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Chapitre 1

LE SECRET DE LA SPHÈRE « Les Guerriers du Silence ne sont pas un mythe. Ils furent les Derniers Gardiens de l’univers. Si les Adeptes de la religion dewique ont fait d’eux des dieux légendaires, il n’en est pas moins certain que ces êtres humains ont réellement existé. Ils n’étaient ni parfaits, ni omnipotents. Leur courage et leur force d’âme faisaient d’eux des héros. La tradition des Guerriers du Silence remonte aux origines de l’humanité sur Terra Mater. Cette planète majestueuse fut le berceau de leur science magique. Dans les hauteurs glacées de la chaîne montagneuse des Hymlayas, commença la transmission du Son de Vie, l’Antra, la note primordiale de la tradition Inddique. Les sages connaissent également cette mélodie sacrée sous le nom de Chant Premier : le Verbe Créateur, la force à l’origine du monde. De tout temps, l’Antra a protégé ses adeptes des atteintes de la magie noire, il leur a permis de voyager sur leurs pensées, c’est-à-dire de se téléporter d’un monde à l’autre par le pouvoir de l’esprit. Pour mériter l’initiation à l’Antra de Vie, il fallait avoir un cœur noble et un esprit ouvert. La Chevalerie Céleste des Guerriers du Silence n’était pas réservée à une élite mais plutôt à des êtres simples, volontaires, aux intentions pures et à l’âme claire. Ces qualités fondamentales sont les seules capables de s’opposer aux forces de la destruction ! Jadis la race tout entière des Scaythes d’Hyponéros s’est faite l’instrument du Néant pour tenter de dissoudre l’univers et d’effacer toute vie. Une poignée de héros et d’héroïnes, des êtres humains fragiles et farouches, l’ont vaillamment affrontée. Par un authentique miracle, les défenseurs des Cent Planètes de l’ancienne Confédération de Naflin ont


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réussi à empêcher l’extinction de notre espèce. Il est à espérer que de tels Guerriers du Silence existent encore, même si nous ne savons pas où ils se cachent. Nous aurons sûrement besoin d’eux le jour où le néant, la guerre, et les querelles intestines entraîneront de nouveau l’humanité aux portes de l’autodestruction. » Les Mémoires de Messaodyne Jhû-Piet L’eau ruisselait sur la peau mate de Sékhem et assouplissait sa longue chevelure noire. Avant toute épreuve, la jeune femme éprouvait toujours le besoin de se détendre, de se purifier par une douche rituelle. L’élément liquide, le fluide, chassait les pensées parasites, laissant son esprit au repos. Elle goûta longuement le massage des jets d’eau sur son corps. Lorsqu’elle sortit de la cabine de douche, elle se sentait calme et régéné­rée, prête à remplir sa mission. Ses appartements dans le vaisseau de commandement avaient l’aspect d’une cellule de prison. Malgré son grade élevé dans l’armée sbaraïque, Sékhem devait se contenter d’un espace confiné entre quatre murs d’acier. Seul un minuscule hublot ouvrait sur l’espace infini. Sans prêter attention aux lueurs paisibles qui émanaient des étoiles, elle passa rapidement sa combinaison de vitaplast noir. Son uniforme d’amiral était devenu pour elle une seconde peau. Il y avait bien longtemps qu’elle ne portait plus de robes douces, colorées et légères, qu’elle ne se souciait plus de la qualité des étoffes, ni de leur esthétique. Sa carrière militaire l’avait radicalement transformée, endurcie. Un douloureux malaise s’empara d’elle. Ses couleurs préférées, leurs éclats, elle avait tout oublié. Décidée à faire le vide dans son esprit, Sékhem se consacra à des exercices physiques, des étirements pour assouplir son corps, des tractions sur sa barre d’acier pour raffermir ses muscles. Puis elle s’assit quelques secondes sur son lit flottant et concentra son attention sur une respiration ventrale lente et profonde, une forme de méditation brève que lui avait apprise son père d’origine kémyane. Son énergie vitale se régula et une force puissante irradia dans tout son corps. Soudain, une vision s’imposa à elle : seule dans le désert rougeoyant, fouettée par les vents farouches de sa planète natale, elle vit Rajân, son fils défunt. Il marchait sur le sable, évoluant avec aisance sous un soleil étincelant. C’était un bel adolescent à la peau d’ébène, un fier guerrier. Il sourit et ses yeux sombres pétillaient d’intelligence et de joie de vivre. Sékhem fut submergée par la tristesse. La vision s’interrompit


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i­ mmédiatement. La mort récente de son enfant était une blessure ouverte, une plaie qui la déchirait de l’intérieur. Essayant de réprimer ses larmes, elle tourna en rond nerveusement dans la pièce, le souffle saccadé. Son absence prolongée auprès de son fils avait nourri sa culpabilité. Accaparée par ses fonctions dans l’armée sbaraïque, elle avait été dans l’impossibilité de lui apporter l’amour dont il avait besoin. Au cours de leurs nombreux échanges par holotrans, Rajân lui avait semblé paisible et serein. Comment aurait-elle pu imaginer qu’il se suiciderait ? Comment ? Aucune vision ne l’avait avertie et son père n’avait rien dit. Pourtant, elle se sentait entièrement responsable de sa mort. Cette souffrance s’était muée en un feu intérieur implacable qui la consumait lentement. La mâchoire de Sékhem se crispa. Il fallait impérativement éloigner ces souvenirs. Dans les heures à venir, elle aurait besoin d’un calme intérieur absolu et d’une totale maîtrise de soi. Elle ne pouvait vraiment pas se permettre de se lamenter sur son propre sort. S’arrêtant de bouger pour respirer lentement, elle fit de nouveau le vide dans son esprit, expulsant temporairement toute émotion négative. Sékhem connaissait parfaitement les techniques pour dominer ses états d’âme. Durant toute sa jeunesse, son père, Sethi, l’avait entraînée intensivement à dompter ses pulsions instinctives, à vaincre la peur et l’angoisse. Il lui avait imposé une multitude d’épreuves : attraper un serpent des sables à mains nues, survivre seule toute une nuit dans le désert. À peine âgée de quinze ans, elle avait été enfermée dans les ténèbres d’un sarcophage pendant toute une semaine. C’était une façon, affirmait son père, de détruire ses craintes et d’accepter la mort. En effet, Sékhem s’était sentie plus forte après avoir survécu à ce calvaire. Mais elle se demandait aujourd’hui, seule dans sa cabine d’acier, si cet enseignement guerrier extrême n’avait pas fait d’elle une machine, un robot. Son père ­n’avait-t-il pas cherché à la couper des sentiments, à anéantir sa sensibilité ? Après une telle enfance, comment aurait-elle pu devenir une bonne mère, une femme accomplie ? Hélas, Sékhem n’avait guère le temps d’y réfléchir. Elle adressa une prière silencieuse aux étoiles puis sortit brusquement de ses appartements. Elle traversa à grandes enjambées les coursives métalliques du vaisseau de commandement. Elle était habituée à l’atmosphère aseptisée, clinique de l’engin spatial. Elle vivait depuis quelques années dans cet univers de chrome, de reflets argentés, de lumières blafardes et fantomatiques. Au début, le grondement furieux et irrégulier des réacteurs ­à ­propulsion


