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Dc Eantta Fê à Mosrc(olr, 20 alandes enquêtes

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vit des liaisons souples fondées sur I'affectif, les rapports de force et l'intelligence. Celles de la fourmi sont maines. L'homme

entièrement chimiques. Elles maintiennent un modèle social répétitif uniforme. n Dans les longs couloirs obscurs bordés d'armoires métalliques, des barbus à pipe et blouse blanche boivent le café. Science mais pas fiction: le Muséum.

Sale odeur

ô ?r epprcnd que la fourmi â Grâ,ffô rur cette terre depuis pluc de

crrtrlltlonr d'annéer, inventé le comrirmc chimique et qu'i! y a troie contr millierdr de lourmir rousae3

ae L. Alper italiennec.

La fourmi n'a ni chef, ni famille. Elle ne travaille pas pour s'enrichir, ni pour un patron. Son seul but est le bien-être de la colonie. Pas de revendications salariales, pas de carriérisme, pas de suffrage universel, pas de goulag. Le communisme en marche. L'homme s'est toujours posé la question : est-il possible de bâtir une société calquée

à

l'étage

où sont

stockées

toutes les espèces d'insectes recensées. Combien ? Personne ne sait trop. Sur d'énormes étagères, des milliers de boîtes en verre disposées comme des livres. Sur le fond en polystyrène, des tas de fourmis. Epinglées, séchées, impassibles. Je repense à mes petites bottes en caoutchouc terrassant la fourmilière quand j'étais

enfant. Quel plaisir de mettre un coup de pied dedans. Je me souviens de ce tas d'aiguilles de pin posé au pied d'un arbre, je ne pouvais pas passer à côté sans marcher dessus ou y planter un bâton.

Jouir du dé-

sordre insensé que je provoquais dans cette

Les fourmis de mon enfance : fascinatior: devant ce petit insecte vif que I'on refouve

partout, au vingt-cinquième étage d'ur. building, dans la boîte à sucre, ou le soutien-gorge, sur le gazon, les murs, en cohortes infatigables charriant des proies énormes, s'échangeant de fugaces baisers. n La mémoire de l'être humain est lié€ aux insectes et surtout à la fourmi, explique le professeur Caussanel. Fascinations, interprétations, souvenirs d'enfance. Les insectes ont toujours nourri notre imaginaire J'appelle cela I'insectilège. " Le sortilège des insectes. Sur l'arbre généalogique des vivants, vertébrés et insectes sociaux, occupent chacun une branche de l'Y qui symbolise leur réussite évolutive. La fourmi existe depuis 8G 100 millions d'années. La bataille d'experL. autour de son âge peut faire sourire lonqu'on sait que I'homme apparaît seulemen: il y a quatre millions d'années. La fourm: elle, a tout vu. Les glaciations, les déluges la dérive des continents, Ia formation de montagnes, Ies volcans. Elle s'est chaque fois adaptée. occupant toutes les régions dglobe: les déserts africains, les plaines gla-

cées de Russie, les marécages de

Californie

la flore amazonienne, se nichant dans le-. arbres, les sous-sols, les habitations. L fourmi s'est naturellement intégrée aux m:lieux les plus hostiles. Cent millions d'arnées d'existence autorisent les mutatiotl-. Sphecoml'rma lreyi, la plus vieille fourr:-, du monde, ressemble fort à Ia guêpe f:phiidae, proche des emmerdeuses de nc: jardins. Pour résister aux épreuves e\trêmes, I'homme apparaît très faible. Ur:r météorite, une guerre atomique: nous r-t résisterons pas, ou si mal. Les fourmis c, ont vu d'autres.

La fournti à rniel §avêe de lsucr(e sert de §arel(ê-rrriângler.

Les autr(es la lèch(efrtsur celle des fourmis,

ut Meilleur des

m,,ndes plus parfait que celui imaginé par Huxley', peuplé d'êtres prédisposés à certaines tâches, des castes orientées et droguées par un pouvoir matriarcal indiscutable ?

?

