Page 1

MAGAZINE DE MSF CANADA

Volume 11

Numéro 2

DEPECHES Pourquoi nous risquons

nos vies

TRAVAILLEURS SUR LE TERRAIN MSF : Pourquoi nous risquons nos vies, p. 02 PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE : Prendre soin des femmes, p. 06 | ZIMBABWE : Le choléra vu par un enfant, p. 10 SRI LANKA : Soins médicaux pour personnes traumatisées, p. 12 | RDC : La terreur régnait, p. 13 COMPTE RENDU DE LIVRE : The Photographer, p. 14 | FILM SUR MSF : Living in Emergency, p. 14


« Je ne peux pas rester sans rien faire face à la souffrance d’autrui » © Tim Dirven

Dépêches Vol.11, no2

TRAVAILLEURS SUR LE TERRAIN MSF

02 L’enlèvement en mars de l’infirmière canadienne Laura Archer et de ses quatre collègues nous rappelle brutalement à quel point ce travail peut être risqué. Steve Dennis nous explique les raisons pour lesquelles il continue à se rendre aux endroits les plus dangereux du monde. l y a six ans, lorsque j’ai posé ma candidature pour travailler à l’étranger avec Médecins Sans Frontières (MSF), j’ai écrit dans ma demande que mon but était de faire du monde un monde meilleur. Je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire, ni comment je le ferais, mais cela me semblait une bonne réponse à l’époque.

I

Je n’étais même pas encore arrivé sur les lieux de mon premier projet que je me rendais déjà compte du côté obscur du métier que j’avais choisi. Un mois avant mon départ pour ma première mission, en 2002, Arjan Erkel, un travailleur MSF, avait été enlevé au Daguestan,

une république russe agitée située au bord de la mer Caspienne. Les 20 mois suivants, tandis qu’il était retenu en otage, je réunissais les membres de mon équipe avec inquiétude pour discuter des mises à jour hebdomadaires sur les progrès concernant sa libération ou le silence sur son sort. Je me sentais révolté et trahi car les risques auxquels M. Erkel devait faire face dépassaient largement ce à quoi je m’étais engagé. Ce sentiment m’est revenu à la mémoire la semaine dernière, lorsque j’ai appris l’enlèvement de l’infirmière canadienne Laura Archer et de quatre autres membres du personnel de MSF dans la région du Darfour au Soudan. Comment cela peut-il arriver à des gens qui apportent de l’aide à un pays en détresse?

ma carrière dans le domaine humanitaire, je pensais que l’ordre avait été rétabli. Mais ce sentiment fut de courte durée. Seulement deux mois plus tard, cinq membres du personnel MSF furent tués dans une embuscade en Afghanistan. Mon indignation se transforma alors en incrédulité et en torpeur. À mes yeux, l’illusion de posséder des principes à l’épreuve de tout venait de voler en éclats et, cette fois, l’ordre ne serait pas rétabli. Ces dix dernières années, les travailleurs humanitaires sont de plus en plus victimes d’enlèvements, d’agressions sexuelles et de meurtres. Il est donc naturel de se demander comment nous justifions la prise de tels risques. La réponse est loin d’être simple. LA RÉCOMPENSE

Lorsqu’Arjan Erkel fut finalement libéré, je me suis senti soulagé, comme beaucoup de mes collègues. N’étant encore qu’au début de

Beaucoup de personnes travaillant pour une organisation humanitaire vous diront


Dépêches Vol.11, no2 © Julie Rémy

© Alexander Glyadyelov

qu’ils ont un sentiment de satisfaction de faire partie d’une organisation dont le travail est de sauver des vies et de rétablir la dignité. Cela vous rappelle que la réussite est possible. Cela m’a été confirmé en 2006, lorsque je travaillais en Côte d’Ivoire sur un grand projet d’hôpital. Puisque la prévalence du VIH atteint 15 pour cent dans certaines parties du pays, MSF a démarré de nombreuses activités liées au VIH. Nous avons créé un centre d’assistance et de dépistage volontaire, mais moins de douze personnes y sont venues au cours des deux premiers mois. Nous avons alors beaucoup travaillé pour informer la communauté de l’existence de ces services, et ce nombre augmenta rapidement. Nous avions, de manière optimiste, prévu un budget annuel basé sur une moyenne de 300 consultations par mois. Ce chiffre fut atteint au mois de mars et, dès le mois d’octobre, plus de 900 personnes se rendaient au centre de consultation chaque mois.

La demande pour d’autres tâches liées au VIH/ sida augmenta également. Nous avons alors commencé un programme pour enrayer la transmission du virus de la mère à l’enfant, de sorte que des mères séropositives puissent donner naissance et prendre soin de leurs bébés séronégatifs sans risque. Des antirétroviraux furent également distribués à un nombre croissant de patients, sans quoi leur état se serait aggravé. Dans la ville, nous avons pris contact avec des gens dans les conseils scolaires, les orphelinats, les bataillons rebelles et les groupes locaux en fournissant des soins non médicaux aux gens atteints du VIH/sida. Le premier décembre, Journée mondiale du sida, plus de 600 personnes sont venues participer aux activités en rapport avec le VIH, telles que des courses, des discours des autorités locales, de la musique, des pièces de théâtre et des jeux-questionnaires.

03 Je pense que notre intervention dans le domaine du VIH/sida dans cette communauté a considérablement amélioré la vie de milliers de gens. Cependant, après avoir travaillé pendant six ans sur différents projets et en voyant les résultats à long terme de ce à quoi j’ai participé, je m’aperçois que ce n’est pas toujours évident de voir de quelle façon nos efforts font changer les choses. Je me souviens d’un jour glacial pendant mes vacances où j’ai reçu trois courriels m’apportant des nouvelles décourageantes sur le fait que certains de mes projets précédents avaient été réduits à néant. L’un me décrivait le pillage et la destruction d’une enceinte que j’avais aidé à construire pour notre base dans le sud du Soudan. L’autre m’annonçait l’évacuation, pour des raisons de sécurité, de l’équipe internationale d’un projet contre la tuberculose que j’avais commencé. Le troisième faisait état des


combats qui avaient éclatés au Sri Lanka, anéantissant ainsi quatre ans de cessez-lefeu dans ce pays où j’avais aidé à conclure notre mission en des temps plus paisibles. J’avais travaillé si dur à rendre le monde meilleur, et celui-ci venait de faire deux pas en arrière.

Dépêches Vol.11, no2

J’ai eu le même sentiment lorsque j’ai appris que MSF avait retiré son personnel installé au Darfour après l’enlèvement de ses membres [en mars]. Cette décision aura un effet dévastateur sur la survie de centaines de milliers de personnes là-bas.

