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Toute l’Islande

Íslenska

Aurore Guilhamet


Ă?slenska Aurore Guilhamet

www.toutelislande.fr Juillet 2018


- « Mémé, mémé, regarde ce que j’ai trouvé au grenier ! » Mon arrière-petit-fils court vers moi, un carton gondolé flanqué contre sa petite poitrine. Arrivé à mon fauteuil, il pose lourdement le paquet à terre, manquant de renverser son contenu. Sans un regard, sans ajouter un mot, il fouille le colis et en sort une première vieille photo cornée presque incolore. Je regarde distraitement par-dessus mes lunettes de myope. Il ne faut qu’une demi-seconde pour que l’étincelle jaillisse et que mes yeux s’hypnotisent sur l’image. Sa vision me renvoie si loin en arrière. Le petit glisse un regard vers moi, impatient de connaître l’histoire de cette photo. Je lui souris avec nostalgie. - « Je me souviens, oui. C’était il y a bien longtemps. Ta mémé était alors une jeune femme 5


qui… - Tu avais quel âge Mémé ? » La spécialité de mon arrière-petit-fils. Une histoire ne vaut rien sans tous ses détails. Je lui raconte le contexte. Il semble déjà ébahi de savoir qu’avant, j’avais les cheveux noirs comme l’encre et que seules quelques rides de sourire lardaient mon visage. - « La nuit n’allait pas tarder à tomber. Je ne parvenais pas à me résoudre à rentrer. Il faisait bon et beau, le coucher de soleil promettait des couleurs automnales splendides. La nature me retenait de partir. » Je me penche doucement vers lui, comme pour lui dire un secret. - « Et c’est à cet instant précis que se produisit l’inimaginable. » L’enfant ouvre de grands yeux et, tout en m’encourageant à raconter la suite, il s’installe confortablement en tailleur, les coudes repliés sur ses cuisses, la tête entre ses mains. Il a l’habitude de mes histoires loufoques, et il en raffole. Sauf que cette histoire-là s’est réellement produite… C’est au moment où la lune chassait le soleil qu’il apparut. C’était il y a des dizaines d’années, tu sais. Mais aujourd’hui encore, je me souviens l’avoir vu surgir de nulle part, comme par magie. J’étais seule sur ce chemin boisé et, la seconde d’après, il était là. Immobile. Face 6


à moi. Il ne mesurait pas plus de vingt centimètres. » Dans un geste lent de vieillarde, et de mes mains tremblantes, je lui décris approximativement la taille de l’être qui me barrait la route. -  « Tu imagines un peu comme il était petit ? » Le gamin acquiesce. - « Qu’est-ce que tu as fait alors Mémé ? -   Je me suis figée sur place. J’a cru que je délirais, j’avais peur. Son regard était fixe, droit sur moi, un peu dur. Je voulais fuir mais mes jambes étaient devenues trop lourdes et mes pieds semblaient aimantés au sol. Je n’avais d’autre choix que de rester immobile face à lui. Mon regard revint sur cet être étrange, j’étais au bord de la panique. Lui me dévisageait. Intensément. Inébranlable. Froid. - Il voulait te faire du mal ? - C’est d’abord ce que j’ai cru, puis son regard s’est radouci, j’aperçu même une ébauche de sourire. D’un seul coup, il se retourna vivement et d’un mouvement de tête m’invita à le suivre. Puis, il se mit à courir. - Et tu as fait quoi, toi ? Tu as couru toi aussi ? Avec ta canne ? Ça devait être rigolo. » Je souris au petit assis à mes pieds expliquant qu’à cette époque je n’avais ni canne ni moustache. Il est si attentif, si pressé de connaître la suite de mon aventure.

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- « Tu sais, c’est étonnant, je n’ai pas même hésité. Bizarrement, il ne m’inspirait plus aucune crainte. Mes pieds lourds s’allégèrent. Docile, je le suivis. Très vite, je dus me résigner à accélérer ma course pour ne pas le perdre de vue. Je courais de plus en plus vite, toujours fixé sur cette petite créature, incrédule qu’il se déplace si rapidement. Bientôt je parvins à le rattraper. C’est au moment où j’étais quasiment à son niveau qu’il s’arrêta net. Mes pieds s’engluèrent à nouveau, mes jambes s’emmêlèrent et je chutai lourdement. » Mon arrière-petit-fils esquisse un sourire. Je continue l’histoire. - « Exténuée, essoufflée et en sueur, je relevais la tête. Tu ne vas pas le croire, mon chéri, la forêt dans laquelle je me baladais un instant plus tôt avait disparu. Le paysage autour de moi était à présent un désert angoissant, chaotique et noir. On aurait dit que la terre s’était soulevée encore, encore et encore. Quant à l’elfe, car oui, trésor, ce petit bonhomme était un elfe, il avait disparu. » Je pris un instant pour expliquer au gamin ce qu’était cette créature surnaturelle avant de reprendre le cours du récit.

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Où que je regardai, je constatais les dégâts d’une catastrophe passée. Un lichen verdâtre avait pris possession des rochers en désordre. Une plaine déchiquetée à perte de vue, un champ étrangement bosselé, parfois cassé. Et cette dominante de couleurs noire et verte. Et le silence. Un silence étrangement apaisant. Autour de moi, des rochers recouverts à perte de vue. Mes pieds précédemment lourds devinrent si légers que je me mis à flotter à quelques centimètres du sol. Sans vraiment en avoir conscience, j’avançais sans toucher la terre, survolant ces aspérités sombres. Comme si des pas humains ne pouvaient bafouer cette terre sainte. Une sensation de bien-être indéfinissable s’empara de moi. Pourtant, plus j’avançais, plus la plaine me semblait désolée. J’exa9


minais minutieusement les alentours, d’autres couleurs surgissaient : du gris, du blanc, du bleu, du marron. Je restais un temps indéfinissable à contempler cette plaine, oubliant que j’étais seule. Le petit être qui m’avait amené sur cette terre majestueuse n’était toujours pas réapparu. Quand je le réalisai, je partis à sa recherche. Au moment où je pris cette décision, j’entraperçus au beau milieu de ce chaos, une ombre. Ombre qui vira au vermeil, déchirant les couleurs sombres, froides et calmes autour d’elle. Sans hésiter, je volais immédiatement dans sa direction. Peu à peu la tâche rouge prit forme. Elle devint toit. Plus j’approchais, mieux je comprenais. Je continuais mon aventure jusqu’à ce qu’une maisonnette s’impose dans le paysage. Ma première pensée était que cette ferme appartenait à mon elfe. Alors, dès que mes pieds touchèrent le sol, je me ruais à une fenêtre. Et là, mon petit, ce que je vis était totalement inattendu. Aucune trace de mon minuscule nouvel ami. Non, à l’intérieur, un couple de gens âgés. Imagine ma surprise ! L’homme lisait tranquillement dans un fauteuil confortable, la femme tricotait sur une chaise rembourrée. Leur visage était paisible, inoffensif. J’entendais le cliquetis d’une horloge. Je me sentais déboussolée par tout ce qu’il se passait. J’ai cru que je rêvais mais la sensation du vent léger sur mon visage prouvait que tout ceci était bien réel. L’homme parla à la femme dans une langue gutturale étrange. Sa voix était grave et profonde. Son accent était à la fois cassant et poé10


tique. La peur commença à m’envahir. Seule, au milieu de nulle part, autour de moi le néant, abandonnée par l’elfe, j’hésitais sur ce que je devais faire. Mon seul recours était ces gens bizarres qui vivaient dans un endroit pour le moins étonnant. Je craignais de les déranger. Après tout, peut-être était-ce des monstres qui me feraient du mal ? Peut-être allait-il me séquestrer à vie dans cette petite maison perdue ? Peut-être la grand-mère était-elle le Grand Méchant Loup ? Ou peut-être qu’au contraire ils pourraient m’aider… Je regardais derrière moi. Tout autour, les rochers, impeccables, jusqu’à l’horizon. Je rebroussais chemin, sans savoir pourquoi. Je déambulais dans l’enchevêtrement de roches, réfléchissant. Je fermais les yeux, espérant qu’en les rouvrant, je serais à nouveau sur mon chemin dans la forêt. Bien-sûr, rien ne se produisit. Je retournais alors à la maison au toit rouge. Face à la porte de bois, j’attendis quelques secondes. Puis je toquais. Je discernais un remue-ménage inaudible. La porte s’ouvrit. Le vieil homme se tenait devant moi, fier et imposant, ne marquant aucune surprise à ma présence. Sans un mot, il m’invita à entrer. Je dus enlever mes chaussures avant de pénétrer dans la maison. Puis, l’homme me parla. Ignorante de cette langue si énigmatique, je restai bouche bée, debout dans le couloir, en chaussettes, le fixant, incapable du moindre son ni du moindre geste. Je ne comprenais à nouveau rien à ce qu’il se passait ici. Le vieux sembla vexé de mon mutisme, il me tourna le dos avec une vivacité surprenante pour son âge et s’enfuit derrière une porte. Maintenant que 11


j’étais dans la ferme, je me sentais idiote et surtout nerveuse. À peine une minute plus tard, il revint accompagné de sa femme, portant tout le nécessaire à une partie de thé. La situation me paraissait totalement incongrue. Je me retrouvais dans les méandres d’une énigmatique faille spatio-temporelle et on m’invitait à prendre le thé. Le thé ! Incroyable… Dans un silence quasi religieux, le couple me proposa de m’asseoir. La femme servit le thé brûlant dans les tasses et l’homme balança une louche du contenu de la soupière dans les bols. Cela ressemblait à une sorte de yaourt blanc épais. En servant, il souffla un mot étonnant roulant les ‘r’. Je les regardais tour à tour, la femme avait le sourire jusqu’aux oreilles. Elle répéta avec le même roulement : ‘skirrr’. Je répondis alors au sourire et au ‘skirrr’ par un simple ‘merci’. Son visage se renfrogna légèrement puis elle s’assit et empoigna sa tasse de thé. Le mari, lui, fouilla dans un tiroir et en sortit un carnet qu’il griffonna. Il tendit le papier vers moi pour que je puisse lire les quatre lettres écrites en majuscules : ‘SKÝR’. En même temps, il montra le yaourt. Mon visage s’illumina de compréhension. Le skýr était en fait le nom de cet espèce de fromage blanc. Je relisais cet étrange mot en passant mon doigt sur chaque lettre. L’accent sur le ‘Y’ était si exotique que je me pris de passion pour le goût sucré et léger du skýr. À chaque bouchée, je savourais ce mot plein de promesse. L’ambiance était détendue. Nous essayâmes d’échanger quelques mots, mais 12


la plupart des lettres sonnaient faux dans ma gorge inadaptée. Ma présence chez eux ne semblait pas les étonner. Moi, j’aurais voulu téléphoner à un proche, clamer ma détresse ou que ces gens m’accompagnent jusqu’à la prochaine ville connue. Au lieu de cela, je prenais le thé… Eux buvaient avec flegme. Quelque chose clochait. L’homme perçut mon angoisse naissante. De sa voix rassurante, il tenta de m’expliquer. Je le regardais, ébahie, encore plus anxieuse. Il renonça à sa démonstration, reprit son carnet, entama une nouvelle page et dessina une carte. Son geste était précis et rapide. Petit à petit, la carte de ce pays prit forme. Mais je ne le reconnaissais pas. Face à mon ignorance, il reprit le carnet et dessina la mer tout autour. Puis il rajouta un mot, le nom de ce pays. Íslenska. C’était donc ça. J’étais bien sur une exo-planète. Les larmes me montaient aux yeux. Mon menton se contracta. C’est alors que la femme se pencha vers moi. Elle me prit le bras, glissa sa main dans la mienne. Elle me dit bien d’autres choses auxquelles je ne pipais rien, mais, d’une voix calme et rassurante, elle répéta Íslenska. Je restais toujours ignorante. Avec un sourire, elle déclina alors le mot dans une langue que je connaissais. Iceland. Son accent anglais était si limpide que je compris immédiatement. Elle chahuta son mari lui faisant visiblement comprendre qu’il y avait plus simple que de dessiner une carte. Il s’éloigna, encore une fois un peu vexé. Quant à moi, je me demandais comment je n’avais pas pu comprendre ce mot. C’était pourtant évident. Íslenska. Iceland. L’Islande. L’Islande, pays des elfes et farfadets, pays des vikings, pays des sagas, pays de Thor, 13


Odin, Björk et Jules Verne, pays des glaciers et des volcans. Je ne savais toujours pas ce que je faisais là ni comment j’y avais atterri mais je réalisais tout à coup ce qu’étaient ses rochers autour de moi. Mon esprit s’éclaira. Le champ bosselé tout autour de la maison était un champ de lave. Je me précipitai à la fenêtre pour admirer le résultat du déchaînement de la nature. En imaginant la lave en fusion sur cette terre, le paysage prit une autre saveur. Je me demandais surtout comment cette petite ferme pouvait résister, ici, au milieu de ce chaos. La vieille dame me tira de mes rêveries. Elle se présenta enfin. Lilja. Son mari s’appelait Hjalti. Ils étaient islandais et vivaient dans cette ferme depuis toujours. Fort de notre langue commune, le couple utilisa l’anglais pour m’enseigner quelques mots norrois, cette langue ancestrale en Islande : gódan daginn, skál, bless, takk fyrir, etc. L’ambiance se détendait largement. Pour fêter notre amitié naissante, ils m’offrirent un pendentif. Je refusais poliment, mais l’objet jouait d’attraction sur moi. Il représentait un bonhomme à chapeau bizarre assis tranquillement sur une chaise, tenant dans ses mains un objet tout aussi bizarre que son chapeau. Sans attendre un nouveau refus de ma part, Lilja l’attacha à mon cou et murmura un mot inattendu : Þórr. Je le répétai doucement, m’appliquant à l’accent.

