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Décembre 2016 - Janvier 2017

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Syrie

Le réel état d'urgence

Politique

Média

Des lycéens dans les Manif pour Tous VS manifestations Existrans

SOCIAL | MÉDIA | POLITIQUE


Édito - Brouillard électo

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alut cher lecteur ! Ce cinquième numéro pointe le bout de son nez après une rentrée ambivalente. C'est un tournant pour nous, car nous allons devoir mettre les bouchées doubles. En effet, si cette aventure est aussi plaisante qu'énergivore, nous sommes déterminés à continuer notre travail, et même à le diversifier pour gagner en régularité dans notre transmission de l'information. Ça paraît si loin maintenant, mais comme annoncé dans l'édito du numéro précédent, Manuel Valls comptait effectivement sur les piqûres soporifiques des rayons de soleil ardents afin d'utiliser à deux nouvelles reprises l'article le plus sulfureux de notre Constitution ; le 49-3. Dans ce silence estival assourdissant, la nouvelle n'a pas semblé particulièrement cinglante. Il faut dire que le premier usage dudit article polémique, avait déjà donné le ton. Cette rentrée n'a pas directement renoué avec les traces qu'avait laissées le mouvement social, avant la soporifique transition avec un doux été. Les élections présidentielles à venir semblent changer (momentanément) les enjeux puisque la mobilisation s'en retrouve réduite à échelle(s) locale(s). Entre les amas de violences policières survenues entre mars et juin, pour lesquelles la France a été menacée de sanctions par l'ONU, et les élections qui devraient susciter un record d'abstention (qui, pour rappel, ne cesse de croître), 2

Noctambule #5 - Octobre 2016

la réduction des manifestations après le passage d'une loi qui fut boycottée pendant plusieurs mois, en découle presque nécessairement. Où en sommes-nous, alors ?

cette page n'est pas plus remplie qu'une urne électorale. Il semblerait que l'on en soit au même point que chaque année, sauf que cette année, on entend de plus en plus ceux qui braillent depuis longtemps qu'ils n'iront pas aux urnes. Le panel de candidat.e.s semble insatisfaisant pour envoyer plus de 80% des citoyens aux urnes au second tour, et faire mieux qu’en 2012. À l’époque déjà, l’affiche n’était pas bien glorieuse, mais nous n’étions pas encore tant lésé.e.s

Où en sommes-nous par rapport au moment où les manifestations étaient parfois bihebdomadaires ? C'est compliqué. Très compliqué parce que le vote ne suffit pas. Alors qu'il a longtemps été le symbole d'une démocratie en béton armé, il a « La transmission aujourd'hui d’information doit se faire perdu de sa splendeur, et avec un minimum de décence ce n’est pas et d’honnêteté. » la peine de compter sur un phénix en 2017. Selon I-Télé plus de 8 français sur Et donc, parmi les propositions 10 seraient pour la « comptabi- des candidats.. lisation du vote blanc comme suffrage exprimé » dans une Sarkozy n’avait d’autre choix vidéo publiée début octobre. Le que de devenir une allégorie de vote blanc est très peu médi- la médiatisation ; doubles rations atisé, alors qu’il représente une de frites, ou paniers en osier, tout part conséquente des résul- est bon pour faire le buzz. Fillon tats, à chaque élection. Un parti nous apprit que la France fut bien nommé « Les citoyens du vote généreuse de partager sa culture blanc »1, qui interprète (sans en Afrique2, tandis que Copé estiautre alternative possible, selon mait le prix d’un pain au chocoeux) le vote blanc comme : « Je lat à une dizaine de centimes. veux participer mais ce que vous Manuel Valls, lui, marchait dans me proposez ne me convient pas. les traces de Nicolas Sarkozy et », arrive en premier lorsque l'on demandait l'obligation du service effectue une simple recherche civique. Depuis, le parti socialiste internet. Ce site internet rassem- s'adapte à l'ambiance réactionble dans un de ses onglets, les naire et demande le retour du publications sur le vote blanc : et service militaire.


oral Il y a quelque chose de moins drôle dans cette course à l’Elysée, ce sont les intox répétées du Front National sur les prétendues allocations aux migrants. Nous n’avons pas de carte de presse à la rédaction, mais nous pensons évidemment que la transmission d’information doit se faire avec un minimum de décence et d’honnêteté. Et chez nous, que se passe-t-il ? Face à tant de réelle invraisemblance, il restera la dérision pour se rappeler que l'atmosphère politique commence à se couvrir d'un brouillard étouffant, et l'air frais n'est pas en bas de l'échelle. Si nous revenons au bassin Rennais, nous pouvons voir que la mairie de la Ville de Rennes réclame toujours un montant de 46.000€ au syndicat Sud Solidaires3 pour des réparations à la Maison du Peuple. Il est sans doute très vrai, que les plusieurs kilos de béton qui obstruent chaque entrée – fenêtres comprises - de chaque façade n'étaient pas gratuits. Faire tout un éditorial bien ruminant peu de temps après que le centre-ville ait été traversé de part en part par un cortège de soutien aux migrants évacués de la « jungle » de Calais, ça pourrait presque être de la mauvaise foi. Le centre-ville était devenu un lieu inabordable pour les manifestations et même pour les rassemblements, du mouvement social anti Loi Travail, à la Marche des fiertés, un rassemblement ayant viré en

cortège a pu défiler pendant une heure dans l'hypercentre avant de se disperser sur les coups de 20h. Aucun affrontement, d'un côté comme de l'autre, et pas une seule lacrymo ou un tir de flash ball à l'horizon. Qui des manifestants ou des policiers sont devenus trop raisonnables ? Le même centre ville qui centralise tant d’intérêts, symboles et capitaux va être soumis à de grands changements. Un PLU (Plan Local d'Urbanisme) semble courir jusqu'en 2030. Si le site avance que ce projet s'« inscrit dans la démarche de fabrique citoyenne.. » et qu'il « a été mis en place pour que chacun puisse contribuer au projet », il faut descendre un peu plus pour en trouver l'origine exacte ; En novembre 2014, Dassault Systèmes, Rennes Métropole et la Ville de Rennes ont signé une convention de partenariat visant à développer et évaluer des outils numériques innovants pour élaborer la ville de demain. Rennes est ainsi devenue la base d'expérimentation et de développement mondial de Dassault Systèmes dans le domaine de la ville intelligente. Nuls doutes que les changements seront nombreux. Nous nous engageons à les suivre au plus près. - ELOUEN Liens :

1] Vote blanc http://bit.ly/2fJOBoX http://bit.ly/2gKA0Jo 2] Fillon et la colonisation http://bit.ly/2gZfzJ5 3] Salle de la cité http://bit.ly/2gcsio0

La parution de ce numéro a été délayée du fait de notre conversion en association, Noctambule adoptera un rythme mensuel dès 2017. Bonne lccture !

