wOwW! novembre 2015

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Haven 010 (2010) © Kristien Verhoeyen - les noces (2005) © Stef Stessel

« Si on jouait La Bohème dans un contexte qui met en évidence la pauvreté qui existe tout près de chez nous ? » par Mignon : remettre en question les traditions, rechercher la source, examiner le texte et la musique à la lumière de notre époque et partager tout ce qui en découle avec un public. Cela est toujours resté un moteur important de mon travail. » De quel spectacle êtes-vous la plus fière ? « Écoutez, d’une manière ou d’une autre, je les aime tous, même si les noces (les noces/svadebka/le mariage, NDLR) demeure un projet remarquable. J’avais entendu différents enregistrements et même vu une performance en direct des Noces de Stravinsky. Et à chaque fois je restais sur ma faim. Quelque chose manquait. Tout me semblait trop distant, trop contrôlé, trop net. Les Noces est un rituel de mariage, un évènement populaire enraciné dans la culture russe. Au cours de la pièce, la vodka coule à flots, le langage est tantôt poétique, tantôt brutal et grossier comme cela est souvent le cas lors de fêtes de famille bien ar-

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rosées. Mes Noces devaient être une fête inégalée. Et c’était le cas. Nous avons donné des représentations dans différents lieux en Belgique, aux Pays-Bas et en France devant plus de vingt mille spectateurs. Pour nombre d’entre eux, il s’agissait de leur toute première rencontre avec Stravinsky. En jouant dans d’autres lieux qu’une salle de spectacle, en faisant chanter les chanteurs de manière moins classique, en combinant la musique avec une pièce en un acte de Tchekhov et en proposant à manger et à boire aux spectateurs, bref, en donnant l’impression d’être invité à un vrai mariage, nous avons rendu cette musique véritablement accessible. Oui, j’en suis plutôt fière. » On critique souvent les compagnies de théâtre parce qu’elles seraient trop élitistes. Qu’en pensez-vous ? « Mes sentiments sont mitigés à cet égard. Certains de mes spectacles demandent plus d’efforts que d’autres. Pas seulement de ma part, mais également de la part du public.

En fait, souvent je crée des spectacles afin de mieux comprendre certaines choses, afin de les voir sous un autre angle. Je me sens par exemple beaucoup plus impliquée dans la problématique de l’immigration depuis que j’ai collaboré avec plusieurs demandeurs d’asile sur le projet Haven 010. Autre exemple, La Bohème de Puccini. Cet opéra est joué dans les maisons d’opéra les plus prestigieuses, alors qu’il s’agit de gens qui n’ont rien. Je me demande : “Si on jouait La Bohème dans un contexte qui met en évidence la pauvreté qui existe tout près de chez nous ?” Le thème est plus actuel que jamais. Le fossé entre les pauvres et les riches ne cesse de se creuser. »