'

Réponse des entomologistes : n Rien qu: dans les Alpes italiennes, on estime à trc -:

cents milliards

le nombre de fourrn:r

rousses. réparties en

un million de co.:-

nies. "

Où I'on découvre que ta fourmi pcd monter une armée de combattantt ivret de rage ou assoiffés de voluptr

en quelques secondes. La fourmi est une usine chimique innombrable société de rampants. Les fourmis chargeaient les morts sur leur dos et les embarquaient. A l'époque, je ne savais pas que les cadavres sécrètent

- C'est une aberration !, insiste le professeur Caussanel, directeur du laboratoire d'entomologie du Muséum d'histoire na-

de l'acide oléique, aussitôt reconnu par les vivantes ; qui signifie leur fin. Pas besoin de médecin légiste. Direction le cimetière. Les fourmis emportent leurs morts.

turelle. On ne peut faire aucune comparaison. La vie sociale des fourmis n'a pas -and chose à voir avec des structures hu-

boîtes que l'on morgue.

l,r,:a

" Et si elles étaient à l'échelle hu-

maine

Au Muséum, elles reposent dans des

ACIU!]

tire comme des tiroirs à Ia

JUITIET.AOUT I99O

2r-

bulante. Sa lorce est de secréter les ph,r mones, des substances subtiles qui influc' directement sur le comportement et la pl--r siologie des autres. Des drogues. Les p'.;romones excitent, apaisent, préviennent. ::diquent, balisent.

La Reine use de ses phéromones p:;: inhiber le désir de reproduction des ,:'-vrières. C'est la censure royale. Avec ses glandes endocrines, I'hom=r n'influe que sur lui-même. La fourmi. e-r


grâce aux phéromones, est capable de mon-

petites pour pouvoir circuler, et qui sont là par hasard ou pour parasiter totalement la

ter une armée d'individus ivres de rage en quelques minutes. Le principe intéresse ces temps-ci beaucoup le Pentagone, qui entreprend des recherches dans ce sens. On

société.

Comment s'y prendre pour survivre dans une fourmilière ? D'abord jouer le jeu de la trophallaxie, qui consiste à s'échanger la nourriture de bouche à bouche, ou de bouche à anus. Pour une fourmi, manger est une perte de temps, ou plutôt de rendement. Sa technique d'alimentation ferait rêver n'importe

sait depuis longtemps que Ie traumastisme des soldats devant la mort nuit énormément aux performances d'une armée. La puissance des armes modernes, Ieur cruauté, (bombes à fragmentations, épandages chimiques, etc.) terrorisent les troupes. On s'efforce donc de mettre au point un breuvage qui galvaniserait la fibre belliqueuse de chacun. Une potion magique qui ferait de nous des machines à tuer. es drogues

portionnée par rapport au reste du corp Une fois pleines, elles se rassemblent donc dans une pièce spéciale et s'accrochenr au plafond, énormes cubitainers salvateurs pour ouvrières affamées, Une petite faim ? Vous faites un coun arrêt sous une fourmi réservoir pour sucer la goutte jaune qui perle de I'anus. Le myrmécophile ami sait également suivre la piste des fourmis d'accueil. S'il s'agit d'une communauté de fourmis migratriccs.

guerrières, la fourmi

les possède. La Reine, par exemple, attire une nuée de mâles libidineux en faisant perler une goutte minuscule au bout de son anus. Fôurmi, usine chimique. Les myrmécologues (spécialistes des fourmis) s'efforcent

d'en isoler les substances. Ainsi a-t-on découvert récemment une molécule antibiotique sécrétée par une lourmi australienne. EIle se montre très efficace contre certains champignons qui prolifèrent sur l'épiderme humain. Parmi eux: Ie Candida Albicans, responsable de l'abominable u stinking foot (le pied puant), l'immonde maladie " dont souffrait Frank Zappa.

En 1988, le professeur Clément

du

CNRS découvre que la lourmi possède une arme chimique imparable contre le termite. La substance pénètre la carapace, se fixe sur les protéines et bloque le système ner-

veux. IJne merveille d'arme chimique

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Les fourntis tisserancIes rmaintiennent les derrx

ferrilles

(en

attendant

qu'ulte larve les

(E(Dtr!s(e.

vieille de millions d'années. Le termite n'a jamais pu trouver la parade moléculaire. L'homme, qui n'arrivait pas à éradiquer le termite, se frotte les mains. Merci la fourmi.

