__MAIN_TEXT__

Page 1

monokrome m a g a z i n e d ’a r t e t d e c u l t u re I w w w. m o n o k ro m e m a g .c o m

07

Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme


Monokrome Monokromemag


MONOKROME #07 OCTOBRE-NOVEMBRE-DÉCEMBE 2020

DIRECTEUR DE PUBLICATION | Idris FELFOUL SECRÉTAIRE DE RÉDACTION

| Imen Nour BOUDIAF

DIRECTRICE DE COMMUNICATION | Sabrina Nour-El-Houda LEMMOUI ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO Zhor BENSEDDIK Djamel Eddine BELLEBCIR Fariza CHEMAKH Bizek DEBILI Mehdi FELFOUL Amir GUERMI Gaëlle HEMEURY Amina KORD Insaf Maissa MESSAOUDI Nassim MOUSSAOUI Nour TAIEB EZZRAIMI © Photo de couverture | Sasan NASERNIA -

ia nasernia.art


14

16

18

INTRODUCTION : ART ET SPIRITUALITÉ Bizek DEBILI

CONSTRUIRE LA SPIRITUALITÉ Djamel Eddine BELLEBCIR

EDIFIER DES BÂTIMENTS SPIRITUELS « MODERNES » QUEL ÉQUILIBRE ENTRE CONSERVATION DE L’ESSENCE SPIRITUELLEET LES NOUVELLES EXIGENCES URBAINES – ARCHITECTURALES ? Gaëlle HEMEURY

20

22

24

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET L’INTELLIGENCE ÉMOTIONNELLE: UNE RELATION 2.0?

“NUMÉRIQUEMENT SPIRITUEL” Nassim MOUSSAOUI

LITTÉRATURE ET POÉSIE ASCÉTIQUE DANS L’ESPAGNE MUSULMANE Amir GUERMI

26

28

32

OMAR KHAYYÂM POÈTE DU RAFFINEMENT Amina KORD

LA DANSE, ÂME DES TRADITIONS SPIRITUELLES Fariza CHEMAKH

DESSINER OU EXTÉRIORISER SUR LE PAPIER SON SOI INTÉRIEUR Sabrina Nour El Houda LEMMOUI

34

36

38

A LA RECHERCHE D’UN NAFIR CONTEMPORAIN Imen Nour BOUDIAF

VOYAGE DE CŒUR VERS LES LUMIÈRES DE L’ÂME Zhor BENSEDDIK

LA MUSIQUE UNE INVITATION AU VOYAGE SPIRITUEL Mehdi FELFOUL

Insaf Maissa MESSAOUDI


SOMMAIRE NUMÉRO 07 - OCTOBRE-NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2020

INTERVIEWS

40

44

48

52

SALIM DADA

SASAN NASERNIA

NATALIE FUCHS

KIF-KIF BLEDI

UNE CARRIÈRE MUSICALE QUI EXCELLE DANS L’EXCEPTION Mehdi FELFOUL

LA CONJUGAISON DE L’ART ET DE LA SPIRITUALITÉ Nour El Yakine TE

RÉALISATRICE ET AUTRICE DU FILM DOCUMENTAIRE KALACHAKRA-L’ÉVEIL Gaëlle HEMEURY

INTERVIEW AVEC RAÏSSA LEÏ Nour El Yakine TAIEB EZZRAIMI


NOUVEAUTÉS

« Azzeta, une activité qui occupe une place importante dans les maisons Kabyles,étant enfant j’ai remarqué que les motifs qui ornent nos tapis étaient différant, ma grandmère arrivaità inscrire, au-delà des formes géométriques et des couleurs, des petits personnages, pour elle c’est des enfants qui fonts des signes de main et qui dansent. Et à travers mes personnages je me souviens… » Démarche artistique : « Je me suis intéressé essentiellement au travail de textures et effets de matière depuis 2014, créant ainsi une nouvelle forme de peinture ou le pinceau n’a pas le rôle principal dans la réalisation de l’œuvre, hormis celui de revêtir ou de signer l’œuvre. Le collage de carton, objets de récupérations, papier aluminium, patine et un mélange de matière pour le fond, donne de la force et de l’énergie à mes œuvres ce qui fait leur originalité et leur unicité » Meziane BOUSSAID

CONTACT Tel : +213 (0)6 98 98 44 56 Email : meziane.boussaid12@gmail.com meziane_h@yahoo.fr http://www.facebook.com/meziane.boussaid https://www.artmajeur.com/mezianeboussaid


Tarek Ben Yakhlef, itinéraire d’un artiste complet de l’affranchissement de l’interdit à la reconnaissance à retrouver sur de nombreux événements jusqu’à la fin de l’année 2020

Octobre 2020 : Exposition à la galerie Kykart (Maisons-Alfort) Octobre à décembre : Exposition collective à l’Oeil ouvert (Paris) 7 et 8 novembre : Rencontre Archéologique à Narbonne (la BD La Guerre des Gaules a été sélectionnée pour le prix de la BD archéologique) 14 et 15 novembre : Marché des Arts Urbains à Dédale (Vannes) 28 et 29 novembre : Marché des Arts Urbains à Dédale (Vannes) Décembre : Exposition collective à la galerie de L’atelier (24 rue de Châteaudun, Rennes)


Etudiant en histoire et histoire de l’art à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne) au début des années 1990, Tarek, passionné d’art et graffeur de la première heure, s’affranchit des normes et publie à l’âge de 20 ans le livre Paris Tonkar. Il s’agit du premier ouvrage français et francophone consacré au graffiti. Fort de ce succès, il participe l’année suivante à l’exposition Paris Graffiti, une des premières, consacrée à cet art urbain en devenir et contribue de fait à la reconnaissance progressive de ce genre.

1ÈRE DE COUVERTURE – PARIS TONKAR – TAREK BEN YAKHLEF& SYLVAIN DORIATH, FLORENT MASSOTÉDITIONS,PARIS, 1991.

1ÈRE DE COUVERTURE – LA GUERRE DES GAULES, L’INTÉGRALE – 2016 – TAREK ET VINCENT POMPETTI– TARTAMUDO ÉDITION

Après ce premier pas dans le monde artistique, il se retire plusieurs années en Syrie et en Tunisie pour réaliser son mémoire de fin d’étude. De manière concomitante, il s’adonne également à la photographie dans la région et est exposé dans plusieurs centres culturels de Damas à Paris. A son retour et depuis 1999, c’est désormais dans la bande dessinée qu’il s’épanouit. En 2007 Sir Arthur Benton, est primé du Saint-Michel du meilleur scénario. A cet effet la BD fait l’objet d’une exposition conséquente au mémorial de Caen avec plus de 180 000 visiteurs comptabilisés. En 2012, il participe à la réalisation de la BD La guerre des gaules, présentée au Festival International de BD d’Angoulême. Traduite dans plusieurs langues, elle se hisse parmi les meilleures ventes aux Etats-Unis.

Artiste complet, il se consacre également à la peinture et est exposé régulièrement en Europe (à Hambourg, Paris, Lyon, Venise, Zurich) et Outre-Manche (à New-York et à Montréal). Plusieurs de ses productions ont également intégré les collections de musées comme le MoLA (Paris), le musée Shoes or no Shoesou encore l’Institut du Roi Albert en Belgique. Animé d’un intérêt singulier pour les masques, depuis son voyage au Cameroun à la fin des années 2000, Tarek les collectionne, les customise et les peint. A cet effet, il est l’auteur de plusieurs séries « masques ». Entre le muralisme, la BD et la peinture, Tarek explore avec espièglerie et audace les marges des normes sociétales, comme peut l’illustrer la customisation des billets de banque.


CONTACT Tel : +213 (0)6 98975802 / +213 (0)7 71949384 Email : pubocommunication@gmail.com

Pubo communication


Publicité digitale Pubo communication est une agence de communication, qui vous offre la possibilité de développer votre image de marque, et atteindre tous vos objectifs en matière de communication. Vous souhaitez lancer des campagnes de publicité en ligne de qualité à trafic élevé avec des méthodes de ciblage assez pointues. Facebook est un outil essentiel pour toute stratégie marketing digitale. Bien plus qu’une simple activité de community management, pubo communication vous accompagne dans votre projet de campagne allant de la phase stratégique, à la phase d’optimisation selon vos cibles et objectifs. Elle vous assurera la mise en œuvre des moyens les plus efficaces pour que vos publicités sur Facebook soient efficaces et rentables. Montrer à vos clients ou à vos visiteurs l’étendue de votre savoir-faire ou de votre patrimoine, démarquez-vous de la concurrence, communiquez sur les réseaux sociaux, voir à l’intérieur même de votre société. La video au service de votre communication: Aujourdh’ui, toute communication s’accompagne de vidéos et d’images! La production audiovisuelle est un métier précis qui demande connaissances et exigence. Quelque soit votre besoin, Pubo communication vous accompagnera dans la réalisation audiovisuelle qui mettra en avant à la fois votre image et votre expertise, tout en faisant passer les messages qui vous tiennent à coeur.


Du local au global, de l’initiative individuelle aux projets collectifs, Monokrome assure un environnement de développement professionnel et souhaite être un intermédiaire entre l’artiste, sa production et le public, afin d’apporter à tout à chacun « le supplément d’âme » que l’Art incarne. Imaginer et développer pour être un medium novateur et cohérent dans l’univers artistique, le projet est une expérience artistique et sociale dont le but est d’exister comme modérateur de maturité artistique à toutes les échelles. Nous nous voulons indépendant, transparent, convivial et accessible à tous, passeurs d’idées et d’informations afin de créer une synergie collaborative. Vous êtes artistes et vous souhaitez collaborer avec nous sur un projet, vous êtes artistes et vous souhaitez avoir un espace de promotion, vous êtes actifs dans le milieu artistique et passionné par la production culturelle et vous souhaitez rejoindre une rubrique, n’hésitez pas à nous contacter.

CONTACT Monokrome Monokromemag www.monokromemag.com monokromemag@gmail.com info@monokromemag.com

APPEL AUX MONOKROM

Monokrome a pour mis de l’Art afin de créer u passion:l’ART. Remplisse web ou par mail pour avoi publications: Monokrom sociaux. De plus, Monokrome séle les soumissions reçues p 2021.


X ARTISTES ME 101ARTISTES 2021

ssion de réunir les différents acteurs du Marché une véritable communauté autour d’une même ez et soumettez nous le formulaire sur notre site ir la chance de voir vos œuvres dans nos prochaines me magazine, Monokrome, site web et réseaux

ectionnera 101 artistes sélectionnés parmi toutes pour faire partie de notre livre annuel Monokrome


INTRODUCTION

ART ET SPIRITUALITÉ Bizek DEBILI / Traduction : B.Z

Racines. L’éveil spirituel intervient comme un détachement à son corps et au monde physique. Ce cheminement vers l’immatériel amène à se penser dans un tout détaché pour exister davantage pour se réaliser et se libérer. Cettequête ne peut prendre sens sans un ancrage solide et tangible, en d’autres mots, cette spiritualité émane de nous,de nous au plus profond de ce qui nous compose, à savoir notre vécu, notre expérience, nos traditions diverses. De fait, ce qui émane de nous doit être prédisposé au mysticisme, à une foi intense et intuitive. Depuis quel’Humain a levé ses yeux aux étoiles, cette question de spiritualité s’est ancrée dans la conscience collective aufil des siècles pour en devenir un gisement d’inspiration que tout artiste recherche. « J’espère, comme tout artiste, qu’au bout de mon chemin de vie j’aurais posé au moins quelques jalons à travers une écriture plastique faisant le lien entre les rites, les cadences des musiques et des danses, pourarriver à faire mes incantations autrement qu’en prière. » Les ancêtres liés aux étoiles. Rachid Koraichi. Êtres. Marc Rothko, Rothko,‫( الشيخ محمد النجار‬El Cheikh Mohamed El Nedjar )Rachid Koraichi, ZdzislawBeksinski, Wassily Kandinsky, ‫ ( سيدي األخضر بن خلوف‬Sidi 14

El Akhder Ben Khelouf ) , Mohamed Krour, GilbertGarcin, Tolkien, Tadeusz Kantor, Jeong Kwan, NusratFateh Ali Khan…De la poésie aux arts plastiques, en passant par le chant, la photographie, les arts de la scène, allant jusqu’à l’art culinaire : ces êtres illuminés ont réussi à créer un langage libéré de toutes attaches avec le réel ! A cet effet, leChef singulier japonais Toshio Tanahashi dit dans une interview accordée à Kyoto Journal le 16 janvier 2013 :« La vraie compréhension n’est pas possible sans l’écoute de la voix silencieuse des légumes ». Paroles divines d’un chef où le simple fait de couper des légumes devient un acte philosophique. Élévation « Ici, dans mon petit jardin où les roses sont encore en bouton, je continuerai de lire ta poésie, toute poésie, pour décrypter mon propre cœur, je continuerai à saisir dans les entrailles d’oiseaux dont je ne sais pas le nom, la musique du monde tel qu’il a toujours été et tel qu’il vient. Je tacherai chaque jour de me souvenir que laparole des poètes permet de traverser la vie, le temps, l’espace, si rétrécis soient-ils en apparence, et de lesdilater aux dimensions de l’espérance. » LeiliAnvar. A l’image de Mohamed Krour qui peint ses propres rêves, de Frida Kahlo qui illustre sa propre réalité, deNusratFateh Ali Khan, qui,


© M.Krour - l’odyssée (technique mixte sur toile)

ISSUE07

à l’aide de sa voix et un style musical dit « Qawwalî » nous transcende.On observe que la spiritualité, cette quête tant prisée donne à ces artistes une audace créative sans limite qui leur a permisde se libérer et nous libérer avec eux. C’est ce que nous allons tenter de questionner au cours du magazine pourlequel la numérologie (n°7) nous a précédé. Ce numéro de Monokrome porte le chiffre 7, un chiffre Divin à l’image des poètes maghrébins du ‫ملحون‬ ‫(ملحون‬Melhoune) (Melhoune) qui dans un registre de lyrisme dit (el djed) ‫ الجد‬ont développé une poésie qui a de loin dépassé ce dont les poètes arabes n’ont même pas rêvé :

Ainsi qu’à tous ceux de conversion musulmane * les vivants et ceux qui nous ont précédé * puisse Dieu leur faciliter (simplifier) les choses ‫ونهيب سالمي ما فاح طيب شذاه * ريح المسك المختوم وزهروالعنبر اللي‬ ‫بنسماته * والغتابألغيه‬ Mes salutations aux meilleures senteurs * arômes du musc, des fleurs et du ambre * et annule et évite ceux qui aiment blâmer ‫تاريخ نظامي ما خفى تالتين لمن يقراه * القاف و نصف الرا و زيد الف‬ ‫تكمل حسباته * للهادي نهديه‬ (ici l’auteur donne l’année de son œuvre avec un encodage lié à l’alphabet arabe) et dédie son œuvre au prophète (saws)

‫ما تجهل مصمودي وال تقرا بالمدح غناه * النه قلم الطرقيين في قباح‬ ‫تعجبني ماياته * وقياسه نحصيه‬ N’ignore pas Masmodi et ne loue pas (louange) son chant * car de l’écrit de ces voies (méthodes) Soufies me plaisent les aires * et je maitrise ses mesures et sa portée

‫ربحي وسرور القلب والمنى حب عظيم الجاه * مول الحلة والتاج يا الغافل‬ ‫كثر في صالته * صلى هللا عليه‬ Le salut de mon âme et la gaieté de mon cœur en l’amour du grand et prestigieux * détenteur légitime de la couronne, et toi le dupe et inattentif redouble tes prières * Dieu l’a bénit

‫رحمة هللا عليه واجبة وعلى من رباه * وعلى الطلبة والحافظين قل االدبا‬ ‫قراته * وعلى كل فقيه‬ Devoir est de lui souhaiter le pardon (RIP) de Dieu et à ceux qui l’ont élevé et éduqué * de même pour les érudits et conservateurs des écrits des penseurs * et aussi tous les savants ‫وعلى ملة االسالم كافة ترجى حلم هللا * وعلى الحي المعلوم منها والقوم‬ ‫اللي فاتوا * مسلم ال تشقيه‬

‫حالي ال حالة من غرام سيديرسول هللا * أ من درى يا ربي نشاهد مقام‬ ‫شفيع اماته * قلبي شايق ليه‬ Mon état dans tous ses états, pour l’amour du messager de Dieu * qui sait, Dieu m’exhaussera et je verrais le sanctuaire de l’intercesseur de sa nation * à lui mon cœur aspire

www.monokromemag.com I 15


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARCHITECTURE

CONSTRUIRE LA SPIRITUALITÉ Djamel Eddine BELLEBCIR

L

’architecture influence l’être humain d’une manière directe, non seulement pour le fait que le geste architectural l’héberge dans son contexte physique, mais aussi pour l’impact qu’un espace ou une ambiance architecturale peuvent avoir sur son âme et son esprit. L’art de bâtir et l’Homme se complètent et s’affectent mutuellement, l’un est la perception de l’autre. Et pour cela l’architecture a souvent été un outil d’expression très important ; un synonyme de richesse, de développement ou de force, mais qu’en est-il de son rapport avec le culte et la spiritualité ?

