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Courants artistiques en Midi-Pyrénées

25 - Mars 2013 - Gratuit


Radio FMR s’écoute en FM à Toulouse sur le 89.1Mhz (en partage d’antenne avec radio Booster). Le lundi de 08h à 14h et de 17h à 22h Le mardi de 08h à 14h et de 17h à 06h du mat' Le mercredi de 08h à 14h et de 17h à 06h du mat' Le jeudi de 08h à 14h et de 17h à 22h Le vendredi de 08h à 14h et de 17h à 06h du mat' Le samedi de 07h à 17h Le dimanche de 07h à 17h

Radio FMR s'écoute en 24/24 en webradio directement avec la majorité des navigateurs sur les ordinateurs Windows/Mac/Linux : www.radio-fmr.net Ainsi qu'avec la plupart des players (iTunes, Winamp, VLC etc …) ou avec des postes de radio IP sur le flux http://91.121.134.23:8000/radio-fmr.mp3 Et bien évidemment sur iPhone, smartphones Android ou tablettes (applications gratuites).

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Radio FMR s'écoute enfin en 24/24 sur le bouquet radio de la Freebox TV, canal 199 - choisir FMR.


TA ton IPN sous toit ?

Directeurs de publication Le CUM Rédacteurs en chef Didier Marinesque, Fabien Cano Rédacteurs intervenants Manuel Pomar, Nathalie Thibat, Gunther Ludwig Amandine Doche, Valérie Mazouin, Brigit Meunier-Bosch, élise Costa Graphiste Thomas Deudé Communication Mélissa Kieny contact@revue-multiprise.com www.revue-multiprise.com Remerciements Olivier Michelon, Elodie Sourrouil, Philippe Pitet, Claus Sauer, Paul de Sorbier. Paul, Vanina et Antonio, Antoine, Brice, Fabrice, Lulu, le collectif IPN, Stephane, Fabrice, Phil, Lionel, Alex, Pascal, Thibaud, Yohan, Ji Jun, Manon, Doudou, Capucine et Lao Lao le bénévole qu'il vous faut ! Un grand merci à Jacques Girard

La revue Multiprise est soutenue par la

Prestataire Audiovisuel 05 61 19 08 68 - www.iecevents.eu

On a coutume de dire : c'est le printemps ! Plus que le grand ménage, c'est le déménagement. Finis les pluies internes et les tuyaux fuyants ! On ouvre grand les fenêtres ! On aère ! On aère ! On laisse bien entrer les photons. On s’imprègne, on respire. Oh putain que c'est bon ! Et Bim ! Soixante centimètres chez nos amis normands et seulement quelques flocons pour les plus conquérants. Sacre bleu ! Tous aux abris ! On remet nos manteaux, on re-claque des dents. Et puis sans prévenir, revoici l'éclairci. Vive la lumière, les espaces dégagés, Multiprise tente la greffe avec IPN, et espère bourgeonner tel un teenage perpétuel avide de sensations fortes. IPN, nouveau lieu collectif destiné à la création s'implante dans le quartier de Bonnefoy et c'est l'occasion pour nous d'accrocher le wagon : en nous invitant à fêter la sortie de ce 25e numéro dans leur nouveau QG, ils ne se doutaient pas que nous nous installerions plus durablement dans la partie laissée vide juste à gauche de leur entrée. Cette migration est pour nous l'occasion de nous interroger sur le rapport des artistes avec les résidences et les ateliers, et quelques pistes intéressantes sont données dans un dossier alimenté par les acteurs eux-mêmes, c'est-à-dire les artistes. Mario le palmier, Pascal tout en poil ou Mother Els ont été également invités dans ce numéro, laissant libre parole au dessinant Jérôme Souillot, « the one who draws », pour traduire vos secrets ou petits instants de vie en dessins. Chad Keveny, qui tenait dans nos pages son Diary of a dandy, nous livre cette fois ses sentiments sur le travail en atelier, et son ressenti sur le statut de l'artiste aujourd'hui. Longue vie à IPN, gageons que ces nouveaux locaux profitent également à la revue Multiprise pour se connecter au cœur d'un vaste réseau associatif qui s’accroît d'une année à l'autre dans le quartier Bonnefoy. La rédaction

I.S.S.N. : 1778-9451 Toute reproduction du titre, des textes et des photos sans autorisation écrite est interdite. Les documents présents dans la revue ont été reproduits avec l’accord préalable du photographe ou de l’envoyeur. Photos non contractuelles. 3


VERNISSAGE LE JEUDI 30 MAI À 19 H

ulturelles sc ire

de

EXPOSITION DU 31 MAI AU 5 JUILLET 2013

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www.mairie-grenade.fr

LE NIJOUR COLAS DAUBANES APRÈS LE LENDEMAIN

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Saison culturelle Sept 2012 > Juin 2013

1-1035628, 2-1035450, 3-1035525

13 avril > 30 mai Salle d’Exposition Municipale (à côté de la Bibliothèque)

Maison Salvan / 1 rue de l’Ancien Château – 31670 Labège ville Renseignements : 05 62 24 86 55 / www.maison-salvan.fr La Maison Salvan est une structure de la Ville de Labège, soutenue par la Région Midi-Pyrénées. Elle est membre des réseaux PinkPong (www.pinkpong.fr) et LMAC (www.lmac-mp.fr).

1-1035628, 2-1035450, 3-1035525

EXPOSITION A KIND OF «HUH ?»

Informations au 05 81 33 02 35

Saison culturelle complète sur www.mairie-grenade.fr

Visuel : Nicolas Daubanes, extrait du projet Préso de Mataro, 2013. Graphisme : Yann Febvre.

Sur-urbain, intérieur-jour

Mathilde Veyrunes Vernissage le 12 mars à partir de 18h

Mathilde Veyrunes, Les Illustres, photographie, 2012, © Mathilde Veyrunes

12.03 > 11.05.13

24 rue Croix-Baragnon - 31000 Toulouse +33(0)5 62 27 61 62 / +33(0)5 62 27 60 76 expositioncbx@mairie-toulouse.fr artsvisuels@mairie-toulouse.fr

www.croixbaragnon.toulouse.fr


En couverture : Jérôme Souillot, Mario, mars 2013

Dossier Abris d'artistes

28 Smoll Petites opportunités des créations contemporaines

30 Chapelle Saint-Jacques 32 Travelling Natures Le réel entre pesanteur et apesanteur

7 Run Artist, run! 11 « L'atelier-monde » Selon Charley Case et Suzanne Husky

16 Ctrl C | Cmd V 18 Chad Keveny Entretien

36 Nouvelle pour enfants dépressifs & alcooliques 3/3

21 Court-jus

37 Branchement en série

25 Indélébile

40 Flash

Jérôme Souillot

Petite édition et narration graphique

Secteurfleche


Dossier Abris d'artistes

David Raffini, Opus Memori, 2012, 12 tôles d’acier de 1 m2 chacune, vue d'atelier, travail en cours.

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Run Artist, Run! Cette année, l'actualité et différents projets menés par Lieu-Commun m'ont amené à reconsidérer l'identité de notre projet. L'éternelle question est de savoir d'où on parle. Autant ALaPlage avait sur-revendiqué sa dimension de lieu géré par un collectif d'artistes, autant le projet Lieu-Commun s'est peut-être égaré dans une vaine quête de légitimation institutionnelle, négligeant en chemin son essence d'artist run space. Le mot est lâché. Nous sommes ici dans un lieu d'art, par des artistes pour des artistes, qui propose aux publics d'envisager l'art différemment. Ce qui implique une réelle exigence quant aux enjeux et formes de l'exposition ainsi qu'une motivation profonde quant aux périmètres de production et médiation des œuvres.

Dès la modernité, ces espaces de travail et de monstration ont toujours existé. Le Cabaret Voltaire1, même s'il était déjà un café, peut être considéré comme un des prototypes de l'artist run space. Depuis, selon les décennies et les contextes sociaux économiques, leur nombre ainsi que leur durée de vie ont varié au gré de la vivacité des terreaux artistiques. Ne l'oublions pas, certains mouvements aujourd'hui réduits à leur aspect purement formel, étaient avant tout sous-tendus par des convictions politiques et ont souvent créé leur propre économie, certains sur un modèle coopératif, avant de voir parfois, comme Dada, leurs perspectives libertaires enfermées par souci de conservation entre les murs des musées. C'est précisément à l'aube des années 70 et de ses contre-cultures aux atours pop que les lieux gérés par les artistes se sont multipliés, avec un pic manifeste pendant les années 90 dans l'ombre de "Tempête du désert" puis un renouveau récent surtout sur le continent américain. Cette histoire commence à être étudiée. Souvent documentée par ses propres acteurs, elle compte aujourd'hui plusieurs générations d'artistes en activité. En ces temps incertains, résultats de crises en cascades, l'art, via son versant mercantile, est devenu valeur refuge pour magnats collectionneurs qui emploient les directeurs des musées les plus en vue afin de légitimer plus rapidement leurs écuries rutilantes. Ces stratégies d'investissements garanties par des expertises baignant dans le conflit d'intérêt, non seulement discréditent la création contemporaine mais découragent d'éventuels nouveaux collectionneurs, véritables amateurs d'art, à soutenir des artistes en marge. D'autres facteurs, comme la fin des mouvements, l'absence d'une critique offensive, entretiennent d'énormes distorsions entre un top 50 qui enchaîne achats, enchères et légitimations muséales et une classe immense de prolétaires de l'art qui peine à subsister. Dans le même temps, la diversité des pratiques, des postures et une certaine accessibilité à des technologies de plus en plus pointues permettent à des propositions marginales et éloignées des centres décisionnaires d'apparaître et de survivre. Ces élans souvent collectifs nécessitent des espaces de travail qui leur permettraient d'acquérir une visibilité de proximité.

