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Madagascar, dahalo EnquĂŞte sur les bandits du Grand Sud


Bilal TARABEY

Madagascar, dahalo Enquête sur les bandits du Grand Sud

no comment® éditions


ISBN 979-10-90721-07-4 © no comment® éditions, janvier 2014 2, rue Ratianarivo – Antananarivo 101 – Madagascar www.nocomment-editions.com


À Gaëlle.


AVANT-PROPOS

Ce livre est le compte rendu d’une enquête et de trois voyages dans le Sud de Madagascar réalisés entre juin 2012 et mars 2013. Tous les dialogues, témoignages, lieux et personnages sont réels. Toutes les paroles retranscrites ont été enregistrées ou recueillies en présence d’un tiers. Tous ceux que j’ai rencontrés et qui m’ont parlé savaient qu’ils s’adressaient à un journaliste. Durant cette enquête, je n’ai jamais caché mon identité ni l’objet de ma présence. Dans ce récit, j’ai modifié ou omis certains noms pour protéger mes interlocuteurs.


PREMIÈRE PARTIE


Fin juin 2012

L’orage s’abat sur la capitale. Antananarivo. Et le bureau désert, la nuit. Sur la table, des feuilles volantes. « Dahalo ». « Esira ». « Armée ». J’écris. Un paragraphe. Qui sera lu le lendemain matin par le présentateur du journal. « … À Madagascar, les mots « razzia », « mafia », « far west » commencent à être prononcés par des sources proches des autorités. Ils concernent les 150 bandits qui seraient toujours retranchés dans un village du Sud du pays, près de la ville d’Esira. Ces bandits, appelés dahalo, auraient abattu six militaires il y a dix jours. Et ce matin, deux cents militaires, dont des membres des Forces spéciales, sont toujours en route pour encercler le village. Le premier ministre malgache, quant à lui, s’est déjà rendu dans la zone ce week-end pour tenter une première médiation. » … Et rien à raconter derrière. Car je n’ai pas plus d’infos. Je traite depuis dix jours une actualité qui se déroule à 900 kilomètres au sud de ma chaise. À appeler les uns (militaires, gendarmes) et les autres (politiques, autorités locales) pour tenter de comprendre comment des centaines de voleurs de bétail armés de kalachnikovs peuvent tout simplement exister dans un pays comme Madagascar. La Grande Île cumule un paquet de handicaps, mais pas celui d’avoir des milices armées ou d’avoir envie de se faire la guerre civile. 15


L’idée de descendre à Esira m’a bien effleuré une fois ou deux. Mais un mélange de flemme et de peur – pardon, de manque de temps et d’argent, version officielle – m’en a dissuadé jusqu’à présent. Je fais donc comme je fais d’habitude. Je prends mon téléphone et compose un numéro. Cette fois-ci, une assistante de ma connaissance. Au bureau du premier ministre. Une voix enjouée décroche. « Manao ahoana tompoko* ! – Mais non, c’est moi. – Salut ! Comment ça va ? – Très bien, merci. Dis-moi, tu peux me rendre un service ? – Oui, je t’écoute ! – T’as pas un contact au niveau de la Primature** qui connaît bien ces histoires de dahalo ? Je voudrais aller au-delà des rapports de la gendarmerie sur l’état des opérations. Savoir qui sont ces gens, ce qu’ils font des zébus volés, à qui profite le crime, etc. – Hum… Bon, je te rappelle un peu plus tard. – Merci. » Je pose le téléphone. M’enfonce dans ma chaise. Pose les pieds sur mon bureau. Pas très longtemps d’ailleurs, cette position me fait mal aux fesses. Mais bon, dans les films américains, ça fait stylé, alors je le fais. Parfois. Le temps passe. Je dessine des croix et des symboles sans aucun sens sous les lignes que je viens d’écrire. Le téléphone sonne. Numéro inconnu. « Allô ? – Eh oui ! C’est vous le journaliste de la radio,  etc. ?  » L’accent de cet homme n’évoque pas la capitale. « C’est moi-même. – Bonjour ! Hé hé. Et vous… et tu… tu travailles sur les dahalo, c’est ça ? – Oui c’est ça. *

**

Bonjour Monsieur. Primature : nom officiel du bureau du premier ministre.