Savez-voug que la lourmi eccueille les cigalec et que dec lourmis volontaires se font lécher |tanuo pour noirrrir la communautô ? Imaginez que vous ayez six pattes, une paire de mandibules, un aiguillon et des pouvoirs chimiques considérables. Vous suivez une copine de retour chez elle. On ne rentre pas dans une fourmilière comme

ça. D'abord, êtes-vous un myrmécophile, un ami de la fourmi ? Chaque fourmilière accueille des hôtes, qui viennent y chercher le gîte et le couvert. Exit le vieux cliché de la cigale foutue à la porte par sa lourmi la voisine. Des petites guêpes, des coléoptères flémards, des grillons affamés, des crustacés malins vivent avec elles. On les appelle les myrmécophiles. Certains insectes, comme les symphiles, font même élever leur progéniture par les fourmis. Parfois, les myrmécophiles sont tout simplement des fourmis d'autres espèces, nécessairement plus

quel chef d'entreprise. Observez ces deux colonnes de fourmis. L'une monte, I'autre descend. La plupart se heurtent tête contre

cette connaissance s'avère indispensable pour ne pas être largué pendant les déménagements.

tête. Coups de boule malencontreux ? Non,

chaque [ois, en un centième de seconde, elles se refilent un casse-croûte, une petite

goutte de glucide. Technique Tour de France, on chope une besace au vol et on mange en avançant. Pas de temps perdu.

Vous voilà avec une bande d'ouvrières. Vous charriez des épines de pin depuis des plombes et soudain, le coup de barre, la fringale. Vous arrêtez une fourmi. Vous lui caressez la tête av€c une de vos antennes. Elle va faire de même et vous donner à manger entre ses mandibules. Une fois rassasié, il vous suffit d'écarter son antenne avec votre patte. Le plus bel exemple reste celui de la fourmi à miel, Myrmecocystus Melliger.

Des ouvrières se portent « volontaires » pour se gaver de sucre. Leur abdomen permet un stockage impressionnant de glucide et prend la forme d'une ampoule, disprorC'UI]

JUILLET.AOUT ]990

nfin, possédez-vous des glandes d'apaisement ? Les staphillins du genre Pella affectionnent les déchets de la fourmilière et rôdent autour des nids sans y entrer. Parfois, ils croisent des ouvrières qui se ruent sur eux. Ils sécrètent alors une substance sur leur aMomen qui met la fourmi sous ecstasv. Celleci lèche alors goulûment la perle d'élixir.

Otit l'on rsnconlre sa maictté le Reine, monrtre truflê d'eufa EniG d'un long pac empoisonné et protagéc pâr une garde rapprochée. Vous voilà dans la fourmilière. Un dédale de galeries qui montent et desceadcnr. un labyrinthe bien ordonné a reæ,pâé comme il faut : la température es rürntenue entre 20 et 25 d.,erê. Juste la place de passer. purs un res:!re.,c

rct


: .. . i:

-:,,,iser..\ droite, des ou:.-:rgissent Ie nid. Soudain, ' ...:.: :iusieurs d'entre elles sont ' :: ::errenr à striduler. Les ren':rriir pas à les délivrer. Vous :r -: ,:rs. Là, une pièce, un grenier ' . -:.c cuhure de champignons, une ' .: ... :,i uiie ou un couvain, cet hangar - :: : rle de maternité-usine où les ou:: : tr les trois huit. Juste à côté, I'an'-: .-, Reine. Entrez. -:

-.::

s'en empare pour le stocker. Les nourrices se relayent pour ravitailler sa Ma.jesté en de brefs bouche-à-bouche mandibuiaires. De nombreuses espèces possèdent une reine unique. Elle assure à elle seule Ia descendance du nid en interdisant chimiquement aux ouvrières de se reproduire. Si elle meurt, la société est menacée d'extinction. On estime qu'il existe une reine pour dix

Chez les fourmis,

il

n'existe pas d'affec-

tation ou de hiérarchie. IJne fourmi sur trois seulement ne change jamais de tâche. La polyvalence est plus prononcée chez les fourmis que chez les abeilles. Les autres sont tour à tour, porteuses, chasseuses, recruteuses, bâtisseuses, noürrices... au gré

Ici, seul le besoin social motive les individualités. Du marxisme-léninisme pur et dur sans nomenklatura. des nécessités de la société.