Mentions Légales Noctambule Média 4 cours des Alliés, 3500 Rennes Prix libre Fondateur : Elouen Le Gallo Dépôt légal : 29/12/2016 Impression : Imprimerie spéciale Diffusion numérique : issuu.com/noctambulemedia Photo couverture : istockphoto.com/DavidLeshem Pour participer à la gazette, quelles que soient vos compétences. Pour nous envoyer des mots doux, des mots durs ou mots-vais. Les réunions de rédaction sont ouvertes, n’hésitez pas ! @NoctambuleMedia Noctambule noctambulegazette@gmail.com

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Pages Rennes Politique -

Des lycéens dans les manifestations

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es lycéens dans les manifestations, cela ne date pas d'hier. Et contrairement à ce que l'opinion dominante m'a souvent laissé entendre, la plupart d'entre eux ne sont pas là uniquement pour éviter un cours qui ne leur plaît guère. En effet, et du moins en France, l'implication lycéenne dans des mouvements d'ampleur nationale remonte maintenant à presque cinquante ans, quelques mois avant la contestation de mai 1968. Dès cette année, des organisations lycéennes ont vu le jour dans la lignée du comité « Vietnam », engagé dans la lutte contre la guerre du Vietnam depuis 1966. Les Comités d'Action Lycéens (C.A.L) étaient nés. Sans existence officielle ni administrative, cette organisation prend de l'ampleur rapidement en approchant le moi de mai. Elle organise des blocages et des grèves généralisées dans les lycées. De plus, ces Comités, au nombre de 400 en pleine mobilisation, étaient nés par un désir de conscientisation des esprits face à l'obsolescence du système éducatif, mettant au point l'appellation tristement actuelle de « lycées caserne », mais pas seulement, puisqu'ils dénonçaient tout aussi bien le système capitaliste qui les opprimait, faisant encore une fois écho au ressenti des lycéens du XXIème siècle. Incitant les élèves à se réunir en AG, en publiant un journal des CAL, en organisant des congrès et des réunions, les CAL animent la vie politique et sociale des lycées de 1968. Malheureusement, les contextes politiques et culturels ont beaucoup évolué et la reflexion lycéenne est moins politisée. Bien sûr, Mai 68 n'est pas le seul exemple de mouvements lycéens organisés pour protester et défendre leurs droits, que ce soit en tant qu'étudiants ou en tant que futurs travailleurs. On peut citer en exemple l'affaire Guiot pour le droit de manifester en 1971, la révolte contre la loi Debré et sa réforme des sursis militaires, mobilisant 500 000 manifestants et engendrant le blocage de 70  % des lycées en

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Noctambule #5 - Octobre 2016

France en 1973. Entre les projets de stages en 79, les contrats d'insertion professionelle (CIP) en 1994 ou ceux de première embauche en 2006, la liste est longue. Malgré la perte objective d'intêret et la dépolitisation, la mobilisation lycéenne existe toujours, sous la forme de CAL, de syndicats lycéens, de fédérations, mais aussi de groupes de mobilisation nationale. Évidemment et en dépit de l'indifférence dont font preuve une part des lycéens, la mobilisation récente contre la loi travail a rassemblé dans la rue différentes classes combattantes, et les lycéens n'ont pas fait exception. Dès le mercredi 9 mars, des lycéen·ne·s ont marché à Rennes côte à côte avec les syndicats jusqu'à l'esplanade Charles de Gaulle. Dans chaque lycée, les élèves militant·e·s se sont rapprochés et chaque lycée ont organisé, en parallèle avec les étudiants rennais, les action mises en place pour les jours de mobilisation nationale, ou locale. Ainsi se réalisèrent divers débrayages, tracts, distributions, points d'informations, et même essais de blocus, certains ayant eu plus de succès que d'autres. Pendant les mois de mars, avril et le début de mai, les jeudis sentaient les gaz lacrymogènes et la révolte. Au fur et à mesure que le mouvement lycéen avançait main dans la main avec le reste de la mobilisation, les lycéen·ne·s de tout Rennes engagés dans la lutte se sont réunis en AG inter-lycées, d'abord sous la direction d'étudiants, puis sous la forme d'un CAL Rennais. La mobilisation n'ayant pas pris l'ampleur d'un mai 68, principalement à cause de la lassitude, l'indiférence et la dépolitisation dans les lycées, les obligations lycéennes de fin d'année ont pris le dessus sur la mobilisation, qui s'est réduite peu à peu, jusqu'à l'arrivée des vacances et l'arrêt presque totale de la mobilisation coordonnée. Le gouvernement pris dans une impasse entre le peuple grondant et son impossibilité à obtenir la majorité à l'assemblée nationale, le premier ministre a profité

du détournement de l'attention populaire par les divertissements sportifs et les vacances pour exploiter son pouvoir en utilisant encore non pas une, ni deux, mais trois fois l'article 49 alinéa 3 de la constitution lui permettant d'engager la responsabilité du gouvernement au passage d'une loi. Malheureusement, le divertissement et le détournement faisaient rage et une seule utilisation a fait parler d'elle, les deux autres tombant dans l'oubli comme celle de la loi Macron. Ce détour parmi les détours du gouvernement pour faire accepter la loi montre parfaitement les conséquences du désintéressement massif des jeunes pour la politique : le gouvernement est libre d'alimenter l'ordre établi si aucune révolte n'éclate. Le gouvernement, avec la passivité de la jeunesse a atteint son objectif : maintenir les jeunes insouciants. Et c'est justement pour lutter contre ça que les lycéen·ne·s militent, pour


activer les consciences politiques, pour participer au débat et à la vie politique, et en établir une dans leurs lycées. En un mot, les lycéen·ne·s luttent pour s'approprier leur citoyenneté et leur pouvoir politique. Or, l'éducation actuelle enseigne la citoyenneté comme une acceptation passive et une résignation. Nous pouvons donc nous demander, légitimement, quel est le rôle de l'éducation dans les mouvements politiques ; celle-ci alimente-t-elle le conformisme, doit-elle avoir une visée politique ? L'éducation peut-elle avoir une incidence sur les mouvements politiques, le doit-elle ? Mais aussi, les mouvements politiques importants ont-ils une incidence sur l'éducation ? - SIMON

Brèves Rennaises Longue vie au circuit court Les Associations pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne essaiment un peu partout sur le territoire Français ; en 2010 étaient recensées 1100 AMAPs, leur nombre aurait pratiquement doublé. Plus de 250 000 consommateurs ont choisi de signer un accord formel, directement avec un producteur local, à travers la France. À Rennes, on trouve environ une demie douzaine d'AMAPs,

dans tous coins de la ville ; du Blosne à Kennedy en passant par le centre ou encore Maurepas, divers réseaux se sont formés. Parmi elles, certaines sont nées d'initiatives étudiantes. Accessibles, elles permettent à tous de bénéficier de produits locaux et sains toute l'année ; un échange duquel consommateurs et producteurs ressortent avantagés, grace au circuit court.

