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24e année - n° 90 / Octobre 2006 - ISSN 0754-8826 - 4,00 €

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DISPARITION D’UN AMI

ABEILLE, SENTINELLE


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1 Lorsque les premiers Européens découvrirent le Ginkgo à la fin du XVIIe siècle, les Chinois et les Japonais le vénéraient depuis bien longtemps. L’existence de pieds mâles et femelles séparés en avait fait le symbole de l’antinomie : le bien et le mal, le Yin et le Yang, le Nord et le Sud, et les arbres séculaires ornaient les abords des édifices religieux. En Europe, le feuillage jaune d’or en automne, la résistance à toute épreuve de l’espèce conduisit les ginkgos jusqu’au cœur de nos villes, la sauvant ainsi d’une probable disparition quasi-naturelle. Il faut dire que le ginkgo est le dernier représentant d’une famille de végétaux fort primitifs, présent sur terre depuis 300 millions d’années. La forme des feuilles, le mode de reproduction, les modalités de développement de la graine lui confèrent le titre respectable de fossile vivant. Bien plus évolué qu’une fougère mais bien moins perfectionné qu’une plante à fleur, le ginkgo est un précieux maillon dans la longue histoire de l’évolution des plantes. L’arbre mythique est aujourd’hui très utilisé en pharmacologie, en particulier pour les problèmes de circulation sanguine. En France, il est présent dans de nombreux jardins. Il existe quelques sujets dépassant les 200 ans, par exemple dans le Jardin des Plantes de Paris (1), et ceux de Tours, de Montpellier, d’Angers (2) ou dans la cour de l’hôtel d’Effiat à Montrichard (3) (Loir-etCher). L’arbre aux quarante écus a même été choisi comme symbole de la renaissance de la Bièvre en région parisienne. Un futur jour d’automne, tout près de Paris, le beau feuillage jaune d’or se reflétera dans les eaux d’une rivière régénérée. Pas de doute, le ginkgo rafraîchit la mémoire et inspire la rêverie! Georges Feterman


Etang de Berre Pourquoi nous devons gagner !

D

ans

le

numéro de du mois d’avril(*) nous évoquions le périple de l’un de nos amis du MNLE-13 pour sauver l’étang de Berre. Aujourd’hui, les premières signatures de la pétition pour la requalification de cet étang montrent une réelle sensibilité non seulement à cette question concrète, mais à la signification profonde que révèle la situation de cet écosystème. La société fonctionne sur un mode écologique binaire : des espaces protégés, voire des sanctuaires d’un côté, des territoires martyrisés de l’autre. L’étang de Berre en est un emblème, d’autant plus qu’il porte une image industrielle.

L’agriculture intensive est un autre exemple, portant sur des surfaces considérables, de la dégradation des milieux naturels ordinaires par les activités humaines. Ce numéro en traite longuement. Cette dégradation est considérée comme une fatalité, voire une nécessité. Pour l’étang de Berre, il s’agit en outre d’un écosystème original rabaissé au rang d’un réceptacle de rejets divers et massifs. Notre argumentation permet de poser les rapports entre production industrielle, emploi, environnement de manière cohérente et dynamique. Les silences et les déformations sur les impacts sanitaires et environnementaux réels

Je m’engage pour les générations futures

SOLIDARITE AVEC NOS AMIS DE L’ETANG DE BERRE La chaîne des centrales électriques de la DURANCE débouche dans l’étang de Berre qui est le plus grand étang salé d’Europe (155 km2), y apportant limons et eaux douces. L’écosystème est menacé. L’Etat français a été condamné par le tribunal européen. Le gouvernement français avance un mauvais compromis : - réduire la production d’énergie hydraulique de 600 millions de kWh - tout en maintenant des entrées de 60 000 tonnes de limons et 1 milliard de m3 d’eau douce Je, soussigné, soutiens l’action du MNLE 13 qui agit depuis des années pour la préservation de l’étang et la production d’électricité renouvelable en demandant l’arrêt total des rejets d’eau douce et de limons dans l’étang par la dérivation des eaux du canal EDF depuis Saint- Chamas jusqu’au Rhône. Je soutiens également la demande d’une prolongation de l’existence du GIPREB, structure d’étude et de concertation, au-delà du 31 décembre 2006. Nom

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DR

ÉDITORIAL

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des activités industrielles sont utilisés pour mettre en cause l’existence même de l’industrie dans les pays développés. Ils servent de rampe de lancement à une utopie dangereuse de la décroissance absolue. La dénonciation des abus d’une production de masse est utilisée pour donner une image fatalement pénalisante à l’industrie. Notre action sur l’étang de Berre prend donc naturellement une dimension nationale. Il ne s’agit pas d’avoir une attitude conciliante vis-à-vis des insuffisances et faiblesses de l’industrie. Nos amis dunkerquois ont eu raison de faire condamner Total. Il s’agit de gagner avec les salariés des entreprises et les riverains, la bataille de la sécurité et de l’hygiène industrielles, du respect de l’environnement de proximité. La pétition sur l’étang de Berre nous donne un moyen de faire avancer l’action citoyenne sur ces questions, de créer une pression sur les pouvoirs publics. C’est une action politique concrète pour l’avenir. Il faut la mener au succès ! François Cosserat ( *)

n°88 – avril 2006 – pp. 6 à 8.


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HOMMAGE

La disparition d’un ami

Gérard Prince (à gauche), en compagnie de Guy Léger et Nicole Rozet.

C’

est le 27 septembre 2006 que Gérard Prince s’est éteint, vaincu par la maladie. Il était devenu au fil des années un dirigeant national du MNLE dont les compétences étaient reconnues par tous. Il était né en 1940, à Dôle, dans le Jura. Peu après, ses parents s’installèrent en Bretagne. C’est après son service militaire qu’il s’installa à Pantin, en Seine-SaintDenis, où, nommé instituteur, il fit toute sa carrière d’enseignant. C’est là qu’il rencontra le Mouvement national de lutte pour l’environnement. Préoccupé depuis toujours par les questions d’environnement, d’écologie, Gérard s’est retrouvé en accord avec la démarche du MNLE et avec ses prises de position. Avec lui, pas de demi mesure : il s’engage entièrement, d’abord sur le plan local et départemental, puis très vite devient un dirigeant national de l’association. A travers ses multiples déplacements aux quatre coins de la France, il nouera de

solides amitiés avec les militants du MNLE. Devenu trésorier national, cette fonction va l’accaparer. Mais il trouvera toujours du temps pour animer le comité départemental de Seine-Saint-Denis et pour développer la collaboration avec le Conseil général. Gérard consacrera aussi beaucoup de temps à « Naturellement », dont il était membre du Comité de rédaction. Ses articles sont d’utiles interventions pour faire comprendre et expliciter la complexité de la situation actuelle, pour exposer les prises de position du MNLE. En feuilletant les divers numéros de « Naturellement », nous en avons la confirmation. Par exemple, dans le n° 82, c’est sur la concertation et le fonctionnement des CLIC qu’il intervient ; dans le n° 87, c’est sur la réponse de l’Ambassade des ÉtatsUnis à la suite de la pétition du MNLE, qu’il apporte commentaires et compléments d’information. Dans ce même numéro, il intervient également sur la campagne de l’ADEME pour les économies d’énergie.

Constatant le peu d’ambition gouvernementale et la pauvreté de ses propositions à ce sujet, Gérard écrit : « … Peut-être fautil trouver, dans cette pauvreté, l’absence encore constatable d’un engagement à établir un bilan d’étape couvrant toutes les activités. D’autant que cela obligerait à examiner dans le détail la réalité de la maîtrise de l’énergie dans le secteur économique, tant industriel que commercial. Les résultats risqueraient d’être étonnants et expliqueraient pourquoi l’action citoyenne, si nécessaire, n’atteint pas les résultats escomptés… ». Ajoutons que Gérard fonctionnait à l’affectif et savait tisser des liens amicaux avec tous. La direction nationale du MNLE, la rédaction de Naturellement adressent à sa femme Annie, à ses enfants Pascal et Stéphane, toute leur sympathie et leurs sincères condoléances. Nous leur donnons l’assurance de garder un vivant souvenir de notre ami Gérard.

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SOMMAIRE

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Agriculture : quelles alternatives durables ?

Présentation du dossier ....................................................Page Agriculture biologique : l’alternative ?

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Agriculture raisonnée : doit mieux faire ...............Page

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..................

Agriculture durable, le chainon manquant ..........Page 14-17 Vous avez dit durable ?

Abeille, sentinelle

Page

14

Itinéraire d’un pionnier ..................................................Page

16

Pour une agriculture paysanne ........................................Page

18

Une agriculture de progrès, rémunératrice, solidaire, durable ..................................Page

21

Appellations d’origine : une garantie de durabilité ? .................................................Page

23

Les AMAP : une alternative économique ..............Page

24

Ligne grande vitesse

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Nom : ........................................................ Prénom : ................................................... Adresse : ................................................... ................................................................... ................................................................... CP : .............. Ville : ...................................

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Tél. : .......................... Port. : .................... Courriel : ...................................................

Le gemmage

Ginkgo biloba

JE M’ABONNE ABONNEMENT GROUPÉ AVEC La Feuille d’Info : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18 €

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REVUE TRIMESTRIELLE DU MOUVEMENT NATIONAL DE LUTTE POUR L’ENVIRONNEMENT 6, rue Jules Auffret 93 500 PANTIN Téléphone : 01 48 46 04 14 Télécopie : 01 48 46 44 53 Mèl : MNLE@wanadoo.fr Site Internet : www.mnle.org Directeur de la publication : Guy Léger Coordination de la rédaction: Cyrille Derouet

Ont collaboré à la rédaction de ce numéro : Pierre Brana,J.-C. Bérard, Xavier Compain, François Cosserat, Maurice Cravant, Michel Felet, Georges Feterman, Guy Léger, Pierre Lenormand, Antoinette Paoli, Sandra Pasero, Thierry Thomas, Photos: Claude Courau, Cyrille Derouet,

Samuel Ferret, Georges Feterman, Pierre Lenormand, Alfred Milan, Thierry Thomas, Unaf Apiculture. Commission paritaire : 0210G86461 - I.S.S.N. : 0754-8826

Maquette:

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Zouhaïr Nakara (Tél. 06 07 99 90 81)

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L’abeille, sentinelle de l’environnement En voyant, au cours d’une émission de télévision, des ruches sur le toit de l’Opéra, on pourrait croire à une anecdote. Il n’en est rien. Des colonies d’abeilles vivent mieux aujourd’hui en ville qu’à la campagne. La raison en est simple : la pollution par les produits phytosanitaires y est bien moindre qu’en milieu agricole.

L

es villes peuvent offrir un miel de qualité : un apiculteur de Loire-Atlantique, Loïc Leray, en témoigne, qui souligne « … le très bon comportement des colonies d’abeilles sur les toits du théâtre Graslin à Nantes, avec une production moyenne de 40 kg de miel par ruche contre 7 kg en moyenne par ruche en rase campagne … ». Le laboratoire municipal de toxicologie de Paris le confirme, dont les analyses révèlent l’excellente qualité du miel urbain.