à quinze mille ouvrières.

Contrairement aux vertébrés, les fourmis

font des anciens leurs meilleurs combattants. La fourmi ne connaît ni la sagesse. ni l'expérience. Les plus âgées disposenr seulement de glandes exocrines beaucoup plus dér'eloppées et d'une u mémoire chimique , parfaitement rodée. Ce sont des o o

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L'esclawa§iste aux. salrr(es incrrrrrés orllanise des rairls lrour rnettre au pas rl'arltres espè(cc>si-

n fourmis de terrain ,. Elles seules peuvenr décrypter parfaitement tous les types de phéromon,,, ialarme, guidage, défense, at-

taque). Les plus jeunes sont nécessairemenr nourrices er veillent sur Ie nouveau couvain.

.,

soldats enfin assurent la garde du nid. Ce sont de vrais doormen, surveillanr rout ce qui entre ou sort de I:

I ! I

fourmilière. Les fourmis moissonneuses on:

parfois

la

lâcheuse tendance de ramene:

n'importe quoi : morceaux de bois, éclats dr verre, cailloux, etc. Aux soldats de Ies vire: sans ménagement. Ils peuvent égalemen: décoder une piste et la suivre mais sont incapables d'en tracer une. Cet handicap leu. interdit Ies escapades solitaires autour d* nid. Une section spéciale assure la protettion rapprochée de la Reine. Lors des périodes migratoires, les soldats se postent sL:

toute la longueur du cortège, dos à leu:, congénères, face au danger. >cène gargantuesque: Ia Reine entourée .': sa cour laborieuse, nourrices et ouvrières - rles-femmes.

\Ionstre ventru, vingt fois plus -

-e

ses

grosse

sujets, vautrée sur le dos, truffée de

.....liers d'æufs qu'elle évacue sans inter: -prion. Scène d'horreur, croquée mille fois :,,ns Ies BD de science-fiction. La Reine .:: iourrnis : la toute puissance absolue. Rappellez-vous de n The Ants ,, le film . :. ,rreur : une Reine géante s'est réfugiée .1:s les égouts de San Francisco. .- : à la tuer avant qu'elle neArriveraponde ? -, .::rrginaire humain va souvent jusque ,:.s ies étoiles pour inventer l'ignoble. '. 1.,:s .{lien était bien moins impressionnant

. .:

,-er insecte

royal qui

se

terre tout près,

::.! ti()s jardins, le toit de notre maison, - ,u:srnes. Deux antennes érigées comme .-: r.:rirrS de base-ball, deux grosses boules : :iii:. les veux. une paire de mandibules ::i:. sibres coupeurs de têtes et l'ai- . . ,.... .,,ne pic à glace lourré de poison. :. :.i.r un æul apparaît qu'une ouvrière tt{

Les larves peu nourries donnent des ou-

vrières. Les soldats qui représentent 5 à 10 7o du nid sont recrutés parmi les majors, les grosses ouvrières. Les larves de reine et de fourmis sexuées sont gavées pendant plusieurs semaines. La diapause leur permet de stopper leur évo-

lution, c'est-à-dire d'hiberner à I'état de larves. Si la reine décide de réduire le nombre de fourmis sexuées, elle mord les

I'on rend yisate aux lourmis e§. clavagictes qui pratiquent le raid et le coup d'Etat pour asservir une four. milière. II existe douze mille espèces de fourn-... Otù

(Wilson. 1971), c'est-à-dire plus que d'e.pèces d'oiseaux. Parmi elles, les esclar'.,gistes. Vous voilà parmi elles : vos mani.-

bules pendent, très longues et incurvér. idéales pour la chasse et les rixes entre fou:-