La disparition progressive des petites industries dans les zones urbaines périphériques encourage l'apparition des artist run space. Cependant le processus de gentrification est de plus en plus rapide et les artistes qui participent à la réhabilitation d'un quartier peuvent en être exclus par l'augmentation accélérée des prix de l'immobilier. Toulouse a pu récemment, via les conférences de l'ISDAT2, accueillir David Evrard, artiste belge membre de l'artist run space Komplot à Bruxelles et le duo niçois Florian Pugnaire et David Raffini acteurs du collectif La Station à Nice. J'ai remarqué David Evrard dans la revue 023 où était évoquée l'expérience collective "Building Underwood" en compagnie de Simona Denicolai et Ivo Provoost. Puis vu il y a une dizaine d'années son travail à Fiac dans le Tarn où il avait fait des membres de sa famille d'accueil les héros d'un western contextuel. Il a également participé au vaste projet de résidence conclu par l'exposition "Bijective - Harder Than It Looks", initié en 2007 par le centre d'art de Cajarc, l'écho résonne encore à travers "Spirit of extasy", son roman écrit autour de cette aventure. ALaPlage et La Station sont intimement liés depuis leur exposition à l'Espace des Arts de Colomiers où Ben les avait invités en 2001. Ce lien perdure aujourd'hui au travers du travail de Florian Pugnaire et David Raffini dont la vidéo Sans titre, Ballet était exposée à Matières Grises et vous pouvez découvrir leur installation Amnésia Paramnésis dans l'exposition Fondre, Battre, Briser 4 au Pavillon Blanc à Colomiers. David Evrard vit, peint, écrit, collectionne, recueille, additionne, colle, éructe, scande, photographie des filles belles et nues, non des stéréotypes mais plutôt des amazones séduisantes. Il accumule, construit, détruit, érige, impulse. Il fait aussi du bruit, il parle beaucoup, scande et toujours il vit. À l'invitation de Yann Chevalier, David initie une résidence hors normes, sans objectif précis, juste l'artiste et son univers prêts à en découdre au sein d'un environnement, point de convergence de nombre de ses intérêts. En effet, le Confort Moderne à Poitiers est tout à la fois une salle de concert, une fanzinothèque, 7


Florian Pugnaire, Stunt lab, 2009, vidéo HD, 6 min / sculpture (matériaux divers,120 x 100 x 170 cm), Capture d'écran.

un centre d'art, des ateliers et des locaux de répétition tout autour d'un parking, à une jetée de pierre du mirador de la prison voisine, bref un chaudron artistique, où des artistes du monde entier se croisent dans un ballet aux rythmes électriques. Comme dans son mouvement général de travail, David y entreprend de multiples projets. Première étape, la construction d'une sorte de cabane de pionnier posée sur le bitume, assemblage hermétique de rondins et de planches qui sent bon le Yukon, ici au beau milieu du chef-lieu de la Vienne. Cet abri est un bureau, atelier, espace d'exposition, bar et avant tout lieu de rencontre activé à plein poumon par l'artiste et devient l'after couru des nombreux concerts programmés au "Confort". Alternant activités nocturnes et diurnes, la cabane devient le point névralgique du lieu. David y amorce de nombreux chantiers dont celui d'une réorganisation et exhibition d'une partie de ses archives personnelles. Depuis toujours, il collectionne et conserve dans des boîtes des coupures de presse, des flyers, cartons d'invitations, tickets de cinéma et de musées ainsi que des photographies personnelles. Toutes ces sources sont investies dans de grands tableaux collages où se couvrent et se découvrent, dans un jeu de strates de souvenirs sur papier, des pans entiers de la vie de l'artiste. Ce temps de résidence particulier est mis à profit pour replonger au plus profond de cette mémoire vivante, somme de fragments où la diversité temporelle des sources forme un récit autobiographique explosé mais largement digéré et régurgité par leur "auteur". Mais David n'est pas uniquement artiste de contexte, il a une pratique classique d'atelier au sein de Komplot, collectif de curators et d'artistes qui organise depuis 2002, parmi de multiples activités (résidences à l'étranger, éditions, conférences, etc.) des expositions au sein de leur espace situé non loin du Wiels. C'est avec la même impulsion que celle de ses collectes d'images que David Evrard procède à une récolte sans peine alors qu'il réalise peintures et sculptures dans son espace. Déposée au sol une toile devient surface d'enregistrement des résidus de peintures et autres assemblages en cours. Au fil du temps, le "tapis" se couvre 8

doucement. Coulures, taches de café et autres empreintes de pas s'additionnent au hasard, sans hiérarchie, pour être arrêtées à l'instant T où l'artiste décide que la peinture est là. Les efforts collatéraux des autres travaux font apparaître une nouvelle œuvre façonnée par les lois de la gravité. Le titre de cette série, "Martyr", joue entre deux significations du mot. Entre la pièce de bois du menuisier qui amortit la scie sous la planche de coupe et un témoignage si fort de sa foi qui le mène jusqu'au sacrifice, David s'amuse d'un hommage à la fois vibrant et cynique à la peinture. En portant au pinacle une abstraction franche résultant de l'énergie intrinsèque du médium, il révèle certains penchants caricaturaux vers le mysticisme et le savoir faire en peinture. Un paradoxe sur toile ? Cette méthode est appliquée de façon un peu différente à plus d'un millier de kilomètres de Bruxelles, dans l'atelier de David Raffini à Nice. Celui-ci partage son espace avec Florian Pugnaire au sein de La Station5, lieu d'expositions et collectif d'artistes en activité depuis 1996. C'est là qu'il développe en 2012 "Opus Memori". David Raffini a disposé sur les 12 m2 de son atelier, 12 plaques de métal qui pendant les 12 mois de l'année ont accumulé les surplus de matériaux de ses peintures en cours de réalisation. À la fois réceptacle, territoire et ring de ce polyptyque où se cristallisent corps, mémoire et pratique picturale rappelant que l'atelier est le lieu de la vie de l'artiste, périmètre de ses réflexions et de ses engagements. Ce travail est une empreinte en creux de l'ensemble de ses activités artistiques et physiques. Florian Pugnaire pousse à son paroxysme cette connexion entre corps et espace dans son installation vidéo de 2009, "Stunt Lab", chorégraphie guerrière où deux adversaires, dans leur pugilat de cinéma, réduisent consciencieusement en miettes le décor, hybride d'atelier et de white cube, dans lequel ils évoluent. L'espace explosé et les matériaux qui le définissaient deviennent sculptures dans l'exposition, mémoire de l'action et résumé


David Evrard, Martini, 2012, huile sur toile, 140 x160 cm, vue d'atelier. 9


compacté d'un espace. En plus de leurs pratiques personnelles respectives, David Raffini et Florian Pugnaire font œuvre collective. Leurs installations vidéo, millimétrées et impressionnantes, sont le résultat d'une addition soustracive, paradoxe complexe, de la connexion de leurs démarches pour parvenir à une esthétique de l'auto-destruction d'un univers matériel le plus souvent oblitéré de toute présence humaine. Car là où le corps opère, détruisant ou faisant empreinte, en tous cas actif, il disparaît pour ne plus laisser voir que des machines fonctionnant en toute liberté. Elles façonnent des plaques de métal comme dans Sans titre, ballet, devenant artistes mécaniques ou s'auto-détruisent dans une course effrénée où alternent accélérations et ralentis, dans Énergie Sombre. Dans cette vidéo Pugnaire et Raffini sont bien loin des studios de la Riviera, ils tournent en "décor naturel", ces extérieurs méditerranéens lumineux, donnent au film un caractère naturaliste contre-balancé par l'usage excessif d'artifices et de fumigènes. Le combi Volkswagen filmé est sa propre menace et malgré sa fuite en avant il finira détruit, recroquevillé sur luimême après avoir suinté de tous les pores de sa carrosserie. La mécanique, en révélant ses entrailles devient organique. Ils créent dans ces travaux un expressionnisme mécanisé mais touchant, où la machine moteur de la modernité une fois abandonnée, trouve son potentiel créatif en produisant dans les soubresauts de sa libération, tout un vocabulaire artistique d'éclaboussures, coulures et multiples traces subjectives. Si je témoigne de ces deux pratiques développées depuis deux lieux à la fois ateliers et espaces d'expositions gérés par des artistes, l'une depuis Bruxelles centre culturel attractif et l'autre depuis Nice ville de région où la Villa Arson a su initier une forte dynamique de réseau, c'est pour souligner la qualité et la nécessité de ces initiatives. Ici l'objectif est de bâtir un lieu de désir inventif, motivation d'un mouvement plus large où l'artiste confronte un public à des enjeux subjectifs. Le duo méditerranéen et le punk wallon vont très fort dans ces cordes dangereuses. Bien évidement, leur travail est bardé de bagages, mais ils évitent le mal de ce nouveau siècle, l'ultra référence, la citation permanente voire la pure appropriation formelle évidant souvent des pans entiers de l'histoire de l'art de leur moelle politique. Ce numéro de Multiprise prête justement une attention particulière à la notion d'atelier d'artiste et à ce sujet il est à noter l'ouverture très prochaine d'IPN6 en plein quartier Bonnefoy à deux pas de Lieu-Commun implanté là depuis 2007 et résurgence de ALaPlage qui avait débuté en 1997 dans la même zone. Territoire aujourd'hui en pleine mutation avec l'implantation de la future gare LGV7, Toulouse serait-elle en voie de devenir un futur centre 10

artistique ? Ces lieux d'art sont un important facteur de régénération urbaine, et leur concentration dans un périmètre réduit ne peut qu'avoir une influence positive sur l'avenir de ce vaste projet. L'enjeu réside aujourd'hui dans leur participation aux concertations urbaines en cours. N'oublions pas que la désignation de Glasgow capitale culturelle européenne en 1990, était en partie due à la richesse des artist run space que la ville abritait. Mais depuis, les politiques culturelles ont eu tendance à s'orienter vers l'industrialisation, la preuve avec Marseille 2013, qui, si elle s'équipe de nécessaires musées mastodontes, a fait dans le mouvement inverse un ménage impressionnant dans les structures associatives et plus précisément les lieux gérés par des artistes qu'étaient Sol Mur Plafond, Reposer La Bonne Question et Tohu-Bohu, structures sacrifiées sur l'autel des économies d'échelles. Espérons que Toulouse ne répètera pas les mêmes erreurs et saura impliquer son tissu associatif artistique autour des enjeux urbains de demain. Manuel Pomar Commissaire d'exposition, artiste, co-fondateur de ALaPlage et de Lieu-Commun

Florian Pugnaire et David Raffini, Énergie sombre, 2012 vidéo HD, 15 minutes / sculpture (volkswaggen transporter, chaînes, env. 200 x 120 x 300 cm)

Le Cabaret Voltaire, bar culturel. Lieu de naissance du mouvement Dada à Zurich en 1916. 2 Institut Supérieur des Arts de Toulouse. 5 quai de la Daurade. 3 Revue d'art contemporain gratuite créé à Nantes à la fin des années 90 par la Zoogalerie. Building Underwood par Denis Gielin, 02 n°19, printemps 2001. 4 Exposition Fondre, Battre, Briser au Pavillon Blanc à Colomiers. Avec : Baptiste Debombourg, Florian Pugnaire et david Raffini, Anita Molinero. Du 26/01/2013 au 20/04/2013. 5 La Station collectif d'artistes situé à Nice, organise des expositions en leurs mur, ateliers d'artistes, éditions et échanges internationaux. Certains membres de La Station exposent à Lieu-Commun à partir du 28 septembre 2013. Dans le cadre l'échange entre les deux structures, Lieu-Commun présente une exosition à La Station à partir du 15 novembre 2013. 6 IPN, atelier, regroupement d'artistes, 30 rue des Jumeaux, Toulouse. 7 Projet de gare multimodale pour accueillir la Ligne à Grande Vitesse. 1


« L'atelier-monde » Selon Charley Case et Suzanne Husky Nathalie Thibat-Sauer, février 2013

Quel est l’atelier idéal aujourd’hui ? Comme tout acteur culturel, on questionne son statut, la production qu'il en sort et ses usages dans la société d'aujourd'hui, à travers les besoins et les expériences des artistes. Pour nous, à Caza d’Oro, au Mas d’Azil, l’idéal est un lieu offrant les conditions de travail les plus propices à la créativité mais aussi à la mutualisation, à l’entraide, à la coopération, au service de valeurs et de pratiques socialement responsables et innovantes pour porter aussi cette idée nouvelle de développer une économie artistique au service de tous. Il y a aujourd'hui des alternatives passionnantes, celle pour exemple de " l’atelier monde" de Charley Case et/ou de Suzanne Husky. Ce sont des espaces de possibles émancipateurs et issus peut-être d’un art du contre-pied. L'un et l'autre ont accepté de répondre aux mêmes questions.