04

Aux yeux de nombreuses personnes dans les villes, les villages, les camps de réfugiés et les bidonvilles, les organisations humanitaires font bien plus pour les gens que de fournir de la nourriture, de l’eau potable ou des soins médicaux. Pour beaucoup de gens découragés par les effets d’un conflit, la présence d’organisations humanitaires donne de l’espoir et rétablit un peu de dignité en reconnaissant leur détresse. Et inversement, le retrait d’une organisation humanitaire d’une zone qui a besoin de ses services et de sa reconnaissance peut éteindre cette lueur d’espoir. UN TROP GRAND RISQUE Lors de ma dernière affectation pour MSF, j’ai accepté le poste de coordonnateur d’un programme chirurgical d’urgence à Kismayo, en Somalie, où trois membres du personnel MSF avaient été tués. Dans les mois qui ont suivi l’incident, après les cérémonies de commémoration et les services funèbres, l’organisation

a pris la difficile décision de mettre fin au projet. Le risque était trop grand. Le programme chirurgical avait permis de pratiquer des césariennes, sauvant ainsi la vie de femmes dont l’accouchement présentait des complications. Le projet a duré huit mois pendant lesquels plus de 400 opérations chirurgicales (principalement obstétriques) et 1 200 consultations d’urgence ont été assurées par l’équipe MSF, composée de six expatriés et de 35 Somaliens. Après la fermeture du programme par MSF, les patients devaient payer 350 $US pour une césarienne. Ce service, qui peut sauver des vies, est devenu financièrement inaccessible pour de nombreux Somaliens. On estime à environ 100 000 personnes la population privée de ce service essentiel. Nous craignons que de nombreuses femmes y laissent leur vie. Imaginez un effondrement des systèmes et des structures d’autorité et de gouvernement dans votre pays. Imaginez que la violence vous chasse, vous et votre famille, hors de votre maison, pour marcher cent kilomètres vers une zone plus sûre mais désolée. Imaginez transporter quelques vêtements, un peu de nourriture et une casserole. Imaginez manquer de nourriture. Imaginez boire de l’eau provenant d’une rivière sale. Imaginez les enfants mourir de diarrhées. Imaginez de simples infections conduire à des amputations ou à la mort. Imaginez des femmes mourir en accouchant. Imaginez que tout ceci arrive

alors que les gens qui ont le pouvoir de faire quelque chose se réunissent et décident de ne pas intervenir. Personne ne devrait mourir à cause du manque d’un médicament ou d’un vaccin à 50 cents. Personne ne devrait mourir à cause du manque d’eau propre ou de savon. Personne ne devrait mourir parce qu’il n’a pas d’abri convenable. C’est pourtant ce qui arrive. Au fil des ans, j’ai été témoin du fait qu’une équipe médicale et logistique composée de seulement cinq personnes, disposant de médicaments et de matériel de base, peut sauver la vie de milliers de gens. J’ai commencé à réaliser que nos simples actes changent le monde si l’on se met à la place de chaque patient qui est transporté dans une clinique et qui en ressort quelques jours plus tard. Les problèmes du monde ne vont pas s’arrêter là, et ma contribution est de m’engager à apporter du secours aux gens qui en ont désespérément besoin. La raison qui me pousse à agir ne pourrait être plus claire. J’accepte un certain degré de risque personnel parce que je ne peux pas supporter de rester sans rien faire face à la souffrance d’autrui. J’ai bien peur que Laura Archer et ses collègues ne soient pas les derniers travailleurs humanitaires à être enlevés ou blessés mais, heureusement, leur rude épreuve s’est terminée avec leur libération. Pour la plupart des travailleurs humanitaires qui se rendent à l’étranger chaque année, aucun incident de sécurité ne se produira, et eux aussi pourront rentrer à la maison sans encombre. Cependant, parce qu’ils osent prendre des risques, des millions de gens qui vivent dans la précarité auront une meilleure chance de survivre cette année-là. Se détourner de ce genre d’accomplissements serait trop difficile à justifier aux yeux de beaucoup de gens.

Steve Dennis Coordonnateur de projet

© Mikkel Dalum / MSF

Steve Dennis a travaillé pour MSF en tant que logisticien, puis coordonnateur de projet, en Côte d’Ivoire, en Somalie, au Sri Lanka et au Soudan. Réimprimé avec la permission du Globe and Mail. Publié le 21 mars 2009.


SOUDAN

© Charlie Kunzer / MSF

Darfour : Dépêches Vol.11, no2

les expulsions et l’insécurité laissent des milliers de personnes complètement démunies

© MSF

© Julie Damond / MSF

05

es 4 et 5 mars 2009, deux sections de Médecins Sans Frontières (MSF) ont été expulsées de la province du NordDarfour par le gouvernement soudanais. Ces expulsions ont forcé MSF à fermer cinq de ses grands projets à Feina, Muhajariya, Niertiti, Zalingei et au camp de Kalma qui abrite les personnes déplacées.

L

Entre 2004 et 2008, dans le cadre des projets menés dans l’ensemble du Darfour, les équipes MSF ont mené plus de trois millions de consultations médicales, ont traité 60 000 personnes en milieu hospitalier, et ont assuré un soutien nutritionnel à plus de 110 000 enfants. Suite à l’enlèvement le 11 mars de quatre membres du personnel MSF, dont l’infirmière

canadienne Laura Archer (en photo ci-dessus), en plus de nombreux autres graves incidents de sécurité, les équipes MSF ont dû se résigner à fermer leurs projets à Serif Umra et à Kebkabiya, puisqu’il n’était plus possible de continuer à apporter une assistance médicale de façon significative et sécuritaire dans ces régions. Laura Archer et ses collègues, qui travaillaient à Serif Umra, ont été libérés sains et saufs le 14 mars. Avant cette expulsion, plus de 100 expatriés MSF et environ 1 625 Soudanais travaillaient sans relâche dans tout le Darfour pour fournir des soins médicaux essentiels à des centaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, il reste six projets MSF en activité au Nord-Soudan, dirigés principalement par le personnel

soudanais qui y est toujours présent. Toutes les équipes MSF de la région continuent de se battre pour apporter une assistance humanitaire significative à ceux qui en ont le plus besoin. MSF continue à protester vigoureusement contre l’expulsion de certaines de ses équipes au Darfour et demande au gouvernement soudanais de lui permettre de reprendre immédiatement son assistance humanitaire, qui est indépendante et impartiale, dans cette région.

Kevin Coppock Agent de liaison des affaires humanitaires


Dépêches Vol.11, no2

© Karen Mulchinock/ MSF

PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE

06

« J’ai la chance de les voir sourire et dire merci »

© Karen Mulchinock/ MSF

© Karen Mulchinock/ MSF

Prendre soin des femmes en Papouasie-Nouvelle-Guinée


a violence physique et sexuelle faite aux femmes et aux enfants est extrême en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Deux femmes sur trois sont victimes de violence conjugale et 50 pour cent des femmes ont été forcées d’avoir des relations sexuelles ou ont été victimes de viol ou de viol collectif. Les enfants souffrent également beaucoup de mauvais traitements, et ce, de façon quotidienne.

