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SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 AVRIL 2011 N 84 ➥ 144 O

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ANNÉE

➥ CHF 2.50

Prière de réexpédier sans annoncer la nouvelle adresse

JA 1211 GENÈVE 8

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L’ E S S E N T I E L , A U T R E M E N T.

BUSINESS DE LA GUERRE

La mise au pas manquée des armées privées Alors que les sociétés de mercenariat prolifèrent, la Confédération et le CICR ont conduit soixante d’entre elles à signer un «code de bonne conduite». Ses critiques le jugent «hypocrite». éditorial PAULINE CANCELA

DROIT INTERNATIONAL À LA CARTE

a Suisse s’engage dans la régulation des mercenaires. La belle affaire! Le projet unit un document international rappelant aux Etats qu’ils devraient, éventuellement, faire respecter les droits humains, et un code de «bonne» conduite, dûment signé par soixante entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP). Les lobbies du mégabusiness de la guerre ne manquent d’ailleurs pas de s’en vanter. Mais rien ne garantit que le code sera plus respecté que les innombrables chartes éthiques dont ces compagnies se sont déjà dotées. En prime, une législation nationale est à l’étude. Le Conseil fédéral a soudain décidé de serrer la vis, alors qu’il avait renoncé en 2008 à légiférer. L’implantation à Bâle d’un holding lié à Aegis Defense Services, active en Irak et en Afghanistan, a provoqué ce retournement de veste.

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Ces propositions helvétiques vont certes dans le bon sens, mais d’un pas timide. Le projet de loi fédérale visant à réguler l’établissement des EMSP en Suisse offrirait à la Confédération un «rôle précurseur» en la matière. Elle a bon dos, elle qui n’a pas voulu s’engager en faveur des experts onusiens chargés d’élaborer une convention internationale juridiquement contraignante. C’est que les grandes puissances occidentales ont émis des réticences à l’Assemblée générale. «Mercenaire», le mot serait trop fort… et dans ce cas, notre belle nation ne tranche pas, mais se dédouane admirablement.

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Déjà au XIVe siècle, les chiens de guerre suscitaient le mépris du Florentin Nicolas Machiavel. L’homme politique en redoutait l’usage pour leur manque de patriotisme et leur paresse guerrière. L’analyse fait sourire. Aujourd’hui, ils se battent avec un zèle vénal, encouragés par leurs employeurs à faire couler le sang là où un militaire «classique» coûterait politiquement trop cher à l’Etat qui l’emploie. Toujours «affreux» – ainsi qu’on les a historiquement nommés –, ces guerriers n’ont disparu que pour mieux se réinventer. En échappant par la même occasion au droit international. La privatisation de la violence n’est pas, dans l’absolu, une idée nouvelle, mais sa mutation en mégabusiness est une conséquence directe du néolibéralisme ambiant. Les anciens hauts gradés devaient bien s’offrir une retraite dorée avec leurs nouvelles sociétés. Au Sud, les grandes multinationales exploitent la faiblesse des institutions afin de réprimer ceux qui oseraient s’opposer à l’expropriation des terres à des fins mercantiles. Les «agents de surveillance» côtoient désormais les phalanges étasuniennes en Afghanistan ou en Irak. Quand ils ne sont pas recrutés par un tyran pour mater la révolution. Se cachant sous la bannière du soutien logistique militaire, ces nouvelles forces gorgent à discrétion les effectifs des armées officielles, limités parfois comme il se doit par les pouvoirs législatifs. La Suisse et ses alliés seraient-ils soudain frappés d’une cécité hypocrite?

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leMag r endez-vous cultur el du Cour rier

ACTUEL • REPORTAGE À DIYARBAKIR OÙ S’EXPRIME LE RENOUVEAU PRÉCAIRE DE LA CULTURE KURDE.

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EXPOSITION • «AUTOFICTIONS ET MYTHOLOGIES PERSONNELLES» ARPENTE LE TERRITOIRE DE L’INTIME

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DANSE • L’ESTHÉTIQUE SATURÉE ET CAPTIVANTE DU DERNIER SPECTACLE DU CHORÉGRAPHE GILLES JOBIN

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CINÉMA • WIM WENDERS APPROCHE L’ŒUVRE DE LA CHORÉGRAPHE PINA BAUSCH DE FAÇON INÉDITE

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INTERVIEW • L’ALBUM «MARBLE SON» OFFRE D’INTENSES POUSSÉES DE FIÈVRE ET CONFIRME JESSE SYKES

