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D e plus en plus de moins en moins :

QuantitÊs de matières

Ressources et Subsistances

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D e plus en plus de moins en moins :

Quantités de matières

Ressources et Subsistances M o r g a n e

D e m o r e u i l l e

DNSEP design d’espace(s) 2008

Direction de recherche :

Patricia Welinski Christophe Berdaguer

Suivi du mémoire : Patrick Beurard

Personnes consultées : Olivier Peyricot Laurent Lucas


p5/

introduction/ p9/

matière première, matière dernière îles/ déserts/ tirer profit du nuisible/ p33/

matière spontanée, matière provoquée

positif et négatif/ /parenthèse/ organes jetables/ parasites/ p51/

matière non identifiée pelures/ pain sec/ p69/

la beauté se vend bien le beau/ tas/ île flottante/ p91/

conclusion/ p93

bibliographie/ 4

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Générons-nous de plus en plus ou de moins en moins? Est -ce que quand quelque -chose apparaît, ce quelque-chose disparaît? Est-ce que quelque-chose apparaît parce que quelque-chose manque? Quels sont les plus en plus et les moins en moins actuels? Est-ce que faire plus, c’est faire plus? Est-ce que produire plus, c’est faire vivre plus?

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Notre époque est celle de la densification. La population, l’agro-alimentaire, l’architecture, les objets, l’emploi du temps. Densification de l’espace et densification du temps. Densification et intensification. Nous sommes dans une phase de surproduction généralisée, menaçant les ressources et l’environnement. Le point de départ de mon projet s’appuie sur le phénomène d’appauvrissement de l’écosystème généré par l’activité humaine. Le début de ma recherche a consisté à produire et recueillir des visuels apocalyptiques où presque rien ne subsiste. Je me suis nourrie de scénarios négatifs du futur imaginés par des climatologues, architectes, artistes, écrivains, cinéastes... Je me suis ensuite orientée sur la recherche de propositions pour «  éviter le pire ». Or actuellement, les intentions globales politiques agissent difficilement en faveur de la préservation du vivant. Ironisant sur la situation, j’ai travaillé sur des projets vains et décalés par rapport aux problèmes réels. Le « reste » (le déchet, le résidus et le trop) matière exclue, « matière dernière », devient ma matière première dans des propositions de recyclage intégrant le quotidien, le commerce, l’architecture et le paysage. Le reste, trace d’activité, témoin de la gestion de la production est mis en scène comme matière critique.

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matière première matière dernière 10

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On ne sait pas exactement comment tout a commencé. Est-ce qu’il n’y avait rien? Des premières cellules sont apparues et se sont multipliées, se sont couplées entre groupes de cellules par différentes combinaisons. Quelques différences qui ont engendré une grande diversité, des possibilités multiples, des transformations évolutives. La matière inerte ou inorganique était là avant la matière vivante, donc elle est antérieure. Et la matière vivante lorsqu’elle meurt devient matière inerte, qui est donc cette fois postérieure. Pourquoi se poser la question de l’âge de la matière ? On ne sait pas comment tout va finir (ni surtout quand). Les matières ont des cycles de vie, passant par différentes formes et états chimiques ou physiques. Elles sont de natures différentes : organiques (ou vivantes), inorganiques (ou inertes); minérales, végétales, animales... Entre la matière première et le trou noir, il y a la matière transformée (objets, constructions, produits alimentaires, énergie...), puis, après utilisation ou digestion de cette « matière dernière » : les restes et l’inerte. Pour un petit pourcentage ils redeviennent les premiers de la chaîne de recyclage. Ils deviennent aussi ma matière première. Matière à réfléchir sur les excès de la production. Les restes qui m’intéressent ne sont pas seulement les détritus post-utilisation, mais aussi ce qui est produit en trop et en marge, en résumé : le négatif de la production et de la consommation de la société.

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François Dagognet, Des Détritus, des Déchets, de l’Abject, une philosophie écologique, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, le Plessis-Robinson, 1997

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ibidem p28

Le philosophe François Dagognet a développé la construction de la « matériologie », science de la matière, d’un point de vue philosophique, en croisant le champ des sciences et de l’art contemporain. Il a traité le « reste » dans Des Détritus, des Déchets, de l’Abject, une philosophie écologique. Selon lui, « [La culture est viciée lorsqu’elle] commence par le mépris de « ce avec quoi», qui ne serait pas vraiment le quoi » 2. Ce serait donc le « quoi » qui importe plus, dans la culture occidentale, c’est à dire l’objet et ce qu’il permet. L’homme utilise la matière comme un matériau, pour construire, fabriquer, mais exclut ce qui ne s’utilise pas : les restes. Le matériau l’intéresse, mais pas la matière car il en rejette toute une partie. En fondant sa réflexion sur les déchets, François Dagognet amène des interrogations sur notre rapport à la matière. Les détritus renvoient à une symbolique : celle de la disparition, de la mort, de la maladie... La première piste sur laquelle je me suis engagée traite de ce qui reste après la catastrophe. Je présente des milieux ravagés, hostiles, en creux, vides de vie, conséquences de l’activité humaine. 14

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Gilles Deleuze, L’Ile déserte et autres textes : Textes et entretiens 1953-1974, Minuit, 2002

îles

Le premier ensemble est une fiction apocalyptique. La forme qui m’est venue à l’esprit est celle de l’île déserte. Gilles Deleuze pense que nous rêvons tous d’îles. «Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu - ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence. » 3. L’île me semble donc un symbole adéquat au post-apocalyptique. Je voulais réduire une île à un élément : une île de sable et une île d’eau. Deux éléments qui ne se tiennent pas sans contenant ou sans force d’attraction, pour renforcer l’état fragmentaire de la désintégration. J’ai donc repris des photos trouvées sur Internet de milieux existants en leur donnant la forme d’îles avec un logiciel de retouches photo (image 4). Le seul moyen de rester dans ces lieux serait un équipement hyper-technologique permettant de subvenir à tous les besoins (images 1 et 2). Je les ai dessinées par collages redécoupées, recolorées. Les îles sont posées sur un fond noir, dans le vide. Il s’agit d’une représentation d’anti-biosphère, coupée, inorganique, hostile à toute forme de vie. Parmi elles, flotte une navette spatiale, biosphère de survie complètement synthétique. De forme sphérique, elle ressemble à une planète : la carcasse est constituée d’un emboîtement (comme les poupées russes) de plusieurs sphères à faces triangulaires (image 3D). Chaque espace entre les sphères correspond à un module fonctionnel. Iles désertes et navette sont sur la même image. D’autres images viennent donner des précisions sur le fonctionnement de la navette. La première présente le noyau qui est un moteur nucléaire (image 5), la deuxième : un espace de production hydroponique agricole (image 6), la troisième : un laboratoire avec des ordinateurs capables de fabriquer n’importe quelle molécule et corps complexes (minerais, protéines, organes,...) (image 7), la quatrième : l’espace d’habitation (image 8), et enfin la dernière : l’espace d’entrée et de sortie de la navette où sont distribués des bracelets de contrôle de l’air, du corps, des matières environnantes (composition, température, ...) (image 9). 15


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Objets de science-fiction

la « reprogrammation du vivant », notion développée par Joel de Rosnay avec les bio-technologies dans 2020, les Scénarios du Futur, des Idées et des Hommes, avril 2007 (voir chapitre suivant)

5 Le distille dans Dune, en milieu désertique. Combinaison récupérant tous les liquides corporels (transpiration, urine, ...) pour les recycler en boisson . 1

Le respirateur dans Star Wars, en milieu aqueux. Objet dont la partie centrale est placée dans la bouche. Les éléments latéraux filtrent l’eau pour extraire l’oxygène. 2

photomontage

John Heartfield, Houra, plus de beurre!, 3 1935 16

Photomontages : photographie expérimentale de l’entredeux-guerres, introduction par Michel Frizot, Centre national de la photographie, Le Plessis-Robinson, 1987-92v