Au service de la biodiversité C’est en partant de cette situation que l’UNAF (1) a lancé son opération “L’abeille sentinelle de l’environnement“. En soutenant les actions

des apiculteurs pour protéger les abeilles des pollutions par les phytosanitaires, l’UNAF défend l’ensemble des insectes pollinisateurs sauvages qui entretiennent naturellement la biodiversité végétale. En Europe, il existe plus de 1 000 espèces d’abeilles qui assurent à elles seules 80 % de la pollinisation. Les abeilles sont de grandes travailleuses : dans une journée une abeille domestique butine 700 fleurs en moyenne. Bernard Vaissière, chercheur à l’INRA (2), atteste que, par leur activité, les abeilles remplissent un rôle éminemment important pour la préservation de la biodiversité : «…Beaucoup d’espèces végétales, explique-t-il, dépendent largement ou exclusivement des abeilles pour assurer leur fécondation : les essences forestières, les espèces ligneuses comme les genêts, les cistes, les érica-

Les abeilles assurent la survie de très nombreuses espèces végétales et de tout le cortège de vie sauvage qui leur est associé. © www.unaf-apiculture.info

cées (arbousier, bruyère), les lamiacées (romarin, thym), des espèces herbacées comme les sauges et les orchidées. Seules les abeilles, en réalisant cette pollinisation croisée, contribuent à réduire les risques de dégénérescence par consanguinité. Elles assurent donc la survie de très nombreuses espèces végétales et de tout le cortège de vie sauvage (oiseaux, rongeurs, mammifères) qui leur est associé … »

Réduire les phytosanitaires Protéger la biodiversité passe aussi par la réduction de l’usage des phytosanitaires (3) (pesticides, herbicides, insecticides). C’est pourquoi l’UNAF revendique l’application de la directive européenne 91/414 pour le retrait de la molécule innidaciopride, qui est encore utilisée sur les cultures de betteraves et de céréales à paille (sous le nom de gaucho) et sur les arbres fruitiers (sous le nom de confidor). L’UNAF s’inquiète aussi du projet de loi sur les OGM s’il était voté en l’état par le parlement: les insecticides produits par ces plantes génétiquement modifiées ne subiraient plus aucun contrôle sanitaire, que ce soit pour la protection des pollinisateurs ou pour les êtres humains. Guy Léger Union nationale de l’apiculture française (pour information : http://www.unaf-apiculture.info) (2) Institut national de recherche agronomique Phytosanitaire est un terme générique inventé par l’industrie chimique pour éviter les mots pesticides, insecticides, herbicides, qui indiquent qu’il s’agit de produits qui « tuent » et qui, au-delà du problème sanitaire, détruisent la biodiversité. (1)

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BIODIVERSITÉ

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DOSSIER

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Agriculture Quelles alternatives durables ? « Le modèle de l’agriculture productiviste, instauré en France durant la seconde moitié du XXe siècle, a permis d’accroître considérablement les rendements à l’hectare, mais au prix de coûts humains et écologiques très lourds… » (Christian Mouchez, professeur d’économie rurale)

© Cyrille Derouet

L

a question qui se pose aujourd’hui aux consommateurs, aux défenseurs de l’environnement et aux producteurs eux-mêmes est simple : l’agriculture doit changer, et de manière radicale. On ne voudrait pas ici instruire un nouveau dossier à charge, mais au contraire nous interroger sur les voies possibles de sortie du « modèle » productiviste (*) dominant, en partant de ce qui d’ores et déjà existe. Il s’agit d’abord de modèles ”techniques”, qui relèvent de trois grandes familles : agriculture biologique, agriculture raisonnée, agriculture durable : • la plus en vue parmi les alternatives que l’on peut qualifier de durables, l’agriculture biologique, refuse de recourir aux intrants chimiques d’origine industrielle. Elle a su trouver son public, et connaît un marché en fort développement. Elle ne représente cependant qu’une très faible fraction de

Les espaces bocagers sont des milieux à préserver pour la biodiversité. la surface cultivée de notre pays. Nous avons demandé à Vincent Perrot, de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB) de faire le point sur les atouts et les inquiétudes du « système bio » qui, par plusieurs aspects, dépasse le simple modèle technique. (voir p. 10) ; • nos lecteurs ont lu dans

RADIS : Réseau pour une agriculture et une alimentation durables, inventives et solidaires Le RADIS regroupe une quarantaine d’associations relevant de quatre grandes « familles » : organisations agricoles et rurales, associations de consommateurs, de défense de l’environnement (dont le MNLE) et de solidarité internationale. Le RADIS a pris la suite de la Plate-forme pour des agricultures durables et solidaires (PFADS), dont l’appel a été publié par Naturellement dans son numéro 81 (été 2004, p. 15-17). Quatre grands principes ont permis d’unifier très largement les associations signataires: - le droit à la souveraineté alimentaire et le respect des agricultures paysannes ; - des prix rémunérateurs et des emplois pour les paysans ; - une nourriture saine accessible à tous ; - la préservation de l’environnement, des ressources et du milieu naturel. Une réflexion est menée actuellement au sein du RADIS pour affiner et préciser cette plate-forme commune.

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Naturellement (n° 88, avril 2006) une interview de Bernard Guidez, président de FARRE (Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement). A partir d’un examen des 98 exigences qui constituent le « cahier des charges (le « référentiel ») de l’agriculture raisonnée, l’un de nos rédacteurs lui répond. (voir p. 12) ; • une dernière grande famille, souvent ignorée, a développé dans le grand ouest français une nouvelle approche de l’association polyculture-élevage. Nous interrogeons un pionnier, André Pochon, dont la réflexion et la démarche furent à l’origine du « Centre d’études pour le développement d’une agriculture plus autonome » (CEDAPA), et examinons avec Jacques Morineau, président du « Réseau agriculture durable » (RAD) les grands principes qui guident cette « agricul-


ture durable », qui ne représente encore que quelques milliers d’exploitations, (voir p. 14). La double question de la validité et de la généralisation de « modèles » d’agriculture effectivement respectueuse de l’environnement se trouve donc posée. Pourquoi tant de difficultés à s’affirmer ? Quelle compatibilité avec l’actuelle PAC ? Comment définir, sur le plan économique et social, un nouveau cadre, de nouvelles conditions de production ? Quels nouveaux mécanismes, quelle nouvelle logique, quels nouveaux principes la société peut-elle, doit-elle, imposer pour produire vraiment autrement ? Comment, avec les producteurs agricoles, créer les convergences nécessaires ? Telle est la question qui se pose à nous, militants de l’environnement, et que nous retournons à deux syndicats agricoles engagés comme nous, MNLE, au sein du RADIS (voir encadré) : • à la Confédération paysanne, principal syndicat « minoritaire » qui réfléchit depuis plusieurs années aux changements nécessaires pour voir advenir cette « agriculture paysanne » renouvelée, définie par une « Charte en 10 principes » (voir p. 18) ; - à la Confédération nationale des syndicats d’exploitants familiaux, CNSEF-(MODEF), le plus ancien syndicat agricole d’opposition, qui cherche lui aussi les voies du développement pour une « agriculture familiale de progrès » (voir p. 21). Pour compléter ce dossier, nous avons demandé à Maurice Cravant, géographe, quelle place pourraient prendre les appella-

INPACT : Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale Sept organismes composent ce pôle : les quatre familles représentant les bios (par la FNAB), les durables (le RAD), l’agriculture paysanne (par la FADEAR, Fédération associative pour le développement de l’emploi agricole et rural) et les producteurs fermiers (par la FNAPF*) auxquels il faut ajouter la FNCIVAM (Fédération nationale des centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), l’AFIP (formation) et l’InterAFOCG (gestion). Ils ont rédigé en 2003 un « socle commun de la durabilité », auquel nous renvoyons les lecteurs intéressés. Site internet : voir les sites des sept organismes - Courriel : <inpact@globenet.org> La gestion (tournante) du pôle est actuellement assurée par la FADEAR (David Guyon, Tél. : 01 43 63 41 53) (*) Nous n’avons pas fait place dans ce dossier à la Fédération nationale des associations de producteurs fermiers (FNAPF), quatrième « famille » d’INPACT, qui n’a pas encore, il est vrai, défini d’objectifs précis de réduction des intrants. Nous lui donnerons à son tour la parole dans un prochain numéro de Naturellement.

tions d’origine dans la définition d’alternatives durables (voir p. 23). Et à Antoinette Paoli (en collaboration avec Sandra Pasero) de nous expliquer comment les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) peuvent être, en établissant des liens contractuels entre producteurs des champs et consommateurs des villes, un nouvel instrument au service de la durabilité (voir p. 24) On le verra, les démarches se recoupent, et il n’est pas toujours simple, pour les acteurs de ce grand changement, de faire la part de leur engagement technique et de leur engagement syndical, tant les questions sont liées. Les positionnements diffèrent aussi : comme nos lecteurs pourront le constater, les voies du développement agricole durable sont plurielles. Mais les préoccupations, les « fondamentaux » des uns et des autres se recoupent, suffisamment en tout cas pour qu’ils aient uni leurs efforts au sein du pôle Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale (voir encadré INPACT). Au

sein de ce pôle, certains souhaitent aller plus loin dans l’approche commune, d’autres préfèrent conserver leur spécificité, tout en travaillant de concert avec les autres. Le dossier n’est pas clos : lecteurs, à vous la parole ! La rédaction. On conviendra ici de définir le « productivisme » comme la recherche systématique de productivités toujours plus élevées des trois grands « facteurs de production » qui, suivant l’approche classique, interviennent dans la production agricole : productivité de la terre (rendement par unité de surface), productivité du travail (rendement par Unité de travail humain (l’UTH des statisticiens agricoles), productivité du capital (rendement par unité de capital investi). On sait que les productivités de la terre et du travail ont considérablement augmenté dans ce dernier demi-siècle, mais que la productivité du capital investi dans le secteur agricole reste médiocre, et inférieure en moyenne au rendement des capitaux investis dans le secteur financier, commercial ou même industriel. Il nous semble important aussi de noter que si l’agriculture est bien enserrée dans un complexe agro-alimentaire industriel et commercial à l’amont et à l’aval, la production agricole proprement dite conserve un caractère très dispersé entre une multitude d’exploitations de taille « artisanale » dépendantes - dans un rapport très inégal - des industries fournisseuses et transformatrices, comme de la grande distribution. C’est pourquoi nous n’utilisons pas le terme d’agriculture « industrielle », auquel certains ont recours pour désigner plus ou moins ce que nous appelons « productiviste ».

(*)

POUR EN SAVOIR PLUS • Claude Aubert et Blaise Leclerc (2003) : « Bio, raisonnée, OGM, quelle agriculture dans notre assiette ? » (Terre vivante, 128 pages). Le plus commode. • Estelle Deléage (2004) : « Paysans de la parcelle à la planète. Socio-anthropologie du Réseau agriculture durable » (Syllepse). Une approche « science sociale ». • Michel Griffon (2006) : « Nourrir la planète » (Odile Jacob, 460 p.). Une vision renouvelée des enjeux planétaires, par l’ancien directeur scientifique du Centre de coopération en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). • Gabriel Guet (2003) : « Mémento d’agriculture biologique » (2e édition, Agridécisions, 416 pages). Attention, ouvrage technique, mais solide. • André Pochon (2001) : « Les sillons de la colère : la malbouffe n’est pas une fatalité » (Syros/La Découverte, 127 p.). Roboratif. • Philippe Viaux (1999) : « Une troisième voie en grande culture » (Agridécisions). Une perspective pour un secteur difficile.

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AGRICULTURE : QUELLES ALTERNATIVES…

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AGRICULTURE : QUELLES ALTERNATIVES…

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Agriculture biologique L’alternative ? Quatre questions à Vincent Perrot, délégué général de la Fédération nationale de l’agriculture biologique. • Pour le grand public, la spécificité du « bio » réside avant tout dans le refus des engrais minéraux et des produits de traitement de synthèse. Ce principe est-il toujours valable, admet-il des exceptions ou des dérogations, provisoires ou spécifiques ? Cette image du « bio » dans l’opinion n’est-elle pas réductrice ? Vincent Perrot • La non-utilisation de produits chimiques de synthèse reste une des bases de l’agriculture biologique, qui entraîne des pratiques agronomiques différentes du conventionnel pour conserver la fertilité et la vie des sols, lutter contre les maladies ou les adventices des cultures, etc. Le grand public retient avant tout ce fondamental, car il est soucieux de sa santé et des atteintes à l’environnement. Il est vrai qu’il y a quelques écarts à la règle, et que des produits chimiques sont utilisés, parfois par obligation réglementaire (certaines vaccinations, par exemple), ou par manque d’alternatives aujourd’hui. Cette image du bio est, certes, réductrice : la proximité, le social, la création d’emplois, la juste rémunération des producteurs entrent également dans les fondamentaux, et ceux-ci commencent à être connus de nombreux consommateurs. Ne prenons pour exemples que le développement de la livraison de paniers hebdomadaires de légumes, souvent par des entreprises d’insertion, ou encore celui des AMAP, démarche de consommation militante, pour le maintien de petits paysans près de chez soi, qui puissent vivre de leur boulot. • Par son développement, et du fait d’une reconnaissance nationale, européenne et internationale, la FNAB appa-

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raît comme l’alternative majeure à l’agriculture “conventionnelle“. Pour autant, les surfaces homologuées « bio » restent relativement faibles (2 % de la surface agricole utile) dans notre pays. Quels sont à votre sens les obstacles agronomiques, techniques, commerciaux à un développement encore plus poussé ? Il est vrai que certains producteurs, notamment en grandes cultures, lorgnent sur la bio sans oser y aller par peur du manque de repères techniques. L’aval de la filière n’est pas non plus toujours organisé, ce qui peut poser des problèmes de débouchés pour la production primaire. Et puis, comme toutes les petites filières qui montent, il faut un volant de production non valorisée pour, si nécessaire, pouvoir fournir de nouveaux marchés. Mais ce

volant, sans que soit mutualisé le manque à gagner pour ceux qui ne valorisent pas en bio pour un temps, est dur à supporter par ces derniers. Enfin, en France, la grande distribution, qu’on dit faire la pluie et le beau temps, ne croit que modérément à la bio, au contraire de ses homologues allemandes ou britanniques : pourtant, la croissance annuelle à deux chiffres d’enseignes spécialisées comme Biocoop devrait faire réfléchir les généralistes. Mais la raison principale du nondécollement de la production bio en France est bien évidemment politique : l’Etat, et certains gros producteurs, souhaitent que notre pays reste grand exportateur dans l’agro-alimentaire et ne voient pas d’un bon œil un mode de production qui ne le permettrait pas. Ensuite on a choisi, en

QU’EST-CE QU’UN « PRODUIT BIO » ? Un produit bio est soit un produit agricole, soit une denrée alimentaire issues de l’agriculture biologique. L’agriculture biologique (…) recourt à des pratiques culturales et d’élevage soucieuses du respect des équilibres naturels. Ainsi, elle exclut l’usage des pesticides de synthèse, d’engrais chimiques ou solubles, d’OGM, et limite l’emploi d’intrants. La réglementation sur l’étiquetage des produits issus de l’AB est très précise. La réglementation européenne autorise une certaine subsidiarité en production animale. Le logo national AB, marque collective de certification du ministère de l’agriculture, permet d’identifier les produits biologiques selon le référentiel français, et garantit le respect des cahiers des charges établis produit par produit. La transformation est également soumise à des règles strictes.

