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Nouvelles Trajectoires Préambule : Les infrastructures de transport et le paysage

Nicolas Sage – 2016 – –1–


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Le présent livret doit être vu comme l’introduction nécessaire au projet de fin d’études : Nouvelles Trajectoires - Un pôle d’échange dans le paysage, réalisé dans le cadre du dernier semestre de master à l’École Nationale Supérieure de Paris-Belleville.

Illustration de couverture : Nicolas Sage, Pont de l’Aqueduc Huile sur bois, 63 x 55 cm, 2015.

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Cet essai – cette tentative – veut être la synthèse, mais aussi l’ouverture, d’une réflexion personnelle mêlant architecture, paysage et peinture. Mon parcours à l’ENSAPB m’a permis deux choses : acquérir l’éducation d’un architecte mais aussi les savoirs et pratiques d’un peintre et d’un dessinateur. J’ai donc depuis plusieurs années fait un double cursus, en alliant dès que possible ces deux disciplines. C’est dans cette optique que j’aimerais travailler, car la vision qu’a le peintre du territoire et du paysage peut être une façon d’aborder le projet d’architecture, de le nourrir ; de le voir sous un prisme spécifique. Cependant, je n’aborde pas cette compétence de peintre uniquement dans sa composante graphique. Elle n’est d’ailleurs ici que minime, et ne se manifestera qu’éventuellement dans la représentation des documents du projet. Ça n’est pas la main qui est maîtresse, mais bien l’œil. J’aimerais voir le territoire du Mans – le penser – à travers mes affinités de peintre, mon appétit pour les paysages, quels qu’ils soient. Je tente de trouver un point où la peinture et le projet d’architecture se rencontrent. Ce point est, et reste, une énigme pour moi car ces deux domaines adoptent des visions parfois divergentes. L’architecture crée le tissu, fabrique la ville, pense le territoire. La peinture (telle que je la pratique) constate et regarde l’espace constitué. Je veux faire, à travers ce projet de fin d’études et le présent livret, un pas de plus vers ce point.

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Introduction La relation entre infrastructures de transport, ouvrages d’art, et paysages m’a toujours intrigué. Juxtaposer ces deux termes évoque d’emblée la notion de grand territoire, de longues distances, de déplacements, de trajets à travers différents lieux. L’un et l’autre sont intimement liés, car les infrastructures routières et ferroviaires font partie intégrante de notre paysage contemporain, qu’il soit urbain ou rural. Inversement, le paysage se révèle d’une manière particulière lorsque ces infrastructures sont empruntées. En embrassant ce qui s’offre à nous, notre regard s’arrête et retient certains signes. Des émergences, des singularités attirent notre œil et nous permettent ainsi de nous situer. Paysage et territoire ne font alors qu’un ; notre carte mentale du lieu s’esquisse. Cette réflexion prendra principalement comme objet d’étude la ville du Mans. Cependant, mon propos se voulant général, je me permettrai quelques écarts géographiques lorsque ceux-ci illustrent mieux ma pensée.

Le paysage, c’est un dialogue de formes dans notre champ visuel

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Paris, Porte de Bagnolet.

Rome, Via di Torricola

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Les infrastructures dans le paysage Les infrastructures de transport sont, par essence, le moyen de connecter efficacement divers endroits entre eux. Elles offrent des solutions et créent des problèmes à de multiples échelles. Elles sont source de fascination pour de nombreuses personnes par les situations qu’elles amènent. Croisements de flux, vitesse, superpositions, traversées, enchevêtrements, connexions et ruptures sont autant de termes venant à l’esprit lorsque le mot infrastructure est évoqué. Leur échelle, leur ampleur, en font des limites pour le tissu urbain, qui doit trouver le moyen de les franchir une fois que l’étalement de la ville les a atteintes. Comme les enceintes fortifiées des siècles précédents, les infrastructures de transport routier figurent souvent les limites de nos villes. Cependant, il n’y a pas toujours adéquation entre le contenant et le contenu, et dans de nombreux cas il existe des poches résiduelles de campagne prises entre la ville et son anneau périphérique. Un exemple est la capitale italienne et son Grande Raccordo Anulare, ceinture périphérique de 64 km, où il est parfois difficile de deviner que l’on se trouve encore dans Rome. Son exemple opposé est Paris, qui est, elle, totalement contenue dans son Boulevard Périphérique. Mais le cas le plus commun est compris entre les deux exemples précédents. La limite est donc, pour un temps, suspendue entre deux mondes, celui de la ville et celui de la campagne. Elle attend patiemment, zone en transition, suspendue. Nous sommes dans les franges. C’est le cas de la ville du Mans.