La Sardine Rennaise Revue de web et analyse électorale pour porter un regard politique cohérent, et pour mieux « comprendre la vie politique locale ». La personne qui se cache derrière ce blog n'est pas Rennaise depuis longtemps. Pourtant, elle a choisi de tenir un blog sur cette vie politique rennaise depuis un an. Le blog s'est fait remarquer plusieurs fois ces derniers temps, que ce soit pour

sa revue web conséquente sur les mobilisations qu'a suscitées la Loi Travail, ou pour une étude sur les « entreprises & commerces rennais liés aux 100 plus grandes fortunes françaises ». Le blog dit également avoir comme projet de réaliser des entretiens « avec des Rennais.e.s » ; le premier est déjà disponible et porte sur les médias. Ici : www.lasardinerennaise.com

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Squat de migrant.e.s à la Poterie

Social -

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e 14 juin 2016, l'association un Toit c'est un droit prenait possession de la maison de retraite désaffectée au 32 de la rue Ludovic Trarieux. Depuis, les habitants se mobilisent pour essayer d'améliorer les conditions de vie des migrant.e.s, mineur.e.s pour la moitié d'entre elles/eux.

Que s’est il passé depuis le 14 Juin ?

Comment l’accueil se déroule-t-il ?

Favoriser l’accueil à Rennes

La pérennisation de l’accueil des migrant.e.s était au cœur des débats, mais cela sous tendait d’autres questions. Celle de la capacité ne fut jamais plus prioritaire que celle du chauffage, même s’il ne fut pas possible de répondre favorablement à toutes les demandes, la capacité du centre étant limitée à 160 personnes. Plusieurs manifestations avaient été organisées afin d’obtenir de meilleures conditions d’hébergement grâce à un chauffage qui serait payé par la Ville de Rennes, notamment. Le coût s’élevait à 30.000€. Les objectifs étaient atteints lorsque le froid arriva, c’était signe que ce ne fut pas vain.

L’accueil s'organise, avec un comité d'animation. Son propos est de faciliter l'intégration de toutes ces personnes, et d'apporter un certain nombre de services aux résidents, de l'accompagnement administratif au soutien scolaire en passant par de l'alphabétisation. Faire vivre le lieu et favoriser les rencontres avec la population autour de projets culturels et artistiques, accompagner les résidents vers l'extérieur pour favoriser leur intégration. Sans se substituer aux services sociaux, cet accompagnement permettra à ces personnes de s’insérer dans la société française.

À l’image du Trégor ou l’accueil se fait assez naturellement grâce à un collectif regroupant tant de membres qu’il ressemblerait presque à une grande corporation, l’accueil de réfugié.e.s revêt tant d’aspects positifs qu’il est difficile de les négliger. Il s'agit de favoriser une réelle inclusion des nouveaux arrivants, dans

Procès Bagelstein, vu par A -

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de bonnes conditions et en faisant en sorte que des rennais et des rennaises s'impliquent dans cet accueil. Le collectif a organisé un grand nombre de soirées jusque lors. Cela a permis de récolter des fonds pour participer au chauffage durant l'hiver et ainsi assurer un accueil déjà plus paisible aux personnes qui y vivront tout ce temps. - AIMÉ PAI


Carte Blanche -

Collectif des gens heureux

À chaque parution, Noctambule propose à une association ou collectif de son choix de s'exprimer sur ses activités. Afin que cela ne soit pas une simple « publicité », nous souhaitons que cela implique de développer une thématique présente dans l'actualité ; ce mois ci l'accueil des migrant.e.s.

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ls sont 1045 à ce jour, « Les gens heureux que Trégastel et Trébeurden accueillent des réfugiés ». Depuis le 26 septembre 2016, ils sont déterminés à mener des actions concrètes pour accueillir au mieux une soixantaine de jeunes hommes exilés. Ces derniers issus du bidonville de Calais, sont soudanais, pakistanais, afghans, érythréens, somalien. Hébergés depuis lundi 24 octobre dans les deux centres d’accueil et d’orientation (CAO) sur la côte de granit rose ils sont encadrés par l’association Coallia pour leur suivi médical et constituer leurs dossiers de demande d’asile. L’apprentissage du français, la traduction, l’interprétariat, les déplacements en co-voiturage vers la Préfecture de région à Rennes et du département à st Brieuc, les collectes alimentaires, de vêtements, les activités artistiques, ludiques, sportives sont pris en mains par Les gens heureux, l’association

Lire et écrire, les restos du coeur, la Banque alimentaire, l’Entraide trégastelloise. Pour ces bénévoles, il s’agit de mettre la main à la pâte sans tarder, les délais d’instruction des dossiers ne laissant que deux à 3 mois de répit. Dès le 23 décembre, les personnes accueillies à Trébeurden seront de nouveau déplacées, le CAO reprenant sa vocation de centre de vacances pour touristes sur la période de Noël. Lors de la première réunion, le 27 octobre, avec le préfet des Côtes d’armor, la sous préfète, Coallia et les maires des deux communes, de nombreuses voix des Gens heureux ont regretté qu’un réel temps réflexion ne soit pas donné aux réfugiés pour décider de rester en France ou pas. Parmi ces bénévoles, Frédéric, Anne, Gilles et Chantal s’interrogent sur la politique de l’Etat en matière d’accueil des migrants. « il faut aller plus loin que le simple accompagnement.