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– C’est bien, hé hé. Je suis moi-même CT*, conseiller spécial du premier ministre sur le sujet. – Ah bon ? Enchanté ! – Eh oui, hé hé, c’est que je viens de là-bas, moi, c’est ma région ! – Ah bon ? C’est-à-dire ? – Amboasary Sud**, Esira, Fort-Dauphin***… c’est chez moi ! Et tout le monde me connaît là-bas ! – Euh… oui, en effet, je m’en doute. – Eh oui, et bon, alors : tu veux aller avec moi là-bas ? – Mais euh… de manière précise, où ça ? – À Esira ! Je dois faire un rapport pour le premier ministre. Alors on peut y aller ensemble ! Et on pourra aussi aller un peu dans la région, pour que tu voies comment les gens vivent. Ah, ils n’ont rien là-bas, hein. On pourra voir des victimes des dahalo, et même peut-être des dahalo !  » Mon cerveau tourne pendant qu’il parle. Pourquoi cet homme veut-il m’emmener alors qu’il ne me connaît pas ? Je ne lui pose pas la question. Je réfléchis plutôt à la réponse que je vais donner à son offre. Et qui vient. Avec une voix plus hésitante que je n’aurais voulu. « Euh… d’accord. Je viens. – Très bien. On prend l’avion dimanche pour Fort-Dauphin. Il faut que tu réserves ton vol. – Dimanche ! Déjà ? – Eh oui ! Bon, à dimanche matin à l’aéroport. Au revoir, hein ! – Allô allô allô allô allô ? *

CT : Congrès de la Transition, chambre basse du Parlement. L’équivalent de l’Assemblée nationale. « CT » se dit aussi des membres du Congrès de la Transition, députés non-élus. La Transition est un régime non-élu installé en 2009 après le renversement du président Marc Ravalomanana. Le président de la Transition est Andry Rajoelina, précédemment Maire d’Antananarivo. ** Chef-lieu du district dont dépend Esira. *** Tolagnaro en malgache  : port de l’extrême Sud-Est de Madagascar. Capitale de la région Anosy (littéralement  : « Sud »), dont dépendent Amboasary Sud et Esira.

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– … Eh… oui ! Qu’est-ce qu’il y a ? – C’est qu’en fait je dois écrire un papier pour demain matin, du coup je voulais vous poser deux ou trois questions, si ça ne vous dérange pas. – Ah oui ! Eh… d’accord… Rappelle-moi dans un quart d’heure. Mais ne dis pas mon nom, hein ? Parce que ce que je vais te dire, c’est la vérité, hein ? Ha ha ! – Pas de problème. » L’homme raccroche. À travers les vitres, un ciel noir. Dans la pièce, il n’y a que ma collègue. Avec qui je partage d’ailleurs plus qu’une profession. Elle me regarde. « C’était qui ? – Un mec… un CT… ça doit être la fille de la Primature qui lui a donné mon numéro… – Ah ouais ? Et qu’est-ce qu’il voulait ? – Me proposer d’aller avec lui faire sa tournée dans le Sud. Esira et compagnie. – Mais c’est génial ! Et t’as dit oui ? » Elle avait son casque sur les oreilles et n’a rien entendu. « Euh… bah ouais, j’ai dit oui. Mais bon, c’est un oui de principe hein, je peux toujours changer d’avis. – Mais vas-y ! Pourquoi veux-tu changer d’avis ? – Parce que, je ne sais pas ! C’est compliqué, faut que je prévienne la rédac de mon absence, voir pour les frais de mission, voir avec mon binôme si elle veut bien travailler au moins une semaine d’affilée pendant que je ne serai pas là, enfin, tu vois, quoi. » Mauvaise foi. En fait, j’ai la flemme et j’ai peur. « Mais attends, c’est bon, bien sûr qu’elle va dire oui ! Et la rédac, franchement, tu vas leur fournir des vrais sujets tournés sur place, il n’y a pas de raison qu’ils fassent des problèmes. » Elle a raison. « En plus, tu te plains toujours de ne jamais être sur le terrain, alors pour une fois que tu peux y aller… Sous la ceinture, celle-là. » « Bon, ok, ok. – Bah c’est cool ! » 18


