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L'index brandi est un gesle d'ancrage sans appel. Un geste d'aulorité. ll veut dire : Je suis le meilleur. ll s'adresse aussi à l'adversaire comme pour mieux lui signilier sa défaile.

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Regardez rolr. ce! ryordl.- ILr rreni là des moments très intenses. Ils riennent d'eclarer uD rÊccrri ou de marquer un point srblime. -\lors. ils ferment l. po-g. ilr là.ent l'index, ils courent comme des poules decapirc- ils dansent. se liwent à des cabrioles ou se ronillenr sur le coin du rerrain. Ils invoquent le ciel ou ils embra-s:.enr le :,_rl. Leur faciès se déforme comme une diapo sur une plaque chaufr:inre. Parfois. on se dir qu'ils ronr uop iorn. qu'ils ne respectent plus leurs adrersaires. Regardez le-s mômes sur les courts de tennis. Ia télérision aidant- roü que les mioches brandissent le poing comme Riton. qu'ils hochenr la tète comme Connors, qu'ils s'agenouillent comme Borg. Guy Missoum, ex{.irecreur de recherche à l'Ureps, parle de mimétisme. "Tous ces ge{e} ÿ)nr dc gesres d'ancrage. Il ne sert à rien de les imiter. pulnue chacun s'est trour.é le ou les siens. Imiter le geste d'ancrage d'urn aure est contre nature. Résultat : en réagissant corune lrconre. les gosses se tendent, se décomposent, s'éparpillenr dans leur têre." Qu'est-ce qu'un geÿe d'ancrage ? C'est un geste associé par le sportif à un état menal paniculier. On le fait pour rester dans cet état menta.l. rrorner l'émotion de la rictoire, se mettre en état de bataille. On jerre l'ancre. on se h,xe, on stationne dans la quiétude ou l'aqrei:srriré. la concenration, etc. Chacun de nous réali:c quoridiennemenr des gestes d'ancrage. Triturer son str'lo ou le ioirc de son oreille, se gratter le nez, se toucher les couillei :€ pei.§rr la main dans les cheveux, s'allumer une clope. Chacun son geste au moment des crises ou des décisions. Au cours d'une épretne. lc sponifs de haut niveau traver-

sent de nombreu-t éral. menrau-r [a performance üent de la proximité qu'ils entredennenr arer eur-mêmes pour faire face à l'imprévu, I'intensité p€aanre. la prersion populaire, la souÊ france physique. Prenez un skieur par exemple.

Il ra débuter son slalom. Il doit gérer une énorme quânuie d'informations. Il prépare donc ce que \Iissoum appeiie un cockrril. I 3 d'agressivité, l/3 d,e calme. I 3 de con-fiance en soi. Ses gestes d'ancrage vont lui perrnettre de trourer ce dr::age. Tout se concenre dans le gere. On le toit bien dans le football, qui est le spon du paroxrsme. Peu de ballons touchés,

Le gesle d'ancrage permel de se reconnectel sur un élat mental. Un bon point, un drive de rêve, un record explosé et le sporiil lève le poing pour que s'échappe son plaisir inlense.

Jimmy Gonnors esl un habilué. Ce geste

lui pemet de resler dans la partie.

beaucoup de longreurs. de cour_.rs inutiles. Pour I'attaquant, le but est une obsesion. [a :olirude gagne jusqu'à la déflagration. "La meilleure récompn-. c'est toi qui te la donnes. En marquant un bur le t,,rorl-nlleu'a-iuque son auréole. Son image se met à briller. il lu nut ! arcrer lMessus, faire le geste qui va perrnetre de le rnem<,riier-. Ce principe s'apDltque. eridemment, dans la üe.courante. "A force de faire ce gesre et d'r' retrouver, chaque fois, la même émodon- il orrnd une imponance considérable., Lors de ses stages de -rn:nrng menal-. Gu1'Missoum remarque que les gens n'aiment n: frrler de ces gestes, ni les montrer. Honte et pudeur. . L-ne :et-reaire a fini par m'avouer que pour être à I'aise au téléphone. il fallait qu'elle touche son alliance au

