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Raoul

Chroniques des haines ordinaires Je hais mon incapacité à trouver les mots justes O

r, ce mal ne me frappe que dans les moments importants de la vie. Pour dire du mal de mes contemporains au quotidien, aucun problème : ma langue se délie en empruntant les multiples chemins d'un vaste champ lexical haineux soigneusement entretenu par mes soins. Pour décrire les courbes affolantes d’une jeune ravageuse aux yeux clairs, mon verbe se gorge de nuances, de trouvailles, de subtilités, voire d'un soupçon de poésie virile. Pour narrer mes exploits - entre nous, innombrables pareil. Pour décrypter la réalité, traquer les hypocrisies, bousculer les lâchetés, complimenter les dames, moquer les cons, obtenir une faveur, malmener la routine, idem. Mais dans les grands moments, invariablement, je bute dans les convenances comme une vieille dame dans un trottoir. Ou comme un homme marié dans une secrétaire. Certains ont l’esprit d’escalier et trouvent la bonne réplique avec un peu de retard. Moi, dans les moments clés de l'existence, je souffrirais plutôt d'un esprit d’ascenseur avec effet immédiat : on me pose une question essentielle, et hop, je monte trois étages au-dessus ! Ou je descends cinq niveaux en-dessous ! Et je réponds de là. Avec un évident décalage. Souvent mal perçu. Mais inutile d’en dire davantage. Vous ne comprenez probablement rien à mes propos, trop tiraillés déjà, en ces premiers jours de printemps, par votre libido renaissante. Je vous offre un moyen de compréhension simplifiée avec deux beaux exemples bien éloquents et fédérateurs. Oui, avec vous, mes chers petits veaux, j'ai parfois l'impression d'être enseignant dans une école spécialisée. Enfin, sans les vacances. Bref, d'être un enseignant qui travaille (je sais la formule peut choquer, un peu comme si je parlais d'un politique qui tient ses promesses, d'une prostituée vierge, d'un footballeur qui réfléchit, ou d'une jeune femme pas hystérique). Premier exemple : La mort d’un proche – Raoul, j’ai appris une mauvaise nouvelle…. Notre bon copain, Charles, ben, il est mort… – Merde ! Et sa femme ? Qu’est-ce qu’elle va devenir Christine ? C’est horrible pour

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elle, elle venait juste de commencer un régime en plus… – Je sais, je sais, elle doit être effondrée… – On a déjà un remplaçant pour elle ? – Quoi ? – Ben oui, ça ne sert à rien de s’enfermer dans un chagrin long, pesant et douloureux. La vie continue ! Faut trouver à Christine, le remplaçant de Charles ! – Il est mort, hier, le pauv'vieux… – Justement ! Faut agir pendant que c’est chaud ! Tu crois que Jérémie pourrait lui plaire ? Il ressemble à un poisson malade avec ses gros yeux cernés, mais il est assez sympathique ce garçon ! On pourrait organiser une rencontre ! Elle est libre ce weekend du coup ? – Raoul ! Le corps de notre copain Charles est encore tiède… enfin, l’amitié, le respect… et le deuil alors… – Oh, tout de suite les grands mots : amitié, respect, deuil… ! Enfin, place aux vivants ! C’est quoi le projet dis-moi ? Christine fait son deuil pendant trois ans, pour avoir le temps de bien se flétrir, de devenir amer, de se rabougrir et enfin, après tout ce temps de perdu, elle aurait moralement le droit de convoiter éventuellement un homme ? Genre un veuf, comme elle ? Avec le même vécu ? Deux âmes grises réunies par le malheur ? C’est ça ton rêve pour la femme de notre ami mort ? Qui est le plus fou de nous deux ? Qui est le moins inhumain, des deux, hein ? – Ben, je… Tu… C’est tordu comme raisonnement… Je… – Chut ! Voilà. Donc tu files le téléphone de Christine à Jérémie, ils se rencontrent, et hop ! Avec un peu de chance, demain au petit matin, ils se réveilleront nus, l’un contre l’autre, après leur première nuit d’amour ! – Demain matin… c’est pas possible, c’est l’enterrement de Charles… – Elle n’aura qu’à envoyer un texto à la famille pour excuser son absence ! Toute façon, c’est toujours suspect une veuve à un enterrement ! – Mais t’es un monstre ! Second exemple : La naissance d’un enfant – Bonjour Raoul, je tenais à t’apprendre une très bonne nouvelle… Je vais être papa !

– Tu as adopté un bébé ? T’as pris quoi ? Attends, ne dis rien, toi le vieux fan de manga, t’as du prendre un petit asiatique ! J'ai bon ? – Je ne plaisante pas : Christelle est enceinte ! – Merde… Et elle veut le garder ? – Ben bien sûr ! – Pour quoi faire ? – Mais... tu rigoles... on va avoir un enfant ! On va fonder une famille ! – T’es sûr qu’il est de toi ? – Évidemment, enfin ! – T’as doublé ton test de paternité ? – De quoi, tu parles, Raoul, j’ai pas besoin de faire un test de paternité, j’ai confiance ! – Confiance, le mot est lâché, Michel Polnareff aussi, il avait confiance en sa femme… – Moi, je suis sûr ! – Ce voisin sportif, un peu douteux, il lui tourne toujours autour  ? T'as pas trouvé qu'il avait changé de comportement depuis quelques semaines ? – Tu délires, mon vieux… – Bon, admettons : tu es le père. Soit. Mais pourquoi vous voulez le garder ? Avortez, enfin ! – Quoi ? Mais t'es sérieux ? – Mais enfin, t’as aucune jugeote, t’es fainéant, t’as rien à lui transmettre, t’es pas responsable, t’as presque pas de morale… ce serait de la folie de le garder… ce gosse, tu vas en faire un délinquant… et elle, Christelle ? Une sans emploi depuis trois ans qui collectionne les dauphins en porcelaine, enfin... ça va être un massacre ! Surtout que, sans vouloir trop insister, tu ne sais pas avec certitude qui est le père ! – Mais, mais... – Alors toi, tu garderais l’enfant d’un autre ? Tu ruinerais ton existence déjà pas folichonne en élevant un enfant, aux origines douteuses, avec une femme qui t’a trompé ? Tu trouves vraiment que c’est une bonne nouvelle, toi, de m'annoncer que tu fous ta vie en l'air, hein ? – Tu… Enfin, Raoul… – Je raccroche, tu me fais de la peine. Et bon courage, mon vieux ! Raoul. raouldezap@gmail.com

Zap Numéro 125 - Avril 2014  
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