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nucléaire l’agaçait et la désorientait ; désormais, elle ­l’acceptait comme tout le reste  : le confinement, l’air artificiel, les rations chimiques. Sékhem savait s’adapter à toutes les situations, tous les environ­nements. Elle ne s’attachait pas aux lieux, aux choses, elle ne prenait pas racine. Son enfance nomade sur la planète Kémya lui avait appris à vivre dans un perpétuel mouvement. Voyager dans le désert impliquait de découvrir la véritable signification du mot dénuement. Sékhem n’avait pas besoin de confort. Elle n’avait guère d’exigences matérielles. Ses aspirations étaient tout autres. Elle cherchait à comprendre le but de la vie, elle était en quête du sens originel. Son esprit était écartelé entre l’enseignement militaire d’un père kémyan et les leçons de compassion d’une mère abbraz. Ses deux parents lui avaient montré des voies aussi opposées que l’ombre et la lumière. Comment réconcilier des philosophies aussi contradictoires ? Elle espérait pouvoir un jour tracer sa propre voie. Pour l’instant, elle avait plutôt l’impression d’avoir succombé aux injonctions de son père. Elle avait choisi le sentier de la guerre. Âgée de trente-trois ans, après une fulgurante ascension, elle était devenue le membre le plus influent de l’état-major de la planète natale de sa mère, la douce Lilya. Elle commandait toute l’armada spatiale du gouvernement des six anneaux de Sbarao. *** Après l’examen de sa rétine par un scanner, deux lourdes portes de métal s’ouvrirent en sifflant devant la jeune femme. Sékhem pénétra d’un pas décidé dans la salle des commandes. Un immense dôme d’énergie translucide lui offrit une vision à trois cent soixante degrés sur l’espace sidéral. La multitude des étoiles scintillait dans un silence atemporel. D’un coup d’œil exercé, elle vérifia rapidement la position des principaux vaisseaux de sa flotte. Une centaine de croiseurs de guerre sbaraïques luisaient d’un éclat argenté, se découpant très nettement sur la voûte stellaire. L’armada avait adopté une formation triangulaire selon les consignes données par Sékhem, une heure auparavant. Tout semblait parfaitement en ordre. Elle avisa dans la salle une vingtaine d’officiers s’affairant devant leurs pupitres et leurs écrans. Ils calculaient la trajectoire idéale des vaisseaux, interprétaient constamment les informations fournies par les sondes et les radars. L’équipe n’avait pas un instant de relâche. Une atmosphère de froide concentration régnait sur les lieux, troublée seulement par le cliquetis des claviers et les sons informatiques.


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Sékhem prit place sur le fauteuil de commandement, le trône de bronze qu’elle avait désormais l’habitude d’occuper. Elle observa un instant ses subalternes, leurs visages durs affichaient l’assurance des vétérans. Sékhem les avait tous choisis elle-même. Chacun d’entre eux avait été sélectionné après de nombreuses heures de tests et d’entretiens. Elle savait pouvoir compter sur son équipe, un atout primordial dans les heures à venir. L’armada sbaraïque arriverait bientôt au point de rencontre avec l’objet spatial non identifié, qui s’approchait dangereusement des six anneaux de Sbarao. Le pire était à envisager. Il fallait impérativement s’y préparer. Il y avait des centaines d’années de cela, la première rencontre des hommes avec une race non-humaine, les Scaythes d’Hyponéros, avait laissé des traces douloureuses dans l’inconscient collectif. On se méfiait désormais des étrangers, des extra-humains. Il serait très difficile d’oublier l’âge de terreur que les Scaythes avaient imposé aux hommes. Cependant, Sékhem ne voulait pas se laisser influencer par les ­traumatismes du passé, elle voulait rester objective, et cela même si son gouvernement attendait qu’elle écarte toute menace potentielle. Elle posa tranquillement ses mains sur les commandes d’interface : deux sphères froides et dorées. Aussitôt son esprit entra en communication directe avec l’ordinateur de bord. Par le biais d’impulsions bio­électriques, elle reçut un torrent d’informations dans son cerveau. Sékhem avait suivi un entraînement rigoureux pour apprendre à gérer le flot foudroyant des données. Elle avait toujours montré un talent inégalé dans cette discipline. Son esprit entrait en symbiose totale avec la machine, le vaisseau devenait son corps, un corps immense. Elle aimait cette sensation grisante d’être un gigantesque oiseau d’acier lancé à toute allure dans le cosmos. Sékhem sentait les réacteurs vibrer en elle, leur jaillissement furieux la galvanisait. Les caméras innombrables devenaient ses yeux et les micros ses oreilles. Elle entendait tout, voyait tout à l’intérieur et à l’extérieur du vaisseau. Elle était présente dans les coursives, les soutes, les salles des machines, sur les passerelles, sur toute la carlingue. Son champ de conscience était centuplé, elle percevait tout ce que les détecteurs, les radars, les scanners captaient. Une formidable maîtrise de soi était nécessaire pour vivre une telle expérience où l’esprit s’aban­donnait sans crainte et quittait son enveloppe charnelle pour plonger dans l­’univers des impulsions électroniques. Sans résister aux flux d’informations, Sékhem chevauchait les courants. Le plus difficile était de ne pas se laisser submerger par la multitude des stimuli à traiter. Grâce à un subtil équilibre entre force de volonté et fluidité de la pensée, elle conservait toujours le contrôle des opérations. Elle naviguait librement à l’intérieur de la toile informatique