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Le soir vint sans être là. Le soleil aimait ce pays au point de ne pas céder sa place à la lune. Hjalti me proposa une balade nocturne. Quelques dizaines de minutes plus tard, nous étions en route sur un chemin de terre vierge de toute trace, comme si nous étions des pionniers en quête de découverte. Dans le silence de la nature, Hjalti m’arrêta et me mima de tendre l’oreille. Au loin, j’entendis un léger piaillement. Je m’efforçais de le discerner au mieux, jusqu’à ce que ce son se rapproche. Quant tout à coup, au détour d’un chemin, un oiseau apparut. Dès que je le vis, une sensation étrange s’empara de moi. Je crois bien qu’il s’agissait d’une bouffée de bien-être, un apaisement inattendu. Quel était donc cet oiseau merveilleux qui me procurait cet effet ? Lui, tranquillement, continuait de piailler, indifférent à mon choc. Pas plus grand 15


que mon elfe, il tenait sur des pattes fines et rectilignes. Un air fier et majestueux. Sa robe était tachetée de noir, de gris et de beige. Un liseré blanc sculptait sa silhouette. Hjalti me chuchota qu’il réait sa femelle. Puis, sans aucune transition, il désigna d’un doigt filiforme les alentours. Je levai les yeux. Au loin, des montagnes imposantes, multicolores. Je n’étais qu’un infime détail dans cette immensité. J’oubliais totalement l’oiseau, prise de tournis par ce paysage éblouissant. Nous reprîmes notre promenade quand de fins nuages de vapeur coupèrent notre route. Je me renseignai auprès de Hjalti sur ces nuages éthérés et disséminés. La discussion n’étant pas le fort de cet Islandais, il prit le parti de me conduire à un de ces points vaporeux. Je marchais donc dans un décor surréaliste, en direction du point fixé par mon guide. Arrivés sur place, je découvris une multitude de crevasses, toutes sans exception remplies d’eau. La vapeur stagnante asséchait ma gorge. Inconsciente attirée, je me précipitai par réflexe pour toucher cette énigme de la nature. D’un geste sec, Hjalti m’en empêcha. Tu veux finir bouillie et cuite ici, grogna-t-il. Voyant combien j’étais désarmée par sa colère, il se radoucit et désigna un endroit plus propice à ma curiosité. Accroupie au bord d’une des crevasses, je tendis une main prudente vers une eau étrangement lactée. Une très légère fumée s’échappait de la surface. Les rochers autour semblaient avoir été creusés pour laisser place à ce havre de paix. En touchant cette eau pure, je découvris sa chaleur réconfortante. Je n’eus qu’une 16


envie, me glisser dans cet écrin, profiter de cet instant jusqu’au bout. Voyant Hjalti déjà les pieds dans l’eau, je cédais à mon désir. Déshabillée, je pénétrais lentement dans le bain. Il était chaud, bon et doux. Enfoncée jusqu’au cou, je savourais ce bien-être, sous la lumière exceptionnelle du soleil de minuit. Doucement, je fermai les yeux et me laissais glisser vers des rêveries faites de volcans en fusion, d’étangs bleu paisible et de bienveillance. Lorsque je les rouvris, peut-être quelques minutes, ou quelques heures plus tard, Hjalti avait disparu. Tout comme les rochers de mousse verte.

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Je n’en revenais pas. Je devais forcément être dans un rêve pour passer d’un paysage à un autre de cette façon. Pourtant, tout semblait si réel. J’avais beau pincer ma peau, je ne me réveillais pas. J’écarquillai alors les yeux, le décor avait bel et bien changé. Je sortis précipitamment du bain chaud, me rhabillai à la vitesse de l’éclair et suppliai Hjalti de se montrer. Mais rien. Rien ne vint. Rien ne se passa. Je vérifiai sommairement les rochers, cherchant une trace de mousse verte. En vain. Uniquement de la roche noire, ciselée, dentelée, semblant si fragile. Je n’osai bouger. La noirceur du paysage et ma solitude me terrifiaient. Je me mis à maudire Hjalti et l’elfe. Je fis alors la seule chose qui s’imposait : je 18


paniquai. Hurlant après Hjalti et courant à tout rompre, je finis par me perdre dans ce dédale de rochers noirs. Parfois, au détour, je sentais comme une présence. Lorsque je me retournais, il n’y avait que des ombres figées. Je repris mon souffle, affrontant ma peur irraisonnée, tentant de réfléchir à ma situation et aux solutions possibles. Puis, je pris mon courage à deux mains et osai glisser un œil au-delà des roches taillées. Les ombres devenaient des créatures en mouvement. Et disparaissaient dans la seconde. Ces ombres ressemblaient aux trolls des contes que me lisait mon grand frère. Je ris de ma stupidité. Des trolls. N’importe quoi. Et pourquoi pas un elfe, des paysages changeants toutes les deux minutes et des inconnus me servant le thé ? Hélas, je ne pouvais que me rendre à l’évidence. Il se passait bel et bien des choses étranges dans ce lieu. Les ombres remuaient autour de moi dès que je ne regardais pas. À chaque fois, je croyais apercevoir une créature et à chaque fois, ce n’était que de la roche. Mais toujours cette impression de vivre dans une quatrième dimension insaisissable. Quand ce n’était pas des trolls, les rochers dégarnis prenaient la forme de lourds châteaux sombres et maléfiques en ruines. En réalité, il s’agissait de lave pétrifiée, comme suspendue. Chaque rocher, chaque pierre, chaque ciselure semblait prendre vie sous les traits de quelques créatures merveilleuses ou de quelques fortifications fantomatiques. Et toujours ce silence. Je repris la marche dans ce labyrinthe de roches 19


à la recherche d’une issue, quand progressivement, le sol commença à verdir. Bientôt, je ne marchais plus sur de la terre ceinte de roches, mais sur une herbe grasse et humide. À ce stade, je ne m’étonnais plus de ce qu’il arrivait. Quand, un peu plus loin, la verdure déboucha sur un incommensurable lac. Il tranchait nettement avec le paysage précédent. L’atmosphère dégageait quelque chose de paisible. Je quittais une terre inquiétante et brûlée par la lave, pour accéder à un lac bleu calme, sans vague, dont les rives verdoyantes accueillaient quelques visiteurs bêlant. Cette faune soudaine fut une révélation. La vie, la simplicité, le calme, l’harmonie, la fusion de la nature. La plaine verdoyante était parsemée de mini-cratères. C’était étonnant. Ils témoignaient eux aussi d’une activité sans précédent d’une terre agitée puis apaisée. Dans cette symbiose, au sommet d’un de ces pseudo-cratères, j’aperçus contre toute attente mon elfe, assis, jambes croisées. Il était pensif et regardait au loin. Sans hésitation, je le rejoignis aussi rapidement que possible. Une fois à ses côtés, je me rendis compte que le lac s’étendait très loin et que les cratères fleurissaient un peu partout, au hasard, de différentes tailles. Assis là, tous les deux, au contact de l’herbe fraîche, nous dominions le monde. La sérénité et le bonheur étaient les seuls sentiments visibles sur nos visages. Mon minuscule ami parla pour la première fois. C’était pour se présenter. Il s’appelait Sigurjón. Il m’expliqua ensuite que le lac face à nous était le lac Mývatn, que les châteaux noirs, au milieu desquels des trolls trapus se baladaient, se nommaient Dimmubor20


gir. Je n’avais donc pas rêvé les trolls. J’en fus à la fois soulagée et terrifiée. Sa voix était fière de présenter ces lieux insaisissables mais, derrière cela, elle communiquait une certaine nostalgie, de la tristesse. Son attitude changeait peu à peu. Le ton fier laissa place à de l’amertume. Il étrangla avec virulence un sanglot, prit un instant pour se reprendre et m’informa que je serai très sûrement le dernier témoin de ce spectacle. Cette idée me perturba et me scandalisa. Que voulait-il dire ? Un volcan allait-t-il bientôt se réveiller pour tout ravager ? Sentait-il venir un tremblement de terre destructeur ou une sécheresse inévitable ? À son allure, je pressentis un malheur bien plus grave. Des larmes pointaient à ses yeux. Il ne parvenait plus à dire un mot. Il me regarda et tendit ses petites mains implorantes vers moi. Pour le soutenir, je les pris dans les miennes. À la seconde même où nos mains se touchèrent, je fus violemment basculée en arrière dans un fou tourbillon d’images. Un coup de feu claque. Du sang chaud s’écoule entre les brins d’une herbe verte. Un ours blanc a le regard vitreux, puis éteint. Une lourde roue écrase une fleur. Un baleineau perdu dans l’océan, sa mère, le ventre déchiré par un harpon, agonisant sur le pont d’un bateau. Une usine assèche un lac. Un prêtre tue un renard. Une scie décime une forêt. Des humains défigurent la terre. Les images se succédaient dans ma tête dans un déluge inarrêtable. Un grondement lourd et sourd enfla dans mes oreilles. Une odeur âcre pénétra mes poumons. L’asphyxie gagna sur mon esprit. Je suffoquais. Ma langue se sécha et ramollit. La peau de mon corps commença 21


à décrépir. Une violente lumière m’aveugla. Le sang de mes veines bouillonnait. Un volcan érupta, tout implosa. Une main invisible asséna un coup dans mon dos. Je tombais à terre. Elle était rouge sang. Elle était rouge de mon sang. J’étais en panique, en sueur, à plat ventre contre cette terre vermeil, contemplant avec horreur le sang bouillant de mes veines vidées. C’est alors que je vis d’autres filets rouges vifs courir vers moi. Dans une seconde, j’allais communier avec les autres victimes de ce sacrifice inutile. Mon sang se mêla à celui de la maman baleine déchiquetée sur un pont de bateau, qui se mêla au sang rouge de l’ours blanc dégoulinant dans l’herbe verte, qui se mêla au sang du renard emmitouflé sur un pan de neige blanche et craquante. Les sangs de ces vies prises trop tôt se confondirent pour ne devenir qu’un et se mirent à noircir, noircir et noircir encore. Des bulles se formaient et éclataient à la surface. Notre sang sacrifié bouillonnait dans une flaque noire. C’est à ce moment-là que je m’évanouis. Mon arrière-petit-fils n’en croit pas ses oreilles. Il est subjugué. À peine a-t-il bougé une jambe endormie. Il ne veut rater aucun détail. - « Continue Mémé ! Pourquoi tu t’arrêtes ? » Je lui réponds qu’il est tard, qu’il doit se coucher. Il nie. J’insiste. Son air renfrogné cache une nouvelle objection. Elle ne tarde. - « Je ne pourrai jamais m’endormir si tu finis sur le baleineau perdu et le renard mort dans la neige. Tu imagines les cauchemars que je vais faire ? Mes mamans vont te gronder après. » 22


Touché. Ce gamin a la réactivité de son arrièregrand-mère. - « D’accord, je vais te raconter la suite. » Il trépigne satisfait de son subterfuge. - « Mais avant, va nous chercher deux grands verres de lait frais. Profites-en pour te dégourdir les jambes. » Il se précipite aussitôt à la cuisine. - « Et ne renverse pas une goutte ! Sinon, au lit ! »