Je prends mon téléphone, enregistre le numéro du CT. Parce qu’il est tombé du ciel et parce qu’il sera mon assurance vie, je décide de l’appeler « l’Ange ». Je téléphone à l’Ange. Je lui pose mes questions. Prends des notes. Raccroche. Reprends l’écriture de mon papier. Introduction pour le présentateur. « … À Madagascar, les mots « razzia », « mafia », « far west », commencent à être prononcés par des sources proches des autorités… ils concernent les 150 bandits qui seraient toujours retranchés dans un village du Sud du pays, près de la ville d’Esira. Ces bandits auraient abattu 6 militaires il y a dix jours. Et ce matin, 200 militaires, dont des membres des Forces spéciales, sont toujours en route pour encercler ce village. Le premier ministre malgache quant à lui s’est déjà rendu dans la zone ce week-end pour tenter une première médiation. Qui sont ces bandits aujourd’hui équipés d’armes automatiques et qui ont déjà provoqué l’exode de plusieurs centaines de villageois ? On les désigne sous le nom de dahalo, les voleurs de zébus, les bœufs malgaches. Ce banditisme en zone rurale serait devenu une véritable industrie mafieuse à Madagascar, qui génère des centaines de milliers d’euros de bénéfices. » Et le papier lui-même, écrit grâce aux informations de l’Ange : Le trafic de zébus à Madagascar fonctionne comme une chaîne dont chaque maillon est un niveau de corruption. Il y a d’abord des vétérinaires agréés par l’État, qui vendent « comme des petits pains », dixit des sources locales, des fausses boucles d’oreilles permettant de changer l’identité des zébus volés. Il y a ensuite des délégués administratifs dépendant du ministère de l’Intérieur qui vendent des faux passeports aux voleurs de zébus, des passeports nécessaires à leur transport à travers le pays. Il y a enfin des gendarmes, sur les axes routiers reliant le Sud à la capitale, qui ferment les yeux sur des camions suspects chargés de centaines de bêtes. Un zébu castré du Sud de Madagascar coûte environ 200 euros. 19


La bande retranchée actuellement dans le district de Befotaka en aurait volé 3 000 : cela représente 600 000 euros de gains à la revente. L’homme qui serait à la tête de cette bande s’appelle Remenabila, il est né dans ce village où 6 militaires ont été abattus, et il serait actuellement retranché avec ses hommes dans un village voisin où vivrait sa seconde femme, et où il y aurait, toujours selon des sources locales, « un bureau » dans lequel « il faut prendre rendez-vous si on veut lui demander un service ». Fin de citation. Sa bande est armée en partie de kalachnikovs, plutôt rares à Madagascar. Selon des sources proches des milieux militaires, ces armes sont en partie louées aux dahalo par les militaires eux-mêmes. Le premier ministre vient d’ordonner une enquête à tous les niveaux sur les trafics de zébus. » Je me lève de ma chaise, entre dans une cabine insonorisée en bois. J’enregistre ce que j’ai écrit. Ouvre l’ordinateur, transfère le fichier son. Ouvre internet. L’envoie au serveur de la radio. La rédaction à Paris diffusera le papier demain matin. Et moi, je suis fatigué. Je m’enfonce dans ma chaise. Les yeux mi-clos. Avant de les rouvrir, paniqué à l’idée de rater l’heure d’ouverture des bars. Je regarde ma collègueet-plus. « Ça te dit d’aller boire un verre ? Elle repose son casque sur son bureau. – Euh… ouais, bien sûr ! » Je regarde à travers la grande baie vitrée du bureau qui donne sur le centre d’Antananarivo. Soudain, j’adore cette ville.


24 juin 2012

« La vie est déjà trop amère », dit l’Ange. Il verse du sucre dans son café. Fort-Dauphin, à l’extrême sud-est de Madagascar. L’Ange tient sa tasse, le petit doigt en l’air. Des traits fins. Des yeux plissés. Carrure large. Teint clair. Costume impeccable. Sourire satisfait. Un mélange d’Asie et d’Afrique. Bref  : un Malgache. Du Sud. Et dans son regard, une phrase écrite en lettres capitales : « On ne me la fait pas, à moi ». Ce à quoi le mien répond : « quelque part, tant mieux ». Nous sommes sur la terrasse de l’hôtel. Elle donne sur une cour en désordre. Une femme épluche des pommes de terre. Un homme lave sa voiture. La pancarte rouillée de l’établissement se balance dans le vent. Des femmes, en tablier blanc et fichu sur la tête, ont déjà rentré les valises. Quelqu’un s’approche de l’Ange. Se penche. Lui parle à l’oreille. « Ah bon ? Ah ok. » Devant l’hôtel, une épicerie vend des brosses à dents. La mer s’étale un peu plus loin. « Notre ami est arrivé. Il est à l’intérieur de l’hôtel. » Murs blancs, liserés mauves. Un comptoir en contreplaqué. Des tables, des chaises, un paravent. Au fond de la salle, la lumière blanche traverse une fenêtre. Devant elle, un canapé. Sur ce canapé, un homme aux 21