UN CADRE RÉGLEMENTAIRE FORT • Pas de produits chimiques de synthèse ; • Des produits de fertilisation limités et spécifiques (engrais verts, engrais organiques, composts) ; • Des méthodes préventives avant tout ; • Des parcelles isolées et bien identifiées ; • Des moyens de récolte et de stockage séparés ; • Une période de conversion à respecter (2 ans pour les cultures de céréales en bio).

DES CONTROLES RIGOUREUX • Les contrôles sont effectués par l’un des cinq organismes certificateurs indépendants agréés (Ecocert, ULASE, Agrocert, ACLAVE et Qualité France) ; • Après le premier contrôle, transmission du rapport à un comité de professionnels pour l’attribution de la certification ; • Ensuite, contrôle annuel programmé et contrôles inopinés en supplément. (d’après le b.a. ba de l’AB, sur le site www.agriculturebio.org)

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Magasin l’Epi Vert à Blois : à l’aval de la filière, les 240 magasins Biocoop distribuent les produits bio. France, de saupoudrer les aides environnementales de Bruxelles sur toutes les agricultures, plutôt que de les concentrer sur l’excellence que représente la bio. Résultat : presque rien pour nous. • Malgré ces réels succès, il semble que sur la question des OGM, comme sur le plan réglementaire, vous soyez toujours exposés à des mesures susceptibles de remettre en cause les principes mêmes - ainsi que les revenus - des agriculteurs bio. Quelles campagnes êtes-vous amenés à conduire aujourd’hui ? Nous sommes effectivement appelés à nous défendre contre ceux qui pensent que la bio se développerait mieux avec des règles plus souples. La Commission européenne notamment tente de faire de la réglementation communautaire un plafond alors qu’elle n’est aujourd’hui qu’un plancher. Sur les OGM, on nous propose une contamination tolérée de 0,9 % comme le conventionnel. Or les bio veulent qu’on les aide à rester à zéro contamination, notamment en exigeant de la filière OGM qu’elle se rende étanche et prenne elle-même les mesures correctives qui s’imposent en cas de contamination. Pour nous défendre, nous avons fait appel aux consommateurs en premier lieu : 100 000 signatures au bas de notre pétition concernant la réglementation ont été remises au ministre en mai dernier. Et puis, nous réfléchissons de

plus en plus au besoin de rajouter du social et de la proximité dans notre cahier des charges : comme cela ne se fera pas au niveau de la réglementation, nous travaillons avec nos adhérents à une charte en supplément. • Les règles de l’agriculture biologique vous semblent-elles susceptibles d’être étendues à l’ensemble de l’agriculture ? Est-ce votre perspective, ou pensez-vous - votre participation au pôle INPACT tendrait à le montrer - qu’il existe aujourd’hui d’autres alternatives “durables“ ? De plus en plus d’experts considèrent que l’agriculture biologique peut nourrir le monde, et de façon durable pour les écosys-

tèmes agricoles. Il en est de même pour les usages autres qu’alimentaires de l’agriculture, notamment pour les cultures énergétiques : moins d’intrants chimiques, c’est moins d’énergie dans la culture et donc un bilan plus positif, même si le rendement est plus faible. Mais le bio ne sera le modèle dominant que le jour où les gouvernants auront accepté d’internaliser les coûts de dépollution et de santé aux coûts de production alimentaire. On ne gagnera certainement pas seuls le combat pour une agriculture respectueuse à la fois de l’environnement et des hommes qui la pratiquent, créatrice d’emplois sur les territoires ruraux et évoluant en lien avec ces territoires et les cités où sont les consommateurs. Dans INPACT, (voir encadré page 9) certains mettent plus l’accent sur le commerce équitable que sur la suppression de la chimie de synthèse dans leurs pratiques. Mais nous sommes tous sur les mêmes fondamentaux. Avec le renchérissement du prix du pétrole, et sa raréfaction annoncée, une agriculture moins dépensière en énergie, produisant pour les populations alentour avant tout, et faisant vivre les territoires ruraux et leurs habitants a très certainement tout l’avenir devant elle. Entretien réalisé par la Rédaction

LA GALAXIE BIO Au centre de cette galaxie, la FNAB (Fédération nationale de l’agriculture biologique des régions de France) a son siège à Paris. Elle rassemble les 24 groupements régionaux d’agrobiologistes (GRAB) fédérant les 78 GAB départementaux, et représente 70 % des producteurs. Elle publie une revue trimestrielle, « FNAB info ». Elle est membre de l’International federation of organic agriculture movement (IFOAM). Outre la FNAB, on peut citer, entre autres : • un institut technique (ITAB) qui publie la revue « AlterAgri » ; • un centre de ressources (Biobase) ; • des centres de formation (Formabio) ; • le réseau de 240 magasins « Biocoop ». A côté de la FNAB, il faut noter la présence de deux autres structures professionnelles : le « Syndicat des agriculteurs bio-dynamiques » (SABD), et « Nature et Progrès », structure historique rassemblant producteurs, consommateurs et transformateurs. FNAB : 40, rue de Malte 75011 PARIS. Tél. : 01 43 38 38 69 Courriel : contact@fnab.org Site : www.agriculturebio.org

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Agriculture raisonnée Doit mieux faire Une interview de Bernard Guidez, président du Forum de l'agriculture raisonnée respectueuse de l'environnement (FARRE) a été publiée dans le n° 88 de , qui fait d'emblée crédit à ce réseau de “fermes de rencontre”, fer de lance de l’agriculture raisonnée, des “efforts (...) faits pour améliorer les pratiques agricoles”.

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ette simple reconnaissance pose déjà problème, dans la mesure où elle est contestée par de nombreux acteurs soucieux de la défense de l'environnement dans le domaine agricole. Bernard Guidez rappelle que « l'agriculture raisonnée est une démarche officielle, validée par les pouvoirs publics, qui a pour but de réduire les effets négatifs de l'agriculture sur l'environnement », et renvoie au “référentiel de 98 exigences”, qui ouvre à la qualification officielle Agriculture raisonnée (arrêté du 30 avril 2002).

Une bonne idée… vide de contenu Il est intéressant de lire l’ensemble de ces 98 exigences (1), ce qui demande un certain temps, et un effort d'analyse : on est frappé par leur caractère anodin, que l'on peut résumer comme un appel à respecter la législation en

vigueur, ce qui est on en conviendra la moindre des choses, mais laisse en même temps supposer que nombre d'exploitants ne le font pas. Les 98 exigences prévoient certes la transparence, l’enregistrement et le suivi de toute une série de données techniques, mais ne comportent aucun objectif quantifié de limitation - et a fortiori de réduction des intrants. Un seul article (n° 23) renvoie « lorsqu’elles existent, aux actions collectives locales de type Ferti-mieux, ayant pour objectif de réduire les impacts de la fertilisation sur l'environnement ». Même absence d’objectif pour les produits de traitement. Rien ne s'impose donc aux agriculteurs “qualifiés” ayant souscrit au référentiel. Ce qui est un inconvénient majeur pour qui - comme notre mouvement - place la prévention au coeur de sa réflexion. Signalons en outre que le référentiel est muet sur la question des

Ferme de rencontre FARRE, en Loir-et-Cher

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semences, et bien entendu sur les plantes génétiquement modifiées (PGM). Très au fait des faiblesses des 98 exigences et des critiques qui leur sont portées, B. Guidez ajoute donc que « les mesures prises (préconisées ?) permettent d'aller au delà de la réglementation ». Aller au delà du référentiel, c’est en effet ce que font un certain nombre d’agriculteurs du Réseau FARRE, comme Bernard Guidez, dans leur exploitation. Mais présenter ses propres pratiques d’exploitant comme expression des 98 exigences qui sont la base de la qualification “agriculture raisonnée” apparaît comme un tour de passe-passe fort discutable, car au final il y a tromperie sur la marchandise.

Une vitrine « présentable » Beaucoup de militants savent déjà que "l'agriculture raisonnée" n’est en somme que la "vitrine présentable" de l'agriculture productiviste. C'est que celle-ci, pour répondre aux aspirations croissantes des consommateurs, des citoyens et d'une bonne partie des agriculteurs eux-mêmes, a dû allumer des contre-feux : l’agriculture raisonnée, avec ce qu'elle peut avoir d’illusoire voire de trompeur, est « un modèle inéluctable à adopter au plus vite compte tenu de la pression sociale et du principe d'écoconditionnalité des aides publiques » (Christiane Lambert, première responsable de FARRE, 1998). Vitrine désormais “labellisée”, mais on l’a vu sans véritables garanties, sans véritable contrôle, et sans règles de qualité. Depuis la campagne "Je suis bien dans mon


Arroseur et maïs en Beauce : l’irrigation des maïs contribue à l’abaissement de la nappe. assiette", l'agriculture raisonnée est communément présentée comme une voie moyenne qui, comme l’écrivent Aubert et Leclerc dans leur ouvrage (voir “Pour en savoir plus”, p. 9) serait « le bon compromis entre le conventionnel, intensif et polluant, et le biologique, qui serait réservé à une minorité, elle combinerait en quelque sorte les avantages du conventionnel et du biologique sans leurs inconvénients. Communication réussie, pour le moment, mais très éloignée de la réalité ». Communication réussie, en effet, puisqu'elle a pu favorablement impressionner nombre de consommateurs, voire des militants chevronnés, et inspirer - y compris de bonne foi - un certain nombre d’exploitants.

Monsieur Guidez, encore un effort ! L’heure n’est plus au bricolage, à la modification à la marge des pratiques agricoles. Pour l’eau, pour les sols, pour la qualité de notre alimentation, il faut changer, en limitant notamment de manière radicale les apports d’engrais et de produits de traitement et en réformant les pratiques agronomiques. Ainsi Michel Griffon appelle-t-il dans son dernier ouvrage (voir “Pour en savoir plus”, p. 9) à un « chan-

gement de paradigme », capable d’engager l’agriculture dans le cercle vertueux d’une « nouvelle intensivité écologique ». D’autres démarches, d’autres réseaux (comme nous le présentons dans ce dossier) montrent que de telles “bonnes pratiques” sont possibles. Faute d’être durablement crédible, l’agriculture raisonnée est-elle vouée au “flop” annoncé (2) ? Nous ne souhaitons pas la mort du pécheur. Mais ce référentiel a d’ores et déjà pris du retard sur le constat récemment dressé par le rapport INRA/CEMAGREF (3), en matière de pesticides notamment. Nous suggérons au réseau FARRE et à son président de faire en sorte que les 98 “exigences” soient revues, et qu’y soient inclus, entre autres, de véritables objectifs de réduction des intrants, de désintensification réfléchie des activités de culture et d’élevage, l’adoption de rotations améliorantes - allant jusqu’à

la réintroduction de l’élevage dans les régions de grande culture ? - une gestion qualitative et quantitative responsable de l’eau, le respect et au besoin la reconstruction des paysages. Certains agriculteurs se réclamant de l’agriculture raisonnée ont déjà commencé à le faire. Sur le plan européen, une réflexion est engagée pour un nouveau référentiel, semble-t-il plus exigeant. C’est en poussant cette démarche jusqu’au bout que l’agriculture raisonnée pourra trouver sa place au sein des “alternatives durables”. Pierre Lenormand Consultables sur le site www.farre.org. D’autres initiatives (“Qualiterre” pour la grande culture, Terra Vitis pour la viticulture) s’inscrivent dans le même courant “d’agriculture raisonnée”. (2) André Pochon (La Croix, 22 mars 2005) (3) en a rendu compte dans son précédent numéro (juillet 2006, pp. 12-13). On peut aussi se reporter commodément au n° 13 de la lettre de l’INRA (janvier 2006). (1)

CURRICULUM Bernard Guidez est agriculteur dans le Tarn, dont il préside la Fédération des coopératives. Il est par ailleurs, entre autres, vice-président du Groupe coopératif occitan, administrateur de la FNSEA, de l’AGPB (producteurs de blé), de la Fédération des producteurs d’oléo-protéagineux, et de l’organisme certificateur Qualisud. Il est l’auteur de l’ouvrage “Paysan, un nouvel avenir” (Balland, 1999).