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Différents échangeurs de la rocade du Mans, portes d’entrée de la ville.

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J’ai principalement évoqué les grandes infrastructures autoroutières. Dans le cas du Mans, celles-ci se transforment une fois la ville atteinte : elles changent d’échelle, adaptent leur emprise, réduisent leur vitesse. Elles dialoguent avec le tissu urbain et se laissent facilement traverser. Elles sont un des constituants de la ville. Elles changent de nom dans leur métamorphose et adoptent les appellations de boulevards, routes, chemins, impasses, etc. Les infrastructures ferroviaires, elles, ne se transforment pas. Les rails filent, rectilignes, et tranchent le tissu. Les zones de fret, emprises dédiées au transport des marchandises deviennent des poches, enclaves où le tissu urbain n’existe pas. Ces endroits ouvrent souvent sur un paysage très plat, rythmé par les pylônes des caténaires, traversés par des passerelles. Ce sont, malgré eux, des lieux pleins de poésie, entre la friche et la gare, où le tissu urbain s’ouvre et laisse apercevoir l’horizon. Cet univers a longtemps intéressé les peintres, évidences avec Monet et sa série sur la gare Saint-Lazare, ou Caillebotte avec Pont de l’Europe. Ces espaces dédiés au train retrouvent un certain attrait aux yeux des villes, qui lui ont longtemps tourné le dos. On pense aux exemples parisiens du jardin d’Éole, espace public ouvert sur les voies partant de la Gare de l’Est, ou à la Halle Pajol. Ces grands tracés ferroviaires, lignes droites sur la carte, trouvent un écho en certaines routes. En effet, il n’est pas rare de trouver dans le territoire et dans les villes des tracés routiers rectilignes qui interrogent quant à leur provenances historique et physique, comme quant à leur destination. Ces routes deviennent des infrastructures par les distances qu’elles couvrent plus que par leur emprise transversale. La départementale 357, «Route de Paris» est l’une d’entre elles. Rectiligne jusqu’aux limites du Mans, perturbée par le tissu urbain, elle reprend sa rectitude une fois la ville traversée. (cf. double-page suivante et p21 - 22) – 12 –