cheveux d’argent. L’Ange fait les présentations. C’est le chef de région. « Bonjour. – Bonjour. » Visage rond, une voix de basse. L’Ange s’éclipse. « Alors… et… vous êtes à Fort-Dauphin depuis longtemps ? – Une heure et demie. – Ah… c’est bien… » Le chef de région jette un regard vers le comptoir en contreplaqué. Une femme vient prendre les commandes. Le haut fonctionnaire s’enfonce dans le canapé. Sa chemise blanche amplifie la lumière. Un ventilateur tourne au plafond. « … un affrontement direct avec Remenabila ? Non je ne pense pas. Tout le monde sait qu’il y a aujourd’hui des centaines de militaires du côté d’Esira. Remenabila le sait aussi. Je suis quasiment sûr qu’il n’est plus dans son village. Il est certainement déjà parti. » Un jus et un café filtre atterrissent sur la table. « Les Forces spéciales ? Le village de Remenabila, Iabohazo, sera vide quand les militaires seront là-bas, un point c’est tout. » Le chef de région saisit le verre de jus. « Oui, la situation devient particulièrement inquiétante. Il y a toujours eu des dahalo dans la région. Mais là, le phénomène de bandes armées a pris de l’ampleur depuis le début de l’année, vers le mois de février. À partir de là, il m’a été rapporté que des voleurs de bétail descendaient par centaines sur les villages. De véritables razzias. On dit qu’ils sont armés de kalachnikovs. Mais moi, la plupart des blessés que j’ai vus portaient des marques de fusil de chasse. » Ses yeux regardent ailleurs. « Tout le monde s’accorde à dire que ces bandes sont apparues avec la décision du Gouvernement de rétablir la vente de zébus sur pied. Avant, on abattait les zébus et on ne commercialisait que la viande. Maintenant, le Gouvernement a changé de façon de 22


voir. On permet aux gens d’acheter des zébus sur pied et de les vendre à l’extérieur. À l’étranger. Est-ce que c’est lié ? Je ne sais pas. Il faudrait creuser un peu. » Guillaume Venance Randriatefiarison prend le temps de se lever. « Vous voyez, je n’ai rien à cacher. » Il s’en va. L’Ange reparaît. « Alors, ça a été ? » Je sors mon téléphone, vérifie un e-mail reçu quelques jours plus tôt. La déclaration du premier ministre Omer Beriziky, de retour d’Esira, à l’aéroport d’Ivato (Antananarivo), le 17 juin 2012 : « Les coupables, exécutants et commanditaires confondus, devront être sévèrement punis. Concernant les trafics de bovidés, l’enquête suit son cours pour démanteler le réseau et identifier les responsables à tous les niveaux. Une des premières actions du Gouvernement sera d’interdire provisoirement les exportations de zébus. » À vérifier. Coup de téléphone à la ministre de l’Élevage. Elle décroche. Je prends des notes. L’interdiction a bien été prononcée*. Avant ça, en début d’année, un seul opérateur a pu remplir les conditions nécessaires pour pouvoir procéder à une exportation. L’homme, un Malgache d’origine indienne, a pu exporter 500 zébus sur pied à destination des Comores. Toujours selon la ministre de l’Élevage, un zébu castré d’un poids d’environ 250 kg peut valoir jusqu’à 1 000 000 d’ariary, soit environ 360 euros**. Multiplié par 500, la cargaison valait 180 000 euros environs. Antananarivo, *

Au moment où ce livre part sous presse, l’interdiction est toujours en cours. Le lien entre le phénomène dahalo et les exportations de zébus n’a pas été établi, puisque malgré l’interdiction des exportations les attaques se poursuivent, toujours selon la ministre de l’Élevage. Mais rien ne prouve que des exportations n’ont pas lieu clandestinement. ** Les prix des zébus castrés varient entre 200 euros et 400 euros. Tout dépend du poids, de la provenance et du nombre de têtes achetées dans un lot.

