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Introduction (Hors RP) Ceci est un ensemble de traités historiques et de biographies relatif à un projet RP de vaste ampleur traitant de la redstone et de son organisation en science. Commentaires acceptés et souhaités. Ainsi que vous le comprendrez au fil des textes, ce RP propose un cadre historique pour le serveur, puisque certains événements se déroulent deux siècles avant notre ère, et concernent la géopolitique générale plutôt que la seule histoire de Stendel. Libre à vous d'adhérer ou non à l'histoire ici narrée, sachant qu'aux yeux des derniers ingénieurs survivants, après leur putsch, les mages ont lancé un sort d'amnésie de grande ampleur qui a permis aux habitants de Stendel d'oublier la majeure partie de leur passé, et notamment toute référence à L’Assemblée Stendelienne des Études Rhêdoniennes (LASER), qui combattait depuis des années l'influence croissante des mages, car ses membres avaient compris que le cataclysme magique qui s'annonçait, résultait en fait d'un déséquilibre provoqué par les mages eux-mêmes. Dès lors, en tant que personnage, sauf cas exceptionnel, il est impossible de connaître la vérité. En tant que joueur par contre... Bref, si l'histoire officielle écrite par les gouverneurs diffère, c'est normal, vu qu'elle est fausse...ou plutôt pas suffisamment complète pour suffire. Or, c'est par les failles et les petites faiblesses que surviennent généralement les grandes destructions, ce que vient pallier cet intégrale de mes RP relatifs à la redstone en proposant à tous de s'inscrire dans un cadre historique à dimension globale, avec une véritable réflexion à la base, une constante remise en cause de ses principes directeurs et un travail de longue haleine sur le fond et la forme - et il doit encore rester bien des défauts - pour supprimer les incohérences, les contresens et autres détails qui, mis bout à bout, pourraient gâcher l'expérience que j'ai tentée par le biais de ce roleplay. J'aimerais dire que c'est parfait, qu'il n'y a plus rien à changer, mais je sais pertinemment que c'est faux. J'espère simplement que la lecture - aussi fastidieuse et longue soit-elle sera appréciée de ceux qui auront su se donner l'envie et le temps de la conclure, et qu'elle leur sera utile pour leurs propres histoires relatives à l'univers si fascinant de minefield. Bref, il fallait bien s'arrêter un jour de travailler, et ce jour est arrivé. J'ai passé un nombre incalculable d'heures dessus, des dizaines, voire peut être une centaine, ai bu beaucoup de café et ressenti de nombreuses migraines, mais je suis plutôt content du résultat final, plus grand que ce que j'envisageais au début, mais plus petit sans doute que ce que le sujet mérite. Pour autant, je sais d'ores et déjà, avant même de déposer ce recueil, qu'il y aura des suites et des modifications. J'ai ouvert la boite de Pandore, et je ne sais plus comment la refermer. Il y aura déjà un sérieux travail à faire sur les fondements théoriques des sciences rhêdoniennes, mais aussi sur l'organisation des assemblées. J'ai aussi envie d'explorer un peu plus l'histoire de la république de Stendel, peut-être dans le cadre de la tentative d'unification des RP si l'on reprend cette idée comme fil conducteur, d'autant qu'il


est peu contraignant au final. Enfin, il reste dans la famille von Biberkopf un homme dont j'ai peu parlé, c'est à dire Maximilian, le père de Nalaf. Vu son ascendance et le milieu dans lequel il a grandi, il peut être intéressant de développer sa personnalité, voire de lui faire vivre quelques aventures scientifiques qui feront rougir de satisfaction ses aïeux. Je le verrais bien en jeune espion en mission à Stendel, chargé d'épier les mages sans se faire repérer, usant au besoin des fabuleuses capacités techniques de la redstone. Et je sais aussi qu'un jour, je recorrigerai les textes que je fournis aujourd'hui, voire les compléterai avec un glossaire, une frise chronologique, des détails supplémentaires, etc. La puissance inspiratrice de la redstone est décidément bien plus grande que prévue. Avant de refermer cette introductions sur les excuses et dénégations d'usage, je voudrais insister sur un point. Il ne faut pas considérer ceci comme un testament, un dernier cadeau avant de partir. Contrairement à ce qu'ont cru de nombreux joueurs, je ne suis pas parti et je n'en ai pas l'intention dans l'immédiat. En fait, et de manière un peu paradoxale, le ban dont j'ai été la victime a eu un effet inverse. Il était évident dans sa formulation que le but était de me pousser vers la sortie, mais ayant à l'époque des pensées similaires, il m'a donné en réalité envie de rester. Je devrais presque remercier ceux qui, pour me faire partir, m'ont fait taire, car sans eux, je ne jouerai plus au sein de cette merveilleuse communauté qu'est Minefield. Car certains ne comprennent pas que les édifices les plus durables ne se construisent pas sur la base de plébiscites unanimes ou d'une flagorneuse indolence, mais plutôt avec des disputes (au sens étymologique du terme), des débats et des compromis. La censure n'a jamais tué la critique, elle ne l'a jamais que renforcée. Savoir se construire en écoutant tous et toutes, sans se boucher les oreilles, voilà ce qui sera probablement le futur grand défi du serveur minefield.fr. Enfin, pour vous donner un ordre d'idée de la somme de travail que représente cet ouvrage, avec la mise en page complète, sur mon fichier office, le compteur affiche XX pages pour XX mots, ce qui correspond grosso-modo à XX d'un roman de taille normale. Certes, ça paraîtra énorme, mais pas forcément plus que certains projets titanesques que j'ai eu le privilège de contempler sur minefield. Cependant, pour finir par une note vénale, les grands architectes reçoivent des dons pour leurs projets, les musiciens pour leurs concerts, n'oubliez pas les auteurs pour leur rp, après tout il s'agit aussi d'un talent nécessitant beaucoup de temps, d'énergie et de travail, et pour lequel la rémunération n'est pas forcément très élevé. (/money pay nalaf 100 + un mp me fera assurément très plaisir) J'espère très sincèrement qu'aucun joueur ne se sentira lésé ou insulté par ce que j'ai pu dire d'un de ses projets dans ces textes, car ce n'était pas mon intention, quelles qu'ai été les relations entre nos personnages. J'ai veillé à ce que le RP de chacun soit à peu près respecté, et que les personnages ne soient pas impliqués sans l'accord de leurs joueurs. La seule exception est peut être pour les quatre archimages qui, étant des personnalités de tout premier plan, ne peuvent éviter d'être cités, même si en les faisant vivre plusieurs siècles grâce à la magie, je vais probablement au-delà de ce qu'imaginaient leurs joueurs. Le Joueur de Nalaf, à Bordeaux, le 6/11/11


Table des matières Introduction Résumé Première partie : L'Histoire de la Science Rhêdonienne Avant-Propos Chapitre 1 : Rhêdon Chapitre 2 : Nathaniel Chapitre 3 : Les Assemblées d’Études Rhêdoniennes Seconde partie : Les Aventures du Professeur Otton von Biberkopf Avant-Propos Chapitre 1 : Le Monstre des Glaces Chapitre 2 : Visite Eclair au Nether Chapitre 3 : La Menace de l'infiniment petit Chapitre 4 : Protecteur de la République Troisième partie : L'Âge des Ténèbres Avant-Propos Chapitre 1 : Le Dernier Combat Chapitre 2 : La Fin d'un Exil Postface Remerciements


Résumé : Cet ouvrage est composé de trois parties distinctes, mais liées les unes aux autres, dans ce sens où il est recommandé d'avoir lu les parties précédentes pour comprendre les suivantes. Le tout forme un récit intégral dont le cadre non-exclusif mais privilégié est le territoire de Stendel. Dans la première, l'auteur cherche à décrire les origines de la science rhêdonienne, du nom de son fondateur légendaire, Rhêdon, il y a environ deux siècles de cela. Rhêdon aurait découvert par hasard les propriétés énergétiques de la pierre rouge, et aurait commencé à l'analyser, jusqu'à former un cercle de chercheurs autour de lui qui, en s'élargissant, aurait accueilli des scientifiques issus de disciplines de plus en plus hétérogènes, jusqu'à former une première ébauche d'assemblée rhêdonienne. L'évolution de cette science est très chaotique, semée de nombreuses embûches, mais ses membres ont semble-t-il toujours réussi à s'en sortir, malgré les graves crises traversées qui les ont contraint à sortir de l'ombre pour faire reconnaître publiquement les assemblées d'études rhêdoniennes, et ainsi contribuer à diffuser les sciences parmi les populations, améliorant du même coup les conditions de vie et la production économique. Dans la seconde partie sont narrées les aventures d'un Ingénieur Rhêdonien nommé Otton von Biberkopf, et qui se serait rendu illustre à la fois par l'extravagance de ses idées et par les résultats extraordinaires qu'il obtenait en les mettant en application. On découvre ainsi pêle-mêle une expédition scientifique à la recherche d'un monstre congelé, un récit de voyage dans une dimension démoniaque, celui de la lutte contre la lente et inexorable destruction du savoir par des monstres minuscules, mais aussi de la lutte entre humains et démons et de la manière dont la technologie rhêdonienne a permis aux humains de finalement l'emporter. Enfin la troisième partie commence avec la mort du héros de la seconde partie, décédé dans des circonstances troubles mais apparemment liées au fameux cataclysme de stendel, qui y est décrit comme le résultat de la lutte entre la magie d'Eleriel et la technologie rhêdonienne, en particulier telle qu'elle était pratiquée dans le comté de Valmont. C'est d'ailleurs l'un de ses habitants, petit-fils de Otton von Biberkopf, qui clôt cette partie avec le récit du déclin de sa famille, jadis première parmi les ingénieurs rhêdoniens, à l'issue de cette funeste bataille.


Première partie : L'Histoire de la Science Rhêdonienne Avant Propos Il est un temps dont rares sont ceux à se souvenir. En l’occurrence, ils ne sont que quatre et se nomment Dok Mixer, Pyrix, Neymir et Kepsyn. Il s'agit du temps où les mages d'Eleriel ne gouvernaient pas encore Stendel, du temps où eux et leurs comparses mages n'étaient que des serviteurs, du temps où ils n'avaient pas encore usé de leurs maléfiques talents pour s'emparer du pouvoir et faire régner la terreur sur Stendel. Du temps où les hommes étaient libres et presque égaux. En ce temps là, Stendel était une république confédérale composée de plusieurs dizaines de micro-états coexistant dans une paix toute relative, garantie aussi bien que faire se peut par la fragile administration située dans la capitale éponyme, Stendel. Raconter les origines et décrire l'organisation d'alors serait trop compliqué et surtout trop chronophage, mais le maigre espace d'expression que nous offre ces quelques pages nous offre l'occasion de rappeler que c'est grâce aux découvertes d'un génie de la mécanique, Rhêdon, que le souverain de Stendelia - Napoléotch III le Conquérant - parvint à vaincre et à annexer plusieurs dizaines de cités voisines. Plus tard, sous l'influence d'idées progressistes propagées par des vassaux lassés des tributs exorbitants des Napoleotch, la monarchie stendelienne fut renversée et remplacée par une république confédérale. Le fils du conquérant, qui régnait depuis une dizaine d'années, eut même droit à un procès raisonnablement équitable pour l'époque et condamné, sans surprise, à se faire déchiqueter les tripes par une meute de chiens rendus fous par une diète forcée. Fondée en 122 avant le cataclysme, cette république n'a pour l'instant que de peu de rapports avec les faits que nous évoquerons plus tard, aussi en finirons nous avec elle icimême, avant d'y revenir quand cela sera nécessaire. Elle était constitué d'un parlement monocaméral dans lequel siégeaient les représentant de chaque province de l'ancien royaume, ces provinces correspondant plus ou moins aux cités conquises par la dynastie déchue, voire pour les plus petites d'entre elles, à des regroupements totalement artificiels, insatisfaisants mais maintenus par un compromis tacite qui arrangeait tout le monde. Cette chambre élisait un conseil restreint de cinq présidents, qui traditionnellement correspondaient au nord, au sud, à l'est et à l'ouest de la république, ainsi que le centre pour le dernier d'entre eux, de sorte qu'aucune province n'avait normalement à se plaindre d'être désavantagée par rapport aux autres, sauf cas exceptionnels, et bien que des coalitions d'intérêts puissent regrouper des provinces aux origines géographiques très éloignées les unes des autres. Pour faire appliquer ses décisions et respecter ses lois, ce conseil se dota d'une forte administration, héritée en grande partie de la dynastie napoleotchienne, et que l'on peut rapidement diviser entre les services fiscaux, l'armée et les divisions territoriales de maintien de l'ordre, l'administration centrale et ses représentants locaux. A ces trois grands corps vint se joindre au cours du temps un quatrième, celui des mages, qui se distinguaient par leur grande polyvalence, puisqu'ils avaient des compétences aussi bien civiles que martiales, ainsi que leur efficacité à nulle autre pareille, tant les obstacles et les oppositions semblaient se dissiper quand ils arrivaient quelque part. La magie n'était pas inconnue alors, mais était surtout le fait de petits illusionnistes sans envergure, les grands sorciers capables d'enchantements puissants étant rares, et généralement cantonnés aux royaumes voisins, qui leur offraient des cadres de vie plus attirants, la perspective de vivre dans une république où les droits des plus humbles étant presque les mêmes que ceux des plus puissants n'étant guère réjouissante pour des


individus capable d'annihiler une ville en moins d'une heure et par simple caprice. Pourtant, pour des raisons encore inconnues, un petit nombre de ces sorciers décida de s'installer aux marches orientales de Stendel, dans la province d'Eleriel, où ils érigèrent une académie de magie et commencèrent à former des thaumaturges d'origine stendelienne. Ce fut une aubaine pour le baron d'Eleriel, qui put devenir l'un des cinq présidents du conseil restreint grâce au pouvoir que lui offraient les mages. N'hésitant pas à vanter leurs sorts fertilisants ou médicinaux, il convainquit rapidement ses confrères de les embaucher dans l'administration confédérale pour résoudre des crises locales nécessitant certaines compétences précises mais rares. Leur intégration fut d'autant plus facile que si la science n'était pas alors inconnue, elle était encore mal organisée, cloîtrée dans des universités balbutiantes, et que ses représentants n'avaient pas su s'imposer aussi bien que les mages d'Eleriel. Rhêdon allait changer les choses. Hélas, il le ferait avec cinquante ans de retard, comme nous allons le constater à travers les textes suivants, même si on ne peut guère lui reprocher d'être arrivé trop tard, puisque contrairement à ses prédécesseurs, il a eu le mérite de changer le monde concrètement.


Chapitre 1 : Rhêdon Il y a très longtemps, à l'aube de la civilisation stendelienne, vivait un homme que l'on nommait Rhêdon. Alors que ses congénères se passionnaient pour les activités violentes et la séduction, lui passait son temps à étudier la nature et à faire des expériences. On se rendit vite compte, alors qu'il n'était qu'adolescent, qu'il n'était pas fait pour travailler aux champs, et d'ailleurs, son talent pour confectionner des simples ou assembler des mécanismes à partir de quelques bouts de bois faisait l'admiration de tous, de sorte que que sa non-participation aux travaux communautaire était tolérée, puisqu'il participait à sa manière au labeur général. Mais vint le jour où la renommée de Rhêdon parvint aux oreilles du seigneur local, qui le fit mander à son palais sans qu'il ait son mot à dire. Là, dans un milieu étranger et hostile à l'inconnu, il eut à faire la démonstration de ses capacités. Les médecins enragèrent de le voir réussir là où leurs théories ancestrales échouaient, tandis que les militaires se réjouissaient de la complexité des mécanismes qu'il mettait au point, les plus malins d'entre eux ayant compris le potentiel qu'ils pouvaient en tirer. Les uns demandèrent son exécution pour hérésie, tandis que les autres le réclamaient à corps et à cris pour leurs ateliers. Soucieux de ne fâcher personne, le roi Napoleotch coupa la poire en deux. Il coupa la langue au jeune homme, afin que plus jamais il ne blasphème par ses théories médicinales révolutionnaires, puis le confia aux militaires, afin qu'ils se servent de ses dons pour la mécanique. C'est pourquoi, alors que Rhêdon n'aspirait qu'à aider son prochain, il fut contraint d'aider à la fabrication de machines de morts de plus en plus complexes. Bientôt, un conflit frontalier opposa le royaume de Rhêdon, Stendelia, au duché voisin de Nevah. Suivant les conseils de ses généraux, le roi de Stendelia fit en sorte que ses troupes donnent l'illusion de perdre quelques escarmouches, afin de justifier leur retraite dans une forteresse, où elles furent assiégées par les troupes ennemies, déjà certaines de leur victoire prochaine. Rhêdon avait tablé sur cette assurance, et il avait préalablement fait installer quelques unes machines de ses machines sur l'enceinte de la citadelle. Lorsque l'ennemi s'élança à l'assaut des murs de la place forte, ses machines semèrent la terreur dans les rangs ennemis et les décimèrent si bien, que le duc de Nevah capitula le soir même, incapable de défendre sa cité contre un assaut des stendeliens et préférant une capitulation sous conditions peu glorieuse à une résistance héroïque suivie d'une razzia sanglante. Les années qui suivirent furent tout aussi sanglantes. Sans cesse sollicité par les généraux du roi, Rhêdon améliorait ses machines pour les rendre plus létales, plus facile à manier ou encore augmenter leur portée. Et quand il ne s'occupait pas de poliorcétique, il étudiait le travail des métaux, de sorte qu'il apporta quelques améliorations fondamentales dans la forge des armures et des armes, les rendant plus solides et plus légères. C'est à l'âge de vingt-sept ans, alors qu'il était devenu depuis longtemps Ingénieur Royal, et que ses avis faisaient autorité dans tout le royaume de Stendelia, qu'il fit une rencontre bouleversante. Lors d'une des rares soirées qu'il fréquentait, souvent sur l'insistance de son souverain, il fut captivé par la vision d'une jeune femme – Lamia , fille d'un des souverains vaincus, et qui avait été ramenée à Stendel pour servir à la fois de trophée et d'otage. Celle-ci ne le reconnut pas, car Rhêdon était un homme de l'ombre, qui concevait ses machines dans le secret de ses laboratoires afin que d'autres s'en servent au grand jour, et l'infirmité dont il souffrait l'émouvant, ils devinrent amis, la jeune femme lui confiant


ses secrets, car elle savait qu'il ne les révélerait pas, lui se satisfaisant de sa simple présence. Pourtant, cette amitié ne le comblait pas autant qu'il l'aurait voulu. En effet, Rhêdon constata très vite qu'il désirait aller au-delà, sans comprendre à quoi correspondait vraiment ce besoin. Il ne voyait plus les humains, lui y compris, que comme des mécanismes complexes, dont il cherchait à comprendre les rouages. Même s'il avait pu parler, il n'aurait su s'exprimer, car incapable de comprendre les émotions qu'il ressentait, il se sentait presque paralysé en sa présence. Lamia, elle, comprenait fort bien ce qui se passait, mais à la cour du roi Napoleotch, elle était plus attirée par les jeunes et séduisants officiers d'état major que par Rhêdon, dont la chétivité allait de pair avec la maladresse en société, voire même ce qu'elle prenait pour de la timidité et qui n'était en fait que de l'incompréhension de la part de l'ingénieur. Vint le jour funeste où, vue en compagnie du muet, un officier de ses amis taquina Lamia sur ses fréquentations bizarres, l'affranchissant de son ignorance en lui révélant l'identité de son confident. Prise d'horreur, sa première réaction fut de mettre un terme à leur relation amicale. Heureusement, elle se maîtrisa à temps et, plutôt que de se précipiter, interrogea Rhêdon sur les raisons qui le poussait à concevoir ainsi des machines de plus en plus mortelles. Il ne sut quoi répondre. Si au début, il répondait par gestes, il avait par la suite adopté l'usage d'une ardoise sur laquelle il pouvait griffonner quelques mots, mais là, le mode de communication, aussi peu pratique soit-il, n'était pas en cause. Rhêdon n'y avait tout simplement jamais réfléchi. On lui disait de le faire, il le faisait, ça n'allait pas plus loin. Il n'avait jamais songé aux éventuelles représailles perpétrées à l'encontre de son village natal, s'il avait refusé, pas plus qu'il ne songeait aux milliers de morts qu'il avait indirectement provoquées. Au fond, sa passion pour les sciences l'avait emporté sur tout autre chose depuis longtemps, et il ne cherchait que la perfection mécanique, la grâce d'un mouvement que rien n'entravait. La discussion avec la jeune fille lui fit l'effet d'un électrochoc. Il se rappela le temps qu'il consacrait jadis à l'analyse des plantes et à leur effet sur le métabolisme, cherchant à déterminer leur possible usage dans des simples et onguents. Il se remémora la parturiente qui n'aurait jamais survécu sans lui, ainsi que les nombreuses blessures qui ne s'étaient jamais infectées après l'application rapide d'une de ses crèmes, et même les petits bobos dont les élans douloureux s'effaçaient rapidement sous l'action apaisante de ses pommades. Finalement, ce ne fut pas Lamia qui brisa les ponts avec Rhêdon, mais ce dernier, puisque suite à sa discussion sur ses motivations avec la jeune fille et la réflexion qui s'en était suivie, il avait compris qu'il ne voulait plus jamais être associé d'une quelconque manière avec une œuvre de mort, et prit la fuite. Afin d'échapper aux poursuites, il se grima en lépreux, cachant son infirmité sous la maladie, agitant sa crécelle à qui s'approchait trop près de lui. Commença alors une vie d'errance durant laquelle, changeant fréquemment de déguisement, il fut tour à tour mendiant, musicien, guérisseur, travailleur saisonnier, scribe, charpentier, etc. Durant ces années de liberté retrouvée, il poursuivit ses études sur les plantes, confectionna de nouveaux remèdes et élargit ses connaissances, s'intéressant aussi à l'astronomie et à la géologie. C'est d'ailleurs un soir d'automne, alors que la pluie battante l'avait contraint à se réfugier dans une grotte - qui, si elle sentait fortement l'ours, n'abritait aucun représentant de cette espèce – qu'il fit la découverte qui allait changer radicalement le cours de son existence. En effet, après s'être enfoncé dans une galerie, il tomba sur un gisement d'un minerai qu'il ne connaissait pas. A l'aide d'un couteau, il en gratta la surface, faisant tomber quelques miettes qu'il ramassa et enferma dans une petite boite prévue pour ce genre de circonstances. Même privé de laboratoire, il savait comment analyser sommairement un


minerai ou un végétal, aussi fit il quelques test sur la poudre qu'il venait de récolter, sans jamais réussir à l'identifier. Intrigué, il préleva des quantités supérieures, et les mit de côté pour une analyse ultérieure plus approfondie. Il fallut attendre quelques années quand, parvenu au milieu de la trentaine, il avait réussi à se trouver un poste de secrétaire du seigneur d'un territoire éloigné de Stendelia de plusieurs centaines de kilomètres, pour qu'il découvre enfin la véritable valeur du minerai découvert des années plus tôt. Désespérant de lui trouver une utilité, et obsédé par cette pierre qui refusait de lui dévoiler ses mystères, Rhêdon en avait jeté une poignée dans le feu et, à sa grande stupeur, au lieu de fondre, elle se mit à rougeoyer sans pour autant disparaître, ce qui lui inspira l'idée que ce minerai était peut être capable de transformer l'énergie brute, de l'emmagasiner, voire de l'utiliser plus tard. Pris d'un enthousiasme qu'il n'avait plus ressenti depuis de nombreuses années, il arpenta toutes les grottes des alentours et finit par découvrir un nouveau filon de ce mystérieux minerai rougeâtre. Après en avoir extraits plusieurs kilos, il expérimenta ses propriétés énergétiques, mettant au point les premiers circuits d'ingénierie rhêdonienne, en particulier ceux commandant l'ouverture et la fermeture des portes. S'il s'émerveillait des possibilités offertes par ce minerai, il n'avait pourtant pas compris l'immensité des possibilités qui s'offraient à lui désormais. Il lui fallut attendre quelques années, et l'arrivée de ses premiers collaborateurs, pour qu'il commence à établir les premières lois relatives aux propriétés énigmatiques de la pierre rougeoyante. Ainsi, quand son employeur finit par décéder de sa belle mort, ses héritiers, qui ne voyaient pas l'utilité d'un secrétaire, remercièrent Rhêdon. Celui-ci craignit un instant de devoir reprendre sa vie vagabonde. Mais, entre-temps, il avait écrit quelques traités de mécanique et de géologie et, sa renommée scientifique grandissant, il reçut une offre d'emploi de la part d'une des rares universités qui éclosaient ici et là, dans les cités les plus ouvertes au progrès, suite à l'abolition de la monarchie et la proclamation de la République. Dans cette université, dont le nom a été oublié par l'Histoire, il occupa la fraîchement créée chaire des sciences mécaniques. Doté d'un salaire conséquent, d'un logement de fonction confortable et d'un laboratoire digne de ce nom, il put reprendre ses recherches et augmenter ses connaissances sur ce mystérieux minerai aux propriétés si intéressantes. Au fil des années, il distingua parmi ses élèves certains étudiants plus doués que d'autre, moins riches aussi, et qui étaient souvent ravis d'obtenir un poste d'assistant à l'issue de leurs années d'études, considérant cela comme une sorte d'approfondissement qui leur serait favorable. Au sein de ce petit groupe d'élus, il vit rapidement ceux qui n'étaient là que pour lui soutirer quelques idées, et ceux qui se passionnaient pour l'étude de la mécanique et étaient dignes d'être initiés aux secrets de la pierre rouge. Avec leur aide, il forma un cénacle de chercheurs qui s'agrandit encore quand deux d'entre eux virent leurs travaux reconnus, et furent embauchés dans d'autres universités, où ils purent à leur tour recruter de nouveaux membres pour leurs études sur la pierre rouge. N'étant plus limitées au seul cadre de son laboratoire, mais se répandant peu à peu à travers le monde, les recherche menées par Rhêdon et ses étudiants purent prendre le nom de science, car il ne s'agissait plus désormais de tâtonnements hasardeux, mais d'un véritable savoir, qu'il n'appartenait plus qu'à eux de faire fructifier et de partager avec le reste du monde.