Aucune présence humaine ou animale. Ces espaces sont des esquisses d’un futur douteux, un projet d’architecture dystopique (projection future d’un monde par amplification des tendances actuelles), inhabitable et inhabitée. Une phobie ambiante. Un imaginaire. De la « nature » (dans le sens d’origine ou de naissance étrangère à l’homme) ne subsiste plus rien de vivant et d’habitable. Seule, une copie en kit moléculaire de la Terre, arche de Noé (ou navette de Noé), tente de sauver le vivant « reprogrammé » dans une survie hyper-calculée4. J’ai commencé à récupérer et composer avec des matériaux pré-fabriqués, des « déjà-vus », des « ready-made » termes employés, après Marcel Duchamp, pour les photomontages des dadaïstes et de John Heartfield par exemple (image 3). Richard Huelsenbeck écrit dans le Manifeste Dada de 1918 que le photomontage est « un art qui présente dans son contenu manifeste les multiples problèmes de l’heure, [un] art qui porte dans son démembrement la trace de l’explosion de l’autre jour, qui s’efforce de rassembler ses membres après la collision d’hier »5.

déserts

Je collecte depuis un moment des images (de reporters, de satellites, trouvées sur Internet...) de désertification. J’ai recherché les déserts qui se forment actuellement. Ceux que je cherche sont engendrés par l’homme. Ravages des cyclones de plus en plus fréquents, conséquences anthropologiques du réchauffement climatique, paysage après le premier bombardement atomique en 1945 à Hiroshima, déforestation amazonienne, ... Déserts créés par des forces mécaniques, chimiques, etc. Il ne s’agit pas vraiment de photomontages par découpage et recomposition d’une image avec des fragments de plusieurs images, mais ici d’une juxtaposition (l’une à côté de l’autre), plus proche du cinéma (l’une après l’autre), de l’objet trouvé également. Les liens se font en naviguant d’une image à l’autre (images 12 à 15). Le procédé du photomontage a été aussi employé par les architectes radicaux italiens Superstudio et Archizoom dans les années 60-70 avec la pratique de la Retroguardia. 17


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Il s’agissait d’une démarche anti-utopiste : le futur n’existe pas dans des images de constructions de sociétés « nouvelles », qui demanderaient une tabula rasa de ce qui est néfaste, la réinvention totale purgeant les défauts et les vices humains. « [...] le monde présent ayant accompli toutes les utopies du capitalisme ou de la modernité, la pensée spéculative de l’avant-garde n’a plus lieu d’être. Le futur est aveuglément là, il n’est plus besoin pour l’imaginer de se projeter dans le temps. »6. Le projet Il Monumento Continuo (1969) de Superstudio présente une série d’images sur lesquelles le dessin d’un mur, ou « passe-muraille » blanc recouvert d’un quadrillage de traits noirs traverse des paysages et des villes, indifférent à son environnement, de manière uniforme sur la surface de la planète (images 10 et 11). Ils appliquent l’utopie modernisme sur le réel, par le biais de ce motif critique. Il s’agissait d’un point de départ du projet suivant de la « Supersurface », (repris par Archizoom avec No-StopCity en 1970) réseau qui s’étale sur la surface du globe, qui est une architecture à elle seule, affranchie de l’enveloppe et des murs, infrastructure sur laquelle les corps se branchent pour puiser leurs besoins. D’une certaine manière, dans ma collecte de déserts, je recherche ce motif du « Monument continu ». Pas dans sa forme, mais plutôt dans l’idée qu’un même motif apparaît ça et là sur la Terre, un motif de vide. Cela pourrait s’appeler « Le vide continu ». J’ai entamé une deuxième collection d’images sur le même mode des déserts (images 16 à 19). Je les appelle « désertbans ». Il s’agit de plantations d’OGM en forêt amazonienne, de serres de cultures hors sol dans le sud de l’Espagne recouvrant des kilomètres carrés de volumes blancs, des élevages de crevettes dans les Mangroves. Pratiques de plantations et d’élevages qui se globalisent et viennent éroder les surfaces, cassent les barrières naturelles retenant l’eau, le vent. La crevetticulture ronge la Mangrove et les coraux, ce qui a eu pour conséquence par exemple une amplification de la destruction des habitations côtières par le Tsunami en Indonésie de 2004. Il existe dans ces exemples le paradoxe de détruire en produisant. « A la différence de l’accident naturel, l’accident artificiel résulte de l’innovation d’un engin ou d’une matière 22

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Dominique Rouillard, Superarchitecture, le Futur de l’Architecture 1950-1970, Editions de la Villette, 2004

Retroguardia

Superstudio, 10 Il Monumento Continuo, 1969

Superstudio, 11 Il Monumento Continuo, 1969

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Déforestation, forêt amazonienne, image google earth, 2006 Hiroshima après explosion, fonda- 13 tion Charles de Gaule, 1945 Après le passage d’une tornade à 14 Greensburg, Kansas, mai 2007 Katrina, Nouvelle Orléans, AFP, 15 Robert Sullivan, 30 août 2005 12

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Champ de Soja OGM planté après déforestation, Mato Grosso, Brésil Disparition de la mangrove avec la 17 crevetticulture, Thaïlande 18 Serres d’Almeria, sud de l’Espagne, société Technoponiente Invernaderos Almeria, image google earth 19

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substancielle. » « Inventer le train, c’est inventer l’accident ferrovière du déraillement. Inventer l’automobile domestique, c’est produire le télescopage en chaîne sur l’autoroute. » 7. Paul Virilio invente l’accidentologie. Il n’y a pas de science de l’accident, seulement une science qui étudie les risques de l’accident. Il aborde l’accident artificiel, et surtout celui du temps. Temps que l’homme accélère par la recherche de la vitesse, dont l’ubiquité et l’instantanéité boursière donnent une image. Paul Virilio a conçu l’exposition « Ce qui arrive » en regroupant des photos journalistiques (AFP, INA), et des oeuvres d’artistes (Lebbeus Woods, Nancy Rubins,...), premier pas de l’ouverture d’un « Musée de l’Accident ». Il fait remarquer que ce projet vient à un moment où la société passée du culte de la hauteur à celui de la chute (11 Septembre 2001), du mythe de Babel au mythe d’Icare. Quel est l’intérêt d’exposer l’horreur ? Reprenant les termes d’Aristote « l’accident révèle la substance », et de Paul Valéry « L’instrument tend à disparaître de la conscience » lorsque les choses sont automatisées, Paul Virilio conclue que « la conscience ne subsiste que pour les accidents »8. Tant qu’un engin fonctionne, on ne sait pas comment il fonctionne et on ne s’intéresse pas à lui. Lorsqu’il tombe en panne ou explose, alors on prend conscience de sa présence et de son fonctionnement. Il y a un double intérêt pour l’accident : le drame fait prendre conscience (en mettant dans un état de vigilance), et révèle une sorte d’alchimie, de phénoménologie qui peut nous amener dans une sorte de compréhension et de contemplation. Pour Paul Virilio, qui défend son projet, c’est surtout une manière de voir différente : « l’invention n’est qu’une manière de voir », « notre nouveauté à nous, consiste dans l’inédit des questions elles-même, non dans les solutions ou les réponses »9. Superstudio a imaginé une ville qui prévoie sa destruction. Elle fait partie des « contes immoraux » des Douze villes idéales. Chacune de ces cités est présentée comme un projet, dans une revue. La Septième Cité : Ville-ruban à production continue se développe en ligne (image 20). L’avant est en chantier, tandis que l’arrière se transforme en ruines. La ville 28

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Paul Virilio, Ce qui arrive, exposition à la Fondation cartier pour l’Art contemporain du 29 novembre 2002 au 30 mars 2003, Actes Sud, 2002, extraits p. 7.

