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L’océan atlantique à la voile Décembre 2012

par Kernok le pirate

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Préambule : Un vieux rêve qui va s’accomplir… Jeudi 27 décembre 2012, « La Route des Mouettes » et son équipage arrive à Marie Galante après 15 jours et une dizaine d’heures de mer. Partis du petit port de Mindelo au Cap Vert, nous venons de traversée l’atlantique à la voile! Pour Bertrand, Agnès et leurs enfants, cette traversée représente une étape de leur voyage : le passage côté continent américain. Au printemps prochain, il leur faudra faire le chemin inverse en passant par les Bermudes et les Açores pour revenir en Europe. Pour moi, cette traversée est une parenthèse, une jolie parenthèse qui me permet de vivre un rêve de jeunesse, un rêve vieux de 25 ans lorsque adolescent puis jeune adulte je souhaitais quitter le monde des hommes pour vivre en vagabond des mers. Nourri par les lectures de voyage de Moitessier, Slocum, Gerbault, et bien d’autres, la traversée de l’atlantique représentait à cette époque la première étape de mon vagabondage... Et puis un joli flamant rose est passé par là. La rencontre de Virginie m’a fait prendre un autre itinéraire, celui de fonder une famille et de vivre heureux parmi les hommes. 25 ans plus tard, je suis un homme comblé… Cependant grâce à leur voyage, Agnès et Bertrand me donnait une opportunité de traverser l’atlantique. Parce que mes tripes me le disaient, j’ai saisi cette occasion unique de vivre cette petite aventure qui me renverrai 25 ans en arrière… C’est donc dans cet état d’esprit que j’ai rejoint les Larnicols à Mindelo (Cap vert) le 11 décembre pour un départ le lendemain, le 12/12/12 !! Du jour au lendemain, j’ai quitté famille, boulot, train-train quotidien pour sauter dans l’avion et me retrouver sur un bateau de 10 mètres en route plein ouest pour

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15 à 20 jours de mer. Alors que les semaines précédent ce départ j’avais beaucoup pensé à la traversée, parfois avec inquiétude, je suis arrivé à Mindelo totalement serein, confiant et heureux d’être là pour vivre cette expérience. Aujourd’hui, plus d’un an après ce voyage, je ressens encore en moi ce sentiment très profond que j’allais vivre un de mes rêves. C’était très physique comme sensation. Mes émotions se situent dans les tripes, pas dans le cerveau, ni dans le cœur, mais c’est bien dans mes tripes que je vis et ressens les moments forts de ma vie. Ces émotions et cette sérénité sont aussi dues à l’attitude de Virginie très positive et bienveillante, et qui savait ce que représentait cette traversée pour moi. Merci Ninie, mon joli flamant rose pour ce très beau cadeau que tu m’as offert…

Les préparatifs… La dernière étape avant un départ consiste à faire l’avitaillement en eau et en vivre pour la durée de la traversée. Voici quelques chiffres : 400 litres d’eau potable pour l’ensemble de l’équipage ce qui correspond à environ 3l/personne/jour pour 20 jours. Ces 3 litres d’eau par personne devaient servir en priorité à nous hydrater, puis à faire la cuisine et enfin si il en reste à la toilette !! Après l’eau cruciale pour cette traversée, c’est l’avitaillement en produits frais qui nous a occupé. Nous sommes donc partis le matin même acheter sur le petit marché de Mindelo, bananes, oranges, citrons, concombres, carottes, choux, tomates, patates, oignons, des œufs aussi et un peu de viande à manger dès les premiers jours. De mon côté, j’avais amené

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de Toulouse des denrées bien de chez nous comme du saucisson, du fromage et du vin que l’on ne trouve pas ici.