Chapitre 2 : Nathaniel Peu de temps après la création de la troisième chaire de sciences mécaniques, Rhêdon fit la rencontre de Nathaniel. Ce jeune homme avait étudié dans l'une des universités qui accueillait l'un de ses disciples, et était rentré dans le jeune cercle très fermé des [i]ingénieurs rougeoyants[/i], comme ils aimaient à se surnommer. Pourtant, ce n'était pas tant l'intelligence ou sa passion pour le sujet qui avaient permis au jeune homme d'intégrer le groupe, mais plutôt les étranges capacités qu'il manifestait une fois mis en présence de la pierre rouge. C'est donc muni d'une indispensable lettre de recommandation qu'il fut envoyé vers Rhêdon, où ses dons tout particuliers pourraient être examinés avec le soin qu'ils méritaient. En effet, la première chose qu'il fit en arrivant dans le laboratoire de Rhêdon fut de s'entailler profondément le bras gauche avec un couteau. Alors que tous les chercheurs, choqués, se précipitaient pour mettre un terme à l'hémorragie, le nouveau venu leur intima d'un seul geste de se calmer. Sortant un morceau de pierre rouge d'une poche, il le plaça contre la plaie, d'où sortait des flots de sang. La pierre commença doucement à rougeoyer, et, au fur et à mesure que sa teinte écarlate gagnait en intensité, l'hémorragie semblait se tarir, puis la plaie se refermer. En quelques instants, il ne restait plus guère qu'une mince ligne pour rappeler l'entaille qu'il s'était infligée. Au cours d'autres démonstrations, il fit l'étalage de tous les nouveaux usages de la pierre qu'il avait pu trouver, tous ayant un effet accélérateur ou régénérateur sur la matière, organique ou inerte. Il accéléra la croissance des plantes, soigna des animaux, renforça la solidité de matériaux ou les régénéra. Cette démonstration bouleversa les travaux des chercheurs, qui comprirent très vite qu'ils venaient de trouver le véritable usage pratique de la pierre rouge, celui de source d'énergie voire, pour les plus mystiques d'entre eux, de source de vie. Leurs expériences sur les circuits mécaniques venaient d'être reléguées au rang de coloriages enfantins, les études rhêdoniennes passaient à la vitesse supérieure et ils le savaient tous. Désormais, L'homme qui possédait une pierre rouge brute et neuve était quasiment l'égal d'un dieu, quasiment car ses capacités s'épuisaient et ses utilisateurs se fatiguaient eux aussi très vite. En effet, le corps humain servait de catalyseur, et la réaction de la pierre rouge consumait une infime partie de l'organisme. Ainsi, paradoxalement, en donnant la vie, Nathaniel se tuait à petit feu, mais il ne s'en rendit compte que bien trop tard. Au pire, quand une douleur le prenait, il se soignait à l'aide des pierres qui ne le quittaient plus, empirant contre son gré son mal au prix d'un soulagement passager. Car pris de frénésie, les scientifiques n'étudièrent pas les effets de la pierre rouge sur l'utilisateur, trop occupés à se pencher sur ceux qu'elle avait sur les destinataires de ses mystérieuses capacités. Peu à peu, ils intégrèrent dans leurs cercles des spécialistes d'autres disciplines tels les médecins, les biologistes, les métallurgistes, les physiciens, etc. En à peine quelques semaines, les laboratoires de Rhêdon et de ses disciples se mirent à fourmiller d'une activité intense, tous cherchant à devancer leurs collègues dans la course aux applications de la pierre rouge. Ce faisant, ils constatèrent très vite que le potentiel des pierres variaient selon les individus qui les maniaient, certains étant capable de réaliser de grande choses avec une pierre, tandis que d'autres avaient échoué à obtenir la moindre réaction de cette même pierre quelques instants plus tôt, hormis dans un cadre purement mécanique. Les ingénieurs durent admettre qu'à l'instar de la magie, le talent pour la manipulation de la pierre rouge était congénital, ce qui les consterna, car tout leurs efforts n'avaient pour but que de proposer une alternative à la magie. La science devait se concevoir comme accessible à tous ceux qui avaient la discipline, l'intelligence et l'envie de la maîtriser. De


même, elle devait être au service de tous au lieu de servir les idéaux égoïstes d'une coterie, et nul ne devait la craindre puisqu'elle était ouverte à tous. Ses effets bénéfiques devaient ressentis de manière concrète dans de nouvelles inventions. Or, si elle dépendait de la naissance, alors elle ne vaudrait guère mieux que la sorcellerie, et ses pratiquants risqueraient de s'avilir autant que les sorciers, puisque tirant fierté de la possession d'un talent si peu courant, ils seraient tentés de s'en servir pour accroître leur pouvoir sur les hommes, et d'inspirer ainsi la terreur plutôt que l'admiration. Comprenant cela, et bien plus encore, Rhêdon sombra dans une profonde dépression qui le força à s'aliter et à abandonner ses travaux. Déjà affaibli par les années de dur labeur, les années qui passaient et l'exposition prolongée et non protégée aux effets néfastes de la pierre rougeoyante, ce subit coup du sort semblait être le coup de massue de trop. Son état empirait de jour en jour, et la pierre rouge ne le soulageait même plus, puisque c'était l'âme qui était désormais atteinte, et non plus le corps. Il avait même entrepris de coucher sur papier ses mémoires. Mais c'est par l'instrument du malheur qu'il connut sa rédemption. En effet, Nathaniel était très affecté par la maladie de son mentor, et conscient de son rôle involontaire dans son état actuel, il passait beaucoup de temps au chevet de Rhêdon. C'est lors d'une discussion qu'ils découvrirent involontairement la solution à leur problème. "_ Nathaniel, le monde est étrangement fait. On dirait même qu'il se moque de nous, car à bien y penser, tout ce qui se rapporte à la vie, l'énergie, le mouvement, est rougeoyant. Songe à la lueur de la flamme, au flot vif du sang et maintenant aux veines vivifiantes de la pierre. Le rouge est au centre de tout, il est à la fois notre bénédiction et notre malédiction. _ En effet maître, mais il est peut être possible que ces occurrences répétées ne soient pas le fruit d'une coïncidence, mais aient une véritable signification cachée. _ Comme si la pierre rouge était le monde. _ Non maître, comme si elle était la clef de voûte. Peut-être est elle dans le feu et le sang, et peut être leur donne-t-elle leurs pouvoirs énergétiques. Alors l'intensité d'un brasier ou la force d'un être dépendrait de sa teneur en pierre rouge." Leur discussion dévia ensuite sur d'autres hypothèses et débats sur la nature du monde, mais la graine du doute était plantée dans l'esprit du jeune homme. En y resongeant quelques jours plus tard, il eut une idée qu'il partagea avec l'un de ses condisciples, Lamis - qui selon ses dires était le fils de la célèbre Lamia, la femme qui avait poussé Rhêdon à devenir le découvreur de la pierre rougeoyante. Ils se mirent à recueillir des échantillons sanguins de plusieurs des ingénieurs, y compris celui de Rhêdon, et les comparèrent à l'aide d'un instrument optique qui venait d'être mis au point et qui, grâce à la superposition de lentilles de verre, permettait de rendre visible l'infiniment petit. Ils avaient déjà découvert de nombreuses choses par ce biais, mais ce qu'ils cherchaient n'était pas l'un de ces innombrables organismes qui peuplait le fluide vital de chaque être vivant. En réalité, ils se demandaient si la prédisposition au maniement de la pierre rouge, voire à la magie en général, n'y trouvait pas son origine. Et leur géniale intuition se révéla exacte quand, après de longues et harassantes nuits blanches, ils déterminèrent que le sang des meilleurs manipulateurs véhiculait d'infimes quantités de pierre rouge, alors que celui des ingénieurs dénués de ce genre de talent n'en contenait aucune trace. La trouvaille était belle, riche en espoirs, mais confirmait la division de la population entre ceux qui pouvaient manipuler la pierre rouge, et ceux qui ne le pouvaient pas. De sorte que, loin de se reposer sur leurs lauriers, les deux compagnons se lancèrent aussitôt dans une nouvelle quête, celle de l'origine de cette différence et, à défaut, du moyen d'y porter remède. Et ils réussirent, une fois encore, mais le secret fut gardé sur les résultats obtenus, car de


par leur nature même, ils étaient susceptibles de bouleverser le monde entier. La science rhêdonienne était encore trop faible, trop dépendante du financement des universités pour supporter les conséquences d'une polémique, surtout pas si leurs détracteurs étaient des mages soucieux de défendre les privilèges que leur apportaient la maîtrise d'un talent héréditaire. Retenons seulement que Rhêdon mourut quelques mois plus tard, satisfait par la tournure que prenait le développement de la science qu'il avait contribué à créer et qui porta bientôt son nom. De même pour la pierre rouge, qui fut surnommé la pierre de rhêdon, autrement dit la "rhêdonstone" dans la langue des chercheurs, qui devint plus tard au gré des changements linguistiques la "redstone". D'autres ingénieurs prirent sa succession, orientant les recherches dans certaines directions, faisant des erreurs, trouvant des solutions, accroissant sans cesse les connaissances à propos de la science rhêdonienne. Dans le plus grand des secrets, des expériences furent menées sur des populations soigneusement sélectionnées, afin d'accroître leur taux de rhêdonstone dans le sang et,à terme, d'en faire des manipulateurs de pierre rouge. Derrière ces manipulations somme tout peu éthiques, se dessinaient déjà un dessein beaucoup plus vaste, celui de pouvoir transformer n'importe qui en ingénieur rhédonien à l'issue d'un traitement, pour peu qu'il manifeste les connaissances et la disposition d'esprit nécessaires. Et un jour, Nathaniel, qui avait à peine quarante ans mais en faisait quasiment le double à cause de l'usage intensif qu'il faisait des pierres rouges dans le cadre de ses travaux, devint le titulaire de la chaire de Rhêdon. Le choix était logique, et ne fut guère contesté, pourtant, ce fut le début des ennuis pour les ingénieurs rhêdoniens. Il nous apparaît en effet nécessaire, avant de faire débuter le chapitre trois, de situer le contexte. A l'époque où s'achève ce second chapitre, l'Académie des Mages d'Eleriel venait d'intégrer l'administration républicaine dans un cadre juridique tout particulier, puisqu'il en faisait certes le centre de formation des mages au service de la république, mais laissait l'établissement indépendant, puisque son directeur était choisi par les sorciers eux mêmes. Après quelques années, et à mesure que la liste de leurs prouesses s'agrandissaient, les mages obtinrent le titre de Gouverneurs, c'est à dire qu'ils étaient chargés d'aider les provinces confrontées à une crise dont elles ne pouvaient se sortir seules, mais assuraient aussi la justice et d'autres menues tâches qui les rendirent très vite populaires et indispensables à tous. Leur emprise sur la jeune république ainsi assurée, ils passèrent à la phase trois de leur plan, la répression progressive des sciences qui, si elles venaient à se développer au-delà d'un certain point, risquaient de menacer les mages en leur faisant concurrence, ce qu'ils voulaient à tout prix éviter, et ce d'autant qu'ils soupçonnaient déjà l'existence des ingénieurs rhêdoniens, sans jamais avoir réussi à obtenir de preuve formelle à ce sujet, ce qui ne cessait de les contrarier. Et pour mettre un terme à cela, ils étaient prêts à y mettre le prix, sans la moindre hésitation ni réticence.


Chapitre 3 : Les Assemblées d’Études Rhêdoniennes Pendant que Nathaniel et Lamis se livraient aux expériences évoquées dans le chapitre précédent, se développait chez les ingénieurs rougeoyants un curieux mouvement. En intégrant les spécialistes d'autres disciplines, en mélangeant leurs connaissances respectives, établissant leurs divergences et convergences, certains ingénieurs constatèrent que la pierre rouge trouvait des applications dans tous les domaines explorés, ce qui élargit leurs horizons et leur permit de s'ouvrir aux autres sciences, les intégrant de plus en plus dans leurs travaux, voire essayant de les associer pour amplifier les effets obtenus. C'est ainsi que naquit le nexialisme, nom fabriqué à partir du lathrinien (du nom de la langue de l'ancien empire Borain) [i]nexus[/i], c'est-à-dire le lien. Dans la continuité des recherches antérieures et en hommage à Rhêdon, les premières disciplines à intégrer le nexialisme à leurs travaux furent celles de la matière telles la géologie, l'astronomie ou encore la physique - que l'on surnomma bientôt les sciences de l'Inerte - ainsi les sciences du Vivant comme la médecine, la biologie ou l'agronomie qui faisaient partie des spécialités sur lesquelles les disciples de Nathaniel concentraient leurs efforts. Ces deux pôles, pourtant opposés dans leurs dénomination, se complétaient de manière satisfaisante et les chercheurs crurent qu'ils pourraient s'en contenter. Leurs expériences fonctionnaient plutôt bien, et les résultats, prometteurs, offraient déjà des perspectives alléchantes. Ainsi, lors de ces années pionnières, les rhêdoniens mirent au point des engrais surpuissants ou encore des médicaments dont la redstone amplifia l'efficacité, leur faisant accomplir un véritable bond en avant par rapport au niveau technologique de l'époque. Pourtant, certains chercheurs commencèrent à émettre des doutes sur l'utilité à long terme de cette manière de procéder, arguant que les innovations incrémentales ne suffisaient pas, qu'il fallait réussir à révolutionner complètement et définitivement le monde. Or, certains de ces contestataires décidèrent d'initier des artisans à leurs techniques secrètes, leur permettant d'appréhender quelques uns des pouvoir de la pierre rouge. Et certains de ces artisans n'étant pas que de simples héritiers d'une tradition multiséculaire, mais aussi des innovateurs dans leurs domaines respectifs, comprirent la portée de cet enseignement et se mirent à cogiter dessus. Ainsi, quand fut forgée la première armure à l'aide d'un alliage d'acier et de redstone, les ingénieurs rougeoyant ne firent pas le rapprochement immédiatement, considérant qu'il s'agissait là d'une innovation spontanée. Il fallut du temps aux instances dirigeantes pour comprendre que ce n'était pas par hasard si, en l'espace de dix ans, étaient apparus des alliages renforcés par l'action régénératrice de la redstone, des engrenages et véhicules mus par l'énergie de la redstone, des explosifs à base de redstone. Quand enfin leur clairvoyance se réveilla, il était trop tard pour colmater la brèche et c'est finalement dans la précipitation que furent intégrées les sciences de l'Artefact dans le corpus des disciplines rhêdoniennes, qui comptaient désormais dans leurs rangs la métallurgie, l'horlogerie ou encore la construction des machines (entre autres). Mais le mal était fait, et les outils et mécanismes innovants sortis des esprits fertiles des artisans avaient attiré l'attention de personnes bien moins intentionnées, c'est à dire aussi bien les organisation criminelles que les états majors. Les premières, fidèles à leur réputation, enlevèrent certains des artisans et tentèrent de leur extorquer leurs secrets. Certains artisans cédèrent et dévoilèrent les maigres connaissances qu'ils avaient sur la rhêdonstone, ainsi que les plans de leurs machines. Ces bribes de savoir, bien que lacunaires, leur suffirent largement tant ces organisations mafieuses savaient mettre à profit les ressources dont elles disposaient. Les premières attaques menées avec des armes rhêdoniennes ne passèrent guère inaperçues au vu de l'énorme avantage tactique


apportés par les effets des pierres, qui rendaient les attaquants plus forts. Ainsi, dans plusieurs pays, à quelques mois d'intervalles, des bandes montèrent en puissance en se servant des armes rhêdoniennes, défiant ouvertement les autorités et instaurant un régime de terreur dans les territoires tombés entre leurs mains. C'est à ce moment que les forces militaires manifestèrent de manière ouverte leur intérêt pour les recherches rhêdoniennes. En effet, malgré toutes les précautions prise, malgré tout le secret dont ils entouraient leurs activité en sélectionnant soigneusement leurs membres et en prétendant faire de la mécanique ou de la géologie, ils étaient depuis longtemps l'objet d'une surveillance vigilante de la part de certaines officines gouvernementales, inquiètes du développement lent mais irrésistible de cette communauté scientifique à propos de laquelle il était difficile de savoir quelque chose. Les ingénieurs rougeoyants furent longtemps soupçonnés de préparer un complot, certaines principautés interdirent même leurs recherches, mais ils se firent encore plus discrets et continuèrent dans la clandestinité. Pourtant, avec l'apparition de brigands usant de leurs découvertes, il n'était plus question d'atermoiement ou de tentative d'infiltration d'une taupe, il fallait acquérir coûte que coûte cette technologie pour mater les agissements criminels de ces bandes organisées, et pour cela, tous les moyens étaient bons. Un matin, l'armée du royaume de Tagonie boucla un quartier dans lequel, d'après leurs renseignements, était dissimulé un laboratoire rhêdonien. Ils arrêtèrent tous les passants, visitèrent toutes les maisons et, après de longues heures harassantes de recherche, finirent par trouver le mécanisme secret qui actionnait l'entrée du laboratoire. Ils ignoraient cependant qu'il était piégé et que si la porte pouvait s'ouvrir de différentes manières, il n'y en avait qu'une seule vraiment sécurisée. Toutes les autres déclenchaient un compte à rebours relié à une bombe, qui devait être désamorcée en un temps limité. On ne retrouva jamais les corps de ceux qui violèrent le secret de ce laboratoire, d'ailleurs on ne retrouva pas les corps de la moitié de habitants de la ville, tant l'explosion fut violente. Le royaume de Tagonie étant limité à la ville éponyme et au maigre territoire alentour, la déflagration en provoqua l'effondrement rapide et on n'en entendit plus jamais parler par la suite, sauf dans les histoires des rares survivants, devenus fous pour la plupart suite aux retombées rhêdoactives. Le récit de la destruction du royaume de Tagonie parvint rapidement aux oreilles des autres royaumes, y compris les plus éloignés, et de nombreux régnants s'effrayèrent de la montée en puissance d'hommes capables de détruire leurs villes en quelques secondes si l'envie les en prenait ou simplement s'ils faisaient une erreur dans leurs expériences. Nathaniel, en tant que titulaire de la chaire de Rhêdon, était considéré comme le chef de ce mouvement quasi-terroriste. Persécuté, il comprit que les ingénieurs rougeoyants étaient arrivés à un moment clef de leur existence. Ils avaient le choix entre une clandestinité armée ou une vie publique pacifique. Il ne voulait pas de la guerre, lui qui n'avait usé de ses talents que pour soigner et créer, mais il savait aussi que, le cas échéant, il faudrait protéger leurs découvertes de l'avidité des gouvernements, et qu'à ce moment là, leurs bonnes intentions seraient inutiles. Son assassinat poussa les disciples de Rhêdon à prendre une décision rapide. En effet, alors qu'il se rendait dans le comté de Valmont, réputé être favorable au progrès scientifique d'après les échos qui lui parvenaient, son convoi fut attaqué et tout ses membres tués. Les agresseurs ignorant la nature exacte des découvertes rhêdoniennes, ils firent l'erreur de ne pas détruire les dépouilles de leurs victimes. Or, bien que cette pratique soit mal considérée même aux yeux de scientifiques pourtant peu soucieux de la morale, un ingénieur avait mis au point une technique permettant de ressusciter pour quelques heures une personne morte il y a peu, à condition que le décès soit récent et le corps en bon état. Par chance, l'un des cadavres répondait aux prérequis et, après que