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du vaisseau et en prenait l’entière direction. Elle était sans conteste le meilleur symbio-pilote de l’armée sbaraïque, expliquant cette excellence par l’énorme travail d’apprivoisement du corps effectué dans le désert, auprès de son père. Sékhem savait se passer d’eau, marcher des jours sous un soleil brûlant, réguler sa respiration pour économiser ses forces et limiter sa transpiration. Ses poings étaient devenus des armes mortelles, elle pouvait ignorer la douleur pendant des heures entières. Séthi lui avait enseigné le triomphe de l’esprit sur la chair et les nerfs, l’emprise du mental sur les cellules. Sékhem avait cependant fait une découverte très différente. Gouverner un corps aussi puissant, aussi complexe que celui d’un croiseur spatial, nécessitait le mariage de la pensée avec la matière. S’imposer par la force brute était pure folie ! La soumission passive aux flux était également très dangereuse. Sékhem aimait épouser le vaisseau pleinement, tout en douceur, souplesse et fermeté. Elle lui demandait avec sincérité de lui faire explorer ses moindres recoins pour le connaître et se faire connaître de lui. Elle se donnait entièrement pour être acceptée. Sa voie était celle de l’union totale avec l’appareil, une alliance authentique qui ouvrait sur une véritable fusion, sans souffrance ni rapports de pouvoir. Ainsi, le croiseur spatial et la femme ne faisaient plus qu’un. D’une simple pensée, Sékhem contrôlait toutes les commandes de tirs, enclenchait les boucliers de protection ou programmait le passage en vitesse lumière. Elle était en permanence informée de toutes les avaries, pannes et dysfonction­ nements, elle évaluait et dosait les dépenses énergétiques de l’appareil. Les ressources de l’engin de guerre et ses possibilités de vol affluaient directement et instantanément dans sa conscience. *** La rencontre était imminente. Sékhem gardait à l’esprit la position de chacun des vaisseaux de sa flotte. Elle élaborait méthodiquement la meilleure stratégie de déploiement. Son armada encerclait lentement l’engin extrahumain. En apparence, il s’agissait d’une petite sphère de lumière bleutée et crépitante, une comète majestueuse laissant derrière elle une traîne dorée. Sékhem donnait régulièrement des ordres précis à tous les pilotes pour tisser une toile parfaite autour de l’ennemi. Le gouvernement des six anneaux de Sbarao lui avait clairement demandé de considérer cet objet non identifié comme une menace. La majorité des officiers de la légion sbaraïque s’étaient prononcés en faveur d’une attaque éclair.


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Ils avaient unanimement proposé de prendre l’adversaire par surprise et de l’anéantir sans lui laisser la moindre chance de causer des pertes humaines. Sékhem s’y était catégoriquement opposée. Elle avait utilisé son droit de veto, un pouvoir réservé à l’amiral de la flotte, pour interdire cette option stratégique. Elle n’avait aucune certitude, bien sûr, mais elle caressait l’espoir que cet engin mystérieux était porteur d’un message de paix. Elle n’avait pas l’intention de le détruire sans tenter d’entrer en communication. La jeune femme était prête à prendre des risques que beaucoup considéraient comme insensés. Les caméras, les capteurs, les sondes, les radars fournissaient à l’esprit de la jeune stratège un flot débordant d’informations sur l’engin extra­ humain. Elle analysait et observait l’aéronef sous toutes les coutures. Il était parfaitement sphérique et visiblement constitué d’un matériau nouveau, inconnu, une nouvelle sorte d’énergie solide. La donnée la plus étonnante était la température de l’appareil, elle était voisine du zéro absolu. Le visiteur avait ralenti à l’approche de la flotte et il s’était désormais complètement immobilisé. Il refusait toujours de répondre aux messages radio que les officiers de bord lui envoyaient sur toutes les fréquences connues et dans tous les langages répertoriés. L’engin restait silencieux, n’émettant aucun signal, aucune onde ou vibration. Aux aguets, Sékhem se tenait prête à déclencher une salve massive de missiles à propagation lumineuse et de rayons désintégrants. Elle essayait de rester concentrée à la fois sur le visiteur et sur l’atmosphère dans la salle des commandes. Plus les secondes passaient et plus les membres de l’équipage devenaient nerveux. Elle avait imaginé qu’une fois la flotte parvenue à proximité de lui, l’engin non identifié se déciderait à établir le contact. Mais peut-être les extrahumains étaient-ils aussi désemparés qu’eux ? Leur immobilité ne présageait rien de bon. Il fallait prendre une décision et vite. Frapper ou être frappé ? Tout le monde à bord attendait que Sékhem donne l’ordre d’attaquer. Elle décela la tension dans le regard de ses officiers mais ils étaient formés à affronter le danger et l’incertitude, aucun d’eux ne formulerait ses inquiétudes. Julian, son second, le conseiller tactique de la flotte, avait cependant les yeux rivés sur elle, essayant d’attirer son attention. « Qu’y a-t-il, Julian ? lança-t-elle d’une voix ferme. — Vous savez que j’estime la qualité de votre jugement, amiral, mais je voudrais souligner que le délai de sept minutes correspondant à la phase d’entrée en communication avec l’adversaire est dépassé de deux minutes. Vous avez personnellement fixé la durée de cette période d’analyse et


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précisé qu’en cas d’échec nous entrerions immédiatement en phase de combat. Le contact n’a pas été établi et… — Je suis consciente de tout cela, le coupa-t-elle sèchement, sans masquer son irritation, j’ai décidé de changer nos plans, ignorez-vous que j’en ai le droit ? » Sékhem ne s’attendait pas à une telle réaction d’impatience. Julian, un homme amical, sympathique, d’ordinaire très calme et posé. Elle comptait sur lui, elle l’estimait. La puissance de ses doutes la déstabilisait énormément. «  Soit, siffla Julian, mais puis-je vous rappeler les risques que nous prenons ? — C’est inutile. Je suis persuadée que le vaisseau non identifié aurait déjà déclenché les hostilités si cela avait été son intention. » Le regard bleu de Julian devint acéré et perçant. Sékhem ne l’avait jamais vu dans un tel état de nervosité, sa fureur était à peine contenue. Avec sa longue crinière de cheveux châtains et son faciès émacié, il avait l’air d’un fauve farouche, dont le visage avait perdu toute noblesse. « Amiral, je pense qu’ils sont en train d’évaluer notre potentiel, afin de nous attaquer le plus efficacement possible. C’est évident, ils cherchent le défaut dans la cuirasse… — Je ne vous ai pas demandé votre avis, officier, trancha-t-elle avec autorité, laissez-nous encore un peu de temps pour gagner leur confiance. » Julian retint son souffle, hésita un instant. Il admirait Sékhem, connaissant parfaitement son génie, son sens inné de la stratégie. Il n’avait jamais rencontré d’esprit aussi vif et inspiré. Pourtant, face à cette menace inconnue, il ne pouvait s’empêcher d’envisager le pire. Il s’approcha rapidement d’elle et murmura : « Vous parlez comme si nous avions affaire à des êtres inoffensifs, de gentils animaux que nous pourrions apprivoiser. Vous oubliez qu’ils ont probablement des capacités psychiques que nous ne pouvons pas mesurer. Rappelez-vous que les Scaythes d’Hyponéros avaient le pouvoir de manipuler nos esprits. Ils contrôlaient les cerveaux humains à distance. Sékhem ! Peut-être êtes-vous déjà sous leur emprise ? Méfiez-vous, je vous en prie. » Julian pensait-il vraiment les choses terribles qu’il venait de prononcer ? Sékhem soupira. La peur était en train de le faire déraper ! Julian se sentait profondément désemparé ; il avait appelé l’amiral par son prénom, espérant la faire réagir mais sans le moindre résultat. Très respectueux de l’étiquette militaire, il ne l’avait jamais utilisé. Sékhem


