enrobe leur vie. Merde, songe Vitali, sans y penser vraiment. Il la veut, et ne la veut pas – et son esprit sérieux, méfiant, revient aux feux rouges, verts, ocres, qui égarent ses concitoyens et les écrasent contre les parapets de béton. On ne peut rien y faire, c’est terrible. C’est comme l’amour de Griselda, en somme. Vitali n’a rien fumé d’étrange ; il est juste à la dérive. Toujours les mêmes gestes, encore les mêmes pensées, lui ont donné le goût des délires. Vitali ne sait même plus pourquoi il s’est un soir engouffré dans ce bouge maudit. Acculé par la faim ? Par abnégation, lui semble-t-il. Il ne se souvient plus. Il ne se souvient que de la commande 59. — Tiens, la commande 58, lui susurre Griselda, par-delà l’apoplexie. Vitali lui donne un petit coup d’épaule, involontaire en apparence, et s’empare du plateau gerbifiant. Il est professionnel, jusqu’au sourire gélifié. Il avale les clients par douzaines. Il jette un regard par-dessus son épaule, épaule d’Atlas a-géographique, qui croule sous le poids d’un joug infini, et aperçoit Lennie, aux joues rougies, penché obstinément contre la machine à soda, le front collé au bac à glace vers lequel il oscille tangentiellement : lancinant pendule de l’innocence oppressée. Lennie n’est pas trop malin – et même carrément débile. Personne ne sait pourquoi on ne l’a pas encore viré – peut-être parce qu’un jour il est entré en souriant dans l’immonde arrière-cuisine, avec la simplicité de cœur qui constitue son ticket d’entrée pour le paradis. Son paradis, il le fabrique à tout instant, partout, avec ses yeux qui ne savent voir ni mal, ni cruauté. Nul n’a osé l’en déloger. Le manager est là ; il lui parle à l’oreille. Lui parle tout doucement, méchamment, sa mâchoire de bouledogue tout contre sa nuque, comme il fait toujours quand la cadence est trop bien rodée et qu’il s’ennuie. — Plus vite… quoi, ça… allez, verse, merde… tremble pas… quoi, qu’est-ce t’as dit ? J’entends pas. Vitali s’approche ; il n’a que trois pas à faire, il y est. Cette cuisine n’est qu’une vaste promiscuité, embuée de graisse en fusion. — Nan mais vas-y, insiste le manager, répète. Lennie. Allez, répète… hein, comment ? T’as oublié ? Déjà oublié ? Qu’est-ce qui se passe mon chou – le neurone gauche n’a pas réussi à se connecter au neurone droit ? Allez, on va y aller lentement, trèèès lentement pour toi… — Il peut remplir les glaçons tout seul, s’élève la voix de Vitali. Le manager trésaille, et hasarde un œil plus hagard que mauvais sur Vitali. — Toi, occupe-toi de tes oignons. — Je ne suis pas d’oignons aujourd’hui, sourit Vitali : je suis aux caisses. — Et…fais pas le couillon avec moi ! J’aime pas ça. Et quand je cause à Lennie, tu me laisse avoir une conversation d’homme à homme, OK ? 7


Vitali scrute le profil docile de Lennie, son crâne de colosse perlé de sueur, aux orbites timides qui fixe le carton du gobelet, de crainte de rencontrer un regard – son crâne de nourrisson géant, soumis aux cruautés des grandes personnes…non, Lennie n’était pas un homme. C’était un enfant, une malheureuse créature ballotée par les cris et les vagues, une âme plus fluette que la flamme du briquet quand le vent d’Est souffle sur la place de Clichy, et qu’on quémande du feu à qui – Vitali coupe là le film. Il se met à réciter avec gravité : — Sa bouche qui maudit n’est que fraude et violence, sa langue, mensonge et blessure. — Quoi ? Quoi ? — N’ont-ils donc pas compris, ces gens qui font le mal ? Quand ils mangent leur pain, ils mangent mon peuple. — Putain, Vitali, arrête ton numéro… — Mais lui, il n’écrase pas le roseau froissé. Dans les ravins, il fait jaillir les sources… L’alerte friteuse sonne. Avec un grognement caverneux, le manager bondit sur l’occasion et sur la pauvre Judith, cible facile à houspiller. Il s’est débarrassé de Vitali. Ce grand malade, quand il commence, impossible de le faire taire. — Putain, dit Vitali. Il t’embête, hein, le grand salaud ? — Un peu, bégaie Lennie. Vitali hoche la tête, tapote l’épaule du géant niais, jette un œil à sa caisse. Il a quatre plateaux de retard. Griselda travaille pour deux, mais ses petits bras graciles s’épuisent à courir du comptoir plastifié au bac à frites. On dirait un moineau qui sautille. Vitali revient à sa place. Griselda ne lui dit rien. Ça fait longtemps qu’ils n’ont rien à se dire. La foule se raréfie trois minutes – et elle reviendra, sait Vitali, comme le vent d’Est vire au Nord, revient au Sud, reprend son souffle sur les monts du Liban, et soudain dévale les vallées, les bras chargés de gel… Vitali va jeter un œil sur les bacs à viande. La fumée s'exhalant des steaks recomposés avait la saveur âcre-douce du sang. Du sang dans sa propre bouche qui s'échappe des gencives tuméfiées, des mille blessures intérieures du crâne projeté contre le pare-brise, pare-brise qui n'est plus qu'une plaque molle et opaque constellée de brisures rougeâtres. Le 4x4 lui est rentré en plein dans l'avant - son feu à lui aussi vient de passer au vert, Vitali en est sûr, il l'a surpris du coin de l'œil ; les deux feux ont viré au vert et les deux moteurs rugi... Mais la carcasse de sa 207 était plus faible, plus tendre que l’ossature cuirassée du 4x4 allemand. C’était la mort pour le plus frêle. Dans le brouillard douloureux de l'état de choc, alors que criaient toutes ses fibres, il avait tourné les yeux vers Anita. Anita... — Hé. Deux boîtes de nuggets, j'ai dit, coasse une voix de l’autre côté du comptoir. T'entends ce que je te cause ? — Laisse béton. L'est trop con pour capter c’que tu lui parles trop vite. — Mille excuses, s'élève des profondeurs la voix de Vitali. Je m'égarais en réminiscences. Donc, nous disions : deux boîtes de nuggets ? Vitali repartit vers la machine à nuggets. Ainsi, ces rats humains se nourrissaient de poulet. De chair prémâchée, broyée avec les os ; comme la jambe d'Anita, coincée sous la bosselure atrocement concave de la portière – chair réduite en purée sous le métal ployé, changée en terrine sous la maigre 8 enveloppe du jean...


— Voilà vos nuggets. Exsangues et frits à souhait. Ils allaient prendre leur caisse pour repartir, ceux-là. Oui, ils allaient monter dans l'engin putatif de mort, et Vitali espérait bien qu’ils en crèveraient. Mais non, il était trop tôt : 23h30. Le gouvernement n'osait pas déclencher les aiguillages de la mort si tôt. Ce n'était que plus tard, au cœur de la nuit que le plan d'éradication humaine se mettrait en marche. Alors les feux des carrefours s'affolaient, comme cette nuit qui avait bouffée toute crue Anita, et orchestraient les accidents en série ; et l'on pouvait tout mettre sur le dos de l'alcool, ce brave bouc émissaire. C'est comme ça que les flics l'avaient interrogé : alors, on rentrait de soirée, hein ? À 3h45 du matin ? On avait un peu bu, un peu fumé, pas vrai ? Allez, on allait faire de petits tests de sang, pour avérer tout ça... Vitali avait protesté, beuglé ; mais leurs oreilles n’entendaient pas, et leurs yeux ne voyaient pas. Au bout d'un jour de garde-à-vue, comme l'agneau sans tache qu'on mène à l'abattoir, il avait signé sa déposition. Lennie pianote sur la caisse enregistreuse, fait tinter les aigus, et va chercher les graves. Ça lui prend, quand il s’ennuie. Il improvise de petits airs informes. L’autre fois, Vitali est sûr d’avoir reconnu un fragment d’une nocturne de Chopin. — Alors, on fait de la musique ? demande Vitali. — Oui, sourit Lennie. Il fredonne, bouche close, tandis que ses mains ductiles courent en cadence sur le clavier. À défaut d’être joli, c’est assez captivant. Vitali jette un regard par-dessus la machine qui tintinnabule comme un clavecin à demi accordé – le compteur indique 12 567€. La fugue commence à revenir un peu cher. Il saisit des deux paumes la main droite de Lennie, et avec beaucoup d’effort, parvient à la refermer. — Il faut s’arrêter, Lennie. — Mais j’avais juste commencé, murmure plaintivement Lennie. — Il y a un temps pour chaque chose, affirme doucement Vitali. Un temps pour la musique, et un temps pour les frites. Il renvoie Lennie d’une main, et de l’autre sort une petite clé qu’il insert dans la machine. La caisse stridule une dernière arpège, et crache son tiroir aux merveilles. Sous les taquets se vautrent les billets ; Vitali en prend trois de cinquante, sept de vingt, les fourre dans sa poche, recompte vaguement le reste, tape la somme sur la machine, et referme le tout d’une main sûre. Une bonne chose de faite. Un temps pour chaque chose. Un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher le plant, un temps pour tuer et un temps pour soigner les blessures, un temps pour démolir et un temps pour construire, un temps pour déchirer et un temps pour recoudre, un temps pour garder le silence et un temps pour parler, un temps pour aimer et un temps pour haïr… — Vitali ! Qu’est-ce tu fous ? C’est Griselda, ensevelie sous les commandes. La flopée de minuit dix. Allez savoir pourquoi, à minuit dix, les bouffeurs de burgers affluent. Entre-soirées, heure symbolique ? Vitali accourt, sauveur habituel. — Encore paumé dans tes pensées, hein ? marmonne Griselda. — J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans… 9 — Ouais, ouais, c’est ça. T’as quel âge, au fait ?


