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Maude CARON // Mémoire de 3e année Paysage // Ecole d’Architecture et de Paysage de Lille // Juin 2008

Jardiner les délaissés Les jardins associatifs de la métropole lilloise


Page de couverture : Photographie personnellle. Jardin Comme une aut’terre, à Lille Moulins, inauguré fin 2007.


Avant-propos : parcours personnel Premiers moments de paysage De Martha Schwartz Aux jardins associatifs

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Introduction

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Repères lexicaux

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Les héritages Les community gardens new-yorkais des années 70 L’arrivée des community gardens en Europe Une culture européenne et française du jardinage collectif Le contexte français

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Le jardin associatif au cœur du réseau institutionnel et politique cadre réglementaire L’implication des institutions locales L’intégration des jardins dans les politiques de développement durable

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Utopie urbaine ? Espace intermédiaire entre le public et le chez-soi Les notions de communauté et d’espace commun L’engagement citoyen

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Conclusion

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Bibliographie

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Annexes  Compte-rendu d’entretien avec les AJOnc et localisation du jardin des (re)trouvailles Compte-rendu d’entretien du jardin de Chlorophylle et situation du jardin Compte-rendu d’entretien de Terra Incognita et situation du jardin Compte-rendu d’entretien avec Charlotte Foubères du service Parcs et Jardins de la ville de Lille

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Parcours intellectuel personnel en rapport à la question du paysage

Premiers moments de paysage J’ai vécu, il y a quelques années, dans une maison communautaire à proximité de Perpignan. Beaucoup de randonnées, de jardinage et même plantation d’un champ d’oliviers. Première fois que je prends le temps et le plaisir de regarder les choses pousser, s’épanouir puis mourir pour laisser place à autre chose. J’ai des souvenirs très forts de matins où je me levais aux aurores pour arroser le jardin avant qu’il ne fasse trop chaud. Chant des oiseaux qui démarre, insectes qui s’activent, fleurs qui s’ouvrent au fur et à mesure de la levée du soleil. Je découvrais un autre temps que celui de l’immédiateté, j’apprenais l’importance de la terre, du sol, du socle. A ce moment, j’ai longuement discuté avec un moine jardinier. Il m’a parlé de l’importance de la passivité, parfois. Etre capable de s’arrêter, d’être seulement dans la contemplation et dans la réception. Etre dans une contemplation active pour pouvoir être vigilant et attentif à ce qui nous entoure. Sentir que l’on fait partie d’un tout auquel on participe et avec lequel on puisse être en accord. Physiquement. Sentir que le même sol permet notre équilibre, nos mouvements et permet aussi à l’arbre de pousser, de s’enraciner. Quelque chose de l’ordre du partage, d’une énergie commune qui est là et qu’il est important d’éprouver. Pouvoir être contemplatif n’est pas une évidence. Je m’y suis exercée. Promenades matinales en solitaire. Etre réceptive à ce que je rencontre le long du chemin. Passage d’un ruisseau. Bruissements, lenteur, fraîcheur. Puis la crête d’une montagne qui capte les premiers rayons du soleil. Sur la pointe d’abord puis progressivement sur tout un pan de la montagne. Premiers moments de paysage… Ces expériences me tiennent et sont une base dans mon parcours. Mais cet état de contemplation et de partage n’est pas inné. Parfois j’oublie de m’y replonger.

De Martha Schwartz… Il y a eu une nette évolution dans mes références et inspirations. J’ai été attirée par le travail de Martha Schwartz pendant mes premières années dans le paysage : j’étais en BTS - où l’on parlait beaucoup d’arrosage automatique, de gestion de services espaces verts et de relevés de niveaux - et ma culture paysagère était pauvre. Schwartz me paraissait alors très 


Photographie : Alan Ward. Bagel Garden, Martha Schwartz. 


intéressante : aménagements graphiques, colorés, ludiques et très loin des plans de plantations d’annuelles au sein des services communaux. Bouffée d’oxygène. La façon dont elle avait provoqué la société paysagiste américaine à la fin des années 70 était particulièrement enthousiasmante. Elle avait alors aménagé les quelques mètres carrés de jardin devant sa maison de Boston en alignant des bagels à même le sol : « Bagel Garden ». Un ami journaliste avait photographié le jardin et le projet fut publié dans le magazine Landscape. Pour cette occasion, Martha Schwartz avait réalisé des coupes et un plan masse qui finirent par devenir une parodie d’esquisse préparatoire décrivant minutieusement les bagels et la façon dont on devait les disposer dans le jardin :”Il s’agissait pour l’essentiel d’une critique du malaise artistique dont la profession me semblait atteinte et j’y exprimais mon insatisfaction devant les productions des grandes agences. Je défendais simplement l’idée qu’un bagel pouvait être un matériau paysager “adéquat” (l’adéquation était une des grandes préoccupations du moment) : il était bon marché, tout le monde pouvait l’installer, c’était un “matériau démocratique”, qui supportait l’ombre, n’avait pas besoin d’arrosage, etc.”. Le rédacteur en chef de Landscape dut démissionner suite à la parution de l’article qui fit scandale. Aujourd’hui, l’approche de Schwartz me parait un peu simpliste. Il s’agit d’un travail de graphiste avant tout, graphiste qui pose des objets artistiques dans le paysage urbain. Martha Schwartz s’inspire beaucoup du contexte notamment historique, mais prend finalement peu en compte le contexte spatial et urbain. Je ne suis pas certaine que ces aménagements, massifs et accrocheurs, puissent résoudre des problématiques urbaines, ni par ailleurs qu’ils en aient l’ambition.

… Aux jardins familiaux Je m’intéresse maintenant beaucoup plus au travail de précision et de détail qui peut transformer un espace et sa perception de façon plus globale. Cela rejoint les idées développées par l’Atelier d’Architecture Autogéré – créateur du projet “Ecobox” à Paris – et celles d’Alberto Magnaghi – auteur du projet local – : «Le changement d’échelle, le passage du global au local, et la sortie temporaire de la domination, passent par le micropolitique, des initiatives très précisément situées, mais qui ont toujours pour objet et pour effet la conquête d’un espace, aussi petit soit-il. La ville globale est une ville qui se vit par des temporalités courtes, dont la «durabilité» se négocie au quotidien : une durabilité du spontané, du temporaire. Les micro espaces aménagés par l’atelier d’architecture autogérée à Paris démontrent que l’on peut justement forger une durabilité par le temporaire, basée sur des répétitions et des ritournelles qui permettent à la fois une continuité (donc un renforcement) et une réinstitution. Chaque fois, l’espace se réinstitue et les sujets se resubjectivisent dans des jardinages, des débats, des échanges, des fêtes. C’est une démocratisation continue de l’espace de proximité par «agencement jardinier», un «agir» interstitiel et biopolitique quotidien.» Petrescu D., Querrien A. et Petcou C. (Atelier d’Architecture Autogéré), «Agir urbain», in Multitudes 2008/1, n° 31, p. 11-15. 

RICHARDSON Tim, Les paysages iconoclastes de Martha Schwartz, 2004. 


Idée de la possibilité d’une action ou d’un projet micrologique – expérience à échelle réduite d’un modèle spatial en correspondance à une conception différente de la société – qui permet d’influer sur le macrologique – installer de nouvelles façons de vivre dans son quartier, sa ville, par le biais de la culture, de la réflexion commune et de petits projets d’aménagements, offrant ainsi une nouvelle façon d’appréhender l’espace urbain plus global et le vivre ensemble – . En deuxième année, nous avons travaillé sur un projet de réaménagement d’un jardin familial à Tourcoing. Univers qui m’était inconnu, mais qui m’a rappelé mes propres expériences de jardinage. En discutant avec les jardiniers, ce qu’il ressortait était l’impression d’être dans un cocon protégé, au milieu de la nature – «ici, on entend le chant des oiseaux» – et que le fait de jardiner faisait oublier tout les soucis extérieurs. En laboratoire «dynamiques végétales», j’ai découvert le site de Terra Incognita à Lille, le long de la voie ferrée et du périphérique. Des personnes avaient investi la friche pour y installer des sculptures. La démarche m’a semblé intéressante, sans pour autant trop y prêter attention. Puis j’ai eu l’occasion de découvrir différents projets associatifs au sein de la métropole lilloise concernant les jardins : jardin écologique du PPJEG – la Promenade du Préfet, le Jardin Ecologique et les Grenouilles – et les jardins communautaires des AJOnc – Amis des Jardins Ouverts mais Néanmoins Clôturés – entre autre. Ces jardins m’ont questionné : pourquoi de telles initiatives se développent depuis quelques années ? Comment des poches urbaines disponibles deviennent-elles des parcelles de jardin ? Quels sont l’ampleur et l’impact de ces initiatives à l’échelle de la ville ? Ce désir de jardin et de jardiner se rapprochent-ils de mes propres expériences : prendre plaisir à regarder les choses pousser, découvrir un autre temps que celui de l’immédiateté, être contemplatif ? Ces démarches m’ont paru intéressantes parce qu’elles impliquaient des citoyens volontaires dans le développement urbain de la ville et qu’elles en permettaient une approche différente. Les associations porteuses de ces projets participent à la dynamique urbaine de la métropole lilloise et en influent l’aménagement. Ce mémoire est l’occasion d’approfondir ces questions et de comprendre le phénomène, ses origines, sa portée, ce qu’il implique dans l’aménagement de la ville.