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ibidem, p. 6

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ibidem , p. 6 puis p. 5

progresse, se renouvelle, sans se préoccuper de ce qu’elle laisse derrière elle. Ville jetable, effrenée, sans ancienneté, presque anhistorique et à l’opposé d’un système écologique, avançant sur une « nature inutile ». Le travail de contre -projet des architectes radicaux italiens (Archizoom et Superstudio entre autres), projets à ne pas réaliser, a été déclencheur dans ma recherche.

tirer profit du nuisible

Image déclic (image 21). Il s’agit de ma proposition, à prendre au deuxième degrès, d’un pigeonnier écologique pour service municipal de grandes villes. Conçu avec du papier recyclé, il est destiné à constituer une réserve d’excréments, avec l’avantage de rendre la présence des pigeons plus positive (« malgré une image assez romantique, ces derniers causent de forts désagréments » - sic). La matière fécale peut ensuite être transformée en engrais. Le pigeonnier, placé sur une barque, éloigne par ailleurs les pigeons des monuments et du passage des gens. Cette proposition fonctionne par le décalage entre le discours et l’image présentée. Image unique, grotesque pouvant avoir diverses interprétations comme le fait que les pigeons préférent un bloc de vieux papiers aux monuments historiques, ou qu’il s’agisse d’une arche de Noé, ... Image bricolée, pas de dessin, pas de légende technique, et cependant avec une volonté de rendre réaliste le projet.

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contes immoraux

20 Superstudio, Settima città : « Città nastro a produzione continua », 1971 30

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Je prends pour matière première des matières dernières. Je commence par la fin. La première phase de ma recherche se développe comme une imagerie, un univers, départs du projet. Lorsque j’ai réalisé ces images, je pensais à une matériauthèque. Je les vois comme des à-plats de photos de matières. Des échantillons. Je les ai assemblés sous une forme dystopique pour les îles et analytique pour les collectes de déserts. Le pigeonnier est une amorce des propositions suivantes, cherchant à donner forme à l’informe d’une part, intégrer ce qui est exclu de l’autre, dans des usages quotidiens de recyclage.

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matière spontanée matière provoquée 34

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Les images précédentes mènent à la question de la relation de l’homme à son environnement et à son activité productive. Comment invente-t-il des techniques et des technologies, et quels rapports écologiques se créent?

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Martin Heidegger, Essais et Conférences, « La Question de la Technique », p. 9 à 48, Gallimard, 1958 ibidem, extrait p. 20

La matière spontanée serait la matière qui apparaît et se produit naturellement, la matière provoquée, celle produite par l’homme. La matière se transforme. La transformation est un phénomène de pro-duction dans le sens que lui donne Martin Heidegger. Dans son texte La question de la technique, il écrit : « Pro-duire [...] a lieu seulement pour autant que quelque chose de caché arrive dans le non-caché »1. Il parle aussi de « faire-venir » et de « dévoilement ». Toutes les espèces vivantes produisent par le biais d’une technique spontanée, Heidegger n’exclut pas « [la possibilité qu’a] une fleur de s’ouvrir dans la floraison ». Les objets, eux, sont produits par l’homme. Heidegger fait une distinction entre la technique artisanale et la technique moderne qui est motorisée. La première pro-duit et la deuxième pro-voque : « Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation (Herausfordern) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite (herausgefördert) et accumulée. »2. Le moteur convoque les ressources naturelles en tant qu’énergie, pour produire autre chose. La technique moderne s’appuie sur l’étude scientifique approfondie de 38

Joel de Rosnay, 2020, les Scénarios du Futur, des Idées et des Hommes, avril 2007 extrait p.163 ibidem, extraits p. 16

la nature pour optimiser au maximum, produire plus en perdant le moins. Heidegger parle de la technique spontanée, on pourrait donc dire qu’il y a une technique provoquée par l’homme. La provocation dont on a parlé jusque-là concernait l’échelle de l’industrie et de l’agriculture. Avec la recherche biologique, elle se fait à l’échelle microscopique de la matière. « L’évolution des relations entre l’homme et les sciences du vivant peut être envisagée en quatre grandes phases : le passage d’une biologie « descriptive » (fondée sur le classement des espèces) à une biologie « explicative  » par suite de l’essor de la biologie moléculaire. Puis « transformatrice » grâce au génie génétique et aux biotechnologies. Et, désormais, une biologie « implicante » qui, bénéficiant des progrès génomiques, conduit l’homme à devenir sujet et objet de ses propres expériences. »3. Autant, l’invention du moteur est la découverte de la maîtrise de l’énergie (paragraphe précédent), autant, les évolutions vers la biotechnologie sont « une révolution dans le traitement de l’information biologique ». « Une nouvelle branche de la biologie, que les spécialistes appellent « biologie de synthèse », a même pour objectif de tenter de reprogrammer totalement le vivant (on en est encore loin). »4. Il fait référence entre autres au cyborg.

positif et négatif

Ce qui m’intéresse, c’est le double mouvement lié entre l’apparition et la disparition, la production et la destruction. Le « nouveau » produit créée, en contre-point, du reste, du résidu. En reprenant le schéma de Paul Virilio par rapport à l’accident, l’invention crée en même temps son résidu. Quels seront les déchets des nouveaux matériaux, de la nanotechnologie et de la biologie de synthèse ? Alors que dans la première partie je cherchais à former des vides, je m’interroge ici sur des pleins, des débordements liés aux inventions nouvelles, tout en restant sur des éléments en négatif de la production. Je cherche à lister des restes insoupçonnés, des restes liés à des « provocations ». 39


-------------------------------------------OUVERTURE ENTRE PARENTHÈSES le reste lié à la production La définition du reste qui vient en premier à l’esprit, est celle du déchet : le produit en fin de vie qui se désagrège. Nous pouvons étendre la palette. En effet, le reste c’est aussi la chute (de bois, de pâte à tarte, de tissu...), la production secondaire lors de la fabrication, comme les dégagements gazeux, liquides, la chaleur, etc., ou encore, ce qui est produit en trop, le gaspillage. A un autre niveau, nous pensons traditionnellement aux restes d’objets, d’architecture, à des choses visibles, mais n’y a-t-il pas des restes invisibles? Les restes de la mémoire, de l’information, de l’informatique, et même le temps de repos au travail. Le groupe Ultralab, créé en 2000 à Paris, travaille aux frontières de l’art, des sciences et de la communication. Leur principale activité consiste à établir des dispositifs prospectifs par rapport aux nouvelles technologies. Leur projet GomiPark (images 1 et 2) est le scénario d’une entreprise de service proposant aux citoyens de vendre leurs déchets informatiques, afin d’assainir le réseau Internet5. L’usager serait muni d’un boîtier connecté à la poubelle de son ordinateur, pour la transmission des rebuts. Ces derniers seraient ensuite entreposés dans une déchetterie virtuelle, mettant en scène les éléments dans une fiction plastique à l’écran.

5

www.ultralab-paris. org/gomipark/index2. html

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Mike Davis est un universitaire nord-américain, critique d’urbanisme. Il a écrit des textes virulents contre le capitalisme et le libéralisme, à l’appui de chiffres, statistiques de grands rapports. Ses écrits les plus connus sont City of Quartz, Los Angeles, capitale du futur, La Découverte, 1997, et Contrôle urbain, l’écologie de la peur, Ab irato, 1998.