l'homme ait procédé à ses sombres manipulations, on put obtenir un récit partiel des événements. Sa mort ne facilitait pas les choses, et ses paroles étaient hachées, parfois incompréhensibles. Néanmoins, les enquêteurs établirent que les agresseurs étaient masqués, n'arboraient aucun étendard ou symbole permettant leur identification, mais l'involontaire témoin évoqua à plusieurs repris le titre de "gouverneur" dont certains usaient lors de leur agression, ainsi que de l'utilisation de magie contre le convoi, ce qui ne laissait aucun doute quant à l'identité des attaquants. En effet, depuis quelques annés, une école de magie basée au nord-est du duché de Névah avait réussi à placer plusieurs de ses thaumaturges dans l'administration de la république confédérale de Stendel, de sorte que les gouverneurs républicains étaient désormais initiés à la magie et qu'on ne savait plus guère à qui obéissaient ces gouverneurs entre le parlement stendelien composé des représentants des cités-états membre - et leurs professeurs de magie. Ce crime avait néanmoins permis à Lamis, l'assistant de Nathaniel, de lui succéder à la tête de l'organisation rhêdonienne. Or, refusant d'écouter l'avis des plus radicaux parmi les ingénieurs, il prit la courageuse décision de ne pas venger la mort de son mentor par une sanglante vendetta. Leur organisation avait pour but d'aider les peuples en démocratisant la science, pas de les tuer en désignant la science comme instrument de mort. Il fut probablement le premier à clairement entrevoir que, pour rester fidèles aux principes définis par leur illustre fondateur, ils devraient impérativement convaincre les autorités publiques de les laisser en paix et de tolérer leurs activités. Le terrorisme leur était interdit, mais ils pouvaient posséder des armes. C'est pour parvenir à ce résultat qu'il embaucha des juristes, des diplomates et historiens, qui furent chargés de gérer les relations publiques de l'organisation rhêdonienne. Les juristes rédigèrent les statuts et les règlements, les diplomates négocièrent la tolérance des gouvernements envers leurs travaux et les historiens rédigèrent l'histoire de leurs travaux et les biographies de leurs principaux membres. D'ailleurs, ces différentes disciplines, dénuées de fondement scientifique à proprement parler mais faisaient néanmoins appel à l'intelligence, furent ultérieurement regroupées sous l'appellation "sciences de l'Abstrait" et devinrent le quatrième pan du nexialisme, rejoignant ainsi les sciences de l'Inerte, du Vivant et de l'Artefact. Ainsi, en 79 avant le cataclysme furent créées les assemblées d'études rhêdoniennes, qui donnaient pour la première fois une façade officielle aux activités des ingénieurs. Chaque cité-état, chaque royaume, était doté d'une assemblée, qui coordonnait sur son territoire les activités et travaux des ingénieurs, assurait la formation des apprentis et s'assurait que leurs découvertes étaient correctement appliquées. Une instance supra-nationale regroupait les dirigeants de chaque assemblée locale et veillait à ce que tout se passe bien. A sa tête se trouvait tout naturellement Lamis, désigné sous le titre de Prime Ingénieur. Quand au bout de quelques années survint la nécessité de lui trouver un successeur, il fut décidé que le prime ingénieur serait choisi parmi les maîtres-ingénieurs lors d'un conclave. Cependant, l'officialisation des assemblées ne se déroula pas aussi aisément que le paragraphe précédent semble le laisser entendre, car si certaines instances gouvernementales avaient vite compris tout le parti qu'on pouvait tirer d'une fondation scientifique aux intentions philanthropiques, d'autres n'y voyaient qu'un nid de rebelles susceptibles de menacer leurs régimes, ce en quoi ils ne se trompaient d'ailleurs pas tant que ça. L'exemple de Tagonia n'avait manifestement pas suffi, et quelques mois après la création de leur assemblée locale, les barons de Hellina décidèrent de s'accaparer par la force la coopération des rhêdoniens présents sur leur territoire - un ingénieur et deux étudiants. Si les gardes réussirent à capturer les trois hommes, ils n'avaient cependant pas compris que l'arme de leurs prisonniers était leur cerveau. Il ne leur fallut qu'une nuit et tout ce


qu'ils purent trouver dans la cellule pour confectionner une bombe qui pulvérisa la porte de leur cellule, tua les deux geôliers et leur permit de prendre la clé des champs. Dans les semaines qui suivirent, les trois prirent le maquis et formèrent une bande de résistants qui harcela tant et si bien les barons que leur régime ne dura pas plus de trois mois. La république oligarchique qui leur succéda, formée par quelques bourgeois opportunistes mais plus intelligents que leurs anciens dirigeants, eut la bonne idée d'autoriser l'assemblée rhêdonienne locale dans les minutes qui suivirent la proclamation du nouveau régime, s'assurant ainsi un règne long et heureux au cours duquel le peuple put bénéficier de nombreuses améliorations de leurs conditions de vie. La même scène se répéta un peu partout, en moins violent, certains dirigeants offrant même de substantiels privilèges - affranchissement fiscal, lois adaptées, participation à la gestion locale, etc - à leurs nouveaux mais bienvenus concitoyens, soucieux non seulement de ne pas les fâcher mais surtout de s'en faire des alliés, et ce d'autant plus que l'on commençait à entrevoir le pendant négatif du visage bienveillant et amical qu'offraient jusque là les mages d'Eleriel. L'on se murmurait parfois, dans les tavernes les plus éloignées de la civilisation, qu'un mage avait commis un crime atroce sans être puni par ses actes puisque la justice, orchestrée par l'académie d'Eleriel, finissaient toujours par trouver un bouc-émissaire idéal, puisqu'ignorant en magie. Quelques rares pamphlets à ce sujet furent rédigés, mais leurs auteurs périssaient toujours quelques jours après la commercialisation de leurs textes, même quand ils optaient pour l'anonymat. De leurs côtés, les imprimeurs des malheureux auteurs avaient la fâcheuse habitude de mettre au pilon tous les ouvrages dont l'auteur décédaient dans de telles circonstances, de sorte qu'il est rare de trouver de nos jours des exemplaires de ces pamphlets. Bref, trop hâtifs dans leur quête de la domination par l'élimination de leurs rivaux scientifiques, les mages d'Eleriel commirent quelques bévues qui leur valurent sinon l'hostilité, du moins la méfiance de quelques provinces des marches de la république, qui se mirent à favoriser franchement les initiatives des assemblées rhêdoniennes. Le Comté de Valmont fut l'une de ces régions, mais l'on peut aussi citer la république Fingelbergoise ou encore la municipalité de la Baie Dryade . Situé à quelques jours de voyage, dans les marches occidentales de la république confédérale de Stendel, le vieux comté de Valmont sut s'adapter à la situation nouvelle, percevant l'opportunité que leur offrait l'installation des ingénieurs rougeoyants. En effet, la cité était connue pour être un carrefour commercial de premier plan, située idéalement à mi-chemin entre la capitale républicaine et les royaumes voisins les plus proches, sans être pour autant éloignée de tout confort, et offrant un accès aisé par la mer et la route, de sorte que des foires s'y tenaient régulièrement et qu'on y trouvait aussi bien des artefacts exotiques que des produits de consommation courante. Par ailleurs, Rhêdon avait confié à ses disciples que c'était là-bas qu'il avait découvert son premier gisement de pierre rouge, ce qui avaient incité ses successeurs à y bâtir une mine de redstone, qui était vite devenu leur principale source d'approvisionnement, habituant les Valmontois à voir des scientifiques déambuler dans leurs rues, les bourses bien remplies et l'esprit dans cette tournure bien particulière qui facilite la dépense. Bien avant les événements tragiques qui avait poussé les chercheurs à officialiser leur statut, ils avaient déjà plus ou moins pignon sur rue à Valmont, ayant leurs entrées chez le Comte et n'hésitant pas à fournir un coup de main aux artisans locaux quand ils avaient besoin de compétences particulières. Avec la création des Assemblées d'Etudes Rhêdoniennes, il fallut doter le comté d'un maître Ingénieur, c'est à dire d'un rhêdonien qui maîtrisaient suffisamment les arcanes de la redstone et du nexialisme pour diriger une assemblée locale et y former des étudiants de premier cycle. C'est ainsi qu'y fut dépêché le jeune Heinrich von Biberkopf, aristocrate originaire de Brusstonie mais exilé à cause de son goût pour les expérimentations


scientifiques, jugées scandaleuses voire hérétiques aux yeux du clergé local. C'est dans les provinces méridionales que sa route avait croisé celle de deux ingénieurs, intrigués par cet homme apparemment riche et intelligent, mais qui à peine arrivé dans une nouvelle cité, avait repris ses mauvaise habitudes et fait déterrer quelques cadavres fraichement trépassés pour procéder à leur dissection. Usant de l'influence de leur corporation, ils réussirent à obtenir sa grâce, et le convainquirent de rejoindre l'assemblée la plus proche il n'avait guère le choix vu la précarité de sa situation juridique - où lui serait enseignée les quatre disciplines nécessaires à la découverte du nexialisme. De par ses antécédents et ses connaissances déjà supérieurs à la moyenne, il franchit rapidement les étapes, devenant compagnon puis mécanicien avant la fin de sa première année, avant d’enchaîner sur son diplôme de technicien la deuxième et d'ingénieur la troisième, là où la plupart des étudiants doivent passer au moins le double, voire le triple. Cinq ans après son arrivée à l'assemblée rhédonienne d'Isthania, il recevait des mains mêmes de Lamis le grade de maître ingénieur. Valmont fut sa destination, car si de nombreux techniciens s'y trouvaient pour assurer l'entretien de la mine et assister l'industrie locale, aucun n'était suffisamment compétent pour diriger vraiment l'assemblée locale. La suite est connue, il améliora les techniques d'extraction de la redstone et fit profiter Valmont de ses innovations techniques, permettant au Comté de s'enrichir et de devenir la cité la plus puissante à l'Ouest de Stendel. Suite à quoi il entreprit de bâtir ce qu'on appellerait par la suite le Haut-Château, un complexe industrialo-scientifique où il apprit à extraire des quantités phénoménales d'énergie à partir de l'explosion contrôlée de blocs de pierre rougeoyante, ce qui lui permit d'approvisionner des machines de plus en plus complexes et gourmandes. Ce Haut-Château devint rapidement une capitale intellectuelle de Stendel, remplaçant presque l'assemblée de Stendel, car nombreux étaient les étudiants à venir y apprendre les sciences de l'Artefact ou de l'Inerte, qui y prédominaient. Ayant épousé une valmontoise, Heinrich obtint la citoyenneté valmontoise et, à la naissance de son seul enfant - Otton, devint patricien de Valmont en récompense des services que les sciences rhêdoniennes avaient rendu au comté sous sa bienveillante égide. Désormais, les territoires du Haut-Château appartenaient de plein droit à la famille von Biberkopf, et constituait un fief qu'elle tenait des mains de son seigneur, le Comte de Valmont, auquel il devait fidélité et assistance. A sa mort, à l'âge canonique de 79 ans, Otton avait déjà atteint le rang de maître-Ingénieur adjoint de Valmont, de sorte qu'il lui succédât sans que quiconque n'y trouve à redire, même si le nouveau maître du HautChâteau, aussi curieux et iconoclaste que son géniteur, s'était déjà fait remarquer de ses pairs et de l'administration stendelienne par ses frasques scientifiques, notamment lors de l'affaire du "Monstre des Glaces", où il avait prétendu qu'un cadavre congelé de mammouth permettait d'établir que les pachydermes descendaient tous d'une même espèce, et que ce principe était applicable à toutes les espèces vivantes, y compris l'homme et les races magiques, ce qui avait provoqué le tollé que l'on sait, cette théorie mettant à mal les idéologies religieuses d'alors. Dans les récits qui suivent, l'on découvrira la vie de cet homme méconnu, dont les succès et les découvertes ont été éclipsés par l'infamie et l'opprobre que la nouvelle administration magique a lancé sur son nom, soucieuse de faire oublier ce génie de la science rhêdonienne. L'on lira d'abord le récit de son expédition jusqu'à la caverne du monstre des glaces, suivi de celui de sa mise au point d'une machine capable de transpercer la trame spatio-temporelle pour établir des portails vers d'autres dimensions, puis son projet de sauver la république de Stendel grâce à l'érection sur tout le territoire de tours émettant un champ de force rendant impossible toute invasion des races magiques, et enfin les circonstances détaillées de l'affrontement au cours duquel il trouva la mort, lorsque les mages d'Eleriel lancèrent un sort d'asservissement du peuple Stendelien qu'il voulut contrer à l'aide des armes dissimulées à l'intérieur du Haut-Château, ce qui avait provoqué le Cataclysme, et incidemment l'effondrement de la République Stendelienne.


Seconde Partie : Les aventures du Professeur von Biberkopf Avant Propos Cette trop brève seconde partie regroupe quatre récits témoignant des découvertes et prouesses scientifiques du Professeur Otton von Biberkopf, Prime-Ingénieur des Assemblées d’Études Rhêdoniennes, Maître-Ingénieur de Valmont, Commandant du Haut-Château et arrière arrière petit-cousin germain par alliance de Rhêdon. (bien que cette dernière assertion n'ait jamais pu être vérifiée) Y sont narrées quelques unes des découvertes les plus stupéfiantes de l'homme qui, par son audace et son intelligence, a bouleversé la science mhinaiphildiainne, en l’occurrence la théorie de l'évolution des pachydermes, la perméabilité des continuums spatiotemporels suite à l'usage maîtrisé et maîtrisable de l'énergie rhêdonienne dans la production massive d'un courant continu, ainsi que l'hypothèse de l'effet néfaste d'une trop forte exposition à la lumière et à l'air libre des livres, ce qui signifie implicitement que l'air (et la lumière) contiendrait de minuscules organismes papiervores. La dernière et quatrième aventure expose les conditions tragiques dans lesquelles les premières tours rhêdoniennes de défense ont été utilisées, et les effroyables effets qu'elles ont eu sur le cours de la guerre entre humains et démons. Il peut paraître curieux comme démarche de s'attacher à la personnalité d'un seul ingénieur pour continuer un ouvrage historique commencé par une brève relations des faits historiques ayant présidé à la création, au développement et à l'institutionnalisation des sciences rhêdoniennes, pourtant cela nous semble pertinent. En effet ces sciences ont pris un cours tout particulier en Stendel qui ne peut être appréhendé pleinement qu'en s'autorisant cette digression qui, si elle peut sembler trop élogieuse envers leur héros dans la manière dont les textes sont écrits, n'en constitue pas moins la seule source à peu près fiable sur la vie de l'homme par lequel les disciples de Rhêdon ont connu à la fois la plus grande gloire et la plus grande infamie en Stendel. Otton von Biberkopf est un personnage historique de premier plan, et c'est à ce titre qu'il trouve sa place naturelle dans cet ouvrage.


Chapitre 1 : Le monstre des glaces Cela faisait plus de deux semaines que l'expédition du professeur von Biberkopf s'était élancée vers les territoires septentrionaux glacés de la république de Stendel, et ainsi que l'avait prévu l' illustre scientifique, il faisait si froid que l'urine des montures gelait à peine sortie de leurs vessies. Dans un discours resté fameux dans les annales à cause de l'émeute qu'elle avait provoquée dans l'auditorium de l'Assemblée Stendelienne des Études Rhêdoniennes, le professeur avait soutenu mordicus, contre l'avis de tous ses collègues, même les plus éminents, et y compris malgré les accusations de folie des mages d'Eleriel, que l'homme était le fruit d'une longue évolution depuis un stade antérieur et imparfait, jusqu'à l'état actuel et parfait. Et pour preuve de ses assertions, il allait entreprendre une grande tournée d'exploration du monde pour y découvrir des vestiges antiques, qui prouveraient qu'il existait un monde avant celui des Hommes, et que ses habitants étaient différents. C'est donc aussi bien poussé par les menaces des magiciens que par les soupçons de folie émis par les autres scientifiques, qu'il hâta les préparatifs de sa fameuse expédition, au point qu'il n'eut le temps que d'emmener uniquement son assistant, Izgor, puisque pour tout dire, il fut presque banni de Stendel par les Gouverneurs, une fois réprimée l'émeute qui avait suivi son discours. Sa barbe roussie magiquement témoigna durant de longues semaines de la violence de ladite émeute. Bravant, l'infamie, la pauvreté, l'hostilité des autochtones, mais aussi le froid ou la profondeur des ravins qui s'offraient comme unique route, les deux aventuriers parvinrent tant bien que mal au village d'Henaïa où, selon les rumeurs, une divinité de l'ancien monde était vénéré. Une piste de départ bien maigre, mais la géniale intuition du professeur lui soufflait qu'il était sur la bonne voie. Et, même si à de nombreuses reprises cette intuition s'était révélée mauvaise, il n'en avait cure, c'était forcément la faute des autres, pas la sienne. Bon sang ne pouvait faillir, et le sien, forgé dans les cuves rougeoyantes du Haut-Château, était d'une qualité qu'on ne reverrait pas avant qu'il ne se donne l'occasion d'avoir un fils. Après quelques heures passées à baragouiner dans un infâme dialecte local - et au terme duquel le professeur dut, non sans tergiverser et larmoyer, se débarrasser de son sextant, que le chef du village se passa autour du cou, le prenant sans doute pour un objet de culte très précieux – nos deux aventuriers reçurent quelques indications sur l'emplacement de la maison du Dieu, et eurent même – suprême honneur – un guide pour les y emmener. Ainsi, le lendemain matin, après une mauvaise nuit de sommeil passée entre deux peaux d'ours totalement mitées, dans une chambre commune où les dormeurs rivalisaient en flatulences et en ronflements, les trois hommes se mirent en route. Leur guide – dont nous ne mentionnerons pas le nom, il ne s'agit que d'un crétin après tout, tout comme le reste de ses compatriotes vivant près des territoires démoniaques – les précéda durant tout une matinée à travers les montagnes couronnées de neige et les crevasses aux profondeurs


insondables, jusqu'au moment où un bruit énorme le fit déguerpir, sans qu'aucune promesse du professeur ne put le convaincre de rester. Ce bruit si effrayant, à mi-chemin entre le cri de rage et le hurlement de douleur, aurait glacé le sang de quiconque, mais von Biberkopf et Izgor avaient renoncé depuis longtemps à l'idée même de chaleur, tant la froidure ambiante paraissait ne jamais s'achever, de sorte qu'ils ne tremblèrent même pas d'un seul pouce. Déterminé à trouver l'antre du Dieu, même sans guide, et s'aidant uniquement d'un plan sommaire dessiné la veille à l'aide des indices glanés durant la discussion avec le chef, le professeur reprit la route, aussitôt suivi par son assistant, qui entre deux maux – le retour au village en solitaire et la poursuite de l'aventure vers un terme probablement effrayant – choisit ce qui lui semblait être le moindre. Au cours de leur périple, ils eurent l'occasion d'entendre à plusieurs reprises le hurlement qui avait tant effrayé leur guide, à chaque fois plus fort, à chaque fois plus proche. Et c'est avec une incroyable facilité que Biberkopf émit l'hypothèse que ce cri était provenait peutêtre du repaire divin, voire que son occupant en était l'émetteur, ce qui ne rassurait pas forcément Izgor qui, doté d'un esprit solidement pragmatique – se demandait quelle taille pouvait bien avoir un être capable de hurler aussi fort. Arrivé à l'entrée d'une fissure dans la montagne, d'où semblait provenir ce qui ressemblait de plus en plus à un mugissement, Biberkopf et Izgor semblèrent pris de stupeur. Le lieu était lugubre, et cette faille n'inspirait aucune confiance, plongeant l'explorateur intrépide dans l'obscurité la plus totale après quelques pas seulement. Mais l'auguste professeur n'allait pas renoncer pour si peu, d'autant qu'en prévision de telles circonstances, il avait pris la précaution de se munir d'une torche qu'il eut tôt faire d'embraser – et de confier à Izgor, qui passa devant, au cas où il y aurait un danger quelconque, le professeur étreignant pour sa part la fidèle redtorche que tout ingénieur digne de ce nom devait posséder pour prouver son rang. Mais de danger il n'y eut point, si l'on excepte les hordes de chauve-souris qui avaient élu domicile dans un recoin et que la lumière grésillante de la torche avait dérangé dans leur sommeil, les faisant s'envoler un peu partout. Nonobstant cette péripétie somme toute assez triviale, nos deux héros aboutirent à une immense caverne aux dimensions en apparence infinies au centre de laquelle trônait un gigantesque animal, dont le corps velu et trapu était complètement pris par la glace. Izgor se mit à claquer des dents, sans que l'on puisse savoir si la cause en était l'action pénétrante du froid ou la peur, tandis que notre bien aimé professeur en arracha la toque en peau de castor, qui avait valu son patronyme à un lointain aïeul, et s'en servit comme d'une serviette, essayant en vain d'enlever les bribes de sommeil qui semblaient encore s'attacher à lui, puisqu'une telle apparition ne pouvait être que le fruit d'une phase onirique de son être. Et pourtant, malgré toutes ses tentatives, l'animal restait là, ses yeux morts irradiant un mépris souverain pour les deux nains qui se tenaient à ses pieds, stupéfaits par la surprise. Car si l'animal ressemblait vaguement à un éléphant, un animal que l'on ne rencontrait que dans les contrées tout au sud de Stendel, il était beaucoup plus grand, et la fourrure qui semblait le recouvrir démontrait qu'il était adapté au froid, tandis que son petit cousin privilégiait des températures plus élevées. Une divergence qui, loin d'être seulement esthétique, apportait de l'eau au moulin théorique de l'ingénieur rhêdonien,


dans le sens où si deux animaux si proches en apparence mais pourtant obéissant à deux logiques distinctes pouvaient exister, alors il avait pu y avoir d'autres êtres d'origine humanoïde mais à l'apparence divergente, et ce d'autant plus que cette espèce particulière d'éléphant semblait avoir disparu, et celui-ci semblait bien constituer son dernier représentant, piégé à jamais dans une cage de glace plus efficace que n'importe quel procédé de taxidermie. Quand les processus mentaux enrayés par le gel du professeur se remirent en marche et aboutirent à cette conclusion, il ne put s'empêcher de pousser un petit cri de joie tout à fait ridicule, tout en exhortant Izgor à sortir son cahier à croquis pour essayer de dessiner le monstre des glaces. Car, faute de pouvoir le ramener à l'académie, il fallait au moins prouver son existence et convaincre d'autres scientifiques de venir le contempler, afin que la validité de ses théories soit reconnue et sa réputation restaurée. En soufflant sur ses doigts gourds pour y ramener un peu de chaleur, le malheureux assistant tenta autant que faire se pouvait de retranscrire ce qu'il voyait, et de représenter notamment les caractéristiques principales, notamment la pilosité extraordinairement fournie ou le squelette subtilement différent. Quelques heures plus tard, alors que les deux aventuriers allaient repartir, Izgor trouva par hasard l'origine de l'effroyable mugissement qui résonnait à travers la vallée. Après s'être appuyé contre une paroi, il constata que le cri semblait différent, plus aigu, plus long, et quand il se releva pour mieux l'entendre, le cri reprit aussitôt sa tonalité normale, ce qui le fit sursauter de surprise, pour le plus grand plaisir de son employeur, qui éclata de rire. Il ne lui fallut qu'un instant pour repérer l'anfractuosité dans la roche à travers laquelle le vent s'engouffrait. En regardant un peu mieux, il en repéré plusieurs dizaines tout autour, et comprit que cette série de trous et de tunnels jouait le rôle d'une flûte géante qui, le vent aidant, créait une bizarre mélopée ressemblant au cri qu'aurait pu pousser le monstre des glace bien des éons auparavant. Mais pour l'heure, plutôt que de perdre son temps en vaines frivolités musicales, il s'agissait de rentrer à New Stendel, si possible sans engelures, et ça, c'était un défi autrement plus ardu pour nos deux explorateurs de l'extrême.