Suzanne Husky, sleeper cells hôtel

NTS : Suzanne as-tu un atelier ? SH : Non, je ne ressens pas du tout le besoin d'un atelier, je crois que je tombe dans la case pratique artistique « post-atelier ». Cette année, je vais travailler dans un jardin (au château de Chamarande, Essonne), la conception se passe avec un papier et un crayon puis j'œuvrerai sur le site lui-même. Ensuite, je travaillerai sur un autre site (à La Cuisine, Tarn et Garonne) où j'irai à la rencontre des habitants pour une œuvre documentaire. Puis, ayant nouvellement abordé la céramique, je me déplacerai avec un bloc de terre à travailler selon l’endroit où je serai, comme

par exemple à L'ESAD à Orléans (Loiret) où j'enseigne. J'irai aussi aux États-Unis, si j'y obtiens une bourse de travail et aussi si mon compagnon qui y vit le désire vivement (il est programmateur et a heureusement cette possibilité de travailler à distance, il est actuellement en France avec moi pour quelques mois. La question de l’atelier que j’ai choisi façonne ma vie de couple/famille). Ce nomadisme, car mon atelier est concrètement nomade, est partiellement un choix par rapport à mon travail d'artiste, peut-être inhérent au fait que je suis la fille d'étrangers vivant en France. Il est peut-être plus facile pour moi, de me déraciner et de m’adapter. 11


Toujours partiellement, ce mouvement perpétuel est une des conséquences d'une politique artistique de financements épars. Cette semaine, je suis arrivée lundi des États-Unis à 8h pour donner des cours à Orléans à 9h30, des fois c'est un peu fatiguant mais c’est également une chance dont il faut prendre le temps de profiter. Permets-moi Nathalie, de compléter avec ce que dit cette historienne anglaise dont le bouquin, dès sa sortie en 2012, a été viral pour moi, elle parle de choses essentielles, "du temps des projets et des pratiques post-studio". Il s'agit de Claire Bishop, Les Enfers Artificiels, l’art participatif et les politiques du spectateur , en voici quelques extraits retenus : " Ces projets ne sont qu'un échantillon de la vague d'intérêt artistique pour la participation et la collaboration qui depuis le début des années 90 se répand en de nombreux points du globe. C’est sous une grande variété d’appellations que s’est fait connaître ce champ élargi des pratiques d'art “post-studio” : art socialement engagé, art impliquant une population spécifique, communautés expérimentales, art dialogique, art littoral, art interventionniste, art participatif, art collaboratif, art contextuel et, plus récemment, pratique sociale. J’appellerai pour ma part cette tendance “l'art participatif”, puisqu’il évoque l’engagement de nombreuses personnes (par opposition à la relation de un à un, caractérisant l’interactivité) et évite les ambiguïtés de “l’engagement social” qui renverrait à un large éventail de pratiques, depuis la peinture engagée jusqu’aux actions interventionnistes dans les massmédia : car en effet, dans la mesure où l'art répond toujours à son environnement, quel artiste ne pourrait se dire socialement engagé ? ". Ce livre est donc organisé autour d'une définition de la participation, qui à la façon du théâtre et de la performance, prend pour médium et matière artistique essentiels, les personnes ellesmêmes. NTS : Merci Suzanne, on comprend vraiment ta volonté et tes raisons d'appartenir à un réseau mondial de création et de pensée, ses enjeux artistiques et technologiques, sa fonction critique. Le réseau a pour toi vocation à te donner une assise plus grande mais t'aide également à partager le coût de coproductions, de diffusion d'une œuvre qui circule forcément. Être mobile à l’échelle mondiale te permet de produire des projets à différents endroits, ton atelier-monde physique et virtuel est donc bien pour toi un investissement à long terme pour ta carrière. À l'heure de la mondialisation, ta position se joue donc aussi « de la critique des institutions comme Andrea Fraser ou le Museum des dispositifs économiques du corps social comme Mathieu Laurette ou Fabrice Hybert, des représentations des identités comme Renée Green ou Felix Gonzalez-Torres ». 12

SH : Oui, je crée à échelle mondiale. L'atelier monde nous permet bien entendu de développer des aptitudes à concevoir des projets prospectifs et à les mettre en œuvre sur papier comme à l'écran ; ça nous oblige vraiment à agir sur et avec le monde et ses sociétés. NTS : Par « pouvoir agir », entends-tu comme l'écrivait Paul Ricœur en 2005 "la capacité de produire des événements dans la société et la nature. Cette intervention transforme la notion d’événements qui ne sont pas seulement ce qui arrive. Elle introduit la contingence humaine, l’incertitude et l’imprévisibilité dans le cours des choses" ? SH : Agir en artiste et femme ou homme capable. NTS : Et toi Charley, quel est pour toi l’atelier nécessaire ? CC : Il reflète la nature des œuvres que je produis. C'est une forêt avec sa cabane en Belgique, un tipi en Espagne et en Afrique, un camion à customiser rêvé pour Le Mas d'Azil. Mon atelier est « partout ». Même si un atelier-base serait aussi le bienvenu. Mon atelier idéal est aujourd'hui celui que j'ai, nomade et multiple. NTS : Un « atelier-monde » ! De tous temps des carnets de voyages ont été remplis par les artistes, on y voit une vue imprenable sur les pyramides, un brouhaha qui s'élève des souks marocains, il nous semble même entendre une symphonie de klaxons dans les rues de New-York, es-tu de ces artistes dits voyageurs ? CC : Je suis un voyageur. Pour revenir au contenu des carnets de voyage, ce n’est ni le modèle réel ou imaginaire, ni l'artiste, ni le spectateur qui m’importe le plus, c'est l'acte et l’expérience de la création. Un atelier nomade me permet de travailler tout au long de mes itinéraires non pas en observateur mais en tant que véritable artiste nomade, je partage la vie des Touaregs au Mali, je mange avec eux, je les écoute raconter leurs vies, leurs légendes. Quelle richesse que le monde ! Ainsi se développe mon travail en quête de simplicité. NTS : Ta démarche est donc aussi politique ? CC : Oui bien sûr. Ainsi, je crée une alternative politique à cette nécessité sociétale d'avoir des espaces coûteux pour pouvoir œuvrer. La terre humaine est pour moi avant tout terre de partage. Et puis être un artiste nomade c'est des ressources abondantes, une économie équilibrée, un niveau de vie plus modeste mais très sain.


Charley Case, Grotte portable, extérieur/intérieur (détail)

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Charley Case, Tipi en libellule 14


NTS : En fait l'atelier de l'artiste reflète la nature des œuvres qu'il produit, c'est flagrant. Nous avons en mémoire Gustave Courbet et "L'atelier du peintre" présenté comme Manifeste du réalisme à l'exposition universelle de 1855 où il entendait retracer "l'histoire morale et physique" de son atelier. "C'est, dit-il dans une lettre en 1854, la société dans son haut, dans son bas, dans son milieu. En un mot c'est ma manière de voir la société dans ses intérêts et ses passions, c'est le monde qui vient se faire peindre chez moi." Sans retracer l'histoire de l'atelier à travers les siècles, dirais-tu aujourd'hui que l'atelier est déserté au profit du monde ? CC : L'atelier est une problématique individuelle avec des solutions collectives. De l'atelier-logement, de l’atelier-bureau à la Xavier Veilhan (IPME) à l’atelier-monde, c'est perso ! Même si la situation sociale générale est de plus en plus précaire, la recherche d'un atelier est souvent un problème majeur, souvent d'une inextricable complexité pour les artistes. NTS : Charley, dans ta recherche des flux d'énergie, tu utilises des supports artistiques comme la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie, la vidéo mais aussi certains liés à l’artisanat d’art, sans tabou, comme la céramique, le tissage. Est-ce pour cela que tu utilises le terme « d’arts simples » ? La pluridisciplinarité et l’expérimentation dans ton processus de création te dotent-t-elles d’une plus grande sensibilité envers les matières et créent-elles ton style si singulier ? En t’écoutant, résonne une multitude de réflexions et questions. L’atelier-monde te permet-il de ne pas systématiser ta création et de prendre la liberté de ne pas te répéter ? Où y a-t-il art ? Si ton œuvre est protéiforme, une seule préoccupation semble t’animer, les transformations qu'implique la vie. Une spiritualité toute en finesse habite ton œuvre. Bois flotté, feuilles, terre, pierres, sable, toute matière naturelle devient propice à la création et constitue un vecteur permettant d'éclairer la vitalité qu'inspirent les paysages que tu rencontres. Mais à cet amour de la nature que tu éprouves, s’ajoute l’amour de l'homme car tu es aussi humaniste, l’homme est donc aussi présent à travers ses artéfacts comme le fer, le béton, le

charbon. Ces matériaux naturels et manufacturés, ensemble, s'animent-ils de flux intérieurs et de réseaux d’énergie ? Charley, grâce à cet atelier-monde, ne deviens-tu pas ainsi une sorte d'éveilleur pour l’humanité ? CC : J’essaie d’être en état de veille pour découvrir les changements significatifs de notre monde sur tous les plans, je le fais pour moi-même et si cette recherche est contagieuse alors tant mieux. SH : Le monde change sous nos yeux, la transformation est profonde. À tour de rôle, les peuples manifestent leur opposition au joug politique, religieux ou économique. Nous commençons tous à chercher des voies alternatives de fonctionnement en société. CC : C’est l'aspect concret de l’émergence actuelle. Avec d’autres artistes et artisans, nous échangeons les visions des ressources et potentiels humains, un éclairage sur la transformation sur les plans individuel et collectif. Se crée ainsi un mouvement événementiel international, une vision et des outils catalyseurs de la transformation aujourd’hui essentiels. NTS : Une nouvelle dynamique d’interaction sociale ! Ainsi se crée un grand lieu de vie et de travail aux frontières ouvertes où les humains explorent les dynamiques de la nouvelle société. CC : À ne pas négliger, le monde renaîtra, une fois que la course à la possession de biens aura laissé place à des échanges plus humains. L’Afrique contribue de manière significative à une réflexion universelle. Notre monde est une terre d’expression artistique fort inspirante, pour tout. NTS : Le grand enjeu de l'atelier-nomade ou atelier-monde est de permettre d'adapter une œuvre ou un propos à un lieu, à un contexte, à une architecture, de transformer un espace, de le configurer, d’agir sur le comportement, de surprendre le public toujours témoin de la création, de provoquer des réactions instantanées. Les artistes échappent grâce à ce type d’ateliers aux règles établies, aux définitions en place. Et c'est peutêtre aussi là, que des nouveautés émergent, « dans l'extrême contemporanéité des singularités qui s'inventent. »

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IPN s'offre un nouveau pôle d'échange modal

PEM : Faciliter les échanges entre modes de transport et améliorer le confort d’utilisation pour les voyageurs : des flux mais aussi des espaces à vivre

IPN : Faciliter les échanges entre technique de création et améliorer le confort d’utilisation pour les artistes : des flux mais aussi des résidences... « enfin moi, c'que jen dis »

Depuis maintenant six belles années, toute l'équipe de Multiprise est installée dans le Faubourg de « Pink City » où elle jouit de tout le confort et peut trouver dans un rayon de moins de 500 pas toutes les commodités relatives à l'exercice de ses fonctions : 3 boulangeries industrielles, un bar de l'amitié, un Casino où caissières et caissiers invitent à chaque course au serment de fidélité, un boucher aux épaules larges, un quintet de pharmaciennes offrant volontiers leurs services à qui passe le seuil de la porte automatique ornée de quelques vertes lumières... Ah ! J'allais oublier. Une épicerie pour noctambules et travailleurs tardifs ou en retard.