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avait bien compris qu’il voulait toucher sa sensibilité mais elle ne pouvait pas se permettre d’être contestée devant son équipage. Julian dépassait clairement les bornes établies par le code militaire. « Il suffit, officier, je vous relève de vos fonctions. Quittez immédiatement la passerelle de commandement ! J’ai besoin d’auxiliaires lucides et maîtres d’eux-mêmes. Dehors ! Vous nous faites perdre un temps très précieux. » Ils s’affrontèrent brièvement du regard. Le jeune homme blêmit. Tout se jouait maintenant. Julian allait-il se rebeller ? Allait-il faire appel à une procédure de destitution d’urgence ? S’il obtenait l’accord de la totalité des officiers de passerelle, il pouvait prendre temporairement sa place d’amiral. Il n’avait qu’à déclencher un vote informatique immédiat pour lui retirer le commandement de la flotte. Le contexte de tension générale lui était largement favorable, tout l’équipage avait peur. Soudain, elle s’aperçut qu’elle ne voulait pas que Julian la trahisse de cette façon. Elle éprouvait de l’amitié pour lui. Elle ne souhaitait pas que leurs relations s’assombrissent. Même s’il échouait dans une tentative de prise de pouvoir, la confiance entre eux serait définitivement brisée. Elle le sonda des yeux avec intensité. Elle aurait aimé pouvoir parler dans son esprit afin de lui redonner de l’espoir, chasser ses craintes. Le regard de la jeune femme se fit doux, paisible. Julian, nerveux, sursauta. Secouant la tête, il soupira, extrêmement mal à l’aise, puis s’approcha rapidement d’elle. « Bon… Je suis désolé. Je m’en remets à vous. Bonne chance, Sékhem, murmura-t-il, nous n’avons pas le droit à l’erreur. » Soulagée, elle lui adressa un signe de tête approbateur avant qu’il ne sorte de la salle des commandes, la tête haute. Cette brève altercation avait temporairement diminué l’attention que la jeune stratège portait constamment aux flux d’informations fournis par les ordinateurs de la flotte. Cependant l’attitude de l’engin extrahumain était restée identique, il demeurait toujours figé, n’émettant aucune onde ou vibration. Comment interpréter cette immobilité ? Il ne s’agissait ni d’une fuite, ni d’une démonstration d’hostilité. Sékhem se concentra de nouveau sur ses analyses, essayant de trouver un indice qui lui permette d’établir un dialogue avec ces visiteurs mystérieux. Leur vaisseau était fascinant, il semblait fait d’une énergie extrêmement compacte ou bien d’une matière incroyablement subtile. La nature de cette sphère bleutée, parfaitement indéfinissable, contrariait radicalement les lois physiques de l’univers connu. Une hypothèse saugrenue naquit dans l’esprit de la jeune


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femme : était-ce un être vivant, une entité capable de voyager dans le cosmos ? Et si cette forme sphérique était un message en soi ? Un véhicule composé d’énergie était capable de changer de forme. Alors pourquoi choisir la sphère ? C’était un symbole de perfection et qui sait de paix ? La sphère, l’œuf ? Le langage symbolique et géométrique permettait-il de communiquer entre espèces ? Ou bien était-ce tout simplement une option défensive, la sphère étant une structure solide, résistante ? Sékhem était de plus en plus consciente qu’elle ne pouvait pas appréhender cette situation par le raisonnement ou la logique. Il y avait trop d’inconnues et elle manquait de données fiables, cohérentes. Il lui fallait une authentique vision pour résoudre le problème. Mais les vraies visions ne se provoquaient pas, c’était la Mère des étoiles qui les envoyait. Quand elle le souhaitait. Et ce n’était pas le cas. Une nouvelle symphonie d’informations lui fut soudain envoyée par ses capteurs électroniques. Quelque chose était en train de changer. Mais Sékhem cessa de spéculer, de trier les données et de les ordonner. Tranquillement, elle se déconnecta de l’interface du croiseur de guerre. Debout sur la passerelle de commande, elle se contenta de regarder l’engin inconnu. Soudain la sphère d’un feu azur lui apparut dans toute sa splendeur, semblable à une étoile vivante, radieuse de clarté et de pureté. Un silence paisible grandit dans l’esprit de Sékhem, chassant toute émotion parasite, faisant le vide. Bientôt, la jeune femme sentit qu’une force entrait directement en contact avec son âme. La sphère ne s’exprimait ni avec des pensées, ni avec des mots. Elle envoyait de l’amour, de la joie, des vibrations calmes et douces. Sékhem était déboussolée. Elle ne s’attendait pas à cette expérience de bonheur limpide, de sérénité tranquille. Le calme pur. La sensation était si nouvelle et marquait un tel contraste avec la tension ambiante que la jeune femme prit subitement peur. Le contact était rompu. Ses pensées s’affolèrent de nouveau. Était-ce une stratégie ? La sphère la bombardait d’ondes apaisantes pour endormir sa vigilance et gagner sa confiance, voire soumettre son esprit. Était-ce une forme subtile de manipulation mentale, une méthode différente mais comparable à celle des Scaythes d’Hyponéros ? Comment pouvait-on ressentir une telle félicité ? Tout cela surpassait le registre des émotions ordinaires, c’était comme être immergé dans la paix intérieure, dans un océan de quiétude. Cette forme de communication dépassait de loin son entendement. Elle ne pouvait risquer de se laisser emporter par cette béatitude et de perdre toute


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faculté de jugement. Elle aurait aimé savoir si d’autres officiers avaient partagé avec elle cet état de sérénité, mais elle n’avait pas le temps de mener une enquête pour en discuter avec eux. Il fallait prendre une décision, elle serait certes regrettable mais probablement salutaire. Elle se reconnecta à l’interface du croiseur et en une fraction de seconde, elle ajusta et optimisa mentalement la position de toutes les armes de tous les vaisseaux de la flotte. Tourelles, batteries et ogives se mirent en mouvement. Les rayons désintégrants, les ondes-mort, les missiles à propagation lumineuse visaient la sphère. Au moment précis où sa pensée allait donner l’ordre d’attaque, une image s’imposa dans son esprit : ­le visage de son fils Rajân. Il pleurait. La souffrance réelle de cet enfant du désert était poignante. Cette vision avait arrêté son offensive, du moins temporairement. Était-ce une authentique vision ? Lilya, sa mère, était une Hîma des Abbraz, une clairvoyante qui percevait des images en provenance de l’avenir et du passé. Elle avait transmis une partie de son don et de son intuition à sa fille. Sékhem avait eu quelques visions décisives dans son existence, certaines l’avaient aidé à remporter des batailles dans l’espace. Cette faculté d’entrevoir l’avenir, associée à une ruse redoutable, lui avait permis de vaincre des ennemis puissants et très nombreux. Mais cette vision là venait lui indiquer le sentier de la paix et non de la guerre. Elle soupira, désemparée. Même si l’image mentale lui avait été envoyée par les extrahumains, cela signifiait qu’ils voulaient et pouvaient communiquer autrement que par des ondes d’amour déroutantes. La flotte pouvait encore éviter le conflit et faire la connaissance d’une nouvelle race, d’une nouvelle intelligence. Tandis qu’elle réfléchissait à une méthode originale pour faire passer un message aux visiteurs, elle vit un couloir s’ouvrir dans la structure même de la sphère. Cette fois, les extrahumains les invitaient clairement à pénétrer dans les profondeurs de leur vaisseau. Elle zooma avec toutes les caméras de la flotte mais on ne voyait qu’un corridor circulaire de lumière bleutée. Sa décision était prise, elle n’enverrait pas de sonde, elle irait elle-même. Un amiral devait prendre ce risque ! Sékhem ressentait un besoin profond d’aller à la rencontre de ces visiteurs. En cet instant, elle prit conscience qu’elle espérait recevoir une révélation dans la sphère. Informé de la mission d’exploration, le conseiller tactique, Julian Sailer, exigea d’en faire partie. Cependant, Sékhem refusait fermement d’être accompagnée, surtout par Julian, qui serait chargé du commandement de la flotte en son absence. ***


