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LES TRESORS DE L’OXUS

PAR BLACHE Jérôme Et NEY Nicolas


Premiers pas en Asie centrale ou, une ascension du Karl MARX1

« Pic Karl MARX 7 000 m » Un nom perdu dans la carte d’un récit de voyage de la fin des années quarante en Haute-Asie ; l’envie de vivre les charmes d’une expédition légère ; l’appel de l’Orient : voilà ce qui expliqua …

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Ce titre peut sembler obscur... Il est tiré d’un ouvrage écrit en 1856 par un officier britannique suite à son premier voyage en Afrique. Ayant le même grade et ayant eu à vivre la même expérience, c’est tout naturellement que je m’en suis inspiré.


… Notre arrivée matinale ce lundi 5 août à l’aéroport de Douchanbe (mot qui signifie « lundi » en persan) la capitale du Tadjikistan fût à l’image du pays : dépaysante. Les douaniers nous embêtèrent beaucoup moins que je ne le craignais ; c’est à peine s’ils nous firent ouvrir un sac parce qu’ils avaient pris un de nos appareils photos pour un émetteur radio. C’est donc vrai, le pays est en train de s’ouvrir… Le Tadjikistan fait partie de ce que l’on a longtemps appelé le Turkestan russe, qui comprenait également les autres républiques soviétiques d’Asie centrale : Kirghizistan, Ouzbékistan, Kazakhstan et Turkménistan. C’est un pays à part parmi eux déjà parce que les Tadjiks utilisent une langue proche du persan alors que les autres peuplades de cette partie de l’Asie anciennement comprise dans l’URSS parlent des langues de type turc. Oui, un pays vraiment à part... Mais pour moi il n’y avait pas de méprise : le contact fut magique ; le charme opéra tout de suite. Des gens, des paysages et des couleurs nouvelles, une atmosphère dont j’avais longtemps rêvé. J’étais en Orient. A peine sortis de l’aéroport, nous devions commencer la lutte contre l’inflation galopante des prix des taxis. Nous étions concernés comme tous les étrangers. L’hôtel « Vakhsh », rue Ulitsa, nous procura une chambre assez rapidement vu que nous étions arrivés comme des cheveux sur la soupe. C’est un hôtel agréable, assez confortable, situé au centre de la ville, près d’une place avec une fontaine ; idéal pour siroter son thé au frais après avoir fait son change et ses courses dans les rues d’à côté. Il est fréquenté par des occidentaux en attente de départ pour les Pamirs, de touristes russes et de Tadjiks des provinces qui viennent sur la capitale pour régler quelque affaire ; c’est un lieu idéal pour discuter de tel itinéraire ou comparer les beautés respectives de telle ou telle région. C’est une bonne manière de voyager tout en continuant à chercher des transports pour rejoindre les Pamirs après s’être occupé des formalités administratives. Ce séjour obligé nous donna aussi l’occasion de retrouver Olivier, un français parti seul tenter l’approche du camp de base du Pic Ismail Somoni, le plus haut sommet du pays avec 7495 m d’altitude. Malheureusement, la remontée du glacier étant impossible avec des mules et Olivier ne pouvant porter son fardeau, il avait dû renoncer. Devant cela, il fera route avec nous pour tenter les pics Marx et Engels. Quitter Douchanbe pour rejoindre Khorog, capitale de la province autonome du GornoBadakhshan (assez connue sous l’acronyme anglais : GBAO) au cœur des Pamirs est la question fondamentale à régler pour nous. C’est un itinéraire de 650 kilomètres ; la route est bitumée sur à peu près 15 %, le reste du temps c’est une piste qui passe un col à 3252 m d’altitude, le col de Sakirdasht. Plusieurs options existent. Les occidentaux privilégient l’affrètement de 4X4 qui font l’aller dans la journée, en partant très tôt. C’est la solution la plus onéreuse, d’autant que des touristes peu enclins à marchander ont fait monter les prix. Difficile dans ce contexte de négocier. On nous a proposé le voyage à 1070 somoni pour deux personnes, soit plus de 250 €. Des espagnols qui étaient avec nous à l’hôtel ont payé 1050 somoni et ils nous ont dit avoir négocié longtemps. A quatre le prix baisse à 600 somoni mais cela reste largement supérieur à une place en « Marschroutka », le taxi-brousse de l’Asie centrale. C’est un véhicule du type d’une fourgonnette avec 12 places qui remonte les vallées avec le double de personnes à bord. Adultes, enfants et marchandises cohabitent dans une ambiance chaleureuse où l’idée de confort, elle, n’a pas sa place. C’est convivial, très économique (de l’ordre de 100 à 140 somoni soit entre 25 et 35 €) mais éreintant : il faut compter 24 heures (dont 20 de route) pour faire les quelques centaines de kilomètres entre Douchanbe et Khorog. Et il ne faut pas trop compter beaucoup dormir… Il y a comme partout une troisième voie ; ici c’est la voie des airs. La compagnie nationale, Tajik Air, dessert des aéroports de province au départ de Douchanbe. Les vols dépendent beaucoup des conditions météo et de la disponibilité technique des appareils mais pour l’été