Après avoir tout ranger dans le bateau et emballer avec précaution les légumes dans du papier journal pour retarder au maximum l’arrivée de la moisissure et de la pourriture, nous larguons les amarres en début d’après midi, 14h heure locale. Nous sommes accompagnés par deux autres bateaux qui font eux aussi cap à l’ouest. Le vent est accéléré par effet venturi du à la présence des iles. Nous sommes sous grand voile 2 ris et génois tangonné, cap au 260°. Un dernier coup de téléphone à Virginie pour annoncer notre départ et lui dire au revoir et c’est parti !!!

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Les premiers jours… Je me souviens encore de l’émotion forte que j’avais lors de ce départ en réalisant que j’étais en train d’entamer un rêve ! Mais je ne rêvais pas. Je me suis aussi surpris à ne ressentir qu’une très forte envie de vivre cette expérience, et à avoir une grande confiance en moi et surtout en Bertrand et Agnès qui m’embarquaient dans cette aventure. Pas d’appréhension du tout. Bizarre… En revanche, je ne m’attendais pas à profiter pleinement des premiers jours de navigation. Il faudra m’amariner et m’adapter au fonctionnement des Larnicols. Je m’étais donné 4 jours. En réalité, je me suis senti à l’aise sur le bateau au bout du 3ième jour. Les premières heures furent agréables. Nous avancions entre 6 et 7 noeuds au portant avec les îles du Cap vert toujours à porter de vue. Une situation qui m’était somme toute familière. C’est la

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navigation au large que j’aillais découvrir. J’attendais avec impatience la première nuit et espérait ne pas voir apparaitre le renard (le mal de mer). Mais je sentais bien dans les regards de l’équipage qu’il allait pointer le bout de son nez. Les enfants me disaient de temps en temps : « alors ca va ? ». Pour essayer de semer le fameux renard et me donner du temps pour m’amariner, j’avais décidé de barrer. Ce que je fis pendant plusieurs heures le premier jour. Malgré tout, le petit animal a fait son apparition. Cela n’a pas manqué, j’ai vomi au moment du repas vers 18h à la tombée de la nuit. Heureusement, après avoir appâté les poissons (toujours avec le sourire d’après Jeanne !), je me sentais mieux et arrivait à chaque fois à m’alimenter et m’hydrater. Ceci me laissait du coup quelques heures relativement agréables pour profiter de la navigation. Ce fut notamment le cas lors de mon premier quart de nuit pendant lequel j’ai constamment barré en écoutant de la musique. Je me souviens en particulier d’une bonne session au son des Red Hot Chili Peppers où je sentais le bateau glissé au milieu des étoiles dans une mer assez formée et croisée. J’étais dans l’action, j’étais heureux d’entamer cette fameuse traversée de l’atlantique. Le deuxième jour fut probablement le plus difficile. Je commençais à être vraiment fatigué par le mal de mer, par le manque de sommeil mais surtout par l’inconfort. En effet, j’avais passé tout mon temps dans le cockpit car j’étais incapable de rester plus d’une minute dans le bateau sauf pour aller me jeter dans ma couchette et essayer de dormir. L’envie de barrer n’était plus là. La tactique allait changer. Au lieu de barrer, j’ai essayé de dormir. J’ai donc passé pas mal de temps au fond de ma couchette à attendre que le temps passe, puis à monter sur le pont pour essayer de manger. Cela ne m’a pas trop

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pesé car je crois que je n’ai pas trop douté sur le fait que cela irai mieux. Je n’allais quand même pas être malade pendant 16 jours ! Par contre, je n’étais pas très utile à la vie à bord (cuisine, navigation). Dormir, manger, dormir, manger… C’est ainsi que le renard a été peu à peu apprivoisé et au bout du 3ième jour, je lui ai gentiment demandé de repartir dans son terrier. Ce qu’il a fait. La traversée commençait réellement pour moi.