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La jeune stratège était maintenant dans le sas qui la conduisait à la navette d’exploration. La pièce étroite et métallique baignait dans une lumière crue presque aveuglante. Sékhem s’affaira mentalement à régler les fonctionnalités de sa combinaison de survie en fleximétal et ajusta les paramètres des capteurs de son casque. Le vêtement qui épousait parfaitement les lignes de son corps lui parut en cet instant comme une gangue d’acier oppressante, parcourue d’influx électriques crépitants. À l’intérieur du vaisseau extrahumain, elle devrait probablement affronter une température proche du zéro absolu et une atmosphère irrespirable. Heureusement, sa combinaison lui fournirait de l’oxygène et une protection efficace contre ce froid surnaturel pendant une durée estimée à douze heures par l’équipe technique. En passant ses bottes à gyropropulseurs et sa ceinture micromagnétique, Sékhem se concentra sur ses gestes et sur sa respiration pour retrouver son calme. Elle vérifia attentivement l’état de son Polyphaser, une arme pouvant émettre soit un rayon­nement désintégrant, soit des ondes-mort ou encore du plasma, au besoin. Bien sûr, elle espérait ne pas avoir à s’en servir mais la prudence était de mise. Alors qu’elle resserrait une sangle de son harnais de pilotage, elle fut subitement habitée par l’éclat du sourire de Rajân. Ce douloureux écho du passé interrompit quelques instants sa préparation. Par deux fois, aujourd’hui, il était apparu dans ses visions et son sourire revenait cruellement la hanter. En réalité elle n’avait jamais accepté sa mort, son suicide, le mot lui-même l’horrifiait. Ce geste d’autodestruction l’avait totalement anéantie. Les émotions refoulées explosaient en cet instant. Elle vit défiler les images de son corps raidi, de son visage blême défiguré par la souffrance, ces images qu’elle s’efforçait d’oublier pour conserver un souvenir lumineux de son enfant. La disparition de Rajân, six mois auparavant, avait plongé son âme dans un état d’intense ressentiment envers le monde. L’enseignement militaire de son père lui avait certes fourni la volonté nécessaire pour poursuivre son existence mais depuis le départ de Rajân, le sel de la vie avait disparu. Son quotidien n’avait plus de texture, de saveur, elle accomplissait ses missions l’une après l’autre, mécaniquement et par sens du devoir. Sékhem savait qu’elle s’était fermée, durcie. Elle ne voulait plus s’attacher à rien ni personne, sans pouvoir vraiment y parvenir. La preuve, Julian avait lentement gagné son amitié. Mais elle avait le sentiment qu’elle ne guérirait jamais de cette blessure. Elle pouvait imaginer et comprendre la nécessité de sa propre disparition mais elle refusait viscéralement que son fils eût pu souhaiter mourir.


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Rajân était un adolescent jovial, vaillant, plein d’énergie et de gaieté, un vrai guerrier du désert. Comment avait-il pu sombrer dans le désespoir à vingt ans, à l’aube de sa vie ?  Si seulement elle avait perçu quelque chose ! Si seulement Rajân s’en était ouvert à elle ! Il n’avait montré aucun signe de ses tourments lors de leurs communications en holoprésence. Il souriait presque toujours avec ce regard noisette pétillant de malice. Et Sékhem, absorbée par ses responsabilités, s’était montrée douce, affectueuse mais effacée et laconique. Après le divorce, Sékhem avait fui la proximité du père : Hartmon. Désabusée, elle s’était réfugiée sur la planète natale de Lilya. La solitude l’avait conduite à s’enrôler dans l’armée. Elle pensait que son ex-mari s’occuperait bien de leur fils. Elle n’avait pas imaginé que sa présence physique quotidienne serait indispensable à un jeune guerrier âgé de quinze ans. Lors de sa dernière visite sur la planète Kémya auprès de Rajân, cinq ans avant son suicide, elle avait trouvé un fils robuste, bien entouré par une tribu qu’elle croyait solidaire. Il était amoureux d’une jeune femme qu’elle savait être intelligente. Comment aurait-elle pu entrevoir ce drame ? Loin de sa terre natale, entièrement vouée au service de l’armée sbaraïque, elle avait tenté d’oublier sa grande déception amoureuse et elle avait cru y être arrivée. Immergée dans le travail, elle s’était laissé abuser par de nouvelles gratifications. Sa réussite professionnelle et l’admiration des autres lui avaient servi de dérivatifs, de compensations temporaires. Mais à quel prix ? Coupée de son enfant, elle l’avait laissé dépérir. Sékhem sursauta quand le sas s’ouvrit dans un fracas métallique. Elle s’engagea dans le couloir d’accès vers la navette d’exploration et pénétra dans l’appareil. Julian Sailer tenta d’entrer en communication avec elle mais elle refusa le contact audiovisuel et lança la procédure de décollage. *** Installée aux commandes d’un engin en forme de flèche effilée, Sékhem glissa dans l’immensité scintillante de l’espace. Comme toujours la sensation de vitesse et de liberté était grisante. Elle mit immédiatement le cap sur le vaisseau non identifié. Les réacteurs de la navette rugissaient, le métal en durci-mercure de la carlingue vibrait doucement. Liée psychique­ment à la machine, la jeune femme contrôlait avec précision sa trajectoire. La navette d’exploration mesurait seulement trois mètres