Chapitre 2 : Visite éclair au Nether « Maître, je vous en conjure une dernière fois, renoncez à ce fol dessein, n'appuyez pas sur ce... _ bouton ? Répondit malicieusement le professeur von Biberkopf en s'y appuyant de tout son poids, déclenchant l'activation du circuit rhêdonien auquel il était connecté. L'énergie rhêdonienne sortit lentement de la pile dans laquelle elle avait été patiemment amassée, grâce à l'énergie générée durant des années par la centrale à TNT qui se situait au niveau inférieur, et se répandit progressivement dans les lignes de redstone, activant les relais et les catalyseurs, qui se mirent à luire de ce scintillement écarlate que tous les ingénieurs connaissaient. Le circuit était vaste et complexe, bien trop pour le commun des mortels qui n'y auraient compris goutte. Et même parmi la crème de l'Assemblée de Valmont, rares étaient ceux qui pouvaient ne serait ce qu'appréhender la signification des dessins ébauchés par la poudre. En fait, comme à son habitude, Otton von Biberkopf avait provoqué à la fois l'étonnement et la jalousie parmi ses pairs grâce à une idée absurde appuyée par une solution géniale qui lui avait valu une nouvelle fois un exil contraint dans son manoir de Valmont, où il avait pu concevoir les plans de ce qu'il considérait déjà comme son grand œuvre : un distordeur dimensionnel. Il projetait d'accéder grâce à l'utilisation des sciences rhêdoniennes à une autre dimension, que jusqu'à présent seuls certains mystiques et thaumaturges pouvaient visiter de manière onirique. Une dimension infernale, où dominaient le feu et la mort, peuplée de créatures à peine moins horribles, toutes de cornes et d'écailles, la première se faisant appeler le Nether, les seconds les Helliens. Soudain, après que l'énergie eut atteint au même instant les seize ancres réparties à égale distance les unes des autres aux extrémités du circuit, les cercles concentriques se mirent à pulser en rythme, et la terre vibra. Dans un grand coup de tonnerre, les cieux se déchirèrent et les lumières sinistres d'un autre monde illuminèrent notre dimension. Les torches vacillèrent un instant, tant la consommation d'énergie qu'exigeait la stabilisation d'un tel portail était immense, à tel point qu'on voyait la redstone se désagréger à l’œil nu. Ce que constatant, le professeur houspilla son assistant pour qu'il se dépêche et le suive à bord du Janrachidi, l'embarcation grâce à laquelle ils allaient pouvoir s'aventurer dans les profondeurs de cet autre monde qui s'ouvrait à leur extravagante et intrépide curiosité. D'immenses treuils soulevèrent le navire et le déposèrent sur une rampe qui venait opportunément de se déployer devant le portail, son extrémité y pénétrant même légèrement. Les lois de la gravité faisant leur œuvre, le poids du navire fit s'incliner la rampe, de sorte que l'étrave atteignit après une brève glissade la surface brûlante des flots de lave du Nether, que les protections rhêdoniennes mises en place peinaient à contenir du bon côté de la barrière. Grâce à un alliage spécial mis au point dans les forges d'une Assemblée lointaine réputée pour son expertise dans la métallurgie, la roche en fusion n'attaqua pas plus le métal que l'eau n'aurait attaqué une coque en bois. En fait, vu l'absence supposée de micro-organismes dans la lave et la bonne résistance à la corrosion qu'offrait l'alliage, on pouvait même supposer que la durée de vie du Janrachidi serait supérieure à tout ce que pouvait offrir jusqu'à ce jour l'ingénierie navale humaine. S'il avait été plus matérialiste et animés par des pensées moins scientifiques, le commandant du Haut-Château aurait même envisagé la possibilité de s'en servir pour équiper des armées et conquérir ainsi le monde, tant la solidité de l'alliage paraissait


incroyable. En appuyant sur un nouveau levier, sans que ce geste ne provoque de protestation de la part de son assistant, Otton von Biberkopf mit en branle les immenses chaudières automotrices situées dans la cale, lesquelles créèrent un mouvement de rotation des deux paires d'hélices situées sous la poupe, et qui poussèrent pour de bon le vaisseau dans la dimension infernale. Une détonation sourde retentit dans le dos des deux explorateurs, signifiant la fermeture de l'éphémère vortex qui leur avait permis de s'infiltrer dans une contrée normalement interdite aux créatures dotées de raison. Ni l'un ni l'autre ne se retournèrent. Le premier car ni la crainte ni l'espoir n'avaient trouvé de terreau fertile dans son âme fougueuse, le second car il était trop occupé à essayer de colorer les flots écarlates des reliefs de son petit déjeuner, devenu subitement sensible au mal de lave, ce qui était d'ailleurs une facette inédite du mal des transports. Trois longues journées avaient passé, et aux yeux des deux compagnons, cela paraissait trois semaines. D'une part le paysage tout de pics désolé et de coulées de lave n'offrait aucune distraction, d'autre part le harcèlement incessant des autochtones les épuisait. Bien que profondément respectueux de la vie, le professeur von Biberkopf avait dû céder aux exigences de la situation, et ne se séparait plus de son arbalète, dont il avait déjà été contraint de se servir à deux reprises contre des créatures qui tentaient de s'inviter clandestinement à bord, et probablement pas dans l'idée de sympathiser. Ce qui leur tenait lieu de fluide vital tachait encore le pont de ses éclaboussures noirâtres et visqueuses, et le souvenir de la vie les quittant le hantait encore. Bien que scientifique attaché à la compréhension de tous les mécanismes, y compris ceux régissant les êtres vivants, il avait tout fait pour éviter la mort quand il étudiait la biologie. S'il avait échoué dans ses tentatives, il avait du moins réussi jusqu'alors à ne pas être la cause directe de la mort d'un être vivant, ou du moins pas trop pensant. Soudain, un crissement de griffes sur le pont du côté de la poupe le fit se retourner et, sans prendre vraiment le temps de viser, il fit passer son score à trois créatures expédiées ad patres, sans qu'il se soit vraiment rendu compte de ce qu'il se passait. D'habitude, il aurait tenté de la repousser à la lave par des méthodes plus ou moins pacifiques, mais la surprise l'avait peu à peu dépouillé de ses méthodes cauteleuses, le faisant réagir par un instinct qu'il détestait en son for intérieur, mais que, à son plus grand dam, il devait reconnaître comme étant plus que nécessaires dans ces circonstances bien particulières. Il venait à peine de caler l'étrier de son arme sous son pied gauche pour en retendre le mécanisme de propulsion que le claquement caractéristique de ces armes à distance retentit dans son dos, ponctué par un juron d'Izgor. « Foutues bestioles, elles ne renonceront donc jamais ! » Ce en quoi ses espoirs se révélèrent d'autant plus vains que, relevant les yeux à cet instant précis, le professeur aperçut une nuée de petites embarcations se dirigeant vers eux. Taillés dans une pierre locale - à la fois légère et ignifugée – ces engins étaient très rapides et maniables et permettaient aux autochtones de suivre le [i]Janrachidi[/i] depuis plusieurs heures sans peine. Apparemment, ils attendaient des renforts pour passer à l'offensive, et ces derniers étaient arrivés. En tant que tels, les démons du « Nether » n'étaient pas une menace si grande. Plutôt petits et minces, ils ne devaient leur aspect effrayant qu'à leur peau rougeâtre et aux deux petites cornes qu'ils portaient sur le front. Par ailleurs, d'après ce qu'avait pu observer


Biberkopf et Izgor, leur civilisation était relativement primitive, la plupart de leurs outils étant taillés dans la même pierre que leurs embarcations, ainsi d'ailleurs que la totalité des édifices qu'ils avaient pu observer. C'étaient en fait le nombre que nos deux héros craignaient, car s'ils ne doutaient pas de pouvoir repousser quelques individus trop entreprenants, ils avaient ici affaire à une véritable armée forte de plusieurs centaines de membres, qui pagayaient ferme dans leur direction en agitant de manière ostentatoire quelques instruments tranchants ou contondants qui ne laissaient que peu de doutes quant à la véritable nature de leurs intentions à l'égard des intrus. Avec un peu de chance, ils pourraient en abattre plusieurs, mais jamais les repousser tous, leur navire n'étant pas équipé d'arme leur permettant ce genre d'exploits, le professeur ayant estimé qu'elles ne représenteraient qu'un poids mort dans une expédition pacifique. Il ne leur restait qu'une solution : la fuite. « Izgor, monte à la cabine, je vais tenter d'accélérer les générateurs. _ Bien cap'taine. » Tandis que son assistant rejoignait la timonerie et, les mains crispées sur la barre, se préparait à la manœuvre, le professeur dévala quatre à quatre les marches menant à la salle des machines, trébucha en chemin, se cogna contre la paroi et manqua s'assommer contre une poutre, avant de réussir à rejoindre la pile rhêdonienne qui alimentait en énergie les moteurs de leur vaisseau. Il s'empara d'un tournevis accroché à la ceinture d'outils qui ne le quittait jamais – y compris durant son sommeil – et se servit de son manche pour fracasser l'une des parois de verre de la pile, avant d'engouffrer son torse dans l'ouverture ainsi dégagée, se blessant cruellement au flanc tandis qu'une pointe de verre l'éraflait. Sans prendre le temps de se soigner, il farfouilla dans les circuits de protection de la pile, débridant les capacités de celle-ci afin qu'elle libère plus d'énergie, de sorte que la vitesse du navire leur permette d'échapper à leurs poursuivants. En haut, Izgor hurlait à son maître d'aller plus vite dans le plus pur mépris des convenances régissant habituellement les relations entre un maître-ingénieur et son assistant, tandis que les embarcations démoniaques se rapprochaient d'eux. Enfin, alors que les premiers assaillants se lançaient à l'assaut, la pile émit une sorte de hoquet et laissa s'échapper un flot considérable d'énergie rhêdonienne. Cette soudaine libération d'énergie permit à la fois aux moteurs de tourner à double régime pendant quelques secondes, mais repoussa aussi les démons les plus rapides, en leur envoyant une bonne décharge dans le corps qui les rejeta en arrière, phénomène qui n'échappa pas à son auteur, malgré la tension qui l'étreignait, même s'il ne put y consacrer l'attention qu'il méritait. Et le miracle se produisit. L'étrave du navire fendit les flots de feu à une vitesse qu'elle n'avait jamais atteinte auparavant, brisant les vagues avec violence et transformant leurs poursuivants en de minuscules points perdus dans l'horizon, perdus à plusieurs heures de navigation à vitesse normale. Mais il prit fin tout aussi brusquement, quand le moteur se mit à toussoter puis cala, signe que le surplus de puissance avait eu raison de l'endurance de ses circuits dont il allait falloir changer quelques pièces. Grâce à l'élan que leur avait procuré leur soudaine vélocité, les deux compagnons réussirent à faire avancer le [i]Janrachidi[/i] jusqu'à l'une des berges de l'immense fleuve sur lequel ils naviguaient depuis leur arrivée en ce monde étrange. La quille du navire raclait à peine les cailloux de la grève que le professeur von Biberkopf, aussi opportuniste que d'habitude, sautait à terre avec une épuisette et un sac à échantillon, bien décidé à profiter de cette halte forcée pour ramener quelques échantillons inédits et, si possible, négociables à prix d'or. Pendant ce


temps-là, Izgor essaierait de réparer les maladresses de son employeur. Par chance, la zone était à la fois vide de population et riche en échantillons, qu'ils soient de nature minérale ou végétale, de sorte que le sac gonfla rapidement sous l'action exploratrice du professeur, qui ramassa tout ce qu'il put. Cependant, mû par une curiosité insatiable, il continua à pousser ses investigations de plus en plus loin, jusqu'à se retrouver au sommet d'une colline. Là, il découvrit une perspective qui le laissa pantois. En effet, sous ses pieds s'ouvrait une immense dépression dans laquelle des centaines d'autochtones se livrait à une activité intense d'extraction de la pierre. Mais ce n'était pas tant le spectacle de cette activité au demeurant fort banale qui l'étonna, mais la diversité démographique. En effet, loin des êtres malingres et vifs qui les poursuivaient, il découvrit d'autres races, dont des copies des premiers en plus grands et plus costauds, qui lui parurent posséder une sorte d'autorité puisqu'ils portaient ce qui ressemblait à des fouets et se contentait de donner des ordres aux autres races ici représentées, c'est à dire, outre la version miniature des autochtones, des créatures proches du cochon mais bipèdes, ou encore des sortes de sacs gonflés d'air qui, attelés à des chariots démunis de roues, remplissaient la fonction de bête de somme. Sortant un calepin de son sac, il en griffonna rapidement quelques esquisses, puisqu'il ne pouvait espérer les approcher plus près. Hélas, tandis qu'il se penchait en direction des travailleurs, il fit rouler par inadvertance quelques cailloux qui, en entraînant d'autres de plus en plus gros dans leur descente, provoquèrent une mini avalanche qui ne manqua pas d'attirer l'attention des surveillants. Bientôt, l'un d'eux l'aperçut et, après être resté interdit une fraction de seconde, se mit à hurler, probablement dans l'intention d'alarmer ses comparses de sa découverte. Biberkopf ne perdit pas de temps en conjectures sur leurs projets, il avait déjà fait l'amère expérience de leur manque de diplomatie, et déguerpit aussitôt, tentant de rallier aussi vite que possible son navire. Mais ce n'était pas suffisant, car déjà quelques représentants de la race supérieure du « Nether » se lançaient à ses trousses, faisant claquer leurs fouets dans son dos. Le sol accidenté ralentissait sa course, désavantage non partagé par les démons qui se rapprochaient de plus en plus de lui grâce à l'avantage combiné de leurs longues jambes et de leur connaissance du terrain. Le scientifique aperçut une anfractuosité dans la roche et s'y jeta dans un dernier sursaut désespéré. Se relevant rapidement, Il se remit à courir pour essayer de gagner un peu d’avance. D’abord désorientés par le changement subit d'itinéraire, les démons hésitèrent, surpris, avant de bifurquer et de s’engouffrer dans ce corridor. Leurs larges épaules se trouvèrent gênées par l’étroitesse du corridor, mais ils continuèrent à le rattraper. Cependant, les quelques secondes d’avance lui avaient permis non pas de les semer, mais de trouver une solution rapide et efficace. S’emparant de son sac à dos, il farfouilla dedans et en sortit victorieusement son dernier bâton de TNT. Mais il ne put l’allumer tout de suite, car les surveillants l’avaient rattrapé entre temps et menaçaient de le déchiqueter. Étouffant ses regrets, il se saisit de quelques uns des flacons entreposés dans son sac et les jeta dans leur direction, afin de les faire reculer. Le temps qu'il expose la mèche du bâton à la flamme ardente de son briquet, la horde maléfique revenait déjà sur lui. Il jeta l'explosif entre lui et ses poursuivants. Étonnés, par le crépitement de la mèche qui se consumait inexorablement, ceux ci se penchèrent dessus pour mieux l’examiner. Biberkopf quitta rapidement des lieux, sans même daigner jeter un regard en arrière, et entendit une explosion retentir dans son dos, suivie par un grondement sourd issu de la


colline, qui s’effondra sur les démons, encore un peu sonnés par le souffle de l’explosion. Il ne s'attarda pas dans le coin, percevant immédiatement le raclement de griffes contre la pierre, et le halètement des autochtones en train de pelleter la terre, qui paraissaient plus endurants que leur cousins de taille moindre. Tant pis pour l’instant de répit, il s’éloigna en toussant et en se frottant les yeux, rendus chassieux par la poussière dégagée. Un tunnel secondaire s’ouvrit à sa droite, et il s’empressa de l’emprunter et de s’éloigner du tunnel principal. A son extrémité, un rai de lumière apparut, qui devint une tête d’épingle, puis une pièce de monnaie et enfin une ouverture bien nette, inondée par la lumière du jour. Au loin se devinait la silhouette incongrue du vaisseau humain, encore échoué sur la berge. Épuisé, suant et puant, notre héros se traîna difficilement sur le sol instable du « Nether », luttant contre la lassitude qui s'était emparé de lui, avant d’atteindre l'échelle de coupée de son bateau. Dans un dernier effort, il grimpa sur le pont et manqua tomber à la renverse, tant était fort le tremblement qui le secouait. Ce n'était pas les vagues qui le provoquait, mais les tentatives désespérées de son assistant pour remettre en marche la propulsion du navire. Il pénétra dans sa cabine et, machinalement, se dirigea vers sa couchette, s’y effondra et s’endormit immédiatement. Il n’avait même pas pris la peine de se déchausser, le sommeil l’avait submergé comme les vagues démoniaques menaçaient de le faire pour sa trop précieuse existence. Il n'eut guère le temps de se reposer, car ayant entendu son maître revenir, Izgor s'était précipité à son chevet, et l'avait aussitôt réveillé, la menace des démons n'ayant pas été écartée pour l'instant, voire s'était aggravée avec l'imprudente escapade de tantôt, et il était urgent de remettre en état de marche les moteurs. Encore hébété par les quelques secondes de sommeil, le professeur se releva et suivit son assistant, titubant comme un zombie derrière lui, tandis qu'il le guidait vers les machineries que lui même ne comprenait qu'à grande peine. En effet, si Izgor était son assistant, ce n'était pas pour ses compétences techniques incroyables, mais plutôt parce qu'il était le seul à bien vouloir supporter le caractère épouvantable et les excentricité du plus grand génie de Stendel. Un homme qui, en un instant, pouvait inventer des choses stupéfiantes ou renverser des années de croyance erronées, mais dont la cyclothymie chronique le rendait difficile à vivre au quotidien. A son contact, il avait acquis des notions d'ingénierie dans chacun des domaines principaux, mais ses connaissances lui permettaient de l'assister, pas de le suppléer. Et dans le cas présent, Biberkopf étant l'inventeur des moteurs du vaisseau, il n'y avait que lui qui pouvait véritablement réparer les dégâts qu'il avait été contraint de commettre pour accroître sa puissance. A la plus grande stupéfaction d'Izgor, il ne fallut à Otton von Biberkopf que quelques instants pour tout remettre en marche. Quelques coups de tournevis, de clef à molette et des attouchements divers à l'aide de sa précieuse redtorche sur les mécanismes avaient fait bien plus que les trois heures qu'il venait d'y consacrer. Le ahanement de la chaudière se transforma rapidement en un paisible vrombissement, et les pistons se remirent à tourner, permettant au [i]Janrachidi[/i] de se remettre à la lave. Izgor n'y comprenait rien, et s'il n'avait connu le profond mépris de son mentor pour les disciplines magiques, il aurait presque cru que celui-ci venait de se livrer à l'un des tours de passe-passe des thaumaturges d'Eleriel. Quoiqu'il en soit, le vaisseau s'éloignait doucement des berges et leur situation s'améliorait d'instant en instant, et cela le satisfaisait amplement. En voyant une troupe d'autochtones de plus grande taille surgir


sur la grève quelques instants à peine après leur départ, il comprit que son maître avait encore commis une boulette et qu'ils venaient d'échapper par pure chance à un péril plus grand qu'ils ne le pensaient. Cependant, après avoir pris le repos auquel il aspirait tant, le professeur se remit à l'ouvrage, colmatant un peu mieux les brèches de sa pile énergétique. C'est à cette occasion qu'il se rendit compte que les dommages étaient plus graves que ce qu'il avait tout d'abord diagnostiqué. L'énergie est stockée dans une caisse abritant un empilement de matériaux conducteurs d'énergie et qui, disposés d'une certaine manière, permettent un mouvement perpétuel dans un circuit fermé sans perte importante d'énergie au fil du temps. Or, suite aux déprédations commises, cette perte du temps s'est accru sensiblement jusqu'à menacer sérieusement l'autonomie énergétique du vaisseau. Le constat était simple, il fallait rentrer immédiatement sous peine sinon de tomber à cours de jus en route. Alors qu'il donnait ses ordres à son second, qui tenait la barre, il perçut une nette fluctuation d'énergie sur l'un des cadrans de contrôle de la salle des machines. Il compara brièvement les chiffres affichés sur un autre compteur et recoupa les données avec d'autres capteurs et comprit instantanément qu'il se passait quelque chose d'anormal dans le coin, si tant est qu'il soit possible de définir la normalité dans une autre dimension peuplées de créatures démoniaques adeptes d'une des magies les plus abjectes. Son jugement quand à la magie se trouva confirmée d'une bien triste façon quand, arrivé sur le pont, il fut ébloui par un éclair qui déchira les cieux et explosa au-dessus des flots déchaînes à à peine quelques encablures du navire. Une odeur méphitique d’œuf pourri et d'ozone se répandit dans la zone, tandis qu'une fine brume incarnat se maintenait au dessus du point d'impact de la foudre. Progressivement, la brume sembla prendre en consistance, jusqu'à ce qu'une silhouette semble s'y dessiner, aussi improbable que cela paraisse aux yeux des deux spectateurs de ce singulier spectacle. Mais ils durent se rendre à l'évidence quand les plis et replis nuageux s'arrangèrent de manière à esquisser une créature haute de plus de 30 pieds. La créature, dont la forme se faisait et se défaisait au gré des turbulences locales, les interpella. « Que faites-vous dans mon domaine du Nether ? Seriez vous responsables de l'agitation dont font preuve mes Helliens ? » D'une apparence semblable à ce qui semblait être la majeure partie de la population locale – c'est à dire les Helliens – avec sa peau d'un rouge flamboyant, ses cornes démesurément longues de part et d'autre d'une tête rendue effrayante par la gueule déchirée de longs crocs dégoulinants de bave et une crinière hirsute similaire à celle des bêtes sauvages, l'apparition était de plus vêtue d'une sorte de pagne taillé dans une matière indéfinissable qui couvrait ses attributs sexuels tout en dévoilant une musculature fort développée. Biberkopf nota tout ces détails en un clin d’œil, sans perdre son sang froid, car il se doutait déjà de la nature de la créature qui s'offrait à sa curiosité. Se servant du langage des signes secrets dont les ingénieurs aimaient à user dans les laboratoires, où le son de la voix pouvait parfois entraîner une déconcentration inopportune, il transmit à son assistant l'ordre de se remettre à la barre et de lancer les moteurs car, par une chance inouïe, le nouveau venu était apparu entre le vaisseau et la berge, mais ne l'empêchait pas de continuer à avancer, ce qui pouvait s'avérer être un avantage crucial si les choses se déroulaient telles que Biberkopf le supputait. Constatant qu'il était obéi, il s'éclaircit la gorge et entreprit de répondre, espérant ainsi gagner un peu de temps. « Je suis Otton von Biberkopf, Maître Ingénieur de l'Assemblée Stendelienne des