Tout pour mener la douce vie de quartier. Seulement voilà, parfois, sans que l'on ait cherché à le rencontrer, le grand projet sonne à la porte et tout le boulevard est bouleversé. On le sait, la ville de l'avion veut le train, et pour le laisser passer, notre paisible quartier va devoir muter. Soit, c'est bon le changement, mais quelque chose me dit que c'est pas pour maintenant. En voyant l'ampleur du projet, on comprend aisément qu'il serait maladroit de se jeter sans réfléchir, la tête en avant, dans une destruction prématurée des amoncellements de briques et de galets bordant l'avenue du roi des animaux. Aucune hâte donc ! S'il est indispensable, le projet d'une ligne de train à grande vitesse se doit d'avancer lentement. Intéressé, je parcours attentivement le document décrivant la nouvelle implantation du faubourg. Je découvre mon ignorance et décide d'élargir mon rayon d'action en me laissant aller à la flânerie dans quelques proches rues jusqu'alors inexplorées. Je quitte l'axe principal afin de me glisser sur les trottoirs ensoleillés de la rue du Maroc. Je demande mon chemin à deux frères en tous points semblables. Après une courte réflexion, ils me conseillent un raccourci que je n'ai, bien entendu, jamais trouvé. Par contre, c'est ici que je les ai vus. Leur position : N : 43,6190807 S : 43,6127855, E : 1,4525585 W : 1,4462873. Mais ça, c'est pour être précis... Désormais, quand vous vous rendrez rue des jumeaux, et je vous garantis que ce ne sera plus par hasard, arrêtez vous devant le noble édifice qui se dresse soit au début


soit à la fin de la venelle. Tout dépend d'où vous arrivez finalement... Qu'importe ! Vous ne pourrez pas le manquer. Il a comme qui dirait de la gueule. D'autant plus que ses nouveaux occupants nous promettent bien plus que des mots. Habituez vous à leur nom : IMPLEMENTATION ou IPN pour les intimes.Trois lettres à couper en quatre pour découvrir ce collectif constitués de quelques très fraîchement diplômés de l'ISDAT (Institut Supérieur Des Arts de Toulouse) agrémenté d'une belle bande d'actuels étudiants du-dit institut. Leur projet smells like fresh spirit et s'avère tout aussi nécessaire que l'arrivée d'une locomotive à nez pointu... Loin de se contenter de prendre le train en marche, ils ont décidé de poser quelques poutrelles à profil normal, traçant ainsi la voie d'un renouveau de la création toulousaine. Un pur outil je vous dis. En effet, quoi de plus angoissant pour un étudiant d'école d'art que la perspective, une fois le diplôme en poche, de n'avoir plus d'espace de travail ? Et bien, sur ce point, Implémentation fait preuve d'anticipation. Implémentation : Mise en place sur un ordinateur d'un système d'exploitation ou d'un logiciel adapté aux besoins et à la configuration informatique de l'utilisateur. Je vous laisse méditer... Car c'est ce qu'ils ont fait. Qu'est qui nous manque ? Que doit-on faire pour l'avoir ? En s'unissant dans la volonté de faire, ce n'est plus un espace de travail qu'ils offrent à la ville. Ils y ont rajouté la troisième dimension pour obtenir un énorme volume de potentielle création. Érigeant pierre à pierre de hauts murs renforcés de solides piliers et, se transformant en bûcherons de l'extrême, ils ont gravi les hautes montagnes pour en extraire les nobles arbres qui constituent maintenant l'imposante charpente. Se préparent-t-ils pour le siège ? Point ! Pour mieux résister ils sont restés debout jusqu'à tard et ont percé les remparts de larges et hautes ouvertures soutenues par un puissant linteau. Ils les ont, bien entendu, agrémentées de portes le plus souvent ouvertes. Elles permettront un accueil des plus chaleureux. Et pour mieux voir venir l'ami, ils ont équipé les façades de longues bandes de fenêtres. Le toit, protection de toutes les protections, se permet même la translucidité. C'est pour dire. Pour ce qu'ils font, merc'IPN

Vues d'atelier

F.C. Ruzafa 17


Entretien avec Chad Keveny

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Chad Keveny est un « fucking artist » de nationalité irlandaise s’adonnant à la pratique de la peinture, de la photographie et de l’écriture. Passé par l’École des Beaux-arts de Toulouse avant que celle-ci ne s’embarrasse d’acronymes superfétatoires, ses récents travaux plastiques questionnent avec pertinence l’identité européenne et ce que cela implique. Nos lecteurs les plus assidus se souviennent certainement de son Diary of a dandy publié dans nos colonnes, qui nous laissait apprécier son franc-parler franco-irlandais mâtiné d’un humour typiquement anglo-saxon. Partagé entre Toulouse et l’Irlande, le jeune bourlingueur a multiplié les expériences de résidences et d’ateliers en Europe et plus récemment en Chine, à Macao, et s’apprête à intégrer la nouvelle promotion de plasticiens en résidence aux Maisons Daura de Saint-Cirq Lapopie (Lot) dirigées par Martine Michard. L’occasion de partager sa —déjà— riche expérience, et nous donner son point de vue sur ce système de production artistique qui s’est considérablement développé ces dix dernières années.

Multiprise : Vous allez entamer une résidence d’artistes dans le Lot cette année, qu’attendez-vous de cette expérience ? Chad Keveny : Pourquoi je cherche à faire des résidences? Une résidence est d’abord un excuse, une possibilité, une pression pour travailler, cela remplit le vide avec un besoin, faux, réel ou imaginaire, de produire. C’est important d’avoir un projet, et c’est là l’enjeu et la négociation des contraintes. Aux Maisons Daura, Martine Michard doit produire un parcours des arts pour des touristes dans la vallée du Lot, et doit faire travailler les artistes dans ce but. J’ai postulé car je voulais développer mon travail axé sur l’identité, avec la participation plus importante des modèles. La résidence est comme un contrat de téléphone, il en existe beaucoup, tous sont différents et si tu ne te renseignes pas bien avant tu risques de te faire avoir. Les résidences sont un moyen de partager des pratiques contemporaines avec un public hors des marchés de l’art. Cela permet aux artistes de gagner très modestement un salaire tout en développant une pratique, en voyageant et en rencontrant un public qui n’est souvent pas du “milieu”. L’important est que le public, l’artiste et la structure trouvent leur compte. M : Quelles peuvent-être les limites de ce système de production ? CK : Les failles de ce système sont à mon avis dues à sa précarité financière. Le public trop souvent croit en une culture gratuite, mais la culture gratuite est à l’image d’un bar gratuit, ça donne mal à la tête et le lendemain, il n’en reste plus rien. Si les structures manquent de moyens, elles attirent les artistes qui peuvent partir pour une durée conséquente de 3 semaines minimum, ce qui signifie entre autre plus de vie de famille, ni d’autres engagements conséquents en parallèle à cette activité d’artiste. D’un autre côté les structures choisissent des artistes qui font des travaux éphémères pour réduire les frais de production, transport et assurance et le besoin de mettre en place des ateliers conséquents. En tant que public, je me trouve souvent frustré face à une idée sans forme, parachutée là avec une référence à n’importe quelle actualité, soutenue par un ton malin qui me laisse vide.

À vrai dire, je veux que l’art “parle de”, interroge et surtout explore notre monde qui est une construction sociale et non pas un objet naturel. Il doit rester un work in progress pour que nous puissions articuler les directions que cela peut prendre. C’est, pour moi, le cœur démocratique de la culture, et non une simple entrée gratuite. C’est un espace qui n’est pas défini mais en rénovation, autant physiquement que socialement, intellectuellement, etc... C’est le dernier bastion des commons qui n’est ni privé ni public, mais un domaine où tous les acteurs participent. Le problème est simple : les artistes n’arrivent pas à parler avec le public parce qu’ils ne vivent pas comme eux, la précarité financière les faisant réfléchir autrement. Les résidences bien gérées sont peut-être une solution autant qu’un problème, cela dépend de la volonté des acteurs. Là est l’enjeu de la résidence : impliquer les artistes dans un autre territoire et impliquer un public dans la production de la culture. M : Est-ce que ce système pallie à une pénurie flagrante d’ateliers d’artistes à Toulouse ? Quelle est votre propre rapport à l’atelier dans votre travail ? CK : L’atelier est un outil essentiel pour les artistes. C’est là où ils peuvent externaliser ce qui se passe dans leurs têtes. L’atelier est avant tout une question collective qui demande aux artistes de se réunir, pour créer des structures dont ils ont besoin à Toulouse. Il y a deux espèces d’ateliers : l’atelier workshop, entendu comme un lieu de production qui demande tout d’abord des voisins sourds ou compréhensibles, de l’aération et de grandes portes ainsi qu’un atelier-studio avec de la lumière, des cimaises d’essai où les œuvres peuvent être finalisées. L’atelier est le lieu de production, de stockage et de monstration où l’objet plastique prend forme et c’est essentiel pour créer une industrie culturelle. Le manque d’ateliers crée des artistes qui ne pratiquent pas leurs pratiques et finissent par ne pas réaliser leurs projets. Les résidences pourront les alimenter mais elles ne remplaceront jamais l’atelier. Le danger d’un artiste sans atelier est comme le politicien plein de projets : au mieux, ils ne font que réaliser leurs projets, au pire ils deviennent des projets dealers qui écrivent ce qu’ils aimeraient faire et ce qu’ils aiment penser avoir fait. Personnellement, si vous pouvez décrire ce que vous feriez 19


plastiquement avec des mots, vous devez arrêter de vous poser comme un artiste, et si vous arrivez à le décrire à peu près, laissez tomber car il est clair que votre travail n’est pas assez fort. M : Au vu de votre expérience européenne, comment se gère cette question ailleurs en Europe ? CK : Par rapport à mes expériences d’ateliers à Berlin, en Chine, en Irlande et au Québec, il est évident qu’il y a plus de volonté làbas à trouver des solutions à ce problème. À Toulouse, les artistes n’ont quasiment pas de revenus qui proviennent de leurs activités, et je n’ai pas l’impression qu’ils cherchent à louer des ateliers car ils ne peuvent pas se permettre de payer un loyer supplémentaire. Où se trouve la racine du problème? À mon avis, les artistes, les institutions et le public ne sont pas assez impliqués. Ce n’est pas la faute des artistes ni des institutions mais c’est un problème commun à résoudre. La solution est évidente : nous devons impliquer le public dans la production culturelle, et pas seulement dans la consommation. Il faut faire comprendre au public que s’il veut un art contemporain qui lui parle, qui l’engage, il faut qu’il s’engage lui-même auprès de l’art, des institutions et des artistes. Quand j’écris « public » je pense à des gens hors d’une production ou d’une diffusion des œuvres plastiques, notre devoir étant de rentrer en contact direct avec eux, un à un, tout le temps, et de se battre contre une instrumentalisation de la culture par l’État avec ses programmes.