En Trégor, nous sommes dans une région riche, il faut profiter de l’élan de générosité lié à l’urgence du démantèlement du camp de Calais pour mettre en oeuvre le devoir d’accueil sur le territoire français. Peut-être que certains (réfugiés) avec le statut de demandeur d’asile, pourraient choisir le Trégor pour s’installer. Cet espace existe, il faut lui laisser sa place ». L’option ne semble pas retenue par les services préfectoraux et par Coallia qui répètent « Il y a des limites dans l’implication des bénévoles, il faut avoir du recul, les migrants sont des adultes, intelligents, ils partiront, c’est leur vie. Leur destin, qui n’est pas à priori de rester en France, leur appartient ». Sans plus attendre, les Gens heureux organisent spontanément les rencontres avec les exilés. Les portes des habitants s’ouvrent et les contacts s’organisent, naturellement; la barrière de la langue freinant un peu. Il

n'empêche, le 1er novembre, deux pique-niques se sont tenus sur le sable de la plage de Tourony et les jardins du port de Trébeurden dans une franche et résolue convivialité. Chance : une jeune franco marocaine de Tréguier, traduisait simultanément sur le pourquoi de notre fête des morts, la Toussaint. Ce fût presque un soulagement pour Ismaël, du Soudan, de savoir qu'il s'agit tout simplement d'une célébration religieuse même si inscrite dans un calendrier laïc, loin du temps de la guerre. Chacun s'est accordé sur le grand besoin de se parler, de s'expliquer les choses des vies des uns et des autres. En prenant le temps. - COLLECTIF LES GENS HEUREUX

Ci-contre | Pique nique sur la plage de Tourony à Trégastel le 1er novembre. Au menu foot, crêpes, gâteaux, cours de français à même le sable. Au total, une quarantaine de Gens heureux ont retrouvé en famille la trentaine des personnes, dont un imam, accueillies en Cao à Trégatel.

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International Syrie, le réel État d'Urgence ? En 2011, des mouvements sociaux voient le jour à travers le Maghreb et le Moyen Orient, sous l'appellation de Printemps Arabe. Si les médias occidentaux ont pu évoquer des aspirations démocratiques dans les pays concernés, la situation était en fait propre à chaque état, et les courants inspirés par les démocraties occidentales plus minoritaires qu'on eut pu le croire. Le vent du Printemps Arabe arrive jusqu'en Syrie, mais cinq ans après le bilan est alarmant au possible. La moitié de la population Syrienne a été déplacée, ce qui équivault à onze millions de personnes. Les pertes humaines se chiffrent en centaines de milliers, et la dimension de ce conflit est passée d'un soulèvement populaire à un conflit international qui engage plus de 60 nations.

« Ton tour viendra, docteur » C'est dans la ville de Deraa, située au sud du pays, pratiquement frontalière à la Jordanie qu'ont émergé les premiers rassemblements populaires. Des appels à manifester avaient déjà été lancés en Février 2011, cependant le dispositif sécuritaire, et l'état d'urgence – en place depuis 1963 – empêchent tout rassemblement dans toutes les régions, même celles éloignées du pouvoir central. Quelque jours après la chute du régime Égyptien, en la personne d'Hosni Moubarak, un message aussi limpide que provocateur fait son apparition sur un mur de la ville  ; Jay alek el ddor ya doctor - «  Ton tour viendra, docteur  ». Un tournant se produira lorsque seront emprisonnés, et torturés quinze enfants de Deraa, les auteurs de cette adresse au président en place, ophtalmologue de formation. « Les enfants de Deraa ne sont pas la raison de la révolution, ils en sont l'étincelle,  raconte Tayssir Massalma, un militant des droits de l'homme originaire de cette ville mais réfugié à Irbid.  La révolte aurait de toute façon fini par éclater, à cause des pratiques du régime. Mais sans eux, sans leur geste fou, cela aurait pu prendre plus de temps. » 1 Alors qu'il est soutenu par la Russie, ainsi que l'Iran qui l'arment, le régime Syrien déclare la guerre totale, au début de l'année 2013. Les rebelles sont eux approvisionnés en armes par les pétromonarchies du Golfe, Qatar et Arabie Saoudite aux premières loges. Le soutien des États Unis se traduit à cette époque

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sous la forme d'un déploiement de sol- Persécutés avant le coup d'état baathiste dats en Jordanie pour former les rebelles. de 1963, la communauté alaouite n'a cessé de gagner de l'influence grace à Un pouvoir central usé, et son un certain entrisme* dans l'armée et les services de renseignements. Ainsi, territoire déstabilisé les alaouites constituent la colonne verLa Syrie est peuplée par différentes com- tébrale du régime Assad, en lui vouant munautés ethniques et confessionnelles. une fidélité à toute épreuve, car ils conAvec environ 70 % d’Arabes sunnites, sidèrent que sa chute entraînerait une 20  % d’Arabes alaouites, 4 % de Kurdes revanche de la majorité sunnite. sunnites, 6 % de chrétiens. Pourtant, c'est Le régime dictatorial est majoritairement la minorité alaouite qui est au pouvoir responsable de l'enclavement progressif depuis 1970, année du coup d'état de du pays, et de ses zones rurales depuis Hafez Al Assad. Les clivages communau- l'abandon du modèle de développement taires font le jeu du pouvoir de Dammas. autocentré et d'aménagement du terriLe clan alaouite est proportionnellement toire, pour une libéralisation croissante. très minoritaire en Syrie, et doit donc Bachar Al Assad accélérera cette tendmaintenir son emprise sur les institutions ance lors de son arrivée au pouvoir en politiques. 2000.


L'attraction développée afin d'attirer les investissement étrangers satisfont les entrepreneurs et les classes citadines supérieures. Cependant la majorité de la population voit ses conditions de vie se dégrader, ce qui permet d'expliquer les étincelles de révoltes parties de Deraa en 2011. De plus, la Syrie n'a jamais maîtrisé son évolution démographique ; le pays double sa population tout les vingt ans, depuis son indépendance en 1946. Ce qui entraîne inévitablement des conditions de vie qui se dégradent pas à pas. Alors que les observateurs lui auraient envisagé un sort identique à celui de ses collègues destitués durant le Printemps Arabe, Bachar Al Assad demeure au pouvoir de son état depuis 16 ans, lui qui dénonçait au début du conflit « une rebellion ourdie de l'étranger  ». Le dictateur syrien est parvenu à obtenir un soutien, légèrement majoritaire au début du conflit. Les minorités religieuses, présentes majoritairement à l'ouest du pays, n'ont pas rejoint l'insurrection pour la majorité d'entre elles.