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La traversée… Les journées se sont alors succédées les unes aux autres jusqu’à l’arrivée. Nous avions pris un rythme qui suivait le soleil. La durée du jour et de la nuit était à peu près similaire, de l’ordre de 12h. Finissant le dernier quart, j’avais le plaisir de voir se réveiller la petite famille. D’abord Bertrand qui se levait dès le lever du jour. Je sais qu’il aime se lever tôt et profiter des premières heures de la journée. On prenait le p’tit dej ensemble puis les enfants et Agnès se levaient 1/2h à 1h après en fonction de la fatigue. Petit déjeuner pour tout le monde. Lait-chocolat avec le pain fabriqué par Agnès avec de temps en temps l’aide de Jeanne ou Matisse. Agnès aura préparé le pain tous les jours de la traversée. Sa qualité s’améliorant au fil des jours. Tout un art ! Après le petit déjeuner, Yvon et Matisse partaient pour 2h de cours du CNED, la scolarité de Jeanne étant menée directement par ses parents sans le support du CNED. Elle passera une évaluation à la rentrée pour officialiser son changement de classe. Une autre session de 2h avait lieu l’après-midi. La traversée a donc été rythmée par les cours pour les enfants. L’enjeu pour eux étaient d’avancer suffisamment les cours pour pouvoir prendre une semaine de vacances à Marie Galante où ils retrouverons leurs cousins, Titouan et Rémi, pour surfer, pécher et s’amuser…J’ai été impressionné par leur faculté à rester dans le carré à travailler pendant des heures alors que le bateau faisait route en tanguant et roulant doucement au rythme des vagues qui nous poussaient. Je dois aussi féliciter les parents pour leur présence car cela ne doit pas toujours être facile de faire cours à ses enfants et surtout dans un

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espace aussi exigüe que ce bateau. Ca l’a fait. Bravo aux enfants et aux parents !! De mon côté, je ne me suis pas impliqué dans les cours des enfants. J’ai préféré laisser la famille fonctionner comme elle en avait l’habitude et ne pas perturber leur mode de fonctionnement. Je crois que j’aurais mis un peu le bazar… Du coup, j’avais un peu plus de temps que Bertrand et Agnès pour la lecture et la flânerie. Pour commencer j’ai lu « La grande course de Flanagan », histoire d’une course à pied organisée dans les années 30 au moment de la grande crise et consistant à traverser les Etats Unis d’Ouest en Est. Une aventure pour les participants et les organisateurs. Sympa et facile à lire. Ca tombait bien vu mon état fébrile du début de traversée!! J’ai ensuite lu un polar que Pierre m’avait passé, « Seul le silence », un horrible mais superbe polar…Des meurtres de petites filles, la vie du héros sans cesse détruite, une atmosphère complètement en décalage avec le bonheur intense que je vivais ! J’avais aussi un recueil de poèmes « Ce que disent les vents » que Virginie m’avais offert et que je lisais de temps en temps…

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Les repas étaient l’occasion pour l’équipage de se retrouver ensemble dans le petit cockpit. Le repas de midi se prenait à l’abri du taud improvisé avec deux

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bâches. Les repas en mer, c’est comme les repas en randonnée en montagne. Tu te satisfais de peu et tu trouves tout bon. L’air marin creuse… J’ai un bon souvenir des plats de lentilles et des pates aux oignons avec la crème !!! Les repas étaient aussi un temps de partage avec Bertrand et Agnès. En effet, au moment du café, les enfants regagnaient le carré et nous buvions notre café avec du chocolat (n’est ce pas Agnès !) assis aux 3 coins du cockpit en refaisant le monde. Des moments très sympas de discussions sur le monde, sur nos envies et nos vies…Et puis les cours reprenaient sollicitant à nouveau Bertrand et Agnès. Je reprenais alors mes lectures accompagnées de temps en temps d’une petite sieste.