Planche d’atelier de 2e annÊe, les Jardins familiaux de Tourcoing. 


Note d’introduction

Trois années passées à Lille… Trois années à découvrir et à m’intéresser à cette ville à travers des sites de projet et des plans, sans avoir vraiment pris le temps d’explorer ses rues, ses quartiers et ce qu’il s’y passe. Ce mémoire est pour moi l’occasion d’appréhender la métropole sous un angle différent : à travers les pratiques et usages de l’espace par ses habitants. Plusieurs travaux effectués durant la formation – atelier sur les jardins familiaux et laboratoires, sur les jardins en première année puis sur la dynamique végétale – m’ont fait découvrir la variété des jardins qui existait dans la métropole. Cette thématique du jardin et de l’espace urbain délaissé est réapparue durant un voyage à Berlin, où les initiatives d’investissement de friches par des associations pour y créer des jardins – entre autre – sont nombreuses et ont été récemment recensées par un paysagiste en partenariat avec la ville. Ce qui m’intéresse alors est de savoir si ce type d’initiative existe à Lille, sous quelle forme, et dans quelle mesure ces initiatives jouent un rôle dans le développement urbain de la ville.

Lille, de par son histoire, a une relation particulière au jardin et aux différentes pratiques du jardinage, notamment du jardinage avec les autres. Culture ouvrière et minière, cités-jardins, jardins ouvriers… On ne jardine pas forcément au pied de sa maison, sur une parcelle à soi. C’est ici que s’est ouvert en France le premier jardin communautaire : le Jardin des (re)trouvailles, situé à Moulins et inauguré en 1997. Ici aussi que s’est déroulé, également en 1997, le premier forum national du Jardin Dans Tous Ses Etats, qui rassemblait des représentants de jardins créés à l’initiative d’associations – appelés jardins partagés – et permettait de définir un cadre à la création de ces jardins. Depuis ce premier rassemblement, de nombreux jardins ont essaimés en France. Au sein de la métropole lilloise, on peut en recenser une vingtaine : jardins communautaires, jardins pédagogiques et de réinsertion, jardins écologiques, jardins artistiques, etc. Je me suis plus spécifiquement intéressée à ceux qui se sont installés sur les délaissés de la métropole. Ce qui les unit réside donc sur trois points : 10


• Le jardin comme choix formel : espace clos cultivé pour la production ou pour l’agrément • Le contexte associatif : initiation sans la municipalité, mais avec un cadrage institutionnel • L’utilisation d’un délaissé, avec ce que ce type d’espaces précaires peut engendrer en terme de temporalité et de pérennité d’une installation Trois jardins ont particulièrement retenus mon attention : • Le Jardin des (re)trouvailles à Lille Moulins, qui est le premier véritable jardin communautaire en France et qui fut initié par l’association AJOnc (Amis des Jardins Ouverts et néanmoins clôturés) ; • Le Jardin de Chlorophylle, situé à Roubaix, dont la vocation est pédagogique et écologique (dans le sens où l’objectif du jardin est de sensibiliser le public aux questions écologiques et de développement durable), même si à l’origine ce jardin avait plutôt une vocation sociale ; • Terra Incognita, situé à Lille Hellemmes, qui reste encore à l’état de friche, même si des projets sont en cours quant à sa vocation future (orientée art et culture).

L’essor de ces jardins, qui se développent sur les délaissés des centres urbains, mérite qu’on s’attarde sur le phénomène. Différentes raisons peuvent être proposées pour l’expliquer : ils sont un nouvel espace de croisement et de rencontre en complément d’un espace public qui est de plus en plus appelé à se spécialiser ; ils sont également la revendication d’un modèle urbain au bâti alterné d’espaces non construits (donc «ouverts») et végétalisés qui apportent «une respiration» ; ils répondent enfin au besoin des urbains de côtoyer des espaces plus personnels, humains et fertiles dans lesquels on puisse agir avec une certaine liberté, laisser une empreinte ou même seulement être présent. Quels rôles jouent ces jardins en tant qu’infrastructures vertes de la ville ? Comment en qualifier le statut : public, privé, commun ? Quel est leur impact à l’échelle de l’habitant, du quartier, de la ville ? Qu’est ce que ces espaces permettent de changer au niveau de la citoyenneté et apportent à la notion de communauté?

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Repères lexicaux

Jardin public Espace urbain naturaliste, planté, paysagé et entretenu par la collectivité pour l’agrément de tous. Jardin familial / jardin ouvrier Le jardin familial est le seul à posséder sa définition dans le Code Rural (extrait de l’article L 561-1) : peuvent être dénommés “jardins familiaux”, des «terrains divisés en parcelles, lesquelles sont affectées à des particuliers y pratiquant le jardinage pour leurs propres besoins et ceux de leur famille, à l’exclusion de tout usage commercial. Tous les jardins répondant à ces critères, quelle que soit leur dénomination, sont assimilés à des jardins familiaux.» L’affectation d’une parcelle résulte du contrat d’adhésion à l’association qui est chargée de gérer le groupe de jardins familiaux considéré et éventuellement d’y entreprendre des actions pédagogiques et de vulgarisation horticole. Nuance sémantique entre le jardin ouvrier et le jardin familial : Au sens propre du terme, les jardins ouvriers sont des lotissements collectifs regroupant des parcelles dissociées de la maison, et destinées aux habitants d’immeubles collectifs dans les zones urbaines. Ils constituent donc, du point de vue urbanistique, une solution différente de celle qu’avaient inventée les patrons industriels en associant maison et jardin dans les cités ouvrières. Jardin partagé / jardin communautaire Terrain d’une seule parcelle conçu, construit et cultivé collectivement par un groupe d’habitants dans une dynamique de développement de vie de quartier. Jardin pédagogique Lieu privilégié d’éducation à l’environnement, animé par un animateur technique et pédagogique. Cet espace est autant destiné aux enfants qu’aux adultes. 12


Jardin d’insertion Terrain servant de support à l’insertion de personnes en situation d’exclusion sociale. Il s’agit de permettre aux bénéficiaires de faire une étape de socialisation et de construction de projet de vie ou professionnel, par un accompagnement social avant de poursuivre leur parcours d’insertion. Jardin écologique Lieu qui privilégie une approche scientifique du jardin : étude des conditions d’existence des êtres vivants et des rapports qui s’établissent entre eux et leur environnement. Ce jardin est souvent associé à une vocation pédagogique. Délaissé «Les terrains délaissés sont des espaces résiduels rendus structurellement inutilisables par l’aménagement du territoire, Leur production n’est ni accidentelle, ni fortuite. Désaffectés et dépréciés, déclassés parce que inclassables, mis en faillite au nom d’un impératif rationnel d’efficacité, ils sont les déchets de l’aménagement. Ce sont les restes d’une division qui ne tombe pas juste, les chutes du découpage fonctionnel de l’espace.» Patrick Degeorges et Antoine Nochy, L’impensé de la ville, janvier 2002.

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Les héritages

Les community gardens new-yorkais des années 70 Les racines des jardins dits partagés viennent d’outre atlantique, avec les community gardens new-yorkais nés en 1973. L’initiatrice en est une artiste figure de la contre culture américaine, Liz Christy, qui a décidé de fleurir le paysage désolé des friches de son quartier, le Lower East Side, à Manhattan, où s’accumulaient gravats et immondices, en jetant des sacs de graines de fleurs (bomb seeds) par-dessus le grillage de ces terrains. Les résultats se font vite remarquer. Cette «guérilla verte», qui a ensuite donné son nom à l’association Green Guerilla, connut un rapide succès. Le geste de Liz Christy incite de nombreux habitants à transformer les terrains abandonnés qui se trouvaient en bas de chez eux en lieux de vie pour le quartier. De nombreux volontaires s’organisent pour nettoyer des terrains et y faire des plantations, tandis que pépiniéristes et grainetiers font des dons aux jardiniers. Les community gardens deviennent des lieux de convivialité où se rencontrent des gens d’âges et d’origines culturelles différents. Liz Christy fonde en 1974 l’association Green Guerilla pour aider d’autres habitants à créer leur jardin. Le mouvement des community gardens se présente souvent comme un contre-pouvoir urbain, issu de la société civile, défendant le jardin comme lieu public de pratiques sociales alternatives, et le jardinage comme support de sociabilité et d’éducation. A l’économie urbaine de la spéculation foncière sont opposées les valeurs locales de l’écologie urbaine : santé, solidarité, mixité et éducation sociales. Prenant en considération le rôle décisif de ces jardins communautaires dans la lutte contre la ségrégation sociale et raciale, la municipalité de New York lance en 1978 le programme Green Thumb (pouce vert), qui a abouti aujourd’hui à la constitution d’un réseau de près de 600 jardins communautaires.