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PARTENARIAT

orienTales 13 et 14 avril 2011 – 20 h ALHAMBRA – GENÈVE Réservations : 079 467 22 21

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Le quotidien Le Courrier est édité à Genève par la Nouvelle association du Courrier (NAC), association sans but lucratif • Direction, administration et rédaction à Genève: 3, rue de la Truite, case postale 238, 1211 Genève 8 • Rédaction vaudoise: 1, place Grand-Saint-Jean, case postale 6772, 1002 Lausanne • Tarifs abonnements: normal pour un an (285 éditions): CHF 373.– (promotionnel de première année: CHF 299.–); AVS/AI/chômage/moins de 26 ans: CHF 285.–; étudiantEs/apprentiEs: CHF 195.–; abonnement de soutien: CHF 493.–; essai de 2 mois: CHF 30.–. Dons: CCP 12-1254-9


leMag rendez-vous culturel du Cour rier ACTUEL Après des décennies de répression, les Kurdes de Turquie peuvent enfin exprimer leur culture. Théâtre, littérature ou art contemporain: le renouveau est précaire et insatisfaisant, mais il touche tous les domaines. Reportage à Diyarbakir.

Photo. La troupe de théâtre de la municipalité de Diyarbakýr, en pleine répétition d’une pièce tragi-comique en langue kurde. NICOLAS BRODARD

Printemps culturel kurde CLÉMENT GIRARDOT

our à tour autoritaire et emphatique, Erkan Özgen, 39 ans, dispense des cours de technologie pour les enfants kurdes de 11 à 13 ans, dans une école primaire de la banlieue moderne de Diyarbakir. Plus grande métropole du Kurdistan turc avec quelque 850 000 habitants, Diyarbakir est aussi depuis des décennies le cœur de la contestation kurde contre l’Etat central. L’image du fondateur de la République turque Mustafa Kemal Atatürk est omniprésente dans les écoles publiques, où tous les cours sont dispensés en turc et visent à inculquer aux enfants les valeurs patriotiques. Chaque matin, les élèves doivent déclamer le refrain suivant dans la cour de l’école: «Je suis Turc, je suis intègre, je suis travailleur. Mes principes: protéger les petits, respecter les anciens, aimer ma nation et ma patrie du plus profond de mon être.» «C’est une idéologie fasciste et nationaliste, commente Erkan Özgen, pas seulement pour les Kurdes, pour tout le monde en Turquie. Les enfants lisent dans les livres d’école: ‘Je suis Turc’ et à la maison ou sur les télévisions kurdes le message est inverse, ça les rend dépressifs.» Lui-même avoue enseigner par obligation, pour gagner sa vie. Après l’école, il échange son cos-

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tume de professeur de la République turque contre celui d’artiste contemporain dont l’ironie s’en prend à l’idéologie militaire et nationaliste (lire en page suivante). Depuis la proclamation de la République turque en 1923, l’Etat tente de nier la spécificité des Kurdes qui représentent environ 20% de ses citoyens, que ce soit par des campagnes militaires, par la falsification de l’histoire, par des politiques d’assimilation ou les déplacements forcés de populations.

FRANC SUCCÈS DU THÉÂTRE Dans la ville de Diyarbakir, certains affichages de la municipalité se font désormais en kurde. L’usage de la langue, assimilée à du séparatisme, a été très longtemps proscrite en public. Il a fallu attendre 1991 pour la levée de l’interdiction et le début des années 2000 pour observer une plus grande liberté d’expression en kurde, après l’adoption de plusieurs réformes visant à satisfaire les critères de droits humains dans le cadre du processus d’adhésion à l’Union européenne. La levée de l’état d’urgence dans les provinces du Sud-Est de la Turquie en 2002 a aussi permis aux activités culturelles de se développer dans un climat relativement serein. La mairie de Diyarbakir est tenue depuis 1999 par un parti pro-kurde et le maire actuel Osman Baydemir est un des leaders du BDP, le

