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La mèche

murièle modély – photos franck laborde

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Tu mets la mèche dans ta bouche. Tu la mâches. Depuis le réveil, une sale humeur grossit au coin de ton œil. Un friselis ridicule. Ce truc quasi invisible qui te tombe dessus tous les 36 du mois. Tu penses ça, 36 du mois, pour penser quelque chose. Tu fais souvent ça. Et tu sors de chez toi, chiffonnée, plombée par cet état diffus. Tu écoutes le crissement contre tes molaires, ça calme les spasmes de ta paupière. Tu sais que le jour va être long, que tout objet qui traversera ton champ de vision aura une couleur de merde. Et ça ne manque pas : tu marches dans un glaviot jaune sur le trottoir, tu vois le cadavre gris d'un pigeon dans le caniveau, plus loin ce sont des jeunes boutonneux qui se poussent du coude, plus loin encore la foule noire dans les escaliers grouille, comme une armée de vers. Tu titubes dans les escalators : le métro est un côlon puant. La fille a hurlé, une fois. Une seule. Dans ta tête, ça galope, ça galope. Des images décousues coulent. Les minutes continuent, d'une sonnerie à l'autre, à chaque fermeture de portes, à torpiller tes pommettes gonflées. Tu tiens dans la main droite, contre ta cuisse, une valise métallique, et dans la gauche une longue mèche de cheveux. Sous tes ongles, tu sens la matière rouge durcir. Au début, il y a cette pression contre ton corps, les fesses molles, les genoux cagneux, les épaules aiguës. L'arête de ta valise qui te cisaille la peau à travers le tissu de ton pantalon. Il y a contre toi, tout contre toi, tous ces visages laids, gras, couperosés : une bouillie rosâtre, étalée à la truelle sur la toile blanche. Au fond, ces gens qui montent et qui descendent ne sont qu'un tableau incompréhensible à l’envers de rétine. Ton bras a dessiné un arc de cercle très propre, avant de finir sa courbe dans des sanglots ténus. Dans la rame, maintenant seule, la petite chose scalpée. Tu sens dans le mouvement lent de tes maxillaires, le relâchement sous tes sourcils. Rien ne perturbe ton retour délicat à l’équilibre du monde. Ni les talons qui claquent, ni les pas qui hésitent, ni les femmes qui reculent, ni ces hommes qui balancent. Au fond, tu dis au fond, car il faut bien leur dire quelque chose, cela a été très doux. Tu devais juste le faire. Prendre la mèche rousse, la porter de ta main à ta bouche. 2


ça pèse comme une pierre dans l'estomac la tête le sexe minéral les poumons les viscères les boyaux la poussière de béton tisse sa toile partout à l'envers de ta peau tu cherches un mot pour ça le vide le trou autour les miettes l'horizon flou la ville creuse et son écho es-tu heureuse ? est-ce que ça a quelque chose à voir avec la ligne le flux tendu tu cherches ouvres grand la bouche pour prendre l'air la fille rousse sa chevelure la seule issue

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C'est l'angoisse du lundi matin T'étais tranquille, peinarde derrière la porte Puis il a fallu que tu sortes, que tu égrènes mâchoires serrées, les aléas de la journée Le concerto des voitures folles dans la rigole, tes pas pressés la gueule triste des voisins, la gueule triste des pantins la boulangère, le buraliste, le type laid assis par terre T'étais tranquille, peinarde ou presque, à calcifier à la fenêtre maintenant va, petite angoisse, doucement déchirer l'espace Tu la reconnais cette mouche familière (l'angoisse est une mouche domestique) le battement sous ta paupière Tu marches vite, elle va encore l'envie de mordre l'envie de pondre des milliers d’œufs sur ton visage Et là, dans le métro, l'éclosion des asticots, des journées molles, des larmes gaies T'étais tranquille, peinarde vraiment tu crois ? Y a cette mouche et la mèche de la fille

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La petite humeur citadine n'en finit pas de cramer au creux de l'estomac

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Tu sors, tu cours le vieux soleil dans les cheveux dans la rue là , tu t'en vas nue feu rouge, feu vert, & seins tendus

les lignes cèdent, à droite, à gauche les talons claquent dans les ornières la chair s'effrite, la mèche est longue

et tu n'en finis pas

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Quand t'as les papillons qui palpitent dans le ventre Tu suis une rousse, une belle Une vieille, une jeune, une robe L'enveloppe importe peu, tu suis sur le trottoir ses longs, c'est long, ses longs cheveux Quand tu en as la force, tu presses le pas ton corps contre son corps, ton nez ta bouche contre ses mèches tes mains fÊbriles contre ses fesses Tu roules, tu foules l'odeur de paille et ton angoisse bat la campagne

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C'est rare... En général tu es crevée Tu comptes les morts dans le fossé

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Tu ne sais plus très bien comment tout ça a commencé l'humeur l'angoisse la peur la morve file, faufile les hommes fous les femmes sèches les enfants hurlent Tu vois sous les peaux qui peinent l'asphalte, le goudron coaguler tu ne sais plus très bien mais ça n'a rien à voir avec la ville l'idée que tu t'en fais La foule, les gens aux murs branlants le crissement contre ta tête la chaussée Tu as vingt ans tu t'appelles TrichDans le métro tu manges chaque brin roux de ta moitié -Trichotillomania la fille, l'autre la bien nommée

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Au bout d'un moment tu la vois bien la courbe l'espace qui se creuse entre ce que tu penses et ce que tu écris entre ce que tu sens et ce que tu dis et re-dis et re-re-dis la méthode est assez efficace à force de triturer la mèche dans tous les sens de la décaper de la plier de la mordre de la sucer de te curer les dents de te gargariser la bouche à coups de kératine tu en oublies la morsure la torsion l'humeur la sale humeur au creux de l'estomac tu en oublies aussi (hélàs) le visage piqueté la chevelure rousse de la jolie fille assise face à toi dans le métro

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Tu saisis un brin de cheveux entre le pouce et l'index, et tu l'enroules autour de ta langue. Tu tires fort, rien ne se passe. Tu attends l'entaille nette des papilles ; parfois les mèches fendent ta chair en deux. Tu te dis que peut-être cela va entamer les mots, faire jaillir de ta bouche d'inédites histoires. Tu voudrais que le flux réchauffe ta paresse. Rien ne se passe, jamais, tu roules comme une bille dans tous les sens. Ta tête est vide, la bille sonne creux. Tu suis une fille ou une autre, dans la rue. A la terrasse d'un café parfois, elle s'assoit. Tu t'assois aussi, tu commandes un bière. Tu n'aimes pas vraiment ça, mais c'est un avant goût contre ta joue. Tu la sirotes un peu, le regard avide jeté dans ses cheveux. Puis son téléphone sonne, ou quelqu'un vient, et la fille rit. Tu l'avales. Car tu sais que rien ne dure , qu'elle va partir. Que tu vas la perdre, elle ou une autre, au gré des vagues, dans l'avenue. Qu'il ne restera là que le martèlement de ce marteau piqueur. Le trou dans le trottoir ; ton cerveau qui brouille ton regard. Sous le crépitement, le crâne nu.

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La mèche