L’architecture : des mathématiques spirituelles ? L’architecture dans ses notions les plus générales est une affaire de calcules et de géométrie, ayant pour objectif de traduire une intention entre l’imaginaire et le réel, entre l’idée et l’objet. Ce dernier, est le fruit concret d’une démarche harmonieuse traduit par une géométrie à la fois technique et symbolique. A cet effet nous pouvons évoquer «La géométrie sacrée» : Il s’agit d’une pratique ancienne, qui par le recours à une harmonie géométrique, cherche à conforter la spiritualité d’un lieu. Cela est notamment très présent dans l’architecture japonaise dans laquelle la forme d’expression géométrique est intimement liée à l’environnement sensoriel, aux énergies et même aux parcours des astres. Cette approche a pour objectif d’augmenter ou de réduire l’énergie des lieux et d’accentuer l’aspect spirituel de l’espace architectural et de son environnement. Et ce, dans le but de récréer des énergies idéales et ce en jouant sur les formes, les proportions et l’orientation de l’objet architectural… Tout cela, en adoptant des techniques qui varient entre relatives (dépendantes des caractéristiques des lieux) et Absolues (qui fonctionne partout de lamême manière), tel que le nombre d’or où la valeur II (du carré au cercle) qui constitue le mien entre le cercle qui symbolise la spiritualité et le carré qui symbolise la matière. Tadao Ando : architecte japonais, bâtisseur de spiritualité Parmi les architectes de renom qui s’adonnent à l’architecture spirituelle, nous pouvons citer Tadao Ando : une des figures principales du paysage architectural contemporain et détenteur du prestigieux prix Le Pritzker en 1995. Tadao Ando, architecte et philosophe, cumule à son compte de nombreuses réalisations dont des lieux de cultes et de méditation. Entre autre :l’église de la lumière d’Ibaraki à Osaka au Japon, le temple sur l’eau à 16

TADAO ANDO


L’ÉGLISE DE LA LUMIÈRE D’IBARAKI

© 663highland

Awaji, Hyōgo au japon ou encore l’espace de méditation pour l’UNESCO à Paris. Dans sa démarche architecturale Il s’appuie sur une approche spirituelle de la nature et des lieux ; passant des espaces nus, aux plans libres et aux volumes simples, il accentue la transition entre l’extérieur et l’intérieur, la nature et les bâtis, l’individu et le monde, le tout dans une philosophie géométrique qui favorise les interactions et qui a pour objectif de stimuler la réflexion et la sensibilité des utilisateurs. Dans l’architecture de Tadao Ando l’orientation, les volumes, la sobriété et les niveaux sont utilisés principalement comme des outils permettant de détacher l’individu de son corps, de son environnement extérieur et lui offrir un espace qui lui permet de se projeter dans ses idées profondes et concevoir sa synthèse et ses propres définitions. Tadao Ando et la géométrie sacrée ne sont qu’une illustration de la relation de l’architecture avec le monde de la spiritualité ; un monde qu’elle a su épouser sous de différentes formes et de pratiques ; toujours dans le but d’assurer un équilibre entre l’âme et la matière, entre l’Homme et sa nature.

© Naoya Fujii

ISSUE07

MUSÉE PRÉFECTORAL D’ART DE HYŌGO

L’espace de méditation de l’UNESCO : Dans l’espace de méditation de l’UNESCO, Tadao Ando utilise la géométrie sacrée pour concevoir un espace de méditation « prier pour la paix », en ayant pour but de symboliser le chemin entre la vie et la mort. Ce dernier est construit à partir d’un chemin qui permetde mettre l’utilisateur dans des conditions psychiques et physiques de méditation à l’aidede rampes orientées vers le Nord (l’orientation optimale dans la géométrie sacrée) à un angle d’une valeur significative, calculée d’une manière complexe qui permet de matérialiser une énergie. Chacun des trois niveaux de la rampe suscite une énergie particulière, passant par le premier niveau qui symbolise la dualité, le deuxième suscite le niveau cinq, symbolisant l’intelligence humaine et sa conscience, et le troisième quisuscite le niveau trois symbolisant la destruction entre le corps et l’esprit. Ce passage mène directement dans un cylindre d’un rayon de trois mètres (3 2 = 9, un nombre qui symbolisele divin).

ESPACE DE MÉDITATION UNESCO

L’art de bâtir est une discipline extrêmement humaine qui sut accompagner l’homme dans son processus de développement, et a surtout été l’outil de son expression la plus profonde. www.monokromemag.com I 17


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARCHITECTURE

EDIFIER DES BÂTIMENTS SPIRITUELS « MODERNES » QUEL ÉQUILIBRE ENTRE CONSERVATION DE L’ESSENCE SPIRITUELLE ET LES NOUVELLES EXIGENCES URBAINES – ARCHITECTURALES ? Gaëlle HEMEURY

E

n avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris est endommagée par un incendie qui cause la destruction de la flèche et de la toiture de la nef. Cet événement inaugure un large débat au sein de la société française et auprès des instances religieuses autour de la question de la reconstruction. Plusieurs projets architecturaux sont alors proposés pour reconstruire la cathédrale gothique datant du 13e siècle. Ces derniers oscillent entre conformité traditionnelle et audaces modernes soucieuses de l’environnement à l’aune d’une volonté de conserver la spiritualité du lieu. De fait, ce débat et ces projets, révèlent le défi auquel sont confrontés les architectes de bâtiments religieux à savoir conserver l’essence spirituelle du lieu tout en s’adaptant aux critères architecturaux de notre temps, au risque de dissoudre ce lieu même dans l’espace. Manifestation de la spiritualité dans les lieux religieux traditionnels Tout d’abord, un lieu spirituel, que ce soit un bâtiment religieux au sens propre où un lieu de méditation, est le plus souvent un bâtiment imposant et visible. Il agit comme marqueur paysager et organise l’espace. A cet effet nous pouvons évoquer le clocher de l’église visible au loin et la localisation de cette dernière au cœur du village. Il en est de même pour les mosquées, situées le plus souvent au centre du souq circulaire Ces bâtiments sont des lieux polyfonctionnels dans la mesure où ils peuvent officier comme lieu de culte, lieu de recueil ou encore lieu de rassemblement. Enfin, ils doivent permettre et 18

contribuer au développement spirituel. « L’architecture spirituelle est à elle seule un événement plastique totale, un lyrisme, un genre pour manifester par soi et en soi un cycle entier d’émotion » (Le Corbusier). Dans cette lignée, cela se traduit le plus souvent par l’édification d’espaces imposants et silencieux, dotés d’un décorum qui renforce la solennité. Celui-ci s’articulant autour de plusieurs objets mais également autour d’un jeu renforçant les sens tels que l’odeur (le recours à l’encens ou encore la cire fondue des bougies), l’ouïe (avec le placement du chœur), la vue (avec laprésence des lumières diffuses). Une architecture dite traditionnelle qui n’est pas figée Si ces espaces semblent immuables, leur architecture n’est pas figée dans le temps. Face aux aléas, naturels et/ou anthropiques, de nombreux bâtiments ont parfois été dégradé ou détruit et ont du faire l’objet de rénovation ou encore de reconstruction. Ces projets se sont alors heurtés aux préoccupations contemporaines diverses qui souhaitent allier lieu de culte, mémoire de l’événement, cohérence urbaine, voir hybridité des pratiques religieuses. A cet effet nous pouvons évoquer l’église du souvenir en Allemagne, reconstruite après la seconde Guerre Mondiale. L’architecte, E.Friedman, y a fait le choix du modernisme avec une façade montée de brique de verre. Toutefois, en concertation avec les habitants, une partie des fondations en ruine a été conservé au nom de la mémoire de la guerre.


© geoterranaute

ISSUE07

EGLISE DU SOUVENIR EN ALLEMAGNE

Nous observons également la nécessité pour ces bâtiments spirituels contemporains de proposer une offre de culte hybride et à cet effet de conserver une neutralité. Dans cette optique nous pouvons citer la situation des espaces multi-cultes, tels que les centres culturels religieux qui allient salle de prière et salle d’enseignement et d’échange culturel. A titre d’exemple nous pouvons évoquer les premières salles de prière et/ou de méditation visibles sur les campus universitaires américains. Leur édification devait répondre à une volonté de se fondre dans le paysage architectural universitaire, une nécessité de neutralité pour répondre à tous les cultes et conserver une ambiance favorable au recueillement. Les architectes ont alors fait le choix des volumes (hauteur sous plafond importante), du silence (murs imposants), de la lumière, avec une ligne architecturale harmonieuse traduite par le recours à la courbe. Développer une architecture du sensible en rupture sensorielle avec l’espace mais intégré architecturalement à celui-ci : On observe aujourd’hui, une volonté forte de la part des architectes et des urbanistes, de créer un espace urbain harmonieux ou du moins cohérent en termes esthétiques. Cela

est en partie inspiré du feng-shui, art de vivre qui recherche l’harmonie entre l’homme et son environnement en favorisant notamment la circulation des énergies à travers une architecture épurée et en accordant une place conséquente à la nature. Dans cette optique nous pouvons citer l’Eglise du Jubilé à Rome, édifiée en 2003 par l’architecte R.Meier, qui a préconisé une architecture contemporaine en remettant en cause le clocher traditionnel. Nous pouvons également évoquer l’édification du Skyspace de J.Turrell, à savoir un lieu religieux dont le toit en verre permet une lumière naturelle et d’observer le ciel, son objectif étant de reconnecter le croyant au divin. Dans cette même lignée, nous pouvons également aborder les lieux de mémoire comme celui du mémorial des Martyrs de la déportation à Paris ou le mémorial des Martyrs de la révolution à Alger. Ces derniers sont en rupture avec l’urbain, en préconisant des salles de recueil en sous-terrain, rompant de fait avec la lumière naturelle et le bruit de la ville, afin de renforcer la solennité. Ainsi, les bâtiments spirituels contemporains oscillent entre conservation de l’essence spirituelle et adaptation aux exigences de cohérence urbaine.

www.monokromemag.com I 19


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARTS NUMÉRIQUES

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET L’INTELLIGENCE ÉMOTIONNELLE : UNE RELATION 2.0?

©Chinnawat Ngamsom

Insaf Maissa MESSAOUDI

A

ctuellement, à l’ère de la technocène (ère marquée par le développement technologique), les individus ont recours, à travers l’équipement et l’usage, aux appareilles technologiques, dits intelligents, à divers assistants virtuels telles que les applications. Alors que l’Intelligence Artificielle (IA) caractérise notre période sous l’égide du progrès, nous pouvons nous interroger sur sa capacité à concurrencer, imiter voir surpasser l’intelligence humaine et notamment sur le plan du sensible. 20

L’intelligence artificielle est définie comme un ensemble de techniques, créées à partir d’algorithmes, exécutés dans un environnement informatique dynamique, dotant alors des machines de la faculté de percevoir et d’accomplir des tâches jusqu’ici réservées aux humains. Elle a pour objectif d’améliorer et d’intensifier les capacités humaines et faire évoluer le rapport entretenu aux machines, en l’intégrant (l’IA) dans le quotidien des individus. L’émergence de la technologie aujourd’hui est notable que la question n’est plus de savoir


ISSUE07

Des logiciels et des programmes ont été conçus, à fin de lire le language corporel et de détecter le moral des personnes à partir de leurs expressions faciales , des machines et des robots ont été créés pour l’objectif ultime d’accorder à ces derniers des intéractions de plus en plus humaines, grâce à des applications et des logiciels technologiques. De nos jours, l’humanité se sert de la robotique pour accomplir plusieurs tâches quotidiennes, les domaines d’application sont multiples, on en site: l’éducation et la formation des étudiants, le marketing, la finance, les industries lourdes, les médecins s’en servent en matière de soin et de santé pour l’analyse des indicateurs physiologiques (mesure du rythme cardiaque, de la pression artérielle, de la température corporelle .. ) , sur les smarts phones à travers l’option de la reconnaissance faciale, l’empreinte , l’analyse du visage et de la voix également.

©maximalfocus

si l’on s’en sert ou non, mais plutôt comment s’en servir et en tirer profit car l’être humain évolue dans un environnement où il est devenu impossible de réfléchir et de performer sans l’aide de l’IA. Désormais, avec l’augmentation du nombre de robots et de machines, à l’heure où les nouvelles technologies automatisent les tâches habituelles, l’homme se pose la question, Y a-t-il-une place pour une analyse émotionnelle voire rationnelle? L’intelligence émotionnelle, le moteur de l’existence est donc l’aptitude des individus à cerner, comprendre et percevoir ses émotions rentablement dans la vie quotidienne en réaction à des éventements extérieurs et intérieurs ainsi que celles des autres afin de guider et de bien organiser ses pensées et ses comportements. Les émotions de l’homme sont considérées comme un algorithme complexe qui n’est pas très facile à décrypter et anaylser mais cela n’a pas empêché le monde de la technologie d’envisager l’intégration d’une dimension émotionnelle à l’Intelligence Artificielle, Il s’agit de l’une des véritables prouesses de l’époque moderne; L’INFORMATIQUE AFFECTIVE, autrement dit en anglais (affective computing), un domaine de l’étude des machines, systèmes informatiques et d’appareils technologiques pourvu de certaines capacités qui permettent de reconnaître, synthétiser et modéliser les émotions humaines, fondées sur la recherche interdisciplinaire de l’informatique, de la psychologie et des sciences cognitives qui consistent à étudier l’interaction entre l’émergence technologique et les sentiments des humains.