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Mike Davis, Planète Bidonville, Ab irato, 2005

1 Ultralab, GomiPark, 2005 « Vendez sans risque vos ordures à GomiPark® »

2 Ultralab, GomiPark, 2005 boitier de connection

la production improductive Le problème majeur global actuel est la surexploitation des ressources. Le calcul général est à la multiplication, sans répartition des ressources et subsistances, et même sans calcul des réels besoins. Notre époque est celle de l’augmentation des écarts entre les pays « sur-développés » et les pays « sous-développés », entre les riches et les pauvres. Selon Mike Davis6 nous sommes dans un mouvement mondial d’involution7. L’involution est l’état d’une chose qui est roulée en dedans, un mouvement de 40

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repli vers l’intérieur. En médecine, une involution est une régression spontanée ou provoquée d’un tissu, d’un organe ou d’un organisme. En mathématiques, il s’agit d’une opération qui est son propre inverse8. Ceux qui produisent les richesses, provoquent la pauvreté. Erwin Wagenhoffer, dans le livre Le Marché de la faim, qu’il a publié après son film « We feed the world », cite « [L’économiste Reichholf qui] compare le poids des 6,2 milliards d’humains à celui des 1,5 milliards de bovins, et il arrive à un rapport de 1 à 3 en faveur des bovins. »9. Or, plusieurs dizaines de millions d’humains meurent de faim et n’ont pas accès à la consommation de viande. Mike Davis quant à lui parle de « l’involution urbaine ». La population tend à augmenter dans les villes et décroître dans les zones rurales, entre autres suite à l’urbanisation des pays du tiers-monde. Or « Malgré une croissance économique stagnante ou négative, la croissance démographique des villes est l’aspect extrême de ce que certains chercheurs ont appelé la « sur-urbanisation ». »10. La population des pays sous-développés migre vers la ville qui n’offre ni emploi, ni logement, venant grossir les espaces des bidonvilles. FERMETURE DE LA PARENTHÈSE ------------------------------------------- Dans cette parenthèse théorique, la réflexion s’ouvre sur d’autres phénomènes en négation de la production. Cependant, j’ai resserré mon champ sur deux autres restes amenant deux propositions différentes, dans un moment de travail plus aléatoire, cherchant à intégrer cette matière exclue.

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définitions sur Wikipédia et le Wiktionnaire

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Erwin Wagenhoffer et Max Annas, Le Marché de la faim, Actes Sud, 2007 d’après Erwin Wagenhoffer, We feed the world, Allegrofilm, 2005

10

Mike Davis, Planète Bidonville, Ab irato, 2005, p.16

organes jetables

Je me suis intéressée au cas des organes. Ce thème est assez complexe et délicat à aborder. Ma proposition est plus un point de départ, elle est peu développée. Il ne s’agit que d’une lamelle dans l’éventail du projet. Nous imaginons qu’à l’avenir, nos corps vivront avec plusieurs générations d’organes. Un des Thema-Futur, docu-fictions d’Arte, L’homme immortel présente les trois options en cours de recherche dans les laboratoires. En « 2050 » nous aurons le choix entre des organes-machines, des organes modifiés d’origine animale et des organes clonés à partir de cellules souches. Nous aurions en quelque sorte plusieurs « morts » à célébrer sur l’écoulement d’une seule vie. Les organes deviendront donc des produits jetables. Ce qui choque dans ces termes, c’est la chosification (réification) ou l’instrumentalisation du vivant. Toute l’acceptation dépendra du rapport éthique, du « sacré » ou du rituel qui sera établi dans la mise en fonction de l’acte médical et de la cérémonie. Le travail des designers anglais James Auger et Jimmy Loizeau After Life vise à prouver, par dérision, l’existence après la mort. Ils proposent un dispositif électrochimique qui est connecté au corps du défunt, réagissant aux acides gastriques dégagés par la décomposition, qui font fonctionner des appareils électroniques (vibreurs, lumières...) placés sur la tombe (image 3). Comme si le corps transmettait une communication au monde des vivants. Le défunt laisse une trace animée se différenciant de la pierre tombale classique. Le terme de régénération serait plus adapté que celui de recyclage en ce qui concerne le corps. L’enterrement est quelque chose qui se démode. La tendance est la pratique de l’incinération. Cependant, je propose un système pour plantation intérieure : le dispositif de réincarnation végétale. Le « défunt organe » serait placé dans une boîte imbibée d’un substrat accélérant la décomposition, puis enseveli dans un pot de fleur dans lequel on peut planter 43


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voir le rapport sur les espèces invasives en Europe avec le programme DAISIE, Delivering Alien Invasive Species Inventories for Europe; voir le site http://www.europealiens.org/

des graines au choix pour faire pousser son « arbre de vie » (images 4 à 6). L’enjeu n’est pas ici écologique même s’il y a compostage. La vanité de la proposition se situerait plus dans l’idée d’un « recyclage de luxe » , ou d’un « recyclage spirituel ». L’idée suivie était celle d’un recyclage omniprésent, imprégnant la société, jusqu’au propre corps des citoyens.

parasites

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James Auger et Jimmy Loizeau, After Life, 2001

La production humaine provoque en parallèle des productions spontanées marginales. Lorsqu’on crée un vaccin, un nouveau virus arrive, ou c’est l’ancien qui mute. En parallèle de la production maîtrisée et cultivée par l’homme, se développe une production sauvage. Plantes et animaux invasifs, pestes et tares pour l’homme qui essaie de les éradiquer11. Leur expansion se fait en grande partie par les déplacements et les transports humains : algues et animaux se collent à la coque des bateaux, ou sont pris dans les filets et les cales remplies d’eau et de micro-organismes, se détachant à des milliers de kilomètres de leur milieu d’origine. Désherbants, fongicides, insecticides sont employés pour repousser ces « parasites ». Mais si, au contraire, nous les intégrions dans notre « espace vital » ?! J’ai pris comme exemple le cas des criquets ravageurs qui dévastent des régions entières d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, et des Amériques. De manière générale, les insectes sont une bonne ressource nutritive. Quatre-vingt pour cent de leur corps est comestible. A Madagascar, où le phénomène est le plus médiatisé, les habitants les consomment incorporés à des galettes de céréales. J’en propose une autre utilisation : que leur carcasse soit employée comme base pour ciment, à la place du sable, vendue comme produit dans les magasins de bricolage (image 7). J’ai mis en forme cette idée par photomontage. On y voit des sacs en gondole de rayon et un film promotionnel sur un moniteur TV présentant la manière dont les 45


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criquets sont attrapés (des hélicoptères tractant des filets sur les plaines malgaches). Les sacs sont blancs, avec une inscription et une illustration minimale, cheap, affectant un caractère banal, d’usage massif, au produit. La banalité rend la chose normale, populaire, « intégrée », domestique. Les insectes sont les animaux les plus corriaces, les plus nombreux, et dont les espèces ont un mode de survie hyperdéveloppé. Cela en fait une denrée a priori pauvre, mais foisonnante. Et si à l’avenir nous allions fatalement être amenés à recourir à l’emploi de ces « ressources restantes sauvages », à force d’épuiser nos ressources habituelles, quels produits feraient leurs apparitions dans nos supermarchés ? Y aurait-il encore seulement des supermarchés ? Sur cette question, je me suis intéressée au travail Made in Transit d’Agata Jaworska. Il s’agit d’un film d’animation au trait, et de prototypes présantant un nouveau produit alimentaire. Cherchant à résoudre la demande de produits frais, Agata Jaworska propose un concept : celui de commercialiser des champignons dans leur boîtier de culture. Ainsi, les champignons poussent pendant leur livraison et leur distribution, dans les camions (images 8 à 12). Il s’agirait presque du produit idéal en cas de dérèglement total de la chaîne alimentaire et productive (ils demandent des conditions assez faciles à remplir et ils se reproduisent spontanément). Au même titre que les insectes, les champignons se reproduisent très rapidement, et sont classés majoritairement dans la catégorie « parasites ». On pourrait imaginer qu’ils envahissent les rayonnages et les assiettes. La proposition de base pour ciment peut paraître saugrenue, parce qu’on peut employer autre chose que des criquets. L’entreprise pourrait faire penser à une « opération sauvetage » pour neutraliser les nuages dévastateurs. Mais elle participerait aussi à une surenchère exploitatrice. L’intégration dans notre « espace de vie » est prise au premier degré, par un avalement, ou un emmurement du parasite en trop. 48

89 10 11 12 Agata Jaworska, Made in Transit, 2007

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Ces deux débuts de propositions se rapprochent d’un travail prospectif, de scénario du futur concernant les ressources et les consommations de demain. Cependant, la prospective se fait dans un cadre très précis, et très scientifique (appuyé sur des chiffres, des statistiques). Mes images se veulent seulement critiques, sujets à débat. Tandis que cette partie était un travail de scénarios dystopiques, la partie suivante se précise sur des faux projets, ou contre-projets. D’abord à l’échelle de l’objet (chapitre « matière non identifiée  »), ensuite à celle du paysage («  la beauté se vend bien »).