Études Rhêdoniennes et je te salue, ô puissant seigneur des terres du Nether. Moi et mon assistant avons pénétré dans votre domaine avec des intentions purement scientifiques. Nous ne faisons qu'explorer, recueillir des échantillons et dessiner des esquisses, et allons repartir très vite. _ Ah, encore heureux que vous allez déguerpir, mais vous le ferez les mains vides. » Hurlant quasiment la fin de sa phrase, le spectre que Biberkopf avait identifié comme étant Schwarz, le soi-disant dieu du « Nether » – mais plus vraisemblablement un mage un peu mégalo et totalement cinglé – tendit un doigt rageur vers le navire et, faisant jaillir un éclair de l'extrémité de son ongle, pulvérisa la caisse qui contenait les quelques échantillons que le professeur avait réussi à sauver au prix de grands efforts. Les traits de celui-ci parurent se liquéfier pendant qu'il contemplait les restes fumants de ses découvertes scientifiques. Il ne put répliquer, se contentant d'onomatopées sorties de ses lèvres tremblotantes. Mais, alors que le seigneur des lieux éclatait d'un rire tonitruant, exprimant par là même sa satisfaction, la rage reprit le dessus dans l'esprit de l'ingénieur et, crispant ses doigts sur la redtorche suspendue à sa ceinture, il la brandit en direction de son tourmenteur. « Schwarz, tu vas me le payer ! » Comme sorti du Néant, une boule de glace se forma à l'extrémité de la pierre rougeoyante et s'envola en direction du dieu, qui la fit fondre d'un claquement de doigt. Ses yeux de braise s'enflammèrent un court instant devant le défi qui venait de lui être lancé. Il était venu se gausser d'un ingénieur, il était désormais confronté à un mage, et cette surprise ne le laissait pas de marbre. De quelques gestes de ses deux mains, il invoqua autour de lui toute la puissance magique dont il avait besoin en vue de concocter un petit sort tiré de derrière les fagots dont son adversaire ne se remettrait pas de sitôt. Mais celui n'avait pas perdu son temps non plus. Retournant sa baguette contre son propre navire, il déclencha le système ultime de défense. Le Janrachidi parut tomber en morceaux, les diverses pièces qui le composaient se désolidarisant les unes des autres. En moins de dix secondes, il ne restait plus de lui qu'un frêle esquif constitué de la quille, de la salle des moteurs et d'un système de barrage primitif mais suffisant, auquel était installé le fidèle Izgor, prêt à diriger leur chaloupe de sauvetage. Alors qu'il mettait les gaz, Biberkopf s'installa sur la machinerie, se glissant du mieux qu'il pouvait ans l'entrelacs de tuyaux et de pistons qu'elle renfermait. D'une main, il agrippa une rambarde, de l'autre, il se remit à pilonner Schwarz de traits de glace, que ce dernier continuait à repousser avec désinvolture, sans même paraître s'en soucier outre mesure. Cependant, bien qu'ils soient quasiment inoffensifs, ils le perturbèrent suffisamment pour retarder l’exécution du sort qu'il mis plusieurs minutes à préparer. Quelques minutes qui permirent au Janrachidi d'atteindre sa vitesse de croisière, voire de le dépasser grâce aux récentes modifications apportées par le professeur et qui, au prix d'une dépense accrue en énergie, lui permettaient d'aller plus vite sans risquer de griller les circuits. Mais la trop grande vitesse de leur esquif avait une autre conséquence négative, car la désagrégation de sa structure l'avait fragilisé au point qu'il continuait à perdre des pièces, de sorte que l'espace disponible se réduisait à peau de chagrin et que les deux compagnons se retrouvèrent bientôt à surfer sur quelques plaques de métal propulsées par une chaudière rendue folle par les manipulations successives. Le sifflement aigu des éléments qui se déchaînaient, puis une brusque mais brève déflagration avertirent les deux explorateurs que Schwarz avaient fini ses préparatifs et qu'ils devaient s'attendre à affronter sa colère magique. C'est donc dans la terreur la plus


pure qu'ils découvrirent l'immense vague de feu qui descendait le cours de lave qu'ils naviguaient, engloutissant tout sur son passage. Biberkopf songeait déjà à toutes les découvertes majeures qu'il ne ferait pas quand, Izgor, fidèle à lui-même, les sauva d'une mort certaine par son pragmatisme populaire. « Il nous faudrait une bouffée d'air frais patron » Non, il ne songeait sans doute pas à un chewing-gum, mais le professeur eut quand même l'idée d'une bulle géante qui pourrait rafraîchir l'atmosphère. D'un coup de tournevis, il fit sauter les concentrateurs de sa baguette de glace et, au moment où la vague de flammes allait les engloutir et les entraîner dans une sarabande des plus chaleureuses, vida toute l'énergie de sa baguette en une fois. Au lieu de former une boule, comme les concentrateurs l'y contraignait, la glace sortit directement de son réservoir, se diffusant largement autour d'elle. En rencontrant le feu, elle élargit encore plus son champ d'action jusqu'à former un dôme autour du navire, qu'elle alimenta jusqu'à ce que ses réserves s'épuisent, ce qui advint heureusement après le passage de la vague. Croyant que les importuns avaient été anéantis par son sort, car comme la plupart des mages, il était imbu de lui même et de ses talents, Schwarz omit de vérifier ce qu'il en était vraiment et repartit dans son repaire se livrer à quelques activités dont vous ne vous livreront pas le détail afin de ne pas choquer les âmes les plus sensibles parmi nos lecteurs. Et ce fut heureux, car von Biberkopf et Izgor avaient bel et bien survécu, et après avoir fracassé la croûte de glace qui s'était formé au dessus et autour d'eux, les protégeant à la fois du toucher mortel de la vague et de la chaleur étouffante qu'elle diffusait, ils purent reprendre leur chemin. Par chance, la vague avait aussi balayé les embarcations des Helliens, ce qui leur permit de rejoindre sans encombres leur point de départ quelques heures plus tard. Le portail inter-dimensionnel se rouvrit quand le professeur signala à ses assistants restés sur place qu'il était là, et il put enfin rentrer dans sa dimension normale, sur Stendel. Alors que l'épave qui leur tenait lieu de navire rejoignait la salle du portail, et que nos deux comparses tombaient dans les bras l'un de l'autre – oubliant momentanément leurs positions sociales respectives – pour se congratuler et se réjouir d'avoir survécu, une troupe d'hommes en armes investit la salle. Les techniciens, trop occupés à refermer le portail ne leur prêtèrent pas attention, et le propriétaire des lieux allait interpeller les nouveaux venus quand le comte de Valmont surgit de l'embrasure d'une porte. Mais ceci est une autre histoire qui sera contée ultérieurement.


Chapitre 3 : La Menace de l'infiniment petit Cette menace était si petite qu'en réalité, dans l'espace nécessaire à l'écriture de ces quelques lignes d'introduction, on aurait pu copier 1278 fois le récit qui suivra dans la langue de ces envahisseurs de l'infiniment petit, à une taille qui leur permet de lire dans de bonnes conditions. Incroyable non ? A peine revenu du Nether, Otton von Biberkopf était entouré d'une escouade de garde comtaux, directement mandatés par son suzerain pour le ramener en la cité de Valmont. Le professeur était quelque peu surpris, car son vieil ami et souverain n'avait pas pour habitude de se livrer à de telles exigences sans qu'une sérieuse nécessité ne soit à l'oeuvre derrière. En effet, même si sa famille tenait sa propriété de la générosité des Comtes, qui voyaient d'un bon oeil le maintien d'une famille d'inventeurs rhêdoniens dévoués et talentueux sur leurs terres, ils bénéficiaient d'une grande autonomie qui leur permettaient de faire à peu près tout ce qu'ils voulaient, tant que les dommages étaient limités. Dès lors, l'intrusion des gardes, tout aussi légale soit-elle, n'était pas pour plaire à l'esprit farouchement indépendant et iconoclaste du Maître-Ingénieur de Valmont, qui obéit en bougonnant, rappelant au chef des gardes - qui n'y pouvait rien le pauvre - qu'une simple convocation aurait suffi. Lors du trajet entre son antre et le palais comtal, il eut le temps de comprendre ce qui motivait un tel manque d'égards à son encontre. Lors de l'ouverture du portail, il avait fallu mobiliser de phénoménales quantités d'énergie rhêdoniennes. Or, cette énergie provenait non seulement des réserves accumulées au cours des années précédentes et de la production actuelle des diverses centrales dispersées sur le territoire Valmontois et connectées les unes aux autres grâce à un vaste réseau de câbles et de relais, qui leur permettaient de pallier mutuellement les défaillances de chaque centrale, et en dernier recours des gisements de pierre rougeoyante encore enfouis dans le sous-sol local et qui, s'ils n'avaient pas encore été extraits et traités, pouvait fournir dans une moindre mesure une puissance brute plus que correcte. Il était arrivé ce que l'ingénieur avait craint, sans jamais le croire vraiment, les besoins énergétiques du portail avaient excédé les capacités du Haut-Château et il avait été se nourrir de lui-même aux alentours, vidant une partie notable des gisements de la région, ce qui avait causé de nombreux dégâts à la surface. Aussi leur convoi grossit il rapidement de la foule des paysans et autres travailleurs noncitadins que la catastrophe industrielle avait poussé sur les routes, en direction de la capitale de leur comté, où ils pensaient pouvoir trouver de l'aide, sans se douter que le responsable de leurs malheurs voyageait avec eux, confortablement installé dans un carrosse, où il goûtait un rapide repos bien mérité suite à ses dangereuses pérégrinations. " Quel Désastre, oh là là, quel désastre ! Mes cheveux en blanchissent à vue d’œil !" C'est sur ses mots un brin trop mélodramatiques que le comte de Valmont accueillit son vassal. Un peu plus jeune que le scientifique, mais largement moins bien conservé de par sa vie dissolue et son habitude de ne pas respecter les conseils de son médecin rhêdonien, le sixième comte de Valmont se lamentait un verre de vin à la main, installé sur son trône, tandis que de nombreux domestiques et courtisans s'affairaient autour de lui. D'un geste de la main, il ordonna à deux de ses serviteurs de s'emparer d'une caisse et de la renverser aux pieds du vieil ingénieur, qui se retrouva soudain empêtré dans un tas de poussière, de cendres et de débris ressemblant vaguement à des manuscrits. " Voilà tout ce qu'il reste de la fabuleuse bibliothèque que mes ancêtres ont mis des années à mettre en place. Plus de deux cents ouvrages, certains d'une rareté inestimable, d'autre réalisés avec une maestria qu'on ne trouve plus aujourd'hui que dans de lointaines contrées, tous d'un prix tel que le moindre d'entre eux


permettrait de corrompre le plus rigide des Gouverneurs. Et c'est ta faute Otton !" Le comte hurla presque son nom, les traits déformés en une grimace presque comique tant ses préoccupations paraissaient risibles à côté des conséquences beaucoup plus dramatiques que ses expériences avaient eu pour la population du Comté. Cependant, son suzerain avait pris la mauvaise habitude de s'appuyer un peu trop sur ses hôtes, conscient qu'ils disposaient de moyens leur permettant de résoudre les problèmes plus rapidement et efficacement que la plupart des gens, de sorte qu'il devait encore une fois supposer que les habitants du Haut-Château indemniseraient les victimes, rebâtiraient leurs maisons et ensemenceraient leurs champs, ce qui d'ailleurs était vrai, puisque tels étaient les termes de l'accord qui liaient l'assemblée valmontoise et les autorités locales. Alors, dans un sens, même si c'était éthiquement discutable, le comte pouvait bien se désintéresser du sort de ses sujets, puisqu'il était assuré de la présence à ses côtés d'indvidus capables de les secourir. Cependant, l'esprit d'Otton était tourné vers bien d'autres sujets et, plutôt que de se laisser décontenancer par la fureur de l'homme à qui il avait juré loyauté et respect, tenta de reprendre la main. " Je reconnais, excellence, que nos récentes activités ont pu causer quelque trouble parmi la population, ce en quoi nous nous engageons à apporter une solution rapide et immédiate, sans nous soucier du coût que cela représentera pour nous. Cependant, je ne vois pas bien en quoi je suis responsable de la destruction de vos archives, pourriez vous éclairer ma lanterne, sire ? _ C'est simple. Tu n'es pas sans savoir que tes foutues machines alimentent aussi en énergie quelques mécanismes du palais, comme les systèmes de sécurité, l'éclairage ou quelques machines aux buts bien précis. Et bien tout a cessé de fonctionner avec le début de ta maudite expérience de la semaine dernière ! Tes redtorches étaient des outils bien pratiques dans une salle pleine de livre, vu que leurs flammes ne pouvaient rien brûler, seulement éclairer. Privés de lumière, nous avons donc sortis nos vieux bougeoirs et chandeliers, et ce qui devait arriver arriva, un valet maladroit a renversé sa bougie, le feu a pris et s'est déclenché dans tout le palais. Et comme toutes les portes ne fonctionnaient pas, ainsi que le système antiincendie, mes hommes ont eu du mal à accéder à la bibliothèque, puis à y mettre un terme au brasier qui la ravageait. Mais quand ils y sont enfin parvenus, la moitié du fond avait déjà disparu. Ils ont alors emporté les ouvrages subsistants pour les mettre à l'abri dans un local moins dangereux. Et c'était encore pire, car pour une raison que nul ici ne peut expliquer, en sortant de la bibliothèque, ils sont tous tombés plus ou moins rapidement en poussière, de sorte que seuls subsistaient des lambeaux de papiers attachés à leur reliure de cuir, mais dont le contenu était définitivement et irrémédiablement perdu. Seuls les livres les plus récents ont survécu, et je ne m'explique pas non plus ce fait. Von Biberkopf eut tout le temps de réfléchir durant la longue tirade de son interlocuteur, car il avait déjà déduit de lui même, par le seul examen des tristes reliques de la bibliothèque, ce qu'il s'était passé. Il avait même une explication à offrir, mais avaient besoin de temps pour confirmer son opinion. _ Certes sire, voici quelque chose d'absolument regrettable, mais admettez que vous auriez pu faire preuve de plus de prudence, envoyer chercher un technicien pour réparer les dégâts. D'autant que ce palais dispose d'un générateur de secours, désactivé et déconnecté du réseau par défaut, afin de justement pallier ce genre de souci. Cette dernière assertion était totalement fausse, et les quelques ingénieurs présents le savaient, mais se tinrent coi par loyauté, puisqu'ils avaient eux-même rebranché le générateur afin qu'il apporte sa contribution énergétique à la gourmande expérience de leur supérieur, de sorte qu'il avait lui aussi subi un court-circuit lors de l'effondrement du vortex, et n'avait donc pu servir son but premier. Cependant, le comte ignorait ce détail, et


à voir son air ahuri, il devait déjà chercher à quel moment il avait ignoré les conseils d'un de ses ingénieurs pour préférer la solution artisanale aux si tristes conséquences. Il ne le trouva jamais, mais comme il savait qu'il avait un caractère de cochon, il ne douta pas que la responsabilité était sienne, et se radoucit un tant soit peu, sans pour autant totalement pardonner à Otton. _ Mouais, peut-être, n'empêche que j'ai tout perdu à cause de votre expérience. Et puis vous pourriez peut être aussi remettre le chauffage rapidement, ça caille ici en ce moment. » A l'évocation de ce détail trivial, l'ingénieur sut qu'il avait gagné la partie. Il convainquit facilement son ami de la célérité avec laquelle il procéderait aux réparations et l'assura qu'il possédait chez lui un copie de chacun des ouvrages perdus, et qu'il les mettrait à sa disposition. Puis, après avoir salué et s'être éclipsé, il gagna effectivement le laboratoire installé dans les souterrains du palais, où il passa son après-midi en compagnie des techniciens de garde, et avec lesquels il répara le générateur et remit en état de marche les installations rhêdoniennes du palais. Cependant, il avait effectué toutes ses manipulations dans un état second, l'esprit accaparé par des cogitations autrement plus cruciales à ses yeux. Car la réflexion du comte sur l'inexplicabilité du phénomène ayant causé la désagrégation des archives le tracassait. Il savait qu'il n'y avait rien d'inexplicable, uniquement des phénomènes obéissant à des lois encore inconnues, et il était convaincu que c'était le cas ici. Il trouva au laboratoire le matériel adéquat pour ce qu'il avait en tête puis, accompagné d'Izgor - qui l'avait rejoint entre temps - se mit à chercher des preuves de son intuition. Des années auparavant, à l'époque de Rhêdon, des biologistes avaient mis en évidence l'existence de micro-organismes dans les fluides vitaux des êtres vivants, et qui influaient sur son fonctionnement général, notamment par le biais de maladie ou d'infection, ce qui s'était traduit concrètement par l'invention de méthodes de régulation de ces microorganismes. Cependant, à voir les dégâts qu'avaient subi les livres en changeant d'environnement, Otton von Biberkopf avait imaginé qu'il existait aussi de semblables minuscules êtres vivant dans d'autre milieux tels l'eau ou l'air. Au cours des heures qui suivirent, il collecta des échantillons d'air, d'eau, de papier, de pierre ou de bois dans plusieurs zones distinctes et bien séparées du palais, puis les confia à son équipe pour qu'elle les analyse. Les résultats lui parvinrent le lendemain, et confirmèrent ce qu'il supposait. Il existait bien d'autres micro-organismes ailleurs que dans les fluides vitaux, et si certains étaient propres à certains milieux précis, d'autres se retrouvaient partout. C'était une belle étape dans l'étude de la vie, mais il fallait encore déterminer quels étaient les rôles et effets de chacune de ces bestioles, afin de déterminer lesquelles devaient être protégées ou, au contraire, combattues. Ce fut un processus long et laborieux, qui prit des semaines aux équipes des sciences du Vivant de Valmont, et dont Otton von Biberkopf se désintéressa d'ailleurs bien vite, avant d'y revenir quand les premières conclusions lui parvinrent. Ses équipes avaient en effet déterminé que certaines "bactéries", ainsi qu'elles appelaient ces êtres seulement visibles à l'aide d'un microscope, étaient directement responsables de la disparition précoce et regrettable des livres, étant particulièrement friandes du papier, surtout quand il était aussi sec et friable que celui que l'on trouvait dans des lieux comme les archives. Il fut dès lors très simple de mettre au point des moyens de lutte, aussi bien des aérosols diffusant des bactéricides sous forme gazeuse, que d'immenses machines servant à stériliser les pièces ou à isoler les bonnes bactéries des mauvaises, comme les moissonneuses agricoles séparent le bon grain de l'ivraie. Accompagnés de discrets brumisateurs, ces dispositifs permettaient de conserver les livres en bon état, de prolonger leur espérance de vie sans pour autant devoir les dissimuler. Accessibles à tous, tant que


les précautions d'usage étaient respectés, les livres remplissaient à nouveau leur but premier de multiplicateur du savoir, qui n'étaient dès lors plus uniquement conservées dans les têtes chenues et ridées de quelques vieux érudits avares de leur savoir et peu disposés à le laisser s'échapper hors de leurs cénacles académiques. Mettant à profit ces innovations dans le domaine de l'archivage et de la protection des savoirs, l'assemblée stendelienne des études rhêdoniennes finança un vaste projet : la construction d'une bibliothèque équipée des toutes dernières innovations rhêdoniennes. Le projet fut évidemment confié aux équipes du Valmontois, qui en fit une véritable forteresse de la Science. Bâtie loin du Haut-Château, car il savait par expérience personnelle qu'il ne fallait pas concentrer les richesses de l'esprit en un lieu unique, cette forteresse était cachée aux yeux des hommes et des autorités républicaines, comme s'il pressentait déjà la répression future. En fait, seuls des membres d'assemblées rhêdoniennes pouvaient véritablement deviner son emplacement, à moins de manifester une chance effroyable, car les indices de sa présence se dissimulaient à la fois dans le paysage naturel et dans les construction des alentours. Là, il installa le meilleur de ses machines anti-bactériennes, mises au service des livres les plus rares et les plus précieux sur lesquels les rhêdoniens avaient pu mettre la main, après en avoir fait des copies entreposées ailleurs évidemment, de sorte que les ingénieurs et apprentis qui s'y rendaient avaient accès à des données que nulle autre université ou bibliothèque stendelienne ne pouvait égaler. De gigantesques ventilateurs aéraient ses salles et les vidaient de ses intrus de l'infiniment petit, tandis que des machines automatisées s'occupaient de la protection des livres et des reliques du passé les plus précieuses. Ce temple des sciences, équipé pour ressembler dans une moindre mesure au Haut-Château, avait pour unique but de former les futurs ingénieurs de Stendel, et pouvait accueillir jusqu'à huit cent personnes simultanément, soit six-cent élèves et deux-cent professeurs, techniciens et chercheurs. Désormais à l'abri de tout menace microscopique, le savoir des disciples de Rhêdon n'avait plus à se soucier que des macroscopiques. Et là, hélas, l'issue était moins facile à deviner comme les ingénieurs rhêdoniens allaient bientôt en faire la triste expérience.


Chapitre 4 : Protecteur de la République En ce temps là, l'homme qui se faisait appeler Otton von Biberkopf, professeur en Nexialisme de l'Université Confédérale de Stendel, Maître-Ingénieur de Valmont et maître du Haut-Château, était âgé de cinquante deux ans et était généralement considéré comme l'un des plus brillants esprit de son temps depuis la mort de son père vingt années auparavant. Pourtant, il avait été à l'origine de nombreuses controverses et polémiques, mais dans l'incapacité d'infirmer la validité de ses thèses, ou même d'y trouver le moindre défaut, ses détracteurs étaient bien obligés de concéder qu'il avait raison jusqu'à ce que le contraire soit prouvé, de sorte que sa renommée était soumise à une précarité qui, paradoxalement, augmentait chaque année à mesure qu'il émettait de nouvelles théories totalement révolutionnaires, mais pourtant impossibles à contredire tant les preuves et démonstrations qu'ils produisaient paraissaient irréfutables. Ses ennemis devenaient chauves avant l'âge à force de s'en arracher les cheveux, mais les faits étaient bien là. Malgré tout, Otton von Biberkopf avait toujours raison. Quand il avait eu un fils, Maximilian, certains avaient cru que son ardeur scientifique se tempérerait, qu'il ralentirait un peu la cadence pour laisser le temps à ses confrères d'assimiler le fruit de ses fructueuses cogitations, mais il n'en fut hélas rien. Car depuis son refuge du Haut-Château, il avait sous la main tant d'assistants et de puissance, qu'il était à même de mener toutes les expériences qu'il souhaitait, sans avoir à rendre de compte à qui que ce soit hormis l'actuel comte de Valmont, alors très conciliant envers son vassal, ou le Prime-Ingénieur, qui étant un ancien élève de son propre père, savait qu'il était impossible d'empêcher un von Biberkopf de faire ce que bon lui semblait, quand bon lui semblait. Ainsi, quand le fracas de l'acier et le hurlement des agonisants retentirent aux frontières septentrionales de la République, et que les peuples communément désignés sous l'appellation générique de "races magiques" firent entendre leurs réclamations moyennant pillages sanglants et assassinats iniques, l'on se tourna d'abord vers le soutien de la bienveillante République de Stendel, qui dépêcha huit de ses meilleures légions pour contrer l'invasion en cours. Une escouade entière de Gouverneurs, soit huit mages, les accompagnait. La bataille eut lieu à quelques jours de marche de Nevah, sur les plaines de Raniaroca. Les hordes sauvages hurlèrent leur défi à la face des légions républicaines qui, soigneusement équipées des meilleurs armes et armures, retranchées derrière de longues rangées de fossés, chausse-trappes et autres pièges, et couverts depuis l'arrière par de nombreuses armes de siège, se crurent à l'abri et virent la victoire plus proche qu'elle ne l'était en réalité. Car les peuples magiques avaient été fanatisés par leurs chamans et, ignorant la souffrance et la peur, s'élancèrent à l'assaut sans se soucier des nombreux obstacles qui les séparaient des colonnes adverses. L'on vit ainsi des orques se jeter sur les chausses-trappes pour les neutraliser, et périr sous le poids des bottes de leurs camarades qui couraient sur leurs dos, tandis que des fourmis creusaient des tunnels pour vider les fossés et périssaient dans le déluge d'eau qui s'ensuivait. Les armes de siège ne fonctionnèrent pas non plus, leurs cordes rongées par des singes qui n'hésitaient pas à les déchirer de leurs ongles et de leurs dents, même lardés de centaines de coups d'épieu et d'épée. De leur côté, les mages avaient trop à faire avec les sorciers pyromanes glukons pour avoir le temps de s'occuper de leurs alliés dénués de talent, qui se retrouvèrent alors privés de toute protection. Ce fut une terrible défaite pour la République. Moins de trois mille hommes en revinrent, ainsi que deux gouverneurs. En effet, suite à leur charge, les hordes magiques avaient réussi à briser la ligne des légions et enfoncé leurs flancs. Isolant les régiments les uns