La question désaxe Vitali. — Vingt-cinq, répond-il, après un bel effort de réflexion. — Et ton anniversaire, c’est quand ? Vitali est perdu. Quel intérêt ? Quelles informations ésotériques sécrète cette donnée ? La précession et récession des astres, le passage de l’hiver et de l’été ont-ils fixé son avenir ? Quelle prédiction la sorcière Griselda souhaite-t-elle y lire ? — Pourquoi ? dit Vitali. — J’essayais juste d’être polie, se renfrogne Griselda. Griselda s’ennuie. C’est tout ce qu’elle sait encore faire. Ce job, ce devait être son gagne-croûte, le temps de rafler sa licence de biologie, l’instrument de sa salvation par le savoir – mais les avanies des cours, la rupture du cordon ombilical financier, et un petit copain qui l’avait jetée dehors en février, avaient rompu net les prémices de la deuxième année de bio. Elle ne regrettait pas ce petit connard parisien et friqué, et elle avait tout fait pour lui devenir insupportable, lui qui l’ennuyait dès le début ; mais février était froid, et il lui fallait de quoi payer une chambre, une soupente, un placard, n’importe quoi. Elle n’avait plus d’argent, plus d’énergie morale. Elle avait abdiqué. Et Vitali était apparu. Lui, semblait avoir déjà abdiqué avant même de passer la porte du fastfood. Une longue cicatrice lui barrait la nuque, et il se taisait. Quand on le questionnait, il essayait de rendre un regard méchant, mais n’y parvenait jamais tout à fait. Il semblait toujours perdu dans ses pensées, à moins que ce ne fût une débilité profonde. Il n’avait aucun égard pour Griselda, ou pour qui que ce soit. Il n’y avait que Lennie auquel il s’intéressât. Le petit Lennie, ce grand demeuré, Vitali était toujours derrière lui pour nettoyer ses conneries, et devant lui pour prendre les coups à sa place. En fin de compte, c’était la force déterminante qui avait attiré Griselda à Vitali : la jalousie qu’elle vouait à Lennie, la seule personne qui pût rendre humain cette machine arrogante et muette qu’était Vitali. Par son imbécilité heureuse, Lennie révélait les profondeurs des gens. Avec lui, le chef était vulgaire et cruel ; et Judith à la fois apathique et méprisante ; tandis que Dédé, le gros livreur bourru, riait à ses blagues avec une délicatesse extrême… Lennie était une pâte inerte où s’imprimaient les caractères. Oh, comme elle était venue à le détester, ce demeuré qui bouffait toute la gentillesse d’un Vitali stable et opaque, elle qui n’aspirait à rien d’autre, depuis le désert glacial où elle s’était jetée… C’est bien la pire peine De ne savoir pourquoi Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine. Griselda charroie son désarroi, et quelques rouleaux de tortillas. Enfin, sans espoir d’engager une conversation plus intéressante que d’habitude, elle dit : — Tu fais quoi ce soir ? — Cette nuit, tu veux dire. Je me couche. — Tu dis ça tous les soirs. Et chaque matin, tu as l’air plus claqué qu’avant. Franchement, tu passes ta vie à dormir ? Tu fous quoi ? Vitali réfléchit lentement. Il ne sait plus mentir. Mais Griselda appelle une réponse. — Je traque mes souvenirs, dit-il. — C’est tout ? 10


Cette réponse avortée a mis Griselda en verve. Elle ne laissera pas Vitali s’en tirer si facilement cette fois-ci. — Et moi ? — Toi ? — Tu ne me demandes pas ce que je fais ? Quand une fille te demande ce que tu as fait, fais, ou va faire, c’est en général surtout qu’elle a envie de te parler de ce qu’elle a fait, fait ou va faire. Vitali sourit. Tu as raison, Griselda, il faut tout m’apprendre. — Alors, tu fais quoi ce soir ? répète-t-il humblement. — Je retrouve des potes dans un bar près du canal Saint-Martin. Vitali ne répond rien. Il enveloppe avec un soin amoureux un burger au fromage bulgare et à la viande ukrainienne proclamé savoyard. — Tu es un cas désespéré, conclut Griselda. — Je suis un travailleur honnête. — Mais que fous-tu de ton temps ? Tu ne sors jamais ? Il faut te détendre vieux, voir des gens. T’as une copine qui t’absorbe ? — J’ai un fantôme écrasé contre le pare-brise. Griselda frémit sans comprendre. Qui comprendrait ? Elle ne voit que l’ombrageux pathétique, penché sur son comptoir, ses bras durs occupés à des travaux de fillettes. Il tend le paquet brun au dernier client. Pitié, désir – quelque chose saisit Griselda, elle ne sait pas quoi. Elle dit : — Allez, viens avec moi. Ce sera moins mort qu’ici. Plus aucun client ne passera d’ici une demiheure. — J’ai du boulot… maugrée Vitali. — Du boulot, après une heure du mat’ ? — Et Lennie ne se tirera pas avant l’heure officielle. Si je ne reste pas, plus personne ne sera pour l’empêcher de faire des bêtises, de se blesser. — Laisse Lennie où il est, crie Griselda, plus stridente que de raison. — Celui qui causera la chute d’un seul de ces petits, il vaudrait mieux qu’on attache une meule à son cou et qu’on le jette à la mer… — Ça va, ça va, grande gueule. J’en ai assez, je me barre. Elle saisit son casque, sa veste de cuir, son sac à main à l’air de patchwork miteux. — Ton casque est trop léger, dit Vitali. Regarde. Il laisse ton menton dégagé. — Tu joues le protecteur, hein ? éclate Griselda. Ça te donne l'impression d'exister ? Ça permet d’évacuer un peu l’océan possessif de ma haine, pense Vitali. Mais elle s’est déjà barrée. Pauvre petite rose à trois épines – tous les bocaux du monde ne sauraient suffire à la protéger. * Vers une heure, il n’y a plus personne. Une rassurante illusion qui ne trompe pas Vitali. Les gens dorment, nombreux, serrés atrocement, regroupés parfois à deux par lits. Ils ronflent, aussi, et la rumeur de tous ces ronflements, synchronisés au-delà des murs, au-dessus des toits, bourdonne sous la fine couche d’os qui alvéole le cortex rosâtre de Vitali. 11


Griselda s’est tirée dans le noir étranger de la barbarie nocturne. Avec sa veste en cuir trop grande, son casque bien aéré, elle pue le Picasso en puissance. Lennie, vouté au-dessus du comptoir, astique une tache brune qui tient depuis trois ans. Vitali, au moment de franchir la porte, a la désagréable impression d’abandonner un navire en perdition. Dehors, il entend encore le manager maugréer, Lennie obéir. Vitali n’est pas ému ; il a du travail. Sa voiture est garée devant les poubelles. Assis, il éclaire l’habitacle, attrape le carnet qui dépasse de la boite à gants. Tout le secteur Nord était bouclé. Il reste l’avenue de l’Europe. Ce soir, l’intersection avec la rue Louvois. Vitali écoute le rugissement métallique du bestiau sanguin. La 207 retapée décolle comme un tracteur génétiquement modifié. Depuis ce jour, où le flash tricolore invariant, en forme d’illumination révélatrice, avait fait briller son âme, l’avait consumée en une fraction de seconde, dans la même étincelle que le brasier capillaire d’Anita, Vitali passait chaque minute libre à écumer les départementales. Rouler était le pied de nez ultime, l’adrénaline vengeresse facile, la revanche prospective portée par un moteur. Vitali n’y pensait pas : la route était son pilote. Il ne conduisait pas par goût du risque. Bien que, plusieurs fois, il ait envisagé un nouveau crash comme le couperet définitif, la décollation conclusive sans ambiguïté statistique, ces réflexions rationnellement basses ne duraient jamais. De toute façon, on ne la lui referait pas. Aux carrefours, il ne respectait plus les feux. Vitali ne cherchait pas l’adrénaline. Il voulait l’habitacle étroit, l’airbag frontal rangé sagement, le levier de vitesse lové dans sa paume droite, le missile sans but ; car, passé plusieurs heures, quand la fatigue lui faisait voir clignoter les feux rouges, Vitali pouvait entendre la voix étouffée d’Anita. Le pendant articulé du cauchemar. Assoupi par le ronron chevalin du châssis, bercé par la dentition abimée de l’asphalte, des prémisses dangereuses de rêves dansaient aux océans du rire fou, à la limite extérieure de ses yeux. La frénésie du bolide sans la frénésie du corps. Ce soir, Anita apparait comme chaque soir, assise à intervalle irrégulier entre les rayons des lampadaires. Elle lui parle sur une fréquence cérébrale déconnectée du bruit du moteur. Leurs voix sont claires, au premier plan, comme si Vitali écoutait une version acoustique de son propre dialogue. Souvent, Vitali est triste. Les répliques cliquètent, mécaniques. Il rejoue, seul, de vieux dialogues, avec le faux hologramme rêvé, le faux décentrement, la fausse fidélité, la fausse rigueur de l’extranéité permanente, le faux avenir vu d’en bas, projeté sur le monde, la fausse résurrection : ces défauts qu’on partage. La vie coulait alors sur des rails véloces. Il avait sa copine, un job sympa, le kit complet. Ils faisaient des plans. On parle souvent des rêves de sa jeunesse. On oublie trop ses calculs. Ce sont des rêves aussi, et non moins fous que les autres. Il roulait, la tête bourré d’avenir, de désirs, et voici que l’ange de la mort vint lui dire : Fou que tu es ; cette nuit même, on te réclame ta vie. Mais l’ange s’était gouré : il avait pris Anita. 12