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Une odeur d’œuf pourri s’immisça dans mes narines et me força à émerger de mon coma. Il me fallut quelques secondes pour revenir à la réalité. Ma vue était toujours troublée par des dizaines de mares noires bouillonnantes. C’était la seule chose que je ne parvenais pas à effacer de cette vision. Jusqu’à ce que je réalise que ces mares étaient réelles. Je me relevai difficilement pour constater devant moi les bains sombres, une terre ocre et une montagne striée. Et toujours, indélébile, cette odeur de soufre. Tout semblait fragile et mystérieux. La beauté secrète d’une terre sèche et ineffable. Je m’avançais en boitillant vers la première crevasse comblée par une sorte de boue gris-noire. Une forte chaleur s’en dégageait. Des bulles se créaient à la surface pour éclater aussitôt. Comme dans mon étrange songe. Plus loin, des monticules de terre s’élevaient. D’eux s’échap24


paient des fumerolles chuintantes. J’appris plus tard la légende s’y raccrochant. Heureusement, au moment où je les voyais, je ne la connaissais pas. Elle m’aurait terrifiée. Il paraissait que ces vapeurs au loin, ces vapeurs sorties de terre, ces vapeurs sifflants de manière caverneuse, étaient les esprits tumultueux des créatures maléfiques. Ceux-ci tentaient de s’échapper des sous-sols maudits. Et si par chance, ils parvenaient à s’agripper à un corps, quel qu’il soit, ils en prenaient possession. Alors, le malheureux hôte du mauvais esprit perdait son âme au profit des démons. Encore sous le choc de la violence des images de la baleine, du renard et de l’ours blanc éviscérés, j’errais en évitant soigneusement les mares de boue bouillonnante. L’elfe me rejoignit sans rien dévoiler de ce qu’il venait de se passer. Il marchait simplement à mes côtés. Nous errions ensemble sans but, ressassant le rêve maudit. Sigurjón brisa le silence dans une tornade d’accusations. Il ne cessait de marteler tous les dangers qui provoquaient la perte de l’Islande. Il était ravagé. De tristesse et de haine. De cette terre si fière, de cette nature flamboyante, émergeait un péril surnaturel, une force venue de l’antre de la Terre, issue de la bouche de l’enfer. Cette force terrible se propageait dans le cœur des hommes plus fusante que l’explosion d’un geyser. Elle s’immisçait partout, sur tous les continents, dans tous les pays. Peu résistait à son attrait. Plus l’elfe parlait, plus il s’agitait. Et plus il s’agitait, plus le ciel s’assombrissait. Au même moment, j’aperçus la face d’un volcan. Dans sa diatribe, l’elfe glissa son 25


nom. Le Krafla. Je n’étais pas certaine d’avoir compris, mais il ne cessait de parler. Il était vain d’essayer de le couper. Quand soudain, il se figea net. Le silence qui en résulta ne dura qu’un instant. Presque immédiatement, je perçus un bourdonnement. D’abord léger, puis sourd, jusqu’à devenir presque oppressant. L’elfe entama l’ascension. Je n’avais pas vraiment envie de le suivre vers cette source effrayante mais la curiosité et la peur de me retrouver seule prirent le dessus. Pas après pas, le sommet du Krafla se dessinait plus nettement, le ciel s’assombrissait toujours plus, le bourdonnement se faisait de plus en plus dense. Et ma nervosité croissait de niveau. Arrivée presque à hauteur, ma frayeur s’évapora en un clin d’œil. Je ne posais aucune question sur ce changement. Sigurjón, tout à l’heure si énervé, montrait désormais un visage presque hautain. Au fur et à mesure de la montée, je me sentais de plus en plus forte, sûre de moi, orgueilleuse, vaniteuse, invincible, et surtout au-dessus de cette nature si faible. Tellement facile de harponner une baleine, de tuer un renard ou d’occire un ours. Tellement facile de déforester, d’assécher un lac, et de construire, de bâtir sur des terres désolées. Arrivée au sommet je devenais surhumaine. Je commandais aux fumerolles, au ciel, aux nuages, au vent, à l’eau, à la boue. Au sommet du Krafla, j’étais maîtresse de ces terres. Je surplombais le monde, le ciel aussi sombre que mon cœur, mon âme aussi impure que l’intérieur du volc… Tout s’arrêta brusquement. À l’instant même où mon regard glissa vers les entrailles du volcan, tout s’arrêta. La plainte sonore se glaça, le ciel s’éclaircit et mon cœur se radou26


cit. Les flammes de l’enfer que j’avais imaginées laissèrent place à un lac turquoise et calme. La nature reprit ses droits. Honteuse, je me sentis coupable d’avoir cru pouvoir dompter cette force extrême. Surtout d’avoir voulu la dompter. La nature… Qu’était-il donc passé par ma sotte tête ? Mes jambes cédèrent. Mes larmes coulèrent. L’elfe me laissa un instant pour demander pardon à cette terre puis il me raconta les enjeux réels de ma présence ici. Il commença par les légendes des volcans d’Islande qui soi-disant abritaient des forces surnaturelles dévastatrices. Ce cratère du Krafla, dénommé le Viti, signifiait enfer en islandais. Contrairement à ce que laissait supposer son nom, le Viti n’était pas assez puissant pour me basculer vers ce monde d’égoïsme et de surpuissance si caractéristiques de la race humaine. La marionnette que j’avais été en rampant sur le Krafla avait pu reprendre sa conscience. L’elfe m’apprit que le Viti n’était pas une bouche de l’enfer, seulement une brèche. Loin de me soulager, cette idée me glaça le sang. Il y avait donc pire que ce que je venais de vivre ? Je devinais avec appréhension l’influence que pouvaient avoir les créatures maléfiques dont Sigurjón me parlait. Cela présageait du pire pour l’Islande. Mais l’elfe me rassura. Il avait l’espoir de remédier à cette chute. Avant cela, nous devions nous éloigner d’ici. L’endroit était trop dangereux. Nous aurions pu basculer à nouveau dans la croyance de la suprématie de l’humanité.

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Dès que nous fûmes plus en sécurité, il raconta la prédiction suprême de son peuple. Celle-ci était liée à un parchemin qu’il glissa dans ma main. Une personne et une seule était en capacité de briser le compte à rebours infernal qui risquait de détruire l’Islande. Cette personne, l’elfe pensait que c’était moi. Incompréhensible. Je n’avais rien d’une héroïne. Je m’effrayais du moindre obstacle, alors sauver l’Islande ! Ridicule et saugrenu. Pourtant, Sigurjón y croyait dur comme fer. Son espoir résidait en mes capacités à résister aux forces surnaturelles. Entre mes mains, l’espoir infime de sauver le pays du désastre. Entre mes mains, ce parchemin que je découvrais vieux et usé. J’y jetais un œil. Il était minuscule et pendouillait en tous sens, déchiqueté ou brûlé par endroit. Les inscriptions gravées étaient aussi noires que le sang mêlé de ma vision. Certaines étaient effacées. Je voyais des signes que je n’avais jamais vu de ma vie. L’elfe posa alors sa petite main sur mon front, une secousse ébranla ma tête. Quand il la retira, il désigna simplement le papier. Aussi 28


incroyable que cela puisse paraître, le texte devint clair à mon esprit. Les signes étaient des runes datant des débuts de la civilisation norroise. Et j’avais la capacité de les déchiffrer et de les comprendre. Ces traits n’avaient aucun mystère pour moi alors même que je les lisais pour la première fois. Bientôt les ténèbres vieilliront, Si du sourire du bélier Où danse la chute enchantée, L’humilité crève lumière. Le minuscule éclaire, Au don des dieux Les ombres vacillent. Fuyant les esprits tumultueux Fusion pétrifiée Enflamme l’imprudent. La rune magique se réveille, Plante le filtre de géant, Renaît l’envers. Scalde lisse à l’orée Verte trace noire Bondi légifère à la faille Abîme cisaille. Le tolt chanté sous l’aurore, Knörr désamarré, Siffle Pluvialus, Lagune bleutée, glace éclatée Au fjord ensorceleur, Soudain Thor et Odin veilleront.

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Autant je pouvais comprendre les signes runiques un à un, autant l’unité du texte me paraissait opaque. Où était la prophétie là-dedans ? Qu’est-ce que tout cela signifiait ? À fixer les runes, ma vue se troubla. J’eus l’impression que certaines d’entre elles s’effaçaient à mesure que je parcourais le manuscrit. Je me moquai de ma niaiserie auprès de l’elfe, pensant qu’il partagerait mon autodérision. Mais il ne sourit même pas, indifférent à mon ressenti. Je regardais à nouveau, cette fois des vers entiers disparaissaient. «Le minuscule éclaire», «Enflamme l’imprudent», «Fuyant les esprits tumultueux». Ma main commença à trembler. Je voulus rendre le parchemin à l’elfe. Il le refusa. Désormais, il m’appartenait. J’insistais. Je ne voulais pas être responsable de la disparition de lettres si anciennes. Sigurjón balaya mes craintes d’un revers de main. Il expliqua alors que ce poème était unique et essentiel dans sa culture, que son contenu délivrait des secrets ancestraux doublés d’une aura mystique. Un poète, ou plus exactement un scalde, l’avait chanté il y a bien longtemps. Ce scalde se nommait Tyrfingur Thorsteinson. Tyrfingur Thorsteinson ne savait pas que les signes qu’il traçait possédaient un pouvoir. Il ne savait pas non plus qu’il écrivait une prophétie. Il ne le comprit que bien plus tard quand il surprit un elfe en sa maison, en train de dérober le parchemin sur lequel il avait écrit ces vers. Je me demandais si l’elfe en question était Sigurjón. Je n’avais aucune idée de l’âge qu’il pouvait avoir ni quelle était le maximum qu’un elfe pouvait atteindre. Après tout, pourquoi pas des 30


siècles. Je ne serai pas plus surprise que cela désormais. J’en devenais blasée, lasse de trop d’aventures en si peu de temps. L’elfe le comprit immédiatement. Il me proposa d’aller en bord de mer, me reposer un peu. Nous n’étions qu’à deux pas de l’Océan Arctique. Une balade en bateau serait peut-être même une bonne idée.

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Arrivés aux abords de l’océan, j’avais juste envie de calme et de solitude. Un besoin de prendre du recul sur la révélation de l’elfe et les événements passés. Méditer, avoir juste un temps à moi. Sigurjón ne disait plus rien. Je l’en remerciai intérieurement. Il avait l’air de parfaitement ressentir ce qu’il me fallait dans l’instant. À un moment, il désigna simplement une grande barque échouée. Nous nous dirigeâmes vers elle sans un mot, la poussâmes dans l’eau et embarquâmes pour voguer sur les flots. Je n’ai même pas pensé à vérifier si la barque était apte au voyage. Peu importait. Je voulais juste trouver le silence. L’elfe avait prit la barre en main. Je pouvais me laisser aller au clapotis des vaguelettes. Je fermais les yeux et m’endormis, épuisée. Je n’avais aucune idée du temps passé assoupie. Le soleil brillait à mon réveil. Je ne le comprenais d’ailleurs pas car j’avais eu l’impression que 32


de l’eau de pluie m’avait réveillée. Je tâtais mon visage, il était bien humide, mais d’eau salée, pas de l’eau claire du ciel. Était-ce à nouveau un phénomène étrangement islandais ? Je me retournais vers l’elfe pour le lui demander, mais il avait encore disparu. Inutile de le chercher, je savais qu’il réapparaîtrait le moment venu. Comme toujours. En revanche, à cet instant, je réalisais l’étendue illimitée de l’océan. J’étais au beau milieu de ce dernier, seule, sans une quelconque notion de navigation, sans repères, sans même apercevoir un bout de terre à l’horizon. J’étais perdue dans une immensité inconnue. L’océan calme ne laissait rien transparaître. Pas une vague. Au loin, le néant de l’horizon. Le ciel gris-bleu plongeait dans l’océan bleu-gris. Mes yeux fixés sur la surface. Le remous léger du bateau. Le vent glacial sur mes joues rougies. J’attendais. Apaisée par ce spectacle. J’attendais et je veillais. Les paroles de Sigurjón résonnaient dans ma tête. Je tâtai le parchemin dans ma poche. Il restait sous ma protection. Je le sortis à nouveau, relisant les vers intacts tout en essayant de me rappeler ceux qui avaient disparu la veille. Tout cela me troublait. Quel était donc ce subtil subterfuge qui effaçait ces écrits ? L’elfe avait dit que j’étais responsable de cet artifice. Je n’avais rien compris de ce qu’il m’expliqua. Ou peut-être que je refusais de comprendre. La responsabilité paraissait trop lourde. Comment pouvais-je sauver l’Islande alors même que je ne connaissais rien d’elle ? Mes pérégrinations mentales ne menaient à rien. Je continuais de scruter l’océan. Perdue dans mes réflexions, 33


j’attendais une réaction de la nature. Un signe. N’importe quoi. Mais la seule réponse était le doux son des légers clapotis de l’océan. La peur du néant recommençait à poindre. Pas une terre en vue. Et ce silence imposant. Je sentis soudainement un froid s’infiltrer dans mes vêtements. Quand soudain, un clapotis plus intense, plus dense que les autres. Je me retournais aussi vive que possible vers l’origine du bruit. Juste le temps d’apercevoir quelque chose entrer dans l’eau. J’étais stupéfaite. Aux aguets. Pourtant rien ne semblait troubler le calme de l’océan. Un silence angoissant et impatient. Mes yeux rougis par le froid et l’acuité. À bâbord, un nouveau clapotis. À nouveau, je me retournais trop tard. Mais une présence s’imposait dans ces lieux. Démoniaque ou céleste ? D’un regard inquiet, je m’épuisais à observer la surface de l’eau. Je restais là, scrutant la surface quand, soudainement, à tribord, des vaguelettes se firent plus intenses. Les mouvements s’intensifiaient, le temps entre les deux clapotis se rapprochait, la créature marine jouait avec mes nerfs et me terrifiait. La peur au ventre, je regrettais de m’être aventurée sur cette eau glaciale. Mais je n’avais pas de choix. Et la curiosité l’emporta. Je me penchais discrètement sur le plat-bord du bateau, essayant de voir ce qui se cachait dans l’océan. Très concentrée sur les profondeurs abyssales, j’aperçus furtivement une forme pure, gigantesque et sombre se mouvoir dans les tréfonds. La silhouette grossit brusquement excessivement rapidement. Sans avoir le temps de réagir, la masse se précipita à la surface. Je fus sur34