des autres, les barbares avaient entrepris de les éliminer progressivement pour limiter leurs propres pertes. L'arrivée de la réserve républicaine avait à peine fait frêmir les guerriers, qui s'occupèrent d'eux avec autant d'ardeur que s'ils venaient de commencer le combat. Le général humain avait fait sonner la retraite, et plus de dix mille soldats avaient entrepris de reculer, tout en essayant de ne pas trop s'exposer aux attaques de leurs poursuivants, rendus déchaînés par la perspective d'un massacre imminent. Ce qui n'avait pas manqué d'arriver, puisqu'à la faveur de la nuit, la ligne de retraite s'était disloquée pour de bon, et les régiments égarés massacrés impitoyablement. Les survivants avaient atteint à l'aube le bastion de Nevah, où ils avaient pu trouver refuge tandis que ses défenseurs persuadaient les hordes barbares de reculer et de stopper leur offensive. Cependant, les peuples magiques, après avoir planter leurs tentes hors de portée des projectiles du bastion, commencèrent un siège long et terrible, dont l'issue serait décisive pour le sort du monde, puisque si cette citadelle tombait, le duché de Nevah n'aurait plus rien à opposer aux envahisseurs, si ce n'est la mince enceinte de sa capitale. La perte de Nevah serait un coup dur pour tous, car ce duché prospère et opulent était le grenier de la République, le perdre signifiait peu ou prou tout perdre. Ainsi, le Parlement de Stendel décida la mobilisation générale, et toutes les provinces furent contraintes d'envoyer des troupes, proportionnellement à leur population. Ce furent plus de cent mille hommes, vingt mille chevaux et des milliers d'animaux de traits qui convergèrent vers Nevah au cours des semaines qui suivirent. Pour la plupart moins bien équipés que leurs malheureux prédécesseurs, ces soldats étaient cependant plus motivés et conscients qu'ils étaient les derniers remparts face à la horde magique qui assiégeait le Bastion de Nevah. Cependant, à la surprise générale, Valmont n'avait envoyé aucun soldat, ce qui n'avait pas manqué de déclencher les foudres de ses voisins, qui menaçaient à mots voilés leur voisin de représailles. Aucun soldat, uniquement des rhêdoniens, menés par le maître Ingénieur de Valmont, Otton von Biberkopf, qui avait convaincu son suzerain qu'il avait un plan pour gagner la guerre. En effet, il avait parié que la tactique des peuples magiques ne varierait pas, et que les troupes humaines, malgré leur bonne volonté, souffriraient des mêmes lacunes que lors de la précédente bataille. Ce en quoi il eut raison, car malgré les trente-deux gouverneurs - la quasi totalité des effectifs restants - envoyés à Nevah, les sorciers ennemis réussirent à les tenir suffisamment sous pression pour les empêcher d'assister les soldats humains participant à la gigantesque bataille qui se déclencha lorsque les renforts arrivèrent à Nevah. Les singes neutralisaient les armes de siège, les fourmis et les orques les défenses passives, tandis que les chamans glukons et trolls accablaient leurs adversaires de boules de feu magiques ou non, donnant l'occasion aux nains, aux vampires et aux fourmis de s'élancer à l'assaut des murailles, tandis que les nixiens achevaient les défenseurs qui tombaient dans les rares douves encore suffisamment irriguées pour les accueillir. Voyant cela, Otton von Biberkopf mit à exécution son plan. Malgré l'hostilité qui avait suivi l'arrivée de ses troupes, et ce d'autant plus que le duché de Nevah était historiquement et géographiquement très proche de la baronnie d'Eleriel, il avait réussi à faire installer son matériel sur la seconde enceinte du bastion. Quand il activa les différentes machines qu'il avait installées, le cours de la bataille changea instantanément en faveur des humains. En effet, suite à ses travaux sur la porosité des frontières spatio-temporelles, il avait amélioré les piles qu'il avait utilisées pour stocker sur de longs laps de temps l'énergie nécessaire à l'ouverture d'un portail inter dimensionnel. De sorte que lorsque l'invasion avait débuté, il disposait de quatre années de production d'énergie de sa centrale Valmontoise en réserve - stockées dans des piles amovibles - qu'il comptait bien dépenser


pour la défense de Nevah à l'aide des différents engins de défense et d'attaque qu'il avait mis au point entre temps, en se basant sur certains croquis laissés par Rhêdon, quand il était encore Ingénieur Royal de Stendelia. Ses six premières machines surmontaient autant de tours de la seconde enceinte, et étaient disposées de manière à créer un cercle complet. Quand il les activa, il créa un champ de force comparable à celui que les mages auraient du disposer autour des régiments humains si les sorciers ennemis leur en avaient laissé le temps. Ce champ de force était prévu pour englober la quasi-totalité du Bastion, de sorte qu'il enraya la progression des troupes ennemies, tandis que les quelques escouades bloquées à l'intérieur se faisaient impitoyablement massacrer par des défenseurs remotivés par le répit que leur offrait le champ de force. Mais il fit mieux, car un champ de force n'est pas éternel, et il aurait bien fallu à un moment ou un autre reprendre le combat. Il avait associé ces six générateurs de champ de force à des machines de guerre révolutionnaires en leur genre. Qu'ils s'agissent de trébuchets propulsés à l'énergie rhêdonienne, de bombes à base de redstone ou de ces étranges balistes qui pouvaient - grâce aux barillets qui leur étaient associées - tirer presque sans interruption des obus de dix livres, elles réussirent à faire flèchir l'avancée ennemie, voire à faire reculer les troupes à certains endroits, sans pour autant exposer plus que nécessaire les régiments humains, car comble du raffinement, le Maître-Ingénieur de Valmont avait mis au point un système grâce auquel les champs de force se dissipaient brièvement juste avant que les machines de guerre ne lancent leurs projectiles, puis réapparaissaient avant que les attaquants ne puissent lancer de contre-attaque ou riposter. Ainsi, à l'aide de ces nouveaux engins, les défenseurs eurent non seulement le temps de se reposer et de reprendre du poil de la bête, mais reprirent tellement de courage qu'ils finirent par courir sus à leurs adversaires, les mettant en déroute après quelques heures d'une boucherie sanglante, mais dont l'issue ne faisait pour autant aucun doute aux yeux de tous les stratèges, y compris ceux du camp adverse, qui ne comprirent jamais comment faire pour désactiver l'inébranlable champ de force qui entourait le bastion nevain, les ingénieurs gobelins étant incapables de seulement entrevoir les fondements théoriques de ces armes. Le lendemain, la cavalerie humaine pourchassa les fuyards, ne faisant elle aussi aucun prisonnier, tant était grande la haine des cavaliers à l'égard de ceux qui avaient voulu détruire la république confédérale. Hélas, trop nombreux furent les démons qui regagnèrent leurs pénates, emportant dans leurs cœurs une rancune tenace à l'égard de la République, promettant de revenir accomplir leur noir dessein quand ses murs d'énergie seraient abaissés. Cloîtrés dans des territoires trop petits, et lassés de se déchirer entre eux, ils n'avaient d'autre choix que de revenir plus tard s'ils voulaient que leurs peuples survivent. Ce n'était pas idéologique, c'était juste nécessaire, et si les pertes seraient comblées par leur folle croissance démographique, il faudrait bien tôt ou tard repartir à l'assaut. Et ça, les humains ne l'avaient pas compris, trop soulagés par leur victoire inespérée pour envisager de mettre un terme définitif à la menace qui pesait sur les générations futures en exterminant les survivants, désormais trop faibles pour résister à une attaque des humains coalisés. Au lieu de quoi, ils cessèrent leurs poursuites à la frontières des territoires magiques et repartirent chez eux fêter leur exploit. Quand il fut sûr de la victoire, Otton von Biberkopf ne put s'empêcher en premier lieu de soupirer de soulagement, car il ne restait assez d'énergie que pour alimenter son dispositif défensif que durant une heure supplémentaire, guère plus. Le désactiver avant l'annonce de la victoire aurait revenu à avouer la faillibilité de la science rhêdonienne, ce qu'il ne se serait jamais pardonné, tant il était évident que les hommes étaient prêts à pardonner aux mages leur manque d'énergie magique et leur incapacité à les assister correctement, mais pas à des ingénieurs qui devaient encore faire leurs preuves. Ainsi, pour montrer la


supériorité de la technologie sur la magie, il les laissa encore tourner une demi-heure, puis, une fois l'énergie coupée, laissa enfin éclater sa joie, allant même - marque d'intimité rare et recherchée - jusqu'à étreindre ses plus proches assistants. Les défenseurs ne furent pas en reste, et leur reconnaissance fut plus que proportionnelle à leur joie, tant ils avaient cru perdre la guerre à Nevah, lorsque les hordes magiques avaient de nouveau repris l'avantage. Otton von Biberkopf et ses assistants - qu'ils soient ingénieurs en titre, techniciens ou encore simple étudiants - furent célébrés comme des héros, plus encore que les généraux ou les mages, qui sortirent mortifiés de l'affront que venait de leur faire subir l'ingénieur rhêdonien. On offrit des banquets et des médailles par dizaines aux premiers, tandis que les seconds étaient relégués en queue de cortège et ne recevaient que des miettes d'honneurs. Certes ils n'avaient pas rempli leur mission originelle, mais ils avaient au moins tenu la dragée haute aux sorciers ennemis et avaient eux aussi subi de lourdes pertes au cours de ce conflit. Aussi, vu l'indifférence quasigénéralisée qu'on leur manifesta à l'issue de cette bataille, les quatre archimages d'Eleriel inscrivirent le nom des von Biberkopf au sommet de la liste des ennemis de la thaumaturgie elerielle. Aucun gouverneur ne connaîtrait de repos tant qu'il n'aura pas été tué, son nom honni, ses exploits oubliés, son souvenir détruit. Les mages savaient construire et aider, mais quand il le fallait, ils savaient aussi détruire. A dire vrai, ils excellaient même dans ce domaine.


Troisième Partie : L'Âge des Ténèbres Avant-Propos Cette troisième et dernière partie est écrite dans un style plus sombre, mais aussi plus personnel, car les auteurs des deux textes ici retranscrits ont vécu personnellement les événements ainsi retracés. En effet, nous y abordons les circonstances de ce qu'on appelle désormais "Le Cataclysme", c'est à dire la grande catastrophe qui a ravagé Stendel et plongé le pays dans une situation chaotique dont il a mis plusieurs années à se sortir au prix de l'instauration d'un régime autoritaire dominé par les mages d'Eleriel qui, de simples fonctionnaires, sont passés au rang de donneurs d'ordres. Ce changement a eu pour conséquence d’entraîner un déclin logique et inexorable des assemblées stendeliennes d'études rhêdoniennes, puisqu'en rivalités avec les thaumaturges, les ingénieurs ne pouvaient espérer survivre à leur arrivée au pouvoir, d'autant qu'à en croire les deux textes ci-dessous, les deux factions ennemies ne seraient pas étrangères au déclenchement du cataclysme. Le premier texte est attribué, sans certitude, à Izgor, la personne qui connaissait probablement le mieux le professeur Otton von Biberkopf, et qui était aussi l'auteur des quatre textes de la seconde partie, tandis que le second est indubitablement de la main de Nathaniel Lamis von Biberkopf, fils de Maximilian, qui l'aurait écrit après son retour à Stendel, alors qu'il tentait de mettre fin aux poursuites lancées à son encontre par les autorités impériales. Quoiqu'il en soit, ils apportent tous deux un contrepoint non dénué d'intérêt à la version officielle et, s'inscrivant dans la lignée des textes rhêdoniens, nous donnent aussi la possibilité d'évaluer concrètement le dénuement technologique qui accabla Stendel à partir du cataclysme.


Chapitre 1 : Le Dernier Combat Dans les années qui suivirent la démonstration de la supériorité de la science rhêdonienne sur la thaumaturgie d'Eleriel, on ne chôma guère à Valmont. Si le Parlement avait maintenu la confiance qu'il portait à l'Académie des Mages d'Eleriel et aux gouverneurs qu'elle formait, il souhaitait néanmoins s'entourer de tous les talents nécessaires à la prospérité et à la sécurité de la République. Ainsi, il avait demandé à Otton von Biberkopf de réfléchir à un moyen de protéger la république d'une vengeance des peuples magiques, ce à quoi il avait consacré tout son énergie des mois durant avant de trouver la solution. Les laboratoires du Haut-Château avaient perfectionné les moyens de produire de l'énergie à partir de la redstone, et il était désormais possible d'en produire de petites quantités dans des installations guère plus grosses qu'une maison, à condition qu'elles s'enfoncent aussi bas qu'il soit techniquement possible d'aller, la quantité produite étant justement proportionnelle à cette profondeur. Par ailleurs, ces tours étaient capables d'accueillir à leur sommet un générateur de champ de force couplé à quelques unes de ces machines de guerre qui avaient dévastés les rangs ennemis lors du siège de Nevah. Judicieusement disposées, ces tours formeraient un mur d'énergie qui entourerait le territoire des races magiques et les empêcherait d'y pénétrer, mettant définitivement à l'abri de leur invasion la République Confédérale de Stendel. Des essais furent effectués et les résultats ayant été jugés concluants, il fut passé commande d'une vingtaine de ces tours, soit pour délimiter les frontières entre les hommes et les races magiques, soit pour en équiper quelques forteresses, la priorité étant évidemment pour la première alternative. Ce fut à cette époque que, fort de ses nombreuses découvertes et prouesses, mais aussi suite au regrettable décès du Prime-Ingénieur des Assemblées d’Études Rhêdoniennes, Otton von Biberkopf fut élu nouveau Prime Ingénieur à l'issue du conclave le plus court qu'eut connu l'institution scientifique, puisque personne n'osa se présenter face à un homme capable d'anéantir une armée quasiment d'un claquement de doigts. A cinquantecinq ans, il était arrivé au sommet de sa carrière, maître de toutes les assemblées locales, commandant à une armée fortes de milliers d'ingénieurs et de techniciens, ainsi que de milliers d'élèves désireux d'apprendre les secrets de la rhêdonstone et qui tous rêvaient d'être un jour comparé à celui qui était devenu leur idole. Quand il revint à Stendel, les mages passèrent à l'attaque. L'heure de la vengeance était arrivée, plus jamais un scientifique ne les humilierait de la sorte, ils en avaient fait le serment. Au cours des mois précédents, ils avaient entrepris une vaste entreprise de décrédibilisation de la science rhêdonienne. Car, après Nevah, on s'était arrachés plus que jamais les services des ingénieurs rhêdoniens, surtout ceux qui avaient travaillé ou été formés à Valmont. Par le chantage ou la corruption, les mages réussirent à convaincre quelques anciens élèves des assemblées, généralement des cancres renvoyés pour indiscipline ou mauvais résultats, de se faire passer pour des ingénieurs valmontois. Ils furent embauchés sans aucun problème, car en tant que membres de l'administration républicaine, les gouverneurs étaient capables de leur fournir n'importe quel diplôme, voire de carrément les falsifier. Si l'incompétence de ces renégats conduisit la plupart à ne rien réaliser de concret, et à rapidement se faire renvoyer, tout en écornant l'image de marque des assemblées rhêdoniennes, certains commirent des dommages plus sérieux. En effet, plus doués ou chanceux que d'autres, ils se livrèrent à des manipulations si mauvaises, que certains provoquèrent des catastrophes qui nécessitèrent l'intervention des gouverneurs pour y


remédier : réseau d'irrigation détruit, récoltes anéanties, épidémie non enrayées, dysfonctionnement répétés de machines, etc. Le stratagème marcha tant et si bien que certaines provinces demandèrent au parlement de dépêcher des commissions d'enquêtes sur ces désastres. Aucune ne repéra l'intervention des gouverneurs, d'autant qu'un des leurs appartenait toujours à l'une des commissions, mais toutes conclurent que des ingénieurs rhêdoniens étaient responsables. Otton von Biberkopf revint à Stendel au moment où éclatait un scandale autour d'une épidémie de choléra que non seulement les ingénieurs n'avaient pas su enrayer, mais avaient au contraire propagé suite à leurs manipulation "pseudo-scientifiques", et qui se serait soldée par la destruction de la cité si les gouverneurs n'étaient pas intervenus à temps. Il eut même à subir l'humiliation d'être convoqué à une audience extraordinaire du conseil restreint, au cours de laquelle la responsabilité des rhêdoniens dans ces catastrophes fut l'ordre du jour principal. Atterrés, incapable de se défendre, il ne réussit guère qu'à sauver le contrat sur les tours défensives dont l'efficacité semblait jusque là indubitable, mais perdit en contrepartie toute la crédibilité qu'il avait. Les hommes ont ceci de particulier qu'ils ne remarquent que deux genres de choses : les très grandes réussites ou les échecs, aussi petits et insignifiants soient-ils. Ce mécanisme marcha ici pleinement, car si les échecs des renégats rhêdoniens firent l'actualité des mois durant, personne n'évoqua les prouesses des véritables ingénieurs qui, dispersés aux quatre coins de la république, amélioraient concrètement les conditions de vie de la population locale. Évidemment, pour le remarquer, encore eut-il fallu que l'on ait conscience des conséquences négatives qu'aurait eu l'absence des ingénieurs, ce dont personne ne fut capable à l'époque. Ainsi, miné par le désespoir et l'incompréhension, Otton von Biberkopf se réfugia dans son domaine valmontois, d'où il ne sortait guère que pour superviser l'érection de ses tours de défense, voyageant toujours à l'abri des regards indiscrets dans des véhicules fermés et sans contact avec la population locale. Dans ces moments là, il ne pouvait guère compter que sur le soutien de son fils Maximilian - devenu un brillant ingénieur, bien qu'il soit évident qu'il n'égalerait jamais son père - et d'Izgor, son assistant personnel, qui le suivait depuis plus de vingt ans sans jamais se lasser de son caractère insupportable et de ses colères monstrueuses. La crédibilité des ingénieurs rhêdoniens stendelien anéantie, le moral de leur PrimeIngénieur si bas que la dépression le guettait, des critiques incessantes à leur égard venant de toutes part, on aurait pu alors croire que les mages seraient satisfaits du résultat obtenu et arrêteraient là leur vindicte, mais ce serait mal les connaître. Ils en voulaient plus, et pour ce faire, il n'y avait qu'un seul moyen : la guerre. Alors ils déclenchèrent la guerre aux ingénieurs. Nathaniel-Lamis fut brusquement tiré du sommeil par une secousse vigoureuse dispensée par son père, Maximilian von Biberkopf. " Fils, réveille-toi tout de suite !" L'enfant, peu habitué à ces manières brutales, ouvrit péniblement les yeux et se mit sur son séant, sans comprendre ce qui lui arrivait. Sans attendre, son père le releva, le devêtit de sa robe de chambre et, le prenant dans ses bras, l'embrassa tendrement avant de lui chuchoter au creux de l'oreille. "Nathaniel-Lamis, mon fils adoré, je dois partir. Je ne reviendrais vraisemblablement pas, mais si tu ne devais retenir une seule chose, c'est que je t'aime plus que tout au monde et que ce que je vais faire, je le fais pour toi. Oublie la douleur, oublie la haine que tu ressentiras à mon égard, ne retiens que mon amour." Libérant son fils de son étreinte, il le confia à Izgor, le vieil assistant de son grand père, qui le prit doucement mais fermement par les bras, en lui intimant de ne pas bouger. L'enfant se demandait encore ce qui passait, l'esprit encore quelque peu prisonnier des vapes du


sommeil, quand la première seringue transperça la saignée de son bras gauche et déversa son contenu dans ses veines. Il n'eut pas le temps de crier ou de se secouer qu'une seconde s'en prenait à son bras droit, suivies de plusieurs autres seringues, toutes plantées à des endroits différents de son corps. Nathaniel-Lamis avait envie de hurler et de pleurer, tant les piqûres le démangeaient, tandis que les flammes de leur rougeoyant contenu se déversait dans ses artères et ses veines, ses organes et sa peau, le consumant de l'intérieur sans qu'il puisse rien faire pour éteindre ce brasier ardent. Brisé par la douleur et le chagrin, il s'évanouit. Ce que constatant, Izgor le rhabilla, tandis que Maximilian contemplait d'un air songeur son fils, se demandant s'il avait bien fait. Il était conscient qu'il n'avait pas le choix, car son unique rejeton était l'ultime descendant d'une longue lignée de manipulateurs, commencée avec leur ancêtre Heinrich suite aux expériences rhêdoniennes auxquelles sa mère enceinte avait accepté de participer, acquises elle-même aux principes progressistes des rhêdoniens. S'il mourait maintenant, tout les sacrifices auxquels ses ancêtres avaient consentis seraient vains. Il était né pour libérer le monde de la sombre emprise de la magie, et il était capital qu'il vive assez vieux pour atteindre le plein potentiel des pouvoirs que la redstone lui conférerait. Finalement, reprenant conscience de l'urgence de la situation, il embrassa une dernière fois son fils, lui répétant encore son amour, nonobstant l'inconscience qui l'empêchait de l'entendre, et laissa Izgor l'emporter avec lui loin de Valmont, loin de la république Stendelienne, où il pourrait peut-être grandir hors d'atteinte des mages d'Eleriel. Quand le chariot abritant le vieil ingénieur, son fils et son épouse eut disparu, il se mordit les lèvres pour ne pas éclater en sanglots et retourna dans le bureau de son père, Otton von Biberkopf, qui finissait de régler les délicats mais puissants mécanismes de défense du Haut-Château. Aucun d'eux n'ignorait qu'ils ne résisteraient pas à l'attaque que les mages allaient lancer d'un instant à l'autre, mais leur but n'était pas de survivre. Ils n'eurent pas besoin de se parler, ils étaient prêts. Cela faisait des nuits qu'ils n'avaient pas pris de sommeil, après que l'un des techniciens de garde avait surpris un surcroît anormal d'activité thaumaturgique réparti un peu partout dans Stendel. Jamais assez concentré géographiquement et long temporellement pour que ce soit repéré automatiquement par les capteurs, mais suffisant pour que leur répétition attire l'attention d'un individu qui savait ce qu'il cherchait. Les analyses ultérieures avaient révélé que ce phénomène durait depuis plusieurs mois déjà, et les schémas qui en avaient été déduits étaient plus que clairs : l'Académie était prête, pas eux. Aussi avaient ils pris les dispositions adéquates. Les civils et les plus jeunes parmi les novices avaient été renvoyés chez eux, voire évacués de Stendel. Les plus anciens, à conditions qu'ils y consentent, intégrés plus rapidement que prévus parmi les rhêdoniens et affectés là où l'on avait besoin d'eux, autant dire partout. Le Haut-Château était coupé du monde, les rares tours de défenses achevées étaient actives, les assemblées stendeliennes en alerte et prêtes à répondre à toute agression. Le mieux avait été fait dans des circonstances aussi pressantes, et il faudrait s'en contenter, car nul ne viendrait les aider. Les diodes s'allumèrent les unes après les autres, les aiguilles des jauges passèrent dans les zones de tolérance limite, quelques vannes sifflèrent sous la pression qui les envahissait. L'air était empreint de cette odeur douceâtre qui caractérisait l'emploi de la magie, les premières bombes étaient lâchées. Dans le conflit qui les opposait aux rhêdoniens, les mages d'Eleriel avait toujours su faire preuve d'un discernement et d'une prudence rare. Jamais ils ne s'étaient exposés ni n'avait commis d'imprudence permettant de démontrer leur implication dans les catastrophes récentes. Aussi, bien qu'ils s'y soient quand même préparés, les ingénieurs n'attendaient pas d'attaque physique comme une invasion militaire ou un siège. Et ils avaient raison, car l'opinion publique et le Parlement n'étaient pas assez mécontents pour