Au chagrin s’ajoute la douleur coupable d’entretenir la blessure. Vitali n’est pas fou. Il se sait seul dans la 207. Tout seul, comme avec un miroir. Pour rien au monde, pourtant, il ne raterait cette réminiscence hallucinée. Comment supporter le reste, sinon ? Vitali a un travail, un vrai, sans frites et sans ketchup : inspecter minutieusement le fonctionnement de chaque feu rouge de la commune. Il en fait des statistiques, des cartes dynamiques garnies de schémas abscons. Il traque la moindre anomalie. Il s’impose une discipline. Quatre heures de route, sept heures d’observation, cinq heures de sommeil, et tout juste de quoi arriver à temps au fast-food pour éviter de croiser Griselda sur le parking.

* Anita s’évanouit comme une volute sans goudron ; Vitali se plante au croisement de la rue Louvois, face au feu tricolore. Chronométrer, inlassablement, la transition du vert à l’orange, de l’orange au rouge, du rouge au vert. Il suffirait d’une petite seconde de décalage, une seule incohérence, pour faire une preuve définitive ! Des accidents, Vitali en a déjà vu deux, mais à plusieurs mètres du carrefour qu’il surveillait. Il connait le principe quantique : impossible d’observer simultanément la vitesse et la position d’une particule. Ou alors, c’est la poisse. Au coin de la rue des jeunes s’amusent. Les filles rient très fort, et les garçons cassent des bouteilles. Leurs jeux durent un moment, à la lueur douçâtre des lampadaires. Enfin, ils s’en vont. — Restez avec moi, murmure Vitali entre ses dents, car mon âme est triste à mourir. La nuit filait, et les feux se comportaient en bons automates. Mais rien n’ébranlait la certitude de Vitali. Les tireurs de ficelles avaient repéré son petit jeu. Ils se méfiaient, n’osaient pas jouer aux démiurges avec les loupiotes tant qu’il veillait. Pas découragé, Vitali attendait patiemment qu’ils relâchent leur vigilance. Le Veilleur, sourit-il. Au moindre faux pas, il serait là. Quatre heures passent. Elles s’écoulent comme des journées, des nycthémères déceptifs aux zéniths amarrés, que concluent des nuits sans sommeil. Vitali somnole, il peine à tenir son crayon. Le carnet est rempli de l’inlassable séquence « 23,1-3,25-27,4 », recopiée cent fois de suite, jusqu’à la nausée. Vitali s’écroule sur son volant ; il sent qu’il va être en retard au boulot. Il a besoin de sommeil, et d’argent, pour reprendre la traque. Il bat en retraite ; il les crèvera à la longue. Vitali relance le moteur ; le feu passe au vert, il passe la première. Il sourit en franchissant le passage piéton : 23,1 secondes. Soudain, au coin de l’œil, une lueur rouge palpite. Vitali n’a pas le temps de jurer. Une ombre immense et noire lancée à 14 mètres par seconde surgit à sa gauche, braquée droit sur la portière avant. Dans le néant douloureux ricochent les étoiles. *

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Depuis qu'il s'est mangé l'uppercut astral, Vitali est cloué. Paralysé. Quand il émerge à la conscience, après beaucoup de luttes souterraines, il lui semble que seul son poumon droit respire – et mal. Le diaphragme martyrisé ne veut plus se contracter. Le tumulte de l’hôpital ne lui parvient que dans un murmure nauséeux. Une infirmière plus opiniâtre que les autres se penche à son oreille et articule lentement, comme si elle parlait à Lennie : - On va vous anesthésier. Pas avoir peur. Tout va bien se passer. Le chariot se met à rouler à toute allure. Vitali s’agrippe, mais ses mains ne répondent plus. Il est foutu. Il a lutté contre le Léviathan, et le monstre l’a bouffé. Les deux feux sont à nouveau passés au vert, et cette fois-ci il était la victime calculée, le témoin assassiné ; un bavard réduit au silence, et plus l’agneau immolé qu’avait été Anita. Mais le coup avait raté ! Il avait survécu ! Avec un poumon, une jambe en moins peut-être, mais rien ne le ferait taire. Il ne doutait plus, il se savait au cœur du complot, mais ils n’oseraient pas le tuer, pas en plein jour, pas sans apprêts, sans maquillage… Ce n’était pas leur méthode. Des hauteurs il tend la main pour me saisir. Il me retire au gouffre des eaux… - Anesthésique ? - Anesthésique. Le bras ganté du docteur lève la seringue. La seringue ! Non ! Vitali comprend soudain : les « erreurs médicales », les « cas désespérés », les « opérations fatales » – encore un moyen de lutter contre la pression démographique et d’éliminer les fouineurs. Il est foutu ! Non, par pitié qu’il ne l’achève pas, qu’il ne le tronçonne pas, il a une mission à accomplir, il faut que le monde sache… La seringue pénètre la chair de l’esclave impertinent.

Paul Todorov & Antoine Jarrige 14


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Ombres J’ai déjà vu le ciel crouler sous les étoiles Et la voûte enchantée d’une nuit sans sommeil Le temps fuit et mes nuits et mes jours sont vermeil Car j’ai touché la lune et déchiré son voile. Je dérivais, rampant, et rayonnais d’ivresse Entre les marronniers et les pins parasols ; Aux pieds du cygne blanc j’ai jeté la boussole Et la clef du bonheur qu’a brisées ma déesse. Je l’ai croisée un soir sous le porche d’un seuil Où mon ami bohème allait perdre ses nuits – L’ennui rappelle tout : sous les néons, la pluie, Et la nerve mouillée au dos des mortes feuilles. Les ombres écorchées me cachaient son visage Derrière la gouttière où les cieux s’épanchaient Mais je revois encor ses mèches attachées En tresses dénouées qui souillaient son corsage.

Serre-moi, mon ami, et ressers-moi un verre – La nuit n’est plus à ceux qui pleurent leur amour ; Il faut rire pour vivre et mes vers tournent court : De mes bras infinis j’embrasse l’univers. J’ai déjà vu s’ouvrir en son cœur mis à nu Une fleur d’artichaut qui recouvrait la pierre, Puis j’ai vu se tacher sous la lourde paupière L’œil que dans le miroir je n’ai pas reconnu.

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J’ai déjà fait sonner l’orgue de Barbarie , Sombre comme un canal coule au long de la drève J’ai renié mon île et, couché sur la grève, J’ai brisé des serments sous les ponts de Paris. J’ai vu Ville-Marie du haut du Mont-Royal Et la lune glisser du quai Jacques Cartier. Les poètes noyaient l’hiver dans mon quartier ; Venise en tue certains, Vénus est déloyale. J’ai vu les korrigans qu’évitent les étés, Le chant de Lorelei engloutir mes péchés – J’avais dompté Charybde et Scylla m’a pêché Dans le roulis d’écume et les bras d’Astarté. J’ai déjà vu l’amour, fatigué de la prendre, Retourner à la mer avec mon innocence, Je sais les illusions qui fuient avec l’enfance : J’ai déjà vu la mort, qu’as-tu donc à m’apprendre ? Je traîne sans un bruit mon âme condamnée Las de ses derniers mots qui lèvent le mystère Mais l’Amour est de verre et sa mère est austère : Elle ne rend jamais ce que tu as donné. Je revois l’ombre nue des cyprès de Cythère Quand le jour s’infiltrait blanc sur la citadelle De ses bras. Rien n’est plus et nos phrases s’emmêlent Serre-moi, mon ami et ressers-moi un verre.