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petit doigt. Je l'ai bien sûr encouragée à le faire. Le problème, c'est que I'on ne se voit pas. L'idéal, si on Ie peut, est de se regarder dans une glace lorsqu'on exécute un geste d'ancrage. C'est sa répétition et sa visualisation qui lui donnent toute son efficacité." Les champions le savent. Ils sont spectateurs et acteurs. Dans des flashes visuels très rapides, ils sont capables de se voir de l'extérieur, comme s'ils étaient dans les tribunes. Le geste d'ancrage leur permet ce "dédoublement". Le plaisir, alors, est extrême. "Chez tous les sportifs, il existe cette quête de la per-

fection. Se voir, donc se dissocier, c'est retrouver sa lucidité." Plus le palmarès du sportif est important, plus ses gestes

d'ancrage sont sobres. Presque spirituels. Saïd Aouita joint les mains, Courier remercie le ciel. Dans un sport collectif, le geste d'ancrage sert aussi d'encouragement. Au volley, au basket, au handball, la réussite se par-

tage par des claquements de mains. D'où, également ces

Les gesles d'ancrage dans les sports collectils apparaissent comme un riluel qui enlre dans une stratégie d'encouragement.

ll permet de cassel I'isolemenl de chacun. Tous se branchent sur la réussite. Le buleur la parlage et la distribue lors de ces ellusions qui, parlois, inilent le spectateur

embrassades, ces empilages de footballeurs après un but. La Fédération a d'ailleurs donné des consignes aux arbitres pour limiter ces débordements. "Il faut casser l'isolement grâce à ces gestes à la con. Ainsi, on se branche sur la réussite des autres. Le plus difficile, dans un sport collectif, c'est de garder une concentration commune du début à la fin." On I'a vu, le geste d'ancrage commence par vous glorifier face à vous-même. Il s'adresse aussi aux autres. Ben Johnson gagne le 100 mètres à Séoul. Souvenez-vous de son index. Il le dresse quasiment en passant la ligne. Une claque pour Lewis et tous les autres. L'index levé est un geste d'autorité, sans appel,

qui implique une confiance extrême. Le poing, c'est la puissance, la rage de vaincre, Souvent, il üent se coller au corps comme pour l'irradier. L'effet Goldorak. La üctoire, seule, le fait brandir au-dessus de la tête. Le triomphe vous élève, la défaite vous affaisse. Missoum travaille sur les gestes d'ancrage dans l'échec. "Un truc tout bête : lorsque vous perdez un point au tennis, vous tenez votre raquette vers le haut, manche vers le sol. Faites-le à chaque fois

jusqu'à l'automatisme. La raideur du poignet doit vous

remettre en confiance." Lendl triture constamment les cordes de sa raquette. Après chaque point. Perdu ou gagné. Equation simple, immédiatement interprétée.

Pleurer, implorer, prier. Le gesle d'ancrage d'un sportil au palmarès déjà chargé devient mystique. Là, il répond à une quête de la perlection. lci, Sa'id Aouila ioint les mains pout se rappeler ses exploits anlérieurs.

Le geste, ramenant une émotion positive, permet de rester connecté. Certains ont besoin de se concentrer sur des émo tions extrêmes. Ce sont les stimulés du stress. Plus c'est risqué, plus ils sont forts. Là, les gestes d'ancrage deüennent vitaux. Les surfeurs, les pilotes auto, les alpinistes ont une gestuelle réglée comme un plan de vol. Chez eux, l'ancrage est profond et inaltérable. D'autres ont besoin de calmer leurs émotions. Le stress doit être régulé. Pendant la coupe Davis, il était amusant d'observer la gestuelle du tandem Leconte-Forget. Le premier trépignait en serrant le poing. Le second soufflait dans sa main entre les points pour terminer la partie §ur Ie dos, terrassé par le triomphe. La culture joue aussi son rôle. Mais exubérance latine ou froideur scandinave, le geste d'ancrage, üsible ou non, reste universel. "Le geste le plus rynnbolique que j'aie pu observer, raconte Missoum, appartenait à un nageur. En compétition, il emme nait chaque fois, une fiole remplie de l'eau de sa piscine. Celle dans laquelle il s'enraînait, où il se sentait bien. Et il vidait Ia fiole dans ce nouveau bain qu'il ne connaissait pas.

De toute façon, conclut Guy Missoum, la superstition est un ancrage. Maradona qui se signe avant d'entrer sur le ter-

rain le fait moins par dévotion que pour se mettre

en

confiance., Nicolns Roira

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ACTUEL N°019-020 Juillet Aout 1992  

Article "Comment l'esprit s'ancre dans le corps ? Dictionnaire des gestes intenses" par Nicolas Roiret