2007, il y avait un vol tous les jours. Grâce à l’aide d’une jeune tadjike, nous avons pu nous procurer deux billets pour un vol aller, qui reste le moyen le plus rapide de rejoindre les Pamirs. Cette première manifestation de générosité locale nous est allée droit au cœur. Le vol à lui tout seul, vaudrait le déplacement. L’avion est un Yak 40, appareil doté d’hélices, à bord duquel 15 personnes peuvent monter. L’appareil évolue à basse-altitude et il n’est pas rare de survoler d’à peine quelques centaines de mètres des cols et des sommets. Le pilote survole la frontière d’avec l’Afghanistan en suivant le cours du fleuve Amou-Daria, qui s’appelle ici Pandj (cinq en Persan). C’est un bon moyen de découvrir le pays, où l’on voit les montagnes désertiques, les tâches formées par les neiges éternelles et les glaciers avec, au fond des vallées, quelques villages isolés entourés de champs cultivés. De véritables écrins de verdure au milieu d’un océan de roche et de terre. L’atterrissage donne l’occasion de vivre un beau piqué sur la vallée en aval de Khorog. Une fois débarqué, c’est l’occasion de vivre son premier contrôle de la police qui vérifie que vous avez bien le permis donnant l’accès au Gorno-Badakhshan. L’aéroport est à environ 2 kilomètres de Khorog et vu notre fardeau, nous n’avons pas eu d’état d’âme à prendre un taxi pour rejoindre en ville un bureau qui s’occupe de recenser les logements chez l’habitant. Nous sommes arrivés par cette intermédiaire en milieu de matinée chez Khodjabegim et sa fille Firuza (prénom courant chez les jeunes filles là-bas) qui nous ont reçu chez elles. Pour le même prix qu’à l’hôtel, elle nous a servi de copieux repas avec toutes sortes de spécialités locales et nous avons pu ainsi continuer à faire connaissance avec des habitants. Nous avons profité de la journée pour nous reposer et compléter notre ravitaillement, notamment le carburant. Le vendredi 10, nous nous sommes levés tôt pour réaliser la seule démarche administrative à faire sur Khorog, un enregistrement obligatoire pour tout étranger arrivant dans le GBAO. La procédure est d’une simplicité soviétique : il faut aller dans une banque et remplir un formulaire en tadjik (l’écriture est en cyrillique) qui reprend en fait votre identité et les données de votre passeport. Il faut payer dans cette banque en dollars ( ?) et en somoni. Pour nous c’était 15 $ et 20 somoni. La banque vous délivre un reçu et il faut aller au poste de police, tout proche, pour que celle-ci vous enregistre et vous remette un reçu. Il faut penser à avoir une photo d’identité et une photocopie du passeport. L’agent prend ces éléments et pour nous, il nous demanda de repasser dans l’après-midi. Il y avait ce matin-là trois polonais qui partaient sur Ishkachim et ayant, apparemment, un bon feeling avec un intermédiaire local, il reçurent leur récépissé le matin même en quelques dizaines de minutes moyennant un petit « quelque chose »… Pour ce qui est de nous, nous sommes revenus dans l’après-midi, une bonne heure en avance. Nous n’avons pas attendu longtemps car finalement le policier que nous avions vu le matin nous aperçu et nous fit chercher. Cela se passa pour le mieux et les deux policiers qui s’occupaient de notre cas étaient même plutôt avenant. Ceci fait, nous n’avions plus qu’à attendre le lendemain matin tôt pour trouver un moyen de rallier le dernier village que nous devons rejoindre, Jawshangoz dans la vallée de la rivière Shakhdara à un peu plus de 70 kilomètres de Khorog. Le samedi 11 août, Nicolas et moi nous sommes rendus assez tôt au bazar, où se trouve la gare routière. Nous y avons retrouvé comme convenu Olivier, certainement le seul alpiniste français qui baroudait en solo dans la région et qui nous rejoint pour tenter le Marx. Nous commençons à chercher un chauffeur ; certains viennent nous voir directement. A priori pas grand monde ne semble intéressé. Finalement, nous trouvons un chauffeur et le policier qui s’occupe de gérer ce pandémonium, pour ne pas dire ce bazar, se mêle à la négociation.