International et frontières du pays Alep est une des villes les plus ravagées du pays, dont la moitié est encore contrôlée par les rebelles. Les rivalités internationales qui s'opèrent en trame de fond peuvent ressurgir n'importe quand, à l'image des couloirs humanitaires qui ont fait grand bruit dans les médias français, deux mois plus tôt. Pendant que la télévision officielle syrienne retransmet des images de civils quittant Alep, la ville demeure encerclée par l'armée Syrienne, des milices chiites, appuyées par des forces Iranniennes, mais également bombardée par l'armée Russe, qui souhaite le maintien de Bachar Al Assad. La pression, ainsi que la gestion de risques envers les civils, est une stratégie dénoncée auprès de l'ONU, par 39 ONG. Pourtant, c'est une partie intègre de la politique actuelle de Bachar Al Assad. La présence de diverses forces, aux intérêts et objectifs tout aussi variés fait de cette région, un objet d'étude particulier. De même, que la présence de plusieurs

fronts islamistes qu'il est important de ne pas confondre. Le Front Islamique fut formé en Novembre 2013, aidé par l'Arabie Saoudite, le Qatar, et la Turquie, rassemblant 50 000 à 80 000 hommes, le Front islamique est alors le plus important groupe rebelle de Syrie, il rejette la démocratie et le nationalisme kurde, et prône un charia comme base du droit, tout en affirmant le respect des minorités religieuses. L'armée de la conquête, aussi appelée Al Nosra souhaite être vue comme une force légitime du conflit Syrien, et a défini dans une interview à Al Jazeera que son objectif principal était la chute de Bachar Al Assad. Cette interview accordée le 27 Mai 2015 Abou Mohammad Al-Joulani a également pu assurer « qu'aucune offensive ne serait menée contre l'Occident ». Si Al Nosra s'est distingué entre les différentes forces en vigueur, de par son souhait d'impotser la charia ce qui lui a valu des critiques plutôt négatives, l'organisation souhaite également diverger de l'extrémisme de l'Etat islamique, notamment envers les minorités religieuses. Ce même état islamique s'est donc attiré des déclarations de guerres de toutes parts, et se retrouve esseulé à Raqqa ou la Turquie et la France pilonnent, et déclarent de nouvelles pertes pour l'EI le 22 Août 2016. En parlant de la Turquie, Erdogan reprochait quant à lui, d'avoir été «  laissé seul  » lors du coup d'Etat en Turquie. Désormais, Ankara semble désormais se rapprocher des appels du pied de Moscou. Si la Turquie héberge encore des positions Syriennes de l'ASL de leur côté de la frontière, le premier ministre Turc, Binali Yildrim, a annoncé que Bachar elAssad est un acteur qu'il faut reconnaître en Syrie. : « Le régime (syrien) a compris que la structure que les Kurdes tentent de former dans le nord (de la Syrie) a commencé à devenir une menace pour la Syrie aussi  ». Comme un échange de bons procédés, Dammas s'attaque pour la première fois aux kurdes présents dans le nord est du pays, qu'Ankara souhaite empêcher de former

La coalition internationale bombarde quant à elle régulièrement des « zones stratégiques  », et occasionne des dommages civils importants, et ce, depuis maintenant plus d'un an. 178 hopitaux ont été détruits, et les exportations de la Syrie sont au plus mal. L'espérance de vie, a chuté de 70 à 55 ans, et on estime que plus de la moitié de la population Syrienne a été déplacée en raison du conflit. Les intérêts sont aussi multiples que les puissances engagées dans ce conflit, et les donnes changent de plus en plus. Cependant, si les Turcs n'ont toujours qu'un semblant de tolérance pour le régime Syrien, un alignement d'Ankara sur Dammas et Moscou pourraît faire souffler le vent dans une direction assez inédite. À la suite des Américains, les Turcs deviennent plus mitigés quant au départ de Bachar Al Assad. Très récemment, nous n'avons pu que constater un semblant de dénouement dramatique à ce conflit. Les élections présidentielles Françaises seront attendues au moment où la Russie et la Turquie brisent la glace. - ELOUEN

Sources | 1] Le Monde - 08.03.2013 Les enfants de Deraa, l'étincelle de l'insurrection syrienne Arte - 28 minutes - 09.02.2016 Syrie : 6 points pour mieux comprendre le conflit LesCrises.fr - 15.09.2015 Mieux comprendre la complexité de la guerre civile syrienne Lexique | * Entrisme : pratique qui, pour une organisation, consiste à introduire de manière concertée dans une autre organisation, (parti politique, syndicat, association…), certains de ses militants afin d'en modifier l'orientation et la ligne d'action.

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Technologie Internet -

Dégooglisons Internet

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orsque l’on évoque Internet, on peut très vite cerner que quelques entreprises sont parvenues a s’imposer comme référence de son utilisation : grâce à un maillage tentaculaire du à des rachats systématiques. La firme américaine Google qui dispose de plusieurs services qu’elle a racheté, est une de ces références au même titre que Amazon, Facebook ou plusieurs autres services en ligne. Apple et Google sont les deux premières capitalisations boursières. Heureusement, Internet parvient à offrir des possibilités multiples à ceux qui souhaitent procéder autrement. Quant à nous, journalistes, nous estimons qu’il est de notre devoir d’informer que d’autres procédés existent, que chaque citoyen a le droit de disposer d’une boîte mail respectueuse de la notion de vie privée. Depuis le 7 octobre 2014, des français ont décidé de lutter contre ce monopole et ont créé la campagne « Dégooglisons internet » à travers l'association Framasoft. Qui sont-ils ?

En 2001, le réseau d'éducation populaire « Framasoft » est fondé par Alexis Kauffmann. Il promeut le logiciel libre et le « libre » en général, rassemblant une grande communauté de bénévoles, de nombreux services et projets sont à dispositions de tous sur internet. Un des slogans de la communauté, est « La route est longue, mais la voie est libre ». En 2004, après quelque soucis,

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est déclarée une réorganisation du site Internet, ainsi que la création de l'association Framasoft. Dès lors, les projets personnalisés de Framasoft se font voir ; Framagora en Février 2004, Framakey en Août 2005, et bien d'autres encore. Pour le plaisir de beaucoup d'utilisateurs, Framasoft est également devenu une référence ; ce fût le blog le plus suivi au moment de la loi DADVSI (Loi relative au droit d'auteur et aux droits voisins dans la société de l'information) La dernière campagne du réseau : « Dégooglisons Internet » Face à la centralisation d'un Internet de moins en moins neutre, et de plus en plus intrusif, cette campagne est lancée et appelle les utilisateurs du web à se saisir d'outils dont ils peuvent disposer librement qui offriront plus de sécurité à leur vie privée. Ces dernières années ont vu se généraliser une concentration des acteurs d’Internet (Youtube appartient à Google, WhatsApp à Facebook, Skype à Microsoft, etc.). Cette centralisation est nuisible, non seulement parce qu’elle freine l’innovation, mais surtout parce qu’elle entraîne une perte de liberté pour les visiteurs. Les utilisateurs de ces derniers services ne contrôlent plus leur vie numérique : leurs comportements sont disséqués en permanence afin de mieux être ciblés par la publicité, et leurs données - pourtant privées (sites visités, mails échangés, vidéos regardées, etc.) - peuvent être analysées par des services gouvernementaux.