En fil rouge, nous avions l’activité pêche qui lorsque le poisson mordait devenait la priorité absolue. Cela commençait par le son du moulinet qui se mettait à siffler sous l’action du poisson. Celui qui entendait ou voyait la canne pliée criait « poisson ! » et alertait les autres qui arrivaient aussitôt. Les cours du CNED, la cuisine ou toute autre activité étaient interrompues. Il y a des priorités dans la vie ! Nous avons très bien péché la première semaine. Dès le départ, nous avons pris 2 petites coryphènes (< 1kg) et avons eu une grosse touche qui a cassée la ligne de traine. Nous étions ravis car nous avions tous une attente forte par rapport à la pêche. Nous avons été comblés les jours suivant avec la prise de coryphène de bonne taille (3 à 5 kg, 60-70 cm) et surtout par la prise d’un tazard batard de 7-8 kg et de 1,10m. La deuxième semaine a été moins belle car nous n’avions plus le bon bas de ligne. Nous avons quand même eu le droit de voir une attaque d’un gros prédateur (tazard

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ou autre de 1,5-2m environ) sur un petit tazard que nous tentions de ramener à bord. Impressionnant ! La dorade coryphène est très bonne à la poêle, ou même froide à l’aïoli. Quand au tazard, nous l’avons aussi testé en sushi (poivre, sel et citron vert). Sympa.

En revanche, nous n’avons quasiment pas vu de dauphin ou autres cétacés. Seulement deux fois, au départ et à l’arrivée. Dommage. Par contre, les poissons volants sont omniprésents ! Nous avons vu des oiseaux quasiment tous les jours. Proches des côtes, nous avons vu de beaux fous de bassan, des

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phaétons,

magnifiques

avec

leurs

longues

plumes

élégantes.

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Navigation et météo… La navigation était rythmée par les points météo que nous faisions avec Denis notre routeur et ange gardien. Deux fois par jour, on envoyait notre position et nos observations (vent en direction et force, état de la mer) et Denis nous envoyait le bilan météo et des consignes pour la route. C’est aussi Denis qui relayait les messages vers les familles. Tout ceci grâce au système Iridium bien pratique mais assez cher, d’où le fait que nous ne téléchargions pas les fichiers météo et que Denis était le seul interlocuteur. Le support de Denis, grand navigateur, était très rassurant même si pour cette traversée les conditions étaient très stables. En navigation, on ne s’amuse pas à faire des manœuvres toutes les 5’ comme on peut le faire en régate. On ne barre pas non plus. Ce sont les pilotes automatiques qui le font. Néanmoins, j’ai remarqué et apprécié l’attention que Bertrand portait à la bonne marche de bateau. Sans être à fond dans la régate, je pense que nous avons fait une très belle navigation, en prenant les bonnes décisions aux bons moments. Passer du génois tangonné au spi quand le vent faiblissait trop, empanner quand le vent refusait, ajouter la trinquette en plus du génois tangonné quand nous avions une allure plus proche du vent… J’ai un regret, celui de n’avoir pas vécu de grains. Le vent n’a pas souvent dépassé les 15nds et les nuages n’étaient pas très actifs. Quand même… traverser l’atlantique sans rencontrer un grain c’est étonnant ! Nous avons navigué sous spi, nuit et jour, les 2/3 du temps. Conditions idéales pour le bateau qui a fait ses 6 nds de moyenne sans difficulté à part deux petits