Bien que l’utilisation de cette technologie soit perçue de manière positive et l’importance de son utilisation est indiscutable ,l’authenticité émotionnelle, est une qualité particuliére à l’homme et un élément crucial pour l’itéraction avec son genre, et certaines expérimentations ont déjà montré des bornes et les inconvénients à l’usage de l’IA.

www.monokromemag.com I 21


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARTS NUMÉRIQUES

“NUMÉRIQUEMENT SPIRITUEL”

©Okan CALISKAN

Nassim MOUSSAOUI

L

e numérique se propage à travers le monde sous des formes multiples et variées, sur des supports plus nombreux et universels, smartphones, tablettes, ordinateurs pour ne citer que ceux-là, de plus en plus connectés, reliant ainsi, au plus proche, les êtres humains de la planète. Le numérique via les réseaux sociaux et autres modes de communication rassemble nos différences, nos ressemblances, permet les contestations, les revendications et devient le représentant d’une nouvelle génération. Nous apprenons à nous connaitre, à découvrir nos us et coutumes, notre spiritualité. Le numérique s’est installé et s’enracine profondément et durablement dans la vie de tous les jours « Même si vous êtes dans un labyrinthe et arrivez dans une impasse, vous avez le choix; Changez de cap et cherchez une autre sortie ou abattez le mur. C’est ton choix » Terpsichore Lindeman Les dévoreurs de technologies Pour ne pas déroger à la règle de la grande consommation de notre temps, nous sommes devenus des dévoreurs de technologie. A bon ou mauvais escients, le débat restera ouvert encore longtemps. Nous ne disposons pas du

22

recul nécessaire, de la maturité voulue, pour définir clairement la part de noir et la part blanc qui caractérisent le monde numérique d’aujourd’hui. Si la plus value de cette technologie à montrer sa puissance, son utilité, le prix à payer toutefois est aussi celui de la naissance d’une zone d’ombre qui assombrie parfois l’horizon : «l’individu devient le collectif». «Utilisons les bienfaits, protégeons-nous des nuisances» reste le leitmotiv servi pour permettre à l’usager lambda de consommer encore plus, toujours plus. Que devient «l’Homme» dans ce capharnaüm numérique, quand une réaction sur les réseaux sociaux augmente le taux d’adrénaline, quand des milliers d’amis ne guérissent pas de la solitude ? L’esprit, l’âme, ont-ils leur place sur la toile ? « La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité et sous des angles différents » Gandhi


ISSUE07

La spiritualité digitale Le numérique bouleverse notre mode de vie. Sur la base de nos «états habituels «, il s’insère ou bien s’ingère dans notre spiritualité. Il ne s’agit pas ici de traiter de la positivité ou de la négativité de cet état, il s’agit plutôt d’un constat face aux changements énormes qui s’opèrent dans la vie de tout un chacun. Libre à tous d’en sortir le meilleur ou le pire. Aujourd’hui, au vue des développements technologiques du numérique de la digitalisation de l’esprit, l’on se demande quelles sont les repères spirituels pour «l’Homme». Les outils du numérique ont changés durablement nos perceptions. Le temps et l’espace se sont élargis, tout en se rassemblant. Ils contribuent à une mutation de nos modes de vie, de nos modes de pensées, de notre vie spirituelle en ouvrant de nouvelles voies, en offrant de nouvelles connaissances, qui apportent un nouvel éclairage sur les pensées, plus de compréhension sur le monde qui nous entoure et celui qui nous habite.

©Drew GRAHAM

Nous devenons ainsi de nouveaux éléments qui gravitent dans un univers élargi par une virtualité plus vraie que nature. La spiritualité numérique n’est pas une utopie. Les voies traditionnelles s’élargissent, se transforment, évoluent, découvrent de nouveaux supports et offrent à celui qui cherche son chemin une autre façon d’explorer son environnement intérieur : écoutes méditatives, livres interactifs, textes de réflexion, citations imagées, podcasts, histoires et expériences du monde entier. L’expérience spirituelle se partage, se propage, s’acquiert en transcendant les frontières, les modes de vie, les nationalités et les territoires. Les horizons deviennent multiples où chacun peut y trouver ses satisfactions tout en se préservant en protégeons ses convictions. Il y’a du bon et du mauvais en toutes choses, c’est ce qui les fait exister. Le reste n’est qu’une histoire de choix, de décisions qui soulèveront bien d’autres questions. «Nous sommes ce que nous pensons. Avec nos pensées, nous bâtissons notre monde» Bouddha www.monokromemag.com I 23


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

POÉSIE ET LITTÉRATURE

LITTÉRATURE ET POÉSIE ASCÉTIQUE DANS L’ESPAGNE MUSULMANE Amir GUERMI

L

a civilisation islamique est généralement définie comme la «civilisation du livre», pas tant pour la diffusion du livre en tant qu’objet, facilitée par l’utilisation du papier, sinon en raison aussi de l’importance qu’elle attache à L’écriture et au Livre, c’est-à-dire le Coran. Le livre par excellence en Andalousie comme dans d’autres régions du monde islamique était le Coran : la parole de Dieu dans un livre divin qui se matérialisait en milliers d’exemplaires et qu’il fallait traiter avec une révérence et un respect particuliers, étant donné le caractère sacré de l’écriture qu’il contient. Cette Écriture devait être lue et récitée à la fois silencieusement et à haute voix, seulet en union avec d’autres musulmans dans les mosquées, et elle devait être capable d’agir sur la société, d’être interprétée, expliquée et comprise. Un tel processus pédagogique a déterminé qu’autour de l’écriture se développa toute une série de connaissances annexes, des connaissances de type religieuses qui tournaient autour de la révélation et incluaient la grammaire, l’exégèse, les manières de lire le Coran, les traditions du prophète, laloi, la théologie et bien d’autres disciplines, qui dans leur ensemble, constituaient la connaissance religieuse Les deux piliers de base de cette connaissance sont le Coran et la tradition du prophète. Le Coran est une Écriture accessible par le croyant principalement à travers sa récitation. Les lecteurs coraniques étaient ceux quise consacraient à la lecture publique ou privée du Coran à des fins pieuses ou liturgiques, cette récitation étaitrégie par certaines règles sur lesquelles il existe une littérature abondante, étant une grande figure dans cedomaine Abu Amr de Denia (mort en 1053 ), presque toutes les bibliothèques avec des collections de manuscrits arabes comprennent une ou plusieurs de ses compositions. L’autre science coranique à laquelle seconsacraient

24

les andalous était l’explication du contenu des textes coraniques ou l’exégèse, cette dernière s’est développée surtout durant le 12 ème et le 13 èmesiècle, sous la gouvernance des


ISSUE07 Almoravides et des Almohades. La tendance qui circulait à cette époque se manifestait à travers l’encyclopédie qui regroupait toutes les sciences religieuses à savoir l’œuvre de AlQurtubi (mort en 1272), ce dernier a réuni et synthétisé beaucoup d’écrits cequi lui a valu une grande diffusion et d’être une référence jusqu’à aujourd’hui. Le deuxième fondement de l’islam est la tradition du prophète « sunna », les Hadiths sont les récits de ce qu’a dit ou fait le prophète Mohammed, récits transmis en chaine de génération en génération, ces traditions prophétiques ont été compilé et parmi elles quelques-unes furent considéré comme étant canoniques, en Occident (territoire musulman), comme celle intitulée « El Muwatta » écrite par Malek Ibn Anas. L’étude du genre littéraire des traditions du prophète comprend plusieurs aspects comme l’analyse du contenu et de la chaine de transmission pour ériger et déterminer les valeurs que véhicule chaque Hadith. Beaucoup de traditionalistes andalous comme Baqi Ibn Majlad (mort en 889) avec son encyclopédie des traditionsprophétiques n’ont pas vu leurs œuvres conservés. Le droit islamique dérive du Coran et des Hadiths, ils furent les matériels substantiels pour l’établissement des lois et règles à l’époque sur fond de consensus et raisonnement analogique. Cette littérature spécifique s’intéresse à l’étude de ces fondements juridiques. Les Andalous se sont intéressés à cette littérature tardivement, quoi que lorsqu’ils y aient apporté leur contribution elle fut importante. Al Shatibi a écrit au seinde l’école de droit prédominante en Andalousie, les Malaki. De son côté, Ibn Hazm de Cordoue (mort en 1064)était un adepte d’une autre école de droit, la zahiri ou littéraliste. Ci-dessous un extrait traduit du traité d’éthique d’Ibn Hazm : « L’argent va et vient ; Il est donc très facile pour vous de le perdre et de le voir entre les mains d’un autre, qui peut être votre propre ennemi. Ce serait illusion de lui faire confiance. Si vous êtes fier de la noblesse de votrelignée, votre vanité sera encore plus répréhensible, car ce dont vous vous vantez est une chose parfaitement inutile, qui ne satisfait aucun besoin temporaire ou éternel. Et sinon, voyez si par hasard votre lignée estcapable de rassasier votre faim ou de couvrir votre nudité ou de profiter de vous dans l’autre vie ».

La philosophie : L’intérêt pour la pensée philosophique dans les premiers siècles de la présence musulmane dans la péninsuleibérique peut être retracé à travers le mystique Cordoba Ibn Massara (mort en 931), philosophe très influencé par les doctrines néoplatoniciennes et dont le principal intérêt était de montrer la concordance. Entre le Coran etla philosophie. L’homme peut connaître Dieu, a-t-il affirmé, à travers les signes qui sont les choses créées, et le Coran n’est autre que l’explication de la création. Atteindre le niveau de prophétie est à la portée de l’être humain grâce à la spéculation rationnelle et à la purification spirituelle. L’épanouissement de la philosophie a lieu en Andalousie à l’époque almoravide et almohade avec Avempace, Ibn Tufayl et Averroès. Le grand philosophe d’Al Andalus est, sans aucun doute, Averroès, mort en 1198 et donc contemporain d’un autre grand penseur andalou, le juif Maïmonide. Intégré au groupe d’intellectuels promu par les califes almohades, il futchargé de commenter l’œuvre philosophique d’Aristote, il composa également une réfutation de la (réfutation)contre les philosophes qu’Al-Ghazali avait composée. La voie philosophique est indispensable pour le commun des hommes. De nombreux versets du Coran invitent l’homme à rechercher la connaissance et ce typede connaissance a besoin de logique, dont l’étude est, à revers, sanctionnée par la religion. Les belles lettres (la poésie): La poésie était l’une des manifestations culturelles centrales de l’Arabie préislamique, principalement des poèmes ou qasidas de louanges et de satire. Dans la qasida, les vers sont composés dans la même rime. La poésie a continué à occuper une place d’honneur après l’arrivée de l’islam, malgré les critiques que le prophète Mahomet avait adressées aux poètes, en disant:« Quant aux poètes, ils sont suivis par les égarés. Mais ne les voyez-vous pas errer dans toutes les vallées en disant ce qu’ils ne pratiquent pas? » Au fil du temps des changements sont survenus dans la société musulmane, de nouvelles tendances ont émergé, telles que la poésiedes modernes et plus tard des tendances néoclassiques qui sont arrivées en Andalous à travers les voyageurs qui sont venus d’Orient. Parallèlement, à cette tradition d’origine arabe, la poésie andalouse se caractérisait par l’existence de sa propre tradition, de couleur locale. Dans la première moitié du Xe siècle, le poète Muqadam de Cabra créa la « moaxaja », ce fut contribution andalouse à la poésie arabe, la plus considérée. www.monokromemag.com I 25


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

POÉSIE ET LITTÉRATURE

OMAR KHAYYÂM POÈTE DU RAFFINEMENT Amina KORD

V

ers 439 de l’Hégire (1050),Neyshâbour l’une des cités importantes du Grand Khorâssân (une région située dans le nord-est de l’Iran), fréquentée souvent par les voyageurs de la route de la Soie et habitée par de grands savants et penseurs, a vu naître Omar le fils d’Ibrahim, un fabricant de tente (Khayyâm) analphabète. Aboulfath Omar ibn Ibrahim Khayyâm possédait, dès son jeune âge, plusieurs talents. Son père découvrit vite son potentiel intellectuel et fit tout pour que son fils fasse de brillantes études dans les meilleures écoles de Neyshâbour. Il devint ainsi l’une des figures éminentes de l’intellectualisme persan des Xe et XIe siècles. Grâce à ses réflexions de caractère existentialiste et théologique à la fois, aussi bien qu’à ses études minutieuses dans le domaine des mathématiques, de l’astronomie, de la physique et de la mécanique, sa renommée, entant homme de science, a de loin dépassé les frontières de l’Iran. Sa célébrité en occident, depuis 1859, est le fruit de la première traduction, publiée en Europe, du poète anglais Edward Fitzgerald, de son œuvre poétique les quatrains « Rubi’yat ». La forme du robâ’i, invention probable des Persans, consiste en quatre demi-vers dont le premier, le deuxième et le quatrième riment ensemble, alors que le 26

OMAR KHAYYAM, TR. EDWARD FITZGERALD: “THE RUBAIYAT OF OMAR KHAYYAM” (1905, 1912)


ISSUE07 troisième fait exception et reste en dehors de la rime ; dans cette brève structure le thème est posé, développé et atteint son point culminant dans le dernier demi-vers, avant lequel le vers sans rime marque une pause anticipée. En général, la forme donne l’impression de quelque chose de non travaillé, de spontané et en même temps d’élégamment précis, quelque chose qui serait « improvisé » pour fêter un événement.

vin et les bonnes choses de la vie, méfiant envers les interprètes professionnels de la religion et plein de doutes sur le but de la vie ici-bas et sur la réalité de l’au-delà. Dans le grand nombre de Robâiyât qu’il avait à sa disposition, Fitzgerald a donc choisi ceux qui convenaient à sa thèse, les complétant au besoin avec des œuvres de poètes soufis. Il cite quelques quatrains illustrant la philosophie de vie de Fitzgerald plutôt que celle d’Omar :

Comme beaucoup de persans instruits, Omar Khayyâm composa des quatrains occasionnels. Il passe pour avoir écrit entre deux cents et six cents « Rubi’yat ». Certains sont authentiques, d’autres « errants », d’autres encore, bien plus nombreux, des improvisations douteuses. Il n’y a pas de diwân « recueil d’œuvres » certifié et indiscutable de ses quatrains.

Ce quatrain exprime ses doutes au sujet du lendemain, Dans cet univers et ne sachant Pourquoi Ni d’Où, comme l’eau qui s’écoule qu’elle le veuille ou non ; Et hors de lui, comme le vent, dans l’Immensité, Je ne sais vers où, soufflant qu’il le veuille ou non.