prise et effrayée. Le Léviathan se précipitait sur moi. Je tombais en arrière au fond de la barque, terrorisée, me protégeant inutilement de mes bras. La bête s’élevait et fonçait sur moi, mais au lieu de me dévorer, elle passa par-dessus le bateau et alla s’aplatir plus loin dans l’océan. Un remous, le bateau chancela. Quelques instants plus tard, à nouveau le calme. J’osais relever la tête, et là, sous mes yeux, en un instant magique, comme propulsé du fond de l’océan, une baleine se dressa à la surface pour s’effondrer immédiatement dans les profondeurs, balayant l’air de sa nageoire caudale. Le spectacle merveilleux de la nature grandiose et libre. Ma peur se mua en extase. Le saut somptueux éclaboussa l’eau. La même baleine recommença un nouveau saut plus loin. Elle était majestueuse, gracieuse. J’étais bouleversée par l’offrande, consciente de la beauté simple de l’instant. D’autres baleines s’invitèrent dans la danse. Et des dauphins. Spectacle incroyable et unique. Les cétacés s’approchaient du bateau, s’approchaient de moi. Ils ne cessaient de sauter et de jouer dans une chorégraphie étincelante. J’avais envie de plonger pour me mêler à la fête. Certains frôlaient le bateau, d’autres passaient dessous, immenses, et d’autres, enfin, claquaient leur queue et m’éclaboussaient d’eau arctique rafraîchissante. Puis, le ballet se calma dans un final divin. J’étais trempée et heureuse. Dans une dernière valse, baleines et dauphins s’éloignèrent. Je restais extatique dans ma minuscule barque. Je m’attardais un long moment, rêveuse, espérant les voir revenir. Mais ils étaient bel et bien parties. Cette danse, ces baleines si 35


merveilleuses étaient le signe que j’attendais. Pour elles, pour cette nature si extraordinaire, je devais être capable d’essuyer toutes les épreuves décrites dans le poème du scalde Tyrfingur. Je retournai à la barre d’un pas décidé, rassérénée. Quand, maladroitement, je glissai sur un objet étrange et manquai de tomber. Sur le pont inondé, le soleil étincela sur un épais filament. Je m’approchais prudemment et, avec courage, pris l’objet inconnu en main. J’étudiais avec attention la forme. Elle était longue, fine, à la fois souple et solide. J’étais intriguée parce que certaine qu’il n’y avait rien sur ce bateau au moment de l’embarquement. Il se passait des choses si inattendues depuis mon arrivée que je crus naïvement que les baleines avaient déposé cela pour moi. Après tout, certaines avaient sauté par-dessus le pont… Je tâtai l’objet de longs instants, réfléchissant à cette énigme. Puis un flash. Je mis la main dans ma poche pour y dénicher le parchemin. Y aurait-il un lien ? Je l’ouvris rapidement. Sous mes yeux, en temps réel, un vers s’estompait. Ce vers : « Le filtre de géant ». L’objet dans une main, le parchemin du scalde dans l’autre, j’observais les runes disparaître. Et je fis enfin le rapprochement. Cet objet, le filtre, était un fanon d’une des baleines, ces géantes des mers. J’avais raison, il s’agissait bien d’un présent des baleines. Le vers s’effaçait pour manquer définitivement au poème. Sigurjón disait vrai. Ce vieux vélin recelait de magie. Pour chaque action menée, le poème raccourcissait. À terme, un parchemin vierge devait aboutir à la fin de la quête que l’elfe m’avait confiée. 36


Un parchemin vierge de toutes empreintes humaines. Je relisais les vers restants. L’épopée me parut impossible. J’installais tout de même le fanon dans une poche sécurisée de ma veste. Groggy par le roulis somnifère de l’océan, je me relaxai un instant, cherchant un moyen de regagner la terre ferme, lorsqu’à nouveau, des bruits surgirent non loin du bateau. J’espérais le retour des baleines, mais les bruits étaient métalliques.

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J’entendis un chahut, une clameur sourde. À l’instant même où je levais la tête, des cris fusèrent, des hommes armés se battaient en tout sens, épée au poing. Leur bateau était amarré, ma barque dérivait vers eux, sans que je ne puisse agir. Les guerriers étaient à la fois sur leur navire et sur la rive. Ils continuaient de se frapper sauvagement en état de transe. Désormais trop proches, deux d’entre eux faillirent m’étriper au passage. Je me jetai au ras de la cale et constatai avec horreur que ma minuscule et ridicule barque prenait l’eau. Je devais agir vite au risque de me noyer. Par réflexe, je grimpai sur l’embarcation voisine et me protégeai avec dextérité derrière un tonneau. Saisie par la terreur, j’étais figée. Mes yeux rivés sur ces combattants, je priais les dieux païens pour qu’aucune de leurs lourdes épées ne me tranche vive. De ma cachette, j’observais à la fois les guerriers et le bateau. Il était bas, filiforme, spacieux. Une voile striée de rouge et de blanc trônait sur le mât central. J’étais médusée. Ce 38


bateau me rappelait une bande dessinée que je lisais petite. Une bande dessinée sur les vikings. Je réalisais alors que le navire sur lequel je me trouvais n’était autre qu’un drakkar (ou plutôt, comme je l’apprendrai plus tard, un langskip, navire de guerre viking). J’en étais bouche bée. À tel point que sans le vouloir, je me redressais, ébahie par ce nouveau phénomène. J’admirais les hommes, pensant inconsciemment être invisible à leur yeux. Ils étaient grands, forts, portaient tous épée, bouclier et moustache. Dans le tumulte, je ne parvenais pas à distinguer leurs ennemis. J’étais sidérée, paralysée. Quand, dans un éclair, un des guerriers me repéra. Sans réfléchir, il se rua sur moi moulinant de son épée. J’étais terrifiée, incapable du moindre geste, ni du moindre mot. Sentant ma dernière heure, je fermais les yeux aussi forts que possible, invoquant le grand Sigurjón, l’attendant ardemment. Je marmonnais des prières islandaises, faites de ‘skýr, de ‘gódan daginn’, de ‘takk fyrir’ et autres ‘Islenska’ ou ‘Þórr’. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais ou de ce que je racontais mais le sanguinaire viking assoiffé de meurtres sembla discerner mes folles prières. J’entrevue son regard dubitatif. L’épée encore prête à frapper, il scruta mon visage. Il hésitait. Moi, j’étais piteuse, à genoux, étranglée par la peur, implorant, répétant inlassablement Þórr, puisque ce seul mot avait réussi à le ralentir. C’est alors que son regard se porta sur l’amulette offerte par Hjalti et Lilja. Le bras du viking acheva son geste. Je sentis le froid de l’épée sur mon cou. Mais au lieu de le trancher, le lame souleva méticuleusement mon pendentif. Incertain, il me regarda, jaugea mes vêtements 39


inadaptés, baragouina un message impossible auquel je répétais inlassablement ‘Þórr’, ‘Þórr’, ‘Þórr’. Le visage du viking se radoucit, il abaissa son épée, le collier retomba sur ma peau. La bataille faisait toujours rage autour. Il me fit signe de rester tapie derrière le tonneau, puis, il repartit à l’assaut. De ma cachette, blottie, je ne pouvais qu’entendre les mouvements. Je n’osais plus regarder. Des heures passèrent avant que le bruit des armes ne s’assagît. Je sentis le langskip quitter tranquillement la rive et tracer sur l’eau. Pour autant, je n’osais me découvrir. C’est Ingolfur, mon « sauveur », qui vint me dénicher. Il avait l’air las et fier à la fois, les cheveux ébouriffés, le teint rouge. Le sang de l’ennemi collait à ses vêtements. Il me fit signe de le suivre. Je ne discutai pas. Dans un silence pieux, et sous les regards médusés de ses compagnons, j’avançais, troublée. Les secondes s’alourdissaient, les premiers chuchotements se firent entendre. Il me mena devant celui qui semblait mener cette équipée. D’abord nerveux, ce dernier s’apaisa quand Ingolfur désigna l’amulette à mon cou. Il grommela des mots incompréhensibles et ne ses soucia pas davantage de moi. Peu lui importait qui j’étais, le pendentif semblait être un gage. Cela suffisait. Ingolfur, devenu seul maître de mon destin, était beaucoup plus intrigué par ma présence. Il m’invita à gagner la proue du navire. Une fois assis, nous avons, pendant des heures, échanger nos silences. Durant cet entretien incongru, il ne cessait de jeter des coups d’œil à l’amulette, relevant régulièrement un sourcil 40


interrogateur. Finalement, la curiosité finit par l’emporter et il osa redire ce que nous nous étions maintes fois dit : ‘‘Þórr’’. Il montrait du regard le pendentif. Timidement, je pris en main la statuette, sans l’ôter de mon cou et questionnai le viking : Þórr ? Il acquiesça de la tête. Au moment où je prononçais une nouvelle fois ce mot, je réalisais sa proximité avec le son ‘th’ anglais. Je fis immédiatement le rapprochement. Il s’agissait de Thor. Thor, le dieu du tonnerre. J’étais satisfaite de mettre enfin un nom sur ce bonhomme au chapeau bizarre sur sa chaise. Lilja et Hjalti ne m’avaient rien dit à son sujet. J’avoue que je n’avais rien demandé non plus. J’étais loin d’imaginer que ce bout de bois pouvait symboliser un dieu, ni qu’il puisse avoir une quelconque signification. À présent, j’avais la sensation d’être guidée et protégée par lui. Ingolfur le montra encore, du doigt cette fois. Il voulait le toucher. Je l’ôtais donc de mon cou pour le lui laisser examiner. Thor semblait si petit dans la main de ce si fort guerrier. Ingolfur le soupesa, le retourna, le manipula en tout sens, le renifla même et me regarda, comblé. Puis il partit dans un rire profond et sonore. Je l’observais d’un regard étonné, l’arcade relevée, me demandant ce qu’il y avait de drôle dans cette scène. Le doux guerrier lâcha subitement un flot de paroles, suivis de geste amples, riant à en perdre sa moustache. Face à mon incompréhension évidente, il s’arrêta net et sortit un petit couteau. J’eus un stupide réflexe de recul et ne me réinstallai que quand il fit mine de travailler la statuette. Il semblait me dire que la statuette avait été sculptée. Je m’extasiai faussement, me 41


doutant bien qu’elle n’était pas sortie de terre telle quelle. Ingolfur insista. Tantôt il mimait la taille du bois, tantôt il se désignait lui-même avec la pointe de son couteau. Après de multiples palabres muettes, je finis par comprendre ce qu’il voulait me dire. J’ai d’abord cru que l’objet lui appartenait, alors qu’en réalité, aussi improbable qu’étrange, c’est lui, Ingolfur, lui, qui avait façonné l’amulette. Je ne savais plus si je devais être étonnée ou si cette dernière nouvelle faisait partie de la féerie de l’Islande. Je n’eus pas le temps de méditer ces pensées. Le viking m’attrapa le bras et réclama toute mon attention. Il s’approcha de moi comme pour me révéler un secret. Dans le même temps, il avança la statuette au niveau de nos yeux. Puis, dans une douce caresse, il lissa d’un doigt le chapeau bizarre du dieu. Trop concentrée, j’eus un ridicule réflexe de recul quand l’objet accoucha d’un léger mais net craquement. Ingolfur se moqua de ma peur. Juste assez de temps pour que nous découvrions ensemble que le socle de la chaise sur laquelle était assis Thor venait de s’ouvrir. J’avais porté ce talisman tout ce temps sans me rendre compte de cette anomalie. J’étais à la fois ahurie, excitée et désarçonnée. Déçue de ne pas avoir découvert cela bien avant, mais surtout déçue que la cache ne recèle aucun trésor. L’intérieur de la statuette était vide. Face à mon désarroi, Ingolfur referma aussitôt le clapet et remis le médaillon à mon cou. C’est au moment où il frôla ma peau que je la sentis. Une puissance foudroyante était en train d’envahir mon corps. Cela ne dura qu’une seconde mais modifia à jamais la perception de mon environnement. Le viking s’inquiéta de mon état. 42


Il ne comprenait pas ce qu’il venait de se passer. Je lui répondis aussitôt que moi non plus, mais que ça allait. Le temps se figea plusieurs secondes. Nous nous sommes regardés, médusés. Je venais de répondre dans sa langue. J’avais compris chaque mot de sa question et j’avais répliqué sans réfléchir. J’en restais coite. Il me demanda, hésitant, si je parlais norrois. Non, je ne parlais pas norrois. Du moins, avant. Je réfléchis au quart de tour et désignant l’amulette de Thor, je lui dis simplement que désormais, oui, je le comprenais. Cette opportunité nous ouvrit une large porte menant directement à une complicité nouvelle et intense. Nous discutâmes encore longtemps toujours assis à la proue. Je découvris l’univers de ce guerrier et de ses compatriotes. Un univers loin de la barbarie que j’imaginais. Puis il me conta l’histoire de l’amulette. Comment un jour, quand il était encore un jeune fermier, un elfe avait surgi dans son logis. Cet elfe, qui s’appelait Sigge, lui avait parlé de son pays, de sa terre. Il lui avait confié toutes les légendes autour de la naissance de l’Islande. Ingolfur me transmit à son tour ces connaissances, dans lesquelles se mêlaient la glace et le feu, des géants, un arbre cosmique, des dieux, un serpent, un loup et un cheval à huit pattes. J’étais passionnée par son récit mythologique. Je le vivais. L’Islande était née d’une brûlure, celle de la glace et du magma cramoisi. Des traces de l’émergence de l’Islande subsistaient dans un endroit nommé Jökulsárlón. Un endroit magique empreint de sérénité spectrale. Tout humain qui hantait les lieux s’évanouissait à jamais dans un univers de glace. Et celui qui accédait à l’origine se perdait aux confins de 43