tolérer l'usage de tels expédients. Seule la magie était à l’œuvre, et ce d'autant que pour le profane, il était difficile de la repérer, ce qui la rendait encore plus pratique que n'importe quel autre instrument de maintien de l'ordre. Les premiers sorts furent purement psychologiques : amitié envers les mages, aversion envers la science, respect jusqu'à l'absurde de la constitution républicaine, peur incontrôlable, perte de confiance en soi, remise en cause de la santé mentale des supérieurs, etc. Autant de traits mentaux qui, en temps normal, criblent impitoyablement les rangs ennemis en multipliant les défections, trahisons et erreurs de jugement. Mais de par l'éducation qu'ils recevaient, souvent comparée à un dogme religieux à cause de principes assez mystiques, les rhêdoniens étaient moins sensibles que la plupart des gens à ce genre de failles mentales, aussi ne connurent ils que peu de victimes suite à ce premier assaut, qui n'était en réalité qu'un test. Le second fut beaucoup plus violent, jouant sur les perceptions, les sens, l'illusion et la confusion. Ainsi, tel technicien voyait les compteurs dont il était responsable s'affoler, et il devait, pour résoudre le problème, prendre des décisions qui affaiblissaient les défenses. Tel autre entendait son supérieur lui donner un ordre dans son dos, et l'appliquait sans réfléchir, sans même se rendre compte que l'ordre était apparu dans son esprit au lieu d'être acheminé par ses voies auditives, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les niveaux d'énergie commencent à baisser dangereusement, ou la pression de menacer de faire sauter les chaudières. Dès lors, seuls les ingénieurs les plus résistants pouvaient faire quelque chose, mais perdaient leur temps à raisonner ceux qui perdaient l'esprit, puis à réparer leurs erreurs. En quelques minutes, le nombre de défaillances atteignit un niveau critique, et de nombreux laboratoires et centre de contrôle durent être évacués d'urgence, avant qu'ils n'explosent en emportant avec eux leur personnel. Mais ce n'était toujours pas suffisant, il restait encore des noyaux de résistance, des zones d'importance critique où, dans sa grande sagesse, le prime-ingénieur avait affecté la crème de la crème, des ingénieurs émérites capables de résister aux pires subversions magiques et de continuer à accomplir leur tâche comme si de rien n'était. Pour y mettre un terme, les gouverneurs lancèrent une troisième vague de sorts, beaucoup plus dangereux que les précédents. Ils invoquèrent des tempêtes, des vagues gigantesques, des séismes et d'innombrables calamités naturelles, puis leur ordonnèrent de s'abattre sur les forteresses de leurs ennemis. D'abord, les champs de force tinrent le coup, et les fléaux dévièrent de leur cible originelle et affligèrent des victimes collatérales, des vallées paisibles, des villages ruraux, des navires isolés, des plaines fertiles, les remodelant jusqu'à les défigurer pour des générations et des générations, préfigurant ainsi le cataclysme à venir. Mais les coups de boutoir répétés finirent par en venir à bout et, quand ils cédèrent, les havres de paix qu'ils protégaient furent aussitôt submergés, éventrés, cautérisés et annihilés. De fières et altières tours s'effondrèrent, des citadelles inexpugnables se désagrégèrent, des laboratoires clandestins furent révélés et leurs membres assassinés jusqu'au dernier. Lorsque la ligne étincelante apparut à l'horizon, et que les premiers rayons du soleil surgirent de la nuit, tous les édifices appartenant à l'assemblée stendelienne des études rhêdoniennes avaient été neutralisés. Les Gouverneurs ne détectaient plus aucun signe de vie, plus aucune activité rhêdonienne, sinon quelques traces résiduelles dues à la rhêdoactivité des lieux les plus exposés. Leur victoire paraissait totale, nul ne surgissait des ruines encore fumantes pour la leur contester, aussi décidèrent ils unanimement de passer à la dernière phase de leur plan : l'asservissement de Stendel et de sa population. Jusque là, l'assaut avait été orchestré par les Gouverneurs, des mages aux talents moyens, mais suffisants pour réduire au silence un adversaire. Il fallait du talent, mais pas trop. Le sort qui se préparait était tout autre, il nécessitait avant tout de nombreux mages, pas tant par leurs capacités thaumaturgiques que par le nombre d'individus, ce qui avait


poussé les archimages à se réserver pour ce second volet de leur offensive. Accompagnés des professeurs de l'Académie, qui eux-mêmes orchestraient les activités de centaines d'apprentis, ils mirent en branle l'immense incantation qui précédait le lancement de leur invocation ultime. Ils s'étaient répartis aux quatre coin de Stendel, le nombre et la position des groupes étant déterminés par des impératifs que seuls les quatre archimages pouvaient comprendre, eux qui seuls restaient à Stendel, d'où ils déclencheraient l'enchantement et superviseraient son déroulement. Chaque groupe commença en même temps, mettant en commun la puissance magique de tous ses membres, se servant des prismes géants dissimulés dans les grandes villes pour la catalyser et l'amplifier, puis la transmirent enfin à leurs archimages qui, une fois qu'ils s'estimèrent prêts, se servirent de cette incommensurable quantité d'énergie thaumaturgique brute pour lancer un sort d'asservissement à l'échelle de Stendel tout entier. C'était un sortilège complexe, surtout avec ces dimensions, qui reforgeait la personnalité de la cible pour changer ses loyautés, lui faire oublier certains souvenirs précis en en valorisant d'autres et, au final, le plaçait sous la coupe de l'invocateur. Pourtant, au dernier moment, un imprévu survint et faillit remettre en cause le bon déroulement du processus. Contre toute attente, le Haut-Château n'avait pas été totalement abattu et, se dissimulant au moyen d'une cage de Faraday antimagique, avait réussi à faire croire à sa destruction. Pire encore, c'est quand il fut trop tard pour faire machine arrière que les quatre archimages comprirent les véritables desseins des ingénieurs. S'ils avaient subi, stoïques et impavides, la succession d'agressions magiques, ce n'était pas par pacifisme forcené ou impuissance, mais par une détermination absolue, guidée par une idée géniale du prime ingénieur, qui avait découvert l'existence des prismes amplificateurs des mages et avait réussi à en détourner l'usage. Au prix d'un bricolage tout à fait hasardeux et précaire, qui lui permettait d'y associer le meilleur de la technologie rhêdonienne, il était parvenu à s'en servir pour accumuler la puissance magique qui avait déferlé sur sa citadelle valmontoise. Or, à lui seul, le Haut-Château avait reçu autant de puissance que tous les autres sites rhêdoniens rassemblés, ce qui lui avait permis d'accumuler des quantités astronomiques d'énergie. Quand il avait senti l'attaque décliner, Otton von Biberkopf avait déclenché une procédure d'auto-destruction de son palais, de sorte qu'il était apparu détruit aux yeux des mages, alors qu'en réalité ces ruines dissimulaient un bunker secret surpuissant. Il relâcha la puissance engrangée au moment où l'invocation des mages s'abattait sur l'innocente population Stendelienne. Grâce aux manipulations eugéniques que lui et bon nombre d'autres ingénieurs avaient subi, il était devenu un technomage, de sorte qu'il avait pu façonner cette énergie pour en faire un sort de libération qui, après avoir rencontré et s'être superposé au précédent enchantement, aboutit à un résultat que personne n'aurait pu prévoir : une stase. Pendant un instant que nul ne put mesurer avec précision, car il eut pu durer aussi bien une seconde que mille années, le temps se figea et les deux amas d'énergie thaumaturgique s'affrontèrent dans une lutte semblable à celle du bien et du mal. Quand l'un prenait l'avantage à un endroit, l'autre prenait pied ailleurs, de sorte qu'aucun des deux n'obtenait de supériorité nette. Pourtant, l'équilibre commença à se rompre peu à peu en faveur de la magie. En effet, la technologie s'appuyait avant tout sur les réserves accumulées lors de l'attaque - et elles commençaient à se tarir - et sur les machines exploitant la puissance naturelle de la redstone. Or, celles-ci avaient été endommagées ou surmenées durant l'attaque, et certaines pièces commencèrent bientôt à se fissurer, puis cédèrent. Dès lors, il était trop tard, les dernières digues de l'énergie rhêdoniennes se rompirent sous l'assaut surpuissant du sortilège d'asservissement, et un flot intarissable de cruauté, de douleur et de destruction s'abattit sur le monde. Les champs furent labourés jusqu'à la roche, les


forêts se flétrirent, les fleuves s'asséchèrent, les villes se ratatinèrent et les hommes, effrayés et pris au piège d'une douleur interminable, tombèrent à genoux tandis que la souffrance envahissait le moindre recoin de leur être. C'était la fin du monde, tout s'effondrait, tous étaient jugés et nul n'y échappait hormis les mages qui, debout au centre de leurs cercles d'invocations, riaient à gorge déployée de la manifestation de leur puissance. Quand enfin, le monde revint à la vie et la magie cessa de déferler, les hommes se relevèrent, le regard vide, les jambes flageolantes et l'esprit remodelé. Ils se tournèrent vers les mages, s'agenouillèrent et les révérèrent, car eux seuls pouvaient désormais les aider à reconstruire leur monde en ruines. Dans leur dernier refuge du Haut-Château, les derniers ingénieurs n'avaient pas attendu de connaître cette triste fin. Quand l'un d'entre eux s'était relevé, l'esprit acquis aux archimages et la main crispée autour d'une lame dénudée, Otton von Biberkopf avait sorti un pistolet et l'avait abattu. Ce pistolet était une sorte de modèle réduit de la baliste de siège à chargeur rotatif expédiant plusieurs projectiles en quelques secondes, sans perte de puissance ou de précision. Puis, en plaçant le canon sous son menton, conclut son existence par ces dignes mais tristes paroles. "Messieurs, il est l'heure d'en finir". Tous ses assistants, y compris son fils Maximilian, l'imitèrent en sortant leur propre pistolet et pressèrent la détente dans un bel ensemble. Nul ne connut la suprême humiliation de l'asservissement thaumaturgique.


Chapitre 2 : La fin d'un exil I] L'exil des justes

Il y a de cela une trentaine d'année, à l'issue des événements pudiquement baptisés « le cataclysme » mes ancêtres ont été exilés, mon héritage spolié, mon nom honni. Et pourtant, je suis revenu. Vous, mages d'Eleriel, direz que mon aïeul a provoqué la catastrophe magique. D'autres diront encore qu'elle était inévitable et qu'en la faisant éclater précocement, ses effets ont été atténués, cherchant par là même à justifier son geste tout en le conservant comme bouc émissaire. Mais je connais la vérité, le cataclysme n'est dû qu'à l'ambition de quatre personnes : les empereurs mages et personne d'autre. Pourtant, je tairai cette vérité, car nul n'y gagnerai à ce qu'elle soit divulguée sinon les sectateurs de l'anarchie et du chaos. Les sciences rhêdoniennes ont été vaincues en Valmont, ses assemblées réduites en poussières, ses élèves et mentors balayés, et elles ne sauront jamais succéder à l'ordre thaumaturgique qui s'est mis en place. Mon grand père et mon père, Otton et Maximilian von Biberkopf, ont été tués en tentant de contrecarrer vos sinistre desseins, et personne ne le saura jamais. Stendel a survécu à votre accession au pouvoir et à la désagrégation des technologies rhêdoniennes. La reconstruction a été longue mais, à ce qu'on m'en a dit, a été faite avec un enthousiasme et une célérité auxquels la sorcellerie n'est pas étrangère. Et moi, je suis parti vers l'Orient, j'ai traversé des montagnes et des déserts, évité les patrouilles, tremblé de chaud et crevé de froid (ou l'inverse) tandis que j'étais emporté loin des adversaires de ma famille. Je partais en exil pour le seul crime de mon existence, car de par mon hérédité, je représentais un danger mortel pour les usurpateurs. II] grandir sans son père

J'ai grandi dans une roulotte, et mon âge se comptait quasiment en lieues parcourues. La gestation d'un bébé durait 300 lieues, un enfant allait à l'école à partir de 2000 lieues parcourues et atteignait l'âge adulte à 5000 lieues parcourues. Tout ceci est approximatif car, non seulement la valeur des unités de mesure de la distance variaient selon les régions traversées, mais en plus la durée du voyage variait en fonction des saisons, du terrain et du travail à pourvoir sur place. Car, vous l'aurez deviné, ce chariot était itinérant et appartenait à un convoi plus vaste d'un peuple qui se nomme lui même « crinoziste » en l'honneur d'un lointain fondateur – Crino – qui après avoir fondé une secte religieuse, aurait entraîné ses fidèles dans une errance infinie en direction d'un Eden lointain et caché. C'est donc bercé par le grincement des roues, le claquement des rênes et le hennissement des animaux de trait que j'ai grandi, contemplant dans les trous de la toile cirée les paysages colorés et sans cesse renouvelés qui défilaient sous mes yeux ébahis. J'y ai beaucoup appris, même si je ne comprenais pas toujours ce que je voyais. Élevé en pleine nature, à la dure, et loin du confort des villes ou même des villages les plus rustiques, j'ai pu développer une sorte de force intérieure qui m'a longtemps poussé en avant, et qui, à l'instar du « conatus » cher à mes coreligionnaires, prenait la forme d'une


flamme qui animait mon corps de son ardeur sans jamais le consumer. Ainsi, toutes les expériences du long voyage de mon enfance se sont accumulées, formant une pile de bûches sur laquelle brûlait la flamme de mon esprit, qui était cependant menacé par le fardeau étouffant du chagrin. Car sur ma roulotte pesait l'ombre de la douleur et de la perte. J'étais élevé par ma mère et un homme qui ne fut jamais mon père, même si je le crus dans mes jeunes années. Il s'agissait en fait d'un serviteur, Izgor, dont la famille servait la mienne depuis des générations, bien qu'il me fallut du temps pour comprendre, car ça faisait belle lurette qu'il ne touchait plus aucun émolument vu l'état de misère auquel notre exil avait réduit ma mère. Il restait par loyauté, pour respecter la promesse qu'il avait faite à mon aïeul et à mon père alors qu'ils s'apprêtaient à affronter leur terrible destin, et aussi parce que lui aussi appartenait au cercle des rhêdoniens, ce qui signifiait que sa tête était mise à prix, cher en plus. Sa seule chance de survivre était de fuir sans se retourner, en espérant que jamais les démons lancés à ses trousses ne retrouveraient sa trace. Il ne pouvait même pas espérer se réfugier dans une assemblée étrangère, car aucune n'oserait cacher une personne recherchée pour trahison, tout ingénieur qu'il soit. Peut-être l'oublierait-on... Ce en quoi il échoua hélas quand, alors que j'approchais de l'âge adulte, notre convoi fut surpris par des bandits de grand chemin. Habituellement, ceux-ci nous laissaient en paix, car outre qu'ils ne possédaient aucune richesse sinon leurs véhicules et les montures, et qu'ils avaient toujours des récits et des nouvelles de l'étranger à rapporter, les chinozistes étaient considérés comme intouchable par tous. Leur statut social était très bas, de sorte qu'on les laissait vivre leur vie à part, et qu'ils accueillaient qui souhaitait les accompagner sans chercher à faire de prosélytisme, et ignoraient les frontières et les interdictions. Pourtant, ce soir-là, quelques brigands décidèrent d'ignorer les règles tacites qui encadraient les relations avec ce peuple nomade depuis des générations. Appâtés par la promesse d'un Gouverneur, ils assaillirent notre campement à la faveur de la nuit. Mon chariot était visé, ils convergeaient tous vers lui, mais encore une fois ils échouèrent. Car, dans sa grande prévoyance, mon tuteur avait usé de ses connaissances des sciences rhêdoniennes pour entourer notre véhicule d'un lacis de défenses qui, lorsqu'elles s'activèrent, mirent aussitôt hors d'état de nuire les assaillants, quelques survivants réussissant à s'échapper pour prévenir qui de droit de leur échec. Leur but était clair, ils voulaient éliminer les dernier rescapés de la grande assemblée des études rhêdoniens de Stendel, et ainsi compléter l’œuvre d'oubli entreprise des années plus tôt, lorsque les mages avaient lancé un sort d'amnésie sur tout Stendel, afin que le souvenir des assemblées rhêdoniennes, de leurs accomplissements et de leur lutte contre les mages d'Eleriel s'évanouisse. Une mesure complétée par un impitoyable autodafé des œuvres rhêdoniennes et une traque des derniers survivants. D'ailleurs, en plaçant des troupes aux frontières et en contrôlant strictement les allées et venues de tous, les mages avaient même réussi à écarter tous ceux qui auraient pu rappeler ce qui s'était passé, voire avait éliminé les trublions qui voulaient absolument apporter des connaissances relatives aux sciences rhêdoniennes. Hélas, en activant les défenses du chariot, Izgor avait reçu un carreau d'arbalète dans la cuisse. Malgré tous mes efforts et ceux de ma mère - Izgor refusant de faire appel aux énormes connaissances médicinales qu'il possédait, car il estimait avoir fait son temps - la plaie s'infecta et il mourut quelques jours plus tard, après avoir longtemps déliré sur son


passé à Stendel. Si nous avions eu une pépite de redstone, nous aurions peut être pu le sauver, mais Izgor avait toujours refusé de partager ses connaissances, les jugeant trop dangereuses pour ma sécurité. C'est paradoxalement son obstination à me celer mon héritage qui allait sceller l'échec de ses efforts. III] Les promesses du passé

Peu de temps après son enterrement, je fouillai les quelques effets qu'il avait laissés derrière lui. Jusque là, le respect qu'il m'inspirait m'avait empêché de le faire, même si ma soif de connaissance m'avait fait souffrir mille maux. J'y découvris un carnet, dans lequel il relatait sa vie au service de mon grand père et de mon père, Otton et Maximilian von Biberkopf. Il avait été le fidèle assistant de mon aïeul, partageant avec lui nombre d'aventures toutes plus insensées les unes que les autres et grâce auxquelles la renommée des von Biberkopf s'était accrue au point que mon grand père s'était retrouvé à la tête de la prime assemblée des études rhêdoniennes. Pour mon père, il avait d'abord été un mentor, jouant le rôle d'intermédiaire auprès d'un père inaccessible, car plongé dans ses expériences. Il me fallut attendre les dernières pages pour y trouver quelque chose de vraiment intéressant. Izgor y racontait que l'un des fondateurs de la science rhêdonienne avait lancé un vaste programme d'eugénisme rhêdonien, en faisant ingérer de la poudre de redstone à des femmes enceintes soigneusement sélectionnées, afin que leurs enfants portent en eux des traces de redstone. Il avait poussé l'expérience jusqu'à faire se marier entre eux les enfants ainsi modifiés, espérant que le résultat de ces expériences serait une génération de manipulateur rhêdonien de premier ordre. Mon arrière-arrière grand-mère avait été l'une de ces femmes, et le programme avait continué depuis lors, voire amélioré avec l'aide des enfants nés de ces expériences, qui s'ils ne mourraient pas des suites de ce qu'on leur faisait subir, devenaient généralement de talentueux ingénieurs, à l'instar de tous mes ascendants Je sombrai alors dans un vertige introspectif. Je revécus avec angoisse divers moments de mon enfance, durant lesquels j'avais réalisé des choses à priori impossible. Un jour, j'avais dérobé un peu de la poudre de redstone qu'Izgor détenait encore, et j'en avais aspergé les débris d'un jouet que je venais de casser. Et il s'était réparé tout seul, sous mes yeux ébahis. Je n'en avais jamais pipé mot, pensant qu'on me prendrait pour un fou. Je compris aussi pourquoi, quand j'avais un bleu ou une dent cariée, un simple massage suffisait à dissiper la douleur, voire à détruire l'origine du mal. La Redstone vivait en moi, j'étais né pour être ingénieur, et mon destin lui était inextricablement lié. Quand j'interrogeai ma mère, elle ne put que corroborer mes hypothèses. Elle aussi avait quelques talents mineurs dans la manipulation de la matière, des talents qui s'était accrus lors des quelques années passées au manoir Biberkopf, où la pierre rougeoyante était omniprésente. Que j'en fusse aussi capable, voire que mes talents dépassent la simple illusion ne l'étonnait guère. Elle avait plus ou moins saisi les desseins de son beau-père et compris que, sous leurs dehors éthiquement discutables, ils étaient nécessaire à l'équilibre du monde. La science devait retrouver sa place, et contrebalancer la domination de la magie. Je retrouvai aussi divers outils d'ingénieur, notamment un jeu complet de clefs et de pinces, ainsi qu'un mystérieux instrument que j'avais souvent vu dans les mains de mon tuteur. C'était une sorte de long bâton dont une extrémité ressemblait à un sceptre avec


son joyau vaguement rougeâtre serti dans un écrin d'acier, et qui s'illuminait par intermittence, comme un feu en train de s'éteindre. L'autre bout s'ornait d'une lame tarabiscotée, qui ressemblait plus à une clé qu'à une arme. La première fois que je l'empoignai, la pierre s'éclaira brusquement d'une lueur si vive qu'elle brûla ma rétine. Il me fallut plusieurs minutes pour recouvrer la vue, et quand je portai à nouveau mon regard vers le joyau, celui-ci avait adopté un éclat plus doux, qui pulsait calmement au cœur de la gemme, jetant un vague halo rougeoyant aux alentours qui, à défaut d'éclairer vraiment, apaisait mon âme tourmentée. Les rois avaient leurs sceptres, les prêtres leurs crosses, les mages leurs bourdons. Les ingénieurs avaient leurs redtorches, avec lesquelles ils faisaient rayonner la science là où la magie répandait obscurité et ignorance. Je la brandis alors vers les cieux et, métaphoriquement parlant, tout me fut révélé. Je fis la promesse à mes ancêtres de revenir en Stendel, de restaurer leurs domaines et de reprendre l'héritage qui était le mien. Ma mère savait depuis longtemps ce que j'allais faire, et c'est sans un mot qu'elle me tendit un havresac dans lequel elle avait placé un peu de nourriture, quelques piécettes et une tenue de rechange. Je tombai dans ses bras, elle me murmura d'être prudent, ce que je lui promis, bien qu'elle susse que je n'en tiendrais pas compte, et je partis, laissant derrière moi les reliefs de mon enfance nomade et la toile d'ignorance qu'on avait soigneusement tissée autour de moi. Mon avenir était déjà écrit. IV] Pénétrer en Stendel

Passer la frontière de l'empire Stendelien ne fut pas facile. Les gardes ne laissaient passer que quelques personnes dûment accréditées, généralement des dignitaires étrangers ou des marchands bien connus. Les simples voyageurs, errants apatrides ou jeunes en mal d'exotisme n'étaient guère les bienvenus. De hautes et longues murailles ceignaient ses limites, et des gardes faisaient des rondes incessantes, décourageant les plus téméraires des voyageurs à tenter de passer. Il me fallait ruser, et c'est ce que je fis. Je creusai une ornière dans une des routes qui menait à un poste de douane et guettai ma proie. Au bout de quelques heures, un convoi de marchandises passa et l'un des véhicules se prit dans l'ornière, ce qui brisa son essieu. Je fis un léger détour et réapparus un peu plus loin sur la route, avant de me diriger nonchalamment vers le lieu de l'accident. Là, les conducteurs du convoi se lamentaient autour du chariot accidenté, se demandant comment ils allaient faire. Je les interpellai et me présentai comme compagnon en mécanique, ce qui n'était pas tout à fait faux puisque Izgor m'avait initié aux bases de la mécanique rhêdonienne, et que j'avais souvent participé à l'entretien de la roulotte familiale. Le soulagement se peignit aussitôt sur les visages de mes interlocuteurs, qui me supplièrent de les aider, ce que j'acceptai avec empressement. En quelques heures, j'avais taillé un nouvel essieu qui, bien que sommaire, leur permettrait de rejoindre Stendel et de trouver un véritable charron. Pour me remercier, ils me proposèrent de les accompagner jusqu'à leur destination, la lointaine et mystérieuse cité de New Stendel, capitale de l'empire éponyme. Je pus ainsi passer la frontière sans problème, ayant préalablement grimé ma redtorche en un bâton de marche, afin de ne pas éveiller la suspicion des douaniers. Arrivé à destination, je quittai mes nouveaux amis, pressé de découvrir mon nouveau pays. Mais je fus vite déconfit, car il était vaste, encore peuplé de menaçantes créatures et


j'étais trop pauvre et ignorant pour partir ainsi à l'aventure. Je me lançai à la recherche de mes compagnons de route, que je retrouvai dans une taverne, où ils dépensaient les bénéfices qu'ils avaient fait avec leurs marchandises. Nous trinquâmes ensemble, et avant la fin de la nuit, je faisais vraiment partie de leur équipage, au moins jusqu'à la prochaine halte, qui se révéla être la cité de Valmont, où nous devions livrer du fer et acheter de la soupe aux champignons, la grande spécialité de cette cité rurale. Si le voyage se passa sans encombres, je dus néanmoins exercer plusieurs fois mes talents de mécanicien, en profitant au passage pour soutirer des renseignements sur les lieux que je traversais et sur l'empire en général. En arrivant au Comté de Valmont, je fus surpris par le charme rustique qui se dégageait de la petite cité enclose dans ses murailles de pierre. Les hautes maisons empêchaient le soleil de pénétrer dans les étroites et sinueuses rues dans lesquelles je marchai, un ballot sur le dos. Les pierres recuites par les années et le soleil dessinaient un étrange lacis, qui n'était pas sans charme à moi qui jusque là n'avait contemplé que majestueux édifices sans aspérités ni défauts. La cité était une vieille dame vénérable, qui savait prendre soin d'elle et ne se laissait pas aller, offrant abri et prospérité à ses habitants. Je fus immédiatement séduit, et lorsque le prévôt me proposa un emploi de technicien dans la manufacture comtale, j'acceptai sans hésiter. Le boulot était dur, je devais entretenir les engrenages des forges, veiller à ce qu'elles ne cessent jamais de fonctionner, mais j'appris beaucoup de choses au contact des autres techniciens. C'est là que je découvris que le legs de mes ancêtres n'avait pas totalement été oublié, ou plutôt que ses aspects les plus utiles étaient tolérés. V] La douleur du savoir