Rue Doudeauville, Paris, et faisceaux sud du Mans

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La D357 à l’est du Mans

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Le paysage depuis les infrastructures La présence de ces ouvrages invite dans le paysage, par l’échelle qu’ils prennent et par les voyages qu’ils évoquent, les autres lieux auxquels ils sont raccordés. Emprunter « l’Autoroute du Soleil » c’est déjà entendre le bruit des cigales. Tout comme au Mans « l’ Océane », la « Route de la Liberté » ou bien la « Route de Paris » nous ouvrent d’autres images, oniriques et pleines de promesses. Physiquement, l’œil qui prend un viaduc s’ouvre sur une vallée, un pont permet l’élévation de notre regard, un tunnel débouche subitement sur un paysage inattendu. Ces ouvrages font office de « point de vue » décrit dans les cartes touristiques, mais ils le sont malgré eux. De leur but éminemment pratique – rendre possible un déplacement – émerge une autre qualité qui touche à la poésie : il révèle une partie du monde qui nous entoure. En mettant en relation l’œil et le territoire à travers un trajet particulier, ces ouvrages, routes et rails, ponts et tunnels, remplissent d’autres fonctions que celles pour lesquelles ils ont été conçus. Ces routes et ces rails sont l’occasion d’une mise en scène, voulue ou non, du territoire. En le traversant, mains sur le volant ou nez collé à la vitre, les arbres défilent, leur rythme scande le trajet. La route ou le wagon est un lieu traversant un lieu, deux mondes en mouvement l’un par rapport à l’autre. La statique de l’habitacle dialogue avec les masses extérieures qui grandissent puis rapetissent derrière nous. Les rapport évoluent, le caillou au loin devient une montagne, le nuage au loin s’est transformé en pluie sur le parebrise. Cependant, les ponts, échangeurs et autres ouvrages peuvent aussi s’expérimenter de manière immobile. Il sont évidement conçus pour accueillir le mouvement des voitures, des camions ou des trains. Mais à celui qui sait s’arrêter, ou au – 17 –


piéton voulant les traverser – choses souvent difficiles, voire impossible – s’offrent d’autres usages que le simple passage des véhicules. La nécessité de talus ou de murs de soutènement dans l’édification de ces ouvrages, la technique constructive même, offre la possibilité à l’Homme de les pratiquer. Les remblais de plusieurs mètres de haut ouvrent souvent une vue privilégiée sur les alentours. Là où le béton, l’acier et le bitume n’étaient que fonctionnels se glisse un lieu qui mène à une poésie, à un paysage qui est souvent invisible. Dédaigné, il est pourtant le reflet de notre société et de ses à-côtés, ses interstices (cf double-page 29-30)

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Extrait du livre America’s National Park Roads and Parkways: Drawings from the Historic American Engineering Record, HAER 2004

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Arrivée à Marseille par l’Autoroute du Soleil

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Séquence d’arrivée au Mans depuis l’Ouest en empruntant la Route de Paris

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Séquence d’arrivée au Mans depuis l’Est en empruntant la Route de Paris

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Le paysage du Mans depuis une passerelle franchissant les rails.

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Séquence de départ du Mans en train vers Paris

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Séquence de départ du Mans en train vers Paris (suite)

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Paysage offert depuis le talus de l’échangeur de la porte de Bagnolet, Paris.

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Séquence d’arrivée au Mans en train depuis Paris

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Séquence d’arrivée au Mans en train depuis Paris (suite)

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Les signes dans le paysage Les lieux s’observent d’un regard par lequel on s’imprègne. Devant un paysage inconnu, nous cherchons les émergences, les signes, les points de repère. Nous nous arrêtons sur un élément qui nous interpelle, devant une singularité sur laquelle notre attention se porte. Spécificité formelle ou sémantique, qu’importe, un éléments devient alors un repère, et permet de trouver un sens de l’orientation. C’est une manière de voir le paysage, à travers ces éléments qui en parlent, qui le racontent. Ils ont une signification. Les forêts, les allées de cyprès, l’émergence d’un clocher, les nuages au-dessus d’un champ, une tour de bureaux racontent une histoire, tout comme les usines, les ports et les hameaux, les autoroutes, les chemins effacés, les ponts, les lignes à haute-tension. Ces éléments ponctuels dans le paysage nous renseignent sur le territoire qui les entoure. La formation d’un nuage, le vol en cercle d’un oiseau nous donne des indices ; un champ captant la chaleur et formant un thermique se trouve directement dessous. Le chemin s’arrêtant brusquement sur la rive évoque aussi l’ancien pont qui permettait le franchissement. Le paysage embrasse tout. La campagne, l’urbain, le suburbain, l’hyper-urbain. La scène se déroulant sous nos yeux nous éclaire sur la composition et l’agencement à grande échelle de l’espace qui nous entoure. Les infrastructures de transport, par leur échelle, se confrontent au tissu urbain, à la topographie. Elles ont un mode de croissance propre, qui s’accorde parfois mal avec le contexte dans lequel elles s’inscrivent. Cette relation, parfois conflictuelle, forme dans le paysage des situation particulières ; grandes ouvertures, tranchées dans le tissu urbain, encorbellement sur le vide, etc. Le résultat de cette confrontation est souvent propice aux – 39 –


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Le Mans depuis la colline de la Foresterie : la cathédrale contrôle le paysage.