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matière non identifiÊe 52

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Travaillant sur les ressources et les subsistances, dans cette partie du projet j’ai pris des matières du domaine alimentaire. L’aliment est un objet primaire et intime. Les sensations et les perceptions liées au manger sont très développées. Associer le recyclage à l’alimentaire peut susciter facilement de l’abject. Je sors du domaine du scénario, tout en restant dans la fiction ou le faux, le faire semblant (de faire du design). Dans l’hypothèse d’un monde en fragments et appauvri en ressources naturelles, je me demandais ce que pourrait bien réaliser un designer. J’ai donc pensé à des outils pour ramasser, agglomérer les restes de subsistances. J’en suis venue à l’idée de moules. Faire disparaître les restes, les cacher, en faire une pâte et leur donner une forme déguisée, comme produits reconstitués et substituts du passé. Entrer dans le jeu formel de donner une seconde vie.

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On ne sait plus guère ce qu’on mange parfois. Les produits alimentaires industriels se cachent derrière la semi-transparence des indications de composition et des « E  » numéros tant. On mange des animaux herbivores à qui l’on a fait manger des farines animales. Le seitan, protéine de blé (gluten de froment), produit en vogue pour les végétariens, prend des aspects de steaks, de saucisses, de viande à Kebab,... Ces produits sont déguisés, dénaturés (en ce qu’on ne reconnaît pas leur nature), ils suivent une opération de substitution et de transfert : ils se font passer pour autre chose et remplacent autre chose. Le travail sur l’aspect et la texture dans le commerce est aussi important que la composition et la qualité matérielles. C’est même uniquement grâce à ce truchement que certaines entreprises arrivent à vendre de mauvais produits (avec colorants, conservateurs....). « La laideur se vend mal » proclamait Raymond Loewy. Designer industriel et graphiste, il est l’insuffleur de l’esthétique industrielle et de l’image de marque. Ce « slogan » est à double tranchant : il peut être interprété sur l’aspect ergonomique du travail de designer, mais aussi sur l’aspect de chirurgie esthétique et de lifting employé comme outil marketing, souvent commandé par les industriels qui ont une conception réduite du design. La campagne publicitaire pour le sucre de 1997 dénonce ce lifting publicitaire en même temps que la baisse de qualité des produits alimentaires (slogan : « Etes-vous prêts à manger n’importe quoi ?  »  ). Elle met en scène des marques fictives «  Fast’huîtres » et « Rapid’asperges », crèmes sortant de tubes, se transformant en quelques secondes en huîtres et asperges (images 1 et 2). Les codes esthétisants marketing sont là : un couple vantant les mérites des produits dans des intérieurs stylisés, propres, minimalistes et légèrement décalés. Dans le même ordre d’idées subversives, les Yes Men, artistes spécialistes du canular s’infiltrent dans 56

1 « Fast’huîtres », spot publicitaire pour le sucre, 1997

2 Rapid’asperges, spot publicitaire pour le sucre, 1997

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les milieux officiels, ils proposent leurs projets sous forme de conférences jouées, avec projection-diaporama de documentation, graphiques, esquisses, rendus et argumentation, et parfois présentation de prototypes1. Ils se font passer pour des membres de L’Organsiation Mondiale du Commerce. Dans l’une de leurs actions, face à des étudiants universitaires, ils proposent une solution pour nourrir les pauvres : un hamburger spécial de la firme Mc Donald. Le projet est une infrastructure sous-terraine intercontinentale qui récupère les excréments des consommateurs d’hamburgers occidentaux dans les restaurants et les recycle en pavés imitant le steak haché (images 3 et 4). Ces derniers sont destinés aux pauvres des pays du tiers-monde qui auraient ainsi « le droit, l’accès, la joie de partager ce repas universel » (je reformule). Leur argument est que l’homme n’ingère que 20% des aliments lorsqu’il mange. Les 80% qui restent peuvent ainsi être réutilisés : un hamburger peut être recyclé 10 fois. Les Yes Men dénoncent plusieurs choses : la qualité médiocre des repas du fast-food, la voracité du capitalisme et du libéralisme qui entretiennent les déséquilibres Nord/Sud. J’ai cherché à formaliser un décalage entre une forme esthétisante, une certaine facilité fonctionnelle d’un côté et sa constitution matérielle pauvre et fragile de l’autre. J’ai imaginé deux éléments pour cuisine. L’un est un moule pour faire un gâteau de pelures de légumes et fruits, l’autre un sac à pain pour fabriquer un tabouret (ou petite table basse) en pain dur.

Pelures : Moule Nex

1

http://www.theyesmen.org/ et The Yes Men, documentaire réalisé pas Chris Smith, Dan Ollman et Sarah Price, avec Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, 1h23, 2004

3 « une solution miraculeuse », extraits de The Yes Men, documentaire réalisé pas Chris Smith, Dan Ollman et Sarah Price, avec Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, 1h23, 2004

Le moule est présenté sous forme de publicité du produit et de la marque fictive « Nex » (images 4 et 5). Il a une forme de chimère : animal à huit pattes et au corps constitué de plusieurs boules. Il est en deux parties, les deux gâteaux se collent après cuisson pour former « l’animal ». Au moment du repas, chacun peut avoir sa patte (la cuisse, le gigot, ...) ou sa boule (le blanc, le 58

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steak...). Cet animal est plus ou moins un mouton. On a juste gardé son pelage caractéristique (les boules) et ses gigots. La publicité est déclinée en deux affiches. La première présente le moule et le gâteau qu’il est possible de faire, la deuxième, le moule et un produit recommandé, « Pluch’cake », préparation en poudre à base de pellures, aromatisé « mouton » (ce qui met sur la piste de l’identité de l’animal). Il est bien sûr possible de faire sa préparation et sa recette soi-même.

pain sec : Mobalpain

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http://www.bhv.org/ frame.htm

par correspondance BHV 2. Le Bhazzar de l’Hyper Vide propose des objets et des services improbables à coup de slogans, d’arguments publicitaires et d’images grotesques. Des bras artificiels à greffer pour pouvoir faire plus de choses avec plus de bras, des lentilles pour voir le beau temps tous les jours, des puces à s’implanter pour avoir un sentiment de croyance, des chaussures à propulsion thermonucléaire, une machine à cloner «copier, coller» (image 11), et de nombreux autres produits et services haute technologie sont proposés pour améliorer son quotidien.

La proposition du sac à pain dur se présente comme une planche de présentation ou mode d’emploi du produit. Il s’agit d’une suite de quatre illustrations minimales au dessin vectoriel et collage de fragments photographiques (images 6 à 9). Le sac est accroché dans la cuisine. Il est rempli au fur et à mesure de pain dur. Lorsqu’il est plein, il suffit de rajouter de l’eau, puis de le malaxer pour obtenir une pâte et refaire des liens entre les molécules. Après un temps de séchage (environ 7 jours), on démoule! C’est plutôt le concept que l’efficacité des propositions qui est mis en avant. En effet, d’un point de vue pragmatique, ces moules ne fonctionnent pas techniquement. Les images des résultats sont trompeuses. On imagine bien, d’après notre expérience, que cela ne peut pas se tenir et être aussi lisse. On peut penser à certains « trucs  » publiés dans « Tout, le Système D » dans les années 30 et 40 (image 10). L’effet des dessins techniques, des illustrations, et du ton « c’est facile, et en plus, c’est vous qui le réalisez » semble crédible au premier abord. Quand on lit en détail, on s’aperçoit des difficultés des réalisations, du manque de précision et des dangers (voir page sur la lampe à infra-rouge). Sur un mode pas du tout sérieux comme cette revue, existe le fictif et humoristique site Internet de vente 62

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Le clonage à la portée de des clonages monochromes en rétous. solution Full Wide Life. Il possède

