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Production et diffusion du livre à l’époque d’Edo Christophe MARQUET L’émergence du commerce de la librairie au Japon peut sembler tardive, au regard de l’ancienneté de la technique d’impression des textes dans ce pays, dont les premiers usages remontent au viiie siècle. En effet, pendant des siècles et jusqu’au début de l’époque d’Edo (1603-1867), le livre resta l’apanage des monastères, de l’aristocratie de cour et de l’élite guerrière, et sa circulation se fit principalement sous la forme de manuscrits (en rouleaux ou en codex), dans des réseaux relativement fermés (fig. 35). C’est au xviie siècle, avec l’essor de la culture bourgeoise, qu’apparut véritablement le livre imprimé à diffusion commerciale. Ce livre moderne ne se substitua pas complètement aux manuscrits – qui continuèrent de circuler et servirent parfois à déjouer la censure –, mais il fut le support principal de la vulgarisation du savoir et de la littérature de divertissement, dans laquelle l’illustration occupa une place sans cesse croissante. Kyôto, la capitale impériale, fut avec la ville marchande d’Ôsaka le premier centre éditorial pendant ce siècle. À partir du milieu du xviiie siècle, Edo, la capitale politique et administrative du pays, devint progressivement le plus important lieu de production et de diffusion du livre1, tandis que se développèrent, surtout à partir du xixe siècle, une industrie et un commerce du livre dans les provinces. C’est l’impression tabellaire, c’est-à-dire l’usage

de planches de bois gravées (bois de cerisier et parfois de buis)2, qui fut le principal procédé de reproduction des textes et des illustrations, tout comme celui des estampes connues sous le nom d’ukiyo-e. La « révolution du livre » à l’époque d’Edo ne passa donc pas, comme en Occident au xve siècle, par une invention technique, mais par le recours à un procédé ancestral. On peut invoquer à cela plusieurs raisons, techniques et économiques : la complexité du recours aux caractères mobiles pour l’impression des textes japonais, due au grand nombre d’idéogrammes, la difficulté de reproduire l’écriture cursive (enchaînement de plusieurs caractères) ou d’imprimer les notations phonétiques en marge des caractères et les marques qui servent à indiquer l’ordre de lecture dans le cas des textes en style sinojaponais (kanbun) (fig. 36). L’usage de la typographie limitait aussi considérablement la liberté graphique du livre imprimé, car il interdit la coexistence du texte et de l’image sur une même page, qui caractérise, dans le droit fil de la tradition des manuscrits enluminés, la littérature populaire illustrée à partir de la fin du xviie siècle (fig. 37). De fait, après un bref usage de la typographie entre la fin du xvie et le milieu du xviie siècle, sous l’influence des missionnaires portugais et de la Corée3, l’édition japonaise est revenue à la technique de la xylogravure. L’utilisation des caractères mobiles (majoritairement en bois et sans 41

Japon, la lettre et l'image à l'époque d'Edo (1603-1867)  

Catalogue de l'exposition temporaire 2013 du musée Champollion, Figeac

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