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M : Comment cela peut marcher ? CK : Il y a un truc que nous oublions parfois en tant qu’acteurs culturels, en tant qu’artistes : we’re fun et nous pouvons changer la manière dont les gens voient le monde. Donc faites l’effort au lancement du prochain Multiprise, parlez avec des inconnus, intéressez-les. Si vous en avez marre de lire un irlandais mangeant le Grevisse allez voir ce qu’il fait au Marenostrum, à Saint-Cyprien, en face de la Grande Roue. Vous y trouverez la cuisine anda loup de Rufo qui accueille une sélection de ses peintures, sur une proposition de Natacha Détré ; vous pouvez trouver également des exemplaires d’Estimated Times (traductions sur www.estimatedtimes.com), un journal sur l’identité européenne que j’ai produit avec une bourse Toulouse’ up et que nous avons distribué le 5 décembre 2012 dans le métro toulousain, c’est à dire directement au public. Propos recueillis par DM

Lendemain de brosse, exposition de Chad Keveny au restaurant Marenostrum, 27-29 rue Viguerie, Toulouse. Du 12 février au 4 avril 2013 Du 5 avril au 30 juin 2013, Chad Keveny sera en résidence aux Maisons Daura à St-Cirq Lapopie, Lot. Le vernissage du Parcours d'art contemporain en vallée du Lot aura lieu le 7 juillet à Cajarc.


J茅r么me Souillot Pascal, mars 2010. Encre sur papier


14h-16h30. Encre sur papier


Mother Els. Encre sur papier


Indélébile Petite édition et narration graphique La bande dessinée contemporaine est un territoire dominé par le secteur marchand et reste cantonnée dans de nombreux esprits à une lecture de petits mickeys que les gens sérieux ne sauraient cautionner —sauf cas très exceptionnel, lorsque par exemple un album fait mention d’un prix Pullitzer. Des milliers de titres paraissent chaque année1, dont la plupart disparait aussitôt : les rayonnages des libraires ne pouvant accueillir qu’un nombre réduit de livres en comparaison d’une fréquence de parution pléthorique (15 livres par jour en moyenne annuelle), très peu de bandes dessinées ont la possibilité de trouver leur place et leur public. La majeure partie passe totalement inaperçue —noyée au milieu de centaines de produits identiques— quant à l’autre partie, les best-sellers, elle ne sert qu’à amortir les pertes des premières et vendre des produits dérivés : figurines, T-shirts ou paillassons à l’effigie des héros. Ce marché se moque de la qualité du produit, j’ose à peine mentionner l’aspect artistique... Cette façon de fonctionner reste rentable sur l’ensemble du catalogue d’un éditeur, pourquoi alors vouloir changer quoi que ce soit ? Pourquoi tenter de montrer autre chose que ce que le public aime et réclame ? Pourquoi vouloir en appeler à l’esprit et à la curiosité d’une clientèle qui aurait besoin, sous peine de manque, d’aligner sur ses rayonnages le 21e album d’une série à succès ? Franchement, pourquoi ? Parce qu’il existe autre chose. Édition indépendante, micro-édition, fanzinat, la désignation change mais le but des structures qui s’en réclament est le même, bien que leur importance diffère et que leur visibilité varie, en fonction de leur mode de diffusion, d’une présence nationale à un simple présentoir dans une librairie de quartier. Précisons que les personnes qui les font vivre sont la plupart du temps bénévoles et cherchent avant tout à faire exister des objets éditoriaux impensables dans un autre contexte. Si l’on ne peut facilement échapper à Astérix ou Tintin, il est beaucoup plus difficile de s’ouvrir au monde de la bande dessinée indépendante et de la micro-édition : cela demande de la curiosité, de l’ouverture d’esprit et une certaine éducation, de la même manière qu’il faut connaître l’art, la musique ou le théâtre pour en apprécier la diversité.

Cela demande, surtout dans le cas de la micro-édition, que le grand public puisse avoir accès à ces travaux, en parler avec les gens qui les produisent puisque les libraires n’ont pas les moyens de le faire — si ce n’est localement avec des livres que leur proposent directement les auteurs. Privée du circuit de diffusion des grands éditeurs, il ne reste à toute une partie de la micro-édition que les festivals pour défendre ses publications auprès du public. Mais ces événements, reléguant la « BD alternative » dans un coin tout en louant ce vivier d’auteurs sans qui rien ne serait possible, ne peuvent être satisfaisants malgré l’énormité du public qui s’y presse. Prenons, au hasard, l’exemple d’Angoulême : on y trouve réunis TOUS les courants de la bande dessinée et la quasitotalité de ce qui se fait en France, des plus petits éditeurs aux plus gros. Cela crée un trop plein qui scinde le public : d’un côté les fans de BD qui ne viendront dans la bulle des indépendants que par erreur, et de l’autre le public des indépendants qui ne sortira de leur bulle que par distraction. Les différents publics réunis à Angoulême ne viennent pas pour les mêmes choses et se mélangent rarement. Comment alors lutter contre des éditeurs, dotés de moyens considérables, qui monopolisent l’attention et ne permettent guère à l’édition indépendante et plus encore à la micro-édition de trouver une place auprès d’un public non averti ? À l’image du festival Off d’Angoulême, on a vu émerger au début des années 2000, avec feu les festivals Rétine à Albi et Périscopages à Rennes, des événements organisés par les auteurs eux-mêmes; un peu plus tard et pratiquement dans le même temps, sont apparus Indélébile à Toulouse, Central Vapeur à Strasbourg et le Grand Salon de la micro-édition à Lyon.Tous ces événements ont en commun la volonté de mettre en avant l’édition graphique de leurs régions, de France et même de l’étranger. Indélébile est apparu de cette manière : forts des exemples de Rétine ou Périscopages et voulant montrer leurs productions dans des conditions qu’ils avaient eux-mêmes décidé, les membres de plusieurs associations toulousaines se sont fédérés pour créer en 2005, avec des moyens dérisoires, le festival En attendant… 25


Les premières éditions ont vu presque autant de public qu’il y avait d’auteurs, cela se passait à Toulouse entre le Voltigeur et la Médiathèque Associative, on y montrait des livres ; des expositions étaient organisées dans divers lieux et librairies. Trois éditions de En attendant… ont su capter l’attention de la mairie de Toulouse et de la région Midi-Pyrénées, qui allaient bientôt soutenir modestement l’association Indélébile, organisatrice du festival homonyme. Malgré un démarrage incertain, Indélébile a su, en quatre ans, attirer de plus en plus de public et montrer la richesse de l’édition graphique et narrative indépendante. Ne nous y trompons pas, que ce soit Angoulême, Blois, Colomiers ou Indélébile, un festival de bande dessinée propose strictement les mêmes choses : des stands, des livres et leurs auteurs, des dédicaces ainsi que des expositions pour l’essentiel ; le but est le même : attirer un public auquel on vendra des livres. C’est dans la manière de faire que sont les différences. Indélébile n’est contre rien en particulier, même si la bande dessinée cartonnée-couleur 26

et ses guerrières à forte poitrine ne font pas partie de son vocabulaire. Le collectif cherche à créer une vitrine pour des publications marginales, quelle qu’en soit l’importance. Il montre une bande dessinée contemporaine et créative, qui trouve son inspiration non pas dans la bande dessinée elle-même, mais dans des formes et des techniques puisées dans l’art, l’édition et la littérature pour créer un médium qui, associant texte et image au livre, constitue un des vocabulaires les plus riches, tous arts confondus. Durant le festival se côtoient tous types de livres d’images, du fanzine photocopié au livre artisanal, qui sont parfois très éloignés de l’idée classique de la bande dessinée avec ses cases, ses bulles et ses gros nez. On trouve non seulement des auteurs qui peuvent dédicacer des livres, mais aussi des mini-ateliers de gravure, de typographie ou de sérigraphie. On ne propose pas des produits mais des livres, on montre certaines étapes de leur création et on insiste lourdement sur


le plaisir que l’on prend à les faire et les montrer. Le public, peut avoir avec les auteurs une conversation qui va au-delà du légendaire —C’est pour qui ? —Michel, car Indélébile est un endroit où la discussion est possible, au contraire de ces foires à la bd dans lesquelles les auteurs et leurs dédicaces ne sont qu’une valeur ajoutée.

La micro-édition en Midi-Pyrénées est riche et variée, et c’est pour rendre accessible au public cette partie souvent confidentielle de l’édition que s’est créé le collectif Indélébile. À travers son festival, il entend montrer que la bande dessinée est aussi un espace de création loin des clichés qui lui sont encore trop souvent associés.