Copier Coller, leader universel du clonage, rend enfin la reproduction génétique à la portée de tous. Fort de son savoir faire universellement reconnu, Copier Coller crée une révolution en rendant disponible à tout un chacun des techniques acquises dans son activité industrielle. La gamme de clonoscopes CC-20 a été spécialement conçue pour un usage domestique. Imaginez tous les avantages que vous pourriez tirer de reproductions à l’identique infinies. Vous voulez constituer une équipe de football soudée et unie ? Réglez le nombre de copies sur 11 et allez acheter des maillots ! Modèle d’entrée de gamme, le CC-20-M offre cependant des possibilités étonnantes pour sa taille et son prix. Doté de trois modes de reproduction : minéral, végétal, animal, à reconnaissance automatique, il permet

un autofocus, ainsi qu’un stabilisateur de gènes Pro Safe Clone. Sa platine de clonage est protégée par un champ laser couplé à un détecteur d’anomalie Monster Zap. Cette protection peut être activée à tout moment en manuel. Le CC-20-C possède les mêmes fonctionnalités que le CC-20-M, mais offre en plus une reproduction polychrome, ainsi qu’un mode preview permettant un réglage optimal de la qualité du clonage. Dernier né de la gamme des clonoscopes domestiques, le CC-30a reprend toutes les options qui ont fait la renommée de Copier Coller et offre une vitesse de reproduction de 1 CpJ*. En outre, il permet des réductions ou des agrandissements de 50%. Son rendu des couleurs et son piqué lui permettent même d’envisager une utilisation professionnelle. Enfin, l’ergonomie de sa console de façade conforme à la norme Dumb and Dumber lui garantit une utilisation des plus simples.

10 extraits de « Tout, le système D », 1949

11 extraits du site de Bhazzar de l’Hyper Vide http://www.bhv.org/frame.htm 66

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Le moule « Nex » et le sac « Mobalpain » jouent sur un décalage entre une image publicitaire et un produit « bidon ». Le détournement, la parodie mensongère est une manière de parler des absurdités. Absurdité de la production alimentaire, gaspillage de millions de tonnes d’aliments par jour. De l’objet improbable, je passe, dans la partie suivante, à l’échelle du paysage, du pseudoprojet architectural. Mon travail se développe en survolant et en picorant à différentes échelles.

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la beautĂŠ se vend bien 70

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www.ora-ito.com

Ito Morabito, alias Ora Ito, a interrompu ses études de design, dans les années 90, pour faire des détournements et contrefaçons de grandes marques. Sous forme d’images 3D animées et d’affiches publicitaires, il propose des objets et des aménagements d’espace pour Vuitton, Sagem, Renault, ... Il les met en ligne, les publie, comme un book de réalisations1. Il joue sur des formes élégantes, épurées et futuristes. Plutôt que de lancer des procès pour l’utilisation des logos, les marques saluent son travail. Il reçoit d’ailleurs en 2002 l’Oscar du meilleur Packaging aux Oscars du Design pour une canette métallique Heineken. Au final, il a même des commandes à réaliser (il a une agence de dix personnes), il n’est donc pas subversif. Il élabore cependant des produits improbables et humoristiques comme le « briquet atomic » pour Bic (image 1). Ora Ito donne des formes suivant une certaine conception de la beauté, sur des codes de design et de marketing. Mais quels sont les critères de la beauté?

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2

François Dagognet, Des Détritus, des Déchets, de l’Abject, une philosophie écologique, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, le Plessis-Robinson, 1997

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ibidem note 2, p.50, extrait du Philèbe dans Les Dialogues de Platon

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ibidem note 2, p.51 1 Ora Ito, Briquet atomic pour Bic

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le beau

François Dagognet fait des rapprochements entre le rejet de l’informe, et l’idéal de pureté des philosophes grecs 2. Dans la philosophie platonicienne, l’âme et le corps sont deux choses distinctes, et il faut se méfier du corps. Les grecs défendent ce qui est intelligible, ce qui est véhiculé par une Idée. Le corps se rapproche trop de l’instinct, du sensible qui mènent à l’instabilité, le muable. « La fixité, la pureté, la vérité et ce que nous appelons l’essence sans mélange se rencontrent dans les choses qui sont toujours dans le même état, sans changement ni alliage, ensuite dans les choses qui s’en rapprochent le plus, et tout le reste doit être tenu pour secondaire et inférieur. » 3. Ce qui reste, c’est ce qui tend vers la déchéance. Cette philosophie manichéenne s’applique malheureusement à une hiérarchie sociale : les travailleurs de la terre, les ouvriers sont eux aussi considérés comme inférieurs. «  [Pour Platon], les objets glissent en nous la contamination, ils véhiculent l’impur et le mal. » 4. Platon cependant porte un intérêt pour les contenants, qui contiennent la matière, qui la véhiculent et la protègent, fournissent un support à quelque chose, donc stabilisent. Il s’agit d’une ovation à l’inerte. Le mouvement trouve sa place dans le corps de l’athlète, qui se retrouve d’ailleurs éternisé dans le statuaire. « Si on met le plus grand soin à ne jamais laisser le corps en repos, si on le remue et si, en lui imprimant sans cesse certaines secousses en toutes parties, on le défend, conformément à la nature... De tous les mouvements, le meilleur est celui qu’un corps produit par lui-même en lui même, parce que c’est celui qui est le plus proche parent du mouvement de l’intelligence et de l’univers. Le mouvement qui vient d’un autre agent est moins bon, mais le pire est celui qui, venant d’une cause 75


étrangère, meut le corps partiellement pendant qu’il est couché et en repos. » 5. Après le rejet de la malpropreté, les Platoniciens s’attaquent à la graisse et ce qui alourdit. Notre époque a certains relents platoniciens avec la vogue de « l’allégé ». Concernant le déchet, François Dagognet constate qu’en plus des philosophes, « curieusement, la technique productive, l’ancienne comme l’actuelle, participe de cette aversion, tant nous sommes partout désireux de l’incorruptible et surtout du reluisant (l’envers du rebus). Tout est mis en oeuvre pour que soient réalisés des produits qui dissimulent leurs fonds trop sombres et susceptibles de craqueler. Qu’estce qui n’est pas recouvert d’un enduit (d’un vernis) lisse et protecteur, capable de réfléchir la lumière et donc d’écarter le regard de l’inspection du dessous probablement grisâtre et fragile, parce qu’exposé? » 6. « Aussi l’industrie décorative s’opposet-elle à ce mouvement d’obscurcissement ou de désintégration commerçante (ébénisterie, habillage, damasquinerie) : toute civilisation tente par là d’entraver l’altération. » 7. L’émail blanc, parfois à motifs, est là pour faire oublier la matière de l’objet. Le blanc est luisant, lumineux : il se rapproche de l’immatériel vénéré. Comment la vénération de l’immatériel chez les Platoniciens se répercute sur leurs conceptions matérielles : ils sont bien obligés de se raccrocher à la matière, ils ne sont pas des « Dieux », mais ils tentent de l’être, ils se rapprochent des sommets. Pour eux, quelque chose serait beau lorsqu’il est abstrait, éternel. Leur philosophie est assez paradoxale : ils privilégient l’inertie des objets et choses, et le mouvement des corps. Donc les choses qui se dégradent et les corps qui s’engraissent ne sont pas accéptés. Or, ils existent, ils sont réels. La permanence ne se fait-elle pas aussi dans le cycle de décomposition de la matière ? On 76

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ibidem note 2 p.50, extrait de Timée, 88e, dans Les Dialogues de Platon

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ibidem note 2, p.66

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ibidem note 2, p.67

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voir catalogue d’exposition au Centre Pompidou de l’exposition L’Informe, notion développée entre-autres par Georges Bataille.