Nous convenons le trajet pour 200 somoni pour trois ; le policier en uniforme, qui s’appelle Kolia décide de venir avec nous sans que nous sachions au départ pourquoi. Les sacs embarqués dans la Marschrutka, où nous sommes heureusement que sept, nous partons. Il y a entre autre parmi nous, à côté du chauffeur, un jeune adolescent préposé à l’alimentation en eau du radiateur : il doit mettre de l’eau dans un tuyau relié au radiateur. C’est là une des caractéristiques que possèdent nombre des véhicules chargés d’affronter les pistes montagneuses de ce pays. La remontée de la vallée de la Shakhdara en aval du chef lieu du district, Khostqala, est déjà pour nous un soulagement. Jamais nous n’avons été si proche du but. Les montagnes prennent de la hauteur et nous sentons que le début de l’ascension est proche. Arrivés à Khostqala, à environ la moitié du parcours le chauffeur décide d’une pause. Il est relativement tôt, à peine 10 heures et notre petit groupe se retrouve dans une des nombreuses « tchay khana », littéralement maison de thé, ou nous prenons notre repas. On nous sert d’abord un bouillon aux oignons, le pain « nan » est du jour et il est délicieux. Il y a du « Kéfir », sorte de yaourt liquide assez acide et le thé, qui n’est servi qu’à la fin. Pendant ce repas reposant, nous faisons connaissance avec les uns et les autres, dans un sabir de russe et de persan. Alors que nous prenions ainsi du bon temps, nous ne nous doutions pas que notre sort allait se jouer peu après. Ignorant tout repos, la machine bureaucratique nous rattrapait. En partant pour rejoindre notre moyen de locomotion, nous croisons deux jeunes hommes que nous saluons et qui se révèlent être des policiers. Ils nous conduisent aussitôt au poste local, vieux bâtiment datant probablement de l’ère soviétique. Là le contrôle de nos passeports et visas, sous l’autorité de celui qui doit être le commissaire de police local, commence aussitôt. Sur les permis GBAO de Nicolas et le mien n’est pas clairement inscrit le nom du district où nous sommes, Khostqala. Ils considèrent donc que nous sommes en infraction et que nous devons rentrer à Khorog. Ils inscrivent nos noms dans leur registre, un cahier d’écolier. Pendant un court instant, je suis convaincu que c’en est fini de notre expédition. Une discussion s’engage entre les policiers et Kolia, le policier toujours en uniforme qui nous accompagne depuis Khorog. Nous n’arrivons pas à suivre ce qu’ils disent et nous ne sommes pas du tout rassurés. Finalement, ils nous laissent repartir vers notre voiture, mais nous ne savons rien de notre avenir proche ou lointain. Va t-on continuer en remontant la vallée ou devrons nous redescendre ? C’est Kolia qui a la réponse à nos interrogations. Nous pourrons continuer mais il va devoir intervenir pour nous éviter une grosse amende si nous sommes contrôlés une nouvelle fois. Il veut pour cela 50 somoni par personne. En clair, nous devons payer un Bakchich. Le premier. La somme ne m’apparaît pas comme élevée et je suis tout heureux lorsque nous repartons de m’en tirer finalement pour si peu. En tout cas pas de doute, c’est l’Orient… Nous continuons donc à suivre la Shakhdara, qui coule en contrebas de la route, une piste caillouteuse comme en trouve tant dans les Alpes. Quelques pauses nécessaires pour remplir le radiateur du véhicule d’eau ou pour prendre une collation chez l’habitant nous permettent d’apprécier le paysage qui nous attend plus loin. Nous nous arrêtons à un hameau où Kolia part et revient après avoir abandonné son uniforme. Il amène ses parents qu’il nous présente. Ainsi s’explique le fait qu’il soit venu avec nous. Il est originaire de la vallée mais n’est jamais allé, c’est lui qui le prétend, au village que nous devons rejoindre. C’est peut être vrai car l’existence que les gens mènent ici est semblable à celle des habitants des Alpes françaises au début du siècle dernier et comme eux, ils regardent leur salut vers le bas, en direction des villes, de la civilisation et pas vers les montagnes qui les dominent.