La poétique de Khayyâm construit sa propre parole à partir d’un langage chargé d’images évoquant le plaisir et la joie. Il y évoque également le caractère fugace de la vie et l’omniprésence de la mort et y exprime une certaine volonté de se rattacher à la source de l’Amour et de la Lumière. Il y prône un certain détachement face au passé et à l’avenir, et appelle à profiter de l’instant présent. Khayyâm croit donc que la seule vérité irréfutable et indéniable de l’existence humaine est la mort. Ces murmures, ces courtes formules offrent un asile à Khayyâm, mathématicien et astronome, pour qu’il exprime ses doutes et ses pensées face à une vérité grave et sombre. Khayyâm vivait une époque où le mouvement rationaliste du IVe et du Ve siècle de l’Hégire était en déclin et que les théologiens acharites et mutazilites débattaient inlassablement de questions telles que la justice divine, le jour de résurrection, le jugement dernier… or, selon Omar Khayyâm, ces débats étaient inutiles et superflus.

Pendant des siècles, Omar Khayyam est passé pour un païen qui s’adonnait à la boisson et à d’autres jouissances diverses, un « libre penseur » proche de l’hermétisme aux yeux des religieux, des occidentaux et… du reste du monde. Il a échappé aux yeux des profanes que les termes de « vin », « taverne » ou « ivresse » pouvaient avoir un sens mystique très éloigné du sens premier. Mais, pour les esprits sensibilisés à la mystique soufie, Khayyam a toujours été un maître.

La particularité de Khayyâm réside dans le fait que contrairement à la majorité des penseurs de son époque, lorsqu’il s’interroge sur les vérités d’outre-tombe, il ne nous renvoie pas à l’au-delà et à un monde supraterrestre, mais à ce bas monde et à notre brève existence terrestre.

Omar Ali Shah, qui nous a quittés en 2005, avait livré une traduction nouvelle, en anglais, de 111 quatrains dont la paternité est attestée. Débarrassée des « épigones », rendue dans sa pureté originelle, l’œuvre de Khayyam apparaît désormais d’inspiration nettement soufie. Les images, les comparaisons temporelles d’états mystiques rappellent celles employées par les grands mystiques chrétiens espagnols, tels Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d’Avila. Cette traduction, la première qui rende pleinement justice à l’œuvre, nous fait découvrir un homme d’une grande élévation spirituelle, loin à la fois du libre penseur – le vin et l’ivresse prennent ici réellement leur signification mystique. Le message de Khayyam ressort dans toute sa clarté.

La question de la signification de son œuvre poétique a néanmoins suscité plusieurs polémiques. Tout d’abord, Reuben Levy(28 avril 1891 - 6 septembre 1966 professeur de persan à l’ Université de Cambridge) établit qu’Edward Fitzgerald s’est fait d’Omar Khayyâm l’image d’un homme moyennement sensuel, aimant le

Sans doute, sans la traduction infidèle ou plutôt l’adaptation que Fitzgerald nous a offerte, il y a plus d’un siècle, nous n’aurions jamais redécouvert l’œuvre poétique d’Omar Khayyâm, homme d’une spiritualité profonde et très curieuse ainsi qu’un raffinement assez rare marquant, à jamais, la littérature orientale. www.monokromemag.com I 27


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARTS DE LA SCÈNE

LA DANSE, ÂME DES TRADITIONS SPIRITUELLES Fariza CHEMAKH

L

orsque l’âme est perdue dans les coins cachés du corps, un sentiment de libération de soi dans les ondes de la musique est généré. Après cela, l’âme se connecte avec le corps et le corps commence à exprimer ce que l’âme ressent. Ainsi, la danse est un moyen de connecter le corps à l’âme et d’exprimer les émotions de l’âme avec le langage du corps d’une manière cohérente et rythmique, souvent au son de la musique, dans le but d’exprimer une idée ou des sentiments, de libérer une énergie ou simplement de se livrer au plaisir du mouvement lui-même. On dit que les humains ont connu la danse, les mouvements et les gestes rythmiques avant de connaître le langage et les mots. Cet art nous a été transmis de l’homme primitif comme une expression de joie, d’interaction et de communication avec l’autre et l’environnement. Cependant, au commencement, la danse était accompagnée d’actes rituels, c’était une expression spirituelle pour l’homme primitif, avec laquelle il pratiquait les rituels des rassemblements spirituels, ainsi que les événements sociaux. Des sources et des dessins anciens confirment que la danse était une forme de culte pratiquée par les nations anciennes comme un moyen de se rapprocher de la divinité. Fondamentalement, c’était un culte. Dans l’interprétation linguistique, c’est «la singularité du culte et de l’obéissance». Avant que les humains ne prennent conscience de Dieu, le premier homme adorait tout ce qu’il craignait sur cette terre et forma pour lui une grande puissance inexplicable, de la foudre et du tonnerre au soleil. Cependant, avec le temps, d’autres formes de divinité sont apparues. INANNA, par exemple, est la déesse de l’amour, du sexe et de la guerre en Mésopotamie. Les prêtres ont pris soin de sa statue et de son temple avec une grande fidélité et lui ont consacré de nombreuses danses et rituels pour gagner son approbation. Après INANA, la déesse ISHTAR est apparue chez les 28

Acadiens, ASTARTE chez les Phéniciens et les Cananéens, SUSKA chez les Hurriens, ISIS en Égypte, APHRODITE chez les Grecs, et VENUS Chez les Romains. Ce rituel s’est poursuivi dans les célébrations romaines et grecques, ce qui a conduit plus tard à l’émergence du théâtre au VIe siècle après JC et à la transformation de la danse en un élément essentiel de la culture. Mais comment les premiers interprètes exécutaient-ils leurs rituels d’adoration? Quelle est la relation de la danse? Une question résumée en disant : «Le culte était et est toujours pratiqué avec des mouvements expressifs sacrés et impies qui sont maintenant connus sous le nom de danse spirituelle ou religieuse. » Une recherche approfondie nous ramène aux origines de la genèse de la danse, malgré le rejet de l’utilisation de l’expression «danse spirituelle ou religieuse» pour les mouvements de dévotion, on confirme que le degré de similitude entre ce que les anciens pratiquaient dans les temples et ce que les êtres humains font aujourd’hui en termes de mouvements pendant la danse indique une corrélation intense entre la genèse de la danse et la genèse de la spiritualité ou de la religion. Là où l’expression cinétique, signifiant danse, était principalement liée à la religion, au culte et à divers rituels pour se rapprocher de la divinité, car elle était liée à la communication spirituelle avec Dieu, en plus d’être une sorte de créativité cinétique, comme l’homme l’a considérée tout au long de l’histoire comme un moyen d’élever l’âme et de se rapprocher de Dieu. De plus, il est considéré comme une incarnation des sentiments humains et un reflet de ses pensées. À partir de là, l’expression des sentiments spirituels peut également se faire par la danse. Depuis l’éternité, l’homme a parlé à ses dieux en dansant ; il a prié en dansant et les a remerciés en dansant ; atteignant le sentiment spirituel le plus élevé représenté par la clarté et la paix psychologique.


ISSUE07 La danse spirituelle et religieuse La danse religieuse est un terme qui est entré dans le dictionnaire des pratiques religieuses après que les mouvements de dévotion se sont transformés en un art présenté dans les lieux publics et sur scène, mais à l’origine, les anciens mouvements de dévotion ne sont pas de la danse, mais plutôt des mouvements expressifs et des gestes corporels visant à révéler les composants de l’âme et à exprimer le vœu de soi et de sacrifice pour la divinité, indiquant que les mouvements expressifs physiques sont divisés en deux parties: la première partie est les mouvements sacrés de base, et la seconde partie comprend les mouvements secondaires liés aux mouvements sacrés de base. Par exemple, lorsqu’une personne penche la tête en avant de peur, demandant pardon ou supplication. Le point culminant de l’abandon pour l’homme ancien est la prostration totale sur la terre, une expression de l’anéantissement total et la volonté de faire vœu de l’âme en sacrifice à Dieu. Ce mouvement expressif est ensuite devenu un pilier de base de la prière, et il est considéré comme un mouvement de danse et de performance artistique religieuse pour de nombreux peuples. Si on parle de l’expression cinétique religieuse et l’expression du mouvement esthétique, notamment dans le style soufi ou Mevlevi, apparu au XIIIe siècle avec Jalal al-Din al-Rumi, l’un des soufis les plus connus, et lui qui a dit un jour: «Dansez même si vos blessures sont encore ouvertes… dansez et vous êtes complètement libre », où les derviches s’habillent de vêtements blancs brillants alors qu’ils se tournent en transe totale. Il ne fait aucun doute que la danse des derviches est bien plus qu’un spectacle de danse. Pour essayer de l’expliquer, peut-être devrions-nous faire un rapide tableau de sa vitalité: les danseurs tournent autour du centre du cercle, se contemplant avec une immersion totale, cherchant l’intégration et élevant l’âme au niveau de clarté spirituelle et d’éloignement du monde matériel. On dit qu’un derviche, ou un soufi, embrasse toute l’humanité alors qu’il tourne de droite à gauche autour de son cœur. C’est la méthode sur laquelle le soufisme est basé; La liberté de l’égoïsme et du monde matériel, ce qui est cohérent avec les théories qui voient la danse comme un moyen de renforcer les sentiments d’appartenance à un groupe, de se débarrasser de la centralité de l’ego et de renforcer son attachement à l’autre.

MEVLEVI - CHARLES FRAGER

www.monokromemag.com I 29


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme Danses spirituelles et religieuses dans le monde MARTHA GRAHAM disait que « l’histoire de la danse raconte l’histoire sociale de l’humanité », partout dans le monde, l’homme s’est exprimer en dansant. « En Afrique, c’est la danse qui est au commencement de toutes choses. Si le verbe l’a suivi, ce n’est pas le verbe « parler », mais le verbe « chanter », « rythmer ». Danser, chanter, porter des masques constituent l’art total, un rituel pour entrer en relation avec l’indicible et créer le visible ». LEOPOLD SEDAR SENGHOR Les africains ont toujours dansé et ils dansent encore. Ils dansaient en groupe et en cercle, symbolisant la vie spirituelle et sociale, et favorisant le vivre ensemble et le partage avec le groupe ou l’environnement. Pour les africains, la danse n’est pas uniquement un moyen de se rapprocher de la divinité et de vénérer les dieux, mais une manière d’exister et une façon de vivre.

Le peuple aztèque du Mexique, également connu sous le nom de peuple de Mexicas, était célèbre pour ses divers rituels et danses. Ce qui illustre peut-être l’importance de la danse pour ce peuple est un manuscrit appelé «le manuscrit de Tovar», datant du XVIe siècle après J.-C. et attribué au prêtre jésuite indigène et linguiste «JUAN DE TOVAR». Il contient des informations détaillées sur les rituels du peuple aztèque et comprend environ 51 aquarelles, dont certaines décrivent des danses les unes des autres. Nobles, batteurs et grands prêtres, ces danses peuvent être dédiées au dieu «Tezcatlipoca», le dieu aztèque de la guerre de la nuit et de la mort. Parmi les festivals de danse religieuse à travers le monde, il y a le festival hindou, où ils pratiquent leur culte rituel qui comprend la danse, qui, selon eux, effacera leurs péchés et les aidera à surmonter l’injustice et l’ignorance dans la vie et dans le monde. Au Japon, le bouddhisme se répand, et bien que ce dernier ne considère pas la danse comme un rituel religieux important, il existe une ancienne tradition sociale qui comporte plusieurs rituels de danse, dont le festival «O bon », également connu sous le nom de Fête des Lanternes, qui dure trois jours, qui est une tradition japonaise. Une glorification bouddhiste des esprits des ancêtres morts, a commencé au Japon il y a 500 ans.

Dans l’Égypte ancienne, la danse était un pilier important de la vie mondaine et religieuse, et elle variait entre les danses pour le divertissement, les danses tenues lors des funérailles, les danses tenues dans les temples et les danses pour différentes fêtes et saisons. Pour les anciens Egyptiens, la danse liée à la religion était une forme de culte et une condition de base pour la tenue de rituels Et si nous convenons que la danse inventée par religieux. les humains partage une histoire unifiée, selon les spécialistes de l’histoire, de l’anthropologie L’Égypte connaissait la danse depuis les temps et de la psychologie, alors peut-être pouvonsprédynastiques, et ses anciennes images nous expliquer de nombreuses formes de égyptiennes sur des récipients en poterie, danse, qu’elles soient religieuses ou non, dans et à partir de l’ère dynastique, la peinture se de nombreuses cultures et peuples à travers le développait et se déplaçait dans les tombes, monde. et les femmes avaient l’habitude d’exécuter des danses spéciales après l’achèvement de la La danse religieuse est devenue un rituel momification du corps pour apaiser les dieux sacré du fait du besoin naissant de religion de l’autre monde afin d’assurer une nouvelle et de spiritualité de l’homme, et la réalisation vie de naissance pour le défunt. de l’équilibre entre le corps et l’esprit sans la domination du corps et de ses instincts La danse du soleil est l’une des danses les plus primitifs seulement. Si nous remontons aux célèbres chez les Amérindiens, qui avaient âges antérieurs aux religions célestes, nous l’habitude de danser aux rythmes du tambour, constaterons que l’homme a toujours été dans chanter, prier, visionner et même jeuner. une recherche continue d’un dieu ou d’un Ce rituel qui revient chaque pleine lune de pouvoir surnaturel dans la nature qui s’unit à lui juillet pour célébrer le solstice d’été, est une et cherche à l’aborder de diverses manières, y célébration symbolisant la continuité entre la compris la danse et les mouvements corporels. vie et la mort, affirmant que la mort n’est qu’un début d’un nouveau cycle de vie. 30


ISSUE07

Navajo Fire Dance - William Robinson Leigh

Film Suspiria (2018)

Shen Wei Dance - Park Avenue Armory par Andrea Mohin

Main photo Alvin Ailey American Dance Theater- par Paul Kolnik

Certaines études ont indiqué que la synchronisation des mouvements de danse et de la performance collective brouille la distinction entre le soi et l’autre. Peut-être que les danses religieuses ou les mouvements simultanés et organisés dans lesquels les armées et les recrues s’entraînent ne sont rien d’autre que la preuve de la tendance de l’homme depuis l’Antiquité à promouvoir la coopération et la synchronisation entre luimême et les autres autour de lui. En fait, la danse religieuse ancienne est vue comme une tentative d’exprimer l’unité de l’homme avec Dieu ou avec Mère Nature. Alors que les rituels de danse se déroulaient souvent selon un schéma circulaire centré autour d’une zone spécifique considérée comme

sacrée, une simulation du mouvement de la nature, y compris ses corps et ses corps. Dans le soufisme, la rotation autour de l’âme est inspirée par la rotation des planètes autour du soleil. En d’autres termes, la danse était principalement une forme symbolique qui dépend entièrement de la nature et de ses pouvoirs surnaturels. De là sont nées les formes de danse associées aux forces spirituelles de la nature, telles que le soufisme et d’autres rituels qui considèrent la danse comme un moyen de véritable interconnexion entre les choses et les phénomènes de la nature. La danse est un mouvement harmonieux réalisé à la fois par l’âme et le corps, un art pratiqué par l’homme depuis la nuit des temps. Et chaque endroit du monde a le type de danse avec lequel il a grandi.