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ibidem note 2, p.19

vit en équilibre avec les graisses, les bactéries, les parasites, les corps étrangers. La beauté s’oppose à des peurs matérielles, à ce qui se dé-s-intègre, se dis-loque, ne constitue plus un « être », un système organique qui se tient lui même. D’où le rejet de ce qui est en tas, qui est indéterminé, ce qui est «  informe  » 8, qui n’a pas de « maintenance (l’être se définit par son identité avec lui même, donc sa permanence) » 9. Grâce aux nouvelles technologies on tend à réaliser notre fantasme de la matière qui « prend vie » (les robots, l’intelligence artificielle...). C’est la continuité du Golem, cette argile à laquelle on donne une forme humanoïde et qui s’anime lorsqu’on lui inscrit un verset biblique sur le front ou la bouche. Mais vient le fantôme de ce fantasme : celui du mort vivant, des balais de l’apprenti sorcier et de Frankenstein qui prennent vie et en même temps prennent le pouvoir et leurs droits. Pour faire accepter un tas, dans les critères de beauté (faussés), il faudrait lui appliquer un liant et un vernis, et lui injecter une âme pacifique et soumise. Aujourd’hui, cependant, nous assistons à un rapport différent à ce qui se désintègre. Il existe un courant de glamourisation de la laideur par-là, à des formes qui intègrent la dérision, la critique, l’humour, ou le cynisme par ici. De ces réflexions, se sont esquissées deux idées à partir de deux tas d’ordures monstrueux et délaissés de notre actualité : les amoncellements de poubelles à Naples, et le Great Pacific Garbage Patch, îlot des déchets plastiques versés dans les océans qui sont regroupés par le croisement des courants marins dans le Pacifique.

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tas

Le problème de Naples existe depuis 1994. Les entreprises privées de ramassage et de collecte des déchets attirent les industries par leurs tarifs bas. Elles déposent et enfouissent en toute illégalité dans les campagnes environnantes de Naples, dans des secteurs non officiels et non marqués. Les autorités laissent faire ces sociétés de ramassage qui appartiennent à la Camorra, mafia napolitaine et de la Campanie. Il n’y a pas assez de place pour stocker les ordures de Naples, et les autorités n’ouvrent aucune nouvelle décharge. D’où la stagnation dans les rues. En outre, les industries de toute la Campanie font déverser les leurs dans les environs proches. Ponctuellement, Naples fait appel à des entreprises d’autres régions italiennes ou de l’étranger pour désengorger l’amoncellement (la Lombardie, les Pouilles, l’Allemagne, ...), mais se voit souvent refuser ses demandes (Roumanie, Suisse, ...). Les conséquences sanitaires sont énormes. Le taux de dioxines est dix fois supérieur aux taux d’acceptibilité, le nombre de cancers du foie, des poumons et de l’estomac augmente, les risques de malformations congénitales et du système nerveux est élevé. D’autant plus que les habitants de Naples déclanchent des feux sauvages pour éliminer les ordures. Comment traîter ces déchets ? La logique serait de les évacuer et d’ouvrir des centres de traitement et de tri. « La province de Naples produit 7 300 tonnes de déchets par jour, dont 1 500 imputables à la seule métropole. Quant à la région de Campanie, elle détient le record national : 2,8 millions de tonnes sur les 31 millions produits chaque année en Italie, soit près de 10 %. Le tri sélectif est pratiquement inexistant : 7 % pour la région, alors que la 78

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« Naples, terre d’immondices  », article paru le 14 mai 2007 dans Libération, Dino Dimeo

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Normand Baillargeon, petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux Editeur, 2005, 2006

moyenne nationale est de 35 %. (...) Les autorités estiment à 26 millions de tonnes la quantité de déchets, dont une bonne partie est toxique, ayant disparu dans la nature. L’équivalent d’une montagne de 14 600 mètres de haut. » 10. Il est toujours difficile de se fier aux chiffres. Ceux présentés ci-dessus sont émis par des militants verts. Normand Baillargeon, qui enseigne les fondements de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal, auteur de plusieurs ouvrages, parle d’ « innumérisme », équivalent de l’illétrisme pour les chiffres 11. Il met en garde sur la manipulation des nombres, il faut vérifier et comparer les sources, et propose des méthodes simples de calcul pour identifier la manière dont sont émis les chiffres. Partons de l’hypothèse que les déchets formeraient une montagne de 14 600 m de haut. On a une donnée en hauteur, mais pas en superficie. La Campanie s’étend sur 13 595 km2, la province de Naples, sur 1037 km2, Naples, sur 117 km2 (sources: Wikipedia). Le plus haut sommet du monde, le Mont Everest, culmine à 8 848 m d’altitude. Donc, notre montagne de déchets le dépasserait. Les données me manquant, je construis une hypothèse fausse. L’idée est de répartir les déchets en plusieurs collines, dans un aménagement paysagé. A l’image des parcs-collines allemands constitués des ruines de la seconde guerre mondiale, je propose de designer des petites montagnes pour un « parcours visuel de randonnées ». Le collectif d’architectes hollandais MVRDV a fait un projet identique dans sa recherche Metacity, Datatown. Calculant le volume des déchets, ils proposent un complexe et une aire de ski à l’issue de la poussée de montagnes des ordures sur une superficie de 327 km2 (images 2 et 3). Plutôt que de proposer des formes proches 79


12 Dominique Rouillard, Superarchitecture, le futur de l’architecture, 1950-1970, Editions de la Villette, 2004

2 et 3 MVRDV, Metaciy Datatown, 1999

de la nature (monticule), je choisis des formes géométriques plus complexes, afin de créér un dessin. Je pose des formes pour venir vernir et ornementer les immondices, donner forme ludique et « humaine » à l’horreur ( images 6 et 7). Le travail de MVRDV reprend un projet d’Archizoom : «  Collines d’ordures pour ville de plaine », 1969 (image 4) qui « accusent les actes de violation du paysage  » 12. Paralèllement, Superstudio, dans une partie de « Sauvetage des centres historiques italiens », submerge Rome d’ordures, afin de préserver les ruines en dessous, créant ainsi les fondations d’une nouvelle ville, et offrant une activité de fouilles archéologiques (image 5). Les formes de mes collines sont grossières. Je voulais leur donner l’impression d’être des sortes de bijoux adhésifs. Utilisant une image Google Earth pour les présenter, je veux suggérer par là qu’elles permettraient une vue aérienne insolite, participant à la visibilité et l’identité de Naples.

bijoux adhésif «sun» Archizoom, Colline di riporto su città di 4 pianura, 1969

5 Superstudio, Salvataggi di centri storici italiani, 1971-1972 80

les tongues géantes de Munich, www.geotrotter.com

Le fait même de donner ces formes aux ordures les monumentalise, et les mémorialise, alors que la démarche certainement attendue des Napolitains serait peut-être de faire disparaître et d’oublier les déchets. Ce projet serait plutôt une manière premier degré « d’enterrer » le problème. 81


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île flottante

Le Great Pacific Garbage Patch est le plus grand dépotoire du monde. Les informations recueillies se fixent en majorité sur une superficie de 3,5 millions de kilomètres carrés, mais les scientifiques ont des informations étendant une fourchette qui va de 700 000 km² et 20 000 000 km² . En effet, le problème reste étouffé, peu communiqué, et les études entreprises sont à l’initiative d’acteurs non gouvernementaux. Les principaux sont Greenpeace et la Alagita Marine Research Foundation, fondation indépendante californienne 13. Les déchets sont attirés et accumulés dans l’Océan Pacifique sous l’effet du Grand Vortex nord-pacifique. Ils se divisent en deux plaques : l’une à l’Est du Japon, l’autre entre Hawaï et la Californie. Il est constitué essenciellement de plastique. Il est difficile d’avoir des images de ce nouveau «  continent  » (images 8 et 9). Apparemment, il s’agit d’une espèce de marécage à remous. Le plastique se concentrerait sur une épaisseur de 10 mètres en surface, les échantillons en dessous de cette limite diminuant en densité. L’océanographe Charles Moore, de Alagita, a rapporté une concentration de 3 340 000 pièces par kilomètre carré et une masse moyenne de 5,1 kg/km². Les déchets sont constitués de sachets, de débris passant de l’état d’objets déchiquettés, à celui de grains de plastique produits par l’érosion. Briquets, bouteilles, bidons, jouets, casques et gants des plateformes pétrolières, billes industrielles de plastique, filets de pêche, ... Ils sont hyper toxiques pour la faune et la flore. Le plastique dégage des POP (polluants organiques persistants), et les animaux comme les oiseaux, les baleines, les tortues s’étouffent en l’ingérant. Les plastiques remontent donc la chaîne alimentaire jusqu’à nous (et pas seulement dans le Pacifique), pris pour du plancton, poissons, ou méduses. 84