Iarves (ou oblige les ouvrières à le faire) qui se rétractent, stoppent leur évolution et mutent rapidement en ouvrières de base. Les jeunes reines ne restent pas dans le nid (sauf si l'espèce s'accommode de plu-

mis. Elles sont hélas inutiles pour lr nourrir, vous et vos larves. Vous êtes d, obligés de réduire en esclavage d'autres t,-

sieurs reines) et s'envolent pour copuler et se faire remplir la spermathèque par des mâles vigoureux. Ça se passe comme ça: Ie mâle, ridicu-

mandos sur d'autres fourmilières

lement plus petit, s'accroche à l'extrémité de son dos, se cabre pour coller la pointe de son abdomen sur Ia « glande tergale de " la Reine. Les mâles se succèdent jusqu'à ce que la spermathèque soit pleine.

TCTUtI

.]ULLLET.AOUT I99O

pèces pour assurer votre perennité

La fourmi esclavagiste organise

!

des c,

:.-

p.,

s'emparer du couvain, ie stock d'ceufs ei larves. Les larves capturées donneronr ,-. ouvrières esclaves. Comment attaquer une fourmilière ? L -

fourmis esclavagistes recruteuses vont ,, recherche de nids à squatter. Elles p..,-.

quent, font de l'observation. Une qu'elles ont jaugé la force de l'advers,,. :


elles rentrent au nid pour rameuter des combattants à l'aide d'une substance excitante. Les recruteuses excitent le nombre exact de fourmis nécessaires à I'attaque. Lors du combat, les Formica Pergandei font gicler une substance de propagande qui

région, pas la peine de se foutre sur la mandibule pour quelques coléoptères maigrichons. Un phénomène étonnant a été remarqué dans l'Arizona où les Conomyrma

utilisent un procédé pour éviter le combat. Les ouvrières transportent des gravillons qu'elles déposent dans la seule entrée du

désorganise la défense et crée la panique. Autre méthode, celle de la Reine de l'espèce esclavagiste Epimyrma Stumperi. Elle s'introduit dans le nid et commence par calmer les soldats par des caresses d'antennes. La Reine est seule, monstrueuse, les soldats n'en mènent pas large. Elle grimpe sur le

sonner. Elles neutralisent leurs rivales qui tentent désespérément de débloquer la sortie. Pendant ce temps, les Conomyrma o\t tout le loisir de récolter les graines et les

dos d'une ouvrière, s'imprègne de son odeur

insectes du voisinage.

nid des Myrmécocyslus. Les Conomyrma n'ont pas l'intention de tuer ou d'empri-

pour atténuer Ia sienne et forcer tous les barrages olfactifs. L'objectif, l'autre Reine. Les deux monstres se culbutent. La Reine ennemie attaque par surprise, renverse l'autre sur le dos et lui scie Ia tête. Désormais, Ie nid lui appartient. Après ce coup d'Etat, les ouvrières de la reine tuée

a plupart des espèces de fourmis se nourrissent d'insectes. Notre fourmi rousse des bois Çura) en consomment 76 7o auxetels s'ajoutent des mollusques et des lombriciens. Une société capture environ quatre cent mille proies par saison. (1,5 kilos : 110 000 pucerons). La chasse commence par Ia détection. Si la proie est derrière la fourmi, elle échappe

sont réduites à l'esclavage. Autre type d'esclavagisme pratiqué par les fourmis, celui des pucerons. Les Rufa par exemple, les regroupent en troupeaux sur les feuilles des arbres. Une ouvrière veille sur eux, serfs dociles et craintifs.

trousse son abdomen vers I'aranr er p:c-.r sa victime sur le ventre. Fin du combar

Où interviennent Sader Masoch" dcr fourmis qui dévorent des vaches et dG. légionnaires qui récurent des cas6. Moyeuvre-Grande, Moselle, avril 86. Quatre fourmilières géantes se vident simultanément. Des millions de fourmis rouges convergent sur une habitation; à la sortie de la forêt. Personne ne remarque rien. Grouillement silencieux, lente invasion des monstres qui avancent sur l'homme. Elles traversent Ie jardin, gravissent les marches, grimpent sur le mur. La marée rouge s'introduit par tous les interstices, ouvertures, trous, failles. Un enfant de vingt mois dort dans une chambre. Les fourmis sont sur lui, le recouvrent, mandibules écartées, dards dévaginés. Les na-

la bouche, les yeux. Continuer, avancer, rentrer. Les pompiers vont stopper la marche des fourmis à l'aide de chalumeaux et de lances à incendie. rines. les oreilles,