L

du personnel sautent le repas du midi, alors je leur suggérais de quitter plus tôt pour aller manger, mais ils refusaient d’y aller seuls. Ils ne devaient pourtant pas circuler dans les régions rurales ou dans la jungle : ils devaient seulement se rendre à l’arrêt d’autobus de la ville. Ils avaient tout de même peur d’y aller seuls, c’est pourquoi ils se déplaçaient tous en groupe à la fin de la journée. »

En décembre 2007, en réponse à l’absence de soins spécialisés, MSF a pris le relais au centre de soutien pour les femmes et les enfants de Lae, la deuxième ville en importance du pays. En travaillant en étroite collaboration avec le personnel de l’hôpital du ministère de la Santé, l’équipe MSF procure des soins médicaux et psychosociaux complets aux survivants de la violence sexiste.

Avant que MSF travaille à Lae, le centre de soutien pour les femmes et les enfants était dirigé par Elvina Yaru, une infirmière du ministère de la Santé, et un de ses collègues. Ils offraient des conseils de base et un soutien juridique dans un local sans grande confidentialité situé à côté du service des urgences de l’hôpital. Depuis que MSF a pris le relais, le centre a déménagé dans un endroit situé à proximité, les services médicaux se sont intensifiés, et une équipe de conseillers a reçu une formation.

En Papouasie-Nouvelle-Guinée, la violence semble faire partie intégrante de la culture. « Parmi les femmes que j’ai rencontrées, un grand nombre ne savait pas que leur mari enfreignait la loi lorsqu’il les battait », affirme Karen Stewart, une spécialiste en santé mentale pour MSF. « La plupart croyaient que c’était acceptable. Nous devons informer ces femmes que ce qu’elles ressentent à la suite d’un viol constitue une réaction normale. Elles ressentent une peur profonde, sont anxieuses ou incapables de manger, mais elles ignorent pourquoi. Nous devons leur expliquer le lien qui existe entre leur réaction et ce qu’elles ont vécu. » Le problème est omniprésent dans la société. Comme l’explique Karen Stewart : « en Papouasie-Nouvelle-Guinée, je vois très bien que les femmes et les enfants vivent dans un état de terreur faible mais constant. La plupart des familles sont aux prises avec une forme ou une autre de violence conjugale. La moindre sortie devient périlleuse et sera évitée si elle n’est pas essentielle. Il est arrivé que des membres

« Offrir un soutien aux enfants ayant subi des violences sexuelles demande des compétences assez spécialisées », souligne Karen. « Nos conseillers ont à gérer des cas très lourds, comme des tentatives de suicide, des viols, des viols collectifs ou des enlèvements. Il arrive beaucoup d’incidents en PapouasieNouvelle-Guinée. Je me rappelle d’une enfant qui était très renfermée, presque catatonique. Elle ne parlait pas, ne mangeait pas, ne dormait pas et personne ne s’en apercevait. J’ai essayé d’informer la mère qui battait l’enfant parce qu’elle ne lui répondait pas. L’enfant était dans un coin et sa mère l’appelait, mais elle ne venait pas, donc la mère la frappait pour qu’elle l’écoute. Expliquer à la mère la raison pour laquelle son enfant se comporte ainsi et qu’elle nous dise “Ha! D’accord.” nous donne la motivation pour continuer. » La contribution de MSF a un effet tangible au sein de la population. « Les femmes disent

qu’elles apprécient le bon service qu’elles reçoivent », affirme Elvina Yaru. « Dans les autres hôpitaux, il faut attendre quatre heures juste pour être examiné. Elles sont vite apeurées et s’en vont. Mais ici, dans les cas de viol, nous leur disons dès leur arrivée qu’elles devront passer près d’une demi-journée à l’hôpital à cause de l’examen médical et de l’examen de suivi, puis de la rencontre avec un conseiller. Par la suite, nous les rencontrons une fois par semaine pendant un mois pour les traitements préventifs contre le VIH et nous fixons les dates auxquelles elles doivent revenir pour leur suivi. » Pour sensibiliser la population à la violence sexiste et la violence sexuelle, la clinique de MSF soutient des programmes sociaux et fait appel à des personnes influentes comme Adam Patung, le capitaine des Bombers, l’équipe de rugby de Lae, qui visite régulièrement les écoles et les groupes communautaires pour parler des conséquences de la violence. En décembre 2008, soit un an après l’ouverture de la clinique, l’équipe avait traité 2 500 patients. Ce projet se veut un modèle en matière de soins. À long terme, le gouvernement entend ouvrir 21 centres comme celui de MSF à l’échelle du pays. « MSF fait beaucoup changer les choses », affirme Elvina. « Maintenant que MSF est en place, de plus en plus de femmes nous visitent, car elles savent qu’il s’agit d’un service gratuit. J’aime voir les femmes recevoir un traitement et avoir accès aux services. J’ai la chance de les rencontrer au triage et de leur insuffler un peu d’humanité, de les voir sourire et dire merci. »

Marie Smith Agente des communications

Dépêches Vol.11, no2

© Karen Mulchinock/ MSF

« Nous sommes sur le chemin du retour après une séance de formation sur le VIH/sida », raconte Chris Houston, responsable de la logistique pour Médecins Sans Frontières (MSF) à Lae, en PapouasieNouvelle-Guinée. « Mon collègue et moi parlons des préservatifs. Il me demande : ‘Tu crois qu’on devrait distribuer des préservatifs féminins à la clinique?’ Je rigole en lui disant à quel point les préservatifs féminins sont difficiles à utiliser. Il m’explique alors : ‘Les femmes qui doivent faire de longs voyages en autobus en porte un. Au cas où elles se feraient violer’. J’arrête de sourire. »

07


08

« Après, des images me revenaient en tête et je faisais des cauchemars » En 2006 et 2007, deux employés de Médecins Sans Frontières (MSF) ont entrepris une mission exploratoire dans le but d’évaluer les besoins potentiels en soins de santé en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ils ont constaté une très grande violence sociale et familiale parmi les femmes, les enfants et les hommes, d’où des besoins colossaux en matière de soins médicaux et psychosociaux. Les gens, en particulier les femmes, vivent dans la peur constante. Les soins de santé sont réduits au minimum et aucun service psychosocial n’est offert. L’HISTOIRE DE NAOMI ’ai été victime de vol et de viol. C’était la première fois qu’une chose du genre m’arrivait. Je rentrais à pied du travail et, en chemin, trois hommes étaient en train de commettre un vol. Ils m’ont arraché mon sac et l’un d’entre eux m’a poursuivie. Quand je suis tombée, il a

J

essayé de me poignarder. Il a continué d’essayer de me poignarder et j’ai essayé de me protéger. Il m’a alors poussée dans les buissons. J’ai essayé de garder mon assurance et, quand je l’ai regardé dans les yeux, il a commencé à me frapper au visage en me disant de ne pas le regarder, qu’il allait me tuer. Il a continué d’essayer de me poignarder et je tentais de l’arrêter avec mes deux mains. Il avait deux gros couteaux. Je me battais pour survivre. Je ne voulais pas avoir de relation sexuelle avec lui, car je savais que c’était dangereux. Je connais le VIH et les ITS (infections transmissibles sexuellement), mais il essayait de me poignarder. Il m’a ensuite frappée sur l’épaule gauche (je ressens encore une douleur aujourd’hui) et j’ai compris que j’étais sans défense et que je ne pouvais plus me battre pour défendre mes droits. Je lui ai demandé s’il avait un préservatif. Il m’a répondu de ne pas lui parler de ça. J’ai alors su que l’enfer allait commencer.