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découvertes plastiques, aux dialogues surprenants. Il permet l’émergence de signes dans le paysage. Les fronts bâtis donnant sur un faisceau ferré, un centre commercial pris entre deux bretelles d’autoroute, un viaduc surplombant la ville sont autant d’occasions données au regard pour s’accrocher, et se souvenir. Les signes qui s’offrent à nous permettent dans leur addition les uns aux autres la constitution d’une carte mentale. Peu à peu, le territoire prend forme dans notre esprit, sa carte apparaît. Cependant, il ne faut pas oublier que le paysage ne s’aborde qu’à partir d’un point de vue, il n’est jamais objectif. Nous le voyons à travers nos yeux et avons notre point de vue subjectif. Cette carte n’est donc que très rarement juste, cependant, elle est notre outil pour évoluer dans la ville. En se déplaçant, les choses prennent des importances diverses en fonction de leur éloignement. Un mobilier urbain, un poteau, une borne kilométrique change d’échelle si l’on s’en approche. Les règles de la perspective inversent le rapport des objets vus par rapport aux traces sur les cartes. Un alignement de réverbères peut paraître insignifiant comparé à l’ensemble de la ville, mais proche de nous il devient un protagoniste essentiel de notre champ de vision. Son rythme règle notre déplacement, et oriente le regard vers son point de fuite. Cette inversion des relations due à la perspective crée un dialogue entre les divers plans du tableau, et ces grandes et petites taches sont mises en relation directe du fait de leur proximité plastique. Le regard s’affranchit des distances. Le territoire nous est appréhensible par la carte, vue en plan objective, qui montre les choses sous une lumière crue, mais aussi par le paysage, cette image que notre œil projette sur sa rétine, vue subjective liée à une position. – 42 –


Carte mentale collective du Mans (M.Benhamou, N.Sage, M.Vieira da Silva)

Dans cette interdépendance de la carte et de l’image, nous nous situons dans le territoire, nous faisons le point grâce aux signes qui sont offerts à notre vue. – 43 –


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Conclusion Paysage, infrastructure et territoire sont le support d’une réflexion sur les signes qui s’offrent à nous et leurs interprétations. Quand nous rendons-nous compte que nous entrons – ou sortons – d’une ville, que nous avons franchi ses portes ? Quel serait le rôle d’un bâtiment signal, a-t-on besoin d’un tel objet à l’époque où l’étalement urbain a mis à bas les enceintes fortifiées et leurs portes ? Quels usages pour les infrastructures si on les aborde à différentes échelles ? Loin de vouloir être exhaustif, je tente ici de clarifier ma pensée et de soulever diverses questions. En relation avec des travaux comme ceux de Kevin Lynch ou Gordon Cullen, ces quelques pages veulent circonscrire un périmètre, donner un prisme sous lequel voir mon projet de fin d’étude. Je cherche, à travers les divers thèmes mis en relation ici, le point, cet endroit où se rencontrent l’architecture et la peinture. Les indices portent vers le paysage, lieu où dialoguent relations plastiques et physiques, constituantes de la ville.

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Projet de fin d’études : Edifices et pré-existances École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville Juillet 2016

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Profile for Nicolas Sage

Nouvelles Trajectoires  

Introduction au Projet de Fin d'Etudes à l'ENSAPB - Nicolas Sage - 2016

Nouvelles Trajectoires  

Introduction au Projet de Fin d'Etudes à l'ENSAPB - Nicolas Sage - 2016

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