Programme : Week-end Indélébile du 5 au 7 avril 2013 à la Chapelle (36 rue Danielle Casanova, métro Compans-Caffarelli). 5 avril Apéro d'ouverture avec Monsieur le Directeur en Concert. La Chapelle 18h30 6 et 7 avril de 11h à 20h Retrouvez lors du salon de nombreuses structures d'édition graphique et des animations (impressions en direct, ateliers...) Avec : Biscotto, Vignette, La Fanzino de Poitiers, Julien Gautry (Kiki Fruit), Flblb, Dédale édition, Les Machines/Na, Editions Polystyrène, La revue Collection, Cotoreich, Bert, L'Artichaud, La Manufacture Eratz, Bicéphales, Marwanny corporation, Arrache Toi un Œil, Hoochie Coochie, Atelier Trace/Imprimerie Hors Cadre, Encéphalographe, 6 Pieds sous terre, Les Requins marteaux, Misma, La tOile, Mer Profonde, et bien d'autres... 6 avril Soirée Indélébile (DJ No Breakfast + invités de marque). Au Moloko à partir de 21h (6 rue Joutx Aigues) 7 avril Grand loto Indélébile, nombreux lots à gagner. La Chapelle 15h

Expositions : Yann Taillefer, librairie Ombres Blanches (rue Gambetta) Vernissage-dédicace le 11 avril Françoise Truffiote, cinéma ABC (rue saint Bernard) Vernissage le 3 avril, 18h Le collectif Bicéphale, l'Impro (rue Gambetta) Vernissage le 4 avril, 19h30 Les Brigades du foutre, le Venus II (place Belfort) Mathieu Desjardin et Didier Progéas Galerie Bouzille Deluxe (rue de la Colombette) Arrache toi un oeil, Vicious Circle (rue des Puits-Clos) Vernissage le 4 avril, 18h Le tout est totalement gratuit et ouvert à tous. Tout le programme www.indelebile.org

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Smoll Petites opportunités des créations contemporaines

Depuis quelques mois, Smoll Petites opportunités des créations contemporaines déploie tranquillement ses activités d'éditeur et de diffuseur de créations. Un concept mobile, curieux et souple qui allie la production et l'édition de multiples d'artistes, des événements activateurs (plutôt privés pour le moment) et de la diffusion/vente sur le web. Créé et dirigé par Brigit Meunier Bosch1, Smoll affiche un éclectisme stimulant qui revendique tout autant une véritable aventure artistique et humaine que l'expérience d'une consommation culturelle inédite et partagée. Ce sont des plasticiens, des designers, des musiciens, des photographes, des graphistes, des créateurs culinaires engagés et enthousiastes qui constituent l'équipe en mouvement de Smoll. Ils sont vingt aujourd'hui 2. La sélection des œuvres, objets et éditions, joue de ce même mixage dynamique qui invite les créations contemporaines à s'installer naturellement « comme chez soi » ou « comme avec soi ». On trouve alors des sculptures, du papier peint, des bijoux, des photographies, des éditions, du dessin, des verreries, des affiches, des collages, des coussins, des texteurs... Une collection qui évolue et se renouvelle régulièrement avec des pièces uniques ou éditées à quinze exemplaires au plus. Une collection accessible sur le site de Smoll ou visible en visite chez Smoll qui reçoit sur rendez-vous depuis février dans son bureau à Mancioux (45 mn de Toulouse vers les Pyrénées). Les créations s'invitent aussi dans la sphère privée. Chaque édition de multiples est activée chez des hôtes lors d'événements appelés les petits meetings réunissant une trentaine de convives (tous potentiellement collectionneurs). Trois artistes y sont à chaque fois associés : deux créateurs dont les multiples viennent d'être publiés et un troisième pour la création d'une performance. Les dispositifs de présentation, de participation et de médiation sont réinventés et orchestrés par les artistes et Smoll. La création contemporaine se manifeste et se «consomme» alors en d'autres lieux, d'autres temps, d'autres relations, à la recherche d'une dimension empathique aussi «extraordinaire» que familière partagée entre les invités. C'est à Antony chez Yohan et Marie que le petit meeting 1 a eu lieu accueillant Cécile de Cassagnac et la série de dessins Rature et Beauté, Amélie Piéron pour une performance culinaire et Benoît Piéron avec le papier peint Jungle à la Française. Le petit 28


meeting 2 s'invite le 4 mai prochain chez Cécile et Eric près de Lannion. Un trio « sonore » qui activera les Soliloqueurs poètes du plasticien vidéaste Eric Choisy, les livres de cuisine radiophoniques de la designer Hélène Olive et un concert (ana)logique de Bruno Capelle. Smoll ouvre des fenêtres spatio-temporelles : une première Pop Up galerie s'est installée dans un appartement à Toulouse le 23 mars, un workshop « raw food » par Amélie Piéron parfumera Mancioux les 15 et 16 juin 2013... En attendant les prochaines productions de multiples programmées pour la fin de cette année. Peut-être bien que Smoll soutient autant les artistes et les créateurs que les amateurs et les collectionneurs, tous ceux pour qui l'art rend la vie plus intéressante que l'art 3...

Page précedente : Benoît Pieron, wallpaper Ci-contre : Cécile de Cassagnac, huppe barjotte

Brigit Meunier Bosch a été directrice du bbb centre d'art à Toulouse jusqu'en septembre 2008 et directrice de l'Ecole Supérieure d'art de Dunkerque jusqu'en octobre 2011. Marie Ducaté, Clémentine Carsberg, Sarah Crooks, Véronique Barthe, Cécile Bernard, Hélène Angeletti, Pauline Hisbacq, Cécile de Cassagnac, Amélie Piéron, Laura Kelly, Hélène Olive, Nicolas Cabos, Gérard Fabre, Eric Choisy, Benoît Piéron, Chris Banks, Didier Béquillard, Bertrand Segonzac, Gauthier Leroy, Bruno Capelle. 3 D'après une citation de Robert Filliou, artiste et poète. 1 2

Rendez vous sur http://smoll.fr www.facebook.com/smollcreations adresse : Smoll Bout du pont 31360 Mancioux. F contact@smoll.fr +33(0)665471815 29


Réouverture de la chapelle St Jacques - centre d’art Week-end inaugural du 29 au 31 mars. Top départ !

St Gaudens, le 11 mars 2013 Cher vous, chers tous, C’ est avec un plaisir infini que je vous envoie de nos nouvelles. Nous quittons la drôle de cabane où, depuis deux ans, nous prenions nos dispositions telle une chorégraphie. L’enjeu de la danse, celle des corps et de l’espace. Ces instants sont ceux où chacun de nos pas réamorçaient l’utopie. Nous nous sommes ici redéfinis. Nous avons, du coup, échafaudé le récit du lieu, agrandi les superficies, fait surgir l’atelier de création, ne pas cesser d’imaginer, de réinventer. Institutions et partenaires financiers, président, trésorier, secrétaire, bénévoles, amis si solidaires ont travaillé ardemment avec la belle équipe, nous, les filles, si impliquées pour fabriquer l’idée. Architectes, techniciens, menuisiers, maçons, électriciens, peintres avec attention ont pris le relais pour donner forme et vie à l'idée.Tout le monde y a cru et c’est tant mieux !! Telle une aventure… Il fallait la tenter ! Après les fortes secousses au bord de l'avenue Foch, les piliers bousculés et le sol transformé, place est aujourd’hui faite à la lumière. Formidable cette chapelle Saint Jacques, église du 17 ème siècle, devenu centre d’art contemporain. Aujourd’hui, nous fêtons la fin d’un temps, grâce à ces travaux de réaménagement conséquents sur le bâtiment d’origine, c’est une renaissance ! Adossée aux murs pierre, l' extension en bois et fer s'expose près du jardin. Nous rentrons au bercail !! Nouvelle architecture, nouvelle organisation, nous voulons et continuons de vouloir donner une accessibilité forte à l’art contemporain. Si on y pense, la valeur de ces moments ressemble à une petite note de bas de page apportant une indispensable précision pour continuer la fameuse histoire. Alors oui, feux de bengales et artifices, le printemps est là ! La chapelle Saint Jacques réouvre ses portes et fête l’anniversaire de ses 20 ans d’existence !! Extraordinaire et fantastique, incroyable et saisissant !! C’est la fin de l’hiver, le centre d’art installe la future mobilité d’un temps simple qui organise l’avenir d’un quotidien à la mesure d’un apaisement désiré. Valérie Mazouin Une directrice heureuse

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Grout / Mazéas à la chapelle St Jacques

Du 28 mars au 22 juin 2013 - Vernissage samedi 30 mars

Untitled before Christ donne le coup d’envoi de la nouvelle programmation. Avec cette production, Grout/Mazéas jouent, une fois encore, avec les principes du cinéma. Spécialistes du sabotage de concepts, ils installent le désordre avec une précision jubilatoire et fabriquent des projets à hauts risques. Le cinéma perçu comme élément fondateur de leurs recherches, les fait s’interroger, sur l’élaboration d’un tournage s’apparentant à la série B. Non seulement dans ce qu’il contient, mais aussi, dans ce qui le contraint, soit sa dépendance à une économie réduite. Ce genre cinématographique, si souvent désigné de manière péjorative devient une matière filmique vive et énergique délestée de contraintes imposées. Grout/Mazéas s’appliquent, en utilisant ses principes, à servir un propos cherchant à déconstruire les propres modes opératoires de ce cinéma. Les structures, modules et décors, soubassements de leurs productions proposent ainsi des mises en scènes d’espaces restituant des images nées d’une combinaison de thématiques de ce cinéma dit populaire. Au centre d’art, ils présentent plusieurs éléments de décors et un film. Ce récit filmique s‘appuie sur l’aventure du personnage de Buster Keaton Seven Chances (1925) et plus précisément celle du personnage principal poursuivit par un énorme rocher. Ici même, Grout /Mazéas s’intéressent à l’effet dramaturgique de l’anecdote. Les espaces scéniques présentées à la chapelle sont vus comme des sculptures et le film est une mise en abîme d’une aventure montrant une destruction et l’incapacité des acteurs à interagir sur la narration. L’ensemble de ces pièces met en scène des décors factices structures d’un vide souhaité et choisi du scénario. La boucle qui s’opère dans le film n’est qu’un récit des-amorcé.

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Travelling Natures Le réel entre pesanteur et apesanteur à la Maison Salvan de Labège

Une approche (…) serait de considérer les fragments d’une mémoire en terme de géographie. Dans toute vie nous trouverions des continents, des îles, des déserts, des marais, des territoires surpeuplés, et des terrae incognitae. De cette mémoire nous pourrions dessiner la carte, extraire des images avec plus de facilité (et de vérité) que des contes et légendes. Chris Marker 1

L’exposition Travelling Natures propose moins un voyage qu'une suite de déplacements transversaux et en allersretours. Le va-et-vient concerne tout autant la géographie, un regard porté sur deux territoires en France à Labège et en Indonésie à Pentingsari (village de l’île de Java), que les réalités vécues des habitants en relation à leur environnement, la manière de les vivre et les exprimer. Le visiteur pénètre des espaces et types de vie distincts, mais surtout deux « états » que tisse le dispositif de l’exposition ; le visible et l’invisible, le réel et le rêve, le jour et la nuit. Deux états, entre éveil et songe, pensés comme complémentaires. 32