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passages un peu mollassons qui nous ont permis de travailler notre patience. Les conditions ont été très bonnes mais la navigation reste quand même une activité à risque. Par exemple, une nuit des bruits bizarres en haut du mat nous avaient alertés. Bertrand qui voulait avoir le cœur net a décidé de monter dans le mat faire une vérification. Nous étions sous spi en pleine nuit. Ces moments sont des moments de grande concentration où tu sais qu’il y a un risque et qu’il faut bien faire ce que tu as faire. A tout moment tu peux basculer dans la catastrophe. Ca ne rigole pas ! Mais en ayant entendu et lu d’autres témoignages de la traversée de l’atlantique, je suis certain que nous avons eu des conditions optimales. Le seul problème rencontré durant la traversée a été l’énergie. En effet, au bout d’une semaine, la batterie bord était morte et a même vidée la batterie moteur. Là, ca commençait à devenir compliqué. Ces difficultés au niveau de l’énergie ont réduit le confort qui n’est déjà pas fameux : plus de frigo, plus de lumière le soir, ni de musique, ordi etc…et le moteur qui tournait 1 à 2 heures par jour pour tenter de recharger les batteries. Le peu d’énergie qui restait était consacré aux pilotes automatiques et à la communication (Iridium) ce qui était l’essentiel. Nous aurions vécu une autre traversée si il avait fallu barrer nuit et jour et à l’estime…un peu comme avait du le faire Christophe Colomb. Il est étonnant de réaliser que malgré les soucis techniques, le danger de la mer qui est un milieu hostile dans lequel on n’a pas le droit à l’erreur et le bateau sur lequel il faut faire attention de ne pas se blesser (un coup de bôme peut faire très mal), nous vivions sur ce petit bateau de 10m en toute confiance et avec un grand sentiment de sécurité. On était chez nous au milieu de l’océan…

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Les quarts de nuit…

Mais les plus beaux moments pour moi resteront les quarts de nuit. Quel bonheur, que d’émotions…Ces moments resteront graver en moi pour toujours. Plusieurs mois après cette traversée, je ressens encore ces émotions fortes. J’aimerais les partager avec vous dans les lignes qui suivent mais c’est difficile à exprimer… Quatre heures du matin, Bertrand, qui faisait le quart de une heure à quatre heures, me réveille. En général, je suis d’attaque et prêt pour le quart. Avec Agnès et Yvon, nous étions quatre pour faire les quarts, ce qui faisait que nous avions chaque nuit environ six heures de sommeil. De quoi être suffisamment en forme. Pour moi, le quart commençait toujours par la préparation d’un petit thé. Après avoir mis le harnais de sécurité, je montais dans le cockpit et laissais Bertrand aller se coucher.

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Lors des premières secondes quand tu sors sur le pont tes yeux ne sont pas encore acclimatés à l’obscurité. Tu ne distingues pas le ciel de la mer. Une espèce de brume noire et grise t’entoure…mais tu sens le vent sur ta peau, tu sens dans ton corps le bateau qui vibre. Progressivement, les étoiles apparaissent, une à une. Au même moment, la brume se transforme en nuages. Puis quand les étoiles et les nuages ont pris place, tu commences à distinguer l’horizon qui sépare le ciel de la mer. Et là, ton regard se perd dans l’immensité de la mer et du ciel… Tu bois une gorgée de thé. Du Mariage Frères fourni par maman, le Marco Polo était mon préféré. L’eau coule dans l’œsophage. C’est chaud. Hum que c’est bon…Du plaisir…Le regard continue de parcourir l’horizon, tranquillement. Je ne suis pas pressé. J’ai 3 heures devant moi. Je sais que je vais vibrer. Je sais que je vais avoir des émotions… Un coup d’œil à la centrale de navigation qui indique 6,3nds, cap au 266°, à 145° du vent. Le bateau est stable sous spi, l’équipage dort. Et moi, je suis seul dans le cockpit assis à veiller sur eux et sur la bonne marche du bateau. Une autre gorgée de thé. Humm…moins chaud mais toujours aussi agréable. Le tour d’horizon se termine. Pas de lumière en vue, donc pas de bateau à proximité. On refera un tour dans 1/2h. Un autre coup d’œil à la centrale de navigation, 6,1nds. C’est bien, on tient la moyenne de 6 nds. Tout est nominal. Maintenant, place aux rêves, place aux émotions. Pendant les quarts, j’avais pris l’habitude de m’adosser sur la paroi de l’entrée de la cabine, dos à la route avec Bételgeuse de la constellation d’Orion dans l’axe. Je mettais les vestes de quart sous les fesses et le dos pour avoir un dossier douillet. Ensuite, je m’enveloppais d’un paréo car finalement il fait toujours un peu frais la nuit. Une fois bien installé, je prenais l’Ipod et lançais une playlist.