www.monokromemag.com I 31


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARTS PLASTIQUES

DESSINER OU EXTÉRIORISER SUR LE PAPIER SON SOI INTÉRIEUR (AVEC MEJDA BEN, ARTISTE PEINTRE ET PSYCHOLOGUE. Sabrina Nour El Houda LEMMOUI

Q

ui n’a jamais rien gribouillé sur un bout de papier pendant une attente chez le médecin, un cours à l’université ou lors d’un stress subi ? Personne ne saurait le contester et répondre que jamais ! Ce recours soudain à l’art dans certaines situations ou passages de notre vie, questionne l’art comme outil d’apaisement. « L’art thérapie est une forme d’accompagnement thérapeutique qui utilise l’outil artistique pour aider les personnes à dépasser leurs difficultés. La matière artistique devient un canal pour l’expression des émotions » Non ! Ce n’est pas une voix dans ma tête, mais l’intervention de Mejda Ben, l’artiste peintre et psychologue de formation. Qui a gentiment accepté de m’accompagner afin de mieux vous informer sur la façon de vous détendre à travers le dessin. Si les séances qui se déroulent à l’hôpital ou dans un cabinet ont pour but de soulager la souffrance de personnes psychiquement atteintes, l’art thérapie pratiqué de manière autonome : chez soi et par soi-même, est d’une grande utilité dans la prévention des rechutes ainsi que dans la gestion du stress au quotidien. Mejda ben : Toute personne et capable de faire face à ses difficultés du quotidien, biensûr cela dépend du degré de gravité de ses difficultés et aussi des ressources qui lui permettent de garder la motivation et la régularité, car seule la persévérance permet de donner du résultat. Toute activité manuelle artistique ou pas, permet de se décharger du surplus d’énergie négative et d’émotion débordante.

des méthodes qui allient à la fois le dessin et les principes de relaxation et nous permettent de nous connecter à notre intérieur, à nos émotions et de nous libérer du stress.

Le dessin méditatif, le Zentangle, le coloriage pour adulte et bien d’autres techniques, représentent de bons moyens de méditation « une pratique qui vise à freiner le travail du mental et ralentir le rythme cardiaque » afin de vivre de véritables moments de lâcher prise et d’ancrage dans l’instant présent. Ce sont là

Mejda Ben : Ce sont des approches tout public, très accessibles et faciles à réaliser et surtout qui n’engagent pas les personnes dans une thérapie avec un professionnel. Il existe aussi le journal créatif qui associe l’écriture au dessin/ peinture et le Mandala inspiré de la culture bouddhiste.

32

MEJDA BEN, ARTISTE-PEINTRE ET PSYCHOLOGUE.


ISSUE07 Néanmoins, le but n’étant pas artistique, il ne faut surtout pas exiger de soi-même de réaliser une œuvre d’art. L’idée est de se laisser guider par les formes et symboles répétitifs, parfois des couleurs. Certains chercheront une signification, d’autres se contenteront du bien être éprouvé au moment de la réalisation. Mais tous observeront avec clarté leurs émotions et pensées, apprendront à mieux se connaitre à force de pratiquer et parviendront même à mettre en pause le mental qui jusque-là a dominé le processus de méditation. Le dessin méditatif augmente votre estime de soi et améliore vos relations avec autrui. Des séances en groupe peuvent s’avérer très enrichissantes. Il existe d’ailleurs des ateliers organisés dans une salle ou en plein air, dédiés à partager des moments conviviaux avec les curieux de cette approche. Mejda ben : L’ambiance des ateliers que j’ai animés était propice à la méditation avec échanges constructifs entre les participants. J’ai fait la rencontre de personnes s’auto proclamant NULLES en dessin et qui au final s’en sortent surprises de ce qu’elles sont capables de réaliser avec très peu de moyen. Ce n’est pas le résultat qui compte mais l’élan, le temps et l’énergie qu’on consacre à une action.

Il va sans dire, qu’en plus de ces multiples bienfaits sur l’esprit, le dessin méditatif est propice à la découverte d’un talent artistique caché. Tout ici témoigne, qu’un artiste en pleine création peut aussi être une personne en pleine méditation, mais cela dépend de son intention et du message qu’il veut faire passer. Méditation et spiritualité étant indissociables ; certains artistes peintres sont dans une optique spirituelle ; un choix personnel qui se traduit par leur démarche artistique. Mejda ben : Mes toiles sont comme un prolongement de moi-même, un support à travers lequel je m’épanouie en forme et en couleur. La spiritualité est cette philosophie de vie qui nous permet d’avoir une relation verticale sur le monde d’ici-bas. D’être attachée à une force plus grande que nous et revenir vers elle dans les pires et les meilleurs moments de la vie! L’être humain cherche du sens à sa vie. L’art nous permet de se recentrer sur soi et d’être connecté aux autres dans un axe horizontal mais aussi d’être lié à cette force supérieure dans un axe verticale. Ces deux connexions contribuent à être à la fois en équilibre et en mouvement !

RÉSILIENCE PAR MEJDA BEN

www.monokromemag.com I 33


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

ARTS PLASTIQUES

A LA RECHERCHE D’UN NAFIR CONTEMPORAIN Imen Nour BOUDIAF Nafir (cri assourdissant en persan, mais aussi le nom d’un ancien instrument de musique) fut choisi par un artiste autodidacte Iranien contemporain qui a décidé de faire sa révolte à sa manière, et ce, en créant des fresques murales singulières à forte résonnance politique. Né à Téhéran, cet artiste téméraire utilise ses tags pour dénoncer les problèmes sociopolitiques en Iran depuis 2008. Engagé et déterminé à changer les choses ; ses créations nous poussent à réfléchir et surtout, devenir la meilleure version de nousmême par la beauté et la profondeur qu’elles dégagent. Créatif, brillant, talentueux, et surtout anonyme. Cet esprit créatif s’exprime à la nuit tombée, dans la rapidité du 34

geste et l’immédiateté de l’actualité, afin d’échapper au système sécuritaire ferme. Ses productions, singulières et incisives, réalisées essentiellement dans les ruelles de la capitale, demeurent éphémères, effacées rapidement par les autorités. Or, cela ne le décourage pas si bien qu’il poursuit sa démarche, à savoir aiguiser les esprits. Inspiré par la culture persane, iranienne et le mode de vie actuel dans le monde, Nafir crée à chaque fois un croisement d’œuvres artistiques authentiques, modernes et traditionnelles à la fois. Il travaille actuellement sur un projet assez audacieux qui consiste à réaliser des tapis persans, jusqu’ici l’idée est

ordinaire, sauf que Nafir a eu l’ingéniosité d’introduire sa touche artistique, et le résultat est surprenant. Ces créations sont à la fois artistiques, spirituelles, et dégagent une énergie positive. Parmi ses participations artistiques, on dénote : Stencil dastanbasement 2012 (Tehran, Iran) / Pochoir dastan sous-sol 2012 (Téhéran, Iran) Art is silence 2012 (Berlin, Germany) / l’art est silencieux 2012 (Berlin,Allemagne) Jahanpahlavan 2014 shirin art gallery(Iran Tehran) / JahanPahlavan 2014 Galerie d’art Shirin ( Téhéran, Iran) Differentstrokes 2015 hin bus depot art gallery (Penang, Malaysia)/ Différents coups 2015 Dépôt et galerie d’art Hin Bus (Penang, Malaisie).


ISSUE07

Facebook :https://www.facebook.com/nafirart Instagram: http://instagram.com/artnafir Flickr :https://www.flickr.com/photos/artnafir/ http://nafir.info/

www.monokromemag.com I 35


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

VOYAGE ET DÉCOUVERTE

VOYAGE DE CŒUR VERS LES LUMIÈRES DE L’ÂME Zhor BENSEDDIK

L

es voyages, du chemin vers l’autre et l’ailleurs au chemin vers soi, traduisent parfois des besoins de se retrouver. Ce cheminement introspectif se traduit par un attrait important porté aux lieux de cultes. Que ce soit par foi ou par curiosité culturelle, les voyageurs sont nombreux à être sensibles aux lieux religieux et spirituels et à la pratique de la méditation au cours de leurs séjours. Le voyage méditatif : Le voyage méditatif, en vogue depuis plusieurs années, consiste à prendre du recul sur sa vie personnelle afin d’envisager son quotidien de manière plus harmonieuse. Ainsi, les voyageurs s’adonnent à des pratiques méditatives qui consiste en un détachement mental aux choses matérielles pour se concentrer sur l’immatériel. Cette démarche spirituelle présente de nombreux atouts psychologiques et physiques. Selon les scientifiques, les pratiques constantes de la médiation sont un moyen de retrouver soi-même, qui permet de faire du bien au corps, à l’âme et l’esprit.D’après le penseur Indian Dr Deepak Chopra « la méditation c’est une façon d’entrer en contact avec notre silence intérieur, qui se retrouve étouffé par les 50.000 pensées qui nous traversent en moyenne chaque jour ». Ainsi, la méditation est déjà un voyage à elle seule. Le tourisme religieux et/ou culturel : 1 million, c’est le nombre de touristes en moyenne chaque année enregistré par l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) ; Parmi eux, près de 600 000 visitent des lieux religieux et spirituels simplement par foi ou par intérêt culturel. Les principales religions et croyances disposent effectivement de lieux de cultes, le plus souvent accessibles aux touristes. On assiste ainsi à des démarches hybrides qui lient une démarche religieuse (dans le cadre d’un pèlerinage) à une démarche culturelle. A cet effet, nous pouvons évoquer le tourisme en Arabie Saoudite, encore aujourd’hui 36

conditionné par le pèlerinage, qui rassemble durant toute l’année des millions de visiteurs et encore plus durant les mois sacrés de l’islam à la Mecque et à Médine et surtoutpendant les prières et les moments derecueillements propres au pèlerinage ou les rassemblements sont vertigineux, suivis par les visites religieuses des principaux lieux saints. Il en est de même dans le christianisme, à côté des principaux lieux saints tels que le Vatican, de nombreux pèlerins cheminant sur le parcours de St Jacques de Compostelle, une marche qui prend souvent une forme spirituelle à travers le dépassement de soi et la réflexion sur l’immatériel. Pareil pour le judaïsme, la synagogue de Ghribafait l’objet d’un pèlerinage annuel, elle rassemble plusieurs milliers de pèlerins. C’est aussi l’une des principales attractions touristiques de l’île de Djerba.

BASILIQUE SAINT-PIERRE, VATICAN


En Inde, le tourisme spirituel est considéré comme une manne financière potentielle, elle possède en effet une des plus grandes diversités religieuses au monde. Berceau du bouddhisme, de l’hindouisme, du sikhisme et du jaïnisme, la terre d’accueil des zoroastriens ou des bahaïs, elle compte aussi la 3e communauté musulmane au monde. Cette richesse des pratiques religieuses amène chaque année des millions de personnes à sillonner le pays pour rencontrer un maître spirituel, ou faire des pèlerinages dans les villes saintes. Le tourisme soufi : Le soufisme est une voie ésotérique présente au sein de l’Islam. Il s’agit selon les mots d’Ibn Khaldun d’une « science des cœurs, une connaissance des états intérieurs » (depuis la « Muqqadima »). Les pratiques du soufisme sont diverses au cours du temps et selon les régions. On peut citer comme manifestation d’attachement à Dieu : lecture du Coran à divers niveaux, méditations,invocations… En Algérie, celui-ci est enseigné et pratiqué dans plus de 1 700 zaouias et est liés à 32 confréries (tourouq) soufies réparties sur l’ensemble du territoire algérien. La zaouia Tijaniaya d’Ain madi à Leghouat, revendique plus de 400 millions d’adeptes à travers le monde. Fès, où se trouve le tombeau du fondateur de la Tariqua « Ahmed al Tidjani » est le deuxième lieu de pèlerinage pour les Tajani.A cet effet se développe des pratiques de visites et d’initiation au soufisme. Il en est de même au Maroc ; ce pays avec son patrimoine spirituelriche et varié, de nombreuses soirées de « Dikr » sont organisées et rassemblent des milliers de personnes à l’occasion des festivales spirituels.

© Pawan SHARMA

© Nina LISHCHUCK

ISSUE07

TAJ MAHAL

ZAOUÏA TIDJANIA

Ainsi, le tourisme des lieux de cultes, tant dans le cadre d’une démarche culturelle que religieuse, traduit une rencontre avec ou vers la spiritualité, qui contribue à faire du voyage un médium entre le lieu, soi, et la réflexion introspective.


Art et spiritualité d’hier à aujourd’hui, l’harmonie en dynamisme

MUSIQUE

LA MUSIQUE

UNE INVITATION AU VOYAGE SPIRITUEL Mehdi FELFOUL

I

l est dit que l’on peut voyager sans prendre son envol, en choisissant d’autres destinations qui nous fascinent par leurs splendeurs, qui nous disloquent du monde réel incontrôlable, pour nous ramenerà l’imaginaire variant, suivant nos désirs et satisfactions intérieurs. C’est à travers ce voyage statique,introspectif que l’Homme, motivé par la soif de contemplation, chemine vers la spiritualité, vers l’embellissement de son âme, accompagné le plus souvent par la musique. La vibration de la voix humaine par le chant harmonieux des mélodies semble un outil efficace pourvivre des émotions et sensations auxquelles la spiritualité appel. Accompagnée d’instruments musicaux, afin de réaliser un meilleur voyage, l’écoute et la réflexion qui en découle amène progressivement à laisser place au langage corporel, donnant au final un tableau artistique harmonieux rassemblant la voix, la musique et la dance pour rendre compte du corps et de l’âme. Ce recours à la musique dans le cadre d’une démarche spirituelle est notamment présent dans le courant soufi. Ce courant mystique de l’Islam, initie ses adeptes à explorer leurs spiritualités par des rituels recourant notamment à des techniques vocales et respiratoires spécifiques, ainsi que des mouvements corporels qui reflètent leurs équilibre émotionnel, ce qui leurs permet d’accéder à un état grâce extatique. Au cours de l’histoire, le soufisme a connu plusieurs évolutions, à cet égard il a adapté ses exigences musicales. Se référant au maitre de la spiritualité islamique Ibn el Arabi, spécialisé dans le rôle de la voix dans la relation harmonieuse avec la parole de Dieu, les soufis se sont intéressés aux sonorités et aux techniques vocales. Si les pratiquants de la musique spirituelle exploitaient les standards musicaux locaux pour accompagner leurs réflexions, on observe désormais que le choix des sonorités varie selon l’ethnie ou encore la région. De fait, on distingue aujourd’hui le développement de nouvelles techniques musicales qui se superposent à l’héritage traditionnel. La musique, présente dans les cérémonies religieuses et les parcours méditatifs, apparait commela pierre angulaire au développement spirituel, et semble nourrir l’âme et l’esprit.