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Souviens t’en, mon amour, qu’es-tu donc devenue ? J’ai crié dans le vent ton nom décoloré Puis j’ai rêvé l’écho qui te ramènerait Mais j’ai joué un air qui n’est pas revenu. Je sais que chaque jour sera du même gris, Du gris qui trait le cœur et qui creuse les rides, Car chaque instant en elle est fait du même vide – Le ciel est toujours noir et je n’ai rien appris. Il nous reste, affirmés sur nos lèvres amères, Les regrets aigres-doux qui lassent des baisers Affamés ; et je sens sur nos corps déniaisés L’arôme effiloché des amours éphémères. L’ennui nous asphyxie, quand viendra notre tour ? Nous savions dans nos cœurs que le bonheur se perd – Serre-moi, mon ami, et ressers-moi un verre La nuit n’est plus à ceux qui pleurent leur amour. La vie est un radeau et je dois naviguer Sur des vagues ridées où s‘efface son charme ; Je vois, dévidé, flou, au travers de mes larmes Et ma voie divaguer et son bateau voguer.

Nicolas Fiévet

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Une vague connaissance Comme tous les vieux, elle se réveillait aux aurores et attendait qu’une des dames vienne la sortir de son lit. Elle allumait la télévision et appuyait sur le bouton de la télécommande jusqu’à ce que le volume soit au maximum, ce qui aurait fait enrager les voisins s’ils n’avaient pas été plus sourds qu’elle. Depuis trois semaines, la télévision était bloquée sur une chaîne pour enfants mais la vieille dame ne s’en rendait pas vraiment compte : le contenu lui importait peu, tant qu’il y avait des images et du son pour la tirer de son ennui. Vers huit heures, une des dames arrivait : soit la fausse blonde, soit la petite avec de l’embonpoint, soit la Sénégalaise au rire tonitruant. Mais la vieille dame ne les percevait plus dans leur individualité, elle ne voyait plus qu’une blouse blanche. On lui apportait un plateau avec du thé, du pain et du beurre, auquel elle touchait à peine. Puis la blouse blanche la tirait hors du lit en pestant et l’emmenait dans la salle-de-bain où, en guise de toilette, elle lui passait un gant humide sur le visage et la parfumait abondamment pour couvrir l’odeur caractéristique de la négligence. Puis la blouse blanche lui rasait le visage dont les poils disgracieux repoussaient à une vitesse incroyable. Enfin, elle piochait des vêtements au hasard dans l’armoire. Ce matin-là, elle lui fit enfiler une jupe d’été marron, un chemisier jaune et un cardigan violet. Le résultat était très laid. Une fois qu’elle fut prête, la blouse blanche l’installa dans son fauteuil roulant et cria « à tout à l’heure Madame Marsan » avant de sortir en claquant la porte. De nouveau seule dans sa chambre aux murs bleu pâle, la vieille dame resta immobile, les yeux dans le vague. Puis, tranquillement, son regard se déposa sur chacun des objets qui l’entouraient, vestiges d’une vie qui bientôt ne serait plus. Il y avait la bibliothèque de style Empire en acajou avec ses portes marquetées qui renfermaient des volumes de la Pléiade que depuis longtemps personne n’avait ouverts, le Nouveau Larousse Illustré en sept volumes, des traités de botanique, les mémoires manuscrits d’Henri Marsan, un vieux Scrabble et une boîte à chaussures contenant les mèches de cheveux de tous les enfants et petits-enfants. Il y avait le vieux secrétaire hérité de la tante Hortense, sur lequel la vieille dame avait écrit tant de lettres et de faire-part, désormais jonché de vieux programmes télé, de catalogues et de courriers des 3 suisses annonçant à grand renfort de lettres majuscules « MADAME MARSAN, VOUS ÊTES NOTRE GRANDE GAGNANTE ! ». Au-dessus, accrochée au mur, une peinture à l’huile représentait quelque ancêtre – Victor ou Alfonse Marsan – vêtu d’une queue-de-pie et d’un chapeau haut-de-forme, arborant une coquette moustache et un monocle. Une dizaine de photos encadrées trônaient sur la console en marbre. Le regard de la vieille dame s’arrêta longuement sur l’une d’elles, datée du 30 août 1944. Comme elle était jeune et belle dans sa robe de mariée aux côtés d’Henri qui arborait fièrement son habit de soldat, lui qui venait, avec ses camarades, de libérer Paris ! La photo suivante avait été prise six ans plus tard. On y voyait Michel et Alice, respectivement cinq et trois ans, assis dans une voiture d’enfants à la Baule. Et à côté, encore eux, au jour de l’An 1962, Alice portant dans ses bras Boris, le petit frère que l’on n’attendait plus. La vieille dame sourit : Dieu sait qu’elle l’aimait son petit Boris. Ils avaient eu une relation fusionnelle dès l’instant où la sagefemme l’avait posé sur son sein. D’ailleurs, il n’était pas venu la voir depuis bien longtemps, il la laissait pourrir dans cette maison de vieux. Finalement, son regard se posa sur l’affreuse horloge rococo dont elle n’avait jamais pu se séparer malgré sa laideur. Seize heures, c’est bientôt l’heure de goûter, se dit-elle avant de s’assoupir. Elle fut réveillée par le claquement de la porte. Un homme venait d’entrer. La vieille dame ajusta ses lunettes et le vit poser son parapluie, ôter son manteau et le suspendre à un cintre dans 19


le vestibule. Il se pencha en avant et passa vigoureusement sa main dans ses cheveux noirs, coupés très courts, pour les sécher Elle fut réveillée par le claquement de la porte. Un homme venait d’entrer. La vieille dame ajusta ses lunettes et le vit poser son parapluie, ôter son manteau et le suspendre à un cintre dans le vestibule. Il se pencha en avant et passa vigoureusement sa main dans ses cheveux noirs, coupés très courts, pour les sécher. « Il tombe des cordes, dit-il en se relevant. - Je ferais bien d’en attraper une pour grimper au ciel !, répondit la vieille dame en gloussant. Elle attendit quelques secondes, puis ajouta : enfin, je n’ai jamais su monter à la corde, c’est pas aujourd’hui que je vais m’y mettre ! Elle faisait la même plaisanterie à chaque fois qu’il pleuvait mais il sourit affectueusement. - Alors, quoi de neuf depuis la semaine dernière ? dit-il en lui faisant la bise. - Oh, pas grand-chose. Je suis vieille. Il se dirigea vers le secrétaire, attrapa un courrier et fendit l’enveloppe avec un ouvre-lettre en forme de poisson. La vieille lui lança un regard suspicieux. - J’ouvre les factures, expliqua-t-il lorsqu’il croisa son regard. - C’est Henri qui s’occupe des factures ! Il laissa tomber le courrier et prit une profonde inspiration. - Bien-sûr, c’est Henri qui s’occupe des factures, répéta-t-il avec un sourire forcé. Il prit une chaise et vint s’asseoir face à elle. - Léa m’a dit de te dire bonjour. Elle ne répondit pas. - Elle est deuxième de sa classe. La vieille dame sourit. - C’est bien, dit-elle. Moi aussi, quand j’étais au cours primaire, j’étais tout le temps au tableau d’honneur. Une fois seulement, je n’y ai pas été, et pourtant j’étais première de classe. Madame Baveux, je me rappelle encore son nom ! On était en train de faire une dictée et elle passait entre les rangs avec son livre ouvert, sans regarder devant elle. Et paf ! Voilà qu’elle bouscule ma table, et fait tomber mon encrier sur sa jupe ! Elle s’est mise à hurler que je l’avais fait exprès, que je n’étais qu’une petite sotte et que sais-je encore. Oulala, pas commode la Baveux…, fit-elle en secouant la main. Enfin, ça ne m’a pas empêchée d’avoir le certificat d’études et c’était pas rien à l’époque. Aujourd’hui, les gamins ont le bac et ne savent pas aligner trois mots sans faire une faute ! Son regard s’arrêta à nouveau sur l’horloge. - Il est seize heures. C’est bientôt l’heure de goûter. L’homme parut déconcerté pendant un instant et jeta un œil à sa montre. - Non, il n’est pas encore onze heures. Comme d’habitude, la femme de ménage ne l’a pas remontée. Ce n’est pourtant pas compliqué, s’écria-t-il en tournant la clé derrière l’horloge. - Je n’aime pas la femme de ménage. - Allons bon ! - Elle est diabolique ! Je le vois dans ses yeux. Et elle me vole ! Il leva les yeux au ciel. - Personne ne vole quoi que ce soit. 20


- Si ! Elle m’a volé cinquante mille francs ! Je les avais rangés dans le tiroir. Non seulement elle n’avait pas enregistré le passage aux euros, mais elle comptait encore en anciens francs. Il ne lui fit cependant pas la remarque, c’était une habitude qu’elle ne perdrait jamais. - J’ai soif, fit-elle. Il se leva et alla chercher un verre d’eau à la cuisine. Quand il revint, la vieille dame le contempla d’un air perplexe. - Votre visage m’est familier Monsieur. Est-ce qu’on s’est déjà vus quelque part ? Sidéré, Boris laissa échapper le verre qui se brisa au sol.