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Agriculture durable, le chaînon manquant Vous avez dit durable ? Rencontre à Saint-Mars-des-Prés (Vendée), avec Jacques Morineau, président du « Réseau agriculture durable » (RAD) et l’un des cinq associés du groupement agricole d'exploitation en commun (GAEC) Ursule, fondé en 1983, qui s’étend aujourd’hui sur 180 hectares. • Vous insistez souvent sur l’idée qui est au cœur de l’agriculture durable, l’autonomie. Qu’entendez-vous par là, et pourquoi est-ce si important ? Jacques Morineau • Un système autonome n’est pas le plus perfor-

mant dans toutes les conditions, mais il l’est dans la durée, parce qu’il permet d’être indépendant des conditions extérieures, et d’assurer, toujours dans la durée, une production et un revenu convenables. Il permet par ailleurs

de préserver au maximum les ressources de la planète, en évitant les transferts à longue distance, donc les gaspillages, notamment énergétiques. C’est donc en effet un objectif essentiel, mais qui se décline de différentes manières.

CAHIER DES CHARGES DE L’AGRICULTURE DURABLE

SIX GRANDS PRINCIPES 1 2 3 4 5 6

L’équilibre sols-plantes-animaux Un bon assolement Des plantes adaptées au sol et au climat Le fumier plutôt que le lisier L’herbe comme alimentation de base des herbivores La priorité aux investissements productifs

Avec les prescriptions suivantes (exploitation en système herbager) Système fourrager à base d’herbe : - 3/4 de la surface fourragère principale en herbe ; - alimentation hivernale en foin ; - OGM, farines animales, antibiotiques et hormones interdits. Assolements : - sols nus interdits en hiver ; - rotations minimales de 3 ans ; - mise en herbe des terrains humides et des bords de cours d’eau. Fertilisation : - moins de 140 unités d’azote organique par ha (moyenne exploitation) ; - zéro unité d’azote minéral sur prairie, maïs, betteraves, protéagineux et moins de 100 unités /ha sur céréales et colza. Protection des cultures : - un seul fongicide sur céréales ; - traitement maximal en herbicides à 2/3 de la dose homologuée ; - régulateurs de croissance et insecticides interdits. Paysage - minimum de 150 ha de haies par ha de SAU en zone herbagère ; - drainage des bas-fonds et arasement des talus interdits.

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• Deuxième idéeforce, le recours à des pratiques agronomiques particulièrement réfléchies, soucieuses de l’équilibre sols-plantes-animaux. L’essentiel repose ici sur des assolements complexes et des rotations longues. Sur une dizaine d’années, au moins, alternent her-

Jacques Morineau (au centre) et les agriculteurs durables sur le terrain, en Loire-Atlantique bages et cultures de toutes sortes. De très nombreux produits sont obtenus sur le GAEC : de la moutarde au triticale, de l’orge au sarrasin, du maïs (jamais plus de deux ans sur la même parcelle) au colza et au tournesol, sans oublier les légumineuses, capables de mettre l’azote atmosphérique à disposition des plantes dans les sols (pois, féveroles, vesces, luzerne et trèfle). Les cultures associées (céréales-légumineuses notamment) sont fréquemment pratiquées, et une grande diversité variétale est recherchée, dans les parcelles de céréales par exemple : autant de tampons, d’amortisseurs des aléas et de régulateurs au niveau de la fertilisation, oligoéléments inclus. En s’éloignant des agro-systèmes très simplifiés des céréaliers, le polyculteur-éleveur durable échappe presque « naturellement », sans recours aux pesticides, aux attaques de maladies et de ravageurs. Dès le départ du GAEC, l’accent a été mis sur la recherche d’une grande biodiversité, comme garant des équilibres indispensables : ainsi 13 km de haies, subventionnées par le Conseil général, ont été plantées sur l’exploitation, dans un parcellaire restructuré. Tout n’est pas sans problème toutefois : les oiseaux causent de gros dégâts, dans les semis notamment. Le travail du sol est également adapté aux conditions locales et au refus des herbicides : labours

superficiels, voire non-labour, binage mécanique (plusieurs passages) entre des rangs semés avec un plus grand écartement mais une plus forte densité sur le rang. • Peut-on dire comme certains que l’agriculture durable opère un retour à la nature, et comme d’autres un retour au passé ? L’élevage productiviste avait oublié que les herbivores sont des mangeurs d’herbe : nos vaches pâturent 8 mois sur 12, et sont nourries de foin durant l’hiver. C’est pour nous un principe, et le bétail s’en porte mieux. La fertilisation organique, garante du taux d’humus, donc d’une fertilité élevée, est aussi un retour à la nature, et à l’histoire. Il en va de même pour la lutte intégrée, qui fait appel aux ennemis naturels des insectes : nos populations de coccinelles, prédatrices des pucerons, sont abondantes. A l’heure des spécialisations, la pratique d’une polyculture très diversifiée peut être lue comme un retour au passé : en fait, il y a beaucoup à prendre dans les pratiques de nos aînés, mais il faut aussi savoir échapper aux effets de mode et aux itinéraires techniques “clefs en main“ que nos prédécesseurs ont subi. Nous ne cessons par ailleurs d’innover, d’expérimenter, afin de toujours mieux tenir compte des conditions locales, en matière de semences par exemple, où nous

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Nous sommes autonomes en matière d’alimentation animale : ici les animaux sont intégralement nourris avec les produits de la ferme, nous n’achetons rien à l’extérieur, pas même les protéines. Nous sommes également autonomes en matière de fertilisants, que nous voulons exclusivement organiques, à partir des fumiers de bovins et de pintades de l’exploitation ; ils sont compostés sur place, et pour cela nous achetons, exception remarquable, des composts de déchetterie (gazons et branchages). Pour les machines, on peut parler d’une autre forme d’autonomie, collective cette fois, par l’intermédiaire de la Coopérative d’utilisation du matériel agricole (CUMA). L’autonomie énergétique est aussi un objectif : le tournesol, le colza sont cultivés et transformés sur place : les tourteaux aux vaches, l’huile pour les tracteurs. Pour le séchage des grains, on va vers une autonomie complète, avec l’installation de panneaux solaires. L’autonomie en matière de semences est assurée aujourd’hui à 97 % : céréales, plantes fourragères et industrielles, nous produisons nos propres semences, nos propres hybrides, à partir de variétés bien adaptées à notre région et à nos sols. Nous insistons aussi beaucoup sur l’autonomie décisionnelle : pas de techniciens pour nous dire ce que nous devons faire, mais nous avons des animateurs. En fait, les paysans sont les techniciens, la formation se fait au sein du Réseau : chacun a des compétences, des conceptions, on en discute dans le groupe, on échange, et chacun prend ses décisions. Ainsi sommes-nous autonomes des appareils et institutions comme les chambres d’agriculture.

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développons des « populations » associant des variétés différentes. Favoriser l’emploi, retrouver le plaisir de travailler, prendre des vacances, tout cela fait partie de notre engagement, auquel nous tenons beaucoup : c’est un choix de vie, pour une vraie modernité. Mais je voudrais souligner que l’agriculture durable est aussi un choix économique : c’est vrai, nos rendements sont moins élevés que ceux de l’agriculture productiviste. Encore que cette année, avec la sécheresse, sans apports d’engrais minéraux, nous avons fait pour certaines cultures aussi bien voire mieux que nos voisins conventionnels. En produisant moins, mais avec beaucoup moins d’intrants, on dégage plus de valeur ajoutée, donc plus de revenu par actif. Les comptabilités en font foi. Nous avons depuis le début choisi la voie de la réduction des intrants, par désintensification progressive : élever 80 vaches à 6 000 litres par an plutôt qu’à 9 000 l/an qui reviendraient beaucoup plus cher. C’est un système économe.

teurs-éleveurs : c’est sur cette base que se sont construits les cahiers des charges en système herbager par exemple (voir encadré page précédente). En lien avec les Mesures agri-environnementales européennes (MAE), nous travaillons aussi sur des référentiels en céréaliculture. Des groupes se sont constitués et réfléchissent à de nouvelles pratiques “durables“ en maraîchage et en arboriculture. Ne nous cachons pas que les grands maïsiculteurs et céréaliers attachés au 3C (*) auront du mal à s’y mettre. Nous avons aussi avancé dans le domaine commercial : nous avons notre logo, nous avons déposé une marque “agriculture

durable“, mais nous sommes soumis aux prix courants, en baisse comme pour tous les agriculteurs. Pour sa part, le GAEC Ursule a opéré sa conversion en bio à partir de 1998 : c’est l’aboutissement de toute une démarche, et la recherche d’une meilleure valorisation des productions, dont le lait, vendu 25 % de plus que le conventionnel. Propos recueillis par P. L. (*) Les détracteurs des grands céréaliculteurs stigmatisent leur genre de vie par la formule des 3 C (Céréales-Cannes-Courchevel) ou des 3M (Maïs-MegèveMéditerranée)

Sans pesticide, presque sans labour… mais avec une véritable rotation (extrait du n° 40 de La Lettre de l’agriculture durable, avril 2006)

• Ce “modèle“ d’agriculture durable est-il applicable à toutes les formes d’agriculture ? Est-il généralisable à l’ensemble des exploitations ? L’expérience est partie de pionniers, des Côtes-d’Armor et de Mayenne, qui étaient des polycul-

Itinéraire d’un pionnier André Pochon a été, au début des années 80, l’initiateur du CEDAPA (1), qui est avec quelques autres groupes à l’origine du RAD. Dès les années 50, jeune installé sur moins de 10 hectares dans les Côtes-du-Nord, il impulse un système innovant et économe, puis subit, avant de les combattre, ses dérives successives. Il est aujourd’hui un témoin précieux, et respecté. Du long entretien qu’il a bien voulu nous accorder, nous extrayons les points forts d’un itinéraire.

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ès les années 50, au sein du Centre d’études techniques agricoles (CETA) de Corlay, appuyé sur la coopérative de l’Arcoat, nous avons mis au point un modèle breton

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“première manière“, inspiré du modèle danois : vaches laitières non plus sur herbages naturels mais sur prairie temporaire où l’herbe (graminées et trèfle blanc) est cultivée. Le lait est transformé sur place en

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beurre ou crème, qui sont vendus. Nourris au lait écrémé et à l’orge, une centaine de porcs par an, vendus à 100 kg, élevés sur paille, complètent le revenu. Ajoutons-y les veaux vendus gras. Ce système est


Du modèle danois au modèle hollandais Mais brusquement, tout cet équilibre se dérègle à la fin des années 60. La mise en œuvre de la PAC entraîne spécialisation et intensification et le modèle danois éclate : d’un côté élevage porcin spécialisé, de grande taille et désormais hors sol, sur caillebotis, avec aliment acheté (soja et farines de viande ou de poisson), de l’autre, élevage laitier spécialisé, en stabulation, reposant sur le maïsfourrage (frais et en ensilage) avec des compléments azotés à base de soja. Ce modèle hollandais, porté par l’agro-industrie, les cadres des coopératives, les écoles et les techniciens agricoles, et quelques notables influents comme Alexis Gourvennec, s’impose en quelques mois. Après avoir résisté quelque temps, je finis par succomber, au début des années 70, à ce “modèle breton“ deuxième manière…

Le sursaut : naissance du Cédapa … Plusieurs mauvaises années pour le maïs (mais toujours compensées par des primes) m’entraînent peu à peu à remettre en cause l’ensemble du système : prix en baisse, revenus en chute libre, pollution des eaux et des sols. Lors d’une réunion publique, je déclare que « la Bretagne est mal partie ». Je conclus à la nécessité de renoncer à la performance technique, au profit de la performance économique, tout en sachant que c’est là un argument à double tranchant, qui peut être instrumenté pour faire encore baisser les prix à la production. Il s’agit d’abandonner le

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très intensif : en passant de la vieille race armoricaine à la normande et à la frisonne, on passe de 1 500 l/an à 4 000 l/an et à trois vaches à l’hectare ; mais le système reste équilibré sur ses deux jambes complémentaires, et économe. La vache, c’est “une barre de coupe à l’avant, un épandeur à fumier derrière“. Sur une dizaine d’hectares, un tel système donnait du travail pour deux et assurait un revenu convenable, conformément à l’objectif initial “Gagner plus et travailler moins“.