Après m’avoir violée, il m’a tirée du buisson en tenant un couteau sous ma gorge. J’avais peur. Alors, quand il a essayé de me parler, j’ai couru chercher de l’aide. En m’approchant d’un voisinage, j’ai commencé à appeler à l’aide. Des garçons qui se trouvaient sur le côté de la route sont venus à ma rescousse. Ils sont allés chercher leurs sœurs qui m’ont accueillie dans leur maison. Je leur ai raconté ce qu’il s’était passé, et ils sont partis chercher ma famille qui, de son côté, me cherchait. Ma famille a réagi relativement bien. Je suis immédiatement allée dans ma chambre et ne voulais pas en sortir, mais ma mère m’a dit que je ne pouvais pas rester ainsi. Je sais que le VIH peut se transmettre entre 48 et 72 heures après l’acte, et je voulais donc aller chercher de l’aide. Je ne voulais pas être enceinte ou avoir une ITS. Une fois au centre, j’ai pu constater qu’on s’occupait bien de moi. Le service de la clinique était formidable. J’étais heureuse d’y

© Karen Mulchinock/ MSF

Dépêches Vol.11, no2

PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE


être accueillie comme patiente. Les membres du personnel sont amicaux et nous parlent ouvertement. Lorsque je les voyais, ils me disaient bonjour et me demandaient d’entrer. Ils avaient l’air ouverts. Ils m’ont administré les médicaments contre les ITS et le VIH. Après l’incident, j’avais des douleurs dans tout le corps. Mais, après avoir pris les comprimés et reçu les injections, je me suis sentie libérée.

Naomi (le nom a été changé) est une mère célibataire de 30 ans qui habite à Lae, en PapouasieNouvelle-Guinée. En tant qu’agente de sensibilisation au VIH, elle est en mesure d’aider les personnes atteintes du virus. Elle a cinq frères et sœurs, est la fille de deux aînés de l’église et mère d’un adolescent. Après l’entrevue, Naomi a pris d’autres dépliants au sujet de la clinique pour continuer à faire connaître à la population les services qui y sont offerts. Julia Payson Coordonnatrice de projet

Un hôpital sans médecin depuis 15 ans DES VICTIMES D’INFECTIONS ET DE BLESSURES VIOLENTES REÇOIVENT MAINTENANT LES SOINS DONT ELLES ONT BESOIN

À la suite d’une nouvelle évaluation, Médecins Sans Frontières (MSF) a lancé en septembre 2008 un deuxième projet en Papouasie-Nouvelle-Guinée mettant l’accent sur les traumatismes et la chirurgie dans la petite ville de Tari, située dans les Hautes Terres méridionales de la province. Tari en soi compte 15 000 habitants, mais la ville sert de marché central et de lieu de prestation de services à l’intention de la collectivité élargie qui compte jusqu’à 200 000 personnes. L’hôpital en place était à peine opérationnel. Le personnel y était insuffisant et les cas de traumatismes difficiles devaient être transférés par hélicoptère à un hôpital minier. Depuis 15 ans, aucun médecin qualifié n’y travaillait. « La salle d’opération n’était pas fonctionnelle. Il n’y avait pas de service de chirurgie. Nous avions l’habitude de transférer tous les cas médicaux et chirurgicaux à l’unité des soins intensifs d’un autre hôpital. Nous avons maintenant notre propre service de chirurgie. MSF s’occupe de la salle d’opération

© MSF

Dispatches Vol. 9, Ed.2

Je me sens mieux maintenant. J’ai passé le test du VIH qui s’est avéré négatif. À la fin du mois, je vais faire examiner à nouveau l’articulation de mon épaule, mais tout est fini. J’ai pris toutes les pilules. Ayant été traitée au centre, je peux dire aux gens qu’ils peuvent y aller eux aussi, car je sais qu’ils y seront bien soignés.

© MSF

Des images me revenaient sans cesse en tête et je faisais des cauchemars. Quand je suis allée voir la conseillère, elle m’a dit que ce n’était pas de ma faute. Elle m’a aidée. J’ai suivi ses conseils qui m’ont aidée à m’en sortir. Je suis heureuse maintenant. Je pense que certains de mes propres clients (que je rencontre lors de séances de sensibilisation au VIH) ont la même impression que moi : en parler fait du bien. En tant que patiente ici, je vais tout faire pour sensibiliser les femmes et les enfants victimes d’abus, et parler du traitement et de la consultation.

07

et de tous les malades qui doivent subir une intervention chirurgicale », mentionne l’infirmière, Elizabeth Tubiako.

Depuis l’ouverture du projet, les équipes MSF ont traité des patients pour divers cas d’infections, d’abcès, d’accouchements compliqués ainsi que des cas de lacérations et de blessures profondes attribuables à de violentes attaques au couteau ou à la machette. Pour le mois de janvier 2009 seulement, les équipes médicales ont soigné 639 patients, dont 133 étaient des cas d’opération lourde. « Je dirais que parmi les patients, il y a beaucoup de cas de traumatismes, habituellement liés à la violence », explique Jose Sanchez Giron Delgado, médecin et chirurgien du projet. « Ces cas peuvent représenter jusqu’à 30 pour cent du nombre total des interventions pratiquées à l’hôpital. Mais outre ces cas, il y a aussi un nombre assez important d’infections ou de ce que nous appelons des cas d’infections négligées, représentant jusqu’à 70 pour cent des cas. »


ZIMBABWE

© Joanna Stavropoulou / MSF

Dépêches Vol.11, no2

LE CHOLÉRa vu par un enfant 10 e mois d’août 2008 a marqué le début d’une poussée épidémique de choléra au Zimbabwe qui a ravagé les villages aussi bien que les villes pendant de nombreux mois. Entre le début de l’épidémie et mars 2009, Médecins Sans Frontières (MSF) a traité quelque 56 000 personnes dans ses unités mobiles et dans les douzaines de centres de traitement du choléra que l’organisation a mis sur pied et administrés dans tout le pays.

L

LE 26 MARS : L’ENFANT CHOLÉRIQUE Ma mission aujourd’hui est de trouver un enfant cholérique : c’est-à-dire dénicher un enfant de plus de cinq ans atteint de choléra et dont le tuteur lui laisserait me parler pour que je puisse obtenir la perspective d’un enfant sur cette maladie qui a frappé le Zimbabwe. Ma tâche peut sembler assez simple puisque, aujourd’hui encore, on dénombre des centaines de cas de choléra dans le pays (plus de 93 000 au total depuis le début de l’épidémie).