Maud Ruget 21


Déjà vu

Le nouveau est partout dans nos vies si crédules Si méfiantes souvent pour ces vers déjà vus Préférant le nouveau vers libre et peu connu Trouvant l’alexandrin croulant sous le pendule

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau! C. Baudelaire

Oui le rythme est au vers ce que le métronome Est à la partition c’est une mélodie Un violon esseulé dans une symphonie Qui change en incendie les pensées monochromes C’est un piano ouvert à l’ouïe du plus grand nombre Un clavecin léger pour une rêverie Ou un orgue emporté comme une vénerie Qui montrent les tréfonds des passions les plus sombres La musique peut elle arrêter le tempo Peut-elle s’affranchir des codes qui la règlent Et comme Zeus est lié à la foudre et à l’aigle La mort de l’un rendrait sa paire à son tombeau La poésie ainsi n’est elle une musique Mais dont le libre vers est une sénescence Qui vient ôter le rythme à sa plus pure essence Et priver le lecteur des airs des plus magiques Ô formes déjà vues j’aime vos perfections Vos phrases découpées vos rimes régulières Vos codes singuliers qui toujours font carrière La césure arrêtée sur mon inspiration

G. 22


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Déjà vu C'est comme une impression fugace J'ai déjà vécu ce moment Je suis le jouet de l'Horloger Qui me fait remonter le temps A bas l'illusion de l'éveil La vie est un songe éthéré Un éclair surgi du passé Me projette dans l'avenir Je sais déjà ce qui va suivre Je sais ce que tu vas répondre N'effrayons pas les rationnels C'est un concours de circonstances C'est comme une impression fugace J'ai déjà vécu ce moment Sébastien Cagnac

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Porte des lilas « Jean, 35 ans, musicien par passion -informaticien par nécessité- cherche jeune femme souriante. » Sa brève description, accompagnée d'une photo minutieusement choisie, était affichée dans la rubrique « 30 à 40 ans, sexe masculin ». De condition sociale honnête, artiste, et de surcroît, doté d'un physique agréable, il avait recueilli sans difficultés l'approbation des proies féminines. Depuis trois ans qu'il était inscrit sur ce site internet, il en avait déjà rencontré plusieurs centaines, et les avait presque toutes effeuillées, mais il restait tout de même dans l'attente d'une rencontre décisive, celle qui tourmente le sommeil et qui dessine un nouveau visage aux deux individus bousculés par l'échange. Dans cette perspective rêvée d'entrer en contact avec une femme différente qui saurait éveiller son intérêt, il recherchait des profils atypiques vers lesquels il n'était pas attiré d'emblée, afin de se surprendre et de forcer le sursaut émotionnel. Une femme aux goûts en tous points opposés aux siens ? Quelle aubaine ! « M'accompagneraistu à la représentation des Voosts (célèbre groupe qui mêle folk indienne et musique électronique nordique) ? Il semble que tu sois fascinée par ce type de concerts décalés. » Auquel cas l'élue répondait : « Avec grand plaisir, je ne pensais pas qu'il existait au monde une autre personne susceptible d'écouter cette musique. » Oui, de toute évidence, il semblait impossible que quiconque doté d'une ouïe fonctionnelle puisse apprécier ce fracas arythmique de sons. C'est avec une migraine ancrée pour plusieurs jours au creux de l'encéphale que Jean quitta le concert, et la jeune femme. Une fois de plus, l'expérience de la différence et du bouleversement culturel aura échoué. La méthode de recherche par affinités antonymes n'était pas convaincante, et Jean se remit à chasser dans un terrain qui lui était plus familier. La plate-forme de « facilitation amoureuse » disposait d'une organisation rigoureuse : après une première conversation entre les deux personnes (à l'initiative de l'un ou de l'autre), celles-ci devaient immédiatement décider de la suite à donner à cet échange, et d'un éventuel rendez-vous où ils pourraient approfondir la connaissance mutuelle entamée virtuellement. Ce premier rendez-vous pouvait se tenir dans un des lieux publics agréés par l'organisme de rencontres pour garantir la sécurité des adhérents (en raison de plaintes déposées suite à divers « incidents » liés aux abus de certains d'entre eux), ou dans un lieu choisi par les deux futurs tourtereaux. Pour un profil comme celui de Jean, très sollicité, il s'établissait une liste d'attente des rendez-vous : au moment de son inscription, il avait communiqué à l'agence un planning de disponibilités à combler avec les différentes rencontres. Il pouvait à tout moment modifier ses horaires de disponibilités ; et lorsqu'il partait en voyage, il pouvait déplacer les rendez-vous jusqu'au lieu de ses vacances. Après tant de mois de relations inachevées et de lambeaux émotionnels, Jean commençait à se lasser ; et plus il était insatisfait par ses rendez-vous, plus il limitait la plage horaire dédiée à ceux-ci. Quand il était amené à en assurer deux consécutivement, il regrettait presque son inscription à ce pôle de célibataires torturés. En effet, bien que dans un premier temps il se fût enrichi de la découverte de femmes venues d'horizons divers, il en était arrivé au point de trouver des ressemblances entre toutes, et de ne plus jamais retrouver la peur de l'inconnu. Il aurait probablement résilié son abonnement après l'incident des Voosts, s'il n'avait pas aperçu en trentesixième position de sa liste un profil atypique : Tartine. C'était le seul mot inscrit sur sa page membre ; elle n'avait pas répertorié ses goûts et loisirs, et il n'y avait pas de photo. Il se souvint alors de la discussion qu'ils avaient eue, avant la prise automatique de rendez-vous ; c'était elle 26


qui l'avait abordé : « Si une inconnue dont tu ne connais ni le visage, ni les aspirations, te proposait un pique-nique au bord du périphérique, quelle serait ta réponse ? - Nul besoin d'y réfléchir, ce serait oui. Je n'ai rien à perdre. - Parfait. Mon nom sera donc ajouté à ta liste. - Mais, dis moi... Pourquoi « Tartine » ? Comment être sûr qu'il ne s'agisse pas d'une mauvaise plaisanterie ? « Tartine ? » Elle s'était déjà envolée, déconnectée, échappée. Rien d'extraordinaire dans cette conversation, pas même l'espoir d'une relation durable, puisqu'il ne pouvait estimer ni son âge, ni sa profession, ni son aspect physique ; il ne savait rien d'elle. La simplicité de cet échange n'avait pas marqué les pensées de Jean, pourtant en relisant dans la liste le pseudonyme « Tartine », un pincement d'excitation le secoua. Il se surprit à surveiller du coin de l'œil son calendrier afin de mesurer l'attente qui le séparait de ce rendez-vous prometteur de nouveauté, fixé le troisième dimanche de mars. Le jour venu, Jean, très à l'avance, décida de se rendre à pied au lieu convenu, profitant de la belle journée qui se dessinait. Connu des commerçants de proximité comme un potentiel gendre parfait, poli, drôle ; avec son visage de jeunesse éternelle, il en faisait rêver plus d'une. Pauline, la boulangère du rez-de-chaussée de son immeuble, fit le tour de son présentoir pour venir le saluer par une bise amicale ; Raymond, le charcutier dont le commerce était mitoyen, leva le bras gauche et lui lança un « Salut ! » enjoué. Puis ce fut au tour du fleuriste qui tenait un stand sur le marché de Belleville de le ralentir, et puis à nouveau, une touriste hésitante qui s'avança à sa rencontre pour lui demander où se situait le musée de l'Orangerie. Avec tant d'agitation et de sollicitations imprévues, Jean arriva juste à temps au parc de la porte des Lilas, qui offrait par l'un de ses ponts une vue imprenable sur le périphérique. Ajouté à cela, le bruit des voitures et engins à deux roues s'imposait au visiteur, ainsi qu'une fumée diffuse grisâtre qui épaississait de quelques millimètres la peau du visage, comme une croûte de pollution . Malgré le temps agréable de cette journée, personne à part Jean ne s'était aventuré dans ce petit îlot de verdure surplombant l'asphalte bruyant, peut-être parce qu'il n'était que midi et que certains profitent du dimanche pour ne sortir qu'une fois l'après-midi bien entamée, ou que d'autres vont à la messe et rentrent déjeuner quand elle se termine, ou que d'autres encore s'échappent vers notre tendre province dès l'arrivée du week-end. Autant de raisons qui peuvent expliquer la désertion de ce jardin au moment du rendez-vous entre des cœurs solitaires, mais quiconque connait bien les lieux sait que même durant la semaine, la fréquentation y est faible : Qui permettrait à ses enfants de jouer au-dessus du périphérique, qui choisirait un lieu si sonore pour se détendre, enfin, qui viendrait lire sur un des modestes bancs que propose cet espace vert ? Ce serait une démarche assez sinistre. Jean ne voyait pas en cet espace un sombre présage, mais plutôt l'espoir d'une rencontre enfin originale qui transcenderait son quotidien. Il ne s'inquiétait que peu de son léger retard, car avant de quitter son appartement, il avait pris soin de vérifier qu'elle n'avait pas annulé le rendez-vous. Midi trente, alors qu'il ne l'attendait plus, il aperçut une femme accoudée à la barrière qui semblait plonger son regard dans le flot des voitures. Il ne la voyait que de dos : une veste cintrée dans les tons beiges, une jupe souple qui lui arrivait au-dessus des genoux, des mollets lisses et 27