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de long et un mètre de large. Extrêmement fuselée et maniable, elle était parfaitement adaptée pour s’introduire dans le couloir ouvert par les extrahumains. Désormais, la sphère de lumière bleutée n’était plus qu’à quelques secondes de vol, magnifique, simple et radieuse. Plus elle se rapprochait, plus Sékhem se sentait confiante. D’étranges dessins de filaments énergétiques, chaotiques, apparaissaient sur les écrans radar affolés et grésillants de sa navette. Mais elle refusa de les regarder. Ces ­instruments ne pouvaient pas mesurer, ni décrire la nature d’une rencontre pour laquelle ils n’avaient pas été préparés. Avec une grande lucidité, guidée par sa paix intérieure, elle entra dans le couloir de lumière bleue. Sa combinaison de survie se mit à crépiter, provoquant d’intenses douleurs dans son corps. Elle ralentit alors progressivement l’allure de son appareil, à cause de cette intense souffrance que devait également éprouver la sphère suite à cette pénétration brutale. Elle s’était attendue à avoir très froid et c’était le contraire, elle était sur le point de griller. N’y tenant plus, elle s’éjecta de l’appareil, sa combinaison lui brûlait la peau. Elle se sentit soudain enveloppée par une tiédeur bienveillante. L’énergie qui venait à son secours éteignait l’incendie. La douleur cessa rapidement. Son propre corps lui apparaissait maintenant tissé de lumière ; et volant à toute vitesse, elle traversa de nombreux tunnels auréolés de mille couleurs douces. Étaient-ce des fleurs, des arbres, des cristaux qui reposaient dans ce labyrinthe aux courbes délicates, aux teintes vivantes et apaisantes ? Sékhem avait le sentiment indescriptible de remonter très vite à la source bienfaisante de toute chose, de cheminer vers l’origine de la vie. Était-elle dans un œuf immense ? Un utérus sans limites ? Par quels moyens les extrahumains pouvaient-ils susciter cette sensation de chaleur agréable sans être étourdissante ? Forçaient-ils son cerveau à libérer des endorphines ? Ces interrogations ne l’empêchaient pas de flotter dans une réelle harmonie de couleurs et d’éprouver une sérénité authentique. Là, rien de paroxystique. C’était un voyage libre, sans pesanteur ni gravité. À son aise, la jeune femme butina des yeux tous les paysages qu’elle survolait : forêts impossibles, jardins féeriques, mandalas de lueurs incertaines, dédales vertigineux. Aucun des petits feux follets qui dansaient autour d’elle ne tenta de l’hypnotiser ou de l’envoûter. Les esprits de lumière gardaient respectueusement leurs distances. Le voyage hors du temps et de la matière durait indéfiniment. Sékhem sourit.


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Elle surgit dans une grande pièce caverneuse et s’effondra sur le sol, assommée, le corps enserré dans sa combinaison à nouveau brûlante. La pièce était éclairée par une lumière délicate, tamisée. Les murs semblaient faits d’un tissu organique rose clair et lumineux, qui vibrait, tremblait, respirait lentement. Elle entendit les battements d’un cœur invisible et fragile, fait de chair délicate. Ce tam-tam lointain et régulier avait un rythme apaisant. Elle ferma les yeux quelques instants, réglant son souffle sur cette cadence douce, qui l’aidait à supporter son acclimatation brutale. Elle avait la certitude d’être en sécurité dans ce ventre rose, lumineux. Seule sa combinaison, étau destructeur, l’oppressait. Elle se releva maladroitement. Le sol, étrangement flexible, semblait souffrir des traces de pas que sa tenue imprimait sur sa chair. Aucune réaction hostile ne répondit à cette agression et elle continua de marcher pour reprendre ses esprits. Peu à peu les battements de son propre cœur s’accordèrent au chant qui berçait cette grotte secrète. Tout était calme. Les capteurs de sa combinaison indiquaient une température glaciale. Le nombre de - 272 degrés s’imprima quelques secondes dans sa rétine. Elle ne parvint pas à y croire. Avançant lentement, elle tenait son Polyphaser à la main, sans véritable conviction. Les murs recelaient des anfractuo­ sités, des alvéoles luminescentes. Soudain tout s’éteignit. Ce fut le noir absolu. Sans paniquer, Sékhem s’éclaira avec un puissant projecteur qui lui révéla la présence d’une immense arche de pierre blanche. Elle s’en approcha, attirée par une senteur agréable à la fois familière et mystérieuse, probable­ment une odeur humaine, légère et rassurante. Mais comment pouvait-elle respirer un parfum à travers la barrière de son casque étanche ? On ne voyait rien de l’autre côté de l’arche. Le rayon de son projecteur se perdait dans les ténèbres, se diluait sans rencontrer aucun objet solide. Elle avança un pied pour tâter le terrain. Le sol était solide. Persuadée qu’elle devait franchir ce seuil, elle hésita pourtant, l’espace d’une seconde. Elle se glissa alors sous l’arche qui semblait faite d’un diamant pur et transparent. L’obscurité l’enveloppait entièrement maintenant. Ses pensées se dispersèrent comme si elle perdait conscience quelques secondes et ­basculait dans le vide. Elle eut ensuite la sensation vertigineuse et enivrante de chuter librement en toute sécurité. Elle chutait, chutait, chutait et lorsque ses perceptions se rétablirent en douceur, elle était debout dans le désert, fermement campée sur ses pieds. Sans le moindre choc. C’était indubitable­ment le désert de Kémya, sa planète natale. Elle reconnut les vagues de sable rouge et le ciel gris, ce ciel de mercure


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paisible qui s’étendait à perte de vue. Tout était calme, tranquille. La jeune femme était chez elle dans cet environnement aride et sans limites où elle avait vécu. Les capteurs indiquaient toujours la même température glaciale et pourtant, une mystérieuse brise chaude lui caressait le visage : l’haleine du désert. Le parfum humain revint plus intense, plus net. Elle identifia la fragrance raffinée qu’elle avait jadis élaborée pour son fils : une senteur subtile qui se mêlait harmonieusement à celle de sa peau. Rajân arrivait lentement vers elle, vêtu de sa traditionnelle djellaba bleu vert et d’une cape couleur de sable blanc. Le cœur de Sékhem se mit à battre très fort. Le mirage, car c’en était un, la troubla profondément. Les extrahumains choisissaient la forme physique la plus rassurante possible pour communiquer avec elle. Une stratégie subtile. Encore une fois, ils jouaient avec ses émotions. Pourtant elle ne parvint pas à s’énerver, à se méfier, elle avait envie d’aller de l’avant, peut-être même de le toucher. Si seulement elle pouvait enlever cette combinaison ! Absurde, ce n’était pas son fils, elle devait garder ses distances. Rajân sourit ; son regard noisette était doux et cependant il traduisait une intense surprise. Il se rapprocha de Sékhem à grandes enjambées, allant de plus en plus vite. Elle reconnut parfaitement ce beau visage mat aux traits fins et bienveillants. Cette clarté innocente dans ses yeux ne pouvait pas être imitée. La jeune femme retint son souffle. Ses émotions déferlaient, débordaient, des larmes de joie jaillirent de ses yeux. Rajân la saisit spontanément par la main. « Maman ! Que fais-tu là, perdue dans le cœur mouvant du désert ? Tu ne m’avais pas prévenu de ta visite ! » Elle put clairement sentir la chaleur de ses paumes malgré sa combinaison d’acier. Elle ne comprenait pas ce phénomène, un mélange de joie et de peur déchirait son esprit. Sékhem était incapable de parler, incapable d’accéder au bonheur des retrouvailles. « Maman, pourquoi pleures-tu ? Quelqu’un t’a fait du mal ? » Alors son cœur éclata, libérant enfin toute la souffrance bloquée en elle. Dans un élan de liberté, elle ôta brusquement son casque et déposa un baiser tendre sur le front de son fils. « Oui, j’ai souffert, murmura-t-elle, mais parle-moi de toi. Comment vas-tu ?  » Sans réfléchir, Rajân prit sa mère dans ses bras, délicatement, pour la protéger de tout ce malheur qui pesait sur elle. Il parla à voix basse pour ne pas la brusquer. Son timbre chaud et généreux lui avait tellement manqué… Elle mit un certain temps à réagir.