« La vache, c’est “une barre de coupe à l’avant, un épandeur à fumier derrière“ » maïs, pour revenir au système mis au point dans les années 50, à la prairie temporaire à graminées et trèfle blanc, pâturée, naturellement fumée sans recours aux engrais. Avec sept autres collègues, nous lançons en 1981 le Centre d’études pour un développement agricole plus autonome (CEDAPA). Les résultats techniques et économiques sont au rendez-vous, et nous devenons en quelques mois des gens célèbres, reconnus, décorés… C’est dans la foulée de ce mouvement qu’avec d’autres groupes nous avons créé le RAD.

Agriculteurs durables: une petite minorité En effet, les mêmes lobbies, développant les mêmes principes anti-agronomiques, prévalent toujours. Nombre de connaisseurs de la chose agricole ignorent jusqu’au nom même d’agriculture durable. Les forces qui avaient mis en place le modèle breton hyper-intensif continuent à imposer des choix qui vont à l’encontre des pratiques durables. Comment progresser ? Nos cahiers des charges (comme celui donné en

encadré) sont reconnus au titre des mesures agro-environnementales européennes : ils ouvrent droit à primes (modestes mais significatives) dans le cadre des Contrats d’agriculture durable (CAD), qui ont pris la suite des Contrats territoriaux d’exploitation (CTE). Si la réforme des primes “compensatoires“ européennes pénalise ceux qui ont déjà fait le choix “durable“, ceux qui vont y passer maintenant se trouvent dans une bien meilleure situation (2). En matière commerciale, nous avons pour la viande la référence “Herbagère de Bretagne“ et plusieurs exploitants des Côtes-d’Armor ont lancé la nouvelle gamme de produits laitiers “Ciel et Terre“. J’ai pour ma part proposé à Bruxelles un label commun aux bios et aux durables, Ecobio.» André Pochon (Propos recueillis par P.L.) CEDAPA - 2, avenue du Chalutier sans Pitié 22190 Plérin - Tél. : 02 96 74 75 50 - Site : www.cedapa.com (2) En fixant le niveau des primes à venir sur la base “historique“ des sommes reçues durant les années 2001 à 2003, les nouveaux Droits à paiement unique (DPU) entérinent les situations acquises en matière de primes, souvent peu vertueuses du point de vue de la durabilité. (1)

LE RAD Association Loi 1901, créé en 1994, le RAD fédère une trentaine de groupes d’éleveurs (2000 exploitants environ) dans une douzaine de départements de l’ouest de la France. Il publie « La lettre de l’agriculture durable » (trimestrielle) et édite « Les cahiers techniques de l’agriculture durable ». Il a son siège 17, rue du Bas Village, cs 37725, 35577 Cesson-Sévigné cedex Tél. : 02 99 77 39 25 - Site : www.agriculture-durable.org

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Pour une agriculture paysanne Contribution de la Confédération paysanne

Paysan et fier de l’être La Confédération paysanne est un syndicat de paysans qui revendiquent haut et fort de n’être pas corporatistes. Son action, chacun peut le constater, se fait le plus souvent possible en lien étroit avec les autres composantes sociales : syndicats de salariés, consommateurs, militants d’associations diverses et variées.

L

a naissance des « faucheurs volontaires » est le dernier exemple concret de cette volonté naturelle d’être ouvert aux autres. Rien d’étonnant à cela puisque la problématique paysanne n’est pas différente de celle des autres catégories socioprofessionnelles. L’hiatus est le même partout, la place des individus dans la société ne compterait pour rien ou presque, au regard du marché de la sacro-sainte mondialisation libérale. Comprenant bien tout l’intérêt qu’il y a à s’occuper de son autonomie alimentaire, la Communauté européenne a fixé un cadre d’orientation pour le développement de son agriculture, la Politique agricole commune (PAC). Son souci, louable, aura été de mettre en œuvre les

moyens d’accompagnement financiers permettant à la population d’avoir accès à une nourriture abondante et bon marché. Mais la maîtrise des prix à la consommation (le panier de la ménagère, en somme) s’est faite, au final, essentiellement en pressurant les prix à la production, créant les richesses indécentes que l’on sait chez les grands patrons de l’agro-alimentaire et de la distribution. Le budget agricole de l’Union européenne aura pendant des décennies alimenté les caisses des exploitations les plus développées, provoquant en France la répartition inouïe que l’on sait : 20 % des exploitations se partagent 80 % des aides. De cette politique, le milieu agricole ne sort pas indemne. De 1988 à 2000 (dernier recensement agri-

cole connu), notre pays a perdu plus de 40 % de ses paysans. En Europe, le bilan est le même partout : une ferme disparaît toutes les trois minutes, et le rythme ne mollit pas ! Concentration des exploitations, agrandissement, industrialisation sont la résultante directe de cette politique inéquitable qui ne répond plus désormais aux attentes de la société.

Un ambitieux projet global Refusant de céder au fatalisme et certains d’être soutenus par une frange grandissante de la population, les paysans de la Confédération paysanne proposent à la société un projet d’alternative à ce gâchis inutile. Les crises sanitaires de la vache folle,

Manifestation de Via Campesina au siège de l’OMC, à Genève (juillet 2006) : l’indispensable dimension internationale.

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ou plus récemment de la grippe aviaire, étant passées par là, les consommateurs devenus méfiants sont prêts à entendre qu’une autre agriculture est possible. Différente des autres secteurs d’activité, elle touche bien entendu à la production de denrées alimentaires, mais encore à l’environnement, à l’aménagement du territoire, à l’entretien des paysages, ou encore au tourisme… Le concept d’agriculture paysanne n’est pas encadré par un cahier des charges comme celui définissant l’agriculture biologique. Se présentant avant tout comme respectueux des hommes et des territoires, sa grille d’évaluation permet à tous ceux que la démarche intéresse de se positionner. Ce référentiel permet ainsi à chacun de mesurer ses atouts et ses faiblesses au regard d’éléments tels que l’environnement, la dépendance aux firmes de l’agro-alimentaire, l’impact de l’activité sur les agricultures des autres pays, les relations avec le milieu social environnant, la dépendance énergétique ou encore la capacité à dégager un revenu. La démarche est globale. Il n’y a pas de hiérarchie déterminant l’importance d’un point par rapport à un autre. L’agriculture paysanne n’est pas l’agriculture biologique. Elle n’exclut pas, par exemple, l’appel mesuré aux produits phytosanitaires tout en valorisant la réduction des intrants sur la ferme à chaque fois que c’est possible. La main-d’œuvre disponible sur la ferme, le choix des cultures, la valorisation des produits sont autant de facteurs qui déterminent les choix des uns et des autres dans ce domaine précis. La connaissance de l’impact de l’utilisation de ceux-ci sur l’environnement, ou encore la consommation d’énergie, se trouve confrontée à la conscience des paysans mais encore aux possibilités de chacun. L’utilisation des engrais azotés de façon mesurée est bien souvent mieux acceptée par le voisinage que l’utilisation des déjections animales… plus odorantes ! Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’il

CHARTE DE L’AGRICULTURE PAYSANNE

LES DIX PRINCIPES DE LA CHARTE ÉTABLIE PAR LA CONFÉDÉRATION PAYSANNE ET LA FADEAR 1 2 3 4 5

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Répartir les volumes de production afin de permettre au plus grand nombre d’accéder au métier et d’en vivre Etre solidaire des paysans des autres régions d’Europe et du monde Respecter la nature Valoriser les ressources abondantes et économiser les ressources rares Rechercher la transparence dans les actes d’achat, de production, de transformation et de vente des produits agricoles Assurer la bonne qualité gustative et sanitaire des produits Viser le maximum d’autonomie dans le fonctionnement des exploitations Rechercher les partenariats avec d’autres acteurs du monde rural Maintenir la diversité des populations animales élevées et des variétés végétales cultivées Raisonner toujours à long terme et de manière globale

Pour une autre agriculture “produire employer - préserver“

faut consommer énormément d’énergie pour produire le kilo d’azote chimique : les usines de production ne se situent pas comme par hasard - à proximité immédiate des raffineries de pétrole. Alors : mieux ou moins bien au regard de l’environnement ? Les paysans sont en permanence confrontés à ce genre de dilemme, il leur faut trancher et faire des choix… plus ou moins heureux. Bien entendu, le contexte économique influe fortement sur leurs choix. Les produits bio ont une très bonne image auprès du public, mais parce que les coûts de production, pour des raisons liées aux rendements et aux coûts de maind’œuvre, sont plus élevés, force est de constater que les consom-

mateurs ne consomment pas que ces produits. La part de marché des produits bio stagne aux alentours de 5 %. Si le constat est décevant, il reflète une réalité avec laquelle les paysans sont bien obligés de composer.

Pour tous les paysans d’ici et d’ailleurs Conscients de leur responsabilité, les « agriculteurs paysans » prêtent une attention particulière à l’entretien des sols, aux paysages, au maintien d’un maillage bocager. Il est clair cependant que le projet de la Confédération paysanne n’emboîte pas du tout le pas de ceux qui verraient bien d’un côté les producteurs à la tête de grosses exploitations et de

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l’autre les jardiniers de la nature. La spécialisation à outrance, chacun l’aura compris, n’est pas notre tasse de thé. Parce que les paysans d’ici reconnaissent aux paysans d’ailleurs les mêmes droits que ceux qu’ils revendiquent, l’impact des politiques agricoles menées chez nous sur les agricultures locales des pays du tiers-monde en particulier est un point particulièrement sensible du projet d’agriculture paysanne. L’un des exemples à ne plus jamais reproduire concerne le poulet. La volaille présente un intérêt évident : d’une part, elle est consommée partout dans le monde (pas d’interdiction religieuse du type de celle du porc), et d’autre part elle consomme des quantités énormes de céréales. Les coûts de production sont en Europe, on le sait, généralement très supérieurs aux cours mondiaux. Pour assurer l’écoulement des stocks de céréales produites sur son territoire, l’Europe finance par diverses mesures de compensation les différences de prix. En Afrique, en particulier, les conséquences ont été terribles : les pou-

POUR INFORMATION Fondée en 1987, La Confédération paysanne fêtera ses vingt ans l’an prochain. Elle adhère à la Coordination paysanne européenne (CPE) qui regroupe 24 organisations paysannes. Elle est membre de Via Campesina, qui fédère plus de 200 millions de paysans dans le monde. La Confédération publie une revue mensuelle, « Campagnes solidaires ». Son siège est situé au 81, avenue de la République, 93170 BAGNOLET - Tél : 01 43 62 24 04 Site : www.confederationpaysanne.fr La Fadear (Fédération associative pour le développement de l’emploi agricole et rural) est l’association de formation et de développement de la Confédération paysanne. Siège : 104, rue Robespierre, 93170 BAGNOLET – Tél : 01 43 63 91 91 lets européens, arrivant à très bas prix, sont entrés en concurrence directe avec les poulets produits sur place. Les paysans locaux, dans l’incapacité de lutter contre cette concurrence déloyale, ont souvent dû rejoindre les périphéries des grandes villes, dans les conditions épouvantables que l’on sait. De ça, bien entendu, nous ne voulons pas. Il est encore une chose et non des moindres qui cimente ce projet, c’est la mise en œuvre d’un modèle reproductible donnant envie à des jeunes de reprendre le flambeau. Dans les Côtesd’Armor, on comptait encore, il y a 8 ou 9 ans, de 300 à 400 installa-

tions par an, le chiffre est tombé à une petite trentaine en 2006. La taille des exploitations à reprendre, le montant exorbitant des investissements à effectuer, la masse de travail ou la perspective de maigres revenus se présentant aux futurs installés en agriculture conventionnelle intensive ont fait fuir la majorité des candidats à la reprise. Parce qu’il est nécessaire et urgent d’inverser la tendance, le projet d’agriculture paysanne a de beaux jours devant lui et c’est tant mieux ! Thierry THOMAS, paysan en Côtes-d’Armor

Graminées, lin et coquelicots : l’agriculture paysanne protège la biodiversité

© Thierry THOMAS

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Une agriculture de progrès rémunératrice, solidaire, durable Le point de vue de la CNSEF/MODEF Notre projet s’inscrit comme durable pour l’agriculture familiale. Après la crise de la vache folle, les poulets à la dioxine, le beurre frelaté, les OGM, l’agriculture n’a pas d’autre choix : il lui faut réconcilier paysans et consommateurs. Les systèmes de production mis en place dans une logique libérale de l’agriculture ont montré et montrent aujourd’hui leur échec.