Concrètement, comment j'utilise les services Framasoft ? Une simple recherche dans un moteur de recherches vous permettra d’accéder au portail Framasoft et de découvrir l’intégralité des services qui sont répertoriés sur la page d’accueil. Les services Framasoft se divisent en quatre thèmes : logiciel, culture, service et vrac, le tout de façon libre. Si vous souhaitez écouter de la musique libre de droit, Framazic, vous permettra de trouver de nombreuses plateformes vous permettant cette écoute, et également de nombreux blogs, labels, radios pour faire découvrir des artistes proposant leur musique de façon libre ! Vous souhaitez vous passer de « Google Doc » pour écrire un document à plusieurs ? Utilisez Framapad, un éditeur de texte collaboratif en ligne, il vous suffit de créez un « pad » et d'inviter les autres auteurs souhaités par mail. Que ce soit pour calculer, organiser, dessiner, discuter, suivre l'actualité etc. vous trouverez sûrement le service ou logiciel dont vous avez besoin sur le site de Framasoft. - LIEPSNA En savoir plus Qu'est-ce que le logiciel libre ? · http://bit.ly/2iINBSN Annuaire des logiciels libres · http://bit.ly/2hweYhg Pourquoi le logiciel libre est plus important que jamais · http://bit.ly/2hwapDC


Qwant

« la Suisse de l'internet » Il faut dire que l'enjeu est majeur. Le moteur de recherche de Google concentre 92,9% des parts de marché de la recherche d'information sur internet (StatCounter 11/16). Une situation de monopole inquiétante qui peut-être rapidement vecteur de désinformation ; si le moteur n'est pas responsable du contenu des pages proposées, il est indispensable de remettre en question la hiérarchisation des référencements de sites web. Ainsi Qwant ne se pose pas comme concurrent à Google, mais comme une alternative, un parallèle. Si comme son concurrent Américain Qwant revendique afficher des résultats neutres, l'entreprise Française insiste sur le respect de la vie privée

U

ne startup Française sur un marché monopolistique, voilà un projet qui plaît à Emmanuel Macron qui saluait en 2015 le « Google Français en marche ». Il n'est pas le seul à accueillir l'initiative d'un bon œil, l'Éducation Nationale, la Mozilla Foundation ou la Banque Européenne d'Investissement ne cachent pas leur intérêt pour Qwant, le moteur de recherche qui ne cesse de grandir.

de l'utilisateur. Aucune utilisation de cookies n'est exploitée pour tracer l'utilisateur, le moteur de recherche affirme ne collecter aucune donnée privée d'utilisateurs. De ce fait la publicité n'est pas ciblée et les résultats affichés ne sont pas orientés selon l'historique, une petite révolution pour un rapport plus sain entre l'outil et l'utilisateur. À l'échelle Européenne, des grands groupes du secteur du numérique en appellent à l'assainissement de ces rapports utilisateur/outil et luttent contre le monopole de Google. Rassemblés sous l'accronyme OIP, pour Open Internet Project, Qwant signe à Bruxelles parmi des entreprises et institutions Européennes

Dégooglisons Internet

une plainte à l'encontre des tendances de Google à favoriser ses propres services et contenus. Une volonté compréhensible de sortir de ce système monopolistique que jalousent les groupes Européens du numérique. Mais si cette volonté Européenne de gratter des parts de marché dans le domaine du numérique semble évidente, l'OIP dans son manifeste ne met qu'en exergue la défense de la neutralité du référencement, pour tendre à une équité concurentielle. L'Europe ne veut pas se retrouver page 2 des résultats. - VAL

Une initiative du réseau Framasoft en faveur d’un internet libre, décentralisé, éthique et solidaire. image CC-BY-SA Simon « Gee » Giraudot

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Culture Chroniques littéraires Classes Préparatoires : La fabrique d’une jeunesse prédominante Les classes préparatoires possèdent autant d’années d’existence que de facettes, à l’heure actuelle. Elles portent un enseignement rigoureux, discipliné en prônant la nécessité d’un esprit critique. Aujourd’hui, elles sont devenues pratiquement incontournables pour tout élève prêt à s’accrocher durant deux à trois ans, pour décrocher une place dans une haute école, ou s'ouvrir les portes de l'ENS. En France, une part conséquente des politicien·ne·s, et haut·e·s fonctionnaires, qu’on aurait l’habitude de voir s’affronter dans de véritables combats de coqs, notamment en ces temps forts éléctoraux, est passée par les bancs des mêmes écoles. C’est aux travers de ce système que Muriel Darmon s’attaque, les classes préparatoires pour objet d’étude ; 2  classes scientifiques et 2 littéraires. L’ouvrage s’intitule sobrement Classes Préparatoires : la fabrique d’une jeunesse prédominante. C'est un système qui peut plaire à certaines personnes avantagées, qui ont statistiquement 8 fois plus de chances d’y envoyer leur enfant, les limites d’un tel concours éducatif semblent d’emblée se poser.