clairs sur lesquels on pouvait lire les vaisseaux sanguins tant son grain de peau était fin, et de charmants mocassins marrons. La question de savoir depuis combien de temps elle fixait l'horizon routier le traversa alors : était-elle arrivée juste après lui, ou bien venait-elle de s'installer à cet endroit ? Etait-ce son rendez-vous ? Pour la troisième question, la réponse était très simple à obtenir : « Tartine... ? » chuchota-t-il, mais sa voix susurrée ne pouvait s'imposer face aux ondes des pots d'échappement. « Tartine ? » Cette fois il parla d'un ton ordinaire, pourtant elle ne se retourna pas. Il attendit quelques secondes mais toujours rien, et ne voulant pas s'en aller sans en avoir le cœur net, il marcha dans sa direction jusqu'à arriver à sa gauche. Elle fixait toujours un point inconnu, et l'on comprenait aisément que sa pensée allait bien plus loin que le chemin offert par la route du périphérique extérieur. S'intéressant aux détails de son profil gauche, il la trouva splendide. Bien plus belle qu'il ne l'aurait imaginée. Son œil vert agrémenté de vallons jaunes envoûtants illuminait un teint transparent de rousse, malgré le brun de ses cheveux. Sa lèvre inférieure était charnue et le tout lui conférait une allure de gourmande, curieuse et émerveillée de la vie, le portrait idéal de la femme qu'il recherchait. Son nez fin était orné d'une fantaisie en son extrémité ; il remontait comme pour laisser en suspens un visage divin. Dans le creux de son œil gauche, on pouvait discerner une forme d'humidité, qui ne cessait de s'amplifier. Puis ce fut une larme ronde qui naquit au bord de sa paupière, roula sur ses cils et se tint suspendue longuement avant de glisser sur sa pommette saillante. Ses pleurs étaient terriblement poétiques, et à chaque nouvelle larme Jean retenait son souffle, comme effrayé qu'elle ne parvienne pas à se déposer sur ce charmant visage. Il se devait d'agir, même s'il ne s'agissait peut-être pas de la jeune femme avec qui il avait rendez-vous, car maintenant c'était elle qu'il voulait. Il s'approcha un peu plus et posa une main sur son épaule droite. Un léger sourire se dessina sur ses tendres joues et elle n'en était que plus radieuse. C'est elle qui s'adressa à lui en premier : « - C'était plus facile quand je ne t'avais pas en face de moi, admit-elle timidement. - Tu es splendide, lui avoua-t-il à son tour. - Ah oui, c'est donc la première idée qui te traverse ? Mon visage te séduit et c'est suffisant ? - L'émotion que tu dégages ne peut être que le reflet de ta personnalité, et je sais déjà que nous sommes liés, conclut-il, satisfait de son discours bien rodé. - Liés, oui, mais jusqu'à quel point ? » lui lança-t-elle, laissant la dernière syllabe de cette question en suspens. Elle tourna son visage vers lui, et elle le regardait maintenant pleinement de face. Il ne put réprimer un cri d'horreur face à l'anti-symétrie sciante du visage de la jeune femme. Sa peau semblait brûlée ou froissée, le coin de son œil droit tombait vers sa pommette qui n'avait plus de relief, et son oreille assombrissait le tableau d'une forme effrayante qui semblait tout sauf humaine. Comment deux faces d'un même visage pouvaient exister simultanément ? « Je savais que tu changerais d'avis, c'est pareil pour chaque rendez-vous. J'avais entendu dire que tu cherchais du piment, de l'originalité, une rencontre qui sorte de l'ordinaire, la voici. La veux-tu vraiment ? le défia-t-elle. 28


- C'est que... Je ne réalise pas encore tout à fait ce que je vois... Comprends-moi, je ne m'attendais pas à une telle... surprise ! J'étais tellement séduit par ton visage que je n'en suis que plus troublé maintenant. C'est comme un instant magique que l'on m'aurait volé trop vite... Je me sens arnaqué, voilà ! - Parce que la faute est mienne ? - Non, j'imagine bien que tu ne t'es pas mutilée seule, il doit s'agir d'un accident. Je suis désolé, risqua-t-il, éprouvant de la pitié pour cette pauvre femme. - Pas assez pour me proposer de t'accompagner à ton appartement, en tout cas, grinça-t-elle. - En effet, j'ai besoin de réfléchir. Ce n'est pas commun comme situation. - Alors ne viens plus te plaindre de vivre une éternelle monotonie des rencontres si à chaque proposition qui te déroute, tu fuis, persifla-t-elle, toujours aussi froide. - Je ne fuis pas, je suis un peu troublé... Au revoir, Tartine ? - Esther. Ravie d'avoir rencontré un homme intolérant de plus, Jean. Il marcha rapidement jusqu'à la station de métro la plus proche et c'est sans regrets aucun pour cette pauvre femme qu'il se rendit au rendez-vous suivant, en espérant pouvoir assouvir ses envies et oublier cet atroce visage. Esther, elle, retira la couche factice de peau de son profil droit ainsi que le maquillage qui la faisait tenir et se satisfit de sa nouvelle invention : le repousse-idiots. Depuis plusieurs années, elle cherchait un homme qui ne s'emplisse pas de fascination en la rencontrant. Un homme avec qui elle puisse discuter sans que l'assiette qu'il porte lui échappe des mains, un homme qui ne reste pas assis sur le panier de linge sale pour la regarder se savonner, un homme qui n'ait pas les cernes creusés pour n'avoir pas su dormir, incapable de fermer les yeux sur un tel visage. Enfin, elle voulait rencontrer une personne qui l'écoute réellement, et qui ne fixe pas simplement ses lèvres pour ne pas perdre une goutte de leurs mouvements souples. Avec ce semimasque, elle avait conscience qu'un homme ne saurait tomber amoureux d'elle en la regardant, mais s'il se révélait honnête et respectueux, il ne s'enfuirait pas à toutes jambes, et le moment venu, l'artifice pourrait être jeté aux oubliettes. En attendant ce jour-là, « Tartine » avait encore du pain sur la planche.

Tania Sanchez 29


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Descente Encor plus haut toujours plus haut Tu t’es perdue dans les grands airs Des artistes trop intellos Trop perchés pour mes pieds sur terre

Dans les tunnels dans les métros Dans d’autres chemins enterrés Dans ces prisons plus de barreau Et plus de destin coloré

Tu as disparu de nos vies Pour enorgueillir ces salons Esotériques dont l’envie Sera toujours l’élévation

Mais c’est dans ces lieux attristants Qu’un refrain trompe l’amnésie Car dans ces milieux affolants Il flotte un air de poésie

Mais pourquoi vouloir s’élever Ce vœu si cher à Baudelaire Si ce n’est pas pour observer La société depuis l’éther Tu as disparu de nos vies (Et je t’ai bien longtemps cherché) Pour te cacher à mon avis Dans d’autres lieux moins recherchés Dans les sous-sols et dans les caves Dans les décombres et les ruines Où les ombres s’en vont l’air grave Vers les profondeurs abyssines Dans les motels et dans les bars Dans les bordels et dans les squatts Où s’entassent tels des bagnards Ces prisonniers damnés en boîte

Guide moi dans ces lieux sans joie Emmène moi dans les ténèbres Enfer du quel l’homme est la proie Sans percevoir les sons funèbres Est ce bien toi ô poésie Entre l’ordure et la poubelle A exciter ma frénésie Et te trouver toujours plus belle Et s’il le faut je descendrai Encor plus bas toujours plus bas Jusqu’à vomir l’eau des marais Si c’est là-bas que tu iras G.