C’est peu avant d’arriver au dernier village que nous apercevons, pour la première fois, les deux sommets que nous convoitons, les Pics Marx et Engels. Parés de nuages, ils se distinguent largement au-dessus des crêtes environnantes. Nous devons traverser la rivière pour commencer l’approche et un pont s’avère nécessaire compte tenu du débit. Nous allons d’abord à un village, Jawshangoz, où nous sommes reçus dans une maison Pamiri typique, avec ses tapis innombrables et son unique fenêtre donnant sur le toit. Thé, pain et kéfir sont servis pour le goûter. En fait de village, Jawshangoz est un hameau de moins de dix grandes maisons carrées aux murs blancs étincelants. Nos hôtes nous disent que le pont est après l’école sur la route d’un autre village, Bartchid, perché à environ 3400 m d’altitude. Trompés par le manque de précision et il faut le dire, l’inexactitude de la carte, c’est en réalité ce village qu’il nous fallait rallier. C’est ce que nous faisons donc. Le chauffeur nous amène à la première maison où nous serons hébergés le soir-même par une famille. Nous passâmes ainsi à Bartchid notre première nuit au cœur des solitudes des Pamirs. Le lendemain, dimanche 12 août, nous chargeons les deux mules louées au villageois qui nous a hébergés et nous entamons l’approche du Karl Marx. Les mules sont conduites par deux jeunes bergers dont les facéties seront sans fin jusqu’au camp de base. Nous suivons un chemin tracé par les bergers des environs qui remontent en direction du sud la vallée qui conduit au cirque glaciaire entre les deux sommets. La traversée épique de la rivière coulant du glacier fût plutôt délicate : nous aurions vraiment dû traverser à l’endroit où les jeunes bergers ont traversé. Nous établissons le camp avant les moraines du glacier. Ma joie est à son comble car en plus de l’impression d’être hors de portée des autorités tatillonnes, j’ai la satisfaction de pouvoir établir le camp à un endroit convenu de nous seuls et pas par on ne sait quelle agence ou par quelle expédition précédente... Le camp de base établi, la vue était de tout premier ordre sur nos objectifs. La seule carte que nous avions était celle au 1/200 000 des Pamirs et nous n’avions trouvé aucune info sur les ascensions précédentes. Autrement dit, il nous fallait faire quelques reconnaissances, pour trouver un itinéraire. C’était de toute façon bienvenue pour s’acclimater. C’était surtout aussi l’ambiance que je voulais absolument vivre à l’occasion de cette expédition. Une ascension assez difficile, dans un pays lointain, sur un sommet oublié de tous. Nous avons donc mené des déplacements sur les crêtes dominant le camp de base, entre 4500 et 5000 m d’altitude, et sur le glacier du Marx pendant les deux premiers jours. Une conclusion se tira vite de ces sorties : la rampe de neige donnant accès au sommet de l’Engels était particulièrement exposée aux séracs. Etant donné qu’il était possible de rejoindre les pentes supérieures du Marx après avoir passé un glacier raide mais moins exposé, nous avons décidé de faire une tentative sur le Marx pour assurer au moins l’un des deux sommets. Compte tenu du temps que nous avions, il nous fallait être le 26 août à Dushanbe pour le retour, et surtout au vu de notre ravitaillement, il ne fallait pas compter tenter l’Engels à l’issue. Le mercredi 15 août nous remontons donc le glacier pour installer un camp 1 établi peu avant une gorge glaciaire raide. Le lendemain Olivier et moi remontons ce parcours pour nous assurer qu’il est possible de passer pour installer un camp 2 à partir duquel nous donnerons l’assaut. Nous tirons trois longueurs dans de la glace à la pente procurant une ascension agréable, hormis la première longueur à 70° pour prendre pied sur le glacier. Olivier installe dès la montée les lunules sur lesquelles nous poseront les rappels pour descendre. Notre reconnaissance s’avère fructueuse. Outre que nous voyons la partie supérieure de l’ascension, nous trouvons une zone propice pour le camp 2, exposée sud-ouest, où de l’eau