l’inlandis, cristallisé par la glace, pris au piège. Après son récit, l’elfe Sigge ordonna à Ingolfur de mettre son talent de sculpteur au service d’une mission. Il s’exécuta sans rien demander de plus. Car il ne fait pas bon défier un elfe. C’est alors qu’il créa l’amulette qui se balançait à mon cou. La statuette de Thor. L’elfe précisa la nécessité absolue d’insérer une ouverture secrète sous le siège du dieu. Sigge observa le viking travailler le bois, sans ajouter un seul mot pendant cette opération. Quand il eut fini, l’elfe prit la statuette dans sa pogne et murmura quelques incantations. Puis, sans un regard, il s’enfuit avec, laissant seul Ingolfur avec son couteau à la main et de la sciure à ses pieds. Il ne le revit jamais et ne posa jamais aucune question sur l’événement. Il se doutait simplement qu’un lien existait entre la légende que lui avait raconté Sigge et la statuette qu’il venait de concevoir. Je lui confirmais ce lien. J’étais moi aussi persuadée que l’amulette détenait un pouvoir, qu’elle contenait une magie si puissante qu’aucun humain ne pourrait la supporter. Son ouverture de quelques secondes l’instant d’avant avait provoqué chez moi une sensation pénétrante et envoûtante. Grâce à elle, je parlais la langue d’Ingolfur. Grâce à elle, je savais désormais ce que je devais faire. Explorer les icebergs de Jökulsárlón et retrouver la genèse de toute cette aventure. Nous fûmes dérangés par une soudaine agitation sur le navire. Autour de nous, tous les marins s’affairaient. Nous approchions la terre ferme. Tous se préparaient à retrouver leurs foyers, leurs fermes, leurs femmes et leurs en44


fants. Ils rentraient au pays, forts de leur expédition, le navire rempli de merveilles d’autres contrées. Au loin, j’aperçus des côtes déchiquetées. Ingolfur se leva pour préparer l’abordage. Pendant ce temps, je restais assise, à contempler le fjord vers lequel nous naviguions. Le lieu était immaculé et paisible. Au moment de l’accostage, Ingolfur me confia qu’il avait eu une sensation inopinée. Une voix surnaturelle lui aurait soufflé le nom du légendaire cheval à huit pattes. Sleipnir. Plusieurs fois. Sleipnir. Le viking pensait que je devais commencer ma quête par là. Il savait par où était passée la créature et me l’indiqua. Je devais partir pour Asbyrgi. Il en était certain, c’est là que ma destinée m’attendait. Nous nous fîmes des adieux sincères et nous séparèrent, sachant lui et moi que plus jamais nous ne nous reverrions.

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Une fois seule, le fjord m’apparut étonnamment calme. Seul le murmure des cascades environnantes et les falaises abruptes perturbaient agréablement la plénitude de l’anse. Une mission m’attendait. Je ne pouvais profiter de ce spectacle sauvage davantage. Je m’aventurai donc presque immédiatement sur le chemin indiqué par Ingolfur. Tout en réfléchissant à la manière dont je pouvais achever ma quête, je me retrouvais au sommet d’une gigantesque talus. À son sommet, aucune issue. J’observais à droite, j’observais à gauche. Aucun sentier. M’étais-je trompée de route ? Impossible, les indications du viking étaient précises. Il devait se trouver quelque chose sur ce rocher, une chose qui m’échappait pour le moment. J’examinais autour de moi. La vue y était incroyable. Face à moi, aux pieds de l’escarpement, une plaine courte arrêtée par une forêt puis une fa46


laise assez haute. Cette falaise prenait légèrement naissance à ma droite pour mourir à ma gauche. C’est comme si un arc-de-cercle s’était formé autour du grand rocher sur lequel j’étais. Je prenais mentalement une photo panoramique des lieux, et je compris. Il me fallait voir les choses sous un autre angle. À hauteur de dieux. Le cheval à huit pattes était un mythe. Sûr qu’il ne faisait pas la taille d’un cheval normal. Probablement un géant, et l’arc-de-cercle au centre duquel je me trouvais ne devait être rien d’autre que l’empreinte d’un de ses pas. J’étais au beau milieu d’une trace laissée par Sleipnir. Je décidais de descendre immédiatement au cœur de l’empreinte. J’étais intriguée de déambuler là où Sleipnir aurait foulé le sol. Je continuais vers la pointe de ce sabot imaginaire, intriguée par la petite forêt que j’avais aperçu auparavant. Elle était la première que je voyais en Islande. Dès l’orée de cette forêt, je fus accueillie par des oiseaux qui me guidèrent aussitôt sur un minuscule sentier entre les arbres. La température se rafraîchissait graduellement. Je me baladais sans inquiétude accompagnée des oiseaux et entourée d’arbres, au son d’une cascade. Plus j’avançais, plus le bruit de la cascade m’enveloppait. Tout à coup, la forêt s’arrêta net. Face à moi, à une cinquantaine de pas, la base de la falaise aperçue tout à l’heure. Je venais enfin d’atteindre le bout du sabot de Sleipnir. Entre la forêt et le début de la falaise, un étang féerique de vert alimenté par une frêle cascade, très haute mais aussi fine que du vélin. Autour de moi, des roches noires tombées de la falaise, 47


pour la plupart recouvertes de mousse verte. Certaines étaient enfouies sous l’eau, d’autres émergeaient à la surface. Du simple caillou au fragment de rocher. Je m’avançais vers l’eau, son fond était visible, toujours dans ce mélange noir-vert. Un vers du poème me vint en tête. J’étais au bon endroit. Quelques oiseaux flottaient tranquillement vers moi. Jamais lieu ne fut si apaisant, si calme, si magique. Inondée de bonheur par cet endroit féerique, le savourant à l’extrême, je sombrais dans un abysse de délectation. Je levais les yeux au ciel dans une extase pure. Le soleil m’aveugla. Une lumière puissante submergea les alentours. Lorsque soudain, le léger bruissement de la cascade s’embrasa pour devenir peu à peu plus violent.

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Lorsque je parvins à discerner le décor autour de moi, rien n’était plus pareil. L’élégante cascade du sabot de Sleipnir s’était démultipliée. Elle paraissait gigantesque et épaisse. Et j’étais en équilibre à son sommet. Au-dessus de ma tête, un ciel métallique. À ma gauche, une rivière calme qui, subitement, face à moi, se précipitait dans le vide à une vitesse et une puissance fulgurantes. J’étais prise de vertige face à cette force déferlante. Je n’osais me rapprocher davantage. À tout moment, je pouvais glisser et tomber, emportée par la cascade. La puissance de la chute était telle que ce que j’avais pris au départ pour de la vapeur due à une chaleur quelconque était en fait des milliards d’éclaboussures provoquées par le choc de l’eau contre l’eau. La bruine fine stagnait au-dessus des chutes. Le bruit était assourdissant de beauté. Il exprimait la violence et la force de la rivière au sortir de la faille. C’était magnifique, 49


un vacarme divin. J’optais pour la prudence en remontant vers l’amont de la rivière calme. L’exploration ne mena sur un chemin de plus en plus rocailleux. Les rochers grossissaient comme sur de l’aérolithe. Le ciel était devenu bleu limpide. J’étais seule au sommet de ces canyons somptueux, à remonter la rivière quand un doux son assourdissant mit mes sens en alerte. Une odeur agréable saisit mes narines, celle de l’eau s’écrasant contre la pierre. Malgré ces prémices, je tombais des nues face à la vingtaine de cascades qui apparurent dans un alignement parfait. Chacune différente de l’autre. Chacune avec sa personnalité propre. Et toutes me laissaient sans voix. Leur union créait une osmose parfaite. Leur chant harmonieux s’accordait et berçait mes oreilles attentives. Le soleil reflétait sur les eaux en chute. Je n’étais plus sur Terre, j’étais en apesanteur face à cet enchantement de la nature. Le spectacle était du domaine des dieux. Un don des dieux. Revenant peu à peu à la réalité, je sortis le parchemin de ma poche et fus rassurée de voir de nouveaux vers s’effacer. « Verte trace noir », « Don des dieux ». Mes actions agissaient bel et bien sur le poème. Beaucoup restaient cependant encore inscrits. Je ne devais pas m’attarder plus et pris la décision de partir vers le sud de l’île. Parcourant des voies sinueuses, je profitais du trajet pour explorer les fjords de l’est. Parfois, je tombais sur des villages, tantôt fantomatiques, tantôt illuminés. Sur le trajet, la visibilité était souvent faible. Un épais brouillard 50


donnait une atmosphère étrange aux routes entourées de montagnes. Un goût de mystère et de surnaturel découvrant quelquefois uniquement le sommet de ces montagnes, donnant le sentiment qu’elles immergeaient de nulle part. À chaque instant, j’avais le sentiment qu’une créature merveilleuse pouvait surgir de cette sombre brume et m’ensevelir pour me perdre à jamais. L’ambiance était irréelle. Les fjords étaient incroyables de beautés, grandioses, ceints de falaises abruptes et transpirant de sérénité. Ils étaient pourtant ridicules comparés à ceux que je verrai plus tard dans le nord-ouest. De temps en temps, je rencontrais quelques duos ou trios de moutons. Libres et laineux. Vaquant à leur occupation de mouton islandais : profitant du grand air et se nourrissant d’herbe fraîche. Ils étaient robustes et beaux. Noirs, blancs, nuancés. Les cornes fières. Sereins. Inaccessibles. Dès que je m’approchais un peu trop, ils trottaient dans une direction au hasard, méfiants et toujours restant unis dans leur clan. Tous jouaient se jeu avec moi. Tous, sauf un. Un qui ne partit pas quand je fis mine de vouloir l’attraper. Un qui me toisa, fier, splendide. Un bélier. Plus fort et plus inquiétant que les autres. Il me barrait la route. Droit sur mon chemin. Comme l’elfe Sigurjón dans le bois, le jour de notre rencontre. Ses cornes étaient plus longues, plus épaisses que celles des autres. Sa laine était plus broussailleuse, touchant presque le sol. Il semblait me défier, menaçant.

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Après de longues secondes d’observation, le bélier eut un geste imperceptible qui me fit sursauter. Puis il se détourna et partit dans une autre direction. La voie était désormais libre mais une force invisible me poussa à le suivre. Très lentement, quasi au ralenti, j’engageai une poursuite. Le bélier, si sérieux, si austère, se retourna, fit une pause pour me dévisager. Il s’immobilisa comme pour m’attendre. Lorsque je ne fus plus qu’à une courte distance de lui, il daigna bouger et s’engagea dans le champ verdoyant. Comme envoûtée, je fis de même. Nous marchions depuis longtemps déjà. Le bélier ne cessait de regarder en arrière, vérifiant que je suivais. Plus j’avançais, plus l’herbe grandissait. Elle me dépassait parfois par endroit. Autour de moi, tout n’était qu’herbe bien verte. Je perdais souvent le bélier de vue, me repérant souvent aux traces d’herbes arrachés sur son passage. À chaque fois que je l’apercevais de nouveau, il semblait plus gros que la fois précédente. 52


Jusqu’à ce que je le perde de vue un très long moment. Dans cette jungle inattendue, ne voulant surtout pas me retrouver seule, j’accélérai le pas et me perdis. Prise d’affolement, je me débattais contre des herbes plus hautes que moi, bien plus hautes que moi. Une serpe m’aurait été utile. Je courais, dégageant les herbes au fur et à mesure, sans savoir où j’allais. Comme une dératée. Évidemment, à ce rythme, il ne me fallut pas longtemps pour tomber. Quand je me relevais, légèrement déboussolée et assommée, j’aperçus une sorte de mur mou, blanc terreux et surtout très velu. Je levais les yeux au ciel me disant que ce à quoi je pensais était impossible. Pourtant, un museau à l’haleine nauséabonde surgit. À peine le temps de confirmer que ce museau appartenait à mon bélier que sa gueule s’ouvrit sur moi, m’empoigna avec grâce et me propulsa dans les airs. La peur me tétanisa d’un seul coup. Était-ce ainsi que tout devait finir ? Ecrabouillée par un bélier géant ? Déjà je retombais. J’allais lamentablement m’écraser au sol. Ma vie défilait sous mes yeux, emplie de paysages islandais et des gens que j’aimais, laissés dans mon propre pays. La frustration de n’avoir pas réussi ma mission. J’imaginais la déception des elfes et la terrible destruction de l’Islande. C’était impossible. C’était décidé : je survivrai au choc et m’enfuirai aussitôt. Crispée, les yeux fermés, le choc au sol était imminent. Plus qu’un millième de seconde. Mes cris muets et impuissants. Quand je touchai le sol, je crus à l’instant de ma mort. Mais le choc attendu n’eut jamais lieu. Mes os n’ont pas été broyés. Je venais de retomber sur une surface moelleuse et garnie. Sans avoir le temps de réfléchir, je me 53


faisais brinquebalée en tout sens, manquant de glisser à chaque soubresaut. Je m’agrippais tant bien que mal à ce que je pouvais, découvrant peu à peu que le tapis sur lequel j’avais atterri était le dos du bélier. Mais je réalisais surtout en observant le paysage que ce bélier n’était pas un géant, que c’était moi qui était devenue minuscule. Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait, ni où le bélier m’amenait. Ce qui était certain, c’est que je n’étais pas du tout rassurée. Le bélier se mouvait lentement, sûr de sa route, mais tout le long si sévère. J’entamais plusieurs fois une discussion stérile. J’abandonnais mes monologues et me consacrai à l’études des environs. Nous traversions des champs, des montagnes et des canyons. Le bélier jouait les équilibristes au sommet de falaises impressionnantes, rasant les à-pics. S’il essayait de me terroriser, il y parvenait parfaitement. Parfois, nous croisions quelques moutons. Ils bêlaient en apercevant le bélier, comme pour le saluer. On aurait dit que lui, de mauvaise humeur, grommelait des réponses rapides. Pour autant, lorsque je jetais un coup d’œil derrière moi, je constatais que tous les moutons suivaient. Absolument tous. Très vite, le groupe grossit. Il s’amplifia tant que je ne pouvais plus les décompter. Une pluie fine s’abattit doucement. Au loin, j’aperçus une masse impressionnante de moutons agités. Nous étions en train de les rejoindre. Au fur et à mesure que nous approchions du groupe initial, je vis un grand enclos muni de plusieurs compartiments. La pluie se faisait plus forte, les bêlements plus nombreux et plus chaotiques, nos compagnons 54