La lenteur constitue le terreau propice au projet-mouvement du collectif DING – formé par Lyn Nékorimaté et Jean-Paul Labro – qui ne se dévoile qu'en partie à la Maison Salvan. Pas seulement parce qu'il y aura des suites jusqu’en 2015 mais en raison de la démarche constitutive des artistes. La mise en présence d'œuvres (sculptures, vidéos, environnement sonore, images fixes, etc.) crée les nœuds d'une maille, sans que le filet soit apparent. Le visiteur ne saisit pas tout, quelque chose échappe. Et c'est tant mieux. Car la proposition est un transport entre espace proche et lointain, une tension entre passé et avenir : un ici et un ailleurs, un ici et maintenant. Travelling Natures est une translation (au sens


de mise en correspondance, action de transmettre) qui implique une découverte de niveaux différents de compréhension du monde : rites individuels et collectifs, mémoire plus ou moins diffuse, monde des esprits, formes de spiritualités, dimension souterraine de la réalité. Dès l’entrée dans l’exposition, tout est en place, les éléments du travail déployés en terme de sens et de médiums. Sur le plan plastique, les œuvres balancent entre document et fiction. Cette nature hybride et en devenir, ce contour un peu flou s’accordent à cette zone intermédiaire où se passe peut-être réellement les choses. Loin d’un travail scientifique, Ding revendique la subjectivité de son regard. Avec malice, les deux plasticiens se mettent en scène dans un tirage photographique collé sur un battant de porte posé à même le mur. Ils se tiennent côte à côte, sur fond de ciel sans âge, vêtus du costume traditionnel de leur mariage célébré selon le rite javanais en 2012. Manière de dire leur investissement personnel, le « faire corps avec » de leur posture d’artistes. C’est aussi une mise à distance amusée de tout désir d’exotisme ou prétention à comprendre l’inconnu. Pour autant, ils ont recours aux outils de compréhension du réel, qu’ils détournent ou adaptent plastiquement : cartographies, longs entretiens, filmage documentaire, collecte de témoignages, d’atmosphères sonores, lectures. Ainsi la représentation des territoires investis est convoquée à plusieurs reprises, comme dans Kata berantai (« le mot de la chance »). Des fragments de cartes du territoire de Labège et de Pentingsari servent de matrice à deux plateaux bas. Ces géographies sculpturales supportent deux petits écrans numériques diffusant les images d’enfants des deux communes, à qui a été proposée la langue comme rencontre et appropriation possibles. L’une des séquences montre les enfants répétant avec difficulté des phrases laissées pour eux par l’autre communauté. La seconde présente des photographies saisissant l’expression de leur visage à l’écoute de ces mots mystérieux. La pièce postule, avec son sous-titre, qu’à partir de ses deux langues étrangères, pratiquées « sur le vif », puisse s’entendre les bribes d’un troisième idiome. Comme une existence à l’état latent, en attente d’être révélée. Cette dimension du langage, entre voix, gestes et sens articulés, est sensible dans deux vidéos diffusées côté à côte. Stones are speaking, water is telling raconte (chaque piste son accessible

au casque) des histoires aussi différentes que parallèles. Mas Maryanto comme Jean-Paul Lorenzon, deux habitants, explorent des chemins de leur commune et font le récit d’un patrimoine local, d’un enracinement de leur communauté, de pratiques d’un territoire vécu, d’un paysage travaillé au fil du temps. Ils suggèrent cette question ; quoi de commun entre un sous-bois labégeois où se trouve une fontaine commémorant le martyr de Saint-Sernin et le caractère mi-sacré de blocs de pierres crachés ici et là par le volcan Merapi ? Les deux films se répondent et viennent à se chevaucher. Le glissement s’opère progressivement où, casque sur la tête, notre regard se tourne inconsciemment vers l’écran voisin. Les passerelles visuelles et auditives semblent naturelles entre les deux promenades, devenues interdépendantes par le cheminement de notre perception. Les échos entre lieux, temps et strates de réalités ont en outre un caractère indiciel. Telle cette perruque aux longs cheveux noirs posée sur un pied, sorte d’objet fétiche sans légende qui regarde de haut les exemplaires d’une pile de posters en libre-service. Photographie passée en négatif, l’image montre des étudiants de Jogjakarta assis et dessinant un Becak, ces vélos- taxis triporteurs. Dans les deux cas, la signification reste hypothétique et ne se découvre que plus tard, dans le temps de l’exposition ou celui futur du projet. L’incertitude née de ces juxtapositions est renforcée par une installation sonore intitulée Echoerrance. Elle repose sur la collecte de sons concrets, leur classement et croisement avec les cartes des territoires, superposées en un espace inventé. En collaboration avec Benoît Courribet, ingénieur du son et chercheur, cette matière sonore (voix, récits de rêves, bruits de rue, chant du coq, cloches d’églises et appels à la prière…) donne lieu à une composition électroacoustique et interactive à deux dimensions. Des enceintes diffusent, notamment dans le second espace plongé dans l’obscurité, des nappes de sons étirés, qui naissent, se déploient, se retirent... La pièce emplie les volumes, enveloppe le visiteur, l’attire ou l’éloigne. Muni d’un casque, il entre dans une seconde dimension où les sons concrets sont directement audibles. Ils se modifient au gré des déplacements, grâce à un système qui scrute les mouvements et fabrique une circulation sonore. Il faut alors déambuler aux aguets d’un son capté pour le conserver et entendre jusqu’où il nous mène. Les artistes parlent pour Echoerrance d’une « forme plastique dont le statut 33


soit proche de la sculpture ». La pénombre et la texture de la composition sonore brouillent les repères visuels. Elles donnent une importance à la gestuelle d’un corps en double déplacement, mental et physique. Cette conjugaison de notre manière d’être au monde ajourne la conception totalitaire d’une géolocalisation ubiquiste et implacable. En lieu et place, Echoerrance redonne la main à l’auditeur-spectateur. Il élabore son parcours avec l’aléatoire et le hasard, dresse une géographie subjective, insufflant son imaginaire dans la réalité des autres. Dans un jeu de pôles opposés entre légèreté et gravité, les fragments de cartes sont répétés par un sol recouvert de moquette, qui se prolonge par-delà les murs. Il est le terrain d’une autre expérience physique. Invité à chausser des baskets aux semelles couvertes de velcro, le visiteur est l’acteur d’une marche consciente et singulière ; pour construire, il faut autant s’arracher au sol que garder le contact avec lui. Atteindre une forme de pensée en restant connecté aux forces de la terre. Entre action et réflexion, un hamac vient proposer une halte au corps. Tout autour, des œuvres agissent telles des réminiscences, des

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rappels d’une réalité infime, parfois cachée, peu regardée. Wijaya Kusuma, reproduction d’une fleur en relief éclairée en lumière noire, qui s’épanouit la nuit et se fane au petit matin. Lanterne tue-mouche projette les ombres de deux figures et mythes croisés avec humour, Saint-Sernin et l’Aigle Garruda. Une vidéo en hauteur présente le spectre de Paquita, chienne errante de Labège. Le génie du lieu, lampe magique en céramique, diffuse en gros plans les images d’interstices du carrelage ou du parquet de la Maison Salvan, ombres et mémoire du lieu. L’ensemble de ces pièces fonctionne comme une abondance de figures tutélaires. Silencieuses, elles siègent modestement pour qui veut bien comprendre que, si dérisoires semblent-elles, elles participent d’une certaine essence des choses. Au fond, avec ces œuvres à la lisière, Travelling Natures invite à laisser ses habitudes pour ouvrir à une autre forme d'entendement. L’exposition serait cette expérience, mise en condition pour énumérer des codes distincts, rester soucieux de nouveaux modes de vision. Il ne s’agit pas de changer de paradigmes, sinon de pointer la nécessaire sensibilité à ceux des autres.


La transformation du quotidien est mise en scène dans la vidéo Dancing football match. Elle se situe à mi-chemin de la performance de groupe et de la migration des pratiques vers une aventure commune. Sur la pelouse d’un stade de Labège, une équipe d’enfants du club de football chorégraphie ses mouvements sous la houlette d’une association de danse et le regard d’un public de figurants dans les tribunes. Les gestes et les coutumes du sport (dribbles, tirs au but, victoires, défaites…) sont au diapason de bourrées dansées, dans un jeu où personne n’est dupe sur le sens fictionnel de la cérémonie, où chacun tient son rôle avec une joie visible. Tous ont conscience d’un même enjeu, la réalisation collective du film avec ses outils et contraintes visibles à l’écran : caméra sur grue, direction des acteurs, temps de filmage identique à celui de la musique, ballet de la caméra portée… Dans ces circulations, Les Errances du monde à l'envers est une œuvre centrale, une forme de méditation filmique. Premier épisode d’une interprétation libre et partielle du Livre de Centhini2, le film (durée 43 minutes) est une oscillation entre les temps, les espaces, le mythe et le monde contemporain. Ecrit au début du XIXème siècle, ce récit épique comportant plus de 150 chants a fait l'objet d'une relecture et d'une édition française par Elisabeth D. Inandiak, française installée de longue date à Java. Il donne vie à des personnages dont l'errance les entraîne à vivre des rencontres parfois surnaturelles, des expériences extra-ordinaires, qui leur apporteront savoir sur le monde et sur eux-mêmes. Parmi eux, DING a retenu une dizaine de chants où l'on suit la quête du prince Jayengresmi, séparé de son frère et de sa sœur à la suite de guerres... Le film est une œuvre ouverte dans sa définition, polyphonique dans son contenu. Au carrefour du documentaire et de la fiction, il utilise les outils propres au cinéma pour créer un lent effet de houle ; lecture du texte en voix off successives (masculines, féminines, en français et en indonésien), narration en images avec des attributs traditionnels (masques, costumes, théâtre d'ombres Wayang Kulit) comme contemporains (la ville, l’architecture, les activités d'aujourd'hui), bande sonore très travaillée qui combine sons d'ambiance, gamelan, composition originale. Ambulant comme le texte, le film incorpore des séquences tournées à Java et en France. Il orchestre un récit certes ancien, mais qui abolit par son sens la notion de frontière spatiale comme temporelle. Plan fixes etséquences de déambulation mystérieuses, gros plan sur des visages en réflexion, paysages fortement anthropisés, mouvements de caméra et travellings mesurés depuis des panoramas ou à même le bitume des rues, concourent à donner la sensation d'une douloureuse progression intérieure. Un processus de décollements/recollements du tangible et de l’impalpable. Le film ne cherche pas à mettre en images les

réponses qu'apporterait le texte fleuve, mais à effectuer une plongée recueillie au cœur des questions qu'il révèle. L’expérience de l'exposition laisse le spectateur dans un état de flottement ; les sollicitations sont déjà reliées dans son esprit mais pas encore explicitées. Dans Travelling Natures, cette sensation s’applique à la structure même du travail, la volonté de créer cet entre-deux, une rêverie consciente d’elle-même, pour permettre l’exercice du déplacement. Dans la première salle, des ardoises d'école posées au bas d'un mur portent les mots de Paul Celan, choisis par Paul de Sorbier - directeur de la Maison Salvan - en ouverture du texte de l'exposition : Ici se distille, avec le don des nuits, une voix dans laquelle tu puises à boire 3. Un fragment de poésie dont les mots, forme de permanence immatérielle, s'incarnent dans leur reproduction à la craie, par essence matière éphémère et fragile. Le réel, entre pesanteur et apesanteur. Gunther Ludwig

Chris Marker, texte sur Immemory, 1997. www.derives.tv/immemory Les chants de l’île à dormir debout – Le livre de Centhini, édition établie par Elisabeth D. Inandiak, coll. Points Sagesses, Le Seuil, 2002 3 Paul Celan, Grille de Parole, traduction Martine Broda, coll. Points poésie, Points, 2008 Travelling Natures a été présentée du 13 février au 9 mars 2013 à la Maison Salvan, Labège : www.maison-salvan.fr. Infos sur le collectif DING : www.bandinet.fr/DING/ 1 2