est disponible car le soleil y lézarde tard l’après-midi. Le glacier à cet endroit est peu raide mais est très crevassé. La descente se fait sous le regard de quelques séracs bien menaçant alors que le soleil est déjà haut dans le ciel ; nous redoublons de vigilance avant de nous lancer dans les rappels. Au camp 1 nous retrouvons Nicolas qui s’est reposé et va un peu mieux. Cela fait déjà quatre jours qu’il est malade et il a besoin de récupérer s’il veut pouvoir faire une tentative. Nous profitons de l’après-midi pour tenir un conseil de guerre. Nous avons convenu avec nos muletiers qu’ils nous rejoignent au camp de base le matin du mercredi 22 août. Il est clair qu’il nous faudra toute la journée du lundi 21 pour redescendre du camp 2 au camp de base. En conséquence, nous décidons de monter le vendredi 17 avec deux jours de vivre pour faire une tentative le samedi 18 ou le dimanche 19. Nous partons donc tôt le matin pour trouver en bonnes conditions le parcours réalisé la veille. La différence se fait sentir dès le début dans le couloir d’éboulis que nous devons prendre pour aller à l’attaque du glacier ; nos sacs nous pèsent et nous font diablement souffler. Heureusement sur la partie technique, nous savons où passer et nous retrouvons vite les relais installés hier, qui sont faits des lunules prises dans les glaces. Le souffle court nous atteignons le camp 2, qui doit être situé entre 4900 et 5200 m d’altitude. Nous sommes partis à l’ancienne, sans assistance, sur un sommet en marge et suivant notre logique jusqu’au bout, nous n’avons pas pris d’altimètre ; impossible de connaître l’altitude avec précision. En tout cas le sommet culminant à 6723 m, cela fera un beau dénivelé pour le lendemain. Nous profitons donc des chauds rayons de l’après-midi pour reposer nos corps mis à rude épreuve depuis quelques jours entre l’acclimatation et les portages. Il y a là de rare reste de camps qui ont dû être installé ici à l’époque où le sommet devait être un classique du pays des soviets. Un semblant de plate-forme dans les rochers où nous installâmes notre tente et des boîtes de conserves qui traînaient là depuis au moins 15 ans, voilà tout ce qui restait des expéditions passées. Celles-ci ne suivaient pas l’itinéraire que nous avons pris mais remontaient une vallée parallèle à la notre qui permet d’éviter la partie glaciaire raide entre les camps 1 et 2. Pour ce qui est du temps, il était au grand beau avec un ciel bleu, sans un nuage. Le samedi matin, c’était toujours le même temps qui dominait lorsque nous nous sommes levés à trois heures du matin pour prendre le thé. Le ciel de l’Asie centrale resplendissait de ses milliers d’étoiles ; c’était le signal du départ. Nicolas lui, n’allait pas mieux et n’arrivait pas à s’alimenter. C’est la mort dans l’âme qu’il dû voir le faisceau de nos lampes disparaître petit à petit dans les ténèbres glacées des Pamirs. Après une courte montée faiblement inclinée déjà connue de nous et serpentant entre les crevasses, nous arrivons à la seule difficulté de la partie supérieure, des pentes de neiges raides où il faut louvoyer entre des séracs qui nous dominent de leur masse. La dernière crevasse passée, nous rejoignons une pente de neige qui nous mènent à un col où nous faisons une pause salvatrice et où nous laissons un brin de corde et des broches. De ce col, la vue est déjà saisissante sur une bonne partie du Pamir Tadjik semblable à un désert. Nous pouvons voir aussi l’arête sommitale du Marx, dont l’accès est commandé par des pentes de neiges raides. Nous attaquons donc ces pentes d’environ 50° d’inclinaison. Après moins d’une heure de piolet traction, nous nous rétablissons sur l’arête. Nous la suivons tantôt dans la neige, tantôt dans les rochers. Je profite de la vue tout en essayant de respirer le plus profondément possible. Le corridor du Wakhan et la chaîne de l’Hindou-Kouch que nous avons à notre droite me hantent depuis des mois et c’est pour moi déjà une large victoire que de les admirer pour la première fois. Le sommet se rapproche mais le temps passe vite. Arrivés à une certaine hauteur, la neige devient plus profonde et ne nous porte plus ; nous devons faire la trace et cela devient vite un tourment. Nous nous relayons, essayons de passer sur le versant sud mais rien n’y fait, notre progression n’est plus que l’ombre d’elle-même.