L’arrivée des community gardens en Europe Ce concept d’utilisation des délaissés est arrivé plus tard en Europe, dans les années 90, notamment en Allemagne et en Angleterre. Il fut cependant légèrement adapté au contexte urbain européen : forte densification des villes, culture existante de la cité jardin, importance des espaces et équipements publics. A Berlin, où des hectares de délaissés subsistaient suite à la chute du mur et aux nombreuses reconstructions effectuées ensuite sans être jamais affectées, plusieurs initiatives d’investissement de friches ont lieu. Ces bénévoles, souvent réunis sous forme associative, sont 14


Photographie : www.lizchristygarden.org L’artiste newyorkaise Liz Christy dans le premier community garden ouvert en 1974 à Manhattan. 15


Photographie : www. flickr.fr Oststrand, Berlin. L’un des premiers jardins associatifs ouverts dans la capitale allemande, le long de la Spree. 16


nommés les «pionniers de l’espace» – Raumpioniere – et utilisent les friches pour des usages temporaires : jardins, lieux culturels, terrains de sports, etc. Ces Raumpioniere souhaitent avant tout changer par eux-mêmes l’organisation spatiale de la ville pour contrer le règlement strict en matière de développement urbain. Les objectifs sont multiples : augmenter la qualité de vie de Berlin, en améliorer l’image, connecter les quartiers entre eux et ne plus penser les délaissés urbains comme des espaces problématiques mais au contraire comme une stimulation pour l’aménagement de la ville.

Une culture européenne et française du jardinage collectif Jardiner sur un terrain collectif n’est cependant pas une nouveauté. A la fin du XIXe, l’anglais Ebenezer Howard invente le modèle de la cité-jardin qui comporte toute une déclinaison d’espaces verts répondant à des usages différents : jardins privés ou communs à plusieurs maisons, parcelles de culture pour les habitants et parc public. Ce modèle sera ensuite repris en France. En parallèle se sont développés les jardins ouvriers. En France, l’abbé Lemire fut le promoteur de ces jardins porteurs d’une utopie sociale, celle de la famille ouvrière installée sur un terrain inaliénable comportant maison et jardin : «Complément et correctif du travail industriel, le jardin ouvrier rend à l’homme sa personnalité, il le repose dans un travail libre, bien fait à la mesure de ses forces et où l’outil, loin de le tyranniser, le sert. Il suffit à déterminer une aptitude au sentiment de la beauté et un effort pour la réaliser - éternel point de départ de toute ascension morale». Comme le souligne Françoise Dubost, «le paradoxe est que la création des jardins collectifs n’avait d’autre but, à l’origine, que le développement des jardins individuels et de la petite propriété». La première société française de jardins ouvriers est créée à Saint Etienne en 1894. Les ouvriers accédaient ainsi à une source complémentaire de revenu tout en s’adonnant à une occupation de week-end «saine et morale». Les jardins ouvriers ont connu leur apogée à la fin de la seconde guerre mondiale, avec plus de 700 000 membres, mais, parce qu’ils furent valorisés par le régime de Vichy et associés aux famines de la guerre, leur image devint négative. La loi du 26 juillet 1952 parle d’ «Organismes de jardins familiaux», faisant peu à peu disparaître le terme «ouvrier». La loi Royer de 1976 consacre cette évolution et vise à garantir les jardins familiaux contre les risques d’expropriation en les assimilant dans les Plans d’occupation des sols aux espaces verts protégés. Après les avoir considérés dans la période de l’entre-deux-guerres comme une solution économique d’aménagement qui permettait d’éviter les terrains vagues, les arguments inverses sont utilisés par les pouvoirs publics pour justifier leur suppression au nom de l’esthétique : aspect peu soigné, allure de «zone» ou de «bidonville». Il faut attendre 1979 pour qu’un décret du ministère de l’Environnement annonce une nouvelle politique qui privilégie l’aspect d’agrément et de loisir à celui d’utilitaire. Ces mesures de 1979 mettent en avant l’intégration paysagère des 

DUBOST Françoise, Côté jardins, 1984. 17


Photographie : www.pointsdactu.org Parcelles de jardins ouvriers dans le Bassin Minier. 18


lotissements aux espaces verts publics : aires collectives développées, traitement paysager approprié par le biais d’une réglementation précise. Le contexte français En France, le premier jardin communautaire ouvre ses portes en 1997 à Lille. Il s’agit du jardin des (re)trouvailles. La même année se tient également à Lille le premier forum du Jardin Dans Tous Ses Etats (JTSE), réseau qui réunit les jardins partagés français, sur le thème «Jardinage et citoyenneté». Ce forum aboutit à la rédaction d’une charte : la Terre en partage. «Un jardin, c’est avant tout un projet. Dans ce sens, nous soutenons les principes suivants : • La diversité des objectifs contribue à la richesse des projets : objectifs écologiques, sociaux, culturels, éducatifs, artistiques, paysagers, thérapeutiques (…) valorisent au mieux les atouts du jardin. • La diversité des publics et des usagers favorise la rencontre, les échanges, l’entraide : la mixité sociale, culturelle et générationnelle des acteurs facilite à l’intégration des habitants d’origine étrangère, adaptation aux publics en difficulté… • La concertation est la base indispensable de tout projet. Elle doit impliquer les habitants, les futurs usagers et les intervenants sociaux, élus, techniciens, associations... Cette concertation doit s’attacher à faire ressortir la diversité et l’évolution des besoins, y compris ceux des enfants, des plus démunis et des moins intégrés culturellement, et éviter le «clé-en-main» et le «pré-pensé». • L’aménagement doit tenir compte du besoin des jardiniers de s’approprier leur jardin, des spécificités du territoire et du mode de vie des usagers. •La souplesse et l’évolutivité des projets sont garantes de leur pérennisation et de leur cohérence avec leur contexte social, culturel, environnemental, économique et éducatif.» Charte du Jardin dans tous ses Etats, Lille, 1997. Même si le phénomène «community gardens» semble moins visible sur le sol français que dans d’autres pays d’Europe, on peut toutefois constater l’apparition de formes innovantes de jardins en milieux urbains. Des jardins partagés naissent dans de grandes villes – Paris, Lille, Nantes, Bordeaux – à l’initiative d’habitants de quartiers qui, à l’instar des Green Guérillas ou des Raumpioniere, décident de mettre en valeur des terrains délaissés grâce au jardinage mais aussi par des activités pédagogiques, écologiques ou culturelles. Certaines municipalités ont pris le relais en mettant en place des procédures d’accompagnement et de coordination comme le programme «Main verte», créé à Paris en 2002.

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Le jardin associatif au cœur du réseau institutionnel et politique

Cadre réglementaire L’apparition de nouvelles formes de jardins collectifs a entraîné la proposition d’un texte de loi. Jusque là, seuls les jardins familiaux existaient aux yeux de la législation : leur définition apparaissait à l’article L 561-1 du Code Rural (Cf. Repères lexicaux). Cette initiative, en date de 2003, fait suite à une concertation entre plusieurs associations de jardins et le ministère de l’Agriculture. Ainsi, la proposition de loi «relative aux jardins collectifs», déposée par Christian Cointat, définit trois types de jardins : les jardins familiaux, les jardins d’insertions et les jardins partagés. Le texte définit les jardins partagés comme des jardins «créés ou animés collectivement, ayant pour objet de développer des liens sociaux de proximité par le biais d’activités scolaires, culturelles ou éducatives, et étant accessibles au public». Les jardins d’insertion sont eux «créés et utilisés en vue de favoriser la réintégration des personnes en situation d’exclusion ou en difficulté sociale ou professionnelle». De nouveaux enjeux apparaissent : solidarité, lien social et éducation à l’environnement entre autres, tandis que l’inscription des jardins partagés et d’insertion à la proposition de loi leur confère une existence juridique et leur ouvre les mêmes droits que les jardins familiaux – inscription au PLU en tant qu’espaces verts protégés, etc. Cependant, cette proposition, votée à l’unanimité par le Sénat, n’a toujours pas été validée par l’Assemblée Nationale.