parti de la paix et de la démocratie, qui entend promouvoir la culture kurde: « Le but de la municipalité est à la fois de faire vivre la culture contemporaine et de faire redécouvrir aux gens la culture kurde disparue», affirme Muharrem Cebe, le responsable de la culture et du tourisme pour la métropole de Diyarbakir. Avec le soutien de la municipalité, deux conservatoires artistiques viennent d’ouvrir leurs portes à la rentrée 2010, pour enseigner aux jeunes le théâtre, la danse folklorique, la musique, les arts plastiques ou le cinéma – le tout en langue kurde. Une grande première en Turquie. En froid avec le ministère de la culture, la ville a développé sa propre politique culturelle et veut se positionner comme un centre culturel au niveau international: «Le travail effectué depuis dix ans est destiné à tous les Kurdes, affirme Muharrem Cebe. Lors de notre festival annuel, nous invitons des artistes et écrivains kurdes d’Iran, d’Irak ou de Syrie, mais aussi de la diaspora européenne.» Pour le responsable municipal, le dynamisme de la culture kurde à Diyarbakir a été permis grâce au rapport de force politique avec Ankara: «L’Etat a dû faire des concessions en raison de l’essor du mouvement kurde.» Une des institutions dont il tire le plus de fierté est le théâtre municipal. Entre 1994 et 1999, l’ancien maire issu du parti islamiste Refah

– le parti de la prospérité, interdit en 1999 – l’avait fermé et avait limogé son personnel. Après sa réouverture, le théâtre a commencé à jouer des pièces en kurde dès 2001, avec un franc succès auprès du public local mais aussi lors de tournées en Turquie et à l’étranger. Le répertoire de la troupe est très large: il inclut aussi bien les œuvres turques et kurdes que les classiques de Shakespeare ou des pièces modernes de Brecht.

NOMBREUSES TRACASSERIES Mais le seul théâtre public de Turquie jouant des pièces en kurde fait face à de nombreux défis. «Vu que tous les conservatoires d’Etat sont en turc, nous avons des difficultés de recrutement: les acteurs n’ont pas un niveau suffisant pour jouer en kurde, confie Rüknettin Gün, le directeur artistique. Nous avons aussi toujours des tracasseries avec les forces de l’ordre. Nous devons parfois envoyer le texte de la pièce en kurde à la police avant de nous produire dans certaines villes. Et l’année dernière, nous voulions faire jouer pour la première fois une pièce pour enfants en kurde dans le district, mais la direction de la sécurité de Diyarbakir a ordonné à toutes les écoles de n’envoyer aucun de leurs élèves.» La période noire du conflit armé des années 1990 semble révolue. Mais si les activités culturelles se développent localement, •••

LeMag rendez-vous culturel du Courrier du samedi 9 avril 2011• 19


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Erkan Özgen, l’art de l’ironie

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le gouvernement AKP (parti de la justice et du développement, centredroit) de Recep Tayyip Erdogan au pouvoir depuis 2002 louvoie entre le nationalisme turc dominant et des tentatives d’ouverture: «C’est une situation un peu ironique, analyse Rüknettin Gün. D’un côté il est possible de parler sa langue, d’ouvrir des cours privés de kurde mais pas d’étudier dans sa langue maternelle. En 2009, ils ont inauguré TRT 6, une chaîne publique en kurde, mais le jour où un député a parlé en kurde ils ont coupé sa voix sur la chaîne parlementaire. La situation est très incertaine et il n’y a aucune garantie légale concernant le droit d’utiliser le kurde.» Un avis que partage l’écrivain et éditeur Kâwa Nemir, très actif dans la bouillonnante scène littéraire kurde: «Ce sont seulement des paroles: ‘Vous êtes libres de publier en kurde’, mais aucune loi n’a été votée. Dans le cas où le parti nationaliste MHP remplace l’AKP au pouvoir, tout peut être remis en cause.»

Erkan Özgen, 39 ans, est un des principaux artistes contemporains kurdes. Il réside à Diyarbakir où il travaille aussi comme professeur. Il commence sa carrière en 1995 et effectue sa première exposition internationale huit ans plus tard à Kassel, en Allemagne, suivie par de nombreuses autres. En 2003, avec son compère Sener Özmen, il réalise la vidéo Road to Tate Modern, un remake de Don Quichotte dans les montagnes kurdes où nos deux artistes cherchent le chemin du temple de l’art contemporain à dos de mulets. Plus récemment, Köken (Origine, 2008) montre des migrants africains qui marchent au pas et scandant le slogan nationaliste: «Heureux celui qui se dit Turc», un pied de nez à la propagande nationaliste et une parabole sur l’absurdité de l’idéologie identitaire des Etats nations. CGT

CRÉER, C’EST MILITER Image. Erkan Özg et Sener Özmen, Road to Tate Modern (2003). DR