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Les chats de Port-Erwin « Tous morts, je suis toute seule » Tania Savitcheva ; sa dernière note. Le vent des Kerguelen soufflait entre les colonnes de l’Arche. Lucia Nescu aimait venir méditer au pied de ces grands piliers, qui marquaient l’entrée de la Baie de l’Oiseau. Elle se sentait en paix, seule face au fracas sauvage de l’océan. Ses collègues tentaient toujours de la dissuader de sortir en mer, mais Lucia ne les écoutait pas. Blottis comme ils l’étaient sous les dômes confortables de Port-Erwin, ils frissonnaient à la seule idée de parcourir la courte distance qui séparait les quais des habitations. Elle ne leur en voulait pas – que pouvait-on espérer d’une bande de physiciens et de mathématiciens frileux perdus dans les terres australes ? –, au contraire elle s’amusait de les voir secouer doctement la tête à chacune de ses sorties. Pourquoi pas? Elle était l’unique philosophe de la communauté, et cela pouvait bien justifier ses petites excentricités. A vrai dire, elle étouffait dans la petite pièce sans fenêtre qui lui servait de bureau ; pour réfléchir aux grands mystères de l’existence il lui fallait de l’espace. Et l’Arche des Kerguelen, dressée comme une porte sur l’immensité des eaux, semblait convenir parfaitement à l’énigme qui l’occupait. Elle s’était souvent demandé pourquoi James Erwin, le fondateur de la communauté, avait eu l’idée saugrenue de rassembler les meilleurs scientifiques du monde sur une île à plus de 3000 kilomètres des côtes les plus proches ; pourquoi il avait pensé qu’une jeune philosophe serait à sa place avec eux. Tout s’expliquait à présent. Mais la réponse était terrible. On lui avait exposé un projet qui transgressait toutes les frontières de la morale, de la science et de la religion. Une monstruosité née des calculs vertigineux d’une génération de savants. Ils étaient allés trop loin, cette fois. Et pourtant… Cela paraissait si… faisable. Le capitaine Dyson Cooke pesait soigneusement ses chances en se grattant le genou. Au bout d’un moment, il sembla se décider et saisit son cavalier pour le poser sur le coin de l’échiquier. S’apercevant alors seulement de son erreur, il balaya le plateau d’un geste mécontent, et grommela au jeune matelot d’aller nettoyer la cale. Le garçon lui décocha un sourire insolent, et s’enfuit de la cabine en riant. Poussant un juron, le capitaine se retourna vers le tableau de bord et se mit à vérifier tous les compteurs pour se calmer. C’est alors qu’il s’aperçut du message des autorités françaises qui était arrivé pendant la partie d’échecs. A 16h14, précisément. On avait perdu le contact avec les Kerguelen, et l’on demandait à tout navire disponible dans les environs de se rendre à Port-Erwin pour s’assurer que les habitants allaient bien. Mais Cooke n’était pas de bonne humeur et n’avait aucune envie de prendre du retard sur la saison de pêche. Non il n’était pas disponible ; et d’ailleurs était-il seulement « dans les environs» ? Il n’avait pas quitté la zone économique de l’Australie, à sa connaissance. En toute mauvaise foi, le capitaine décida que l’appel ne le concernait pas, et s’empressa de l’oublier. Le capitaine Dyson Cooke pesait soigneusement ses chances en se grattant le genou. Au bout d’un moment, il se décida et saisit son cavalier pour le poser sur le coin de l’échiquier. Levant les yeux, il regarda son opposant avec un sourire satisfait. Sans hésiter une seconde, celui-ci déplaça sa dame et déclara l’échec et mat. Le capitaine furieux renversa le plateau… 32


Sophie regardait la mer, qui grondait entre les parois rocheuses du fjord. Elle attendait devant la salle d’audition, sagement assise sur l’un des bancs qui bordaient la passerelle. Prise d’angoisse, elle avait du mal à respirer, et triturait le torque fin qu’elle portait au cou. C’était inutile, bien sûr : il n’était pas fait pour être retiré. En fait, il ne la serrait même pas, mais elle était persuadée du contraire et détestait avoir tort. La porte s’ouvrit, et un homme d’allure stricte la pria d’entrer. Sophie se leva timidement, gravit quelques marches et pénétra dans la pièce circulaire, suspendue au sommet du plus grand dôme de Port-Erwin. Là, une dizaine de personnes et un tableau noir l’attendaient. Il y avait ses parents, ses professeurs de mathématiques et de physique, le maire Stéphane Maubourg, qu’elle reconnaissait à ses petites lunettes rondes, et quelques inconnus à la mine grave. Le maire se leva pour accueillir la jeune fille : « Bienvenue, Sophie. Nous sommes fiers de te recevoir aujourd’hui parmi nous. Sais-tu pourquoi tu es ici ? - Pour… pour passer le test de fin de cycle, articula Sophie. - N’aie pas l’air si inquiet, ma fille, dit-il avec un sourire chaleureux. Nous allons seulement te poser quelques questions. Maintenant que tu as tes quinze ans, il est temps de voir si tu peux te servir de ce que tu as appris. Si tu ne parviens pas à nous répondre, nous te laisserons un an pour approfondir tes connaissances. Et si tu échoues à nouveau nous t’expliquerons tout ce que tu dois savoir. Mais bien sûr nous préfèrerions que tu réussisses dès maintenant. Nous allons commencer. Es-tu prête ? - Oui, répondit Sophie avec toute l’assurance dont elle était capable. - Parfait, dit Maubourg en ajustant ses lunettes. La lumière rasante du soleil austral donnait à son torque un bel éclat doré. Dyson Cooke se leva sans prendre la peine de jouer son coup, et s’en fut sur le pont en serrant les poings… - Sais-tu comment s’appelait le fondateur de la ville ? - J…James Erwin ? - Tout à fait. Sais-tu comment il a trouvé les fonds nécessaires à la construction de Port-Erwin ? C’était bien connu. Sophie répondit : - Il a… il a gagné au loto. Beaucoup d’argent. - En effet. Et… à ton avis, quelles étaient ses chances de gagner cet argent juste au moment où il cherchait des financements pour son projet ? Sophie hésita un instant. La question lui paraissait étrange. Elle jeta un œil à son professeur de mathématique, qui la regardait d’un air inquisiteur, comme chaque fois qu’il attendait d’elle une réponse intelligente. - Moins d’une sur cent millions… Il y eut un silence. Ses parents échangèrent un regard tendu. - Il… Il n’a pas triché, n’est-ce pas ? osa Sophie, effrayée. Nouveau silence. Une femme, plus âgée que le reste de l’assemblée, se redressa. Elle avait l’allure sereine, et le cercle argenté qui entourait son cou lui conférait un port majestueux. Tous les autres semblaient attendre sa réponse. Elle plongea ses yeux gris dans ceux de Sophie. - Non, dit-elle calmement. Il n’a pas triché. 33


La jeune fille regarda autour d’elle, cherchant un visage amical dans l’assistance. Mais son père arborait à présent la même expression solennelle que les autres, tandis que sa mère tentait de dissimuler son inquiétude derrière un pauvre sourire. Sophie se sentait désespérément seule, et ne voyait pas ce qu’elle pouvait ajouter. Le capitaine Cooke était très ennuyé. Il voyait bien qu’il était en train de perdre, mais il n’était pas question de l’admettre devant son insolent matelot. Il fit mine d’inspecter le tableau de bord pour se donner le temps de trouver une solution. C’est alors qu’il aperçut un appel à l’aide des autorités françaises, qui était arrivé à 16h14. Saisissant l’occasion, il décréta l’état d’urgence sur tout le navire (cela ne servait strictement à rien, sauf à interrompre opportunément la partie d’échecs), et mit le cap sur les îles Kerguelen. - Alors, il a eu beaucoup de chance, dit Sophie en désespoir de cause. - C’est une interprétation raisonnable, répondit la vieille femme, toujours impassible. Vous pouvez continuer, Stéphane. Une « interprétation raisonnable » seulement ? La jeune fille n’y comprenait rien : ou bien il avait triché, ou bien il avait eu de la chance, c’était mathématique. A moins… à moins que… Elle n’eut cependant pas le loisir de poursuivre son raisonnement. Le maire lui adressa de nouveau la parole : - Tu te débrouilles très bien, Sophie. Nous allons continuer. Tu es au courant, je suppose, des avancées techniques et scientifiques extraordinaires qui ont été réalisées à Port-Erwin ? - Oui. - A ton avis, comment se fait-il que nous ayons progressé aussi vite, une fois que la ville a été fondée ? Enfin une question à laquelle elle pouvait répondre. - Parce que c’est la première fois dans l’histoire que l’on a créé une communauté exclusivement consacrée à la science et au progrès, dégagée de toute influence politique. Port-Erwin offre les meilleures conditions possibles à l’épanouissement de la recherche. - Tu as bien appris tes leçons. Maintenant, cette version est celle que l’on donne aux gens de l’extérieur lorsqu’ils posent des questions. Je vais te demander de réfléchir, Sophie. Nous allons raisonner à partir d’un exemple. Essaie de comprendre. Prenons l’astronomie : il s’agit du cas le plus parlant. D’après toi, si l’on veut découvrir une exoplanète habitable par l’homme, comment faut-il s’y prendre ? Sophie comprenait de moins en moins où le maire voulait en venir. Elle s’était attendue à un test de connaissances, quelques exercices à la rigueur… Elle avait d’ailleurs soigneusement révisé pour cela. Et voilà qu’on lui posait des questions évidentes, en l’observant comme si le sort de l’univers dépendait de sa réponse. Reprenant ses esprits, elle répondit : - On peut… on peut choisir une portion du ciel où beaucoup d’étoiles comme la nôtre sont répertoriées. Ensuite, on pointe un télescope sur l’une d’elles, et on essaye de détecter une planète. Si on trouve une, il ne reste plus qu’à vérifier si elle convient pour l’homme. - Tout à fait, Sophie, fit Maubourg. Quel est l’inconvénient de cette méthode ? - La galaxie est tellement grande que l’on pourrait chercher une planète habitable pendant des années sans en trouver, répondit-elle sans hésiter. - D’autant que les méthodes de détection actuelles nécessitent que l’orbite de la planète soit dans un axe bien particulier pour qu’on puisse la repérer depuis la terre. Très bien. Combien de planètes habitables nos astronomes ont-ils découvert ce mois-ci ? 34