Et effectivement, peu de temps après ma demande, Juliette, l’infirmière en chef de MSF au principal centre de traitement du choléra à Harare, m’appelle pour me dire qu’un petit garçon de 10 ans a été admis il y a deux jours et que je pourrai lui parler puisque son tuteur est d’accord. À mon arrivée, Dennis refuse d’ouvrir les yeux quand Juliette lui parle. Sa grand-mère, une belle femme âgée portant un crucifix sur la poitrine, lui secoue doucement l’épaule. « Il fait semblant », nous explique-t-elle avec un sourire. « Il croit que vous allez lui faire boire les SRO [sels pour réhydratation orale, dont la consommation est nécessaire au rétablissement] ». Gogo (grand-mère dans le dialecte zimbabwéen) s’apprête à essayer de réveiller Dennis de nouveau mais, ayant consulté Juliette, je décide de tout simplement revenir demain. Avant de partir, je m’assois et parle un peu avec Gogo, Juliette nous servant d’interprète.

Gogo habite à Mbare, qui est l’un des secteurs les plus pauvres et les plus peuplés de la capitale. L’endroit, sale et poussiéreux, est le terminus des autocars qui arrivent du sud du Zimbabwe. C’est aussi là que se trouve le marché des grossistes de fruits et de légumes. Quelques immeubles à trois étages abritent des logements délabrés et surpeuplés que nos experts en eau et assainissement ont déjà diagnostiqué comme étant extrêmement peu sanitaires. J’ai déjà entendu des histoires de conduites d’égout éclatées déversant leur contenu dans les appartements et de toilettes bouchées et infectées. Gogo, 69 ans, habite dans un appartement de deux chambres à coucher avec les deux enfants qui lui restent et neuf petits-enfants. Mon esprit s’attarde sur les mots « qui lui restent » et je demande à Juliette : « Combien d’enfants avait-elle? ». Gogo répond à la question sans sourciller. « Elle avait neuf enfants en tout; seuls deux enfants ont survécu », traduit Juliette. Je me renseigne sur leurs conditions


La fille de Gogo (la maman de Dennis) vient d’accoucher il y a deux semaines d’un autre enfant. C’est pourquoi Gogo est à l’hôpital pour prendre soin de Dennis, alors que sa mère est à la maison avec le nouveau-né. Je remercie Gogo pour la conversation et elle me sourit, inclinant gracieusement la tête en me disant « mashvita » (merci). LE 27 MARS : LE VENTRE BRÛLANT Aujourd’hui, je trouve Dennis assis dans son lit, tout à fait réveillé. Gogo est contente de me voir, alors que Dennis garde les yeux baissés sur le cahier et le stylo que je lui ai apportés avec quelques crayons gras. Je ne comprends alors pas encore pourquoi ces objets retiennent tant son attention. Juliette, l’infirmière en chef, est là aussi. C’est le type d’infirmière que tous les patients aimeraient avoir à leur chevet. Très souriante, elle a un beau visage et un regard doux. Dennis se sent visiblement mieux aujourd’hui. Admis au centre de traitement du choléra dans un état de déshydratation très sévère, il a été mis dès son arrivée sous perfusion. Juliette espère maintenant qu’il n’en aura bientôt plus besoin. « Il boit enfin la solution d’hydratation orale », explique-t-elle en souriant.

© Joanna Stavropoulou

Dennis est petit pour ses dix ans mais il est si maigre maintenant qu’il semble encore plus chétif. C’est un garçon calme et poli. Lorsque je lui demande ce que ça fait d’avoir le choléra, il me répond en se touchant l’abdomen, au souvenir de la douleur : « On aurait dit que tout mon ventre brûlait ». « Comment penses-tu avoir attrapé le choléra », lui demandé-je ensuite, avec l’aide de Juliette

qui traduit ma question. Il réfléchit un moment, puis m’explique qu’il ne croit pas que cela vienne de la nourriture : « c’est parce que je jouais dehors sous la pluie dans l’eau boueuse ». Sa lucidité me surprend. Il a sans doute raison car les eaux usées circulent à l’air libre dans le quartier et la pluie doit facilement propager les bactéries. « Quand je rentrerai chez moi, je dirai aux autres enfants de ne pas fouiller dans les ordures », ajoute Dennis calmement. Dennis me raconte ensuite qu’il veut devenir docteur quand il sera grand, pour pouvoir soigner sa mère si elle tombe malade. Bien que celle-ci ait accouché récemment, c’est elle qui l’a amené à l’hôpital en le portant sur son dos car elle ne pouvait pas payer le trajet. Je lui demande quel serait son vœu s’il pouvait le réaliser. Il baisse les yeux sur ses maigres mains qui reposent sur la couverture rouge de l’hôpital et me répond, presque dans un murmure : « Je veux aller à l’école. » Quand Juliette lui demande plus de détails, il lui explique qu’il ne peut pas aller à l’école car il n’a ni livres, ni cahiers, ni crayons. Je dis au revoir à Dennis en lui souhaitant de guérir rapidement. Peut-être que la semaine prochaine, quand ils seront rentrés chez eux à Mbare, j’essayerai d’aller les voir. En attendant, je les salue selon la coutume zimbabwéenne en joignant les mains et leur dis : « Mashitiva, Gogo, mashitiva Dennis ». Tous deux se mettent à rire et me saluent à leur tour.

Joanna Stavropoulou Agente des communications sur le terrain Joanna Stavropoulou a écrit le blogue « Choléra, Choléra! » alors qu’elle travaillait comme agente des communications sur le terrain pour MSF à Harare (Zimbabwe). Pour lire d’autres articles de son blogue, allez sur www.msf.ca.

Qu’est-ce que le choléra? Le choléra est une maladie diarrhéique hautement contagieuse qui se transmet principalement par la consommation d’eau ou de nourriture contaminées par des matières fécales. Les patients présentent des symptômes de diarrhée ou de vomissement sévères et doivent être continuellement réhydratés, oralement ou par intraveineuse, jusqu’à ce que les symptômes disparaissent. Ils doivent être traités dans des unités d’isolation spéciales, appelées centres de traitement du choléra. Que fait MSF en cas d’épidémies de choléra? Combattre le choléra requiert beaucoup de matériel, tel que des seaux, des lits et des couvertures, que MSF achète localement lorsque c’est possible. De plus, MSF fournit au personnel sur le terrain des trousses d’urgence pré-assemblées contre le choléra à utiliser lors d’une poussée épidémique de la maladie. Voici quelques exemples de ce que l’on peut trouver dans une trousse MSF contre le choléra : FOURNITURE ET MATÉRIEL

Dispatches Vol. 9, Ed.2

de vie. Gogo explique que personne dans la famille n’a de source de revenus et qu’ils dépendent de l’organisation de bienfaisance Catholic Relief, qui leur fournit chaque mois des produits alimentaires de base.