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la capitale, à elle seule, consomme 700 zébus par jour. Je raccroche. Une rue au goudron défoncé. Un taxi passe de temps en temps. Voitures françaises des années 1980. Des étals en bois servent du jus, ou du rhum blanc sucré, ou des tomates, ou des beignets. Quelques habitants dépassent la Bank of Africa aux stores fermés. Les hommes portent des chemises blanches et des pantalons beiges ou noirs. Les femmes, des robes vertes ou bleues ou roses, avec des rubans. La rue longe la mer. Il est midi environ, c’est dimanche. « On va aller voir la femme qui s’occupe des réfugiés, ceux qui ont fui les dahalo ». L’Ange prend un passage sur la gauche. Derrière la végétation, une case. Des femmes dans la cour se lavent les cheveux dans une bassine. Leurs corps sont drapés dans des tissus colorés noués au-dessus des seins. La plupart portent des tresses. De l’eau coule sur leurs épaules. L’une d’elles aperçoit l’Ange. Elle rentre dans la case. En ressort avec une autre femme. Pantalon, chemise, lunettes. L’Ange discute avec elle, puis repart. Il reprend la rue qui longe la mer, déserte. L’air est immobile. « Il fait chaud hein ? ha ha ! – Et ? – Et… euh… oui… en fait, c’est elle, la femme qui s’occupe des réfugiés, mais là, elle prie, parce qu’elle croit en Dieu, alors elle a dit de repasser vers 17 heures. » La rue monte de plus en plus sec. Elle s’enroule vers la droite. « Le problème, c’est que les réfugiés sont partis, alors je ne sais pas si on va y aller, hein ? On verra. » La rue, à plat, surplombe désormais la mer. Au fond de la baie, des vagues, du sable, des rochers. « Ah bon, tu as lu ce livre* ? Mais il faut se méfier ! Certains Antandroy veulent réécrire l’histoire. *

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Il s’agit du Boke arofototse, le livre (boke) qui protège les racines culturelles (arofototse). Peut se traduire aussi par : qui fait


– Euh… C’est-à-dire ? – C’est-à-dire que je descends d’une famille royale Antandroy, je connais l’histoire du coin, hein ! » L’ethnie Antandroy. Des éleveurs de zébus de l’extrême Sud de Madagascar, habitants des plateaux arides, des semi-déserts et des savanes. Réputés chasseurs, voleurs, violents, bons vivants, danseurs, arnaqueurs et dahalo. Leur nom vient du mot Androy, épines : « ceux qui viennent de là où poussent les épines ». La région Androy, dont Fort-Dauphin est la porte d’entrée est. Un port tropical. Une baie humide. Certaines rues sont des trouées de cailloux mélangés à du sable. Dans ces rues, des maisons en bois et des palmiers. Un homme traverse l’une d’elles. Il est seul. Il porte une chemise orange. Il sait que l’île de la Réunion n’est pas très loin et que ses ancêtres sont partis la peupler sur une idée des Français il y a longtemps. Ou il ne le sait pas. Le nom de sa ville, Fort-Dauphin, a été donné par ces mêmes Français qui ne savaient pas encore que Louis XIV était devenu roi. Son nom en malgache est Tolagnaro, « l’endroit de rêve ». Face à cet homme, la montagne Saint-Louis domine la ville. Verte. Brumeuse. « La prison, c’est ici. » L’Ange a tourné à droite. « Prison en malgache  ? Trano mainty  : maison noire ». Le soleil plane au-dessus du bâtiment. Le mur est en contre-jour. Sombre. Longe la rue sur une centaine de mètres. Un empilement de pierres marron assez bas. Une file de gens patiente le long de l’enceinte. À leurs pieds, des paniers remplis de nourriture. Ils discutent. Attendent de pouvoir rencontrer un membre de leur famille emprisonné et lui donner de quoi rendre son quotidien plus agréable. La rue est jonchée de copeaux de bois. Les premiers rangs signent un cahier posé sur une table. Une femme connaître (tse) la vie (arofo) juste (to) des ancêtres. Livre bilingue en dialecte Antandroy et français, publié début 2012 par l’association Arofototse, pour mettre par écrit les traditions orales, l’histoire et la culture du peuple Antandroy.

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habillée en gendarme leur tend un stylo. Derrière elle, une porte sur laquelle les horaires d’ouverture sont inscrits à la peinture blanche. À moitié effacés par le vent. Le long du mur d’enceinte, le murmure des conversations est presque joyeux. La porte de la prison s’ouvre. En sort un homme, habillé dans le même costume que la gendarme. L’Ange s’approche, discute avec lui. La conversation a lieu à voix basse. L’Ange se retourne. « C’est bon, il va te parler ». L’homme se rapproche, puis s’arrête. Il est jeune. De taille moyenne. Sa chemise à manches courtes bleu ciel colle à ses bras musclés et secs. Demi-sourire, regard fixe. Un sous-chef. « Il y a 413 prisonniers ici, dont 11 femmes. Oui, il y a beaucoup de dahalo. Non, ça n’est pas possible d’en voir un. – Beaucoup ? – Beaucoup, oui. – Combien ? – Beaucoup. – Merci. – Mmh. » Le sous-chef repart. Serre la main de l’Ange sans s’attarder. Disparaît par la porte. À quelques mètres en retrait de la file, il y a une bâche en plastique tendue au-dessus de deux bancs. Quelques hommes sont assis et discutent. L’Ange parle à voix haute. Puis raccroche l’un de ses trois téléphones portables. « Le renseignement militaire vient de confirmer le nom d’un colonel qui fournirait des armes à Remenabila. » Des relations bien placées. En même temps on peut s’y attendre, chez un conseiller du premier ministre. Il se remet à marcher. La rue longe à nouveau la mer.