Les critères sociaux marquent une première pierre d’angle incontournable de l’ouvrage de Muriel Darmon. Plus de 57% des garçons, et 59% des filles appartiennent aux classes sociales supérieures. « La moitié des élèves de prépas sont issus de familles qui ne constituent que 16% de la population active (les deux tiers dans certaines filières) ». Hormis les travaux fondateurs de Pierre Bourdieu et Monique de SaintMartin, peu de recherches existent à ce sujet. Bourdieu disait des classes prépas qu'elles avaient « fonction d’exclusion sociale rituelle » : elles sont une pièce centrale du système qui légitime la reproduction des inégalités sociales en les appuyant sur des inégalités scolaires. Si c’est une pierre d’angle, c’est également l'idée principale que l’on se fait au sujet des prépas, et l’intérêt de Muriel Darmon est d’aller plus loin ; la prépa a dans son chapeau magique, plusieurs outils ; elle modifie le temps, et fait vivre mille et un paradoxes.

tination est proscrite. Une disposition temporelle nouvelle face à laquelle tous les élèves ne réagiront pas de la même manière. L’inégalité se creuse ici entre les dominants, issus typiquement des classes les plus aisées, qui parviendront à faire résulter de l’urgence et de la valorisation de chaque plage de travail potentielle une certaine productivité, tandis que d’autres seront plus attaché.e.s à rattraper du temps perdu. L’urgence devient un « mode normal d’écoulement du temps ». C’est aussi une école aux diverses passerelles qui permet de justifier un bagage conséquent pour n’importe quelle personne souhaitant se lancer en politique, recherches, dans les métiers de commerce et de l’information. Une polémiste dont nous ne citerons pas le nom disait qu’il était inadmissible qu’elle soit invitée sur certains plateaux qui n’auraient pas pris le temps de vérifier auparavant son casier scolaire : un parcours scolaire type devient un véritable argument d’autorité, vous l’avez.

Un autre aspect de la classe prépa : la notion de temps. Elle est tout autant mise à mal que celle de la procras-

- ELOUEN

Agenda Soulèvements

Demain le travail

Exposition transdisciplinaire à la galerie du Jeu de Paume à Paris. Le philosophe et historien Didi-Huberman regroupe des oeuvres modernes et contemporaines pour traiter de la représentation des peuples.

Titre provisoire. Projet porté par les éditions indépendantes La Volte, en partenariat avec La Cité du Design. Le livre anticipe par de courts textes le futur du travail, thème de la Biennale du Design 2017.

JUSQU'AU 15 JANVIER 2017

12 Noctambule #5 - Octobre 2016

Catalogue de l'expo chez Gallimard

SORTIE LE 2 FÉVRIER

Karim Berrouka auteur sur le projet


Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra

V

oici l'inauguration de notre nouvelle rubrique : un texte qui nous a donné matière à réfléchir et que l'on souhaite partager avec vous. Nous vous présenterons ainsi à chaque fois un auteur qui nous touche et qui a mené une réflexion critique sur l'état, les libertés, l'organisation sociale ou toutes problématiques de société qui nous importent.

Pour commencer, nous ne faisons pas dans la demi-mesure : c'est un extrait de Nietzsche que nous vous proposons. Quoi ?! Encore des intellectuels élitistes qui veulent d'emblée nous vendre LE philosophe ? N'abandonnez pas tout de suite, vous rateriez quelque chose. Nous vous parlons d'un texte qui annonce la couleur comme suit : « L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : Moi, l'État, je suis le peuple ». Certes, l'envie de lire l’œuvre majeure de Nietzsche n'est pas partagée par tous. Et pourtant. Que de réflexions sur le peuple, l'état, la liberté, l’assujettissement et l'action de l'humain. Qui n'a pas entendu parler du surhomme : nous préférerons dire surhumain, toujours dans notre volonté d'être inclusi·f·ve·s. Nous pourrions même parler de l'humain au delà de l'humain ce qui traduirait beaucoup mieux l'idée de l'auteur (mais le terme trans-humaniste a depuis été repris par des gens qui ne sont pas de nos amis). Ce concept nous parle parce que dans les belles et grandes phrases qui sont les leitmotiv des militants, nous entendons souvent la citation de Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Ceci n'est pas un spot de pub, ni une phrase creuse. À nos yeux, l'exemplarité est un levier. Pas de critiques possibles et de remise un cause d'un modèle si nous ne sommes pas nous même cohérents dans nos comportements et de ce que nous attendons du

monde : équité, transparence, honnêteté... « Changer le monde commence par se changer soi-même » (et voilà comment on place du Gandhi, du Nietzsche et du Keny Arkana dans la même intro). L'appel à devenir surhumain que lance Nietzsche est un préalable à la libération de notre espèce et à redéfinir la direction que nous pouvons prendre ensemble pour évoluer. Il n'est pas le seul. C'est peut-être la raison d'être du « pourquoi philosopher » ? Parce qu'avant d'agir sur le monde, il faut se définir, s'inventer, dépasser les règles et trouver du sens. Et si notre cher Sarkozy a pu exprimer il y a quelques années que « la philosophie ne sert à rien », c'est peut-être bien pour cette raison. Les philosophes nous poussent à nous questionner et à chercher ce sens. Nos politiques n'ont peut-être pas une très grande envie que nous développions notre esprit critique. Définir le surhumain, l'éternel retour et les concepts chers à Nietzsche ont pris des décennies à certains. Alors nous vous laisserons creuser si vous le souhaitez et découvrir une œuvre à part : le conte philosophique qu'est Ainsi parlait Zarathoustra. Vous pourrez sinon vous contenter de cet extrait qui vaut le détour.

Ainsi parlait Zarathoustra (extrait "De la nouvelle idole")

« État ? Qu'est-ce que cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : «  Moi, l'État, je suis le Peuple. » C'est un mensonge  ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie. Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits. Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l'État et le déteste comme le mauvais oeil et une dérogation aux coutumes et aux lois. Je vous donne ce signe : chaque peuple à son langage du bien et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s'est inventé ce langage pour ses coutumes et ses lois. Mais l'État ment dans toutes ses langues du bien et du mal : et, dans tout ce qu'il dit, il ment - et tout ce qu'il a, il l'a volé. Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Même ses entrailles sont falsifiées. Une confusion des langues du bien et du mal - je vous donne ce signe, comme le signe de l'État. En vérité, c'est la volonté de la mort qu'indique ce signe, il appelle les prédicateurs de la mort ! Beaucoup trop d'hommes viennent au monde : l'État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! Voyez donc comme il les attire, les superflus ! Comme il les enlace, comme il les mâche et les remâche. »

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Média Manif pour Tous VS Existrans

À qui crie le plus fort ?

O

ctobre 2016, 16 octobre pour être précis, la Manif pour Tous fait sa rentrée. Une contre-manif est organisée, tous les journaux sont sur le coup : la veille, le lendemain, et dans tout le débat public, la Manif pour Tous a saisi les médias, sans pour autant avoir changé de revendications.