38


frankfitzpatrick

ISSUE07

www.monokromemag.com I 39


INTERVIEWS

SALIM DADA UNE CARRIÈRE MUSICALE QUI EXCELLE DANS L’EXCEPTION Mehdi FELFOUL

P

©Tarik MAREF

armi les rares baguettes qui dirigent des orchestres symphoniques dans les deux rives de la méditerranée, introduisant des sonorités ancestrales, notamment andalouses ou maghrébines dans le classique occidental, pour extraire des compositions magistrales au public ébloui par la splendeur de sa musique. Chercheur, docteur en musicologie Algérien , quand le maestro Salim Dada claque ses baguettes, un silence curieux règne .

40


ISSUE07 Monsieur Salim Dada, vous-avez fait un parcours scientifique, vous êtes docteur en médecine, mais vous-vous êtes orienté vers une carrière artistique très riche, en l’occurrence celle du compositeur, musicien et chef d’orchestre. Racontez-nous comment la musique vous a-t-elle inspiré depuis vos débuts et pourquoi cette conversion professionnelle ? Ce n’est pas une question de conversion mais une question de choix d’efficience. Ayant vécu très jeune en Algérie les évènements d’octobre 1988 puis le terrorisme des années 1990, j’ai eu la conscience qu’une société qui se veut équilibrée et épanouie devrait voir la participation de tous ses composants dans tous les domaines, ainsi, pour qu’elle se construise et s’élève sur de bases solides et cohérentes, lui évitant l’excès et l’extrémisme dans toutes ses formes. De ce fait, j’ai focalisé mon champ d’action sur la culture et l’art, particulièrement dans le domaine de la musique. Je trouvais que l’université et les hôpitaux en Algérie ne manquaient pas de médecins ou de structures soignantes, mais en revanche, on parlait peu de l’amélioration de la qualité de vie des gens et de leur épanouissement spirituel et intellectuel. Le passage à la musique est venu donc comme un accomplissement à ma quête d’efficience, de choix d’action sociétale et d’expression artistique. Le côté abstrait de la musique et sa grande interprétativité m’ont vite passionné ; j’ai trouvé dans la composition musicale un exercice de création et d’imagination très significatif. Partager mes créations artistiques avec le public me remettait quelques fois à la posture du thérapeute, mais dans une dimension plus spirituelle ; les concerts sont devenus une sorte de communion généreusement bienfaisante à l’assistante. Dans votre recherche de l’ancien et du nouveau dans le vaste monde musical, on vous a également connu comme étant chercheur dans le domaine de la musicologie et des sciences humaines. Parlez-nous de vos formations acquises, de votre travail de recherche et de son impact sur vos créations musicales. Durant mon enfance et mon adolescence j’étais dessinateur, et à la Fac, je gagnais ma vie en réalisant des portraits. En parallèle à mes études de Médecine et après dix ans d’apprentissage instrumentale (guitare, ‘ûd, kwitra, percussion,..) et de composition musicale en autodidacte,

j’ai étudié entre 2002-2005 L’écriture musicale (harmonie, contrepoint, analyse) à l’Institut National Supérieur de Musique d’Alger et à l’école d’écriture et de composition musicale « Polyphonies » en France, puis la Direction d’orchestre au Conservatoire d’État de Turin en Italie entre 2008 et 2010, et en fin, la Musicologie à l’Université Paris-Sorbonne où j’ai obtenu le diplôme de Maîtrise et le grade de Master Recherche en Musique et Musicologie entre 2010 et 2012. Depuis, je prépare une thèse de doctorat sur l’appel à la prière dans l’Islam dont on pourra parler tout-à-l’heure. Dès mon retour en Algérie en 2014, j’ai occupé le poste de musicologue chercheur au Centre National des Recherches en Préhistoire, Anthropologie et Histoire à Alger (CNRPAH), comme j’ai enseigné des matières telles que : Guitare classique, Formation musicale, Analyse musicale et Direction d’orchestre à l’École Normale Supérieure de Kouba, l’Institut Supérieur National de Musique d’Alger et la Garde Républicaine Algérienne. En 2015, j’ai créé un ‘Laboratoire d’organologie’ pour l’étude des instruments traditionnels algériens au Centre des Études Andalouses de Tlemcen (annexeCNRPAH). Tout ce travail s’est concrétisé par la publication d’une bonne douzaine d’articles scientifiques dans les domaines de la musicologie et des sciences humaines, ainsi que plusieurs dizaines de conférences et de communications scientifiques, présentées de façon régulières, dans des colloques, symposiums et congrès internationaux et nationaux. Comme vous-pouvez le constater, mon activité de musicologue complète parfaitement mes travaux et mes actions de compositeur, musicien et chef d’orchestre. En effet, ces deux domaines : composition/recherche, création/ érudition, sont très complémentaires et se nourrissent l’un de l’autre. Et dans ma vie, cela me permet de trouver les bons sujets pour mes projets créatifs ou académiques, ce qui m’évite de tomber dans l’ennui ou le manque d’idées originales. Quels sont les projets et les réalisations, dans le domaine de la composition musicale, qui vous tiennent à cœur et dont vous êtes fière, en Algérie et à l’étranger ? Étant surtout un créatif, je dirais que je suis particulièrement fière d’être considéré parmi les compositeurs arabes et méditerranéens www.monokromemag.com I 41


INTERVIEWS les plus prolifiques et les plus joués, avec un catalogue d’œuvres qui dépassent les 120 tous genres confondus (symphonique, musique de chambre, takht arabe, musique de film, théâtre, ballet, guitare, soli, ...), qui ont été reconnues et ovationnées par de nombreux orchestres et groupes musicaux dans le monde : Algérie, France, Allemagne , Italie, Syrie, Égypte, PaysBas, Espagne, États-Unis, Argentine, Bolivie, Qatar, Tunisie, Palestine, Jordanie, Liban, Belgique, Portugal, Maroc, Autriche, Vatican, Inde, Pérou, Colombie, Chine, Azerbaïdjan, etc. Ça me tient à cœur également le fait d’avoir été le premier « Compositeur en résidence » de l’Orchestre Symphonique National d’Algérie (2006-2009) puis de l’Orchestre Symphonique Divertimento, avec qui et sa cheffe d’orchestre Zahia Ziouani, on a fait depuis 2011 de grandes dates en France et créé un nouveau répertoire symphonique contemporain. En fin, l’Orchestre des Jeunes d’Algérie, que j’ai fondé en 2018, reste un projet de formation continue qui représente aujourd’hui un espoir pour la musique symphonique dans mon pays. En tant que spécialiste académique dans la musique, vous-avez fait une thèse de Doctorat sur l’appel à la prière musulmane « Al Adhân », parlez-nous de ce sujet inédit qui concerne un acte spirituel par excellence ? « Al-adhân : l’appel à la prière dans l’Islam. Du fait religieux à l’identité culturelle à l’effet d’articulation » est le titre de ma thèse que je prépare sous la direction de Pr François Picard à l’Université Paris-Sorbonne dans l’Institut de Recherche en Musicologie (IReMus, CNRS, BnF). Dans ma thèse je conçois al-adhân comme un réservoir immuable d’une modalité séculaire, celle du maqâm. Les styles du adhân qui sont étudiés font l’apanage de cette tradition musicale. L’étude comprend l’analyse musicale ainsi que l’étude acoustique du geste vocal dans différents contextes culturels et paysages sonores. Le projet examine alors la place du musical dans le dispositif du religieux dans la pratique de l’appel à la prière al-adhân. Bien que cette pratique vocale est essentiellement liée au culte de la prière et a comme espace d’expression la mosquée, on peut trouver des réminiscences mélodiques ou des inspirations stylistiques dans des contextes musicaux où sera étudié le matériau 42

mélodico-rythmico-polyphonique du adhân, utilisé intégralement ou partiellement, de façons inspirée, évoquée ou composée, dans les œuvres de différents compositeurs du XIXe au XXIe siècles : David, Reyer, Rabaud, Cornelius, Dvorak, Szymanowski, Slavenski, Jarre, Garana, Al-Sunbati, Jenkins, Dada, Benabdeljalil, ... Vous-avez été responsable dans le secteur culturel en Algérie : commissions, institutions, organismes jusqu’au plus haut niveau en étant Secrétariat d’État chargé de la production culturelle ; que tirez-vous de ces expériences ? Effectivement, en parallèle à mes travaux de composition, de production scénique, de recherche et d’enseignement, j’ai eu le plaisir de présider, entre 2018 et 2019, la Commission technique d’identification des œuvres musicales à l’Office National des Droits d’Auteur et des Droits Voisins (ONDA) ainsi que le Conseil National des Arts et des Lettres (CNAL), organe consultatif auprès du Ministère de la culture. En 2019, j’ai été désigné comme Point focal de l’UNESCO en Algérie pour la Convention de 2005 ainsi qu’Expert national responsable de la rédaction du Rapport périodique quadriennal (RPQ) 2020 de l’Algérie sur « la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Et le dernier poste en date, entre janvier-juin 2020, était celui de Secrétaire d’État chargé de la production culturelle membre du premier Gouvernement issu de l’élection du président Abdelmadjid Tebboune. Ces différentes expériences en management administratif, de consulting culturel et de responsabilités politiques m’ont apporté beaucoup en termes d’expertise et de conscience des politiques culturelles, des avantages et des lacunes de notre système en comparaison avec ceux des autres pays voisins ou frontaliers. C’est toujours une fierté pour moi de pouvoir servir mon pays, le secteur culturel ainsi que les artistes. Toutefois je reste sensible et engagé sur les sujets qui concernent la condition socioprofessionnelle de l’artiste, la diversité des expressions artistiques, les nouveaux paradigmes de production culturelle et la question des droits d’auteurs, voisins et de propriété intellectuelle au temps d’Internet et des nouvelles technologies.


©Tarik MAREF

ISSUE07

Travaillez-vous sur de artistiques personnels ?

nouveaux

projets

Tout-à-fait, je suis revenu à mes premiers amours : la composition, la pratique musicale et la recherche. Avec mes collègues italiens Calogero Giallanza et Andrea Piccioni de l’Ensemble Shulùq, on prépare la sortie de notre album « The Dream of Ibn Hamdis » qu’on a enregistré et produit l’an dernier en Italie et qui a vu la participation de la diva marocaine Karima Skalli. Je prépare également trois autres albums monographiques de l’ensemble de mes compositions pour guitare, quatuor à cordes et piano. Comme je suis revenu à ma thèse pour

laquelle je suis en dernière phase de rédaction et préparation du projet de publication. Il y a du pain sur la planche ! En vous remerciant pour cet aimable échange, un dernier mot aux jeunes artistes motivés ? Qu’ils fassent tout le nécessaire pour réaliser leurs rêves, leurs folies, par l’étude, le travail et l’enrichissement des expériences professionnelles. Que ce contexte du Covid-19 avec le gèle quasi général des activités n’atteignent en rien leur motivation et la discipline avec laquelle ils doivent continuer à parfaire leurs techniques et améliorer leurs connaissances. Courage alors, patience et foi surtout ! www.monokromemag.com I 43


INTERVIEWS

SASAN NASERNIA

LA CONJUGAISON DE L’ART ET DE LA SPIRITUALITÉ Nour El Yakine TAIEB EZZRAIMI

N

é à Téhéran en 1974, Sasan Nasernia a débuté sa carrière en tant que calligraphe et artiste typographe. En explorant différents chemins oscillants entre le persan classique et la calligraphie moderne, il a élargi sontravail en y incluant la peinture ainsi que le travail digital, tout en y consacrant une large place « spirituelle »

44


ISSUE07

Bonjour Sasan Nasernia. Votre style de calligraphie est authentique, singulier et avant-gardiste. A cet effet, pouvez-vous nous en dire davantage sur votre parcours artistique ?

terre ? Qu’est-ce qu’ils représentent ? Dans quelle mesure peuvent-ils décrire la réalité et la pointer à travers les codes qui sont dans leur propre droit complètement abstrait ? Jusqu’où peut-on poussercette abstraction ? …

Quand je regarde en arrière je réalise que mon parcours artistique a été façonné par ma connaissance, mon inclination de vivre aussi librement que possible. En dehors de mes jeux d’enfant portée sur la calligraphieque mon père pratiquait, il s’agit d’un genre que je n’ai jamais pris au sérieux. De même durant mes études en design graphique à l’université, préférant réaliser des expériences en typo sur l’ordinateur car c’était la nouveauté du moment.J’ai décidé de concentrer mes efforts de tout cœur sur mon art en 2008. C’était des années très volatiles et tumultueuses, sur le plan financier, notamment. Au même moment un incident signifiant m’est arrivé, je ne veuxpas entrer dans les détails, mais,il est suffisant de dire que cet incident a profondément changé ma perspective envers la vie et a en conséquence changé mon parcours. J’ai rencontré un professeur et j’ai commencé la méditation. J’ai changé de style de vie et je me suis senti beaucoup plus motivé par la calligraphie sur toilecomme moyen d’exprimer mes idées. Bien sûr mes travaux initiaux étaient crus et primitifs et petit à petit j’ai plongé plus profondément dans les eaux inconnues que ce soit techniquement ou philosophiquement. J’ai commencé à questionner le genre : quelle est l’essence de la calligraphie, les formes des lettres et leurs langages ultimes de mise à

Ce sont des défis difficiles à relever. J’ai fait le choix des formes, de lettres informes, un ‘mich-mache’ de lettres, de codes et de lignes qui n’ont pas de formes concrètes tant qu’ils donnent une formeaux objets, les représenter au lieu de les décrire ; j’appelle ce style crazykufic qu’on peut traduire en arabe àkufimajnoon(typographie arabe folle). Quelles sont vos sources d’inspiration? Mes sources d’inspiration ont varié de temps à autres. Cela a commencé avec l’histoire de mon pays natale l’Iran et celle du Moyen Orient puis l’Europe et l’Afrique. J’ai aussi suivi le parcours mystique , je me suis familiarisé avec les traditions de l’extrême orient où la calligraphie a une grande signification tant pour l’esthétique que le spirituelle. Une autre source d’inspiration a été mon environnement et leur héritage pictural qui inclue les dessins animés, les graffiti. En fait, ma tête est pleine de drames historiques, de fictions comiques et d’histoire mythiques, inspiré par toutes ces sources différentes en allant du soufisme à la physique quantique et l’astronomie. Ces dernières années, et particulièrement depuis mon déménagement à Vancouver, je dessine beaucoup la nature par exemple. www.monokromemag.com I 45


INTERVIEWS

Quels sont les projets qui vous ont fait connaître? Si vous faites référence à se faire un nom en terme d’être reconnu par la communauté de l’art grand publique, je pense que ça reste à venir. Si vous faites référence à la taille et à la signification de ma participation à un événement important, c’est largement Sharjah calligraphie biennal 2018 avec deux espacesséparés présentant deux installations différentes qui ont contribué à ma « renommée ». Pourriez-vous nommer l’événement et / ou la création qui vous a inspiré? J’ai pensé à cette question et la première image qui m’ai venu à l’esprit était la Sagrada Familia à Barcelone. Même si ce n’est qu’à moitié construit, la vision du génie Gaudi brille tellement là-bas que ça vous submerge et ça reste en vous, du moins en moi. Un aspect de la place que j’ai aimé c’est la fluidité et son pointage vers l’esprit transitoire de l’existence. 46

Le temps semble pertinent quand vous êtes sur le building. Si je voulais nommer un autre endroit inspirant ce serai l’Alhambra mis à part son show case magnifique debeaux exemples de l’art de l’islam, là-bas je me suis sentie hors du temps aussi comme si les occupant soriginaux du palais l’habitaient jusqu’à la veille. Nous remarquons dans vos créations une touche spirituelle très claire, pourriez-vous nous parler de cette orientation ? Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné dans une précédente question, ma transition de graphique designer vers artiste à plein temps s’est déclenchée à la suite d’un événement spirituel qui m’a poussé àchercher une plus profonde vérité, et je peux dire que cela m’a transformé en une personne religieuse. Mon travail est ainsi une expression de ma spiritualité. Après des Années de recherches, enquêtes et expérimentation je crois que tout est un, ça commence d’une source et ça revient à cette même source.


instagram.com/nasernia.art www.pinterest.com/snasernia/

ISSUE07

C’est ma religion dont j’ai parlé auparavant et basiquement, après ce point toutes les religions du monde sont les bienvenues car il n’y a plus aucune différence. Voilà pourquoi je prends soin de ne mentionner aucune école particulière de mysticisme comme mon centre d’intérêt principal car cela pourrait exclure des individus.