L’implication des institutions locales La création de jardins collectifs est souvent très bien acceptée, pris en charge voire encouragée par les municipalités : cela leur permet d’avoir plus de surfaces «vertes» sur le territoire de la ville – à Lille, on compte seulement 290 hectares d’espaces verts, soit 8% de la superficie de la ville –, tout en en allégeant la gestion et l’investissement (financier, humain, etc.). Le risque est bien sûr que ces jardins deviennent la norme en terme d’espaces verts dans la ville et viennent supplanter la création de parcs, squares et jardins publics au cœur de la ville, car malgré leur rôle d’accueil du public, ces jardins ne peuvent véritablement être considérés comme des biens publics, ou plutôt comme des jardins publics à part entière dans le tissu urbain. Mais ces jardins intéressent les municipalités également parce qu’ils permettent un usage, même temporaire, et une nouvelle fonction aux espaces en vacance – aux délaissés – qui jalonnent les villes. Les institutions publiques ont souvent 20


des difficultés à exploiter ces espaces : faut-il les viabiliser, les vendre, y installer des équipements publics, etc. Autant de questions qui entraînent l’installation à long terme de ces espaces désaffectés. Aussi les associations qui souhaitent investir ces lieux, les entretenir et leur donner un statut et une fonction définis sont finalement un atout pour les municipalités. La ville de Lille soutient les projets de jardins associatifs notamment ces dernières années grâce au travail de l’adjoint à l’environnement, Eric Quiquet, de sensibilité écologiste. De façon plus générale, au niveau de la métropole lilloise, le réseau associatif est bien développé et s’est organisé autour de la MRES – Maison Régionale de l’Environnement des Solidarités – qui compte une centaine d’associations adhérentes. La MRES a initié le réseau Naturalille – qui se décline aujourd’hui également en Naturaroubaix – qui facilite la communication et le développement de projets entre la mairie et les associations tournées vers les projets environnementaux et «durables». L’objectif de Naturalille est de «sensibiliser le public à la nature en ville et améliorer la qualité de l’écosystème urbain». Concrètement, l’action des municipalités consiste principalement : • A la mise à disposition d’un terrain – une friche urbaine inoccupée – sous forme de convention d’occupation pluriannuelle signée avec l’association – c’est le cas notamment avec les jardins des AJOnc à Lille ou le Jardin de Chlorophylle à Roubaix –, ou parfois seulement à l’autorisation tacite d’occupation – ce dont bénéficie Terra Incognita, à Lille, qui a été parrainée par Naturalille lors de son inauguration et qu’il y a eu accord de principe avec l’adjoint à l’environnement de la mairie de Lille –. • Au financement de l’association pour la gestion du jardin et son entretien, soit sous forme de subvention, soit sous forme de rémunération de prestations – le Jardin de Chlorophylle est payé par la ville de Roubaix pour intervenir auprès des écoles –. En ce qui concerne le Jardin Ecologique de Lille, un partenariat s’est instauré entre l’association initiatrice du projet – le PPJEG – et la mairie de Lille : un jardinier de la ville travaille à temps complet dans le jardin et c’est la mairie qui en a installé la clôture. Le Conseil Régional participe aussi au financement des associations, ainsi que le Conseil Général lorsque le jardin propose des actions culturelles : c’est le cas du jardin communautaire des (re)trouvailles à Lille Moulins qui expose régulièrement des artistes locaux. Ces financements publics permettent l’existence de ces jardins, mais ils rendent les associations tributaires des politiques urbaines, écologiques et culturelles à différents niveaux institutionnels : municipal, départemental, régional voire national. Actuellement, les financements se portent plus facilement sur les projets avec une portée «durable». Les associations doivent donc orienter leurs objectifs dans cette optique pour pouvoir continuer à entrer dans les lignes budgétaires institutionnelles. 21


Photographie personnelle. La maison, inaugurée fin 2007, du jardin de Chlorophylle. Il s’agit d’un projet HQE qui a pour vocation l’accueil du public. Dans ce cadre, sa réalisation s’est faite grâce aux subventions de la ville de Roubaix, de la Région et du Feder. 22


L’intégration des jardins dans les politiques de développement durable «En quoi le jardins partagés tentent-ils de répondre aux défis de la ville durable ? A première vue, le propos pourrait sembler décalé, voire disproportionné… Mais en considérant le caractère original et multifonctionnel de ces jardins, la relation apparaît évidente : l’élaboration participative et partenariale du projet, en concertation avec les services municipaux, aboutit à des modes de fonctionnement et de prise de décision novateurs. D’autre part, l’activité de jardinage n’est pas une finalité en soi. Le jardin est avant tout un support de lien social dont la gestion est collective. Les activités qui s’y déroulent favorisent le mélange des générations et des cultures, et l’ouverture sur le quartier. Le jardin partagé est aussi un lieu d’exercice de la solidarité. De manière informelle entre jardiniers, ou de façon plus officielle dans le cadre de partenariats avec des structure oeuvrant auprès de personnes en difficulté, de personnes en situation précaire trouvent là des incitations à la reconstruction, à la reconstruction, à la «resocialisation» en liant de nouveaux contacts, en partageant des activités. Moins évidente de prime abord, la dimension économique est pourtant présente dans les jardins. Par exemple, la pratique écologique du jardinage conduit à une prise de conscience de notre dépendance à une terre nourricière. Dans un autre domaine, les jardins constituent une attraction touristique pour visiteurs en quête de découvertes urbaines inédites.» Sonia Braham, ethnoécologue, citée dans Jardins partagés, 2008. Depuis le sommet de Rio en 1992 et l’émergence du concept de sustainable development – traduit en français par développement durable – de nombreuses villes s’intéressent à l’écologie urbaine. Considérée comme un écosystème à part entière, la ville doit être le lieu d’expérimentation d’une action publique innovante, porteuse d’une «nouvelle formulation de la notion de bien public, d’initiatives originales et de nouveaux répertoires d’action». A la suite du sommet de Rio, plus de 300 villes européennes ont signé la Charte d’Aalborg en 1995, s’engageant ainsi dans une politique de «ville durable» : gestion des mobilités et des pollutions, démarches de participation citoyenne, etc. Lille fait partie des villes signataires. La ville adopte en 1999 un PLAE – Plan Local d’Action Environnement – qui pose les bases d’une politique de développement durable et qui permet la création d’un comité d’élaboration de l’Agenda 21. L’Agenda 21 lillois est voté en juin 2000. Il s’articule autour de 6 axes principaux : - Aménager la ville - Gérer et préserver la ville - Sensibiliser, former et concerter les acteurs de la ville pour agir ensemble - Encourager la création d’emplois et développer la solidarité - Faire de la ville un exemple à partir de son patrimoine - Assurer le suivi, l’évaluation et la poursuite de la politique de développement durable de la ville  �������������������������������������������������������������������������������� DAMON Julien, «L’écologie urbaine : un cadre pertinent pour l’action publique», Actes du Séminaire, RATP, 1999. 23


Deux ans plus tard, en 2002, est voté le SDEV – Schéma de Développement des Espaces Verts – qui se veut être la première étape du «Plan Vert» de Lille : «Notre civilisation se doit de faire une place à part entière à la nature en ville. Paradoxalement, c’est en ville que le politique doit garantir au citoyen un droit à la nature et aussi pour ceux, enfants du béton, riverains des voies rapides, qui en sont généralement privés. Enjeu de cohésion sociale, réponse préventive aux problèmes récurrents des inondations dans notre ville, c’est aussi un impératif écologique. La faune, la flore doivent retrouver droit de cité dans notre ville, la biodiversité s’y développer pour la transmettre aux générations à venir.» Introduction du Schéma de Développement des Espaces Verts, janvier 2002. Dans un bilan de mise en œuvre de l’Agenda 21 lillois effectué en 2007, la ville de Lille évoque les projets réalisés ou en cours ; parmi ceux de l’axe «Aménager la ville», on retrouve un texte de présentation des jardins communautaires des AJOnc, aux côtés de Naturalille et du SDEV. Ces jardins sont donc intégrés aux aménagements de la ville et deviennent par ce biais de véritables infrastructures vertes à l’échelle de la métropole. Les jardins ont ainsi tendance à apparaître comme l’alternative principale aux problèmes environnementaux des villes, voire même aux problématiques urbaines actuelles. Cependant, l’inscription de ces jardins dans le tissu urbain ne peut être envisagée comme solution à l’aménagement des villes : «Pourquoi le thème [du jardin], somme toute pas si important au regard de la réalité du monde, a-t-il acquis une telle aura ? Il existe des jardins chics, des jardins d’auteur, une histoire des jardins : une discipline qui, à l’image de l’art, du design, de l’architecture, possède ses praticiens, ses théoriciens. Le chemin est tentant alors de considérer que son propre sujet est fondateur, et légitime comme mode d’explication ultime (n’y a-t-il pas le jardin d’Eden ?). Mais la réalité du monde et des villes est autrement plus complexe, contradictoire. Cette réalité parle de conflit quand le jardin est consensuel. Quand chaque problème urbain résolu ouvre sur de nouvelles questions, le jardin est délimité, peu agressif, stabilisant. Quand la ville est diabolisée, le jardin à voir, à vivre, à bricoler apaise, est compris de tous. Qui peut être contre ? Mais attention à la mythification. Bien sûr qu’en tant que culture, discipline savante, esthétique, support d’usage, territoire, création poétique, le jardin est légitime. Mais il est inapproprié, me semble-t-il, de lui conférer un caractère universel, métaphorique. Cela laisserait croire que faire des jardins est bien assez en matière d’action urbaine, ou que l’ultime stade de la ville est le jardin, ou que le but de toute politique sensée est de mettre du végétal, ou … Le travail sur l’urbain ne se ramène pas à la création de jardins, et ceux-ci ne sont pas des villes ou le monde en raccourci.» Jean-Pierre Charbonneau, «Le jardin métaphore de l’urbain, mythe ou réalité ?», Urbanisme n°243.

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Document issu du guide édité par la ville de Lille : Lille aux jardins. Dans le plan des parcs et jardins proposé par la mairie de Lille, les jardins communautaires des AJOnc sont déjà intégrés aux espaces verts de la ville. 25


Utopie urbaine ?