La veille, sur les mêmes pavés, mais de manière beaucoup plus discrète, avait eu lieu la seule manifestation de l’année, dans toute la France, luttant pour le droit des personnes transgenres : L’Existrans. Derrière cette coïncidence, difficile de croire qu’il n’y ait un choix assumé du collectif de la Manif pour Tous de s’opposer à cette manifestation. On aurait pu croire à un petit geste de bonté médiatique, offrir aux luttes les plus défavorisées quelques miettes de leur omniprésence médiatique. Que nenni, à en croire Google Actualités, on dirait que personne n’a entendu parler de cette manifestation. Pourtant, cette manifestation était parfaitement dans l’actualité du moment. Le 12 octobre passait une loi qui retire la stérilisation des conditions obligatoires au changement d’état civil. Cela peut sembler être un droit humain basique, et beaucoup demandent une suppression pure et simple de cet état civil F/M discriminant et inutile, mais on part de très loin, donc ce petit article 18 quarter II du projet de modernisation de la justice, c’est une avancée considérable pour les milliers de personnes concernées. Cet événement là non plus n’a pas défrayé la chronique, et surtout pas autant que l’annonce du retour de la Manif pour Tous. Pourtant, pas de nouvelles propositions, aucun lien avec un projet de loi quelconque (puisque non, il n’est pas dans les projets de l’état d’ouvrir la PMA à qui que ce soit qui ne soit pas un joli petit couple hétéro qui rentre bien dans les cases, alors la GPA c’est même pas la peine), juste l’approche des élections présidentielles.

14 Noctambule #5 - Octobre 2016

Les engrenages de l’actualité politique sont forgés d’une telle manière qu’en suivant quelques articles des grands journaux de tous bords, un florilège de personnalités, de journalistes, d’humoristes plus ou moins assumés (coucou Zemmour), ont cru bon de préciser leur soutien aux « communautés homosexuelles  » (il ne faudrait surtout pas dire le gros mot LGBT+), mais admettons‑le, il n’y a plus rien de risqué ou de controversé à cela. C’est un fait, une majorité des français soutient le mariage pour tous et se moque de leurs opposants. Il est bien plus facile de suivre le mouvement que de remettre en question la nécessité même de mariage et de ses obligations conjugales encore présentes (le mariage continue d’exiger un devoir de fidélité sexuelle, entre autres), ou alors que de parler de la famille comme elles existent aujourd’hui, avec leurs parents célibataires, leurs enfants qui vivent ailleurs, et qui n’ont aucune reconnaissance de la part de l’état. Alors parler de personnes transgenres, mais où va le monde ! Cette bien-pensance générale, à en oublier des problèmes d’actualités, elle amène à des contre-Manif pour Tous, des collectifs qui se mobilisent, ce jour-là du 16 novembre, pour crier bien haut des slogans d’égalités, justice et amour pour tous, ou du moins pour les hétéros et les homos. Et même si la police nous a montré ce jour-là que ces combats sont loin d’être acquis, et même si les chiffres pour ce genre de manifestations sont difficiles à trouver, plus de 5000 personnes ont répondu présent sur Facebook à la contre-Manif pour

Tous du 16 octobre, ou devraisje dire la contre-contre Existrans. Et à l’Existrans ? D’après le journal Libération, seulement 1500 personnes étaient présentes, majoritairement des partis politiques et des personnes concernées. Comment en est-on arrivé là ? Récemment, on le déclare haut et fort, la manif pour tous est homophobe. Oui, mais allons plus loin. Les médias voulant se placer du côté de la majorité, mais qui invisibilisent les combats LGBT+ plus marginalisés, sont homophobes, mais aussi transphobe, et se placent à l’encontre de ces combats. - JUDIKAEL GOATER

«Les médias qui invisibilisent les combats LGBT+ sont homophobes, mais aussi transphobes.  

»


E N B R E F

Classement mondial de la liberté de la presse 2016 - Reporters Sans Frontières

FRANCE

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ème

au Classement mondial de la liberté de la presse 2016

CLASSEMENT -7 38 en 2015 SCORE GLOBAL -2,68 21,15 en 2015

Aude Lancelin En Mai 2016, Aude Lancelin se voyait signifier son licenciement du Nouvel Obs. La première justification était que Matthieu Croissandeau se séparait d’Aude Lancelin pour des « raisons managériales », ainsi que de Pascal Riché. En cause pour le second adjoint ; le manque de performances de l’édition Web.

i>Télé Les employés d'i-télé ont réalisé une grève historique qui a pris fin après 31 jours. Cette mobilisation est la plus longue qui ait jamais eu lieu dans un média audiovisuel privé. Elle a pris fin le 16 novembre après la signature d'un accord entre la direction et ses équipes. Leurs revendications portaient sur la defintion d'une charte éthique

« Si la presse est globalement libre et plutôt protégée par la loi, le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d’autres intérêts, qui souvent pèsent beaucoup plus que leur attachement au journalisme. » - rsf.org/france

Une motion de défiance est alors votée à hauteur de 80% par la rédaction de l’Obs. Des soutiens d’Aude Lancelin témoigneront anonymement que c’est « une éviction politique » la journaliste ayant elle-même refusé de commenter son licenciement. L’Obs se présente comme un journal social-démocrate, Croisandeau déclare que la journaliste rendait le contenu des pages débats « antidémocratiques ».

Aude Lancelin revient donc avec un livre intitulé Le Monde Libre. Elle y dépeint une série de portraits – presque fictifs - de manière non manichéenne. Des actionnaires - notamment - qui actionnent un levier avec tant d’aisance, ç’en est déjà concertant, alors que figure la notion de social dans la ligne éditoriale, ç’en serait presque ahurissant.

garantissant leur indépendance par rapport à l'actionnaire principal de la chaine - c'est à dire Vincent Bolloré - et la suspension de l'emission de Jean-Marc Morandini. 85 des salarié.es de la chaîne ont annoncé leur départ, dont certain·e·s avec amertume. Cette grève a été assez unanimement soutenue, avec de forts taux en faveur de son maintien au sein du média. Mais également sur les

réseaux sociaux où l'on a vu apparaitre le #Jesoutiensitele, repris par de nombreux collègues journalistes et par le grand public. Un mois et demi plus tard les conséquences se font encore sentir, les bureaux d'i-télé sont vides, la majorité des journalistes (ndlr : 93 à ce jour) ayant quitté la chaîne. Depuis, un Comité d'Éthique a été créé, mais il semblerait qu'il dispose de pouvoirs limités.

Photo : @greve_i

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Noctambule 5  
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