D'autres les ramènent au nid dans une pièce spéciale où ils sont gavés. Les fourmis élèvent les pucerons pour en prélever l'exquis miellat. Les antennes de la fourmi caressent les pattes du puceron, ses palpes maxilliaires balaient

anale

le

dos

et la

région

: un miellat de contentement

s'échappe bientôt de l'anus du puceron, immédiatement absorbé par une ouvrière. Un tel élevage assure à manger par temps de grosses pluies, Iorsque la chasse et la récolte deviennent impossibles.

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Où les fourmis manient le sable, le jet dtacide, le lasso gluant, et pratiquent le siège pour arnaquer leurs rivales. Il n'y a pas d'armurerie dans une fourmilière. Chaque fourmi transporte son arsenal. Toutes sont naturellement équipées pour le combat. Les armes diffèrent, et avec elles les techniques. Les Polyergus par exemple possèdent des mandibules sans dents en forme de sabres. Elles se positionnent face à l'ennemi et ferment rapidement leurs mandibules. Profitant de leur allonge, elles lui transpercent la tête. Les Harpagoxenus tranchent les pattes, Ies antennes, la tête, l'abdomen, tout ce qui dépasse. Batailles brèves et meurtrières. Armes blanches, armes chimiques. Les Formica retroussent leur abdomen et projettent un jet d'acide formique. La Pachycondyla Tridentata sécrète de son abdomen un fil gluant d'une dizaine de centimètres dans lequel s'empêtre l'ennemi. Les fourmis font parfois la trêr'e. Drapeau blanc. Ok, on vit dans la même

La larve de Reine reçoit sept fois plrrs de n(ourritrrre que la larve el'ouwrièreau massacre. De côté et de face, elle n'a aucune chance. La fourmi pointe alors ses antennes vers elle. Elle s'avance, ouvre ses

mandibules à soixante degrés et palpe la proie sur Ie flanc pour la faire stopper. La fourmi se jette en avant et referme ses mandibules. La proie se débat mais elle Ia soulève immédiatement pour Ia priver d'appuis. La proie maintenue en l'air s'épuise. Les antennes de la fourmi Ia maintiennent durant ses ultimes spasmes. La fourmi reTCIUIf

]UIII.ET.^OUI

L'enfant est sauvé à temps. Une colonie

de

fourmis n'a besoin que de vingt-quarre heures pour dépecer un buffle. La fourmi champignonniste .-ltlc r.\mérique du Sud) compte trois millions d'individus par nid. La fourmilière est énorme et très complexe. Il arrive que des vaches Ia font écrouler par leur poids Elle "ur alors englouties dans un bain de i,:,urrnrs Le supplice que résen'ait l'.\frrc'.:e i s6 (losrnez S.Y.P. Xe ZiX) tt,


FOI'RTI§

§trdr b

pra3c 195

fcmmcs adukères. Dans les écrits de Sader \tas€dr ,;Ère du sado-masochisme), on Erousr unc nouvelle où un supplicié est livré aur fourmis rouges qui lui découpent les pauStrèrcs pour pénètrer les orbites. L'horrcur à son paroxysme. -l ooureau l'insectilège, les fantasmes sur lcs inst'ctes. La fourmi américaine Soleno,r--autorise elle aussi les pires paranos. Sa