Médical • Des sels pour réhydratation orale (SRO) • Du soluté lactate de Ringer (une solution de réhydratation administrée par intraveineuse dans le cas où un patient est trop malade pour boire de l’eau contenant des SRO) • Des tubes gastriques, des cathéters pour perfusion intraveineuse, des seringues et tout autre matériel médical • Des gants (toujours utilisés durant le nettoyage et les examinations) Logistique • Du chlore (pour désinfecter les réserves d’eau) • Du savon • Des bottes imperméables (pour se protéger de l’eau et du sol contaminés) • Des tasses graduées pour boire et administrer les SRO • Un test d’eau (afin de contrôler les niveaux de chlore) • Des seaux (chaque patient dispose de deux seaux, un pour vomir et un autre placé endessous d’un trou dans le lit pour la diarrhée) Administratif • Des directives concernant le contrôle de l’épidémie de choléra • Des directives concernant le traitement de l’eau • Des cartes de suivi pour les patients

09


SRI LANKA

SOINS MÉDICAUX pour une population traumatisée

Le 22 mai, pour répondre au besoin grandissant en soins médicaux, MSF a ouvert un hôpital de campagne près de Manik Farm, un camp dans le district de Vavuniya qui abrite 226 000 personnes déplacées. « Les patients sont principalement transférés, par le ministère de la Santé, du camp de Manik Farm vers notre hôpital », a déclaré Severine Ramon, coordonnatrice pour MSF à l’hôpital de campagne. Nous avons reçu plus de 100 patients au cours de la première semaine, surtout pour des cas d’infection de plaies, d’infection respiratoire sévère chez les enfants et de déshydratation causée par la diarrhée. » Des chirurgiens de MSF ont également traité des patients dans l’hôpital de Vavuniya dirigé par l’état.

Dépêches Vol.11, no2

« Je faisais près de 30 interventions chirurgicales par jour », a déclaré Matthew Deeter, l’un des quatre chirurgiens de MSF qui travaille à l’hôpital de Vavuniya. « Normalement, j’en fais cinq. Il arrivait parfois que plusieurs travaillent ensemble sur le même patient : l’un amputait la jambe, et un autre le bras. »

© Anne Yzebe / MSF

12

n mai 2009, pendant cinq jours, des nuées de personnes ont afflué par milliers sur la ville de Vavuniya fuyant la zone de conflit au nord du Sri Lanka. Plusieurs d’entre eux avaient besoin de soins médicaux urgents, et tous recherchaient de la nourriture et un abri.

E

« Il est très pénible de voir des gens ayant vécu cette situation et connu cette expérience terrible, souffrir de telles blessures », affirme Lauren Cooney, coordonnatrice des urgences pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Sri Lanka. Des semaines après la sortie des premières personnes de la zone de conflit, Lauren ne trouvait plus de mots pour décrire la scène à Vavuniya. Elle n’avait jamais vu un si grand nombre de personnes auparavant.

« La situation nous dépassait tous », déclare-telle. « Beaucoup d’entre nous ont beaucoup d’expérience dans les salles d’urgence, et pourtant cette expérience était vraiment la pire que nous ayons vécue. » Les équipes MSF ont travaillé en partenariat avec le ministère de la Santé du Sri Lanka pour fournir des soins médicaux d’urgence aux milliers de personnes qui ont dû fuir. Une petite équipe de quatre personnes a traité la première vague de personnes ayant franchi le poste de contrôle d’Omanthai, aux abords de l’ancienne ligne de front. Près de 10 000 personnes passaient par ce poste de contrôle chaque jour. Le personnel MSF a fait autant d’interventions médicales que possible sur le terrain et a stabilisé l’état des patients qui devaient être transférés vers un hôpital.

Les traumatismes physiques et mentaux accompagnent ceux qui fuient les régions déchirées par la guerre. Les médecins et les infirmières de MSF traitent plusieurs types de blessures physiques, mais les cicatrices psychologiques ont également besoin d’être soignées. Il y a un besoin urgent de professionnels en santé mentale. « Il s’agit d’une population largement traumatisée », dit Cooney. « Il est nécessaire de traiter non seulement les cas individuels, qui ont peut-être besoin d’un plus haut niveau de conseils ou de soins psychiatriques, mais il faut aussi pouvoir offrir un traitement de masse pour pouvoir parler de ce qui leur est arrivé. » À la fin du mois de mai, les équipes MSF fournissaient des soins médicaux à plus de 500 patients par jour dans les hôpitaux de Vavuniya et de Manik Farm, ainsi que par le biais d’un programme de soins postopératoires à l’hôpital ayurvédique de Pompaimadhu.

Monica Tanaka Stagiaire en communications


Personne ne comprenait la raison de leur visite,

mais la terreur régnait Joséphine est trop jeune pour savoir qu’elle est devenue un symbole de l’injustice aux yeux de tous ceux qui l’ont rencontrée ou qui ont entendu son histoire. La petite fille de trois ans a vu sa vie transformée de fond en comble le jour où, à la fin du mois de décembre 2008, des étrangers sont arrivés dans la ville de Doruma où elle habitait, dans le nord-est du Haut-Uélé, en République démocratique du Congo (RDC). Personne ne comprenait la raison de leur visite, ni pourquoi ils commençaient à brûler les huttes, à capturer les jeunes, à violer les femmes à la vue de tous et à massacrer des gens de tout âge à coups de machette. Ils ont attrapé Joséphine, l’ont saisie par la tête et lui ont tordu le cou d’un coup sec, une technique qu’ils avaient perfectionnée dans le nord de l’Ouganda. Peu importe leurs raisons, ils ont suscité la terreur des témoins parmi lesquels se trouvaient les parents de Joséphine, qu’ils ont rapidement tués à coups de matraque. ’Armée de résistance du Seigneur (LRA), expulsée du nord de l’Ouganda en 2006, a repris ses activités passées en saccageant les villages qui parsèment les nouveaux territoires du Haut-Uélé, à la croisée de la RDC, du Soudan et de la République centrafricaine.