- Euh, une centaine, je crois… - Alors ? - Alors… alors ils ont eu beaucoup de ch… Oh ! Sophie n’avait pas pu s’empêcher de pousser un cri d’étonnement en s’apercevant de ce qu’elle allait dire. Elle venait de saisir quelque chose. Mais il lui fallait s’en assurer. D’une voix légèrement étranglée, elle demanda : - Ils n’ont pas… triché, n’est-ce pas ? Dyson Cooke réfléchissait intensément. Il était certain qu’il y avait une solution, cachée quelque part. Soudain, tout devint clair : il saisit son cavalier et le déplaça dans le coin de l’échiquier. Son adversaire déplaça aussitôt sa dame et déclara : « échec et mat ». Mais le capitaine se contenta de sourire : « ta dame est clouée, mon gars…». Le jeune matelot n’en crut pas ses yeux : comment ne l’avait-il pas vu ? Non seulement il venait de jouer un coup illégal, mais sa position était irrémédiablement perdue: il abandonna piteusement. D’excellente humeur, le capitaine se tourna vers le tableau de bord ; il y vit un message, arrivé à 16h14 : les autorités françaises demandaient à tout navire disponible de se rendre à Port-Erwin. En honnête marin, le capitaine Cooke mit aussitôt le cap vers les Kerguelen. La doyenne du jury hocha la tête. Ses professeurs paraissaient également satisfaits, tandis que ses parents la regardaient d’un air ému. Elle avait donc bien touché le cœur du sujet. Maubourg reprit la parole : - Tu t’en doutes probablement : la réponse est non. - Et pourtant c’était presque impossible de trouver tant d’exoplanètes en si peu de temps. Autant acheter un seul billet de loto et vouloir gagner le premier prix… - Excellent ! dit le maire, visiblement admiratif. Voilà ce que j’appelle de la vivacité d’esprit ! Alors, si ce n’était ni de la triche, ni de la chance, qu’est-ce que cela peut être ? Sophie se tut et prit le temps de réfléchir, comme on le lui avait enseigné depuis qu’elle était petite. Cela lui rappelait un de ses camarades, qui l’avait un jour accusée de tricher dans un exercice de mathématiques. Or elle avait seulement trouvé une astuce qui lui permettait de trouver la solution en s’épargnant les calculs. Et si les astronomes –non, tout Port-Erwin –avaient trouvé une « astuce » pour progresser ? - Monsieur Erwin a probablement trouvé une méthode pour gagner aux jeux de hasard, et il l’a transmise à Port-Erwin. Nous nous en servons pour les recherches. - Brillant, approuva le maire. As-tu une idée de ce que peut être cette méthode ? - Ca pourrait être un modèle informatique, qui prédise les résultats de telle sorte que nous n’ayons plus qu’à les vérifier ? - Bonne idée, mais ce n’est pas ça. Même sans parler de l’adéquation de ce modèle, il réclamerait une puissance de calcul infinie. Vois-tu autre chose ? - Peut-être qu’on a fait des découvertes en probabilités, et que la théorie habituelle est erronée. - Joli ! Nous approchons du but. La théorie classique des probabilités est parfaitement exacte, mais il y a effectivement une subtilité. Prends donc la craie, et dessine-nous un arbre de probabilités au tableau. Mets-lui plusieurs issues. Sophie s’exécuta, et traça une ligne droite horizontale, qui se séparait en six branches à peu près au milieu du tableau. 35


La jeune fille regarda autour d’elle, cherchant un visage amical dans l’assistance. Mais son père arborait à présent la même expression solennelle que les autres, tandis que sa mère tentait de dissimuler son inquiétude derrière un pauvre sourire. Sophie se sentait désespérément seule, et ne voyait pas ce qu’elle pouvait ajouter. Suppose à présent que l’une des branches représente le cas où l’on découvre une planète habitable en pointant au hasard dans le ciel. Les autres sont des échecs de degrés divers. Imagine que tu viens de découvrir une planète habitable : que s’est-il passé ? Eh bien… C’est comme si on avait fait un tirage au sort : seul un cas de l’ensemble des possibles s’est réalisé, celui où je trouve la planète. Son professeur de mathématiques, assis au fond, ne cachait pas sa fierté. - Voilà où se trouve le problème reprit le maire. Pourquoi supposes-tu que seul le cas où tu te trouves s’est réalisé ? Est-ce que tu ne connais pas certaines circonstances ou deux états peuvent exister de manière superposée ? Il vint soudain à l’esprit de Sophie que son professeur de physique avait probablement une raison de se trouver dans l’assistance. Jusqu’ici, il avait semblé s’ennuyer ferme ; à présent il dressait l’oreille d’un air attentif. La physique quantique ! C’était donc à cela qu’on voulait en venir. Si, dit-elle, à l’échelle des particules, tant que l’on ne fait pas de mesures. Un atome radioactif peut être à la fois intact et désintégré. En effet. Mais lorsque l’on effectue la mesure, on ne peut voir qu’un atome intact ou un atome désintégré. Tu n’as probablement pas encore étudié les théories qui expliquent ce paradoxe apparent. L’une d’elles pose que chacun de ces états existe dans un univers parallèle. Autrement dit, une fois que as effectué ta mesure, tu ne vois que l’état appartenant à l’univers où tu te trouves. - Ainsi, lorsque tu observes un atome désintégré, il existe un univers parallèle où il est intact. Est-ce que tu comprends ? - Je crois… - Alors, comment penses-tu que cela s’applique au cas qui nous occupe ? Sophie regarda son tableau. Vous voulez dire que toutes les issues de l’arbre existent chacune dans un monde séparé ? C’est ça, c’est exactement ça ! Dans l’un des six univers parallèles, tu as trouvé une planète habitable, dans les cinq autres, tu as fait chou blanc. Place-toi avant l’embranchement. Que faudrait-il pour que tu sois certaine de faire ta découverte ? Il faudrait… il faudrait supprimer toutes les branches qui aboutissent à un échec… Et comment penses-tu qu’il faudrait s’y prendre ? Je ne sais pas… Je ne vois pas comment on peut empêcher ces univers d’exister. Tu as raison, c’est impossible, dès lors qu’il y a plusieurs issues. Les mondes parallèles existeront quoi que tu fasses. Mais en réalité cela ne nous pose aucun problème. Le maire caressa distraitement son torque Vois-tu Sophie, il ne faut pas envisager cet arbre au tableau comme une représentation des mondes parallèles, mais plutôt comme celle de ta propre existence dans les différents univers. A partir de là, pour supprimer des branches… Sophie écarquilla les yeux. Affolée, elle regarda tour à tour ses parents, ses professeurs, le maire, la vieille femme… Leurs visages exprimaient de la compassion. Elle porta ses mains à son 36 cou. Soudain le contact du métal froid lui faisait horreur.


Le capitaine Cooke marchait dans les rues de Port-Erwin, consterné. Il avait lancé plusieurs appels radio à intervalles réguliers, mais n’avait reçu aucune réponse des habitants. Et pour cause… hommes, femmes, enfants : ils gisaient tous au sol, décapités. C’était incompréhensible. Il cherchait quelque chose, n’importe quoi, qui puisse expliquer le massacre. Il s’arrêta, pris de nausée à la vue de ce qui avait dû être une salle de classe. Il s’était déjà évanoui une fois, et n’avait aucune envie de s’étendre à nouveau parmi les têtes carbonisées. Après avoir repris son souffle, le capitaine poursuivit ses recherches. Il ne trouva rien. Quand Sophie se réveilla, ses parents étaient à ses côtés, ainsi que la doyenne. Aussitôt, elle se tâta le cou : le cercle de métal était toujours là. Poussant un cri, elle tira dessus, mais ne parvint qu’à se relever la tête. - Du calme, dit la vieille femme. J’ai eu la même réaction que toi il y a quarante ans, quand j’ai découvert comment on comptait faire avancer la science. Je sais à quel point c’est difficile. Elle lui posa la main sur le front. - Tu as été brillante Sophie. Tu as compris si vite que nous n’avons pas eu le temps de te préparer au choc. J’en suis désolée, et je tiens à te présenter nos excuses. Lorsque tu seras remise, je répondrai à toutes tes questions. En attendant repose-toi. Sophie regarda ses parents. Ils semblaient partagés entre la fierté et la culpabilité. La vieille femme se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna et dit : - Inutile de préciser que tu as réussi ton test avec la meilleure note possible. Je m’appelle Lucia Nescu. Après les vacances, je t’enseignerai la philosophie des Mondes Multiples. Ce sera un plaisir de t’avoir pour élève.

Matthieu Lanusse 37


4 O’clock Street Striding without a hiss Through the 4 o’clock streets Here’s Dan Horowitz Beggar for a kiss His eyes scrapping shadows Scavenge for bits of dream While girlish silhouettes beam Through precluded windows Flittering, wavering, Forward he keeps going For if he lingered on Or fell, who would stir out? Or smile, or help out – Th’ angel trampled upon.

Antoine Jarrige

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Remerciements Photos : Myriam Klem Monet Auteurs : Matthieu Lanusse, Antoine Jarrige, Aurélien Clause, François Sagot, Sébastien Cagnac, Manon Baelen, Nicolas Fiévet, Maud Ruget, Paul Todorov, Tania Sanchez, Gégoire Von Rakowski Nous lire : http://troislettres.wordpress.com Nous (re)joindre, nous écrire : contact.troislettres@gmail.com ou « Trois Lettres » sur facebook Bureau : Antoine Jarrige, Aurélien Clause, Nicolas Fiévet & Maud Ruget

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Modernité 39


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