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En plus de celle que j’avais, Nicolas m’en avait concocté deux. La première « faut matosser » plutôt tonique, rock et la seconde « sous les alizés » très cool. Et me voilà parti dans mes pensées…Le bateau me berce, le vent effleure mon visage, les étoiles sont là, la musique m’envoute. Je suis seul sur ce bateau, seul au milieu de l’atlantique. La mer est à moi, je suis à elle…Du bonheur à l’état pur ! Parfois, avec la fatigue je m’assoupis. Mes yeux se ferment mais je sens les mouvements du bateau. Les accélérations dans les surfs, le ralentissement quand la vague est passée. Je suis bien. Je pense à ceux que j’aime…ils sont loin, je les aime tellement…La musique m’emporte et transcende toutes ces émotions qui viennent se loger dans mes tripes au plus profond de moi. Une petite larme d’amour et de bonheur immense se met à couler le long de ma joue et extériorise toutes ces émotions …Moments intenses. Retour sur mer. Un petit coup d’œil au speedomètre : 6,7 nds , 150° du vent. C’est bon ca ! Rien à l’horizon non plus. Pas de feux qui indiqueraient la présence de bateaux. RAS, je peux me rallonger et repartir dans mes pensées. Le quart de nuit est une alternance de lucidité et de vagabondage d’âme… c’est un shoot émotionnel. En revanche, j’ai remarqué que l’émotion ne vient pas du silence. Un bateau qui sillonne la mer n’est pas silencieux. Le bruit de l’eau sur la coque, du vent dans les voiles et dans la mature est toujours présent. Le silence, on l’entend à la montagne autre lieu pour booster ces émotions. Par contre, les étoiles, elles, nous accompagnent où que l’on soit, en mer ou en montagne. Pendant ces trois heures de quart, il est intéressant de voir que le ciel change. Les constellations se déplacent. Certaines apparaissent, d’autres disparaissent. En fin de nuit j’avais la chance d’avoir la

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Croix du Sud qui sortait de l’horizon. C’était mon privilège car Bertrand et Agnès en faisant leur quart avant moi n’avait pas cette opportunité. J’ai passé de bons moments avec Yvon et Matisse le soir à repérer les étoiles et les constellations grâce à une application de l’Iphone « Carte du ciel ». Des moments de partage comme je les aime. En quinze nuits, on se familiarise avec ces constellations. A la fin, elles étaient devenues des repères, des amies peut-être…

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Noël en mer Le repas de Noël a aussi été un moment de partage. C’était la première fois que je passais Noël loin de la famille. Ils m’ont manqué. J’ai beaucoup pensé à eux. Mais la petite fête improvisée en mer a été très sympa. Nous avions décoré le bateau avec quelques guirlandes. Le petit Jésus est même arrivé le 25 !! En effet, avant de partir j’avais rempli des petites fioles que les enfants découvraient une à une chaque jour à midi au moment du repas. L’idée était qu’ils les vident de leur contenu, souvent des bonbons et qu’ils les remplissent d’eau comme de vrais océanographes. Et pour le 25, j’avais mis un petit Jésus dans la fiole pour marquer le coup !! Nous nous sommes échangés les cadeaux. Agnès avait discrètement pensé à tout le monde lors d’un petite ballade à Mindelo avant de partir. J’ai eu droit à un beau tee-shirt du Cap Vert. On a bien mangé, même si le foie gras et le bon vin offert par Laurent avait tournés à cause de la chaleur et de l’humidité sur le bateau. Pour Noël, j’ai offert à Agnès et Bertrand un recueil de poèmes que j’avais écrit 25 ans plus tôt au moment où je rêvais de fuir le monde des hommes en partant vagabonder sur les mers. Et au même moment, Virginie, les enfants mais aussi Papa et Maman et les Larnicols Laurent avaient ce même recueil dans leurs chaussons. C’était une manière d’être présent avec eux ! Dernière petite anecdote : nous avons jeté une bouteille à la mer, le 20 décembre en plein milieu de l’atlantique. Et bien cela n’a pas manqué, elle a été retrouvée deux mois plus tard sur une des îles des Grenadines par John A Roach. John est un magistrat local qui est très tourné vers le social. Il a même

