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Sylvain Lafrance et la radio de Radio-Canada (2004)

instants sa collègue Marie-France Bazzo pour que celle-ci lui annonce ce qui composera la sienne quelques minutes plus tard. Tout ce processus a considérablement amélioré la communication avec le public qui doit ressentir une certaine complicité, si on désire le garder à l’antenne. Il ne doit surtout pas se sentir mis à l’écart, alors que les membres de l’équipe à l’antenne s’écoutent et se parlent paisiblement à l’abri dans leur studio, petite bulle pour initiés seulement. Inévitablement, si c’est de cela qu’il s’agit, l’auditeur décrochera. Et c’est ce qu’a éprouvé Bertrand Émond lorsqu’il est arrivé à son poste en 2000 : les animateurs, chroniqueurs, invités se « parlaient entre eux ». Selon le directeur général des programmes de la radio française, le travail effectué pour décloisonner les secteurs et créer une continuité d’antenne a également impliqué ce souci de connivence avec l’auditeur : Lorsque Pauline Martin annonce la météo et qu’elle blague avec René Homier-Roy ou que François Gagnon donne sa chronique sportive, l’animateur devient ce canal par lequel je passe, moi, comme auditeur. Il sera mon éclaireur, dont le rôle subtil est de toujours veiller à ce que je comprenne ce qui est en train de se dire, saisisse les détails de la conversation, de la nouvelle, de la blague. Il doit être capable de poser la bonne question ou de faire la remarque pertinente qui me permettra, comme auditeur, d’être engagé dans la démarche de la radio.

C’est probablement dans le caractère distinctif de la radio publique de Radio-Canada, que se trouve le facteur clé le plus significatif de son succès. Un élément dont toute l’équipe de la radio, de la Première Chaîne particulièrement, est fort consciente et prête à protéger. Selon Sylvain Lafrance, le retrait de la publicité dans les années 1970 a largement contribué à différencier la radio publique qui depuis, s’est raffinée, développant une personnalité unique, inimitable. La direction, exprime l’actuel vice-président, a toujours soutenu et favorisé cette évolution, sans tentation aucune de concurrencer les privés selon leur modèle d’affaires : Et je crois, en fait, que nous récoltons le succès de plusieurs décennies de bonne gestion, de décisions éclairées. Parce qu’il y a des gens qui ont permis à cette culture très forte de s’épanouir. C’est un succès qui est, disons-le, basé sur la tradition et sur une culture solide… c’est assez audacieux au 21e siècle! Le caractère distinctif de notre radio, de la Première Chaîne, n’a jamais été aussi évident qu’actuellement et elle livre un produit d’une grande qualité. Nous vivons une période de grand succès.

Pourtant, ce que garde bien en vue le vice-président de la radio française, c’est que l’objectif n’est pas d’être le premier sur le marché montréalais ou ailleurs. Selon lui, un des défis du service public est de définir correctement les critères de succès. Qu’est-ce que le succès… parce que pour la radio publique, le succès n’est pas de se battre contre les CKAC ou les CKOI, radios privées dont le modèle d’affaires est diamétralement opposé. Le succès de la radio de Radio-Canada est d’atteindre l’écoute optimale pour une radio publique, que la direction estimait à environ 12 % des cotes d’écoute. Avec l’actuel 18 %, elle dépasse avec étonnement ses propres prédictions! La cible, en termes de résultat, étant difficile à définir clairement, Sylvain Lafrance explique qu’il faut tenter d’établir une sorte de dénominateur commun basé sur les objectifs par station, le temps d’écoute des auditeurs, leur niveau de scolarité, la population, la concurrence, et bien d’autres facteurs encore. Puis, il s’agit de se fixer un objectif, sans intention de battre autre concurrence que soi-même. Enfin, il faut rester sur ces gardes, même en ces temps bénis, pour s’assurer de conserver ce caractère distinctif et vérifier que le produit corresponde encore aux critères d’un service public.

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Sylvain Lafrance et la radio de Radio-Canada  

La radio de Radio-Canada : petite histoire

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