Espace intermédiaire entre le public et le chez-soi Si, à Lille, les jardins associatifs sont considérés par les pouvoirs publics comme des infrastructures vertes urbaines, la question de leur statut se pose alors. Sont-ils de l’espace public ? La ville se différencie de l’espace rural par trois critères : l’absence de propriétés foncières, une vie politique intense et l’existence d’un espace public, terme générique par lequel on désigne, depuis Habermas, l’espace de la rencontre et de la sociabilité. L’espace public n’est pas un lieu physique, mais un espace abstrait, virtuel, changeant. En ce sens, il correspond à l’agora grecque (du grec ageirein : rassembler, s’assembler) : l’espace public n’est pas un élément passif du décor construit, mais le révélateur des rencontres, des échanges et des circulations. Cependant, de nombreux théoriciens évoquent la disparition de cet espace public qui se spécialise – circulation automobile – et devient monofonctionnel : les espaces publics sont devenus essentiellement des lieux de transit ou de passage dans lesquels il n’est souvent même pas possible de s’arrêter; ils ont perdu leurs qualités d’accueil et de sociabilité. Richard Sennett, dans Les Tyrannies de l’intimité, considère que l’architecture et l’urbanisme fonctionnels associent “esthétique de la visibilité et isolement social”, ce qui revient à condamner à mort l’espace public… Il a cette puissante formule : “L’espace public est devenu un dérivé du mouvement.” On pourrait affirmer que les jardins associatifs se créent parce que l’espace public et les aménagements paysagers en milieu urbain ne répondent plus à un désir de rencontre sociale, d’ancrage dans un lieu et n’offrent plus les libertés d’actions et d’usage qui leur sont propres. Ainsi, rencontre, ancrage – par le biais du sol, de la terre du jardin – et action ne se font plus dans l’espace public mais se déportent dans des espaces au statut flou, délimité et en retrait, dans un lieu et avec des gens choisis. Ces jardins sont une façon de s’impliquer dans la vie publique et d’agir en tant que citoyen politisé, de prendre place dans la cité, dans la polis, bref de devenir un être politisé. Ils constituent une prothèse de l’espace public, un lieu rassurant, qu’on peut plus ou moins contrôler et sur lequel on peut agir : «Ces jardins sont accessibles au public lorsqu’un membre de l’association y est présent, aux horaires indiqués comme à l’occasion des manifestations qui s’y déroulent. L’énergie investie par les habitants dans les «jardins partagés» exprime une urgence. Comme si la privatisation de l’espace urbain – où s’asseoir sans 26


Photographie personnelle. Terra Incognita, à Lille. Même si le terrain n’est pas clôturé et ne bénéficie d’aucun accord signé d’occupation, le site est investi par deux associations lilloises, notamment pour des manifestations culturelles. 27


Photographie personnelle. Le «Jardin secret», annexe non officielle du jardin des (re)trouvailles, où des artistes sont exposés pendant la période estivale. 28


avoir à payer, par exemple ? – avait atteint un degré tel qu’elle devenait angoissante et qu’il fallait y trouver des antidotes.» Baudelet Laurence, les jardins partagés : un nouvel espace public ?, in Urbanisme n° 243. Si on s’en réfère à la façon dont Habermas décrit l’espace public, c’est-à-dire comme un «processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat», alors ces jardins peuvent être considérés comme de l’espaces publics. Cependant, malgré le fait que le terrain fasse partie du domaine public, le jardin en lui-même reste un espace clôturé et plus ou moins accessible. Et surtout, il n’est pas institué aux yeux des citadins en tant qu’espace public : il reste un espace connu, et reconnu, des seuls initiés – que ces initiés soient les écoles roubaisiennes pour le Jardin de Chlorophylle, les habitants jardiniers sensibilisés à la question du jardin communautaire pour les AJOnc ou encore les milieux associatifs. Les jardins communautaires surtout peuvent apparaître comme des espaces intermédiaires entre le chez-soi et l’espace public. Ils constituent en quelque sorte une re-création de l’espace public, où la rencontre est facilitée puisqu’elle est érigée comme principe même de l’existence de ces jardins et où il devient plus aisé de prendre la parole et de s’exprimer.

Notions de communauté et d’espace commun Au-delà de la notion d’espace public, les jardins associatifs posent la question de l’espace commun et de la communauté :

« Le commun, vous savez ? Ce qui engage les uns envers les autres, et non pas ce que l’on partage. Les uns envers les autres, soi et l’autre. Comment ne pas songer alors au philosophe de l’altérité, Emmanuel Levinas, qui, dans un texte intitulé «L’ontologie est-elle fondamentale ?» écrit : L’homme est le seul être que je ne peux rencontrer sans lui exprimer cette rencontre même. La rencontre se distingue de la connaissance précisément par là.» L’étrangeté de l’autre est la preuve de ma singularité que je lis dans son regard ; son regard, cette promesse d’une rencontre. C’est de cela qu’on se prive en privatisant. Perte irréparable.» Thierry Paquot, Terre Urbaine, 2006. En effet, l’espace du jardin est finalement un support de sociabilité et de création de réseaux relationnels. Le jardin instaure des rythmes qui lui sont propres – les saisons –, mais aussi un système de valeurs – respect de la nature et de l’autre, prendre part à une activité commune, s’engager au niveau associatif, etc. – mises en commun. Le jardin associatif est porteur d’une certaine idéologie du vivre ensemble. Ainsi, Pierre Donadieu et Michel Périgord, dans Clés pour le paysage, affirment que le jardinage est «une pratique populaire avec ses rites, ses modes, ses manifestations, ses créateurs et ses distinctions sociales. Elle est porteuse du mythe du paysage conçu comme un fait social total, à la 

HABERMAS Jürgen, Espace public, 1963. 29


manière des voyageurs du XVIIIe siècle : une (re)conciliation de soi avec la nature, le groupe social d’appartenance et les cultures dont on a hérité. Autrement dit, le jardin est une promesse – à soi ou aux autres – d’un mieux être, avec le monde, avec soi ou avec les autres.» Cependant, la notion de communauté peut vite se transformer en communautarisme : finalement, ces jardins permettent la re-création d’une petite communauté protégée dans laquelle se met en place un système de valeurs et une organisation propre, parfois en rejet à ce que propose la société – surconsommation, mobilité, instantanéité, etc. L’engagement citoyen Jardiner s’apparente alors à un acte politique. Il s’agit de prendre place dans la cité et de prôner un certain mode de vie, une certaine façon de concevoir l’urbain. En premier lieu, il y a prise de position par rapport au statut des délaissés dans la ville : «La réappropriation [des délaissés] n’est pas une «requalification» ou une «réhabilitation» : pour répondre à la mise hors circuit qui annule ces espaces, elle les remet en jeu entre nous, elle fait place à la politique en donnant cours aux libertés dont leur commun usage est la condition. En y suspendant les rapports de pouvoir et les spéculations du marché, elle tire de l’abandon une chance : elle rend les lieux à l’à venir, En consacrant le loisir que leur accessibilité et leur disponibilité offrent aux mouvements, aux rencontres et aux conversations, en leur donnant la possibilité de croître et d’affecter les sensibilités et les passions de ceux qui les croisent, elle laisse exister des espaces nouveaux, aussi divers que les espaces naturels sont différents les uns des autres.» Patrick Degeorges et Antoine Nochy, L’impensé de la ville, sous la direction de Patrick Bouchain, atelier «La Forêt des délaissés», janvier 2002. Investir ces délaissés et les transformer, tout en en conservant la qualité première qui est d’offrir des respirations dans le tissu urbain, permet à chacun d’agir sur l’aménagement de sa ville et de son quartier. Comme le souligne René Penet, chef de projet des AJOnc, «les jardins modifient le regard des habitants sur la ville, leur capacité à agir sur leur environnement». Ils permettent d’instaurer une nouvelle forme de citoyenneté et de participation à la vie sociale, plus active, et reposant sur le principe que la dynamique urbaine peut être insufflée par des initiatives associatives à petites échelles : «Ces jardins renforcent les pratiques sociales fondées sur le voisinage et visent une certaine reterritorialisation de l’aménagement dans le sens de ce qu’Alberto Magnaghi nomme une “mondialisation par le bas”, en réaction à une globalisation par le haut.» Xavier Bonnaud, «Cultiver la conscience du lieu», Urbanisme n°343, 2005

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Photographie personnelle. Le jardin des (re)trouvailles, ancienne friche urbaine. 31


Derrière cette idée peut apparaître les préceptes d’une nouvelle façon de construire l’urbain, voire même d’une nouvelle forme d’urbanité : «La critique de la vie quotidienne n’appelle pas nécessairement un combat conscient et organisé contre les structures qui la conditionnent. Elle n’est pas toujours militante. Elle démarre mezzo voce dans la vie de tous les jours, elle se loge dans les solidarités spontanées du quotidien urbain. Elle ronronne, reste invisible si elle ne fait pas l’objet d’une mise en forme, si elle ne se donne pas à voir, à toucher, à sentir, si elle n’enclenche pas la production d’un nouvel espace sensible. À la différence du militantisme politique, que l’on traduit aujourd’hui par « activisme », c’est une activité critique, engagée et créative dans la ville à partir d’un certain « agir » — un agir de quiconque par « des actes sans fins dans le temps et dans le but », comme le disait Fernand Deligny. Un agir « sans fins » n’a pas de but ou de temps pré assigné‚ il se préoccupe seulement de la possibilité pour chacun de suivre son chemin, de trouver l’espace de ce qu’il a à faire. Un projet aux antipodes du fonctionnement des espaces publics dans les villes contemporaines, où l’usage ne doit pas laisser de traces. Alors que la convenance invite à subir l’espace, à le respecter, à se conformer, l’agir urbain crée une ou plusieurs lignes de modification, invite à jardiner l’espace, à l’occuper et à le transformer, à faire voir une présence différente.» Petrescu D., Querrien A. et Petcou C., «Agir urbain», Multitudes 2008/1, n° 31, p. 11-15.

