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Sylvain Lafrance et la radio de Radio-Canada (2004)

service de qualité et, en ce sens, pour en assurer la cohérence, certains compromis sont irrecevables. La société l’a appris à ses dépens lors d’un épisode que certains relatent avec humour pour illustrer l’importance de soupeser chacune de ses actions – qu’elle concerne la programmation, la publicité ou tout ce qui entre en lien avec le service radiophonique – en continuité avec les valeurs qui forgent l’identité de l’entreprise. Cette anecdote remonte à environ deux ans, alors qu’une idée de concours pour l’émission du matin emballe toute l’équipe, convaincue qu’elle plaira au public : on se propose d’offrir à l’auditeur gagnant la location d’une voiture, une Acura en l’occurrence, pour une durée de deux ans. Une entente est obtenue avec Honda, distributeur de ce véhicule et le concours débute. La réaction, vive, du public offusqué remet rapidement l’équipe au pas : ce n’est pas le rôle de Radio-Canada de vendre des voitures! À tout le moins, si le véhicule en question avait été écologique… Cet incident, devenu objet de réflexion fort intéressant pour la direction, lui a rappelé la nécessité de s’arrêter, à chaque projet, même une simple promotion, et de le filtrer aux valeurs de l’entreprise. Car le public lui-même, ardent défenseur de celles-ci, s’insurgera contre les écarts de conduite. Se centrer sur ce système de valeurs, canaliser le service radiophonique vers cette synergie potentiellement garante de succès, ne s’est pas réalisé sans obstacles. Avec le recul, Sylvain Lafrance pointe quelques étapes cruciales, des ruptures vécues par l’entreprise qui ont demandé, à chaque fois, réajustement et réflexion. Il mentionne, au début des années 1950, l’arrivée de la télévision, cause de remous pour la radio jusqu’alors si confortablement installée. Ou encore, dans les années 1970, la fin de la publicité, un geste lourd de conséquences – économiques entre autres. Puis, l’enjeu des identités et des frontières, entre 1995 et 2000, qu’il détaille selon trois phases dans l’histoire de Radio-Canada. Un premier temps, qui se situe des origines de l’entreprise à la fin des années 1960, inscrit le service public dans une optique de nationalisme canadien. Celui-ci se conçoit particulièrement en rapport aux États-Unis, alors que l’on cherche à se distinguer par la conception d’une programmation qui nous ressemble sur le plan national, développant du même coup tout le secteur dramatique et celui de l’information. Un second temps, à partir des années 1960 jusqu’au milieu des années 1990, est mémorable pour la montée du régionalisme au sein du Canada. Période d’effervescence où un incroyable réseau de stations régionales se construit à travers le pays, donnant la parole, tant sur le réseau français qu’anglais, à tous les discours, aussi fragmentés et divergents que peut l’être la diversité de citoyens qui peuplent l’immensité du territoire canadien. Finalement, à partir de 1995 environ, la direction remarque, dans les sondages, une vague d’intérêt étonnante pour l’international. Résultante probable de la cumulation de plusieurs facteurs, que l’on pense à l’immigration, la mondialisation, les conflits internationaux, cet engouement nouveau traduit l’intérêt des auditeurs de la radio de Radio-Canada qui veulent en savoir davantage sur le monde. Le vice-président de la radio française commente : Cette curiosité pour l’international, dépassant l’intérêt pour l’information régionale, c’était une révolution dans le monde de la radio puisque la radio a toujours été un média de proximité. Mais aujourd’hui, la proximité n’est plus du tout une question géographique. Internet permet de créer des réseaux de proximité… planétaire. Et, après observation et analyse de ce nouvel intérêt de nos auditeurs, nous nous sommes réajustés, nous avons fait évoluer notre approche, tout en conservant certaines lignes directrices fondamentales pour nous. Copyright © HEC Montréal

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Sylvain Lafrance et la radio de Radio-Canada  

La radio de Radio-Canada : petite histoire

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