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L’échiquier colorié : Nous continuerons à ce stade à analyser la situation d’Alice sur l’échiquier dans lequel elle s’est trouvée. Il s’avère que le rapport entre la métaphore du jeu d’échecs et les voyages aliciens sont étroits. Prisonnière de son rêve, Alice se retrouve dans un cadre pas si différent du premier, contrainte de réaliser une traversée échiquéenne étendue sur plusieurs cases, et de faire plusieurs rencontres pas toujours enviables. Cette nouvelle traversée est le sujet de la proposition plastique suivante. Dans une série de 36 illustrations de 30x30 cm, intitulée L’échiquier colorié, j’ai essayé de représenter l’univers de cette aventure. Chacune des 361 est différente des autres et réfère à une situation dans laquelle se retrouve Alice sur les diverses cases le long de son aventure. J’ai commencé par préparer les supports en bois et de tailles égales avec de la peinture et du collage. Ensuite, j’ai découpé des dessins à la plume sur papier et je les ai collé sur les supports : un lapin blanc, un chat Cheshire, une Alice au coup allongé, une autre dans sa chute interminable, des arbres, mais aussi des « œil-fleurs » sur lesquelles je reviendrai plus loin. Accroché aux détails des petits dessins, le spectateur se retrouve dans l’obligation de s’approcher au maximum des pièces. Dans son balayage de l’ensemble et en passant d’un tableau à un autre, il garde la même distance du mur comme s’il passe d’une case à une autre, tout comme Alice, ou tout simplement comme un pion sur le damier. Plusieurs chemins sont possibles pour se promener, ou pour évoluer sur cet échiquier. Vous pouvez être le cavalier si vous parvenez à sauter des cases, ou le fou si vous vous déplacez sur les diagonales. Mais, le mieux serait d’être pion, et là vous avancerez lentement mais sûrement2 et avec une chance d’évolution, car, de toutes les pièces, seul le pion peut devenir 1

L’idée de départ consistait à réaliser 64 planches au nombre des cases du damier du jeu d’échecs. Je me suis limitée à 36 afin de réduire la surface générale de l’échiquier et permettre au spectateur une meilleure visibilité des détails. 2

Lentement mais sûrement ; c’est le précepte du jeu d’échecs. Apprendre à choisir la meilleure décision pour faire un coup dont l’effet ne se limite pas à la case voisine mais duquel dépendent tous les coups qui suivent et l’issue de la partie. D’après la légende, souhaitant remercier Sissa, le grand sage indien du VIe siècle qui a inventé le « chaturanga », l’échec, pour distraire son prince de l'ennui, tout en lui démontrant la faiblesse du Roi sans entourage, le monarque propose au sage de choisir lui-même sa récompense. Sissa demande juste un peu de blé. Il invite le souverain à placer un grain de blé sur la première case d'un échiquier, puis deux sur la deuxième case, quatre grains sur la troisième, huit sur la quatrième, et ainsi de suite jusqu'à la soixante-quatrième case en doublant à chaque fois le nombre de grains. Cette demande semble bien modeste au souverain fort surpris et amusé par l'exercice. Mais le roi n'a jamais pu récompenser Sissa : tout compte fait, il aurait fallu lui offrir non


un jour Reine, et c’est parfois sur un pion que repose l’espoir d’un Roi en difficulté pour éviter un échec et mat. J’ai essayé à travers cette série d’inciter le spectateur à faire un voyage à travers ces petits tableaux, à la recherche des traces de la jeune héroïne du monde merveilleux, dans un univers purement pictural.

pas un sac, mais 18 446 744 073 709 551 615 grains..., soit la toutes les moissons de la Terre pendant environ cinq mille ans !


Piet Mondrian a interrogé le rapport entre la composition en grille et le processus d’abstraction. Il a construit à cet égard un lien apparent entre l’arbre et la grille dans sa recherche spirituelle. Dans ses œuvres « Carré avec des cercles concentrique » et « Quinze », Kandinsky quant à lui, fait référence aux échecs. A son tour, il construit son chemin vers l’abstraction. La grille coloriée de sa première œuvre citée et celle en noir et blanc de la deuxième, montrent un jeu


de cases varié répondant à un processus d’abstraction, qui tend à désincarner l’échiquier en simple grille. La représentation de l’échiquier était-elle compatible avec l’usage d’un langage abstrait à vocation universelle, indépendant de toute référence à un objet identifiable comme cherchait Kandinsky à l’établir?

1- Carré avec des cercles concentriques, 1913. 2- Quinze, 1939.

Pour Hélène Trespeuch3, cette grille reste un signe de matérialisme même si elle pourrait appartenir à une cosmologie universelle et qui a été probablement une condition sine qua non pour toucher une forme de spiritualité. En ce qui concerne Mondrian, il a peint plusieurs tableaux comme « Arbre 1 », « Arbre gris » ou « L’arbre rouge » dans lesquels il a essayé d’apporter une nouvelle forme de représentation.

3

TRESPEUCH Hélène, Le motif de l’échiquier dans l’œuvre de Kandinsky : quelle abstraction ? p. 106.


« Arbre1 », « Arbre gris », 1911, Musée Communal La Haye, Pays-bas, « L’arbre rouge », 1910

Ce n’est qu’à partir de 1911, et lors de son déplacement à Paris, qu’il découvre le cubisme à travers les travaux de Picasso et de Braque. Entre 1912 et 1914, il réinterprète dans sa peinture les thèmes principaux de ses œuvres premières et reprend le thème des arbres dans une composition abstraite qui préfigure son style des années 20.

1- Composition VII-2. Huile sur toile peinte en 1913. 104,3 x 111 cm. 2- Composition, Arbres II, Huile sur toile peinte en 1912, 98 x 65 cm

Le tableau numéro 2 de la Composition VII, peint une année après son arrivée en 1912, est un exemple de cette nouvelle production de Mondrian : il a décomposé son motif, qui est ici un arbre, en un échafaudage de lignes et de plans grisâtres.


Ses compositions deviennent par la suite de plus en plus pures. Comme beaucoup de pionniers de la peinture dite « abstraite », l'inspiration de Mondrian était évidement spirituelle. Il a voulu distiller l'essence pure de la réalité, pour représenter la dichotomie de l'univers dans sa tension éternelle. L’arbre en échafaudage cède la palace à un damier, des cases de différentes tailles s’approchant étonnement de plus en plus de l’ambiance de l’échiquier. Dans sa quête spirituelle la grille remplace l’arbre et devient un escalier menant à l’Universel. C’est une quête où se mêlent le matérialisme et le spiritualisme, le profane et le sacré. L’arbre qui mène à la grille, c’est ce qui m’intéresse ici le plus dans la démarche de Mondrian puisque je me retrouve confrontée à conjuguer ces deux éléments dans le travail qui suit, et intitulé Itinerrance.


échiquier