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« C’est un colonel du peloton Z de l’académie militaire d’Antsirabe*. Avant, il lui louait les armes. Maintenant, il les lui vend. Sa femme a une friperie. Il fait transiter les armes par sa boutique. Ici, la monnaie, c’est le zébu. Par exemple, un zébu pour une journée de location d’un kalachnikov. Les autres gradés ne le dénoncent pas parce qu’il n’aurait pas le profil du susp… ah ! Magnifique ! » L’Ange s’arrête devant une maison en bois rouge. Au-dessus de la porte, des lettres peintes à la main indiquent : Chez Pierrette. « Un des meilleurs restaurants de la ville ! » Sur la terrasse, personne. La porte est ouverte. À l’intérieur, un jeune couple mange dans un coin. Quelques chats se baladent dans la salle. « Ça te va ? » L’Ange saisit une chaise. S’installe à la table au centre de la pièce. Sur la nappe en plastique, du sel, du poivre, et deux verres vides posés à l’envers. La lumière du dehors éclaire le tout. Une serveuse s’approche. Elle dit quelques mots, repart, revient avec un plat sur lequel est posé un poisson cru. Elle présente le poisson à l’Ange, puis repart avec. Une demi-heure passe. La serveuse reparaît. Même plat, même poisson, mais grillé. Elle pose à côté une assiette de sauce tomate, du riz blanc, du piment vert. L’Ange déjeune. Termine le plat de riz. Repose ses couverts, s’essuie la bouche avec une serviette blanche. Il s’allonge sur sa chaise et étale ses jambes sous la table. Cure-dents. Le jeune couple est toujours là. L’homme et la femme se regardent dans les yeux, sans rien dire. L’Ange finit par se lever, remercie la serveuse et sort. Marche environ cinq minutes. Trouve un trottoir à l’ombre. S’assoit par terre, sur le rebord. Personne aux alentours. L’Ange est silencieux. Il semble méditer. *

Troisième ville du pays, sur les hauts plateaux, à 160 kilomètres au sud d’Antananarivo.

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Le bruit de la mer cède la place à de la musique. Qui s’approche, de plus en plus en forte. Envahit la rue. Devient assourdissante. Un rythme tropical. Un pick-up passe, alourdi par deux paires d’enceintes d’un mètre de haut. Sur sa carrosserie, le visage d’un homme, le teint clair, les yeux bridés. Dixit l’affiche, il s’agit de Rija Rasolondraibe, en concert en ville le soir même. Musique « mafana-évangélique », ou gloire à Dieu sur des djembés. Le pick-up s’éloigne. La musique diminue, puis s’éteint. La rue redevient vide. Sur le trottoir face à l’Ange, un camion Berliet d’après-guerre jaune dort près d’un poteau. À côté, un palmier. Un drapeau malgache, blanc, rouge et vert, flotte au-dessus d’une maison sans étage. Avec un toit en tôle rouge marron. « Ici, les toits ne durent jamais plus de quatre ans. » L’Ange s’est réveillé. « À cause de l’humidité qui vient de la mer. Elle les rouille. » Devant lui, un homme âgé marche le long du trottoir. Il aperçoit l’Ange, le salue de loin avant de traverser la rue pour lui serrer la main. Ils discutent cinq minutes, puis l’homme repart. « Tu notes encore ? Mon arrière-arrière-grand-père s’appelait Milazavo. Mi-la-za-vo. On l’a surnommé “le pacificateur”. C’est lui qui a dit à son peuple de ne pas lutter contre les Français. Il voulait éviter un massacre. Son fils – mon grand-père – s’appelait Tsimiulake. Il a été nommé gouverneur de la région. Il y avait une école dans mon village, construite en 1933. Elle était en briques rouges, c’était la première école des environs. Aujourd’hui, elle est en ruines. Il y a une nouvelle école qui a été construite dans les années 1960. Mais l’ancienne est toujours en ruines. À Madagascar, il n’y a pas de culture du bien commun. » Un vieil homme passe à vélo. « Dans ma région, chez les Antandroy, le peuple se divise en différents foko, c’est-à-dire clans, ou tribus. Il y a plusieurs façons de les distinguer les uns des autres. D’abord, les marques sur les oreilles des zébus. 28