de route devenaient de plus en plus nerveux et forçaient le pas. Au niveau de l’enclos, les moutons couraient, bêlaient et sautaient en tous sens. Chacun avait l’air de savoir où aller sans pour autant y aller. Mon bélier toujours aussi sévère accéléra soudainement le pas pour s’arrêter net en cabrant de l’arrière. Surprise, je lâchai prise et me trouvais une fois de plus propulsée dans les airs. De tourniquets en loopings, j’atterris sur un mouton complètement fou. Je m’agrippais de justesse à un de ses poils et tentais d’escalader jusqu’au sommet de son crâne. La pluie ne facilitait pas l’opération. Les poils glissaient, mes vêtements étaient trempés, je ne voyais pas à deux pas. Mon nouvel hôte courait en tout sens, avec la fougue de la jeunesse inconsciente, ruant, allant à droite, allant à gauche, repiquant un sprint, sautant sur lui-même et repartant. J’étais ballottée de partout, un peu livide, à la limite de la nausée jusqu’à ce que je parvienne à m’agripper totalement et m’installer confortablement. Là, je me sentis comme dans une attraction de fête foraine. Les sensations étaient les mêmes : la peur et l’amusement. Je me mis à rire bêtement à chaque foulée du mouton sur lequel j’étais. Bien harnachée, la peur s’envolait pour laisser place uniquement au jeu. Mes éclats de rires se mêlaient aux bêlements. La pluie redoublait, les moutons fuyaient dans toutes les directions et se bousculèrent amèrement. J’incitais la bête à courir d’un côté, de l’autre, à sauter sur place toujours plus haut. Je rigolais de nos exploits, comme chacun des moutons présents. Au loin, j’aperçus le bélier impassible. Il me regardait, 55


moi et ses congénères, profiter de cette fête. L’espace d’une seconde, sa gueule se radoucit, je crus voir un sourire effleurer sa moustache. Puis il disparut. Le jeune mouton sur lequel j’étais fut bientôt prisonnier d’un des compartiments de l’enclos. Il ne pouvait presque plus bouger, coincé parmi d’autres moutons. Alors, tout se calma. Épuisée, je m’écroulais dans la laine chaude et trempée. Le rêve qui troubla mon sommeil défila sous la protection du « sourire du bélier ».

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Je me réveillai, pas tout à fait sèche, sous une légère brume, sur une plage de sable noir. Il me sembla avoir retrouvé ma taille normale, sans en être vraiment sûre. Le courant de la mer à côté de moi était assez fort. Le froid me glaça. Autour de moi, disséminés sur la plage, des débris de glace de toutes tailles. Posés là, comme sculptés, de manière presque logique, espacés régulièrement. Certains me dépassaient en hauteur, d’autres tenaient dans ma main. La glace cristalline et bleutée sur le sable noir donnait toute sa poésie au lieu. Les phoques et les sternes arctiques l’avaient ressenti bien avant moi. Je marchais à contre-courant, vers les sternes, vers les montagnes. La brume se dissipait peu à peu. Lentement, une force se distingua à l’horizon. Une montagne plus massive que les autres. Une montagne recouverte d’un manteau blanc acide. Un glacier. Des lettres s’imprimèrent automatiquement dans mon cer57


veau, formant un mot : le Vatnajökull. La beauté pure du paysage me saisit à la gorge. Les langues de glace du Vatnajökull parvenaient jusqu’à la lagune à mes pieds. Un lac gigantesque abritait les débris de glace. Certains petits, d’autres énormes, tous icebergs façonnés par l’eau. Trouvant une barque de fortune, je m’engouffrais, frigorifiée, pour naviguer sur le lac bleu, entre les icebergs. Pas un ne ressemblait à l’autre. Les formes différaient, des blocs, des creusets, de la glace striée. Du translucide au noir sombre, en passant par un dégradé infini de bleu, indigo, azur, électrique, et tant d’autres. Les couleurs se mêlaient, s’organisaient. Le soleil épisodique contre la glace de lumière. Des reflets d’or blanc m’obligeaient parfois à fermer les yeux. Dans ce monde, il y a des beautés trop uniques pour qu’elles soient simplement accessibles aux hommes. Nous risquerions de nous y brûler. Happée par la glace et l’esthétique des lieux, je réalisais. J’étais à Jökulsárlón. Enfin. Les mots d’Ingolfur résonnèrent dans ma tête. Je touchais la statuette de Thor, elle vibrait sensiblement, une légère sensation de chaleur. Je levais les yeux, un iceberg différent des autres attira mon attention. Extraordinairement sculpté. Sublime de pureté. L’eau et le soleil étaient-ils les seuls artisans de cette œuvre ? Le panel de couleur était complet. Toutes les nuances des autres icebergs se retrouvaient en celui-ci. Mais une seule m’hypnotisa. Un bleu limpide que lui seul possédait. Je me dirigeais vers lui, puis, d’un pas alerte, j’accostais. La glace solide se mouvait légèrement au rythme du lac. Sans at58


tendre, je me précipitais vers l’objet du désir. Un espace incurvé de bleu rêvé. Mes mains glissaient sur la glace lisse. Elle était douce, glaciale et brûlante à la fois. Au contact, mes mains se cristallisèrent, captives. Sigurjón m’avait averti. - « Cette glace est l’origine de l’Islande. Si tu t’y laisses piégée, elle t’emportera avec elle. »

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Ici, en ce lieu, je ne pouvais plus agir. Thor devait prendre le relai et faire le travail pour moi. Comme d’une bonne entente, la statuette en pendentif s’agita doucement jusqu’à trembloter autour de mon cou. J’aurais voulu la calmer d’une main, mais elles étaient piégées par la glace. Je m’en voulais de ma précipitation. Mais la tentation de caresser la glace avait été trop forte. La figurine tremblait désormais. Je la sentais parfois se soulever. Puis, périlleusement, elle s’éleva jusqu’à l’horizontale. Tout comme je l’avais été, l’amulette était attirée par cette partie de l’iceberg. Une fois la statuette stabilisée, je la sentis se diriger vers la glace et tenter de s’en approcher. Le cristal de mes mains commença de gagner mes poignets. Je devais sortit de là à tout prix. Mais Thor en décida autrement. Il se fit plus puissant, plus envieux d’atteindre son but. Je le retins légèrement de la nuque, n’ayant aucun autre moyen. Thor per60


sista. Certainement que j’aurais dû le laisser gagner ce combat, mais la peur de me faire cryogéniser l’emporta. La glace brûlante progressait sur mes avant-bras, l’amulette chargeait vers elle, tout en vibrant de plus en plus fort. J’essayais de tenir, mais le collier sciait mon cou. La lutte s’engagea. Empêcher Thor de me pétrifier et en même temps le laisser faire ce qu’il devait faire. Même si je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait. Tout ce que je savais, c’est que je pouvais mourir ici-même. Sauver ma peau et celle de l’Islande. Du sang commença à dégouliner de ma nuque, le collier cisaillait nettement ma peau. Nous n’étions qu’à quelques millimètres de la glace. Je déviais ma tête espérant en gagner quelques uns. Ma résistance s’affaiblissait, l’amulette devenait ingérable. Quand elle frôla la glace, mes bras entier étaient bleus glaces. Lorsque, soudain, j’entendis le clapet de la chaise de Thor se déclencher. À son ouverture, il toucha d’emblée l’iceberg. Aussitôt, la glace entama un mouvement imperceptible. Je n’étais pas sûre qu’il soit réel. J’osais jeter un œil à l’exact endroit où la statuette touchait le givre, j’aperçus une légère spirale s’amorcer. Et en fond, provenant du tréfonds de l’iceberg, une douce mélodie. Cette musique étrange semblait rythmer la spirale. Les deux s’amplifiaient en osmose. La musique plus soutenue, le tourbillon plus dense. Si dense qu’elle entama une danse pour s’extraire de l’iceberg. Toujours prisonnière, la glace se dirigeait avec assurance droit sur moi. La statuette se raidissait, endurant cette force invisible. Je résistais autant que mes forces le permettaient, mais je sentis que la glace prenait d’ores et déjà possession de la 61


statuette. Elle finit par l’englober totalement. Son prochain objectif devenait mon visage. La musique résonnait fort désormais. Elle m’envoûta. Au moment où mes forces lâchèrent, où je décidais de me laisser engloutir avec la statuette, l’espace et le temps se figèrent. La musique cessa, la glace arrêta son avancée mortelle. Cela dura moins d’une seconde. En un éclair, l’iceberg avait repris sa forme originelle. L’amulette tomba lourdement sur le haut de ma poitrine. Mes mains se libérèrent instantanément. Aucune trace de ce qu’il venait de se produire si ce n’est que la statuette semblait s’être alourdie imperceptiblement. Comme si elle avait gardé à son tour captive un fragment de glace. Après cette expérience, je quittai les lieux aussitôt, terrifiée à l’idée que ce manège dansant reprenne. Après quelques heures de marche, je me retrouvais sur une plage de sable fin et noir comme la nuit, face à un océan vierge et bleu d’un côté et une montagne foisonnante de vert de l’autre. En son centre, un bâtiment énigmatique au toit rouge détonnait. Je la contemplais subjuguée. Une maison à cet endroit-là ne pouvait être qu’un lieu mystique, certainement religieux. Je n’avais pas d’idée sur comment l’atteindre aussi je décidai de rester sur la plage et de m’y reposer quelques instants. Au loin, plongé sur la lisière de la mer, un rocher fantomatique. Je m’assoupis à force de l’analyser ; il me donnait l’impression de bouger sans pour autant le faire. Peu avant l’aurore, je me réveillai en sursaut. Les quelques minutes de repos s’étaient muer en une longue nuit agitée. Je scrutais la sur62


face de l’eau, quelque peu inquiète. Par-dessus le bruit des vagues défaites, des sons inaudibles atteignaient la plage. J’observais. Je n’osais ni bouger, ni respirer. La nuit n’allait pas tarder à finir son quart de veille. Les bruits étaient angoissants. L’horizon dessinait des ombres. Un bateau peut-être. Au loin, les premiers rayons du soleil naissant pointait. L’étoile apparaîtrait bientôt. Comme si elle avait conscience de cela, l’ombre au loin s’agita davantage, vacilla. Cette pensée me rappela le poème. « Les ombres vacillent ». J’épiais chaque mouvement de la forme. Elle semblait vouloir gagner la rive le plus vite possible. Mais quelque chose semblait l’en empêcher.

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Au fur et à mesure que la nuit s’éclaircissait, les bruits étranges s’amplifiaient. La chose que je ne voyais pas auparavant apparut clairement. Un bateau. Il s’approchait de la côte. Mais il n’était pas seul. Terrée derrière un rocher de la plage, j’analysais le phénomène. Les bruits étaient rauques, réguliers, essoufflés. En arrière-fond, des voix plus fines qui ressemblaient à des cris. Le bateau n’était plus qu’à quelques distances du littoral. Les marins du navire s’activaient avec démence pour regagner le large, mais des êtres maléfiques les tractaient dans le sens opposé. Des êtres imaginaires, qui ne devaient exister que dans les histoires pour faire peur. Ce que je vis à cet instant me glaça le sang. Des trolls immenses, puissants, velus et hideux prenaient en otage ces marins inoffensifs. Ils encerclaient le bateau, le tiraient en avant, le poussaient par l’arrière. Ils échangeaient sans 5


cesse entre eux dans une langue que je ne voulais pas comprendre. Ils semblaient se disputer, mus par une hâte incompréhensive et une peur transpirante. Les marins sur le bateau avaient eux aussi le regard terrifié. Ils hurlaient à l’aide mais leurs cris annonçaient le désespoir. Je ne savais pas comment les aider, tétanisée par ces monstres. Pendant que le ciel s’éclaircissait, de plus en plus de trolls paniquaient. Je ne comprenais pas leur folie soudaine. Au final, certains abandonnèrent le bateau pour courir vers la rive. D’autres s’obstinaient à ramener leur prise dans leur antre. Jusqu’à ce que le soleil parut. Il glissa ses premiers rayons sur la mer puis l’inonda. La plupart des trolls, dans un réflexe vain s’accroupirent et protégèrent leurs gueules de leurs bras. Mais il était trop tard pour eux. En un instant, le soleil les avait momifiés, en même temps que le bateau tenus pas les créatures. En même temps que ces passagers. Ils devaient savoir le risque qu’ils encouraient pour agir de la sorte. Peu à peu les trolls velus se durcirent et devinrent de la roche noire, comme celle qui m’abritait l’instant d’avant. Le silence revint. Je n’entendais que les vagues claquer contre ces nouveaux obstacles. Le jour était là. De nouveaux rochers avaient poussé, parsemés dans la mer. L’effroi et la tristesse s’emparèrent de moi. Car même si ces rochers rendaient le paysage merveilleux, le bateau et ses marins, empoignés par les trolls, avait eux aussi été emportés dans cet autre monde, pétrifiés. À jamais des rochers noirs battus par la folie de la mer. Mon cœur désolé, je partais malgré moi, lasse. 6


Le hasard me mena à une nouvelle cascade, loin de la mer horrifique que j’avais laissée. Elle devait certainement être sublime la journée… Quant à la chute que je venais de découvrir, elle était plus que sublime. Une fine rivière coulait à son terme. Son son était léger, enchanteur, mais les yeux affolés des marins ne cessaient de me hanter. Je restais, assise au bord du cours d’eau, à élaborer des plans pour les sauver, sans en trouver un seul de valable, quand un arc-en-ciel se forma sur la large chute. Le ciel grisonnant. Le temps hésitait, comme toujours, entre la pluie et le soleil. L’arc-en-ciel prit naissance à la douce rivière et s’arc-bouta jusqu’au sommet de la chute. Il donna à la scène toute la magie et tout l’espoir dont je manquais. Il me convainquit de l’ordre naturel des choses. Il y a certains points sur lesquels nous devons simplement accepter ce qui vient, sans interagir.