Si au niveau légal, voire constitutionnel, la reconnaissance officielle des droits culturels des kurdes est inexistante, il semble toutefois difficile de revenir en arrière, estime Övgü Gökçe: «Nous sommes à présent dans un processus irréversible, dans la vie quotidienne et sociale au moins. Les kurdes vivent leur vie comme ils l’entendent et c’est plutôt un sentiment positif pour les artistes.» Pour la coordinatrice du Centre artistique de Diyarbakir, ouvert sur une initiative de la société civile en 2002, cette ville «est toujours le centre d’une résistance. C’est aussi un endroit très marqué par l’histoire récente, mais comme le problème n’est toujours pas résolu, la dynamique contestataire est encore très forte.» A Diyarbakir, créer c’est aussi souvent militer. Les voix des artistes kurdes se font de plus en plus entendre au niveau national. Dans un nouveau centre culturel parrainé par la municipalité, une exposition rassemble une quarantaine d’artiste turcs et kurdes autour d’un message explicite: «La paix à 100%.» Pour faire enfin cesser le conflit qui ensanglante la Turquie depuis 30 ans.

Quelques dates

Newroz versus Nevruz e Newroz, célébré en mars le premier jour du printemps, est le nouvel an kurde ou persan. Dans la mythologie, la fête commémore la rébellion de Kawa le forgeron contre le tyran assyrien Zohak, qui marquerait la fondation du peuple kurde. Traditionnellement, on danse et on saute au-dessus d’un feu. La fête, symbole de la lutte du peuple kurde, a longtemps été interdite et réprimée jusqu’à ce que l’Etat turc tente de la récupérer à son compte au milieu des années 1990. Pour l’historien Etienne Copeaux, cette tentative de récupération se place dans une stratégie qui entend désamorcer la rébellion en démontrant par des

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théories pseudo scientifiques que les kurdes viennent d’Asie centrale et seraient donc turcs, de même que la fête du Newroz. «En même temps qu’il réprime les célébrations de Newroz, le régime tente de prouver, entre 1996 et 1998, qu’il s’agit d’une fête remontant au plus lointain de l’histoire turque et essaie de l’officialiser», note le chercheur. Cependant, rebaptisée Nevruz, en raison de l’absence du W dans l’alphabet turc, la fête turque officielle est, année après années, un échec populaire, alors que les kurdes se rendent en masse aux célébrations du Newroz organisées par les partis kurdes. CGT

1923: création de la République Turque, sur un modèle très jacobin. 1925, 1930, 1937-38: répression par le pouvoir de révoltes kurdes. 1960, 1971, 1980: coups d’Etat militaires, accentuation de la répression. 1978: création du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan, marxiste), organisation illégale en Turquie et accusée de terrorisme. 1984: début du conflit armé entre le PKK et l’État turc. 1999: arrestation au Kenya du dirigeant du PKK, Abdullah Öcalan. L’organisation abandonne l’objectif d’un Kurdistan indépendant mais ne dépose pas les armes. 2007: formation d’un groupe parlementaire pro-kurde DTP (parti de la société démocratique) à l’assemblée nationale. 2009: dissolution du parti pro-kurde DTP par la cour constitutionnelle, remplacé par le BDP (parti de la paix et de la démocratie). 12 juin 2011: élections législatives. CGT

CONTEMPORAIN Au Kunstmuseum de Berne, une expo de groupe raconte les décalages qui entravent le Chili.

Auscultation des grands écarts chiliens SAMUEL SCHELLENBERG

L’expo. Kunstmuseum de Berne, 8 Hodlerstrasse, jusqu’au 19 juin, ma 10h-21h, me-di 10h17h. Fermé le vendredi saint; Pâques (14-15 avril), 1er mai, Ascension et Pentecôte (12-13 juin): 10h-17h. ☎031 328 09 44, www.kunstmuseumbern.ch www.dislocacion.cl

’est dans le champ lexical de la désarticulation, du déracinement ou du déplacement que l’artiste helvético-chilienne Ingrid Wildi Merinos a puisé la matière pour «Dislocación», à voir au Kunstmuseum de Berne. Montré l’an dernier à Santiago, le projet était une commande de l’ambassade de Suisse au Chili, à l’occasion des 200 ans de l’indépendance du pays filiforme. Doté de pièces pour la plupart produites pour l’occasion – c’est suffisamment rare pour être signalé –, le résultat est éminemment politique; et ma fois très réussi. «Le terme de ‘dislocation’ vient du jargon médical, rappelle Ingrid Wildi Merino. D’une manière métaphorique, l’exposition pose des questions sur les problèmes locaux chiliens, mais aussi globaux, provoqués par une forme de désarticulation.» On observe cette dernière dès la première salle avec l’imposant pick-up Ford Made in Tunnel of Politics (2010) de Thomas Hirschhorn. Rouge et d’un modèle très apprécié des classes supérieures chiliennes, il a été coupé en deux et recollé au gros scotch. L’avant et l’arrière sont toutefois décalés: la dislocacíon est passée par là.