Chaque clan a sa manière de les couper. Ensuite, l’endroit où est situé le tombeau des membres du clan. Avant, les nobles étaient enterrés au sommet des montagnes. Mon tombeau est à Vohitsiombe. C’est le plus haut sommet du Sud. Le tombeau des femmes et des enfants est toujours en contrebas de celui des hommes. Les nobles ici ne mangent pas de porc. C’est fady, c’est-à-dire interdit*. Parce que les nobles sont arabes d’origine. Les royaumes sont une forme d’État à Madagascar importée par les Arabes. Avant, il n’y avait que les clans. Le porc est fady dans tous les endroits nobles de Madagascar, y compris dans la capitale ou dans le Nord. » L’Ange parle avec les mains. Sur chaque poignet, il porte un bracelet. L’un en or, l’autre en argent. Ces bracelets sont cylindriques, d’un seul tenant, coupés au milieu avec un léger espace. Comme des torques celtes mais portés aux poignets. Les vangovango. La petite histoire dit qu’ils étaient à l’origine en cire, puis en vielles pièces d’argent françaises, puis en argent tout court. Très peu en or. Dans la culture malgache, l’argent est plus précieux parce qu’il a une valeur spirituelle. Il paraît que le poids de ces bracelets rend les coups de machettes plus percutants. Presque tous les Antandroy en portent. Surtout en brousse. Aujourd’hui, c’est surtout une marque de richesse. La seule, d’ailleurs, avec les zébus. « Il y a deux raisons à la mauvaise réputation des Antandroy à Madagascar. D’abord, c’est un peuple qui a du retard en matière d’éducation. Ici, les Français ont d’abord construit la prison, avant les écoles. Ensuite, c’est un peuple robuste, qui ne se soumet jamais. C’est un réservoir de main-d’œuvre. Les gens du Sud travaillaient dans les sucreries du Nord. Ils s’occupent du travail manuel car il y a peu d’intellectuels parmi eux. Il y a beaucoup de voleurs aussi qui sont Antandroy. À *

Le mot malgache fady est souvent traduit par « tabou ». Il s’agit en réalité d’un interdit imposé par un ancêtre reconnu à sa descendance. Les fady peuvent s’étendre à un village, à une ville, voire à une ethnie entière.

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cause de leur force physique. Les Antandroy sont un peuple à part. C’est un peu les Juifs de Madagascar. » L’Ange se relève. S’étire. Et il reprend sa marche. Vers un but que lui seul semble connaître. Il dépasse la Maison de défense des droits des justiciables – Trano aro zo – financée par l’État et le Programme des Nations unies pour le développement. Puis l’hôpital Philibert Tsiranana, le premier président de Madagascar après l’Indépendance. Qui finira par transmettre le pouvoir à l’armée après plusieurs mois de manifestations étudiantes et de rébellions paysannes. Ces dernières, dans le Sud, justement. Réprimées avec violence. « Dans la région, nous avons cette expression : “manger dans la soupière”. La tradition veut que l’on offre à manger aux gens qui en ont besoin dans des casseroles en fonte fermées par un couvercle, les soupières. Comme la soupière est fermée, on ne voit pas ce qu’il y a dedans et ça ne provoque pas de sentiment de honte chez ceux qui reçoivent la nourriture. Ici, c’est comme ça que les gendarmes corrompus viennent récupérer leur argent. Remenabila était connu pour ne pas tuer les gendarmes. Lui, il vient d’une région qui est plus au nord. Il volait les autres clans, au sud de sa région, chez les Antandroy. Mais des gens avec lui ont commencé à tuer des gendarmes. Et il a changé… » L’Ange préfère marcher à l’ombre. « Chez les Antandroy, il n’y a pas de famadihana. On ne déterre pas les morts pour changer leur linceul, nettoyer leurs os, les embrasser et faire la fête avec eux, comme ça se fait dans le reste de Madagascar. Ici, quand quelqu’un meurt, on le laisse chez lui, dans un cercueil en forme de pirogue, parfois pendant plusieurs mois. Il y a une explication économique à cela. Souvent, les Antandroy partent justement travailler dans le Nord pour revenir avec la somme nécessaire à l’achat de zébus pour l’enterrement. Avant, le corps était embaumé. Puis on brûle la maison du défunt, en sacrifiant le maximum de zébus pour le maximum 30


