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Dauridat


Dauridat Photographies de Laura MouliĂŠ


Introduction

Une quête de ce décor sans vie, de ce lieu abandonné, de tous ces murs gâtés par le temps m’entraîne jusqu’ici. J’entre dans ce lieu, comme l’on redécouvre un vieil objet délaissé par les années. L’inexplicable sensation de n’y être autorisé me dérange profondément. Je suis là, dans l’obscurité tel un étranger qui exhumerait le lieu de vie après la vie. Mais je me réapproprie l’endroit aisément, la familiarité me revient grâce à cette multitude de souvenirs passés là. Je les revois. Le lieu semble tellement plus étroit, plus étriqué qu’auparavant. L’espace est confiné, une sensation d’étouffement m’emporte, j’avance. Puis, on rouvre les volets bruns fanés, le soleil entre soudainement tel la douceur d’un souffle, ravivant les lieux.

Il reste un de ces déchets juste là, au-dessus de l’évier, rance, desséché, sans odeur, sans vie. Il fut un temps où ces odeurs d’agrumes le ramenait sans nul doute vers El-Biar, elle, qui ne le lâchera donc jamais. Sur les routes, de retour au foyer, dans ses ivresses frénétiques, partout où il tentera d’aller, elle ne le laissera pas l’oublier. Jamais il n’ y reviendra.

Leur vie entière est enfermée entre ces quatre murs. Ces objets, ce lot de matériel amassé des années durant, tout ce qu’il reste est là. Cet album de famille qui m’est totalement étranger, où tout se confond, une vague de flottement. Ces étrangers sans âge, fixés dans un temps suspendu. Celui-ci, qui signe du bout des doigts et du monde de son nom, depuis l’Inde ou le Congo, de nombreuses cartes jaunies par le temps. J’aurais voulu connaître cet étrange nomade, ce passager du temps.

Cet ici est désormais délaissé par la vie, cet ici réside, perdure. C’est cela donc, le résumé d’une vie. Les corps passent, les lieux résident. Et cette multitude d’objets qui parle pour eux, malgré eux. La forme de ces ustensiles, tous ces motifs, ces tissus sont profondément ancrés dans ma mémoire, il suffit de voir ces brûlures de cigarette sur la toile cirée, ces traces veinées sur le formica, d’entendre le bruit de mes pas sur le sol plastifié, pour que tout me revienne.

Puis ces instruments, maintes fois utilisés, ces couteaux tranchant orange après orange, pendant leurs peaux enroulées, et séchant sous la chaleur du vieux poêle.

Il manque les volutes de fumée, le vacarme démesuré de la télévision, les discussions incessantes de part et d’autre de la pièce, du balcon à la cour.

C’était comment là-bas? J’aurais aimé être de cet Ailleurs. Elle d’ici, lui de là-bas. Elle ira, mais ils n’y resteront pas. Ils resteront ailleurs, ici.


Le grondement des multiples querelles, courantes. Les dés roulant sur le tapis rond, moquetté de vert, roulant encore et encore jusqu’au 421. Le sifflement de la bouilloire, ainsi que le froissement des pages du journal que l’on fait tourner encore et encore, enfin le murmure du passage, tôt, le dimanche matin. Tous ces sons, ces bruits sont présents ici. La vie me revient. Nous ne sommes donc que des passagers du temps. Ne pas résider, pour ne pas laisser de trace serait donc la seule issue. Partir, ne pas résider, être d’ailleurs. Être de nulle part.

« Il croyait que le moment présent est celui dans lequel l’avenir, qui flue vers nous, se désintègre dans le passé, autrement dit qu’être c’est cesser d’être ou, comme le disait Boileau, non sans mélancolie : Le moment où je parle est déjà loin de moi. » Jorge Luis Borges


[…] Cet album de famille qui m’est totalement étranger, où tout se confond […]


© Laura Moulié École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, février 2010.


dauridat  

Livre de photographies argentques couleurs.