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Il apparaît que le développement des jardins associatifs répond à un «désir de Nature» des citadins. Travailler la terre, cultiver quelques légumes, s’allonger au milieu des herbes folles ou même découvrir un artiste dans un cadre «jardiné» sont autant de situations recherchées par les urbains. Ce désir de Nature peut être lié à l’enfance : une jardinière membre des AJOnc m’expliquait que se rendre au jardin et jardiner avec d’autres lui rappelait ses premières années, lorsqu’elle accompagnait chaque week-end son grand-père au jardin familial. Il y a le désir de retrouver des choses simples, essentielles. L’association le Non Lieu organise régulièrement des manifestations dans ce sens, comme par exemple des promenades nocturnes urbaines qui se terminent par un rassemblement des participants autour d’un feu sur Terra Incognita. Peu de moyens sont mis en œuvre, l’intérêt étant surtout de se réunir pour participer à une aventure commune, l’espace de quelques heures. Les jardins associatifs répondent également à un besoin des habitants des villes d’agir sur leur espace quotidien – la rue, le quartier – en tant que citoyen actif, mais aussi de s’impliquer dans un réseau relationnel autre que celui du travail ou de la famille. Les gens se rencontrent ici sur une valeur commune : le jardin. Jardin qui devient synonyme d’échanges, de sociabilité, de relationnel, de respect de l’autre – l’être vivant au sens large – et de la mesure du temps, nécessaire au développement des choses. Les jardins, parce qu’ils sont clos – au sens de l’hortus conclusus –, offrent une forme de protection, de retrait où l’on peut prendre le temps. Parce que leur taille est toujours limitée, il réinstaure une échelle humaine là où les citadins ont parfois du mal à se situer et occuper de l’espace. Dans un jardin, il y a aussi un rapport au sol et à la terre qui se fait rare dans les milieux urbains. Terre que l’on peut gratter, semer, retourner. Dans un jardin, tout a un rythme et une place, une forme de stabilité en somme. C’est une valeur sure,

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Bibliographie

Monographies : ARDENNE Paul, Un art contextuel, Paris, Flammarion, 2002. BAUDELET Laurence, BASSET Frédérique, LE ROY Alice, Jardins partagés, utopie, écologie, conseils pratiques, Mens, Ed. Terre Vivante, 2008. BOUCHAIN Patrick, Construire autrement, Paris, Ed. Actes Sud, Coll. L’impensé, 2006. BRUNON Hervé, MOSSER Monique, Jardins contemporains, Paris, Ed. Scala, Coll. Tableaux Choisis, 2006. BRUSTON André, Des cultures et des villes, Paris, Ed. de l’Aube, 2005. DONADIEU Pierre, PERIGORD Michel, Clés pour le paysage, Paris, Ed. Ophrys, Coll. Géophrys, 2005. DUBOST Françoise, Côté Jardins, Paris, Ed. Scarabée, 1984. HABERMAS Jürgen, L’espace public, Paris, Ed. Payot, Coll. Critique de la politique, 1978. MAGNAGHI Alberto, Le projet local, Paris, Ed. Mardaga, Coll. Architecture + Recherches, 2003. NICOLAS-LE STRAT Pascal, Un projet d’Éco-urbanité, l’expérience d’ECObox dans le quartier La Chapelle à Paris, Notes et Études n°4, Institut Social et Coopératif de Recherche Appliquée, 2004. OBERMEYER Klaus, Urban Pioneers, Temporary Use and Urban Develpopment in Berlin, Berlin, Senatsverwaltung für Stadtentwicklung, 2007.

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PAQUOT Thierry, Terre Urbaine, Paris, Ed. La Découverte, 2006. SENNETT Richard, Les tyrannies de l’intimité, Paris, Ed. Seuil, 1995. Articles, colloques, fiches : DONADIEU Pierre, FLEURY André, “Les jardiniers restaurant notre monde”, in Les Carnets du Paysage n°9/10 : Jardiner, Arles, 2003. QUENARDEL Antoine, “Les jardins intérimaires, entre précarité et modernité”, in Les Carnets du Paysage n°9/10 : Jardiner, Arles, 2003. NICOLAS-LE STRAT Pascal, “Un projet d’Éco-urbanité, l’expérience d’ECObox dans le quartier La Chapelle à Paris”, in Les Nouvelles d’Archimède n°43, Villeneuve d’Ascq, octobre à décembre 2006. “Jardins citoyens”, fiche éditée par la Communauté Urbaine de Lyon en association avec le CAUE du Rhône et l’association Le passe-jardins, Lyon, 2003. COUSIN Rémi, IMBURGIA Dominique, “Les parcours réels et virtuels des villes : des représentations en évolution ?”, Atelier de réflexion n°2 dans le cadre du 3e Carrefour National Citéphile, novembre 2003. BONNAUD Xavier, “Cultiver la conscience du lieu», in Urbanisme n°343 : Jardins, Paris, 2005. Baudelet Laurence, «Les jardins partagés : un nouvel espace public ?», in Urbanisme n°343 : Jardins, Paris, 2005. REYBURN Stephen, «Le cadre de vie et les jardins potagers communautaires à Montréal», in Vertigo - La revue en sciences de l’environnement sur le WEB, Vol 3 No 2, Octobre 2002 Jean-Pierre Charbonneau, «Le jardin métaphore de l’urbain, mythe ou réalité ?», in Urbanisme n°343 : Jardins, Paris, 2005.

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Sites Internet : http://www.greenguerillas.org/ http://www.lizchristygarden.org/ http://leblog2roubaix.wordpress.com/2007/05/27/132-le-jardin-de-traverse/ http://mres-asso.org www.jardindechlorophylle.com www.unis-cite.org www.ajonc.org www.jardinons.com à propos de Terra Incognita - www.non-lieu.fr/spip.php?rubrique21 Association intermédiaire - www.travail-solidarite.gouv.fr/informations-pratiques/fiches-pratiques/embauche A propos des ETTI- La Gazette Nord-Pas de Calais • www.gazettenpdc.fr • 22 novembre 2007 Territoire, emploi, environnement - www.reseau-tee.net Point Environnement Conseil Nord-Pas de Calais - www.pec5962.org Proposition de loi relative aux jardins collectifs - http://www.senat.fr/dossierleg/ppl01-368.html

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Annexes

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Compte-rendu d’entretien avec Benjamin Gourdin, assistant de coordination Vendredi 11 avril au siège des AJOnc, 13 rue Montaigne à Lille-Moulins Entretien de prospection sans grille d’interview préétablie.

AJOnc : Amis des Jardins Ouvert et néanmoins clôturés.

Objectif des AJOnc  Créer du lien social avec la nature comme support, créer de l’autonomie et du faire ensemble. L’association, anciennement les Amis du Jardin des Olieux, est créée en 1997 avec la création du jardin communautaire des (re)trouvailles à Lille-Moulins. Ce projet de jardin est reconnu comme « pilote » en France puisqu’il s’agit du premier fonctionnant sur un principe de remise de clés à chacun des jardiniers, ce qui permet ensuite une gestion de l’ouverture du jardin selon la présence ou non de jardiniers. Les AJOnc accompagnent les projets de créations de jardins communautaires à l’initiative des habitants et coordonnent la mise en place d’outils ou d’évènements inter jardins (journal, site Internet, assemblées générales, fêtes, etc.). Chaque jardin est géré par ses usagers adhérents. Deux jardiniers de chacun des Jonc font partie du conseil d’administration de l’association. Les AJONCS comprennent aujourd’hui 12 jardins répartis dans le Nord : - Jardin des (re)trouvailles à Moulins - Jardin des Maguettes à Fives - Jardin de Wazemmes - Jardin sans noN à Hellemmes - Jardin Comme une aut’terre à Moulins - Jardin partagé Zen à Lezennes - Jardin du Poteau Rose à Villeneuve d’Ascq - Jardin du quart de six heures à Escaudain 39


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Jardin de Traverses à Roubaix