L

À la suite de l’attaque dévastatrice à Doruma, une équipe de spécialistes des urgences de Médecins Sans Frontières (MSF) est arrivée à

bord d’un petit avion pour assister l’hôpital local. À l’instar de ses autres missions exténuantes, l’équipe d’urgence a aidé à soigner les quelques survivants que la LRA avait laissés pour morts. C’est à ce moment qu’ils ont déclaré que Joséphine était devenue paraplégique. Au cours des mois qui ont suivi ces attaques, les familles ont fui massivement, craignant de nouvelles attaques de la LRA. MSF a dénoncé publiquement les forces onusiennes, qui n’ont offert aucune protection à la population civile, et a lancé un appel urgent aux autres organismes d’aide pour qu’ils apportent leur assistance. Malheureusement, la poursuite des attaques de la LRA, dont la présence a été signalée à Doruma et aux alentours, a empêché l’équipe MSF de revenir soigner Joséphine pendant une certaine période de temps. Six semaines plus tard, elle était encore à l’hôpital, entourée des membres de sa famille se relayant les uns après les autres et qui, durant leurs visites s’asseyaient sur son lit en l’observant. Joséphine, pour sa part, ne les regardait pas et avait l’air soucieuse. On disait même qu’elle pleurait la nuit. Pour un enfant devenu infirme en raison de la guerre, les perspectives ne sont jamais bonnes. Les pédiatres experts dans ce domaine s’inquiètent en particulier des risques d’infection urinaire, potentiellement mortelle, et d’autres conditions de santé entraînant une vulnérabilité. Les écoles ne sont pas équipées pour les accueillir. L’exploitation sexuelle est fréquente, tout comme l’abandon.

Le médecin Fabrice Coppex de MSF a fait construire une chaise spéciale dotée d’un plateau pour Joséphine. Il a enseigné au personnel hospitalier et à la famille de Joséphine certaines activités qui pourraient redonner de la force à ses bras et stimuler son esprit. « Elle s’en sortira beaucoup mieux », a-t-il expliqué, « si vous l’aimez et la traitez comme une enfant normale. » Plus tard dans la journée, Joséphine a rejoint pour la première fois un groupe de thérapie par le jeu que les bénévoles de l’hôpital avaient créé pour les enfants traumatisés par le conflit. Lorsqu’une infirmière a agité un ours en peluche devant elle, l’approchant et l’éloignant de sa portée, Joséphine s’est mise à rire pour la première fois depuis très longtemps. Plus de 2 700 membres du personnel MSF travaillent en RDC, constituant l’effectif le plus nombreux de l’organisation affecté à une mission humanitaire. La plupart des projets médicaux sont concentrés dans les provinces orientales du Kivu, où se trouvent de nombreux groupes rebelles armés, les forces congolaises, des troupes rwandaises, les forces de maintien de la paix de l’ONU et, bien entendu, des exploitations minières lucratives. À la fin de 2008, MSF a élargi ses opérations d’urgence pour répondre à l’état d’insécurité croissante dans la région du Haut-Uélé.

Avril Benoît Directrice des communications

Dépêches Vol.11, no2

© Avril Benoît

RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

13


COMPTE RENDU DE LIVRE

THE PHOTOGRAPHER T

he Photographer: Into War-Torn Afghanistan with Doctors Without Borders est une association époustouflante de photos et d’art graphique sur le travail de Médecins Sans Frontières (MSF) en Afghanistan raconté du point de vue de Didier Lefèvre, photojournaliste pour MSF lors d’une mission en 1986. Ce livre conjugue les photos et les mots évocateurs de Didier Lefèvre avec les dessins émouvants et sombres du dessinateur Emmanuel Guibert.

The Photographer commence par montrer la complexité du monde dans lequel entre Didier Lefèvre en expliquant les événements récents en Afghanistan et en présentant les missions de MSF sur le terrain. Le livre suit alors Didier Lefèvre et l’équipe MSF au moment où ils doivent effectuer un dangereux périple pour traverser la frontière pakistano-afghane afin de mettre en place des cliniques pour les habitants. Les difficultés de

l’équipe sur le terrain, ainsi que l’importance de leur travail pour ceux qu’ils soignent, se retrouvent avec force sur chaque page. Le lecteur se retrouve impliqué dans l’histoire par les illustrations poignantes d’Emmanuel Guibert. Les histoires des patients ne laissent personne indifférent; certaines sont tristes, d’autres triomphales. The Photographer mêle habilement et de façon exceptionnelle des photographies, des dessins et une narration poignante : c’est peut-être là une des clefs de son succès. Chaque lecteur peut tirer du livre quelque chose de différent, que ce soit à travers l’histoire, l’art, ou bien l’aperçu de la détresse des Afghans.

Le livre intitulé Le Photographe a tout d’abord été publié en France en trois volumes et a connu un grand succès, avec plus de 260 000 exemplaires vendus. Depuis, il a été traduit en onze langues et a remporté de nombreux prix.

Le livre est paru en anglais au Canada le 12 mai.

Jessica Jepp Stagiaire en communications

FILM SUR MSF

Living in Emergency saisit la complexité de la compassion ans son documentaire Living in Emergency, le réalisateur Mark Hopkins utilise l’objectif inquisiteur de la caméra pour montrer les dilemmes que les travailleurs humanitaires de Médecins Sans Frontières (MSF) rencontrent sur le terrain. Le film suit quatre docteurs, novices et vétérans, à travers leurs expériences dans une République démocratique du Congo déchirée par la guerre et au Libéria, après les conflits, en examinant leur travail, leur rôle et leurs propres crises.

D

Les maladies et les traumatismes auxquels les travailleurs humanitaires doivent faire face dans ces environnements sont présentés de manière directe et sincère. Les spectateurs sont confrontés aux décisions urgentes et

difficiles que ces gens doivent prendre chaque jour et aux conséquences de leurs actes. Poussés jusqu’à leurs limites, stressés et portés par des vagues de succès et de déceptions, chaque travailleur sur le terrain trouve sa propre façon de faire face à ces situations extrêmes. Accessibles et honnêtes, les médecins parlent de leurs motivations et nous racontent pourquoi, en tant qu’individus, ils veulent aider ceux qui en ont besoin, loin de leur foyer et malgré ce qu’ils endurent. Cependant, la situation est loin d’être désespérée. Ce qu’ils font change leur vie et celle de leurs patients. Pour MSF, ils représentent la complexité de la compassion et la nécessité

pour chacun d’entre nous, en tant qu’individus, de soutenir les efforts de MSF visant à tendre la main aux populations du monde entier qui se trouvent dans des situations de crise et qui ont besoin de soins médicaux d’urgence. Comme un membre du personnel du Libéria l’a dit de façon si claire et convaincante, alors que les travailleurs MSF arrivent et repartent, « le travail doit continuer. Il le faut ». Le film a été diffusé en première mondiale au Festival du film de Venise l’année dernière et, au moment de la mise sous presse, cherchait des distributeurs. Pour en savoir plus, visitez le www.livinginemergency.com.