Vers 13 heures il faut se rendre à l’évidence, nous n’y arriverons pas. Le sommet pourtant n’est pas loin. Tout au plus deux cents mètres de distance. Alors que nous sommes vers 6600 m, nous renonçons, vaincu certainement par le manque d’acclimatation et la fatigue amplifiée par le fait que nous brassons depuis deux heures. Je fais quelques photos rapidement et nous basculons dans la descente. Nous rejoignons le camp 2 en fin d’après-midi, après avoir laissé le soleil quitter les pentes que nous devons traverser au-dessus du camp. Nicolas nous a aperçus sur l’antécime. Je reste amer le soir en rentrant ; nous étions si près. Nous faisons un rapide contrôle de nos réserves de nourriture. Elles sont insuffisantes compte tenu que nous n’avions prévu qu’une tentative le samedi ou le dimanche pour redescendre le lundi avec le sommet en poche. Mais après en avoir discuté, nous tombons d’accord pour faire une tentative en décalant la descente d’une journée, au mardi matin. Il faudra se contenter le lundi soir après notre deuxième tentative d’un potage. Nous décidons de nous rationner que partiellement le dimanche, pour récupérer et être en forme pour le lendemain. Généreusement, nous nous accordons deux repas légers dans la journée. L’attente au camp se passe en admirant le paysage et en remplissant notre journal de marche. Ce matin du 20 août, nous avions prévu de partir plus tôt. Le temps lui semble être d’un autre avis. Il semble indécis quant à ce qu’il va donner. Le ciel est obscurci et les étoiles sont masquées par endroit. Nous attendons dans la tente. Je me suis déjà fait une raison lorsque Olivier sort et m’appelle : on devrait pouvoir passer à travers. En un éclair je suis dehors et je pars m’équiper. Nous partons sur nos traces de l’avant-veille. Nous allons bien sûr plus vite et le temps, au fur et à mesure que le jour se lève, semble s’être décidé à nous octroyer un droit de passage. De ce côté toutefois car au-dessus du Wakhan et de l’Afghanistan, c’est complètement bouché et du grésil nous parvient de temps à autre. La ligne de crête dont fait partie l’arête ouest du Marx est un véritable partage entre beau temps et mauvais. Cela nous donne une impression de surnaturel, avec ces intempéries qui semblent s’arrêter pour nous laisser monter. Nous avons vraiment l’impression que la nature s’est prise comme l’administration de l’habitude de fournir des laissez-passer ; espérons qu’ici il n’y aura pas à payer en retour... Nous sommes en milieu de matinée assez haut pour avoir une vue unique sur les grands sommets du centre du Tadjikistan ; Pic Communisme et Révolution se dressent devant nous au milieu des terres désertiques de l'Asie centrale. Nous arrivons bientôt à la hauteur atteinte lors de la première tentative. La trace à peine visible vieille de deux jours dépassée, la confiance s’installe. Le promontoire rocheux du sommet est devant nous, tellement proche. Le temps semble figé et comment ne le serait-il pas, nous avançons si lentement. Nous le contournons par le côté. L’Engels est assailli lui aussi par des nuages venant du sud, nuages qui se dispersent aussitôt après l’avoir atteint. Les derniers pas parachèvent notre ascension et une poignée de main conclue la montée : nous sommes à 6723 m d’altitude, sur le pic Karl Marx. Le sommet à nos pieds, nous sommes seuls au monde pour voler quelques instants de pur contentement à l’éternité de cette cime oubliée. Nous restons un petit moment, assis dans la neige à récupérer notre souffle, en admirant ce paysage si longtemps convoité. Une fois rassasiés de ce spectacle, nous commençons la descente. La fatigue se fait discrète, comme paralysée par l’exaltation d’avoir réussi. Et c’est heureux bien qu’affamé que nous franchissons toutes les étapes de la descente. Le sommet en poche, nous restons le soir au camp 2. Arrivés en fin d'après-midi nous ne préférons pas affronter les rappels pour rejoindre le camp 1. Nous en sommes réduits à une malheureuse soupe chinoise et un bouillon pour trois. Le lendemain nous partons tôt, autant pressé par la faim de retrouver les victuailles laissées au camp 1 que par la perspective de trouver les lunules bien gelées. Les rappels se passent pour