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e type de développement agricole et rural que nous envisageons passe par l’objectif premier de rémunérer le travail paysan. Parce que durable, il se fixe d’autres objectifs. : • Une agriculture soucieuse de la nature, prenant en compte l’eau, l’air, le sol pour le bien des générations futures. • Une agriculture façonnée par l’homme, qui valorise tout le territoire, « qui réintroduise les moutonniers plus que les loups ». • Une agriculture qui, en valorisant dans leur diversité tous les savoir-faire paysans, répond aux attentes de la société. • Une agriculture créatrice

d’emplois, parce que s’appuyant d’abord sur le travail paysan, source de valeur ajoutée.

le travail paysan, source de valeur ajoutée Seule une agriculture économe en intrants (y compris l’eau, voir encadré page suivante), indépendante d’importations, autonome économiquement est durable. Le MODEF a dû dans la dernière période mener des actions contre les importations de viande bovine d’Amérique du Sud par la chaîne de restauration Buffalo Grill. Ces viandes, produites sur de grands

domaines, employant quelques salariés mal payés, peuvent partir à l’exportation à 1 euro le kilo. L’éleveur français a besoin, lui, d’une rémunération moyenne de 3 euros le kilo pour s’en sortir. Ces exportations n’enrichissent que les grands éleveurs sud-américains et la chaîne Buffalo Grill tandis que dans ces pays agro-exportateurs, les paysans sans terre et les autres couches de la population souffrent de malnutrition. Je vois aujourd’hui des viticulteurs exaspérés, des producteurs de fruits et légumes abandonnés, comme l’ont été nos cochonniers ou nos aviculteurs bretons, et nos moutonniers, il y a vingt ans déjà.

© Pierre Lenormand

Cultures légumières sur le littoral bocager du Trégor : comment réduire les concentrations en pesticides observées ?

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Laisser faire le marché dans ces conditions c’est renoncer à rémunérer le travail des paysans, chez nous comme dans les pays pauvres. Aujourd’hui, un certain nombre de cahiers des charges, plusieurs réseaux d’agriculture durable, diverses associations comme les Centres d'initiatives pour valoriser l'agriculture et le milieu rural (CIVAM) contribuent à la mise en place de systèmes d’agriculture durable sur les exploitations agricoles. Ce sont d’abord les exploitants familiaux qui s’y engagent. Le MODEF n’est pas une association de producteurs mais un syndicat à vocation générale. Au-delà des systèmes de production, des différentes certifications (Bio, durable, Label…) nous proposons un cahier des charges de base au niveau européen pour l’alimentation animale et humaine, dont le socle minimum pourrait être : « Pas de farine animale, pas d’OGM, pas d’activateur de croissance ni d’aliment médicamenteux ».

Xavier Compain et le MODEF ont dû, dans la dernière période, mener des actions contre les importations de viande bovine d’Amérique du Sud. Comme nous pouvons le voir, d’un bout à l’autre de l’Europe, nous en sommes loin. Cette agriculture de progrès, à taille humaine, répond aux

IL Y A DEUX IRRIGATIONS AGRICOLES…. « L’irrigation doit être considérée comme une assurance sécheresse pour compenser le déficit en eau, plutôt que comme moyen de produire plus. La France ne manque pas de ressources en eau, contrairement à de nombreux autres pays. L’agriculture utilise moins de 5 % des volumes produits par les pluies annuelles. Le seul problème est le déséquilibre entre périodes de pluies et de sécheresse, d’où la nécessité de créer des réserves nouvelles par stockage. Comme il y a deux agricultures, il y a deux irrigations agricoles : l’irrigation pour une agriculture durable et de sécurité pour garantir une production convenable, et l’irrigation systématique ultra-productiviste. La priorité de l’utilisation des ressources doit aller aux eaux de surface : cours d’eau (fleuves, rivières, ruisseaux), lacs, réserves collinaires et nappes superficielles. Le MODEF est défavorable à l’utilisation agricole des nappes profondes qui ne se reconstituent que très lentement, cette eau potable doit être réservée à l’utilisation humaine. Il propose de développer le stockage de l’eau (réserves, lacs collinaires, barrages) en période de pluies pour l’utiliser en période de déficit. Utiliser également le pompage dans les cours d’eau l’hiver pour réalimenter les lieux de stockage ». (Extraits de L’Exploitant familial, juin 2006)

POUR INFORMATION La Confédération nationale des syndicats d’exploitants familiaux (CNSEF/MODEF) est issue du Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF) constitué en 1959. Avec son journal mensuel L’Exploitant familial, la CNSEF-MODEF a son siège 14, bd d’Aquitaine BP 316 16008 Angoulême Cedex - Tél. : 05 45 91 00 49 Courriel : modef-national@wanadoo.fr Toutes infos sur http://modef-paca.over-blog.com La CNSEF/MODEF est membre de la Coordination paysanne européenne (CPE) et de Via Campesina.

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besoins de notre pays : c’est en cela qu’elle est moderne. Elle s’oppose au conservatisme de l’agriculture ultra-productiviste, concentrée, polluante, dévoreuse d’énergie et de capitaux. Cette agriculture de progrès s’inscrit comme moteur d’un monde rural, économiquement et socialement ré-humanisé. C’est poser l’exigence d’une nouvelle ambition agricole en France, en Europe, dans le monde, par la rémunération du travail paysan et la souveraineté alimentaire. Des choix politiques s’imposent. Il faut d’abord sortir l’agriculture et l’alimentation de l’OMC : il n’est plus possible de laisser les productions sur des marchés de type libéral. La politique agricole commune a été démantelée. Il faut sortir la PAC des ornières du libéralisme et la reconstruire sur quelques fondamentaux : préférence communautaire, clause de sauvegarde contre les importations abusives, prix rémunérateurs du travail paysan. Pour cela, il faudra sans doute renforcer le syndicalisme paysan de lutte à l’échelle européenne, aller vers des actions fortes, symboliques, qui marquent l’opinion publique et pèsent sur les décideurs européens. Xavier Compain éleveur dans les Côtes-d’Armor président du MODEF


Appellations d’origine Une garantie de durabilité ? En France, on se targue volontiers d’être le pays ouest-européen qui a développé le plus tôt et le plus complètement un système de garantie de la qualité des produits alimentaires afin que leur réputation ainsi assise permette de sauvegarder leur originalité contre des imitations peu scrupuleuses et de les valoriser au mieux. Il faut toutefois bien distinguer les « signes de qualité » (le label rouge est le plus connu d’entre eux) des “appellations d’origine“ : l’A.O.C., appellation française, et l’I.G.P., appellation européenne(1).

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omme le révèle l’exemple des vins « bordeaux » et l’étendue de la gamme de leurs prix, l’origine d’un produit peut être attestée sans que sa qualité intrinsèque supposée soit ipso facto reconnue et sa notoriété assurée. Créée en 1935 pour la protection de l’origine des vins et des eauxde-vie, la possibilité de reconnaître des A.O.C. a été étendue au domaine des produits laitiers ainsi qu’à certains autres produits agro-alimentaires en 1990. La loi d’orientation agricole du 9 juillet 1999 a également confié à l’I.N.A.O. (2 ) la gestion des I.G.P., auparavant assurée par le ministère de l’agriculture. Enfin, à partir de 2007, transformé en “Institut national de l’origine et de la qualité agro-alimentaire“, l’I.N.A.O (l’acronyme initial est en effet conservé) assurera la mise en œuvre et le suivi de l’ensemble des signes officiels de qualité et d’origine. Pour autant qu’ils sachent ce que recouvrent les sigles A.O.C. et I.G.P (3 ) portés sur les emballages et qu’ils leur accordent une certaine confiance, les consommateurs sont enclins à penser que de la qualité des produits et de leur lien à une origine géographique délimitée découlent forcément des vertus positives quant à leur contribution au “développement durable“. Pour envisager clairement ce qu’il en est, il faut rappeler les deux dimensions de la durabilité : d’une part, la reproduction des caractéristiques du milieu, qu’il soit dédié à la production (qualité des sols) ou relatif à la consommation (santé des

consommateurs) ; d’autre part, on oublie trop souvent cet aspect – le maintien dans les filières concernées d’une structure de production diversifiée et économiquement viable dans laquelle le secteur artisanal conserve une place importante ou dominante. Si la loi de 1999 assigne explicitement aux appellations d’origine l’objectif de conforter la seconde de ces dimensions, en particulier dans les « régions défavorisées », la définition par l’I.N.A.O. des conditions d’obtention d’une A.O.C. ne fait qu’indirectement référence à ces deux dimensions : sont mises en évidence la force du lien entre les caractéristiques du produit et celle du terroir, la notoriété dûment établie du produit, des conditions de production respectant les usages locaux, loyaux et constants.

Une perspective de durabilité En réalité, la situation est très diverse selon les produits. On peut, par exemple, considérer que la production des fromages de vache des moyennes montagnes (comté, salers, laguiole) s’inscrit dans une perspective de durabilité : prairies naturelles et cultures fourragères peu intensives (ensilage interdit), races laitières à la productivité limitée, importance des exploitations petites ou moyennes, transformation du lait dans des unités de production de dimension modeste (fruitières ou petites coopératives). La surprise peut venir des vins d’A.O.C., “fleuron“ de l’agriculture française de qualité : la culture de la vigne ne

couvre que 3 % de la surface agricole utilisée en France mais se voit dispenser 20 % des pesticides employés, soit quatre fois plus par unité de surface que la culture des céréales pourtant souvent considérée comme la plus industrielle. En revanche, élément de durabilité incontestable, la viticulture de qualité doit moins sa survie à l’octroi de subventions que l’élevage de montagne. D’une façon générale, dans toutes les filières (même dans les filières porcines (4 ) où l’on se préoccupe de plus en plus de la question des lisiers et, via l’alimentation des animaux, du risque de contamination des produits par des O.G.M., on constate une prise de conscience, par les producteurs, de la nécessité de prendre en compte la durabilité des appellations d’origine, principalement sous son aspect environnemental. Il faut sans doute voir là l’effet de la nécessaire réduction des coûts (donc de l’utilisation d’intrants) et de la pression des consommateurs, notamment nord-européens (5 ). Maurice Cravant géographe (1) A.O.C. = appellation d’origine contrôlée (l’équivalent européen est l’A.O.P., appellation d’origine protégée) ; I.G.P. = indication géographique protégée. (2 ) Institut national des appellations d’origine. (3) En France, en 2006, on recense 472 A.O.C. viticoles, 47 A.O.C. laitières, 37 A.O.C. pour d’autres produits agro-alimentaires et 78 I.G.P. (4) On compte aujourd’hui dans ce secteur 4 I.G.P. et plusieurs projets d’A.O.C. en cours d’étude, auxquels il faut ajouter les appellations pour des produits charcutiers. (5 ) Certains souhaiteraient que, institutionnellement lié à « la profession agricole », l’I.N.A.O. ait, dans ce domaine, un rôle plus offensif.

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Les AMAP Une alternative économique Indépendantes financièrement et en pleine expansion, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) participent au développement durable, car elles ont des activités écologiquement saines, économiquement viables et socialement équitables. Lumière sur ces associations.

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ntroduit en France par un couple de maraîchers du Var, le concept des AMAP est un partenariat de proximité entre un groupe de consommateurs, soucieux d’une alimentation saine, et une ferme, le plus souvent périurbaine. Leur fonctionnement repose sur un principe simple : les signataires du contrat s’accordent sur les produits (tous les types sont concernés par les AMAP), les prix et les modalités de distribu-

tion. Ensuite, chaque consommateur achète à l’avance une part de la production qu’il récupérera durant la saison. La rémunération de l’agriculteur étant garantie, ce dernier, autonome financièrement, peut se concentrer sur un mode cultural respectant l’environnement et la qualité gustative. La charte des AMAP impose à l’exploitant une qualité sanitaire des produits, excluant notamment l’utilisation de pesticides,

HISTORIQUE Dans les années 60, des mères japonaises, exaspérées par une nourriture gâtée par le mode de production, décident de se regrouper et de passer un contrat avec des agriculteurs afin d’alimenter sainement leurs enfants. En échange de la garantie d’achat de toute sa production, l’exploitant s’engage à cultiver sans produits chimiques. Les premières formes d’AMAP apparaissent alors sous le nom de Teikei - mettre le visage du paysan sur les aliments. A la même époque, en Europe (Allemagne, Autriche et Suisse) se développent des pratiques basées sur un principe identique. En 1985, le concept est importé d’Europe par les États-Unis, où se créent les CSA (Community supported agriculture, c’est-à-dire agriculture soutenue par la communauté) qui représentent un moyen de répondre à la diminution du nombre d’agriculteurs et à la difficulté d’accès des familles à bas revenus à une alimentation de qualité. En 2000, les Français Daniel et Denise Vuillon, agriculteurs en fruits et légumes, en voyage aux États-Unis, découvrent ce système et décident de le développer en France. Un an plus tard, ils créent leur première AMAP entre leur ferme « les Olivades » à Ollioules (Var) et des consommateurs d’Aubagne (Bouches-du-Rhône). Aujourd’hui le phénomène se propage dans le monde entier. En 2004, Daniel et Denise Vuillon ont co-fondé à Aubagne, l’association Alliance Provence, qui regroupe des organisations nationales d'agriculteurs, de consommateurs, d'environnementalistes, ainsi que les Alliances départementales et régionales et fait partie du réseau européen REPAS (Réseau européen pour une agriculture et une alimentation soutenables). ALLIANCE PROVENCE Paysans écologistes consommateurs - 17, rue Daniel Melchior, 83000 Toulon Tél. : 04 94 98 80 00 / Courriel : allianceprovence@wanadoo.fr http://www.allianceprovence.org où vous trouverez les coordonnées des autres groupements régionaux existants.

