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avons fait beaucoup, sans pour autant intervenir directement auprès des malades. A l’été 2014, nous avons sans doute trop hésité avant de franchir le pas, avant de finalement mettre en place une intervention ‘palu’, puis de décider l’ouverture d’un hôpital à Monrovia en octobre puis d’une structure de prise en charge d’Ebola en Guinée à Kankan en novembre. Comme l’a récemment décrit une évaluation menée par Vincent Brown et Marie-Pierre Allié, cette dernière intervention a été marquée par des retards conséquents. C’est un échec incontestable. Quant à l’hôpital pédiatrique de Monrovia destiné à prendre en charge des enfants en contexte Ebola en toute sécurité pour le personnel, il a lui aussi ouvert ses portes avec retard. L’origine de ces problèmes est multiple. Elle est bien sûr en partie opérationnelle, elle réside également dans la difficulté à conduire ce projet en faisant travailler ensemble les départements des opérations et de supports. Mais l’échec est avant tout politique, au sens où il a manqué une direction, un allant collectif capable de mobiliser les cadres compétents pour atteindre un objectif commun. Sur ce point et en tant que président, j’assume ne pas avoir été suffisamment moteur. Notre réponse à Ebola dans ce contexte pourrait n’être qu’une péripétie si elle ne révélait des fragilités plus profondes de notre association et de notre mouvement. En effet, Ebola fut l’occasion de débats particulièrement virulents au sein du mouvement, débats articulés autour de questions très importantes. Devait-on prioriser des actions préventives dans une logique utilitariste (le plus grand bien du plus grand nombre) ou mettre l’accent sur les soins curatifs (aider les plus vulnérables, c’est-à-dire les malades) ? Comment justifier la qualité de soins différenciée apporté aux malades issus du personnel international et tous les autres ?

J’ai pour ma part fait le choix de cosigner une lettre ouverte destinée à alerter les responsables opérationnels sur les limites des approches adoptées. Je l’assume, même si je regrette des formulations maladroites, blessantes. Je pense en effet qu’il faut discuter, défier les certitudes, alimenter la discussion. Ce qui fut souvent extrêmement difficile, et sans doute pas étranger à nos propres difficultés à intervenir. En un sens, il faut souligner les difficultés de MSF en tant que mouvement international à faire face à l’épidémie : pas ou peu de coordination ou de discussion internationales mais un mode opératoire unique décrété par une section et accepté comme tel par les autres, un conseil international impuissant à faire respecter ses propres résolutions ou davantage décidé à discipliner ses membres dissidents qu’à œuvrer à une meilleure prise en charge des malades. Attention : l’opération de MSF dans les pays touchés par Ebola a été un succès au sens où il y a eu un déploiement extrêmement important face à une épidémie d’une ampleur inégalée et extrêmement dangereuse pour le personnel soignant. Les moyens mis en œuvre ont été considérables, les équipes extrêmement courageuses. Rappelons-le : 14 décès pour 28 personnes infectées. Mais la clarté et la transparence sont essentielles, et on peut penser qu’il a manqué ici, un peu des deux. Or comment penser qu’il aurait été possible de ne pas hésiter, de ne pas commettre d’erreurs face à une épidémie d’une ampleur inconnue ? Pour avancer, progresser, innover, la discussion et la reconnaissance de ses propres faiblesses sont essentielles, et cellesci prennent souvent la forme de controverses. Il en va ainsi de toutes les innovations que nous avons connues par le passé. Il suffit de se rappeler la mise sous traitement antirétroviral des patients atteints du sida en Afrique au début des années 2000 ou l’usage à large échelle des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi dans la crise nutritionnelle du Niger en 2005.

Médecins Sans Frontières • Rapport annuel de l’année 2014 • Paru suite à l’Assemblée Générale des 6 et 7 juin 2015 à La Plaine Saint-Denis (France)

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Rapport annuel de Médecins Sans Frontières 2014-2015  

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