le mieux et seul l'écho des pierres tombant de la face nord du Marx nous rappellent les dangers qui nous entourent. Arrivés au camp 1, un rapide remontant pris, nous démontons et partons pour le camp de base. Nos muletiers doivent nous y retrouver le lendemain. La descente me paraît longue et seul ce paysage dont je sais déjà que je ne l'admirerai probablement jamais plus me permet de trouver un enchantement à notre marche. Nous nous préparons le mercredi 22 août au matin pour notre départ. Je croise ce matin-là un berger tadjik, avec qui j'échange quelques banalités et qui m'offre un fromage qu'il fabrique dans son estive. Nous avons décidé de laisser jusqu'à 12 heures à nos muletiers pour nous rejoindre avant que nous commencions à descendre par nos propres moyens. Ne venant pas, nous en sommes réduits à commencer la descente. Auparavant, nous faisons d'ultimes photos au camp de base et c'est alors que le berger que j'ai croisé le matin nous rejoint. Il s'appelle Abdul-Hakim et il nous suit alors que nous attaquons le chemin lourdement chargé du matériel restant. Il nous propose de prendre un de nos sacs mais nous repoussons son offre généreuse. En discutant avec lui, il propose de nous fournir une mule jusqu'au dernier village, Bartchid, que nous avons quitté il y a plus de dix jours. Alors que nous arrivons à sa demeure, il en profite pour nous inviter à prendre le thé. Ce n'est pas la civilisation que nous retrouvons dans sa maison alors que nous sommes affamés, mais, bien mieux que cela, l'immémoriale tradition d'accueil du voyageur. Nous partageons avec lui l'habituel repas savouré dans ces montagnes, l'inimitable pain accompagné de crème et de thé sucré. Nous touchons là vraiment ce que nous sommes venus chercher dans cette partie isolée du Pamir tadjik ; le contentement et la satisfaction que je ressens à ce moment-là sont finalement autant dû à ces instants passés en compagnie de ces gens à la vie laborieuse qu'à la réussite du sommet. L'exaltation de la performance sportive est présente mais elle seule n'aurait pas suffi à donner à notre équipée la saveur que nous lui trouvons. Après avoir chargé la mule qu'il nous fourni, nous amorçons l'ultime étape qui doit nous ramener à Bartchid et au-delà, aux réalités de l'Orient. Nous descendons, laissant traîner notre regard sur les pentes sommitales du Karl Marx, qui disparaît peu à peu. Un gypaète barbu décrit des orbes devant lui, comme pour nous signifier en guise de dernier salut que c'est fini. Nous arrivons de nuit au village et nous sommes les hôtes d'Abdul-Hakim. Il nous dit qu'il devrait être possible de trouver une voiture le lendemain. Effectivement, nous en trouvons une au village de Jawshangoz. Son propriétaire va se rendre dans un établissement de bain, sur la Pamir Higway et doit pour cela remonter toute la vallée de la Shakhdara pour passer un col à plus de 4000 m d'altitude. Nous sommes contents de pouvoir faire la route avec lui car ainsi cela nous permet de découvrir toute cette vallée. Après un dernier thé dans une famille qui nous l'avait déjà offert à l'aller, nous partons. Abdul-Hakim lui est loin, rapidement parti vaquer à ses occupations, après que nous l’ayons chaleureusement salué. La route que nous suivons pour rejoindre l'autoroute du Pamir est à l'avenant de la majorité des routes au Tadjikistan, il s'agit ni plus ni moins que d'une piste de cailloux traversant les quelques alpages du Pamir. Cette route serpente au milieu d’une myriade de bouquets d’armoise à l’odeur de génépi ; une vision de paradis pour les cueilleurs que nous sommes. Tant bien que mal, notre chauffeur nous amène à bon port, après s'être arrêté plusieurs fois pour refroidir sa machine, une Uaz (un 4X4 vert d’origine russe) à l’aide de l’eau des torrents ou même de boue, directement appliquée sur les parties sensibles du moteur... C’est vraiment du rustique.