Un conseil à donner à ceux quiveulent se lancer dans la production artistique ?

Pratiquer mon art durant mon parcours a été un bon outil de réflexion sur soi et est devenu un rituel à lui seul.

Quels sont vos projets futurs?

Selon vous, quelle est la relation entre l’art et spiritualité ? La spiritualité, c’est de là que viennent toutes les créations. Avez-vous déjà eu un moment de totalsilence intérieur pendant que vous contempliez une peinture ou une sculpture ? Ce moment est le but optimal d’un artiste, en particulier un artiste qui a de la propension spirituelle.

Mon conseil est simple et facile : produire même si ta production se réduit à une grifonneri derrière un ordinateur, alors que tu détestes ta journée de travail (comme je faisais avant), il faut essayer de capturer lamagie tant qu’il y’en a.

Depuis la pandémie, je préfère ne pas me projeter trop loin en avant. Avant celle-ci, je travaillais surplusieurs projets qui sont pour l’instant reportés. Je pense qu’il y’a des choses plus importantes à prendre en considération en ce moment, il ne faut pas oublier que c’est une crise qui prend des vies et affecte des millionsde personnes. A cet effet, j’apporte mon soutien au personnel médical, notre futur dépend d’eux. Moi, en tant qu’artiste, j’observe régulièrement des temps de retrait, mais cette fois-ci mon confinement fut plus profond.

www.monokromemag.com I 47


INTERVIEWS

NATALIE FUCHS

RÉALISATRICE ET AUTRICE DU FILM DOCUMENTAIRE KALACHAKRA-L’ÉVEIL Gaëlle HEMEURY

N

atalie Fuchs a 42 ans lorsqu’elle se rend au Nord de l’Inde dans la ville de Dharamsala où le gouvernement tibétain en exil a trouvé refuge. Au-delà de filmer le Kalachakra, la cérémonie spirituelle la plus importante du bouddhisme tibétain, sa démarche répond à une quête personnelle d’apaisement de sa souffrance intérieure depuis le décès de sa sœur. Ainsi, au fil de ses rencontres, elle narre le parcours spirituel de différents protagonistes et partage avec le public sa démarche intime. La cérémonie du Kalachakra, l’initiation la plus élevée dans le bouddhisme tibétain Bonjour Natalie, nous vous remercions de nous accorder cet entretien sur votre documentaire consacré à la cérémonie du Kalachakra. A cet effet pouvez vous tout d’abord expliquer à nos lecteurs qu’est ce que la cérémonie du Kalachakra ? Et comment cette idée de documentaire a germé ? A titre personnel je nourrie depuis de nombreuses années un intérêt particulier pour l’hindouisme et toutes spiritualités. A cet effet, j’ai suivi et rencontré de grand Maîtres et à plusieurs reprises Amma, figure spirituelle connue pour sa démarche de prendre dans les bras les individus afin de leur transmettre son amour universel. Dans ce cadre, j’ai rencontré Manuel Collas de la Roche, producteur du film Darshan de Jan Kounen, qui avait en projet de réaliser un film sur les 14 réincarnations du Dalaï Lama. Suite à cet échange, je me suis intéressée au bouddhislme et à me passionner pour celuici. Ainsi, le Kalachakra qui signifie « la roue du temps » est une cérémonie qui rassemble durant 11 jours, des centaines de milliers de pèlerins venus de tout horizon. Dispensée par le Dalaï Lama à Bodhgaya, ville sainte où le premier Bouddha a reçu l’éveil il y’a 2500 ans, elle est la cérémonie la plus élevée dans le bouddhisme tibétain. Son objectif est de nous amener vers

48

la compassion et la paix intérieure à travers un cheminement ritualisé pour atteindre l’éveil et œuvrer pour la paix dans le monde. Filmer la spiritualité Pouvez-vous aborder avec nous votre double démarche à savoir celle de documentariste ainsi que votre démarche personnelle vis-àvis du bouddhisme ? Lorsque nous sommes arrivés à Bodhgaya j’ai eu un choc spirituel en voyant la dévotion des pèlerins tourner autour du Stupa du grand éveil, ce temple qui contient les reliques du Bouddha. Je ressentais, la puissance spirituelle du lieu. Et j’ai été touché par l’intensité des prières et l’énergie d’amour qui s’en dégageait ; la dévotion qui se déployait était palpable. Dès lors, avec mon équipe, nous avons alors décidé de filmer l’intégralité de la cérémonie du Kalachakra pour en faire un film documentaire. A ma démarche de documentariste, s’est imposé tout naturellement le besoin de parler de mon expérience personnelle et de la mettre en scène. Très marquée depuis mon enfance, j’avais besoin de trouver la paix en moi en acceptant le décès de ma sœur qui n’avait alors que 10 ans. C’est pourquoi j’ai réalisé un documentaire intimiste, relatant à la fois ma quête de paix intérieure, et la transmission d’une initiation millénaire dont l’objectif justement est de trouver sa paix intérieure.


ISSUE07

KALACHAKRA, L’EVEIL ; FILM DOCUMENTAIRE ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR NATALIE FUCHS. SORTI EN SALLE À PARTIR DE 2017. PRODUIT PAR LEELAME PRODUCTION.

www.monokromemag.com I 49


INTERVIEWS Pensez vous qu’il faut « être dedans », c’està-dire pratiquant, acquis à cette religion, pour rendre compte de la spiritualité, saisir « l’essence » spirituel ? A titre personnel, je ne suis pas bouddhiste et je ne le suis pas devenue, restant fidèle à ma confession chrétienne de naissance. J’ai néanmoins une grande sympathie et un profond respect pour la philosophie bouddhiste qui m’a tant apporté. Lors de mon arrivée à Bodhgaya, j’ai ressentie la dévotion des pèlerins, c’était très fort. Et j’ai compris le cheminement spirituel sur lequel le Dalaï Lama nous incite tous à pérégriner pour être meilleur et rendre le monde meilleur. Je précise néanmoins que le Dalaï-lama encourage chaque personne à rester dans sa religion de naissance. Cette compréhension m’a aidé à réaliser le documentaire et à rendre compte de l’importance spirituelle de la cérémonie du Kalachakra. J’ai l’impression aussi que mon témoignage personnelle permet à tout spectateur marqué par un deuil de s’y retrouver et d’accueillir l’espoir qu’un jour, la période de deuil et la souffrance qui en découle s’atténue et laisse la place à un souvenir plus acceptable, voir très doux. Enfin, afin de rendre compte au mieux des sensations et des sensibilités, nous avons accordé beaucoup d’importance au montage, réalisé par Yves Deschamps, ainsi qu’à la musique épurée et sensible, composée par Laurent Ferlet. Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ? Etant donnée que c’était la première fois qu’une équipe de tournage était autorisée à filmer l’intégralité de la cérémonie du Kalachakra, il nous a fallut rassembler des autorisations administratives très compliquées à obtenir, trouver les financements et rassembler une équipe de tournage indienne. Nous avons rencontré des difficultés d’ordres techniques, car nous avons dû installer une grue pour pouvoir filmer la cérémonie en continue, et contourner le temps limité accordé initialement aux journalistes. De plus, nous avons rencontré des obstacles pour faire traduire de manière fiable la parole du Dalaï Lama. Mais dans l’ensemble, le tournage s’est bien déroulé et nous a beaucoup apporté tout à chacun, tant sur le plan professionnel qu’humain. Je ressens une immense gratitude de la chance qui m’a été donnée de découvrir un monde dont j’ignorais l’existence. 50

LE DALAÏ LAMA ET NATALIE FUCHS, PHOTO DE TOURNAGE

Diffuser le documentaire et le soumettre à la critique extérieure Qu’elle a été la réception du film, auprès des instances bouddhistes, des croyants, des non croyants, de la critique et à quelle échelle ? Tout d’abord, le documentaire a été salué et béni par sa Sainteté le 14ième Dalaï Lama. A cet égard il a prononcé le discours suivant « Ce film est non seulement capital pour le maintien de la culture tibétaine en voie d’extinction, mais aussi parce que le Kalachakra, symbole de compassion et de paix intérieure, conduit à la paix universelle.» Extrait du discours de Sa Sainteté le 14ième Dalaï-lama à l’occasion de la bénédiction du film.


ISSUE07 Enfin, au-delà des éloges officiels, il y’a la réception du documentaire auprès du public. A travers ce documentaire, mon intention était de « planter une graine dans le cœur du public ». A cet effet, je me réjouis à la lecture de certains commentaires qui me transmettent leurs déclics personnels et émotifs qui, après avoir regardé le documentaire et expriment souvent se sentir plus en paix, plus à l’écoute et donc mieux dans leur vie.

© Hervé Saint-Hélier

Nathalie Fuchs, nous vous remercions pour cet entretien, ce temps de partage autour de votre documentaire et de votre double démarche dans votre volonté de rendre compte de la spiritualité tibétaine. Souhaitez vous ajouter un élément, transmettre à nos lecteurs une anecdote sur ce documentaire, un conseil, ou une sage parole que vous avez appris lors de ce « tournage-cheminement » ?

Ensuite, le documentaire a fait l’objet d’une bonne réception en France. En 2014, il a été projeté lors du festival de Cannes, en projection privée, en 2017 il est sorti en salle et est resté à l’affiche durant 9 semaines. Pendant la période de confinement, je l’ai mis en accès libre pendant 5 semaines sur les réseaux sociaux, ce qui a permis à 60 000 personnes de le visualiser. Il a également été diffusé en Europe (Italie, Espagne, Suisse) ainsi qu’en Corée du Sud. Actuellement, traduit en version anglaise avec la voix d’Uma Thurman, le film vient d’être présenté aux Etats-Unis dans le cadre de deux festivals. J’espère que nous verrons s’y déployer un succès conséquent pour le film. Cela est important pour la paix dans le monde et le maintien de la culture tibétaine.

Je vais vous faire part d’une anecdote réflexive. Lors du tournage, j’avais quelques excès d’exigence. Alors que j’en faisais part au coproducteur, il m’a répondu sèchement « mais tu n’as pas honte d’avoir ce comportement en présence du Dalaï Lama ». Décontenancée, j’ai quitté l’espace de tournage et j’ai été m’asseoir au pied du Stupa sous l’arbre de la Bodhi sous lequel s’éveilla Bouddha. Il s’agit d’un arbre millénaire pour lequel de nombreuses personnes rêvent d’en récupérer une feuille. Nous y étions en janvier, il y’avait en conséquence peu de feuille, et tout le monde cherchait à attraper les quelques unes qui tombaient. Assise au pied de cet imposant arbre millénaire je réfléchissais aux paroles du Dalaï Lama sur le don quand l’équipe du tournage m’a rejoint. Notre guide est arrivé avec une feuille de l’arbre et hésitait à qui la donner. Alors que je voulais la feuille, j’ai préféré décliner l’offre et lui ai signalé de la donner à la personne avec qui j’étais en tension. Au même moment, une feuille de l’arbre m’est tombée dessus. J’ai alors compris les paroles du Dalaï Lama, tout acte engendre une réaction, lorsque vous donnez, vous recevrez beaucoup plus que ce que vous avez donné, dés lors que vous donnez sans aucune attente en retour. Vous pouvez retrouver le film documentaire sur la plateforme vimeo : https://vimeo. com/215599500 ainsi que sur le site consacré à ce dernier : http://www.kalachakra-film.com/ et les réseaux sociaux suivants : https://www. facebook.com/Kalachakra.lefilm -https://www. instagram.com/kalachakra_lefilm/ www.monokromemag.com I 51


INTERVIEWS

KIF-KIF BLEDI

INTERVIEW AVEC RAÏSSA LEÏ, FONDATRICE ET DIRECTRICE ARTISTIQUE DE LA TROUPE KIF-KIF BLEDI Nour El Yakine TAIEB EZZRAIMI

K

if-Kif Bledi est une troupe basée à Paris, dédiée à la promotion des danses d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, avec une approche alternative et moderne. Elle a été créée à Paris en 2017 par Leïla de son nom de scène Raïssa Leï, directrice artistique de la troupe, qui poursuit en parallèle une carrière d’ingénieure financier. Elle est d’origine marocaine amazighe zénète de la région d’Oujda et une partie de sa famille a vécu à Sidi Bel Abbès durant la guerre d’Algérie. Les autres membres, Zaïra, Hanane, Hakeem, Hind, Karolina, Astou, Tassadit et Tania sont d’origines marocaine, algérienne, tunisienne, libanaise, polonaise et sénégalo-béninoise. C’est également un collectif engagé dans la mise en valeur de la culture arabo-amazighe non seulement via des spectacles vivants, mais aussi des projets vidéos et textuels.