- Jardin naturel de Rosult - Jardin entre 2 parcs à Roubaix - Jardin d’Annoeullin D’autres projets de jardins sont actuellement en cours, notamment à Lille-Saint Maurice et au Faubourg du Château à Denain. La perspective pour 2008 est d’atteindre les 18 jardins. Les terrains utilisés sont pour la plupart d’anciennes friches urbaines appartenant à la ville, que ce soit à Lille ou sur les autres communes et sont prêtés aux AJOnc par un système de conventions pluriannuelles (d’une durée maximale de 5 ans). Jardin Comme une aut’terre : statut particulier car ce jardin est provisoire (pour l’instant le terrain n’est pas attribué). Du coup, c’est le seul JONC non clôturé. Erwan, en formation paysage, a participé aux 3 chantiers en cours : compost, tressage de saules en remplacement d’une clôture pérenne et descente de mur. Le jardin se compose actuellement, comme la plupart des autres JONC, d’une marre, d’un potager et d’un compost en osier. Depuis peu les AJOnc s’ouvrent au domaine culturel avec le « Festival des JONC, festival des gens » qui s’étale sur 6 mois avec notamment : - Les AJOnc font leur cinéma : projection de films dans les jardins - Les expos au Jardin secret (dans le jardin des (re)trouvailles) qui permettent à des artistes amateurs d’être exposés en extérieur pendant 3 semaines. Les AJOnc publient : - une lettre d’information toutes les semaines à l’attention des jardiniers où apparaissent les permanences, évènements particuliers et les éventuels partenariats - un journal saisonnier, l’Echo des Brouettes, auquel il faut s’abonner. En général, chaque jardin communautaire se compose d’une mare, d’une prairie fleurie, d’un compost, de toilettes sèches, d’un potager. Le Jonc de Wazemmes est également équipé d’un four à pain et de ruches. Les jardins sont tous clôturés, chaque adhérent possède donc la clé du jardin auquel il est rattaché. Son devoir est de maintenir la porte ouverte le temps de sa présence dans le jardin, d’accueillir d’éventuels visiteurs et de faire sortir tout le monde lorsqu’il repart.

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Aujourd’hui, les AJOnc représentent 4 salariés : 1 directeur, 1 assistant de direction et 2 animateurs (un sur le pôle nature, le second sur le pôle scolaire, et environ 200 adhérents. L’association fonctionne en partenariat avec Unis-Cité (Service Volontaire de Solidarité d’une durée de 6 à 9 mois) qui aide à la création et à l’entretien des jardins, ou à la réalisation de projets particuliers tels que le four à pain et le toit végétalisé du jardin de Wazemmes. Financements  Ville de Lille et Conseil Régional. Pour les jardins hors de Lille, ce sont les communes concernées qui subventionnent les jardins (de 3500 à 8000 euros par an). Pour les évènements culturels, les financeurs sont la ville de Lille et le Conseil Général (entre 200 et 6000 euros). L’association s’autofinance également grâce aux animations et aux formations qu’elle propose (miel, taille, etc.).

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Compte-rendu d’entretien avec Christophe Hurel et Nicolas Petit Jeudi 17 avril, Jardin de Chlorophylle, Roubaix

L’association Angle 349 220- 222 Grande Rue - 59100 Roubaix Angle 349 est une Association Intermédiaire créée en 1989, dont la vocation était initialement l’insertion professionnelle des personnes éloignées de l’emploi. Association 1901 conventionnée par l’Etat, l’association intermédiaire a pour rôle : • l’accueil des demandeurs d’emploi et la réception des offres d’activités (entreprises, associations, particuliers…), • l’organisation de parcours de formation, l’information des intéressés sur leurs droits, leur orientation vers des centres d’action sociale… L’association doit son nom au premier local qu’elle occupait, situé dans le foyer de jeunes travailleurs, au 349 à l’angle de la Grande Rue à Roubaix. Elle proposait alors des contrats emploi solidarité (CES) de 200h. Puis la demande se faisant de plus en plus forte, deux nouvelles associations sont créées : - ARI (Association Roubaisienne d’insertion), qui offre des contrats plus longs par le biais de « chantiers école » (entretien du Canal de Roubaix, des jardins familiaux, etc.) - ARISTE, qui est une ETTI (entreprises de travail temporaire d’insertion) permettant la mise en place de CEA (Contrat d’Accompagnement dans l’Emploi) Les 3 structures ont une même direction. L’association s’est tournée vers l’environnement en 1998 en récupérant une friche appartenant à la ville de Roubaix et en y créant un jardin écologique, ce qui a permis l’embauche de 4 animateurs (emplois jeunes) dans les années qui suivirent. Le Jardin de Chlorophylle 315 Grande Rue – 59100 Roubaix Le Jardin a 3 missions : - sensibilisation aux questions écologiques - éducation au développement durable - insertion de personnes en difficultés socioprofessionnelles

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Le jardin fait environ 6000 m2 et comprend depuis 1 an un bâtiment d’accueil aux normes HQE (financé par la Ville de Roubaix, la Région et le Feder). Les travaux et l’entretien sont réalisés par le chantier école (ARI). Le jardin est créé en 1998 à l’initiative d’Angle 349. Il se situe sur une ancienne friche urbaine récupérée que la ville de Roubaix exploitait en pépinière communale. Un premier emploi jeune est créé, permettant la mise en place du projet du jardin. En 1999 arrive un second emploi jeune, le jardin est ouvert et les premières classes d’école sont accueillies. A l’époque, le jardin est « vide » et seule une petite parcelle est labourée pour permettre la création d’un jardin potager. A ce moment-là, le jardin ne faisait pas sa superficie actuelle et n’avait pas d’ouverture sur la Grande Rue. Ce n’est qu’en 2007 que l’association récupère l’emprise d’un terrain de basket qui permet enfin d’avoir pignon sur rue. Après 1999, 2 nouveaux emplois jeunes sont créés et les échanges entre les écoles roubaisiennes et le jardin se mettent en place (soit l’association se déplace dans l’école, soit l’école se rend au jardin). Aujourd’hui, l’association emploie 2 CDI (Nicolas Petit et Christophe Hurel) et 2 CDD qui vont peut-être être pérennisés. Nicolas Petit : formation en aménagement du littoral puis licence en développement et protection du patrimoine Christophe Hurel : BTS horticole Angle 349 est financée par le biais de subventions de fonctionnement (ville de Roubaix) et grâce à ses prestations. Les prestations : • Interventions auprès des écoles primaires et centres de loisirs • Journées événementielles. Exemple de la journée de l’eau le 18 mars 2008. • Cafés citoyens depuis quelques mois sur les thématiques écologiques • Randonnées organisées en partenariat avec des centres sociaux dans le cadre du projet « Rando pour tous© » (randonnées adaptées à des publics présentant des handicaps plus ou moins lourds) • Partenariat Nature et Découverte : activités proposées aux clients (fabrication de nichoirs, visite du jardin, etc.), pour enfants et adultes. • Prestations auprès d’ENLM (Espaces Naturels Lille Métropole) : activités tout public telles que découverte du patrimoine, plantes culinaires, etc. Ces activités sont proposées dans 2 parutions : « Les promenades vertes » et « Le carnet de l’explorateur ».

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Le plus important reste malgré tout les interventions auprès des écoles (80 à 100 classes touchées). Depuis peu, le Jardin de Chlorophylle travaille avec des écoles sur le plan régional, ce qui lui permet des financements de la Région, en tant que prestataire de services. Les thématiques de travail sont initiées soit par le Jardin soit par les enseignants dans le cadre d’un projet pédagogique défini. Le Jardin de Chlorophylle doit donc renouveler ses thèmes et s’adapter aux demandes. Les thèmes : - le jardinage - les bulbes - visite du jardin - les oiseaux - les insectes - l’eau - les déchets - les arbres - le climat et la pollution - la cuisine et les sens Le Jardin de Chlorophylle fait partie du réseau NaturaRoubaix. L’association n’a pas de grands projets en cours (les éléments importants jusque là étaient la réalisation d’un local et la récupération de l’ancien terrain de basket qui sont choses faites aujourd’hui). Cependant, divers projets sont plus ou moins initiés : - Projet autour des plantes tinctoriales, avec l’idée de les faire découvrir au grand public et de remettre en place une agriculture des plantes tinctoriales dans le Nord (rapport à l’industrie textile notamment). - Recensement faunistique et floristique du Canal de Roubaix pour le compte d’ENLM - Plusieurs réflexions par rapport à l’accueil : aménagements permettant l’accueil de personnes à mobilités réduites, mais aussi création de formations professionnalisantes pour les personnes handicapées.