Notre descendons, au village de Jelondy, où se situent des sources thermales. En nous rendant aux bains, nous croisons une famille qui nous invite chez elle, où elle a une source privée. Nous sommes émerveillés et ne revenons pas d'un tel accueil. Nos hôtes nous laissent nous baigner et à l'issue d'un bain dont nous avons souvent rêvé pendant l'ascension, ils nous servent un repas que nous n'oublierons pas, tant il est arrivé soudainement. Pendant le repas, ils nous posent toutes sortes de questions et nous arrivons tant bien que mal à y répondre. Nous ne pouvons malheureusement rester et nous devons donc prendre congé en début d'après-midi. Il nous faut en effet rejoindre Khorog avant la nuit. Nous réussissons à trouver une Marschrutka avec assez de place et nous entamons rapidement la descente de la vallée de la Gunt, où se trouve la Pamir Higway. Le paysage est remarquable avec partout des pentes désertiques reliant le fond verdoyant des vallées à d'innombrables sommets sans nom. Les vallées du Pamir apparaissent là pour ce quelles sont : de véritables oasis formant la ligne de vie de ces contrées. Nous arrivons à Khorog en début de soirée et nous nous séparons d'Olivier, qui va dans une famille qui l'a hébergé à l'aller tandis que nous allons nous chez une autre. Nos chemins se scindent donc et ce n'est pas sans émotion que nous nous souhaitons mutuellement bonne chance pour le retour en France. Nous retrouvons le toit de Khodjabegim pour la soirée. Malgré notre arrivée tardive et sans crier gare, Khodjabegim va faire tout son possible pour nous restaurer, voyant que nous sommes très fatigué. Il est vrai que nous l’avons quitté il y a treize jours en meilleure forme. Nous les quittons tôt le lendemain matin, vendredi 24 août, pour nous rendre au bazar pour trouver un moyen de transport vers Dushanbe. Khodjabegim nous laisse quelques provisions pour le voyage, qui s'annonce long car nous voulons prendre une Marschrutka. Arrivés au bazar, nous trouvons rapidement, pour 120 somoni (35$) une place chacun dans une Marschrutka, dans laquelle s'entasse déjà une quinzaine de personnes. Le confort est vite oublié mais nous ne sommes pas mécontents car nous trouvons exactement ce que nous cherchions. Après être venu en avion, Nicolas et moi souhaitions vivre comme des Tadjiks cette traversée de 650 kilomètres entre Khorog et Dushanbe. Ce retour fût épuisant mais après coup, après les rencontres que nous avons faîtes, le souper pris le soir dans le caravansérail et les régions parcourues, nous avons compris que c'était une expérience essentielle à vivre et à partager avec les habitants de ce beau pays. Il prend sa place parmi les grands moments de cette expédition aux côtés de notre ascension, des paysages traversés, des rencontres éphémères et du souvenir inaltérable d’une jeune persane, aux yeux de velours et aux cheveux d’ébène.


L’équipe des Marxbrother’s avec Blache Jérôme, Charlandie Olivier et Ney Nicolas - 2007

LES TRESORS DE L'OXUS  

Compte rendu de l'expedition légère, menée dans Les Pamirs au Tadjikistan en août 2007!!

LES TRESORS DE L'OXUS  

Compte rendu de l'expedition légère, menée dans Les Pamirs au Tadjikistan en août 2007!!

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