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UNE HISTOIRE DU CHILI

Photo. Alfredo Jaar, La Cordillera de los Andes (CB) (2010). ALFREDO JAAR

te l’histoire de son pays à l’aide de documents d’archives, classés chronologiquement. Ceux de l’ambassade étasunienne datés de l’été 1973, alors que se prépare le putsch du général Pinochet du 11 septembre suivant, sont particulièrement intéressants... Tout comme lors de leur exposition dans trois librairies de Santiago, les livres peuvent être emportés: il suffit d’avertir par écrit où l’on compte les entreposer.

Pas loin, Alfredo Jaar, artiste chilien établi à New York, présente des portraits photo de Clotario Blest (18991990), réalisés dans les années 1980. Syndicaliste, figure de l’engagement politique non-violent doté d’une profonde éthique chrétienne, il a vertement critiqué l’Eglise catholique et ses accointances douteuses. «Il n’est pas possible de percer en totalité la dignité et la réussite du travailleur chilien Clotario Blest, a expliqué Alfredo Jaar. Il fait partie intégrante de notre paysage social, au même titre que les Andes qui dominent notre pays font partie intégrante de notre paysage urbain.» D’où le titre de l’œuvre, La Cordillera de los Andes (CB) (2010). Superbe, l’installation vidéo d’Ingrid Wildi Merino, Arica y Norte de Chile – No lugar y lugar de todos (2010),

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PICK-UP VS LOGEMENT

comprend quant à elle de long travellings autour de la ville d’Arica, au Nord du Chili, dans une zone désertique proche des frontières péruvienne et bolivienne. Sur un second écran, la plaque tournante économique Arica est analysée par de nombreux observateurs – autorités locales, économistes, sociologues ou anthropologues. Dans la salle suivante, Ursula Biemann voyage dans un autre désert: celui de l’Afrique du Nord. Sahara Chronicle (2006-2010) réactualise un projet curaté par l’artiste en 2007 au Centre d’art contemporain de Genève, «The Maghreb Connection». Il y est question de l’exode africain vers l’Europe et des cartographies qu’il implique, via des vues du ciel, des enregistrements radio et autres sons divers. A l’ère virtuelle de Wikileaks, Voluspa Jarpa propose une Biblioteca de la No-Historia de Chile (2010) tout ce qu’il y a de plus tangible. Dans 608 ouvrages, elle racon-

Plus loin, dans une œuvre certes belle formellement mais aux ficelles dramatiques trop visibles, Camilo Yánez fait tourner deux caméras dans le Stade national de Santiago, là où la junte a exécuté 3000 personnes. Les images sont accompagnées d’une chanson du chanteur engagé Víctor Jara. Ailleurs, on ne manquera pas le très bel essai vidéo de Sylvie Boisseau et Frank Westermeyer, Nouveaux frères (2010), autour du conflit territorial des indiens mapuches avec les immigrants européens, dans le Sud du Chili. A voir aussi, l’installation Decreto publico no habitable (2010) du collectif d’architectes 000 Estudio, présente le logement social tel qu’il se construit au Chili aujourd’hui. Deux constantes: la très mauvaise facture des bâtisses et la taille minuscule des logements, illustrée à Berne par une cahute de 12 m2 – elle semble plus petite que le pick-up d’Hirschhorn! –, dans laquelle une famille moyenne de cinq personnes est supposée s’entasser. Au fait: l’ambassade de Suisse au Chili s’attendait-elle à une exposition aussi explicitement politique? Pas vraiment, confie Ingrid Wildi Merino, d’où des rapports parfois un brin tendus avec les fonctionnaires helvétiques... Mais la caution donnée par le Ministère chilien de la culture, autre soutien de l’exposition, a permis de faire passer la pilule. A noter que l’événement était accompagné d’une campagne d’affichage: à Santiago, de nombreux placards montraient le portrait de l’économiste étasunien Milton Friedman, qui fit du Chili le laboratoire du néolibéralisme, avec la bénédiction de Pinochet. Sous sa frimousse, onze lettres: Dislocacíon.


Le Courrier - Printemps Culturel Kurde