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d’engrais de synthèse et d’OGM. Ces associations représentent une vraie révolution pour le consommateur devenu “consomm’acteur“, et le paysan, généralement un maraîcher, qui change ses pratiques agricoles, valorise son travail et ne gaspille plus. Pour éviter toute dérive, les AMAP doivent toujours raisonner en tenant compte du binôme consommateur/producteur.

Les AMAP maintiennent des fermes Aujourd’hui, en France, il existe 300 AMAP (une centaine en région PACA) dispersées sur le territoire, mais moins concentrées dans le Nord, fait logique puisqu’elles ont été initiées en Provence. Cela représente 45 000 personnes et 450 fermes, qui toutes menacées de dépôt de bilan. Cet essor fulgurant en trois ans, le Japon a mis trente ans pour l’atteindre. Toutefois, ces chiffres ont été rapidement dépassés, car ces associations sont en phase d’expansion du fait du contexte général d’insécurité alimentaire et de la prise de conscience des citoyens. Actuellement, les AMAP répondent bien à leur objectif en maintenant certaines fermes, principalement péri-urbaines. De plus, elles améliorent les conditions de travail des saisonniers. Alternative économique, les AMAP participent au développement durable et permettent à des familles de soutenir une agriculture à la périphérie des villes. Elles réintroduisent ainsi dans l’économie locale une activité que l’on croyait condamnée, ce qui commence à susciter l’intérêt des élus. Sandra Pasero et Antoinette Paoli


L’après-pétrole Et le gemmage ? La préparation de l’après-pétrole suppose qu’aucune source d’énergie ne soit négligée. La production d’oléorésine par gemmage est un filon qu’il faudrait absolument relancer en France. Analyse.

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tall-oil, essence de papeterie ou extrait du bois par distillation, colophane de bois, essence de bois) ; • Et les produits naturels importés, notamment de Chine, premier producteur mondial par gemmage. Cette situation n’est pas satisfaisante car elle néglige le potentiel naturel de la forêt française, en particulier du massif de la forêt de Gascogne (Gironde, Landes). Relancer le gemmage aurait deux avantages : réduire la consommation pétrolière et permettre un renouveau de la gestion de la

forêt. Il s’agit là d’une démarche conforme à la mise en œuvre d’une politique de développement durable forestière et industrielle.

Une filière d’avenir C’est en prenant en compte ces réflexions que Claude Courau s’est engagé dans une action persévérante pour la relance du gemmage en France, et en particulier dans le massif forestier de Gascogne. Claude Courau explique qu’il a été résinier jusqu’à l’âge de 26 ans : « Au début

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e gemmage est le métier ancestral qui consiste à pratiquer une entaille sur le tronc d’un pin pour en obtenir de la résine. Mais depuis 1990-1991, la production de résine par gemmage a cessé en France. Aujourd’hui, la filière fonctionne à partir de deux sources d’approvisionnement : • Les dérivés du pétrole ou de produits obtenus par des procédés industriels, grands consommateurs d’énergie. Les produits des oléorésines peuvent être récupérés dans les papeteries utilisant le procédé au sulfate (colophane de

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Ancien procédé de gemmage

Nouveau procédé de gemmage

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des années 60, le métier a commencé à péricliter. J’ai dû chercher du travail ailleurs. Mis à la retraite à 55 ans, il m’est venu l’idée qu’il y avait peut-être quelque chose à faire pour ce massif forestier de Gascogne ». A partir de ce moment, il s’est attelé à la recherche et à l’étude de tout ce qui est en lien avec le gemmage. Avec d’autant plus de détermination qu’un rapport d’une mission interministérielle concluait en 1990 : « Les pouvoirs publics et les industriels concernés devraient poursuivre et développer des programmes de recherche permettant de mettre en valeur, par des voies autres que celles du gemmage, la richesse potentielle contenue dans la forêt de pins maritimes d’Aquitaine ». Certes, c’est la fin du gemmage. Mais ce rapport reconnaît la richesse que représente la “gemme“. Claude Courau a construit sur cette contradiction un projet de relance du gemmage

en s’appuyant sur les conclusions d’un rapport présenté en 1978 par le doyen Valade, directeur de l’Institut du pin : « (…) que reste-t-il de la “gemme“ ? Il reste la “gemme“. Il faut trouver les solutions qui permettraient une exploitation compatible avec les contraintes sociales et économiques (…) sans négliger ce matériau dont les utilisations se renouvellent sans cesse ».

Une filière de qualité N’ayant jamais accepté la disparition du gemmage, Claude Courau va mener diverses expérimentations. Il va “travailler“ sur la récolte de la résine en vase clos, ce qui permet d’améliorer la qualité de la résine et de la rendre plus compétitive au niveau mondial. C’est ainsi qu’en mars 1996 il a poursuivi des recherches pour remplacer l’acide sulfurique qui était utilisé pour récolter la résine, et qu’il a mis au point une pâte

La filière résine néglige le potentiel naturel de la forêt française.

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neutre.. Il y a un double avantage à utiliser une pâte neutre : la résine récoltée est de meilleure qualité et il n’y a pas d’incidence sur la santé des résiniers. Les analyses réalisées par l’Institut du pin et l’Ecole de chimie et de physique de Bordeaux ont confirmé la très grande qualité des produits obtenus à partir de cette collecte en vase clos et en utilisant une pâte neutre. Partant de là, un industriel va étudier la mise en pratique du gemmage en vase clos. Le Conseil régional d’Aquitaine et l’Europe vont apporter leur soutien. L’Ecole supérieure de chimie et de physique de Bordeaux se propose d’engager une évaluation en ce sens.

Et l’Europe ? En février 1998, les industriels concernés d’Espagne, de France, du Portugal et de Grèce participent à un symposium réuni à Ségovie dont l’objectif est « (…) d’impulser la sensibilité afin que l’on prenne conscience que nous avons au sein de l’Union européenne une ressource renouvelable de première grandeur industrielle dont l’exploitation a des retombées économiques, sociales, écologiques qui ne sont pas négligeables (…) ». En conclusion du symposium, les industriels européens du secteur du gemmage du pin affirment avoir la volonté de relancer cette activité pour générer des produits naturels renouvelables compétitifs, employant des populations locales, améliorant ainsi la qualité de la vie rurale, en maintenant et en développant le capital résinier et forestier, en contribuant à lutter contre les incendies. Pour Claude Courau, c’est évident : « (…) en s’intégrant aux activités d’élevage, de sylviculture, le gemmage prendrait toute sa place pour revivifier le massif forestier de Gascogne (…) » et d’ajouter : « (…) si peu de choses ont bougé depuis 1998, cela est essentiellement dû à l’inertie des pouvoirs publics. Avec la crise du pétrole, espérons qu’il sera mis fin à cette inertie (…) ». Et si l’après-pétrole passait aussi par le gemmage ! Guy Léger


Quel avenir pour de nouvelles LGV ?

Le cas de Bordeaux-Toulouse A l’heure du pétrole cher, le transport ferroviaire présente bien des avantages en matière d’économie d’énergie et de lutte contre la pollution par rapport au transport routier ou aérien. Illustration avec les lignes à grande vitesse (LGV).

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à deux fois deux voies. Autre avantage indéniable du transport ferroviaire, le gain de temps. Avec le développement de trains à grande vitesse (TGV, ICE, Shikansen…) qui transportent souvent des passagers d’un centre-ville à un autre, le rail concurrence de plus en plus fortement le transport aérien. La mise en service du TGV Méditerranée en 2001 a fait perdre quelque 600 000 passagers à l’aéroport de MarseilleProvence qui a dû se spécialiser davantage dans le trafic européen et méditerranéen.

Redistribuer le trafic intérieur Ce phénomène de redistribution du trafic intérieur entre le rail et l’air au profit du premier qui s’avère plus ponctuel, moins nocif

pour l’environnement et moins cher pour le voyageur, devrait s’accentuer ces prochaines années. Dans ce contexte, en plus de la ligne à grande vitesse LGV Sud Europe Atlantique reliant Paris à l’Espagne qui est bien entendu prioritaire, un autre projet de LGV pour le sud-ouest de ligne à grande vitesse entre Bordeaux et Toulouse est actuellement à l’étude, suite à la décision du CIAT (*) en date du 18 décembre 2003. L’intérêt pour le trafic voyageur serait réel, positionnant le bassin de population de Toulouse à trois heures de Paris contre cinq aujourd’hui. L’avantage serait du même ordre pour Agen, le Lot-etGaronne et toute la zone environnante. Ce qui, de plus, rendrait moins pressante la demande de création d’un nouvel aéroport. D’autre part, une relation en une

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e train en France est très faiblement émetteur de CO2, la SNCF assurant 90 % de sa traction par l’électricité. Il est économe en énergie puisque, avec une quantité d’énergie équivalente, une marchandise parcourt en train le double du trajet qu’elle ferait dans un camion, et un voyageur parcourt en TGV pratiquement deux fois plus de kilomètres qu’en voiture. Des arguments qui ont convaincu un certain nombre de pays comme l’Autriche et la Suisse, confrontés à l’augmentation démesurée du parc de camions sur les routes et autoroutes, de réaliser un redéploiement du transport marchandises sur leur territoire en favorisant le ferroutage. D’autre part, le rail occupe peu de terrain, une ligne de TGV par exemple occupant deux fois moins d’espace qu’une autoroute

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TRANSPORT

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heure entre les gares centrales de Bordeaux et Toulouse faciliterait les synergies entre les deux villes à l’échelle du grand Sud-ouest, à l’image du pôle de compétitivité tout récemment constitué entre les deux régions. Enfin, dans une perspective à plus long terme, le prolongement de la ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse jusqu’à Narbonne assurerait l’interconnexion entre les façades atlantique et méditerranéenne, ainsi que le bouclage du réseau ferroviaire français entre le sud-ouest et le sud-est, raccourcissant significativement les temps de parcours des Aquitains vers Barcelone, Marseille-Nice, Lyon, les Alpes et réciproquement. Et pourtant, malgré les atouts indéniables que présenterait ce projet, les réunions publiques organisées ces dernières semaines concernant cette future ligne à grande vitesse ont soulevé de fortes oppositions. Il comporterait en effet, sur les trois corridors possibles proposés, des contraintes environnementales pouvant dégrader la faune et la flore et engendrerait des nui-

sances sonores et visuelles pour les riverains. D’où l’impérieuse nécessité de rechercher des jumelages avec d’autres infrastructures existantes ou futures pour limiter au maximum les effets de coupures et prendre toutes les mesures nécessaires de protection contre ces nuisances pour les habitants. C’est à ces conditions seulement qu’un tel projet peut être accepté par les populations locales.

Equilibrer le réseau TGV D’une manière générale, lorsque notre pays sera correctement irrigué par des lignes ferrées à grande vitesse, les problèmes posés par le trafic aérien et surtout par les aéroports pourront être considérés, sinon comme réglés, du moins comme bien atténués. En effet, à l’intérieur de l’Hexagone dont la surface est somme toute réduite, les vols internes n’auront plus guère d’intérêt et les aéroports seront surtout destinés aux échanges internationaux.

On voit donc tout l’intérêt d’un réseau TGV bien réparti et équilibré. Reste qu’une ligne à grande vitesse constitue, il ne faut pas se le cacher, un bouleversement dans le paysage et entraîne d’incontestables nuisances. On peut et on doit se donner les moyens d’y remédier. Bien entendu, cela a un coût mais l’intérêt général le justifie. Toutefois, l’opportunité de réaliser une ligne à grande vitesse apparaîtra bien moins évidente lorsque le gain de temps diminuera pour n’être plus que de quelques minutes. Et il sera alors plus judicieux d’étudier un renforcement des lignes déjà existantes, souvent loin d’être saturées, plutôt que de réaliser de nouvelles constructions. Ce qui présentera un avantage environnemental indéniable mais aussi un coût largement inférieur pour les finances publiques. Mais nous n’en sommes pas encore là. Il s’en faut de beaucoup… Pierre Brana (*)

Comité interministériel à l'aménagement du territoire

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Avec une quantité d’énergie équivalente, un voyageur parcourt en TGV pratiquement deux fois plus de kilomètres qu’en voiture.