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« Je ne suis pas sur Kémya, Rajân. Et tu ne peux pas être en face de moi, tu t’es suicidé », souffla-t-elle d’une voix brisée.  Il la dévisagea avec stupéfaction mais se calma aussitôt, gardant une voix douce et tendre. «  Maman, maman, apaise-toi, jamais je ne me suiciderai. Je te le promets. Que t’est-il arrivé ? Nous sommes sur Kémya, es-tu tombée dans un piège ? Quelqu’un t’a-t-il droguée ? Je sais que tu n’es pas un djinn ou une apparition fantomatique. Parle-moi, maman, je t’en prie. » Elle se tut. Où les extrahumains voulaient-ils en venir ? Que signifiait cette mascarade ? Pourquoi ne pas lui parler franchement ? Elle n’avait pas d’autre choix que de jouer leur jeu. Et puis Rajân avait l’air si réel, si désemparé. « Qu’est-ce que tu deviens ? » balbutia-t-elle.  Rajân comprit qu’elle avait besoin d’écouter sa voix pour reprendre ses esprits. Il la lâcha doucement, sans pouvoir cacher son désarroi et se décida à lui parler des choses sérieuses qui lui pesaient sur le cœur depuis tant d’années. « Écoute, tout va bien, du moins pour le moment… J’ai beaucoup de choses importantes à te dire. En réalité ta venue est inespérée. Toutes nos communications extra-planétaires sont espionnées. Il y a tellement de secrets que je n’ai pas pu te les révéler depuis toutes ces années. C’est une chance incroyable que nous soyons enfin réunis. Je voulais te parler mais Hartmon me l’a fermement interdit. Il ne voulait même pas que je te dise que… » Il se tut brusquement, vraiment mal à l’aise. Il baissa la tête. « Ma compagne, Adyane, est enceinte, maman. Je vais être père. Je suis désolé de te l’avoir caché. Si seulement il n’y avait pas toutes ces menaces qui planent sur nos têtes… » Sékhem était piquée à vif mais elle chassa facilement cette petite bouffée d’orgueil. L’essentiel était que son fils lui parle franchement. Alors, toute sa lucidité se réveilla. Un bébé, personne ne lui avait parlé d’un bébé. Surtout pas Hartmon ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? « Hartmon t’a interdit de me parler de cette naissance ? Pour qui se prend-il ? s’enflamma-t-elle. — Écoute maman, je comprends ta colère mais la situation est extrême­ment complexe ! D’après une prophétie de Néphtys, mon fils a un rôle majeur à jouer dans l’avenir de l’humanité. Les membres d’une secte maléfique le recherchent pour le tuer car ils savent qu’il est la réincarnation d’un grand sage ! Nous ne devons ébruiter ni le lieu, ni la date de sa naissance. Nos ennemis sont très nombreux et puissants.


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Mais grâce aux dieux de Kémya, Adyane et moi allons pouvoir nous cacher sur un monde lointain. L’accouchement se déroulera dans le plus grand secret. — Des ennemis, la réincarnation d’un grand sage, mais qu’est-ce que tu racontes, Rajân ? Ton histoire est rocambolesque. Tu te laisses manipuler par… » L’expression de Rajân se fit très sérieuse, grave. « Oui, je sais, c’est déconcertant mais c’est la vérité. Je t’en prie, écoute bien. L’humanité est en grand danger. Les hommes pourraient bien s’autodétruire dans les années qui viennent. Et tu es tout particulièrement impliquée dans les événements qui vont survenir. Tes talents de voyante et de stratège font de toi un être unique. Selon les prophéties de Néphtys, tu auras une opportunité de provoquer la défaite des nouveaux soldats du Néant. Tu pourras peut-être empêcher la destruction du genre humain. C’est pourquoi tu seras recherchée, traquée par les seigneurs du mal. Ils essayeront de t’exterminer par tous les moyens. » Tout cela n’avait aucun sens aux yeux de la jeune femme. Mais elle prit conscience que Rajân évoquait les prophéties de Néphtys avec vénération. Ainsi Néphtys lui avait volé son époux mais aussi son fils. Elle ne s’était pas contentée de séduire Hartmon et de briser leur couple. Elle avait envoûté leur enfant. Sékhem avait cru que cette sorcière n’avait pas de mauvaises intentions, que c’était une attirance légitime qui l’avait rapprochée d’Hartmon. Mais maintenant elle voyait plus clair dans son jeu. Néphtys souhaitait tirer les fils d’une grande conspiration impliquant toute la lignée des descendants de son père, Séthi. «  Je ne m’intéresse pas aux divagations de Néphtys ! déclara-t-elle, furieuse, tout en essayant de ne pas bousculer son fils. — Je sais, Sékhem, elle a bouleversé ta vie, moi aussi je la détestais mais j’ai été forcé de la fréquenter pour rester auprès de mon père. J’ai peu à peu appris à la connaître et elle m’a transmis sa sagesse. Elle est une des dernières héritières de la Science Inddique. Il s’agit d’une connaissance sacrée très ancienne qui pourrait bien sauver tous les peuples de l’univers. Néphtys est une disciple d’Abahelle et de Tau Phraïm, elle m’a transmis l’Antra, le Son de Vie… Maintenant je suis un Guerrier du Silence… — Rajân, soupira-t-elle, je m’en moque. S’il te plaît, reviens à la réalité. » Rajân détourna la tête, tendu. Et comme elle ne voulait surtout pas le blesser gravement, elle fit une légère pression sur son bras avec délica­ tesse, en signe d’apaisement. Elle désirait juste l’aider, le protéger. Apparemment, il avait été manipulé et il ne lui faisait plus confiance.