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Le ciel s’assombrit davantage, comme lors des prémices d’un orage mais gardait un éclat qui le rendait terrifiant de beauté. Des moutons bêlaient sur les rives. Le soleil refaisait épisodiquement surface. Parfois un second arc-en-ciel participait au tableau de maître. Ces chutes se nommaient Skógafoss. Un regain d’envie et de foi dans mon cœur grâce à elles et ses couleurs divines. Non loin, une autre chute, Seljalandsfoss. Surprenante. Elle se dressait, merveilleuse, son chant inondant la vallée. Ces flots se déversaient dans cette mare d’eau claire. Je pouvais la voir sous tous les angles. Absolument tous les angles. Je ne me privais pas de ce luxe. Je passais derrière la cascade, entre l’eau et la falaise. C’était incroyable. J’avais l’impression de pénétrer son âme intérieure. Je voyais le paysage verdoyant alentour sous les yeux de la chute. Ce point de vue donnait l’impression que la chute naissait du ciel. Comme si elle était enchantée. Il me semblait qu’une strophe du poème parlait de cela. Je regardais rapidement, le vers concerné s’effaça dans la seconde. J’étais à nouveau sur la bonne voie. Je m’attardai tout de même derrière cette chute improbable. Nul n’était capable d’entrevoir une cascade par l’arrière. La plupart est collée à sa roche, il n’y a aucun passage. Ici, la nature avait fait en sorte qu’un chemin s’ouvre et qu’il ceignît cette cascade. Je n’étais même plus dans l’ordre du divin. J’étais bien au-delà, une force mystique. J’apprenais.

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Sigurjón apparut un peu plus tard. Je fis semblant de ne pas le voir. Je savais qu’il voulait me soustraire de cet instant. Moi, je voulais le prolonger à son maximum. Je l’entendis toussoter, mais mes yeux restèrent figer sur la plaine verdoyante derrière les gouttes d’eau en trombe. Quand il toucha mon bras, je n’eus aucun réflexe. Quand il se posta devant moi, entre mes yeux et la vue que j’avais, je ne pus plus prétexter ni ne rien entendre, ni ne rien sentir. Comme pour un enfant, il me laissa quelques minutes précises pour profiter. Après, nous devions gagner le nord de l’île. J’acquiesçai en silence. Les secondes imparties furent une régénérescence pour moi. Après cela, je suivis l’elfe sans aucun commentaire. Il me mena à un endroit à l’exact opposé de ce que je venais de vivre. Des êtres humains éparpillés, habillés en short, polaire et chaussures de trekking se disputaient les faveurs d’un monticule. L’endroit était bruyant, 9


assourdissant. Aucun d’eux ne semblait voir Sigurjón. Ils se retournaient parfois sur moi, mais jamais sur l’elfe. Ce devait pourtant être lui l’attraction ici. Il y avaient suffisamment de rafales d’appareil photos pour surprendre un elfe sorti de son abri. Mais personne ne déclenchait sa caméra. Il était invisible. Je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, Sigurjón m’empoigna le mollet pour m’attirer vers le trou dans la terre que tous observaient. J’attendis quelques instants et me tournai vers l’elfe, ironisant sur ce théâtre dérisoire. Il me fit signe de me taire et d’observer, comme les autres. Effectivement, les humains avaient les yeux rivés sur le creux au centre du monticule. Sûr que quelque chose allait se produire. J’attendais. Patiemment. Encore. Et encore. Soudain, je vis une eau bleue et moussante stagner. Je me dis à moi-même que cela n’était tout de même pas le plus incroyable dans ce pays. Puis, l’eau s’agita et commença à se strier de bulles, pour finir par être absorbée par le vide sous elle. Plus rien pendant juste une demie-seconde, quand soudain, sous le regard et les applaudissements des humains, l’eau jaillit vers le ciel dans un jet extrêmement puissant. Maintenant, je comprenais leur patience et leur émerveillement. Même si l’eau retomba presque aussitôt, le spectacle valait la peine d’être vu. Somptueux. Je me calquais sur les autres humanoïdes pour attendre le prochain jaillissement. Mais l’elfe me fit signe de le suivre. Il m’expliqua qu’ici chaque geyser avait un nom. Celui que je venais de voir s’appelait Strokkur. 10


Il était jeune, un adolescent. Sigurjón préféra me présenter le plus vieux d’entre tous, le plus sage, celui qui avait donné son nom à tous les geysers du monde : Geysir. Là-bas, aucun humain. Cette butte était presque pareille à Strokkur, le geyser semblait juste s’être refermé sur lui-même avec le temps. Il paraissait endormi. L’elfe me raconta que lorsqu’il était encore en activité, il pouvait pousser des jets extrêmement hauts et puissants. Parmi les plus puissants du monde terrestre. Ce geyser était si impressionnant qu’il était adulé comme un dieu. Tout cela appartenait au passé. Aujourd’hui, il faisait parti d’un autre monde, on lui préférait les stars actuelles, et tous l’avaient oublié dans les méandres de la mémoire universelle. Sigurjón ne m’avait pas rejoint ici par hasard. Son aide s’avérerait précieuse dans les minutes à venir. Il me demanda le parchemin quasi vierge. Une fois en main, il déchiffra mentalement chacun des vers invisibles. Après de longues minutes, il sembla satisfait du déroulement des événements. Il déclama une des strophes demeurée presque entière :

« La rune magique se réveille Plante le filtre de géant Renaît la chute à l’envers. » Comme si le fait de le dire pouvait m’aider à comprendre ce qu’elle signifiait. Je savais déjà ce qu’était le filtre de géant, sans comprendre ce que je devais en faire. Spontanément je le soumis à Sigurjón. Il s’en empara immédiatement. Le fanon s’anima aussitôt dans la main du 11


gnome. La magie de l’elfe rendait son pouvoir à l’objet. Sans attendre, l’elfe entreprit l’escalade facile du monticule plat jusqu’en son centre. Sous ses frêles pas, le sol se craquelait dangereusement par endroit. Dans le même temps, il récita quelques paroles féeriques. Le fanon s’aiguisait davantage. Pour l’elfe, il était une perche trop haute et trop lourde. Il résistait à la tentation de le faire traîner à la surface de Geysir. Les muscles saillants de ses bras supportaient la douleur. Les traits de son visage se crispèrent. Et toujours, incessamment, il continuait à marmonner des paroles elfiques folles auxquelles je ne comprenais rien. Plus il approchait du centre, plus il avançait lentement, comme si une force l’empêchait de mener à bien sa mission. Autour de nous, les gens avaient disparu. La texture du ciel se modifiait. Sigurjón n’était plus qu’à quelques pas. Quand il atteignit enfin l’exact centre, il chantait les incantations marmonnées jusqu’alors, tout en élevant, dans un effort titanesque, le fanon vers le ciel. Il le tenait fermement des deux mains. Si fermement qu’elles devinrent pourpres. Les incantations s’accélérèrent, le bonhomme rougissait de façon terrifiante et le ciel verdissait amèrement. La croûte du monticule tremblotait à présent, je sentais la terre s’éveiller sous mes pieds. J’encourageais mentalement Sigurjón dans son effort. Lui, proférait ses chants magiques toujours plus vite, toujours plus fort, jusqu’à ce qu’un grondement sourd naisse des entrailles de la terre. Le vert du ciel s’approfondit et le fanon s’illumina de faisceaux de lumière. À l’acmé des incantations, 12


à la seconde précise, au moment exact où le geyser ne put plus trembler plus fort, à l’instant du spasme final, l’elfe, aux mains rougies par la brûlure du fanon luminescent, empoigna encore plus fort le fanon trop grand et frappa le centre de la cible-geyser de sa pointe. Foudroyée en plein cœur, il n’en fallut pas plus à Geysir pour s’extirper de sa torpeur. Un jet puissant se déchaîna à la verticale, fendit puis fracassa le mince monticule pour jaillir à l’air, en direction de ce ciel émeraude. J’étais comme sur le dos d’une baleine expulsant à la surface l’air de son évent. Dans sa fougue à retrouver la sensation perdue depuis si longtemps, Geysir emporta Sigurjón dans son élan. Son petit corps propulsé dans les airs grâce à l’eau chaude des terres. Son visage si crispé et grimaçant il y a une seconde, respirait à présent le bonheur. Si haut dans le ciel, porté par le jet des entrailles de la terre, son regard laissa transparaître quelque chose d’indéfinissable dont je ne compris la signification que bien plus tard. Le jaillissement du geyser se renforçait toujours plus, comme s’il ne voulait plus retourner dans le néant. Il finit par se confondre avec le ciel qu’il inondait d’eau. À l’endroit même où flottait Sigurjón quelques instants auparavant, une lumière dorée scintilla tendrement. Puis, dans une implosion parfaite, elle recouvrit chaque goutte d’eau d’un reflet d’or. La vision merveilleuse de ces couleurs féeriques, le goût d’une eau pure, la sensation des gouttes suspendues sur mon visage, le doux son d’une chute comme renversée, l’odeur de 13


l’eau et de la terre mêlées. Cette scène relevait d’un imaginaire impossible. Ce que je ne sus pas immédiatement, c’est que plus jamais je ne reverrai mon ami l’elfe Sigurjón. Lui qui apparaissait et disparaissait au gré de ses envies ne surgirait plus au détour d’un chemin. Ce regard si incroyable au sommet du geyser était celui d’un être comblé, heureux, qui avait accompli sa tâche et en était fier. Un être qui pouvait faire face à la mort parce que la vie lui avait tout donné et qu’il restait tant de promesses pour les générations à venir. Grâce à son sacrifice, Sigurjón avait ressuscité Geysir et créé une chute inversée. Je consultai le parchemin aux runes, le pan qu’avait lu l’elfe quelques instants auparavant s’effaçait.

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En quittant le site de Geysir, un cheval me barra le passage. Il était plus petit que ceux que j’avais l’habitude de voir dans mon pays. Par respect, je le contournai pour passer. Il fit quelques pas élégants et se mit à nouveau en travers de mon chemin. Il était somptueux, majestueux. Robe noire, crinière blanche. Le regard fort. La posture guindée. Comme un jeu, je retentai une percée, plus vive, plus rapide, plus feintée. Le cheval me rattrapa, me bouscula légèrement de sa croupe. Le regard fixe. Droit sur moi. Avec panache, il mit un genou à terre. Il semblait m’inviter à le monter. Je m’exécutais. À peine le temps de m’installer à cru, le cheval s’engagea déjà vers une destination inconnue. À ce stade- là, plus rien ne m’étonnait dans le comportement des animaux ou êtres féeriques islandais. Je ne faisais que leur obéir, en toute confiance. En toute sérénité. Bien plus tard, 15


nous arrivions à un site nommé Thingvellir. Une nuée d’hommes robustes était déjà sur place. Ils portaient des vêtements de type médiéval, colorés et confortables. Certains d’entre eux mettaient en place de grandes tentes, d’autres discutaient ou jouaient, d’autres encore simulaient des combats. Chacun était pris dans une activité. Le désordre apparent n’était qu’illusion. Puis, un homme appela les autres. Tous s’arrêtèrent et se rassemblèrent à un endroit certainement convenu par avance. Une fois installés, l’un d’eux pris la parole. Les autres écoutaient, intervenaient de temps à autre. De de que je comprenais, ils discutaient les lois du pays, des problèmes dans leurs terres et leurs fermes. Ils prenaient des décisions, traçaient un nombre de directions à prendre pour l’Islande. Alors que j’écoutais les hommes plaider, je reconnus dans l’assistance mon désormais vieil ami Ingolfur. Je pensais ne jamais le revoir. La séance du jour finie, j’abandonnai mon cheval et allai immédiatement à sa rencontre. Dès qu’il m’aperçut, il partit dans un rire tonitruant et gras, heureux de me voir. Il me questionna sur mes aventures, je lui en fis un bref récit et lui demandai presque aussitôt quelle était cette étrange séance à laquelle nous venions d’assister. Ingolfur m’expliqua tout. Elle se nommait l’Althing. Tous les chefs de provinces, les bondaer, se rassemblaient annuellement pour légiférer, régler les problèmes et rendre justice. Il m’initia ensuite aux rites nordiques de ce singulier rassemblement. J’appris les rouages d’une société médiévale islandaise inattendue, faites de finesse et de raffinement. Ingolfur complétait 16


le récit qu’il avait tenu à ce sujet sur le langskip. Il me présenta à de nombreux autres bondaer, propriétaires de leurs terres pour la plupart. Parmi eux, un personnage mystérieux, Tyrfingur, fils de Thorsteinn, dont le nom me rappelait quelque chose. Son regard gris et solitaire attira mon attention. Le soir venu, la plupart des vikings entourait Tyrfingur au coin d’un feu. Quand il prit la parole, sa voix était grave, profonde et envoûtante. Tous l’écoutaient conter un récit bien étrange. L’histoire était celle d’Egill, grand guerrier viking, très respecté car d’une extrême violence avec ses pairs. Quand il perdit ses deux fils, l’un de maladie, l’autre par noyade, il était si révolté et désespéré qu’il en maudit Odin, maître de la mort, aussi fort que son humanité le lui permettait. Mais de sa douleur, émergea peu à peu un nouvel homme. Loin de sa barbarie sanglante, il devint Egill le scalde, le poète. Il avait déjà écrit auparavant, mais l’hommage qu’il rendit à ses fils devint un des plus beaux poèmes de la littérature médiévale : Sonatorrek, l’irréparable perte des fils. À son terme, la douleur s’étant amoindrie, il loua Odin, maître de la poésie. Tyrfingur récita quelques strophes choisies du poème. J’en étais subjuguée. Puis, comme s’il s’adressait directement à moi, il expliqua que l’humilité face à la nature comptait parmi les plus grandes forces au monde. Et que les dieux étaient souvent la clé de la réussite de toute quête.