pqurt est

douloureuse comme celle de t'abeille. Malheur au soûlard qui s'affale sr un nid (l'hôpital de Houston rapporte une crntaine de cas chaque année) : les ourrières chargent immédiatement avec une grande férocité et s'engouffrent par tous les orifices. Leurs mandibules sécrètent une sub,stance qui excite les autres fourmis. Elles se précipitent à l'endroit de la morsure et s'acharnent dessus. Elles plantent leurs mandibules dans la peau et tournent autour de leur axe en piquant plusieurs fois. Mais voici les pires de toutes, les fourmis migratrices, Ies Légionnaires, les Dory line s, læ Eciton, celles qui nourrissent les rumeurs les plus folles, les fables empruntées à notre phobie des insectes. Celles-là attaquent les nids de guêpes et dévorent les couvains, les æufs et les larves. Elles n'ont pas de nids fixes. Elles installent des bivouacs au gré de leur chasse. Elles se forment en colonnes compactes. Lorsqu'elles ont décidé d'un secteur à nettoyer, Ia colonne s'éclate en V et c'est Ia curée. Les fourmis agressent tout ce qui bouge. La moindre brindille frémissante est mordue avec rage. Tout doit disparaître, scarabées, grillons, fourmis, sauterelles, blattes, scorpions, serpents, oisillons. La horde est repérable de loin, survolée par une multitude d'oiseaux : ils gobent tous Ies volants qui tentent d'échapper aux tueuses à six pattes. Les Africains utilisent les Eciton pour nettoyer les cases infestées de vermines. Elles ne laissent aucune

vie après leur passage. Où l'on teate Ia boussole lumineuse, !c capteur de vent et I'odorat chimique de la fourmi qui ne se perd iamais.

Vous avez la tête à un millimètre du sol, La moindre aiguille de pin devient un énorme tronc d'arbre, une allée de graviers, les rochers de Fontainebleau, une flaque d'eau, le lac de Genève. Et pourtant, vous allez vite. Les plus rapides vivent dans Ie désert nord-africain : 2,8 mètres par seconde. La fourmi file sur Ie sable, à découvert, proie facile pour les prédateurs. Il faut qu'elle soit vive. \Iais que ce soit dans le désert ou la forêt tropicale. vous êtes une bête d'orientation. .\ côté. l'homme n'est qu'un minable, avec sa cane d'état-major dépliée sur le capot. [-a fourmi se repère d'abord au soleil. Elle Fq-sede une boussole lumineuse qui lui per-

six pattes et une paire d'antennes.

4

met de calculer l'angle que forme I'astre avec un de ses yeux. Le calcul tient compte du changement de position du soleil dans

Ie ciel. A quinze heures, je rentre à trente-

quatre degrés. A dix-sept heures, je maintiens mon cap à soixante-deux degrés. Encore plus fort, si le soleil est caché, par un arbre, une colline, Ia fourmi utilise le bleu du ciel. Ce bleu se polarise, ses teintes changent selon I'inclinaison du soleil. La fourmi

qui distingue les

couleurs, décrypte

les

nuances et détermine la position du soleil. Dans le cas d'un ciel voilé, Ies antennes

donnent Ia position du vent (si celui-ci est supérieur à 0,4 m/s). Une indication aléatoire mais de secours, Quoiqu'il arrive, la fourmi sait immédiatement si elle s'est égarée. Elle garde en mémoire la distance par-

Un coup d'æil au j'aiîait53,2 mètres comme à I'aller et je ne suis pas au nid. Alarme. Je m'immobilise et je stridule.

hanneton. Pour une fourmi ennemie, la

ruse consisterait à fabriquer une fausse piste attractive et conduire tout ce petit monde dans un mauvais traquenard. Mais non, Ies substances de chacune des espèces

diffèrent, même si certaines lormules chimiques se ressemblent et permettent de lire la piste de guidage d'une autre espèce. A vrai dire, leurrer une fourmi n'est pas une mince affaire. La science y parvient en utilisant, entre autres, des phénomènes naturels rarissimes. La fourmi du Niger Cataglyphis utilise uniquement le soleil et sa piste pour se repérer. Le 30 juin 1973, le myrmécologue Délye en capture quelquesunes et profite d'une éclipse totale pour les libérer à deux cents mètres du nid.

courue depuis le nid.

ette fois, elles sont perdues : elles n'ont pu tracer une piste de guidage, elles n'ont pas de mémoire

compteur,

Dans la forêt amazonienne, la flourmi ne

peut compter sur aucun repère visuel au sol. La configuration évolue sans cesse. Le ciel est masqué par l'importante végétation.

