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Le Collectif des premières personnes du singulier

LES MORTS SONT DEBOUT ET LES VIVANTS ASSIS

éléments de langage


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ontrer du doigt l’infâme et s’y briser les phalanges. L’évitement se croit lévitation : il faudra bien un jour faire face. C’est aujourd’hui, à l’instant même où résonne ta voix, une alerte faite sang bien plus que songe. Je prends ta main. Que vaut l’esquive quand s’abat le voile ? Un bien sombre drapeau flotte sur la ville quand s’ouvre seulement le combat. Les murs se rasent, gratis. La mort frappe de même. Volute de panache dans la nuit, après le feu ouvert sans même un cri. La rage a pris le pas sur l’effroi mais le chagrin étouffera longtemps la simple idée de victoire. Les morts sont debout et les vivants assis.

J

e sonde les périls dans un évier empli d’eau trouble. Je recueille dans le creux de ma main quelques reliques d’une révolution mais elles glissent entre mes doigts. Que retenir ? Quelques frappes avant l’oubli. Plus rien ne coule, tout stagne dans l’instant qu’ils ont saisi. Ne restent que la peur panique et le dénuement. Une flaque d’un noir d’encre. Qui osera encore s’y mirer ? Un enfant perdu qui saura que désormais plus rien ne le protège. Ce sera sa seule force. Sa liberté. 2


M

alsain et tout sauf sauf, j’étouffe. Seul un filet d’air m’alimente. On me dit de rester calme quand tout s’écroule. Je cherche déjà l’inspiration en expirant. Mes poumons font un bruit d’avion. Édition spéciale sur mon angoisse. Un générique joue à prédire l’urgence. Des envoyés spéciaux m’auscultent. Des reporters me sondent. Ils sont alertes sur la menace, à l’aise avec le désarroi : leurs yeux pétillent de compassion devant ma détresse. On vient de loin observer ma drôle de guerre. Un cliché servira de preuve : on m’envoie à la radio.

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n recueille mon témoignage. On sait très bien ce que l’on veut entendre. Je dois dire que j’ai peur.

U

ne fracture, une déchirure, un déni, une volonté vive, une hésitation, un réflexe, une image fixe, un écran, quelques sirènes sans marines à séduire, une longue file de véhicules militaires. Quoi : ce char d’assaut me protège, comme cet enfant flic tremblant de froid planté sur la Grand-Place ? 3


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aris, Beyrouth, Tunis, Bamako, et j’ai peur je dois dire. Bruxelles…

L

e combat du silence face au flot des ragots, au flux des caprices et des aléas des infos, se mène à perte de tout repère. On cherche une planque, des armes, un dépôt. Aucun refuge ne vaut ton sourire.

slanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislanarienàvoiraveclislam

L

’expression la plus effrénée de toute religion. Qui n’explique rien, n’ouvre sur rien si ce n’est l’obscur.

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U

n idéal poussé à l’extrême, une corne de bouc-émissaire, quelques victimes secondaires, inconséquences latérales. Pour une cause gagnée, une poignée de suicidaires opte pour le carnage. Sur le motif : néant. Abattre les lumières.

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ourtant, de joyeux mécréants, s’écrient :  « Nous sommes en 127 de la nouvelle ère ! »... Que quelques pieux crédules les empalent !

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estez calmes. La situation est sous contrôle. Vous ne risquez rien. Il vous suffit de cesser de respirer. Enfin, nous allons pouvoir mettre un prix sur la liberté. Avec votre consentement. Vous serez soulagés. Vous nous remercierez. Vos femmes viendront nous embrasser. Vous nous serez reconnaissants. Seule prime votre sécurité. Même les chauffeurs de bus cesseront de trembler. Vous pouvez compter sur nous. Comptez. Reposez-vous sur notre épaule. Notre pouvoir vous protège. Dormez en guerre.

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L

a mort reprend son cours, tranquillement. Les rideaux métalliques se dressent, les commerçants sortent leurs produits. Les enfants passent par des sas de sécurité avant de suivre en bâillant leur cours de tolérance. Un vigile passe la main sous vos aisselles : vous voilà sûrs.

O

n s’habitue à la lassitude comme à l’horreur. L’angoisse se gère désormais comme un patrimoine et se transmet comme un virus. Le monde d’avant paraît inconcevable, certains nieront bientôt son existence, seul restera un mythe.

L

e mot de résistance se consume en terrasse.

Les Morts sont debout et les vivants assis est la première « Feuille volante » du Collectif des premières personnes du singulier, une initiative des éditions éléments de langage. ©éléments de langage, décembre 2015. www.elementsdelangage.eu

Les morts sont debout et les vivants assis  

poème - "feuille volante" n°1 Une initiative des éditions ÉLEMENTS DE LANGAGE www.elementsdelangage.eu

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