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reçu le prix « Caribbean Unsung Hero » qui récompense des héros méconnus… Moi qui pensais que nous pourrions tomber sur un riche américain en vacances qui deviendrait notre ami et nous inviterait à le rejoindre avec son jet privé, c’était raté !

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L’arrivée Contrairement

aux

premiers

navigateurs,

les

technologies

actuelles

permettent non seulement de savoir à tout instant où l’on se trouve mais aussi de faire une estimation assez précise de l’heure d’arrivée. Après 15 jours en mer, nous savions que nous allions arriver dans les prochaines heures. Malgré tout, la vision de la Terre reste un évènement qui marque la fin du périple, le succès de la traversée, les retrouvailles avec les hommes. Nous scrutions l’horizon et d’un coup au milieu des nuages sur la ligne d’horizon on distingue une masse sombre différente du reste : Terre ! Terre, pour certains, encore un nuage pour d’autres…Discussions, échanges puis petit à petit tout le monde est convaincu. C’est la Terre, on arrive ! Joie pour tout le monde. Bonheur profond pour moi, bonheur tripal (j’invente cette expression !). Bonheur d’avoir tout simplement réalisé un rêve et surtout de l’avoir vécu à chaque instant profondément et sereinement.

Entre la première vision de la Terre et l’arrivée au port, il nous a bien fallu 4-5h de navigation qui se sont terminées de nuit à slalomer entre les casiers pour atteindre le petit port de Saint Louis à Marie Galante. Cerise sur le gâteau, Eric, notre cousin, et sa famille nous attendent. Il est minuit passé, nous venons de mouiller ‘la route des mouettes’ après 15 jours 10h et 2100 miles de traversée. Nous rejoignons le ponton où Eric nous asperge de cidre breton pour fêter cette arrivée ! Embrassades, joie de se retrouver, punch maracuja, une bonne douche et le lit douillet qui bouge quand même et pas à cause du punch !

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Après 15 jours sans communiquer,

quelques heures avant d’accoster à

proximité de la côte, j’avais pu avoir Titouan et Amaïa au téléphone. Le lendemain, j’ai eu Virginie. Quel plaisir d’entendre les voix de ceux qu’on aime. Dans ces moments de séparation réelle car je n’avais eu aucun contact direct avec Virginie er les enfants, le seul son de la voix de ceux que l’on aime suffit au bonheur…Le contenu avait presque peu d’importance. Je me souviens très bien avoir répété : « qu’est ce que je suis content de t’entendre… ». Ces coups de téléphone signifiaient pour moi la fin d’une belle parenthèse et le retour en France où je fonçais directement à Font-Romeu pour passer le nouvel an à boire une coupe de champagne dans la neige à 2000 mètres d’altitude. Tout ceci quelques dizaines d’heures seulement après avoir débarqué à MarieGalante !!

Un rêve s’est accompli. C’est un cadeau magnifique que je garderai à vie au fond de moi, je veux dire dans mes tripes… Vive le vent, la mer et les nuages…

Et n’oubliez pas de vivre vos vies et vos rêves !

Kernok le pirate

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Merci -Un énorme MERCI à Bébert & Agnès et les enfants pour m’avoir permis de vivre ça.

-Merci à Eric & Agnès pour l’accueil chaleureux (comme d’hab) à MarieGalante.

-Merci aux contributeurs des playlists, bouquins, BDs, films. Ils se reconnaitront...

- Merci à Ninie et aux enfants de m’avoir donné le feu vert pour partir du Cap Vert et faire une traversée charmante s’achevant à Marie Galante !

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1485x21cm