d’invités à la cérémonie. Plus un homme possède de zébus, plus il a du prestige, et plus il sera enterré avec honneur. Plus un homme possède de zébus, plus son tombeau sera grand. » En fait, l’Ange se promène. « Il n’y a pas de notion d’héritage chez les Antandroy. Chaque génération se doit de faire sa propre richesse. Il y a une concurrence sévère entre frères, horizontale. Mais il n’y a jamais de concurrence avec la génération du dessus, puisque tant que le père est en vie, ses enfants travaillent pour lui. Pour nous, le baromètre de la richesse, c’est le nombre de zébus qu’on possède. » Retour dans la chambre d’hôtel. Murs blancs. Moustiquaire. Multiprise pleine de poussière. Téléphone en charge. Volets fermés. L’ampoule diffuse une lumière vert fluo. Sommeil. Des coups sur la porte. Réveil. La nuit. « On sort, hein ! Il y a la fête, dehors ! » La porte fermée n’étouffe pas la voix de l’Ange. Je débranche le téléphone. Triple tour de clé. Quinze minutes de marche, dans le noir. Quelques phares, des voitures qui passent. Hiver austral. L’air est encore chaud. La plupart des gens convergent vers l’hôtel de ville, en tee-shirt. Lampe de poche ou téléphone portable pour éclairer leur chemin. La rue tourne à droite, on tombe sur une foule. Compacte. Des projecteurs rouges et verts balaient la place. Les couleurs de Madagascar. La foule danse. Face à elle, un podium. Des tambours. Des musiciens. Des enceintes, empilées les unes sur les autres. Démesurées. Filles en minishorts. Hommes aux bras nus. Cheveux courts. Ou tresses rastas. Danseurs serrés. Deux types en soutiennent un troisième déjà ivre qui continue d’essayer de draguer une fille. Elle et ses copines éclatent de rire. 31


Un speaker prend le micro. La musique ne s’arrête pas. Il annonce la montée sur scène de Rija Rasolondraibe, l’homme du pick-up. Le chanteur évangélique s’avance, saisit le micro. Le rythme tropical s’accélère. Aucune différence entre sa musique et un tube de boîte de nuit. Le speaker est toujours là. Il crie « Madagasikara ! » La foule répond. Le lendemain, c’est la fête de l’Indépendance. Et ce soir, comme la veille d’ailleurs, et l’avant-veille, et le jour d’avant, c’est le réveillon. Sur les côtés de la place, il y a des tables et des bancs. Rouges et blancs. Les couleurs de la THB, la Three Horses Beer, la bière la plus vendue dans le pays. Sur les tables, des bouteilles, des masikita, ou mini-brochettes de zébu. De la sauce pimentée, de la salade de choux blanc et des achards de mangue au citron. Les bracelets de l’Ange brillent quand il trinque avec un homme musclé à la peau sombre assis en face de lui. Un ancien gendarme. L’homme a des petites crevasses sur le bras gauche. Il n’arrive pas à le replier jusqu’à l’épaule. Quelqu’un vient saluer la table et repart. Puis quelqu’un d’autre, qui repart aussi. L’Ange le regarde partir et demande à l’homme en face de lui : « Et lui, il est de quelle famille ? » L’ancien gendarme assis en face de l’Ange répond quelque chose avant de recommander une tournée que la serveuse apporte une minute plus tard – un délai fulgurant à Madagascar. Elle décapsule la bouteille GM*, incline les verres. La THB mousse beaucoup. Les deux hommes trinquent à nouveau. « Nos deux clans sont liés, déclare l’Ange. Bon, même s’il est de l’ethnie voisine, ces chers Antanosy**. » Ça fait rire le gendarme, aujourd’hui vice-maire de la ville de Fort-Dauphin. Voix forte, il parle avec beaucoup de gestes. Il pose son verre. *

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« Grand modèle ». Antanosy : « ceux du Sud ». Ethnie de la région de FortDauphin.

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« Regarde l’état de la ville : il est catastrophique ! Comment croire que Rio Tinto a fait quoi que ce soit pour les habitants ici ? » L’Ange le regarde en souriant. La table est au bord de la mer qui se confond dans la nuit avec le ciel. Au loin, de l’autre côté de la baie, brillent les lumières de Rio Tinto. Un conglomérat minier anglo-australien qui extrait du cuivre, du fer, de l’or et des sables minéraux sur les cinq continents. En l’occurrence, près de Fort-Dauphin, Rio-Tinto extrait de l’ilménite et du zircon, des minerais destinés à la haute technologie, aux plastiques et aux peintures industrielles. Plus d’un milliard d’euros d’investissements.

Madagascar, dahalo - Bilal Tarabey  

Madagascar, mai 2012. Dans le Grand Sud, les vols de zébus sont de plus en plus nombreux et de plus en plus violents. Des opérations musclée...

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