Cette fois la lourmi utilise la voûte tropicale, décor inamovible fait d'arbres, de plantes et de branches qu'elle mémorise visuellement. Elle se guide les yeux au ciel.

La rnémoire visuelle permet également

la Reine, de retour de son vol nuptial,

à

de

reconnaître certaines silhouettes proches du nid : maisons, arbres, poteaux électriques. Reste toutefois la technique de Ia piste chimique, la plus fiable et utilisée par toutes les espèces de fourmis. La piste est tracée par les phéromones d'ouvrières. L'aiguillon dévaginé entaille le sol comme un crayon sur une plaque de cire et marque le chemin de retour. Méthode Petit Poucet. On revient forcément par où on est passé. Jean-Henri

Fabre,

le célèbre

entomologiste, raconte

dans ses souvenirs qu'une colonie de four-

mis rousses avait choisi pour son

voyage

de distance ni de repères visuels (désert), le vent est nul, la lumière a disparu. Que [ont: elles ? Elles s'arrêtent. Net, sans tournoiement, sans effet de panique. Fatalistes. Elles attendent la fin de l'éclipse.

Où I'on donnc un coup de pied danr !a lourmilière humalne. Insectilège. Les fourmis trimballent une imagerie que l'humain adapte à sa propre condition. Laborieuse, précautionneuse, pingre, grouillante, solidaire. La fourmilière du communisme, des grands travaux.

Travailler comme une fourmi. .L'insectilège surgit parfois inopinément par bouffées oppressantes vous ramenant à ce que vous êtes, un pion récent sur l'échiquier animal.

Il est dix-huit heures passées. Je bois un coca glacé dans le hall de Ia gare de Lyon.

Il fait chaud. A quai, les locos exhalent d'énormes nuages bleutés qui embaument l'odeur écæurante du diesel. Fin d'une journée pénible. Nerfs à vif, auréoles sous les bras. Des milliers d'individus courent, s'ar-

aller de passer par le rebord d'un bassin de poissons rouges. Le vent, très fort ce jourlà, en bascule de nombreuses dans l'eau, immédiatement happées par les monstres aquatiques. Beaucoup de pertes. Au retour,

rêtent, discutent, questionnent, portent, transportent, s'assoient, s'allongent, boi-

la colonie est repassée par le bassin, avec la même mésaventure. La piste chimique. Elle passionne les spécialistes. Ils s'interrogent notamment sur I'utilisation et le décryptage des pistes par d'autres espèces

d'anormal. C'est l'alarme instinctive.

de fourmis. Par exemple, une espèce A peut suivre une piste d'une espèce B et non I'in-

verse. La pidte chimique illustre toute la complexité de la fourmi. Vous êtes en chasse. Vous tombez sur un vieux hanneton qui n'en peut plus. Vous êtes seule, il vous faut du renfort. Vous rentrez au nid en suivant la piste de guidage mais en prenant soin de repasser une bonne couche de phéromone attractive grâce à vos glandes rectales. Tous vos potes, qui circulent dans le secteur, rappliquent immédiatement et remontent en mas§e jusqu'au ICTUIL

JUILTET.AOUT I99O

vent, mangent, se bousculent, s'engueulent. Soudain la lolle course organisée de la foule

se brise. Vire au chaos. Quelque

chose

Propre à toutes les espèces sociales: nous, Ies vertébrés, et les fqurmis. On cherche à comprendre. Flottement. Des cris. Attroupements. Du sang. La terreur. Deux trains viennent de s'enchevêtrer en gare souterraine. Coup de pied dans,la fourmilière. A cet instant, je pense aux jeux cruels de mon enfance. Le désarroi, la détresse, la panique. Insectilège, comme sacrilège. Nicolas Roiret Souuenirs

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d'un entomologisla, Fabre. Ed. Laffon-

Hugo disait de

lui: " c'est

Homère chez les

L'organisalion sociale des Jourmls, Luc Passera. Ed. Privat. I .e Dieu des fourmis, Dieu des étoiles, Rémy Chauvin. Ed. Le Pré aux clercs.


ACTUEL N° 133-134 Juillet Aout 1990