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Compte-rendu d’entretien avec René Penet, chef de projet des AJOnc Initiateur du projet Terra Incognita Mercredi 27 mai au siège des AJOnc, 13 rue Montaigne à Lille-Moulins Terra Incognita

Situation et occupation Terra Incognita se situe entre la voie ferrée, le boulevard Cordonnier, le périphérique et le pont de Tournai menant à Hellemmes. Le site fait à peu près 1,2 hectares et constitue un enjeu foncier potentiel important, puisqu’il est au carrefour des projets Euralille 2 et ANRU (Portes de Valenciennes). Les «occupants» de Terra Incognita : • la municipalité qui entretient le site. Le service Jardins et Espaces Verts de la mairie de Lille a mandaté une entreprise qui engazonne une partie du terrain – une bande de 4 m environ visible depuis l’avenue Denis Cordonnier – sous forme de prairie fleurie, et qui entretient les chemins qui traversent le site. • l’association la CASE océanienne (Association Culture, Animation, Solidarité et Echange) qui occupe une partie du terrain en y construisant des structures • l’association le Non Lieu de Roubaix qui a pour objectif «la mise en valeur et l’occupation d’un non lieu dans la ville» Repérage et investissement associatif Le site de Terra Incognita était un véritable non lieu de Lille, «il n’existait pas» et passait totalement inaperçu aux yeux des gens qui le longeaient quotidiennement. Créé dans les années 70, ce bout de terre provient des déblais dus aux travaux du métro. Ce relèvement de terrain permettait en effet le passage en surplomb de l’avenue Cordonnier et du Pont de Tournai par rapport à la voie ferrée. Ce remblai est devenu une sorte de terre émergée, de bourrelet sans fonction définie. C’est René Penet qui le premier a repéré cet espace il y a environ 3 ans en passant devant à vélo. Puis arpentage. L’espace lui a semblé intéressant à investir de façon associative pour son côté aventure, terrain vierge. L’idée d’y faire un lieu d’exposition à ciel ouvert est venue par la suite. 47


Il a donc fallu motiver des personnes intéressées pour monter des expositions sur un support évolutif – la friche. R. Penet était membre de l’association roubaisienne le Non Lieu et réunir le site à l’association lui a paru logique : les objectifs du Non Lieu sont en effet le développement de liens entre patrimoine et culture contemporaine et la création d’opportunités d’expression pour les artistes. Le nom de Terra Incognita semblait évident : ce lieu est resté longtemps invisible aux yeux des gestionnaires de la ville et des habitants. Bénéficiant aujourd’hui d’une certaine reconnaissance – avant tout aux yeux de la municipalité -, il pourrait faire l’objet de convoitises, notamment en raison de sa proximité avec la gare Saint-Sauveur qui constitue une énorme réserve foncière. Terra Incognita fut inaugurée en 2005, à l’occasion de la fête des jardins, et fut en même temps parrainée par le réseau Naturenville.

Objectifs et projets Il s’agit d’un non lieu, mais aussi d’un espace vert intéressant au cœur de la ville où l’on peut observer la reconquête végétale d’un espace, l’objectif étant de préserver et de valoriser cette recolonisation naturelle. Depuis la création du remblai, l’enfrichement s’installe : prairie, roncier puis strate arbustive aujourd’hui. Les arbres pionniers commencent à apparaître : bouleaux et acacias notamment, avec quelques arbres fruitiers d’origine (pommiers, cerisiers). Lors de l’inauguration de Terra Incognita, la question était de savoir comment gérer et valoriser cet espace sans trop intervenir dessus. Un compromis fut trouvé : laisser le site s’enfricher en y dessinant seulement quelques chemins à taille humaine et une ou deux clairières d’exposition. La valorisation de cet espace passe par deux projets «humanisés» : • l’accueil sur le site de l’association la CASE océanienne, afin de sensibiliser à la culture des îles d’Océanie sous influence française : sur la région de Lille, on compte environ 300 océaniens, dont beaucoup de Kanaks et de Wallisiens. Terra Incognita est le lieu idéal pour accueillir les manifestations de la CASE : il s’agit d’un non lieu qui ressemble à une île perdue au milieu des infrastructures urbaines et qui rappelle ainsi la situation des îles de l’océan Pacifique. Pour l’instant, l’association s’est concentrée sur le montage d’un faré (case typique d’Océanie) de façon traditionnelle.

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• l’association le Non Lieu souhaite utiliser ce site afin de créer ponctuellement des événements artistiques et culturels avec des artistes locaux : installations improbables.

Relation avec la municipalité Aucun document écrit n’atteste l’utilisation du site par une association – pas de convention d’occupation signée, par exemple. Cependant, une autorisation tacite d’occupation existe puisque l’inauguration de Terra Incognita a été parrainée par Naturenville et qu’il y a eu accord de principe avec l’adjoint à l’environnement de la mairie de Lille. Cette situation est à mettre en regard à la pression foncière actuelle : malgré l’hostilité du site pour un quelconque aménagement, il reste une réserve foncière potentielle. On observe d’ailleurs une évolution en ce qui concerne le niveau d’appréciation de ce qui pourrait constituer des lieux habitables. Le Bois Habité en est un exemple : il s’agit de la création de logements de standing à proximité d’infrastructures lourdes. Pourtant, il est intéressant de considérer cet espace comme un non lieu car ces espaces sont nécessaires à l’équilibre de la ville, surtout dans une ville dense qui perd progressivement ses espaces intermédiaires. Par exemple, le site d’Euralille était auparavant constitué d’un parc et des anciennes fortifications. Il s’agissait de zones non ordonnancées, de non lieux qui venaient en complément des aménagements plus calibrés.

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Compte-rendu d’entretien avec Charlotte Foubère, responsable du secteur animation/communication Service Parcs et Jardins de la mairie de Lille

Pour le service Parcs et Jardins de Lille, la dénomination de jardins partagés intègre aussi les jardins familiaux. Une politique de requalification a eu lieu récemment sur ces jardins : redistribution de parcelles, création d’abris collectifs (un abri pour deux parcelles) et de clôtures. Cette requalification est devenue nécessaire pour des raisons de salubrité et d’image. Trop longtemps oubliés par la ville, ces jardins étaient réparés et rafistolés au petit bonheur la chance avec les moyens du bord des jardiniers et du service parcs et jardins : clôtures dépareillées ou quasi inexistantes, abris de fortune, etc. Les jardins familiaux voient leur fonction utilitaire disparaître au profit de la fonction sociale : c’est la vie communautaire qui prime aujourd’hui. Le développement de ces jardins est du à une demande de plus en plus forte des habitants. Le problème actuel est la gestion de ces espaces qui se fait par le service parcs et jardins car la plupart des jardins n’a pas de support associatif. La gestion interne de chaque jardin fonctionne mal, notamment en terme d’entretien des espaces communs (chemins). Le service a essayé d’instaurer de nouveaux modes de gestion, sans résultats. Par exemple, en imposant l’élection d’un jardinier-responsable pour chaque jardin, chargé de gérer les lieux et parcelles. Le système n’a pas fonctionné car il arrivait souvent que le responsable prenne son rôle trop à cœur et s’octroie des droits abusifs : privilégier les amis pour l’attribution d’une parcelle, définir des règles infondées, etc. Les différents jardins familiaux lillois : • le jardin de la Poterne, qui fut le premier requalifié en 1977/1978 • le jardin en pied d’immeuble de la résidence Concorde, créé en 2001, qui repose sur un principe assez nouveau d’ouverture complète (pas de clôture) et qui est agrémenté de cabanes collectives également • le jardin de Bazinghien, requalifié en 2001 • le jardin partagé des Coccinelles du Faubourg de Béthune, qui est le seul jardin à avoir été conçu en association entre un paysagiste et les habitants, et qui compte une cinquantaine de parcelles. • le jardin du Bois de Boulogne dans le parc de la Citadelle, qui était un jardin familial à usage militaire – chaque militaire possédait sa parcelle – et dont il reste quelques réminiscences aujourd’hui – à ce propos, le photographe de la mairie de 50


Lille a fait des relevés de ce jardin par avion -. • le jardin partagé de Wazemmes créé en 2007 Sur tous ces jardins, seuls ceux de la Poterne et des Coccinelles sont gérés par des associations. Les autres jardins partagés de la ville : • les jardins des AJOnc, financés et subventionnés par la ville • le jardin thérapeutique de la Plaine – dépendance d’un hôpital de jour en psychiatrie – qui est un jardin d’aide à la réinsertion avec potager et activités de jardinage • le jardin écologique qui est géré sur un système de partenariat entre la ville – qui fournit au jardin le terrain et un jardinier à temps plein – et l’association PPJEG • le Triangle des Rouges Barres : ce site est particulier et n’est pas un vrai jardin. Il s’agit d’une friche ayant appartenu au Réseau Ferré Français et qu’un habitant a voulu préserver. Depuis 20 ans, cet habitant organise illégalement des visites du lieu qui est censé être fermé. Après négociations, c’est aujourd’hui la ville qui gère cet espace. Elle a clôturé l’espace pour le préserver et y applique une gestion extensive. Le lieu est composé de pâturages – pour conserver des zones de prairie – et d’une strate arbustive. On y trouve aussi une marre. • Terra Incognita, gérée par la ville en ce qui concerne la plantation en bordure d’une prairie fleurie et la tonte des chemins. Ce site reste cependant une friche. D’autres projets de jardins sont en cours d’élaboration, notamment à Lille Sud, où un square va être créé à proximité d’une école qui a demandé l’autorisation d’y jardiner. Pour le service parcs et jardins, un élément essentiel est le label Naturenville, qui est un partenariat entre la ville et la MRES (Maison Régionale de l’Environnement et des Solidarités). Naturenville permet la mise en réseau du tissu associatif avec la ville. De façon générale, la position de la ville de Lille par rapport aux jardins associatifs s’est nettement améliorée grâce au travail de l’adjoint à l’environnement. Cependant, le service parcs et jardins manque de budget pour palier aux problèmes de vandalismes et aux réparations et il n’existe pas réellement de réflexion de fond sur la question des jardins partagés à Lille. Concernant les AJOnc, la ville soutient l’association, même s’il existe au sein de la municipalité des gens contre la création de ce type de jardins qui sont considérés comme mal entretenus ou trop associés à la mouvance hippie.

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mémoire master  

Jardiner les délaissés, les jardins associatifs de la métropole lilloise

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