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A la découverte du préhistorique ginkgo A

ppelé également arbre aux quarante écus, ce végétal présente un grand intérêt pour l’homme. Au fait, pourquoi cette appellation ? La version la plus plausible et la plus souvent retenue est celle-ci. En 1780, M. de Pétigny, un botaniste parisien qui l’avait découvert à Londres, décida d’en acquérir cinq plants. Après bien des tractations et de copieuses libations, il fit affaire pour vingt-cinq guinées. C’est en refaisant ses comptes qu’il réalisa que chaque plant lui avait coûté quarante écus ; d’où l’appellation(*). Le nom s’imposa d’autant plus qu’en automne les feuilles du ginkgo ressemblent réellement à des écus d’or. Les arbres de M. de Pétigny furent plantés dans les jardins du Roi, à Paris, l’actuel Jardin des Plantes, où il en reste deux, âgés donc de plus de deux cents ans. La plupart des ginkgos de France sont du reste issus de ces cinq plants.

L’arbre sacré des moines d’Asie Le ginkgo biloba est considéré comme un arbre sacré par les moines d’Asie. La coutume est de le planter autour des temples car il ne brûle pas, constituant ainsi un excellent coupe-feu. Il est également vénéré pour sa longévité (entre 1 000 et 2 000 ans) et associé, pour cette raison, au culte des ancêtres : de nombreuses générations peuvent en effet l’admirer. Il s’agit d’une espèce dioïque, c’està-dire comportant des pieds mâles et des pieds femelles : à ce titre, il

répond au principe essentiel, dans la philosophie chinoise, du Yin et du Yang. Le ginkgo est un arbre caduc qui a une silhouette pyramidale. Son tronc droit, gris cendré, est fissuré longitudinalement et les branches horizontales sont étalées. La cime des mâles est conique tandis que les femelles ont une couronne plus large et des feuilles plus incisées qui jaunissent un mois plus tard que celles des mâles. Le ginkgo a une maturité sexuelle tardive : il faut une trentaine d’année avant que ces organes se développent. Les grains de pollen issus des étamines des ginkgos mâles sont transportés par le vent permettant la pollinisation. La fécondation se produit sur l’arbre ou à terre suivant le climat. Le limbe est constitué d’un long pétiole et forme un éventail arrondi avec une échancrure médiane qui dessine deux lobes, d’où le nom d’espèce (biloba). Les feuilles sont insérées en bouquet, sur de courts rameaux. La germination dure deux ans. Lente, la croissance peut atteindre de 20 à 40 mètres avec un tronc de 9 à 13 mètres de circonférence. En Asie, l’arbre s’est installé entre 400 et 1 200 mètres d’altitude.

Plus vieux que les dinosaures Le ginkgo biloba, qui a précédé les dinosaures (on le trouve déjà il y a 300 millions d’années), a atteint son apogée au jurassique, il y a 150 millions d’années. Son nom scientifique, ginkgo biloba, lui a été donné en 1771 par Carl

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Le ginkgo biloba, dont le nom provient du japonais Ging Kyo tsé, pour “arbre aux fruits d’argent“, est une plante mythique qui a traversé les années et les continents. Essayons de découvrir ensemble l’extraordinaire odyssée, la saga de ce fossile vivant, unique représentant, selon Darwin, de la famille des ginkgoacées.

Les “œufs“ du ginkgo se développent sur l’arbre femelle. von Linné (1707-1778), le naturaliste et médecin suédois, auteur de la célèbre classification binominale des plantes. Réputé pour ses vertus antioxydantes, il fut décrit pour la première fois en Europe au XVIIe siècle par le médecin naturaliste allemand Engelbert Kampfer qui l’avait découvert au Japon en 1692. L’arbre fut introduit à Utrecht en 1730. Le 6 août 1945, une bombe atomique à uranium, “Little boy“, lancée par les États-Unis anéantit la ville japonaise d’Hiroshima et affole le monde. Le ginkgo y a pourtant résisté : une pousse a su survivre à partir de sa souche ! Devenu un arbre de belle taille, ce ginkgo est un symbole de paix admiré et respecté. Faisons nôtre cette réflexion d’un enfant : « Il a survécu aux dinosaures, au feu nucléaire, il résiste au temps et à la pollution. Oui, chaque jardin devrait avoir son arbre aux 1 000 écus ». Enfin, en 1990, Elias J. Corey, chi-

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miste américain de Harvard, réussit la synthèse totale des ginkgolides B. Le ginkgo biloba, auquel la médecine traditionnelle recourt depuis près de 600 ans, fait aujourd’hui l’objet de recherches fondamentales.

Présent partout sur la planète En Chine, 2 800 ans avant J.-C., les feuilles étaient utilisées à des fins thérapeutiques pour lutter contre le vieillissement. De nombreuses spécialités pharmaceutiques font appel aux feuilles du ginkgo, et l’industrie fait largement usage de ses composants chimiques : acides organiques, alcools, flavonoïdes, proanthocyanidines, di et sesquiterpènes, molécules antibiotiques, antivirales, insecticides, etc.. Notons, parmi les indications, ses vertus curatives (sans effets indésirables), son action contre le vieillissement, les troubles circulatoires cérébraux (perte de mémoire, baisse de l’audition,

ET ENCORE… MULTIPLIER LE GINKGO Il faut stratifier l’amande jusqu’au printemps, dans du sable humide. Il existe quatre méthodes pour multiplier le ginkgo : le semis, le greffage, le bouturage et le marcottage.

L’ÉLÉGANCE ET LA COULEUR DES FEUILLES Printemps : vert vif Eté : vert plus soutenu Automne : jaune d’or éclatant Hiver : des guirlandes lumineuses sculptent son tronc et ses branches s’éclairent de myriades de couleurs. L’arbre, qui reste décoratif toute l’année, embellit parcs et jardins

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L’arbre aux milles écus illumine nos parcs et jardins. vertiges), les troubles circulatoires périphériques (tremblements, difficultés à la marche), son apport en vitamines PP. Ses feuilles peuvent, enfin, faire office de signet insecticide dans les livres. On peut l’observer partout dans le monde. Il est fortement présent dans la démarche de haute qualité environnementale des architectes et des urbanistes comme à New York, Tokyo, Pékin, au pied de la tour Eiffel à Paris, aux Champs-Élysées, aux Buttes Chaumont, au Jardin des Plantes, mais également à Montpellier, à Lyon (Parc de la Tête d’Or), à Marseille, Arles, Nîmes, Avignon, Saint-Rémi-de-Provence, et bien d’autres villes de France. Un mot sur Montpellier, la ville française qui possède le plus ancien jardin botanique. C’est en effet en 1593 que Pierre Richer de Belleval y créa, à l’instigation d’Henri IV, le premier jardin des plantes, le Jardin royal. Ce jardin constitue aujourd’hui, en plein cœur du centre ville, un véritable poumon vert. En 1778, Antoine Gouan (1733-1821), éminent botaniste montpelliérain, permit

LES INITIATIVES DU MNLE-30 Depuis 1996, en partenariat avec des écoles, nous faisons découvrir ce bel arbre et procédons à de nombreuses plantations et expositions. Des associations du MNLE en PACA et en Normandie sont sur les pas de notre initiative. Notre association a offert un ginkgo à l’occasion des journées de l’environnement à Nîmes. Nous faisons vivre et découvrir l’épopée de cet arbre remarquable par notre démarche pédagogique auprès des écoles maternelles et primaires, des collèges, des lycées, de l’Université, également avec « l’université des seniors ». En 2006, au fil des saisons, le MNLE et ses adhérents auront été des ambassadeurs du rêve d’une planète plus propre et de son embellissement par l’arbre aux 40 écus.

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à l’arbre d’or de prendre racine sur la terre de France. Sa première floraison eut lieu en 1812. En 1832, un certain Delille parvint à lui greffer deux rameaux femelles, envoyés de Genève, égayant ainsi le stérile célibat des deux arbres mâles ! Les premières maturations furent obtenues en 1835. Depuis lors, nous pouvons admirer leurs branches mâles et femelles enlacées. Quelle émotion pour les botanistes qui ont assisté à la première fructification des deux arbres ! Aujourd’hui, le ginkgo biloba est considéré comme un prince par les écologistes et les édiles : ils lui font les yeux doux. Juste hommage à l’arbre qui a inventé la graine ! Jean-Claude Bérard (*) On le nomme aussi l’arbre aux mille écus.

ODE AU GINKGO Venue de l’est Et confiée à mon jardin, La feuille de cet arbre donne un sens secret Comme pour édifier le savant. Est-elle un être vivant Qui s’est divisé en deux ? Sont-elles deux ? Qui se sont choisies, Pour qu’on les reconnaisse comme une. Pour y répondre, j’ai trouvé Volonté et sens ; Ne vois-tu pas dans mes chansons Que je suis un et deux ? Johan Wolfgang von Goethe (1779-1832)


Les risques écologiques en Algérie, quelle riposte ? Notre ami M’hamed Rebah (*), journaliste algérien, vient de publier un nouveau livre qui a pour ambition de faire connaître l’état de l’environnement et le niveau où se situe le débat écologique en Algérie.

L

M’hamed Rebah était journaliste au Matin d’Alger (titre disparu). Passionné par les questions environnementales, il écrivait quotidiennement sur ces questions. Et c’est tout naturellement qu’il a établi le contact avec le MNLE et , devenant ainsi notre correspondant. Clin d’œil amical, M’hamed Rebah cite à plusieurs reprises et le MNLE. Chimiste de formation, journaliste par vocation, il a été directeur des études à l’Agence nationale pour la protection de l’environnement (1985-1991). Il est membre du conseil scientifique du ministère de l’écologie et du développement duurable. (*)

’ouvrage s’adresse à l’ensemble des citoyens mais intéressera fort les chercheurs, universitaires, enseignants, étudiants et élèves, tout comme les décideurs politiques et économiques. Tous se doivent de contribuer à l’élaboration de nouvelles et efficaces stratégies environnementales. En second lieu, il permet aux amis de l’Algérie et aux militants écologiques, où qu’ils se trouvent, de mesurer ce qui est et ce qui devrait être. C’est que M’hamed Rebah ne se contente pas de décrire une situation et de pointer ce qu’il faudrait faire, il intègre le pourquoi et le comment de cet état de fait. En lien avec ce qui se passe à l’échelle de la planète, il analyse les crises politiques et écologiques, et souligne la nécessité de l’intervention de l’homme pour son avenir et celui de la planète. Tout au long de son ouvrage, l’auteur porte un regard critique sur les politiques poursuivies par les différents gouvernements algériens depuis 1962. Dans le domaine de l’eau, par exemple, il pointe les graves carences en matière d’assainissement et de traitement et la gestion irrationnelle des infrastructures. Les fuites sur le réseau expliquent en grande partie la faiblesse des ressources : dans certaines régions, les déperditions d’eau atteignent 60 % de l’eau traitée et distribuée ! Cette situation se traduit par des recettes d’une insigne faiblesse : il n’y a pratiquement pas, en effet, de contraintes pour faire payer l’eau. Ce qui fait dire à un dirigeant de la firme française Saur « (…) qu’il est nécessaire que les recettes de la vente de l’eau couvrent les dépenses d’exploitation (…) » et à Michel Camdessus (ancien directeur du FMI) qu’« … il faut protéger les investissements… ». Certes, une politique de construction de barrages a permis de constituer des réserves d’eau, mais cela ne saurait suffire. D’autres solutions sont envisagées, comme le dessalement de l’eau de mer. C’est ainsi que la société américaine Ionics a investi dans la grande station d’Alger, les Sablettes, qui devait entrer en activité en septembre 2006. L’importation de l’eau est aussi envisagée : des sociétés privées de « vente d’eau » sont sur les rangs. Dans le domaine de l’énergie, l’auteur surprend, parce qu’il associe dans la peur du nucléaire les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki et l’accident de Tchernobyl. Plus prudent sur les retombées des essais nucléaires français au Sahara, M’hamed Rebah souligne que « …la probabilité de survenance d’un accident est fonction de la maîtrise technique… » et que l’erreur humaine reste toujours possible. La protection de la nature et de la biodiversité n’est pas absente du livre : de nombreuses pages y sont consacrées, depuis les marées noires toujours possibles jusqu’à la protection de la Hyène rayée, espèce rare. Tout au long du livre, on ressent un regard lucide qui témoigne d’une certaine inquiétude, mais d’où l’espoir n’est pas absent. Pour peu que l’homme prenne conscience et agisse pour son avenir et celui de la planète… Guy Léger

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