Le chef des techniciens me convoqua un jour dans son bureau et testa mes connaissances à propos de la mécanique, se doutant depuis quelques temps que je n'étais pas, comme je l'avais d'abord prétendu, vraiment un mécanicien. Il fut surpris de découvrir que j'avais de graves lacunes dans les théories de base, ce que je compensais par une connaissance empirique, mais que j'en savais plus sur la redstone que lui même. J'étais réticent à lui révéler mon secret quand il sortit de son bureau un objet soigneusement emballé. C'était une redtorche, en bien plus mauvais état que la mienne, et dont l'éclat était quasiment éteint, mais qui reprit de la vigueur quand je la pris en main. Stupéfait, mon supérieur comprit aussitôt plus ou moins ce que j'étais. Dans sa jeunesse, il avait été apprenti à l'assemblée stendelienne des études rhêdoniennes quand le cataclysme avait eu lieu. Par chance, il se trouvait à ce moment là en déplacement, et n'avait pas subi le sort de ses condisciples, qui avaient tous été tués par les mages pour les empêcher de répandre leur savoir hérétique. Il avait alors changé de nom et avait abandonné les sciences rhêdoniennes pour se concentrer uniquement sur la mécanique, sa discipline favorite à l'assemblée. Il avait ensuite cherché quelqu'un qui, comme lui, n'avait pas oublié les heures glorieuses de l'assemblée Valmontoise, afin que le flambeau de Rhêdon ne s'éteigne pas. Nous passâmes de longues heures ensemble à partager nos connaissances et nos expériences. Nous nous dîmes ce que nous savions respectivement de chaque aspect des sciences rhêdoniennes et purent ainsi combler nos lacunes. Il me montra ses vieux manuels de cours, et je le laissai lire le carnet d'Izgor, nous étions heureux comme des enfants. A son contact, je devins vite l'un des meilleurs techniciens du Comté, au point que


nul ne fut surpris quand je devins son adjoint. Ensemble, nous triions les déchets des mines pour y trouver des pépites de redstone, avec lesquelles nous faisions des expériences et reconstituions les bribes de savoir que nous devinions dans les écrits de nos ancêtres. C'est ainsi que je fis une découverte bouleversante en fouillant dans les archives du Comté, où je travaillai après avoir suggéré au prévôt que s'y trouvaient sans doute les plans d'une machine dessinée par un ancien ingénieur, et que nous avions perdus depuis longtemps. Dans les plans cadastraux, je dénichai une référence à un ancien manoir, situé aux marches sud du Comté, dont la configuration rappelait celle d'un laboratoire. Il était d'ailleurs fait mention d'importants gisements de redstone, ce qui éveilla ma curiosité. Sans en faire part à mon maître, je m'y rendis, malgré le temps pluvieux qui sévissait à Valmont depuis plusieurs jours. Alors, quand je découvris ces fameuses ruines, je m'y précipitai, pressé de trouver un abri où me sécher. Le feu que j'allumai dans un recoin d'une tour en ruine y contribua d'ailleurs grandement. Cependant, il me permit aussi de distinguer une étroite fissure dans un mur qui, lorsque j'y passai la main, se révéla abriter un levier que j'abaissai sans réfléchir. Un grondement sourd se fit entendre aussitôt et, après force grincement, une trappe s'ouvrit sous mes pieds, révélant l'entrée d'un passage secret. Revigoré par le repos que m'avait offert cet abri providentiel, je m'y engouffrai aussitôt et descendit la volée de marches qui s'offrait à ma curiosité. Muni de ma seule redtorche, je traversai l'obscurité et me retrouvai bientôt dans une pièce plongée dans une lourde pénombre que vint bousculer l'éclat de ma gemme rougeoyante. Sans que je m'en rende compte, je l'enfonçai dans une anfractuosité du sol qui semblait prévu à cet effet, déclenchant l'éclairage de toute la pièce, ainsi que des couloirs adjacents. La torche n'avait pas qu'un simple rôle d'éclairage, elle était aussi une source d'énergie qui activait les mécanismes endormis et ressuscitait les vestiges rhêdoniens. Poussant plus loin mes investigations, je découvris bientôt une salle ressemblant un peu à nos salles de contrôles actuelles. Celle-ci était bien plus belle, paradoxalement plus moderne avec ses nombreux pupitres ornés de leviers, cadrans et divers boutons commandant des mécanismes inconnus. Après un rapide examen, je compris ce qu'il fallait faire et réussit à rétablir l'alimentation en énergie rhêdonienne dans le complexe souterrain. Je passai les jours suivants à en explorer les moindres recoins, ouvrant les portes de toutes les salles et de tous les placards, cherchant dans les moindre recoin un levier ou un bouton déclenchant une porte dérobée, réparant et graissant les mécanismes encrassés par le manque d'entretien et le passage des années. Je perdis très vite toute notion du temps, et je ne me rendis compte que beaucoup plus tard que seule la redstone m'avait maintenu en vie, ayant oublié depuis longtemps des besoins aussi essentiels que l'alimentation ou le sommeil. L'énergie des pierres rougeoyantes coulait dans mes veines, et je transmettais cette énergie aux machines environnantes. J'étais le maître du HautChâteau. Lorsque je revins à la civilisation après deux semaines passées là-bas, tout avait changé à Valmont. Personne ne s'était vraiment rendu compte de ma disparition, car une mystérieuse explosion avait rasé le palais des Comtes, déclenchant un gigantesque incendie qui avait embrasé la ville pendant toute une nuit. La population avait combattu le brasier jusqu'à son extinction puis, en dépit de son épuisement, s'était lancé à corps perdu dans le déblaiement des ruines et la reconstruction. C'est dans ce contexte que mon


retour, hâve et dépenaillé, passa inaperçu, car la plupart des gens n'étaient pas dans un meilleur état que moi. Mais je n'eus guère le temps de m'occuper du regard des autres, puisqu'en voulant rentrer dans la maison que je partageai avec mon maître, je découvris qu'elle n'existait plus, ayant été calcinée intégralement par l'incendie . Mon maître avait d'ailleurs perdu la vie lors de cette funeste nuit, étouffé par les vapeurs toxiques qu'il avait combattu au péril de sa vie. J'avais en même temps perdu un ami et trouvé le moyen de tenir la promesse faite à mes ancêtres, comme si le destin – pour peu qu'il existe – ne pouvait supporter que j'ai tout en même temps. Cela-dit, je n'eus guère le temps de pleurer sur la cruauté du sort qui s'abattait sur moi, un garde à l'air épuisé surgissant soudain pour me dire que le connétable du Comté, monseigneur Ethan Acera, me demandait. Il m'informa que le prévôt était mort, et qu'il avait pensé à moi pour occuper le poste. Je restai stupéfait, je n'avais jamais pensé qu'on penserait à moi pour occuper un jour une telle charge. Le prévôt était l'un des hommes les plus puissants du Comté. A la fois maire de la Cité de Valmont, responsable des finances locales, architecte en chef et juge, il ne rendait compte qu'auprès du Connétable, qui dirigeait lui-même le Comté depuis la disparition du dernier Comte légitime. Je me rendis soudain compte que tous les successeurs potentiels étaient soit morts, soit trop grièvement blessés pour occuper la charge. Bien que jeune, j'avais fait forte impression au connétable par mon assurance, ma capacité à gérer mon équipe de techniciens et mes grandes capacités de travail. Honnêtement, j'ai longuement hésité à accepter son incroyable offre, car les perspectives que m'offrait la découverte du complexe rhêdonien surpassait ce que pouvait m'offrir le pouvoir sur la cité. Mais, quand mes lèvres se rouvrirent pour délivrer leur réponse, ce fut un oui qui en sortit. En l'espace d'un battement de cœur, j'avais su qu'une vie double était possible. Prévôt le jour, Ingénieur la nuit. Gardien de l'ordre établi et de la tradition en public, héraut du changement et de la révolution scientifique en secret. L'un et l'autre ne s'excluaient pas, ils pouvaient se nourrir et s'entraider. Les pièces du mécanismes se remettaient en place. VI] Le Savant et le Politique

Les années défilèrent sans que je m'en rende vraiment compte. La cité fut reconstruite et je fus maintenu dans mes fonctions, chacun estimant que je ne déméritais pas à ce poste. Peu à peu, Valmont retrouva sa prospérité de jadis et les marchands revinrent, tandis que les coffres du comté se remplissaient. J'étais un prévôt heureux, car ma cité et mon comté se portaient bien, mais en silence mon cœur saignait, car je n'avais en réalité que peu de temps à consacrer à mes activités rhêdoniennes. J'avais certes amassé en secret la plus grande collection privée d'ouvrages scientifiques disponible en Stendel. Une collection telle, que si la rumeur de son existence était parvenue aux oreilles des autorités impériales, elle aurait été détruite sur le champ, et moi mis à mort, car la possession de manuels de mécanique rhêdonienne ou de philosophie nexialiste ou de tout ce qui se rapportait à leur existence était punie de mort. Mais moi, plus que tout autre, je ne pouvais renoncer malgré les risques. Certes certains gouverneurs se doutait de quelque chose, mais ils ne purent jamais trouver qui était le mystérieux ingénieur tapi à Valmont. En accroissant mes compétences, j'avais aussi appris le moyen de protéger mes secrets, et même leurs meilleurs sorts étaient incapables


de percer les barrières que j'avais érigées autour de ma bibliothèque. Ainsi, après plusieurs années de mandat, quand j'estimai que j'avais accompli ma part et que le connétable n'aurait rien à me reprocher, je démissionnai. L'incompréhension et la perplexité furent de mise parmi mes concitoyens, mais je restai inflexible. D'autres tâches m'attendaient ailleurs, et j'avais d'ailleurs désigné en la personne du sieur Modroncube un successeur des plus compétents, susceptible de me remplacer avec brio, voire de me dépasser. Un énorme labeur m'attendait, j'en avais pleinement conscience. Mais l'ampleur de la tâche, loin de me décourager, me donnait encore plus envie de me lancer à l'assaut des derniers secrets de ma famille. Il me fallait vaincre l'obstacle que constituait la langue secrète des ingénieurs, qui leur permettait de coder leurs livres pour empêcher les profanes et leurs adversaires de pénétrer leurs secrets. Or, j'avais cru dénicher dans certains manuscrits des références à des lieux soigneusement dissimulés qui constituait des étapes dans l'initiation de l'ingénieur. Je me lançai donc à leur recherche. Je trouvai le premier lieu loin au Nord, aux marches de l'Empire, dans une grotte prise par les glaces où se dressait la silhouette menaçante, bien que morte depuis des éons, d'une créature mythique. Par le plus grand des hasards, il se trouvait que cette caverne avait été découverte par mon aïeul, qui avait profité de son éloignement, ainsi que de la silencieuse vigilance de cette sentinelle d'outre-tombe, pour y dissimuler les premiers indices. La seconde cachette était un lieu qui, s'il était moins lugubre, n'en était pour autant pas moins sinistre, puisqu'il s'agissait des ruines d'une tour dont un tronçon s'élevait encore au dessus du paysage, comme un doigt accusateur pointé vers les cieux, mais dont la plus grande partie était souterraine. Je ne compris pas vraiment son rôle, mais réalisa quand même que son but était de produire de l'énergie dans un but qui m'échappait encore, et dont la réponse devait se trouver dans le sommet manquant. Le troisième repaire était un lieu de savoir et d'études, un observatoire niché au sommet d'une montagne, dissimulé aux yeux du monde par un amoncellement hétéroclites de rochers et auquel on ne pouvait accéder que par un sentier si étroit, que même les chèvres avaient du mal à l'emprunter. Pourtant, aux yeux d'un ingénieur, le passage était évident, voire aisé, de sorte que j'y parvins sans mal. Là, je découvris une immense bibliothèque, dans laquelle étaient compilés des siècles d'expériences et de découvertes sur la vie, l'univers et le reste. Je choisis de n'y passer que quelques heures, le temps de recopier ce que je cherchais, car j'aurais aussi bien pu y rester jusqu'à ma mort tant le contenu des livres était passionnant. Mais, aujourd'hui déserté par les étudiants et les chercheurs qui autrefois y nichaient, telles des abeilles dans leur ruche, ce n'était plus qu'une coquille vide de sens, un piège pour l'érudit trop détaché du monde. Je ne pouvais me permettre ce luxe, j'avais une mission à remplir. Je retournai à Valmont après plusieurs mois d'errance, car c'est là que se trouvait le quatrième et dernier sanctuaire. Quand j'en découvris l'emplacement, je ne manquais pas de rester stupéfait par l'ingéniosité qu'avait du déployer ses concepteurs pour le dissimuler, puisqu'il ne se dressait qu'à quelques lieues du manoir des ingénieurs. C'était une centrale énergétique, un lieu où les théories scientifiques étaient mises en application.


l'empirisme y était de mise, et mes connaissances y furent mises à rude épreuve, car les années avaient si bien détérioré ses mécanismes, que certaines parties de la centrale étaient des pièges mortels pour qui n'y prêtaient pas attention. Je survécus cependant, et réussit même à trouver ce que je cherchais. Je revins donc dans le manoir qui, je le savais depuis peu, était celui de ma famille, donc le mien aussi. A l'aide des différents indices glanés à travers l'empire, je pus venir à bout des derniers secrets et pénétrer dans les ultimes salles du complexe souterrain. Les sciences du Vivant et de l'Inerte étaient miennes, les sciences de l'Abstrait et de l'Artefact étaient des compagnes de longue date désormais. Unissant le savoir de ces quatre domaines sous l'étendard étincelant de la philosophie nexialiste, je me proclamai Ingénieur de Stendel, le premier depuis bien trop longtemps, le premier d'une nouvelle génération. Dans la salle la plus secrète et la plus profondément enfouie du complexe souterrain, des lumières venues d'un autre âge se réveillèrent d'un sommeil qui se chiffrait en dizaines d'années, et les pupitres de commandes des armes rhêdoniennes se dressèrent autour de moi. Je n'avais plus qu'à appuyer sur un bouton pour déclencher les hostilités, pour déclarer le retour des Ingénieurs. La tentation fut forte, je faillis le faire, mais pourtant, au dernier instant, je sursautai et repris mes esprits. Je renonçai au pouvoir qui m'était offert et, grimpant quatre à quatre les marches, ressortis à l'air libre. L'heure n'était plus à la guerre entre ingénieurs et mages, mais à la paix. Je ne voulais pas d'un nouveau conflit avec les mages d'Eleriel. Trop de gens avaient souffert de notre rivalité, et toutes les plaies n'étaient pas encore pansées. J'avais déjà fait bien plus que ce à quoi on pouvait s'attendre, je n'étais pas encore prêt à franchir certaines limites. Le glaive ne devait pas être tiré tant que les mots n'avaient pas encore échoués. VII] Sortir de l'ombre

Et aujourd'hui, je suis là, devant vous, et je vous le répète. Oui, nous sommes revenus. Non, nous ne sommes plus vos adversaires. Hier nous étions légions, aujourd'hui nous ne sommes plus que ruines, mais pour autant, nous n'avons aucun désir de vengeance. Car nous savons, oui nous savons qu'un jour, la semaine prochaine, l'an prochain, dans une décade peut être, vous viendrez, vous nous demanderez de l'aide, et nous serons là. Dans le reste du monde, les ingénieurs rhêdoniens diffusent leurs savoirs, éclairent les villes et les campagnes de l'éclat réconfortant de la science. Unissant les connaissances jadis disparates sous l'étendard des sciences rhêdoniennes, ils apportent prospérité et sécurité à tous. Ici, à Stendel, dernier bastion de la thaumaturgie, vous avez choisi de vous couper de nous. Mais nous sommes quand même revenus, nous ne vous forcerons pas la main, c'est inutile. Un jour, quand il sera trop tard, vous comprendrez que vous aviez besoin de nous. En attendant, nous ne vous nuirons pas. Silencieux, discrets, nous étudierons dans l'ombre de nos alcôves et de nos laboratoires, initiant ceux qui le désirent et qui en sont dignes, sans pour autant chercher à accroître nos effectifs. L'ingénierie se mérite, elle n'est accessible qu'après de longues et laborieuses études, et si la science se veut universelle, rares sont ceux qui réunissent à la fois la discipline, le courage et l'intelligence


nécessaire à sa compréhension pleine et entière, de sorte que jamais nous ne discuterons votre suprématie ni ne chercherons à renverser votre pouvoir, aussi illégitime soit-il à nos yeux. En attendant, je suis là, et moi, Nathaniel Lamis von Biberkopf, dernier des Biberkopf, maître du Haut-Château de Valmont, Ingénieur Rhêdonien, je vous réclame l'héritage dont vous m'avez spolié. Rendez moi la destinée qui m'est due, rendez moi l'honneur et la gloire de la famille von Biberkopf, la première parmi celles qui ont forgé l'Assemblée Stendelienne des Études Rhêdoniennes. Sur mes terres j'accueillerai ceux qui croient en la science, et tout sera bien. Après tout, mages et ingénieurs ne sont-ils pas, dans un sens, un peu cousins ?


Postface Voici donc la fin d'un ouvrage exceptionnel de par les efforts qui ont du être déployés pour sa réalisation. Il aura fallu en effet plusieurs années, des milliers de kilomètres parcourus et la collaboration de dizaines d'historiens, d'ingénieurs et de responsables politiques à travers de nombreux pays pour que les informations ici données soient non seulement collectées, mais vérifiées et attestées sans que le doute soit possible à leur égard. Dès lors, et sans pour autant sombrer dans la complaisance, il est loisible de considérer cette somme de traités historiques comme la référence absolue - et jusqu'à la parution d'un ouvrage meilleur, ce que nous estimons peu vraisemblable - en ce qui concerne l'histoire de la pierre de Rhêdon sur le territoire de l'ancien royaume de Stendelia, devenu entretemps et successivement la République Confédérale de Stendel, puis l'Empire Stendelien. Alors que les faits qui y sont relatés sont tous suffisamment anciens pour qu'un examen critique devienne possible, il est plus que jamais nécessaire qu'une réelle étude soit menée sur l'état des sciences en Stendel, la place qu'y tiennent les fragments de technologie rhêdonienne qui ont su résister au temps et à la volonté destructrice des autorités, et quelles sont les possibles développements d'une telle situation. La situation est encore trouble, et le pronostic n'en sera que plus difficile, mais nul doute que le présent ouvrage sera un précieux guide pour celui qui tentera l'aventure et saura aller audelà de ce que certains textes semblent vouloir dire. Car, ne l'oublions pas, chez les ingénieurs rhêdoniens, tout a un deuxième sens. Le codage est une seconde nature chez eux, et il n'aime rien tant que de tester la vivacité d'esprit de leurs pairs au cours de jeux où il faut résoudre des enquêtes. La vérité n'a pas besoin d'être enterrée là où nul ne peut la voir, mais là où nul ne pensera à la chercher. Lorca de Tourode, mai 147 après Rhêdon


Remerciements (Hors RP) Cette ultime page se décompose en deux éléments bien distincts, d'une part les remerciements ad hominem, d'autre part les œuvres sans lesquelles ce RP n'aurait pas eu la forme qu'il a actuellement et qui constituent de ce fait autant de références auprès desquelles le lecteur curieux pourra satisfaire son envie d'aller plus loin. C'est un peu banal, mais je me dois de remercier en tout premier lieu les quatre propriétaires du serveur minefield.fr, qui par le cadre stimulant qu'ils ont offert à ma créativité et l'addiction qu'ils ont provoquée en moi, m'ont donné l'envie et la possibilité d'écrire tout ceci. Par ailleurs, en se posant comme défenseurs de la magie, et en n'écoutant pas mes propositions (mais peut-être les avais-je mal formulées), ils m'ont encore plus donné envie d'écrire cette histoire alternative de Minefield. Sans eux, sans les gouverneurs et sans les joueurs qui peuplent ce serveur, rien de tout ceci n'aurait été possible. Je ne prendrais pas la peine de citer nominalement ceux envers qui je suis particulièrement reconnaissant, parfois contre leur gré, de l'influence bénéfique qu'ils ont eu pour moi, je gage qu'ils sauront se reconnaître. Cependant, et c'est totalement gratuit, vive la Sainte Eponge, parce qu'elle a elle aussi tenté d’offrir un cadre RP aux dimensions globales, mais que la plupart des joueurs n'en ont hélas retenu que ses aspects triviaux. Au niveau artistique, j'ai été puisé mon inspiration - pas plus, je ne déteste rien de plus que le vil plagiat sans âme - dans de nombreux domaines comme la littérature, le cinéma, les jeux vidéos, la bande dessinée, le design. Cependant, avant tout, je remercie Etienne Barillier, auteur d'une fabuleuse encyclopédie intitulée "Steampunk, l'esthétique rétro-futur" Ainsi, le professeur von Biberkopf, qui a été le premier élément de mon Histoire, que j'avais suscité pour justifier la construction d'un mammouth congelé sur Stendel, est une adaptation du professeur Challenger, célèbre héros de Sir Arthur Conan Doyle, rendu immortel par ses exploits dans Le Monde Perdu, tandis qu'Izgor tient tout autant des Igor de Pratchett que du Dr Watson accompagnant Sherlock Holmes, toujours de Conan Doyle. La famille von Biberkopf est un mélange de nombreuses familles fictives telles la famille Steam (Steamboy) ou Elric (Full Metal Alchemist, l'influence de cette œuvre étant d'ailleurs bien plus vaste que cet unique point) En me relisant, j'ai constaté que l'histoire était très proche de celles de Star Wars ou encore de Harry Potter, et c'est normal, puisqu'au fond, elle est très empreinte de manichéisme. Le Bien lutte contre le Mal dans son combat éternel, sans que quiconque puisse vraiment dire qui incarne le premier ou le second tant les méthodes des uns et des autres peuvent être critiquées et leur portée ne soit, au fond, toute relative. Pour l'univers machiniste, il faut évidemment se référer à l'esthétique Steampunk. Je pourrais citer pêle-mêle la Machine à Différences de Gibson et Sterling, les séries de bandes dessinées Empire et La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, les œuvres sur le Multivers/ Champion éternel de Moorcock, les dessins animés de Myazaki, Grandville de Talbot, le jeu Gamecube Skies of Arcadia Legend, les romans français de Xavier Mauméjean, Fabrice Colin et Johan Heliot, les films Wild Wild West, Captain Sky et Metropolis Mais aussi, inévitablement les œuvres fondatrices de Verne et Wells, totalement indépassables dans leur exubérance technologique et qui reste à jamais, pour tout amateur de steampunk, des références indétrônables, même si dans une moindre mesure un auteur comme Van Vogt s'en rapproche un peu. Mais bon, cette abondance dans la bibliographie ne révèle en réalité qu'une chose, fondamentale par ailleurs. Pour écrire de bons rp, il faut avoir de nombreuses sources, lire, voir, entendre et jouer beaucoup. On ne bâtit pas à partir de rien, et non seulement mes références sont artistiques, mais aussi universitaires. Alors en conclusion, soyez curieux et remerciez les médiathèques publiques qui vous offrent la possibilité, pour peu que vous en manifestiez l'envie, de vous cultiver à peu de frais.


Redstory - L'histoire étonnante de la Redstone en Stendel