Amy Coulterman Agente du financement


DÉPÊCHES Médecins Sans Frontières 720, av. Spadina, bureau 402 Toronto, Ontario, M5S 2T9 Tél. : (416) 964-0619 Téléc. : (416) 963-8707 Sans frais : 1 800 982-7903 Courriel : msfcan@msf.ca www.msf.ca

LES CANADIENNES ET CANADIENS EN MISSION

Christene MacLeod Ottawa ON Infirmière Vivian Skovsbo Calgary, AB Médecin Susan Witt Calgary, AB Infirmière OUGANDA Alphonsine Mukakigeri Montréal, QC Coordonnatrice des finances Emily Marie Shalhorn Pincourt, QC Infirmière OUZBÉKISTAN Ada Yee Calgary, AB Coordonnatrice des finances PAKISTAN Peter Heikamp Montréal, QC Logisticien Luke Shankland Montréal, QC Coordonnateur de projet Darryl Stellmach Calgary, AB Chef de mission Susan Tector Ottawa, ON Médecin PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE Shannon Lee Fredericton, NB Coordonnatrice de projet Harry MacNeil Toronto, ON Coordonnateur de projet Julia Payson Vernon, BC Coordonnatrice de projet Alanna Shwetz Smiths Falls, ON Infirmière PHILIPPINES Kevin Barlow Hamilton, ON Infirmier RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE Patrick Boucher Montréal, QC Logisticien Duncan Coady Pinawa, MB Coordonnateur des finances Edith Fortier Montréal, QC Coordonnatrice de projet Tara Newell London, ON Coordonnatrice de projet RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO Grant Assenheimer Oakville, ON Logisticien Michelle Chouinard St-Quentin, NB Coordonnatrice de projet Nadine Crossland North Battleford, SK Infirmière Marika Daganaud Montréal, QC Infirmière Denis Deschênes St-Barnabé, QC Infirmier Marc Forget Montréal, QC Médecin Claire Foulon-Abdulahad Montréal, QC Logisticienne Chantal Gauthier Varennes, QC Infirmière Elizabeth Kavouris Vancouver, BC Infirmière Pierre Langlois Ste-Catherine de Hatley, QC Administrateur Barbara Leblanc Toronto, ON Chirurgienne

Rédactrice : linda o. nagy Directrice de la rédaction : Avril Benoît Coordonnatrice de la traduction : Jennifer Ocquidant Collaborateurs : Avril Benoît, Kevin Coppock, Amy Coulterman, Steve Dennis, Jessica Jepp, Julia Payson, Marie Smith, Joanna Stavropoulou, Monica Tanaka Photo de la couverture : © Siavash Maghsoudi Page du verso créée par Graham MacInnes et Katherine O’Brien dans le cadre du concours des Jeunes lions.

Ali Parandeh Port Moody, BC Coordonnateur des finances Bruce Reeder Saskatoon, SK Médecin Patrick Robitaille Montréal, QC Coordonnateur de projet Denis Roy Montréal, QC Spécialiste en santé mentale Sylvie Savard Hull, QC Coordonnatrice des finances Jake Wadland Toronto, ON Logisticien SOMALIE James Squier Saltspring Island, BC Logisticien SOUDAN Reshma Adatia Vancouver, BC Coordonnatrice Justin Armstrong Haileybury, ON Coordonnateur de projet Edith Cabot Halifax, NS Infirmière Rink De Lange Sainte-Cécile-de-Masham, QC Spécialiste en eau et assainissement Jason Friedman Montréal, QC Médecin Sylvain Groulx Montréal, QC Chef de mission Leanne Olsen Sainte-Cécile-de-Masham, QC Infirmière Sheryl Spithoff Burlington, ON Médecin TCHAD Eva Adomako Montréal, QC Agente des ressources humaines Frank Boyce Belleville, ON Médecin Nicholas Gildersleeve Montréal, QC Logisticien Nathalia Guerrero Velez Montréal, QC Logisticienne Guylaine Houle Montréal, QC Logisticienne Mathieu Léonard Sherbrooke, QC Logisticien Audra Renyi Toronto, ON Logisticienne Sonya Sagan Binbrook, ON Logisticienne Matthew Schraeder Massey, ON Logisticien Ada Yee Calgary, AB Coordonnatrice des finances TERRITOIRES PALESTINIENS Mark Kostach Calgary, AB Anesthésiste Susan Trotter Fairview, AB Infirmière TURKMÉNISTAN Sharla Bonneville Toronto, ON Logisticienne ZIMBABWE Nicolas Hamel Montréal, QC Infirmier Dominique Poissant Montréal, QC Spécialiste en eau et assainissement Tirage : 90 500 Graphisme : Tenzing Communications Impression : Warren’s Waterless Printing Été 2009 ISSN 1484-9372

Procédé d'impression à sec

Dépêches Vol.11, no2

AFRIQUE DU SUD Cheryl McDermid Vancouver, BC Médecin BANGLADESH Kylah Jackson Unionville, ON Infirmière BRÉSIL Joel Montanez Moncton, NB Spécialiste en santé mentale BURKINA FASO Michèle Lemay Montréal, QC Médecin BURUNDI Rachelle Séguin Greenfield Park, QC Infirmière CHINE Peter Saranchuk St. Catharines, ON Médecin COLOMBIE Martin Girard Montréal, QC Coordonnateur de projet DJIBOUTI Tricia Newport Saltspring Island, BC Infirmière ÉTHIOPIE Erwan Cheneval Montréal, QC Coordonnateur de projet Brenda Holoboff Calgary, AB Coordonnatrice des finances HAÏTI Asha Gervan Toronto, ON Agente responsable des affaires humanitaires Wendy Lai Toronto, ON Médecin Gabriella Pahl Kingsville, ON Coordonnatrice médicale INDE Judy Adams Miramichi, NB Spécialiste en santé mentale Rhona Bhuyan Toronto, ON Logisticienne Diane Rachiele Montréal, QC Coordonnatrice des finances KENYA Maguil Gouja Montréal, QC Coordonnatrice des finances Luis Neira Montréal, QC Coordonnateur médical MOZAMBIQUE Isabelle Casavant Montréal, QC Infirmière Serge Kaboré Québec, QC Médecin MYANMAR Frédéric Dubé Québec, QC Logisticien NÉPAL Charmaine Brett Mississauga, ON Coordonnatrice de projet Marilyn Hurrel Winnipeg, MB Infirmière NIGER Marisa Cutrone Montréal, QC Infirmière David Descossy Montréal, QC Logisticien Sherri Grady Peterborough, ON Infirmière Marie-Michèle Houle Victoriaville, QC Infirmière Catee Lalonde Montréal, QC Logisticienne Simon Riendeau Chicoutimi, QC Médecin NIGERIA Nicolas Bérubé Montréal, QC Logisticien Megan Hunter Prince George, BC Infirmière Sharon Janzen Vancouver, BC Infirmière Michelle Lahey St-Jean, NL Infirmière Eva Lam Toronto, ON Épidémiologiste

15


LES CHIFFRES NE SONT PAS TOUS EN BAISSE DURANT UNE RÉCESSION

TRAUMATISMES LIÉS À LA VIOLENCE

VIH/SIDA

CHOLÉRA

MALNUTRITION

48 871

227 591

68 293

331 918

+46 %

+36 %

+58 %

+77 %

RENVERSEZ LA TENDANCE.

www.msf.ca *Augmentation du nombre de patients soignés par MSF en 2008.

FAITES UN DON.

Dépêches (Été 2009)  

Dépêches est le bulletin de Médecins Sans Frontières (MSF) Canada.

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you