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Nouvelle pour enfants dépressifs & alcooliques 3/3 Après avoir dépassé les cyclamens qui bordaient le chemin pavé, Eugène Henri se faufila derrière le cerisier, trois ou quatre mètres avant que la lumière du porche ne détecte sa présence. Il connaissait les moindres recoins de la maison, il l’avait presque entièrement construite de ses mains dans une autre vie. Il était certain que son ex-femme n’avait toujours pas pris la peine de faire réparer la porte de derrière. Elle ne s’occupait jamais de ces choses-là. Seul le néon au-dessus de l’évier éclairait la cuisine. La voix d’un célèbre présentateur de jeu télévisé flottait dans la pièce attenante. Il s’avança dans le salon sur la pointe des pieds et reconnut immédiatement la chevelure blonde sur le canapé en velours marron. « Sacré corniaud ». à peine eut-il le temps de se lancer un pari (« Jacob ou Wilhem ? ») que la tête se releva de l’accoudoir. « Maman, c’est toi ? » Eugène Henri n’avait pas de plan. Ce qui était une constante dans sa misérable existence. Son ex-femme répétait que le bonheur était une chose qui s’organisait, mais lui était incapable d’entrevoir l’avenir au-delà de vingt-quatre heures. à l’époque, il ne donnait pas cher de son espérance de vie. Lorsque l’on a été dépressif et alcoolique à l’âge de onze ans, cela laisse quelques traces de pessimisme. « Y a quelqu’un ? » Il reconnut les traits de sa fille Claudine. « Jacob ! » fut sa première pensée. Dans la lueur crépitante de la télévision, il s’avança, découvrant son visage. Claudine poussa un petit hoquet. Son regard tout entier exprimait un mélange de surprise et de peur contenue. « Il sait que je sais », se dit Eugène Henri. Les plans, c’était bien pour les mauviettes. Il se précipita sur sa fille avant qu’elle ne déroule son interrogatoire de série B (« Qu’est-ce que tu fais là ? Comment tu es entré ici ? » blablabla). Ses mains, il fallait surtout faire attention à ses mains. Il la bâillonna avec un de ces ornements fleuris en crochets qui décoraient les dossiers de fauteuils. « Ne te fatigue pas à faire semblant de pleurer », lui murmura-t-il à l’oreille juste avant d’y asséner un coup sec. 36

Un craquement sourd se fit entendre à l’étage. Il grimpa les escaliers en bois quatre à quatre. Wilhem serait le plus dur à cueillir, maintenant qu’il possédait à présent le corps agile de son ex-femme. Tout ce temps, il avait su que quelque chose clochait. La plupart des gens avaient mis ça sur le compte de la fatigue, des médicaments et de son cerveau embrumé par l’alcool de ses vertes années. Les commerçantes le disaient « bizarre », son propre clébard semblait se méfier de lui. Comment expliquer qu’un simple détail puisse vous faire basculer ? Un soir comme un autre, sa femme était venue s’allonger à côté de lui. C’est alors qu’il l’avait bien observée. Si elle couchait avec un autre homme, sa peau finirait bien par trahir sa culpabilité, pas vrai ? Tôt ou tard, cela se verrait. Fatiguée de ses soupçons et de ses reproches, elle avait appris à ne plus le regarder dans les yeux. Mais ce soir-là, l’ampoule de la lampe de chevet avait été changée et il vit ses pupilles à la lumière. « Qu’as-tu fait à tes yeux ? ». Qu’est-ce qu’ils avaient ses yeux, maintenant ? Bon sang, si elle avait su, elle aurait réellement déniché un amant, pour au moins se poiler de temps à autres. « Pourquoi ne sont-ils plus vairons ? - Je n’ai jamais eu les yeux vairons. Ca fait vingt ans que nous sommes mariés. » Elle ne le trompait pas avec un autre. Elle le trompait tout court. Ce n’était pas sa femme qui se tenait devant lui, mais son sosie quasi-parfait. Il avait tenté d’étrangler l’imposteur, tout en n’ayant aucune idée de son identité. L’incompréhension peut vous faire faire tout un tas d’âneries. Dieu merci, il n’était pas parvenu à ses fins. Le sosie lui avait écrasé la lampe de chevet en pleine poire. Au réveil, il n’avait plus qu’à signer les papiers du divorce. « Jacob et Wilhem Grimm ! » Les sosies de son ex-femme et de sa fille étaient attachés aux chaises en bois et en rotin. La mire éclairait faiblement le salon désordonné. Wilhem s’était bien défendu : il avait les cheveux ébouriffés et deux ou trois coupures légères sur la joue. Mais ses mainsétaient intactes. « Je ne veux pas vous faire de mal, d’accord ? Mais disons que ça ne sera possible que si vous me donnez quelque chose en échange. »


Son ex-femme baissait la tête. Sa fille reniflait bruyamment, ce qui commençait à lui taper sur les nerfs.

fait de ma femme ni de ma fille, mais essayez d’écrire au moins une dizaine de pages, okay ? ».

« Voilà ce qu’on va faire. Je vais vous donner du papier et un crayon à chacun, vous allez vous asseoir à la table et vous allez me pondre une dernière histoire. Et vous allez vous moucher, par tous les Diables ! »

Vers huit heures du matin, la police découvrit le corps d’Eugène Henri dans le garage. La boîte crânienne fendue comme une noix de coco, le sang éclaboussé sur les murs et les cartons.

Les sosies opinèrent du bonnet. « Juste un dernier conte, c’est tout ce que je demande. Vous me devez bien ça. » Dans leur robe de chambre et leurs chaussons roses, ils s’attelèrent à la tâche. Eugène Henri les débâillonna pour qu’ils puissent se concerter. Ils protestèrent vaguement (« tu me le paieras », siffla Wilhem Grimm, ce à quoi il lui répondit « tu-tu-tu »). Il leur servit du café noir. Ils avaient toute la nuit. « Je ne veux pas vous donner de directions précises, parce que vous savez ce que vous faites. C’est votre métier, après tout. Mais c’est pas une raison pour faire ça par-dessus la jambe. Je comprends que vous ayez choisi une autre apparence pour qu’on vous fiche la paix, mais vous avez mal choisi l’endroit les gars. Je suis un fan. Donc j’vous demanderai pas ce que vous avez

Son ex-femme et sa fille expliquèrent aux enquêteurs qu’elles avaient fait leur part du boulot. Eugène Henri était atteint du syndrome de Capgras. Il avait été diagnostiqué peu après le divorce. Elles savaient qu’en lui obéissant, il se calmerait. Pendant huit heures, elles avaient bûché sur un conte d’ogres et de fées. Quand elles eurent trouvé la trame et les personnages, Eugène Henri leur avait demandé de recopier l’histoire au propre, ce qu’elles avaient fait. Son petit paquet de feuilles sous le bras, il était parti s’enfermer dans le garage pour lire le dernier conte des frères Grimm. Elles étaient si soulagées de le voir partir qu’elles en oublièrent la vieille carabine. « Ils ont un peu perdu la main », avait-il pensé à la fin. Juste avant de se faire sauter la cafetière.

élise Costa

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Secteurfleche Lieu propre et commun du deuxième retour au troisième départ ou comment Jean Lafitte et Christophe Colomb seraient peut-être devenus bons amis


Festival Empreintes numériques «Entre immatériel et hypermatériel »

Déjà la 7ème édition pour ce festival dédié aux arts électroniques, et dont la thématique engagée tourne autour de la notion d'immatériel, « un état de la matière devenue invisible, un condensé d’énergie et d'information, et que les spécialistes appellent hypermatériel. Comment l'artiste numérique modèle-t-il les cyber-outils que la technologie met à sa disposition ? Quel message nouveau nous adresse-t-il, à l'heure d'un tournant sociétal déjà effectif ? » Le centre culturel Bellegarde a décidé cette année de mettre à l’honneur le travail de l’artiste programmeur Antoine Schmitt (Paris) avec son exposition « Libertés de mouvements » composée de sept installations, ainsi qu’une création de Diego Ortiz (Marseille), ou d’envisager des chemins alternatifs de la perception avec Jamir Gueye (Mexico). Empreintes numériques a également invité deux plasticiens issus de la scène locale : David Brunner pour une exposition à Lieu-Commun et Guillaume Bautista à la Maison Salvan. En parallèle à ces manifestations d’arts visuels des performances, spectacles vivants, concert live (Ruby my dear, Aus, Low leaf ou Tomterrien) et mapping vidéo (Dispositif geoS) complètent ces 4 jours d’une programmation dense et pointue qui s’étend également au centre culturel Alban Minville. Du 10 au 13 avril 2013 Centre Culturel Bellegarde 17, rue Bellegarde – 31000 Toulouse http://empreintes.toulouse.fr

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Golpe de corrazon de la Dynamo Je me souviens de ce soir d’été, dans ce festival ; j’attendais Gablé avec une bonne bière transparente et des copains qui aiment beaucoup l’humour. Gablé c’est le Mc Giver du bon goût, sur scène comme sur album nous voyageons au gré de leurs sons burlesques, de leur chant ogresque et féerique. Leurs concerts nous renvoient à nos plus beaux souvenirs d’enfance, tout en criant la rage de notre grand âge, je suis conquise. Tandis que j’accours vers le devant de la scène pour leur déclarer ma flamme, deux grosses mains m’empoignent. Le temps d’ouvrir les yeux je suis dehors, une mouette mange un kebab. Le 4 avril 2013, je préparerai des gâteaux au chocolat en forme de cœur pour la venue de Gablé à la Dynamo, et je ne manquerai pas de leur faire ma déclaration. Pour ouvrir le bal, le groupe toulousain Ohne Fett mixe, scotche, caresse pour ne faire plus qu’un musique et arts plastiques. Un spectacle touchant de près à la performance : pendant qu’Alex joue de ses encres, papiers, allumettes, rhodoïdes, et autres matières généreuses, Steph gratte sa guitare, tape sur un clavier d’enfant amplifié, ou une cymbale rafistolée, et frotte une roue de vélo. Shabbaz nous invite donc à affiner nos regards et nettoyer nos oreilles en ce mois d’avril, au 6 rue Amélie de Toulouse. Bisou Marjorie Calle www.gableboulga.com ohnefett.jimdo.com www.ladynamo-toulouse.com

Eugène Lawn Chaque jeudi, entre 17h et 19h, Eugène Lawn et son équipe débarquent chez un courageux auditeur du 89.1 Mhz (ayant en général un bon contrat d'assurance). Ils y installent leur studio et emmènent leur hôte dans deux heures de délires radiophoniques live sur radio FMR...

Envie de tenter l'expérience : eugene.lawn@radio-fmr.net.

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Lieu-Commun www.lieucommun.fr

Collectif IPN www.collectif-ipn.net

ISDAT www.isdat.eu

Chad Keveny www.chadkeveny.com

Florent Pugnaire www.florentpugnaire.com

Chapelle St Jacques www.lachapelle-saint-jacques.com

Caza d'Oro www.cazadoro.org

Grout / Mazeas groutmazeas.free.fr

Charley Case www.charleycase.be

Maison Salvan www.maison-salvan.fr

Suzanne Husky www.suzannehusky.com

Élise Costa www.elixie.org

Jérôme Souillot http://ledessinant.tumblr.com

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