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Le lendemain matin, forte de ces idées, je rejoignis mon docile cheval qui m’attendait un peu plus loin. Il fila sans prétention vers la destination ultime, celle où tout devait s’achever, dans les terres de Snæfel. Mon insatiable cheval me mena aussi loin que possible sur le Snæfelsjökull. C’était le moment de quitter le monde des vivants pour celui des ténèbres, celui dont j’avais eu un aperçu à Krafla. Je récompensai mon cheval d’une caresse et le libérai de sa mission. Désormais, il m’appartenait d’y mettre un terme. L’ascension commença. Aussi équipée que le professeur Lindenbrock, je grimpais au sommet du volcan. Au fur et à mesure que je l’approchais, la montagne devint plus abrupte, plus glissante, plus glaciale et plus dangereuse. Peu à peu la solitude pesa sur moi comme une chose effrayante et rassurante à la fois. Le ciel s’assombrissait tant, que la mer et les terres alentour 18


n’étaient plus visibles. La brume s’épaississait. Mes jambes s’alourdissaient et mon cœur s’obscurcissait. Il fallut lutter contre les forces maléfiques du volcan. Elles entamaient mon esprit, attaquaient mes sentiments, immisçaient une noirceur malsaine et indélébile en moi. J’étais près de chavirer. Passer de l’autre côté. Comme j’avais failli le faire plus tôt dans ma quête. Le côté obscur. Celui de la force sombre, de l’humain au cœur noir, de l’humanité dominante, jugeant toute faune ou flore faible et soumise. Je virai du côté de l’injustice, de la destruction et du pouvoir. Des images défilaient dans ma tête. Mes mains en sang, je tuais des phoques, scarifiais des baleines agonisantes, égorgeais mes voisins par plaisir, mais sous couvert d’une clôture défectueuse, refusais l’hospitalité à toute personne dérangeante, enfermais des ours majestueux dans des cages de trois mètres sur trois. Là, au sommet du Snæfelsjökull, je me félicitais du carnage engendré. Là, à ce sommet, j’admirais toutes les horreurs dont j’étais capable. Au nom de ma supériorité. Au nom de mon intelligence. J’admirais ces forêts dévastées, ces rivières asséchées, ces champs en feu, ces animaux écorchés vifs, en me congratulant de mon œuvre. J’étais une humaine avide. Au loin, dans des méandres serpentueux, bien ancré dans des limbes impénétrables, par-dessus les brumes et le soleil noir, à peine perceptible, un renard roux apparut dans une neige immaculée de blanc. Son regard intense me supplia. Après quelques secondes de cet échange oculaire, il se roula en boule comme un chat sur les genoux de sa maîtresse. S’affaissa légère19


ment dans la neige. Des flocons cristallins s’élevèrent du sol, l’enveloppèrent, presque jusqu’à ce qu’il disparaisse. Mais je distinguais toujours ce petit être sans défense, simple tâche rousse sur un espace nivéen. Une tempête s’annonçait. La statuette de Thor vibra. Je la retins par réflexe. La lâcher signifiait la libération de tout ce que j’avais vu dans ce pays hors normes : les cascades, les geysers, les lacs, les moutons, les phoques, les chevaux, les plantes, les fleurs, les baleines, les ours et tout le reste. Je savais pourtant que, dans le même temps, cela signifiait également notre humanité, notre fragilité, notre vulnérabilité, la fin de notre stupide entêtement à la supériorité absolue. Dilemme tragique. Mettre fin à notre technologie, à notre essor, à notre prospérité commerciale, économique, diplomatique, à nos guerres, à nos passions mortelles. Ou accepter la suprématie de la nature, lui rendre son âme, sa pureté, vivre en harmonie avec elle. Que serait l’humain sans les drames qu’ils provoquent… La vie d’une baleine valait-elle mon confort moderne… Je ruminais le pour et le contre, essayant de me convaincre que la vie de la baleine prévalait sur ma richesse fictive, faite de télévision, d’ordinateur et d’isolement. Pourtant, au fond de cet abysse sidéral, je voulais sauver cette baleine. Je voulais délivrer ce renard roux. Cela demandait un sacrifice que je n’étais pas certaine de pouvoir faire. La décision était trop lourde. Et mon âme penchait pour notre modernité. Soudain, je sentis le parchemin abîmé s’agiter dans ma poche. Je le dégageais d’un mouvement alerte. Les strophes 20


étaient réapparues. Toutes, au grand complet. Je n’étais qu’à un millième de poil de mollet de fourmi de remplir la mission. Chacun des vers, chacun des signes retrouvait son sens. Je relus le poème scaldique en son entier. Le choix était simple. L’illusion technologique ou l’osmose avec une nature fiable et belle. Mon choix dépendait de la libération des vers du poème. Je me battais contre moi-même. Sur mes épaules, un diablotin et un angelot. Chacun murmurait ses arguments. Je ne savais plus vers qui me tourner. C’est alors que la tempête prévue se déclencha. Une tempête sombre, funèbre, noire. Elle ne descendait pas du ciel comme n’importe quelle autre tempête. Elle remontait des entrailles du volcan, directement de son antre. La bourrasque mua excessivement rapidement, virant du noir au blanc sans que je n’aperçoive de nuances grises entre les deux. Elle devint neige violente, acerbe. Les flocons se firent plus nombreux, ils voltigèrent, rapides, vifs, renforcés par un vent allié venu de nulle part. La lutte s’engagea, entre mon cœur devenu noir et mon insignifiante humilité. Les images de mon périple me revinrent à l’esprit. Le dédale de châteaux noirs, les baleines dansantes, les chutes majestueuses, les icebergs, les fumerolles, les couleurs de l’Islande, la poésie, Ingolfur, l’elfe Sigurjón… Malgré moi, une larme coula doucement le long de ma joue. J’étais en train de lâcher prise. Le joug de ma main sur le parchemin se desserra sans que j’en ai conscience. Je me laissais aller à la densité de ce pays. À sa beauté. L’ouragan interne du volcan profita de l’occasion 21


pour se saisir du parchemin. Il l’arracha de mes mains. Le vent en prit aussitôt possession. Le vélin virevolta, s’envola, disparut dans la brume épaisse, réapparut comme pour me narguer de ne pouvoir le récupérer et se confondit finalement avec la tempête blanche. Le papier vieux de plusieurs siècles s’écrasa dans un ralenti fulgurant. Puis un à un, les vers du poème remontèrent à la surface, mus par une force invisible. Ils s’étaient détachaient du parchemin. Les mots s’étranglèrent, chaque lettre prenait son indépendance, volait au gré de leurs envies, se mêlait, se dégageait, revenait, repartait. Elles rapetissaient, grossissaient, s’amplifiaient ou disparaissaient. Mais elles étaient clairement visibles dans cette tornade de neige poudrée. Elles devinrent des mobiles suspendus aux portes du volcan. Dans un dernier tourbillon et une danse insensée, elles s’unirent une à une, conjointement. Dans un final grandiose, elles se collèrent aux parois du volcan. À cet instant, les mots d’Egill le scalde contés par Tyrfingur me revinrent en tête.

« Se tenait là à mon côté » Je touchais l’amulette à mon cou. Comparé à la tempête au dehors, je la trouvais plutôt tranquille, elle ne remuait qu’imperceptiblement. Dans un geste rageur, j’arrachai Thor de mon cou, manquant de réouvrir la cicatrice de ma nuque. Je voulais la jeter dans le volcan, ne plus avoir la responsabilité qui m’incombait. Je la regardais une dernière fois avant de trahir tous ceux qui avaient cru en moi.

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« Meilleur que tous le gardien du trésor » C’est alors que j’aperçus que la statuette était devenue translucide. La glace de Jökulsárlón prisonnière de l’amulette apparaissait dans une tornade miniature. Thor sur son siège se glaça d’un seul coup. Il provoqua une énième brûlure dans la paume de ma main. Je compris alors que lâcher le pendentif n’était pas trahir mes amis. C’était au contraire laisser les dieux se battre contre les fourbes Ases.

« Mon ami sûr En qui je pouvais me fier, » Dans un geste lent et réfléchi, je jetai Thor, de glace et de bois au sein du Snæfelsjökull. Instantanément, il s’allia aux signes enchantés du parchemin et les décolla de la paroi pour se propager ensemble dans un nuage mystique tout autour de la tempête.

« Que chaque dessein, Haussait en gloire. » La statuette se fissura. Des faisceaux de glace s’éjectèrent en tous points dans des faisceaux lumineux. Ils entachaient les ténèbres de traînées blanches. À présent, la tempête diabolique faiblissait. Thor s’éveillait, grondait, enrageait. La statuette se brisa alors en milliards d’éclats. Un flot glacial bleu magique envahit le volcan et s’entremêla à la tempête de neige. La glace immergea les terres noires du volcan. La victoire était proche. La bataille fut si violente qu’elle déborda le cratère et finit par m’atteindre. Je 23


n’eux pas le temps de réagir. En une seconde, j’étais recouverte du glacier naissant. Mon corps enseveli, je partis pour un autre monde, pur, immaculé, éthéré. Peu à peu tout se calma. Inerte, je m’abandonnais à la sensation apaisante que la nature avait repris ses droits. Ce jour-là un glacier était né. Ce jour-là fut celui de ma première mort.


- « Pourquoi la première, Mémé ? T’es comme un chat ? T’as plusieurs vies ? » Je regarde tendrement mon arrière-petit-fils. Il m’écoute, attentif, malgré l’heure tardive et la fatigue. - « Tu as raison, il y a un peu de ça, mais l’histoire ne s’arrête pas là. » Je fus transporté dans cet autre monde, celui des dieux. Ils me reçurent, ainsi que les walkyries et les esprits des animaux massacrés. Dans mon corps de glace, ils m’accompagnaient dans un survol de l’Islande. Tu sais, j’y ai vu des beautés inattendues. Des sorbiers repoussaient indéfiniment malgré les coups de hache. Des hommes libéraient des moutons. D’autres s’inclinaient devant les chevaux. D’autres encore admiraient les sauts des baleines. À un endroit, on écoutait les sternes arctiques conter leurs aventures mi25


gratoires. Ailleurs, on protégeait les macareux et leurs petits. Certains hommes et certaines femmes dansaient au son des rivières et des cascades. D’autres priaient en silence au soleil de minuit. Des églises simples et somptueuses fleurissaient le paysage. Et les hommes, tous humbles, entretenaient leur ferme et écrivaient des histoires. Ils racontaient des légendes et des sagas. Ils créaient l’histoire de leur pays. Et c’est ainsi que je revins à la vie.


Ce texte est tiré des nombreux voyages que j’ai fait en Islande. Il s’inspire de la nature de ce pays, de son histoire, de sa littérature, de son âme. Vous pouvez découvrir de nombreux articles, dossiers, entretiens et photos sur le site :

www.toutelislande.fr

© textes et photos : Aurore Guilhamet © retouches photos : Olivia Stapelle


Aurore Guilhamet vit et travaille dans le domaine culturel à Paris. Elle écrit des nouvelles, récits et romans tirés de son expérience de vie. Depuis 2008, elle met son écriture au service des anonymes pour tous types de textes.Retrouvez-les sur son site : www.aurore-ecrivaine.fr

À la seconde même où nos mains se touchèrent, je fus violemment basculée en arrière dans un fou tourbillon d’images. Un coup de feu claque. Du sang chaud s’écoule entre les brins d’une herbe verte. Un ours blanc a le regard vitreux, puis éteint. Une lourde roue écrase une fleur. Un baleineau perdu dans l’océan, sa mère, le ventre déchiré par un harpon, agonisant sur le pont d’un bateau. Une usine assèche un lac. Un prêtre tue un renard. Une scie décime une forêt.

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Islenska  

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