Vous êtes un collectif engagé dans la promotion de la culture arabo-amazigh ( Afrique du Nord et Moyen-Orient ), Pouvezvous aborder avec nous vôtre parcours artistique ? Nous avons dans la troupe tous deux points communs : une passion pour les danses en général et un intérêt pour valoriser les cultures d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Nous avons des parcours très différents en danse qu’ils soient académiques ou traditionnels. J’ai par exemple pratiqué très tôt des danses au Maroc dans la région d’Oujda comme le Hidouss, la Reggada ou encore les danses Chaabi et Chleuh et en parallèle j’ai suivi une formation académique en modern’jazz au conservatoire Geroges Bizet à Paris. C’est aussi cela qui permet d’avoir des outils et codes pour moderniser et proposer des spectacles de danse en format théâtre par exemple plus accessibles en Europe. Et c’est le cas d’autres membres de la troupe qui viennent de villes aussi diverses que Tiznit, Casablanca, Oran, TiziOuzou, Gabès ou Beyrouth où ils ont cumulé des souvenirs et expériences rares et précieux autour de notre patrimoine. Certains membres de la troupe comme Hakeem, Zaïra, Astou, Karolina et moi-même, pratiquons des danses 52

urbaines et clubbing telles que la house dance, le Waacking ou le Voguing. Certains sont enseignants de danse indienne (Hanane) ou modern’jazz (Karolina). L’essentiel pour nous est de respecter les cultures des danses que nous pratiquons, qu’elles soient traditionnelles ou de club, avant de les fusionner par exemple


et créer ainsi un style unique propre à notre double culture. Nous ne souhaitons ni être catalogués de danses folkloriques qui est un terme que nous trouvons péjoratif, ni de danse contemporaine qui signifierait que nous devons adapter nos codes en suivant une ligne abstraite contraire à notre héritage. Nous n’entrons dans aucune case qui existe en France et c’est bien là le problème. Ainsi, en attendant nous appelons cela des danses alternatives d’Afrique du Nord et Moyen-Orient, tout simplement car nous sommes majoritairement immigrés ou enfants d’immigrés de ces régions et qu’étant déracinés nous déformons par nature la forme initiale des danses séculaires dont nous sommes héritiers. Notre combat est donc déjà de montrer que nous existons et d’arrêter de nous invisibiliser puis d’éduquer les gens sur nos danses et enfin de toucher des dirigeants ou organisateurs pour faire changer la vision sur nos cultures. Nous savons que le chemin sera long car beaucoup de personnes ignorent cette diversité et pensent même que nous faisons de la danse orientale égyptienne, ce qui n’a rien à voir ni avec notre héritage culturel ni avec nos pratiques. Nous devons déconstruire des décennies de stéréotypes hérités de la colonisation, de l’immigration et de la volonté de dénigrer l’image de la femme artiste amazighe ou arabe. Vôtre équipe regroupe des membres de plusieurs nationalités, Pouvez-vous nous parler de cette diversité ? La troupe s’est enrichie naturellement. Il n’y a eu aucun casting pour la créer. Tout est parti de la création du personnage de Raïssa Leï fin 2016 qui est un personnage féminin inspiré de figures nord-africaines fortes telles que les Raïssates Chleuh au Maroc, les medehettes Raï d’Algérie, d’héroines telles que la Kahina ou encore des membres de ma famille qui ont vécu la guerre.

© Eddy LAMAZZI

ISSUE07

RAÏSSA LEÏ

Toute cette puissance féminine d’Afrique du Nord a été détourné au fil des années soit au nom d’imaginaires exotiques et orientalistes coloniaux, soit au nom de la mauvaise réputation d’être une femme artiste au sein de stéréotypes de sociétés patriarcales. L’image de la femme chanteuse, ou pire danseuse est encore malheureusement associée à celle d’une femme de petite vertue en Afrique du Nord ou Moyen-Orient. Nous souhaitons prouver que nous sommes des femmes qui dansons dans le but de préserver nos identités tout en conservant le respect des traditions et de la famille. Il est très important pour nous et un réel challenge que notre travail puisse autant plaire à des organisateurs de grands festivals électro qu’à une grand-mère au Maghreb. L’idée de la troupe était en tout cas de recentrer la puissance et le respect qu’imposent une artiste femme en étant à la fois attachée à son héritage culturel et aussi ouverte sur la modernité. C’est ce que représente la Raïssa dans la troupe et le message est finalement universel, quelquesoit ses origines. Ainsi, naturellement j’ai soit contacté des femmes danseuses de mon entourage que je voyais dans ce projet, soit j’ai été contactée spontanément par des femmes qui partageaient ces valeurs et ce sont reconnus dans cette vision, sans calculer de quelles origines elles étaient. Hakeem a été le www.monokromemag.com I 53


INTERVIEWS dernier arrivé, bien que je souhaitais une troupe entièrement féminine pour accentuer mon objectif de valorisation de la femme, le talent et la générosité de Hakeem étaient tellement forts qu’il était évident qu’il fasse partie du projet. C’est ainsi que nous nous retrouvons avec une troupe composée de membres d’origines marocaine, algérienne, tunisienne, libanaise, polonaise et sénégalo-béninoise, nés en France ou dans leur pays d’origine. Il était hors de question de refuser des membres car ils n’étaient pas d’origine amazighe ou arabe, par contre ce sont des personnes qui redoublent d’efforts pour connaitre mieux notre culture et ont été en immersion maintes fois dans des fêtes et mariages privés, en Europe ou au Maghreb. La question de l’appropriation culturelle nous est chère et le fait que des personnes non issues de notre culture s’investissent autant pour la promouvoir nous a été très bénéfique pour ne pas non plus tomber dans le communautarisme. Nous considérons que c’est ce côté cosmopolite et complémentaire qui contribue à notre force et qu’il n’y a qu’à Paris que des origines aussi diverses ont pu se connecter de manière naturelle car ce n’est que le reflet des origines des personnes que nous fréquentons au quotidien.

https://www.instagram.com/kifkifbledi/

Qu’elles sont vos sources d’inspiration ? Nos sources d’inspiration sont très variées. Nous adorons dénicher des vidéos d’artistes femmes nord-africaines et du Moyen-Orient des années 70, 80 et 90. Nous considérons qu’elles étaient à l’apogée de leur mise en valeur. Nous pouvons citer des chanteuses qui étaient soit également danseuses, soit accompagnées de danseuses telles que Aïcha Tachinouite, Najette Aatabou, Raïssa Tabamrante, Cheikha Rimitti, Warda El Djazaïra, Cheba Fadela, les soeurs danseuses tunisiennes Zina et Aziza, Fairuz... Pour les inspirations plus contemporaines ce sont plutôt des artistes musicaux electro ou pop maghrébins ou du Moyen-Orient, dont certains avec qui nous avons eu la chance de collaborer : Cheb Runner, Ammar 808, Sofiane Saïdi, Glitter, Paloma Colombe, Zenobia, Kabylie Minogue, Badr Soultan, Omar Souleyman... Ensuite des créateurs de mode tels que Yassine Morabite et Berberism ou des designers et artistes du Maghreb nous inspirent aussi beaucoup comme Hassan Hajaj. Nous suivons aussi les tendances dans le milieu de la danse hiphop et clubbing, en France il y a énormément de danseurs et chorégraphes à renommée internationale que nous suivons et que nous allons voir en spectacle, soirée ou battle. Et 54

enfin dans un esprit un peu plus léger nous suivons des pages d’humoristes qui parodient nos codes culturels comme Djamil Le Schlag ou Houria les yeux verts. Quels sont les projets qui vous en fait connaître ? Notre activité s’est vraiment développée du bouche à oreille, en nous voyant en prestation et via les réseaux sociaux. Nous n’avions pas réellement développé notre communication, par contre nous nous sommes appliqués à produire des projets photos et vidéos de qualité avec des touches d’originalité. Par exemple avec le projet des Contes de Raïssa Leï. J’ai eu cette envie car il n’y a jamais de personnage arabe ou berbère dans les films de super-héros ou dessins animés, et peu dans les publicités ou films grand public. Et c’est un gros problème pour construire notre identité lorsque nous sommes déchirés entre deux cultures. Nous


ISSUE07 «Les Figues de Berbérie» sur la prestigieuse scène du Rocher de Palmer à Bordeaux.

© Audran Sarzier

L’engagement artistique est souvent double : engagement dans son art et engagement << éthique >>, ce dernier est souvent lié aux questions de communauté , Pouvez-vous partager avec nous un fait de société qui vous concerne et auquel vous avez récemment participé?

manquons de modèles positifs et inspirants, en particulier féminins là où en France selon une étude de l’INSEE nous serions près de 4 millions de personnes à avoir des origines maghrébines sur deux générations. Ainsi nous avons tourné 10 épisodes de ces contes dansés avec à chaque fois un clin d’oeil sur un sujet propre à notre culture, mais le tout dans un environnement urbain et contemporain puisque nous vivons à Paris. Ils sont tous disponibles sur notre chaîne youtube. Certaines vidéos de nos spectacles ou stages ont généré des dizaines milliers voir parfois des millions de vues sur le net à travers le monde. Nous avons eu l’opportunité de danser sur le premier char composé d’artistes nordafricains pour la Techno parade en 2019, nous étions invités d’honneur du Atlas Folk Festival à Moscou en Russie, nous avons présenté un spectacle d’une heure à l’Institut du Monde Arabe en parcourant plus de dix pays d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient ou encore nous avons dansé notre première création longue

La limite est effectivement souvent franchie entre l’engagement artistique et l’activisme. Nous avons été dernièrement particulièrement touchés par les manifestations contre les discriminations faites par la police à l’encontre des personnes racisées en France et aux Etats-Unis. Nous avons participé à plusieurs des manifestations et allons d’ailleurs prochainement sortir des vidéos dansées autour du thème de la discrimination. Nous nous sentons concernés car malheureusement cela a ouvert le débat sur les discriminations au sens large. Et nous en avons quasi tous vécus dans la troupe de manière double car à la fois en France et dans notre pays d’origine. Nous sentons parfois que nous n’avons notre place dans aucune société, c’est un mal être ressenti par un grand nombre d’immigrés ou d’enfants d’immigrés. Nous vivons également des discriminations fortes autour de la danse. Certaines personnes nous prennent de haut, pensant que nos danses sont moins nobles que les leurs. La danse classique est vue comme le saint graal et il n’y a jamais eu de collaborations avec des troupes traditionnelles d’Afrique du Nord ou Moyen-Orient et des opéras à notre connaissance. Il est quasi impossible d’obtenir des subventions car nous n’entrons dans aucune case. La promotion faite aux danses traditionnelles au sens large est minime. Nous avons déjà reçu un refus de nous recevoir d’un théâtre parisien par exemple qui expliquait ne produire que des créations contemporaines alors que nous avions vu qu’il y avait des programmations d’autres styles. Nous faisons un gros travail aussi pour dissocier culture et religion là où certains regroupent le tout. Nous souhaitons juste montrer notre culture et qu’elle soit considérée à sa juste valeur. N’oublions pas que la civilisation amazighe a des traces d’existence depuis plusieurs siècles et que son patrimoine s’est transmis de générations en générations uniquement oralement. Nos danses existent depuis des siècles bien avant le développement de la danse classique. C’est une richesse précieuse qui n’est clairement pas assez valorisée à l’échelle mondiale. www.monokromemag.com I 55


INTERVIEWS Selon vous comment peut-on préserver l’identité patrimoniale ? La conservation et sauvegarde du patrimoine sont des sujets centraux dans notre troupe. En effet nous sommes majoritairement héritier d’une culture et d’un patrimoine qui se transmettent oralement. Ce n’est pas un métier chez nous d’être danseur mais cela fait partie de notre quotidien, tout le monde a cela dans le sang. Or les jeunes générations se désintéressent de plus en plus des cultures traditionnelles au profit des cultures occidentales et des nouvelles technologies. Mais également il y a un éclatement des bulles familiales où il y a de moins en moins de volonté de vivre sous le même toit que ses parents. Cela coupe donc l’unique moyen de transmission culturelle. Il faut alors créer d’autres ponts pour ne pas tuer notre héritage patrimonial. Nous développons ainsi différentes techniques en nous appuyant sur des outils numériques comme des vidéos, les réseaux sociaux, des rédactions de texte pour documenter et archiver tout cela. Egalement pour que les autres héritiers s’y reconnaissent et posent des questions aux anciens puis repartagent et ainsi créer des échanges vivants. Egalement nous faisons beaucoup de recherches pour proposer des conférences autour des danses que nous pratiquons. Enfin il est un devoir de la part de tous les gouvernements, même français, d’investir pour promouvoir les cultures amazighes et arabes via des festivals, des expositions, des ateliers ludiques car cela fait partie intégrante de notre histoire et nous nous devons de continuer la transmission dont nous avons nous-même bénéficié. C’est notre rôle à tous pour éviter l’extinction de certains arts traditionnels comme c’est déjà malheureusement arrivé dans certaines régions. Un conseil a donner à ce qui veulent se lancer dans la danse quelques soit traditionnel au contemporain ? La danse est une pratique organique, qui vous prend aux tripes et au coeur. Si vous souhaitez vous lancer dans la danse nous vous conseillons de pratiquer un style qui vous fait vibrer, et ne pas suivre les tendances ou vous limiter car vous êtes débutant. Comme tout domaine, plus vous aimerez ce que vous faites et meilleur vous serez. Il ne faut se mettre aucune limite car tout s’apprend et avec le langage et la marche c’est une des choses que nous pratiquons de la manière la plus innée depuis notre enfance. Il 56

n’y a aussi aucune limite d’âge, nous avons tous vu un bébé ou une grand-mère danser, alors foncez car c’est prouvé scientifiquement c’est bon pour le corps mais aussi excellent pour le cerveau. Comment avez-vous géré le confinement et quels sont vos projets à venir ? Le confinement a été très douloureux pour nous comme la majorité des personnes. Nous avions l’habitude de nous voir chaque semaine, répéter, discuter, se projeter, échanger, rigoler, travailler. Des choses simples dont parfois on oublie la valeur lorsque nous sommes emportés dans notre quotidien. Nous avons relativisé en gardant contact et organisé des réunions et répétitions à distance. Nous avons également donné des cours de danse gratuitement sur plusieurs semaines pour répondre au manque de nos élèves dont les cours réguliers ont été subitement interrompus. Enfin nous en avons profité pour tourner une parodie du clip de Didi de Cheb Khaled que nous avons nommé «Ra¨stez chez vous avant le Didi-confinement» pour apporter un message de manière ludique. 2020 devait être axée pour nous sous le signe de la fusion des styles. Après plusieurs années à avoir approfondi une vingtaine de styles de danse traditionnels d’Afrique du Nord et Moyen-Orient il était prévu d’aller un niveau plus loin dans l’innovation en fusionnant ces danses traditionnelles avec des styles urbains et clubbing tels que la house dance, le tutting, le Waacking, le Voguing. Nous avons débuté avec quelques stages et de courtes vidéos freestyle sur nos réseaux qui ont beaucoup plus à nos followers. Et nous avons commencé à travailler sur la création d’un spectacle de danse fusion qui se nomme Amazigh Vortex et qui sera jonché d’allégories et de références à des personnages amazighes entre la mythologie et le futurisme. Nous espérons pouvoir proposer une première version en 2021 et surtout au-delà de la France et l’Europe pouvoir nous produire en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Un mot pour Monokrome Nous sommes vraiment honorés de paraître dans votre magazine que nous trouvons excellent. Nous manquons cruellement de papiers de cette qualité qui valorisent notre culture et les sujets novateurs en étant loin de tous les stéréotypes que nous trouvons dans certains médias. Longue vie à Monokrome !


ISSUE07

Monokrome Monokromemag www.monokromemag.com monokromemag@gmail.com info@monokromemag.com

www.monokromemag.com I 57


Profile for monokromemag

MONOKROME MAGAZINE ISSUE 07  

Advertisement