13 Algalita Research : http://www.algalita. org/index.html film documentaire Synthetic Sea (exploration en nord-Pacifique) à l’adresse http://www.algalita. org/videos.html Greenpeace : http://www. greenpeace.org/ international/campaigns/oceans/pollution/ trash-vortex#

8 Greenpeace, shéma du Great Pacific Garbage Patch

9 Alagita Marine Research Foundation, extraits de the Synthetic sea, pelagic plastics, 30 min, 1999 85


Depuis les années 90, la plaque a triplé de volume, donc on peut s’attendre à ce que la masse grossisse encore, devenant une vrai mine. Les fonds océaniques à cet endroit sont très profonds. La plaque proche du Japon se situe au dessus de nombreuses fosses, la profondeur varie entre 4000 et 8 000 m. Celle formée entre Hawaï et la Californie se trouve au niveau de la plaine abyssale, d’une moyenne de 4 000 m. Les nombreux articles à ce sujet parlent de « nouveau » et « huitième continent », ou encore d’île. Cependant, il est improbable que la couche touche le fond. J’imagine donc un scénario de construction d’une île flottante (image 12). Des bâteaux-usines tireraient et transformeraient cette matière première pour fabriquer l’île sur place. M’inspirant des publicités d’industries énergétiques, plus précisément d’Areva (image 10), j’ai utilisé dans mes premières images le logiciel de 3D Google Sketchup pour me rapprocher de cette esthétique. L’aspect schématique et narratif me paraissent efficaces pour expliquer une chaîne de fabrication. L’aspect ludique est décalé par rapport à l’image que l’on peut avoir du monde industriel. La structure de l’île a la forme d’une spirale, qui remonte à contre courant le mouvement du vortex, pour établir une stabilité grace à un système mécanique d’hélice qui plonge et s’ancre dans le milieu du tourbillon. L’île reste donc au plus près du vortex, en « symbiose ». Cette armature serait ensuite recouverte d’un plancher rose « visible et attrayant ». William Katavalos avait imaginé en 1960 qu’on serait capable dans le futur de fabriquer des villes flottantes par un procédé chimique (image 11). Le principe est de jeter des poudres qui au contact de l’eau s’expansent et se durcissent pour former des cavités habitables et le mobilier. Les formes 86

10 publicité Areva, 2008

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William Katavalos, Ville chimique flottante, 1960 87


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sont définies par des tracés préalables à l’huile. L’usager peut ainsi moduler et dessiner son habitat éphémère. Imaginait-il qu’il serait possible dans les années 2000 de fabriquer une ville de plastique sur l’océan?

L’objectif des propositions pour Naples et le « plastique pélagique » du Pacifique Nord est de fabriquer des espaces de vie avec comme matériau des déchets toxiques. Sous des allures de sauvetage, pour rattraper les erreurs de pollution, le but des propositions est de provoquer des réactions. Les projets viennent mettre en lumière les phénomènes polluants. Celui de Naples a été très médiatisé, mais le Great Pacific Garbage Patch, reste très peu connu.

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Lorsque je suis dans un commerce, un supermarché, un magasin de mode ou de design, même si les concepts et les formes sont intéressants, c’est toujours le rapport éthique à la production qui me pose question. Avec le travail que je développe, j’essaie d’amener une réflexion critique sur la surproduction et la surexploitation. J’aborde ces problèmes par le biais du design et de l’architecture qui se trouvent au bout de la chaîne de production. Je travaille sur des choses qui nous entourent et qui questionnent sur notre consommation. Je tente de jouer entre la limite du possible et de l’immoralité pour créer le doute, le trouble, pour provoquer. Cette année de recherche a été l’occasion d’explorer plusieurs modes plastiques et critiques. Mon travail s’appuie sur une amplification de problèmes écologiques et productifs, et s’est orienté vers l’idée d’un recyclage extrémiste. J’extrapole des fonctionnements, je propose une surenchère productiviste par recyclage. J’essaie d’établir une tension, un équilibre entre le grotesque des propositions, et des formes, images et outils techniques et technologiques. Entre l’improbable et l’aspect réaliste et sérieux. Questions d’artifice et d’esthétique. 94

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bibliographie François Dagognet, Des Détritus, des Déchets, de l’Abject, une philosophie écologique, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, le Plessis-Robinson, 1997 Mike Davis, Planète Bidonville, Ab irato, 2005 Gilles Deleuze, L’Ile déserte et autres textes : Textes et entretiens

1953-1974, Minuit, 2002

Joel de Rosnay, 2020, les Scénarios du Futur, des Idées et des Hommes, avril 2007 Martin Heidegger, Essais et Conférences, « La Question de la Technique », p. 9 à 48, Gallimard, 1958 MVRDV, Farmax, excursions on density, Rotterdam : 010 publ.,

1998

Michel Ragon, Histoire de l’Architecture moderne, Prospective

et Futurologie, Casterman, 1986

Dominique Rouillard, Superarchitecture, le Futur de l’architecture 1950-1970, éditions la Villette, 2004 Paul Virilio, Ce qui arrive, exposition à la Fondation cartier pour l’Art contemporain du 29 novembre 2002 au 30 mars 2003, Actes Sud, 2002 Erwin Wagenhoffer et Max Annas, Le Marché de la faim, Actes

Sud, 2007

filmographie Chris Smith, Dan Ollman et Sarah Price, The Yes Men, avec Andy Bichlbaum et Mike Bonanno, 1h23, 2004 Agnès Varda, Les glaneurs et la Glaneuse, Ciné Tamaris, 2000 Erwin Wagenhoffer, We feed the world, Allegrofilm, 2005

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île déserte et vies en conditions extrêmes Sergio Edelsztein, Guy Ben-Ner, self-Portrait as a Family Man, The Israeli Pavilion of the 51st Venice Biennale, juin 2005, Kal Press Ltd., Tel Aviv, 2005 Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, édition Gallimard, collection Folio Classique, 1980 (1866) Jorn Riel, Arluk, le Chant de l’Homme qui désirait vivre, T2, Gaia éditions, 1996

sites internet

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www.ora-ito.com http://www.moma.org/exhibitions/2008/elasticmind/ www.ultralab-paris.org/gomipark/index2.html

seconde modernité, Ed. du Centre Georges Pompidou, 1991

Normand Baillargeon,

Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux Editeur, 2005, 2006 Photomontages : photographie expérimentale de l’entre-deuxguerres, introduction par Michel Frizot, Centre national de la photographie, Le Plessis-Robinson, 1987

http://www.geo-trotter.com/ http://www.greenpeace.org/international/campaigns/oceans/ pollution/trash-vortex# http://www.algalita.org/videos.html http://www.europe-aliens.org/

http://www.bhv.org/frame.htm http://www.theyesmen.org/

vernaculaire, bricolage, sauvage

Michel de Certeau, L’Invention au Quotidien, 1. Arts de

faire, Gallimard, Folio Essai, 1990 Lloyd Kahn, Shelter, Shelter Publication, 1973 Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, éditions Plon, collection Agora, 1962 Bernard Rudofsky, Architectures sans architectes, Chêne, 1977 Peter Lang, Superstudio : Life without objects, Milano : Skira Editore S.p.A., 2003 Ulrich Conrads, Programmes et manifestes de l’architecture du 20e siècle, Ed. de la Villette, 1991

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Merci à l’ENBA-Lyon, à Patricia Welinski, Christophe Berdaguer, Patrick Beurard, Laurent Lucas, aux intervenants Olivier Peyricot et Microclimax, ainsi qu’aux techniciens pour la réalisation des projets et du mémoire. Merci à ma famille et mes amis pour leur soutien, à Matthieu, Marie, Aude et David. Et enfin merci à mes collègues de l’école, à Sophie et Raphaëlle.

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De plus en plus / de moins en moins  
De plus en plus / de moins en moins  

Mémoire du projet de DNSEP

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