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Il faudrait un peu de temps pour qu’ils puissent se retrouver vraiment. Et comme elle n’en disposait pas, elle préféra le serrer dans ses bras calmement, sans poser plus de questions. Rajân s’écarta d’elle, gêné, nerveux. Il voulait la convaincre. Elle l’embrassa tendrement. Le jeune homme sursauta, il accepta cette fois son affection qu’il savait sincère. Elle ressentit sa détresse et il comprit que les paroles étaient inutiles. Pourtant, en se regardant vraiment puis en se souriant, ils se retrouvèrent simplement. Comment transmettre l’Antra de Vie à Sékhem ? Comment réconcilier une femme avec sa pire ennemie ? Comment lui faire entrevoir l’immense menace qui planait sur l’humanité ? C’était impossible pour Rajân mais il pouvait l’aimer sincèrement, car elle était sa vraie mère, celle qu’il porterait toujours dans son cœur. « Néphtys n’est pas mon ennemie, murmura Sékhem, c’est une magicienne. Je ne la connais pas. Pas encore. » Rajân la regarda, surpris mais heureux. Puis sa voix s’éleva, inquiète et sombre : « Le néant est de retour aux portes de l’univers, prêt à engloutir les étoiles et les mondes habités. Le mal a repris racine sur la planète Bella Syracusa. Des soldats de l’apocalypse d’un genre nouveau se préparent pour une terrible guerre psychique. — Je ferai tout pour les arrêter », répondit-elle, calmement.  Rajân réfléchit. Pourquoi pleurait-elle quand il l’avait rencontrée ? Et que faisait-elle ici sur la planète des sables alors qu’il la croyait sur Sbarao, dans une caserne ou à bord d’un vaisseau de combat ? Il faudrait lui poser ces questions en temps voulu et Sékhem discuterait avec son père, Hartmon. Il saurait lui présenter clairement la situation. D’un geste doux, Rajân caressa les longs cheveux noirs de sa mère. Si seulement il pouvait la protéger des épreuves futures. « Je ne t’abandonnerai jamais », murmura Sékhem.  Il promena son regard sur les dunes rouges immobiles, puis sur ­l’espace ondulant du ciel métallique. L’univers entier semblait profondément paisible. Mais le vent siffleur était porteur de menaces. « Il faut garder espoir, maman, murmura-t-il, toujours garder l’espoir, c’est notre plus grande force. — Oui, et l’amour est notre plus grande sagesse », lui répondit-elle.  Le jeune homme sourit, savourant cet instant d’intense complicité. Sékhem se réveilla en sursaut dans ses quartiers sur le vaisseau de commandement. Elle se sentait épuisée, le corps en compote, les muscles


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endoloris, nauséeuse mais soulagée. Sur sa peau, l’odeur du sable kémyan lui rappela qu’elle avait véritablement rencontré son fils. Elle s’assit sur le bord de son lit au centre de sa chambre d’acier étriquée. Elle était vêtue d’un kimono noir. On l’avait changée, on lui avait retiré sa combinaison. Elle ne se souvenait absolument pas de son retour. La dernière image qu’elle gardait était celle du visage soucieux de Rajân évoquant la fin du monde sur fond de désert. Elle avait dû s’évanouir mais elle n’en gardait aucune trace dans sa mémoire. Comment interpréter cette rencontre mystique ? Rajân était mort plus de six mois auparavant. Elle avait touché son cadavre rigide et glacé à la morgue. Et pourtant, il y avait quelques heures, ils s’étaient tenus par la main, comme si elle ne portait aucun scaphandre de survie. Tout cela était plus réel que la plupart des moments de son existence. Était-ce une vision ? Une vraie vision ? Avait-elle voyagé dans le passé ? Était-ce un message symbolique des extrahumains ou une tentative de manipulation mentale ? Toutes les hypothèses étaient valides. Elle ne voyait pas où tout cela devait la conduire.  *** Soudain, une sonnerie stressante lui indiqua qu’elle avait de la visite. Elle se redressa d’un bond et activa la caméra de sécurité : Julian Sailer. Elle répondit par interphone. « Je ne souhaite recevoir aucune visite, merci de votre sollicitude, officier. — Tout va bien ? demanda-t-il. Vous êtes en parfaite santé selon l’équipe médicale. Nous guettions votre réveil. — Ça peut aller. Comment suis-je revenue ? — Vous êtes restée sept heures dans la sphère. Votre navette d’exploration est ressortie avec vous à bord mais vous ne répondiez pas. L’appareil est revenu en pilotage automatique. Nous vous avons trouvée assoupie, les traits sereins et le corps au repos. Rien d’alarmant. — Et le vaisseau extrahumain ? — Il s’est volatilisé instantanément après votre retour. Une sorte de dématérialisation à grande échelle, vraiment fascinante. » Sékhem secoua la tête, pas vraiment surprise. « Je suppose que vous attendez mon rapport avec impatience. — Vous connaissez les procédures de débriefing. Étant donné votre grade, personne ne vous posera de question avant notre retour sur Sbarao. Mais si vous pouviez enregistrer un compte-rendu audiovisuel pour l’équipage, nous vous en serions très reconnaissants.


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— Je vous avoue que mes impressions sont nébuleuses. Mon rapport ne vous sera d’aucune utilité mais je le ferai dès notre retour à la base, je prendrai rendez-vous avec mon supérieur direct. — Ils ne vous ont pas agressée ? — Non. C’est la seule chose que je peux affirmer. Le reste est trop confus. » Julian piétina sur le pas de la porte. « Ne vous torturez pas trop l’esprit, amiral. Il faut parfois laisser tomber les interprétations complexes pour voir apparaître le sens. N’est-ce pas ce que vous me dites très souvent ? L’intelligence stratégique consiste à trouver la solution la plus simple pour résoudre un problème inextricable. » Sékhem acquiesça. « Vous feriez bien de l’appliquer, cher ami. Je dois me reposer mainte­ nant. Prenez soin de vous. » L’officier Sailer s’éclipsa, dépité. Écoutant les bruits de pas qui s’éloignaient rapidement, Sékhem regretta de devoir lui cacher la vérité. Hélas, même un ami ne pouvait comprendre ce qui lui était arrivé dans la sphère… Sékhem ne connaissait qu’une solution pour résoudre son problème : mener une enquête sur le terrain. Si elle annonçait à tout le monde qu’une vision onirico-extra humaine lui avait révélé que la fin du monde était proche, personne ne la croirait. Aucun gouvernement ne prêterait l’oreille à un tel discours ! Ce qui était sage en effet, et c’était la raison pour laquelle elle défendrait avec énergie cette position. Ainsi, la prenant pour une folle, on l’écarterait des ses fonctions d’amiral en expliquant que sa rencontre avec les extrahumains avait endommagé son esprit. Julian Sailer aurait enfin la possibilité d’exprimer son vrai potentiel en prenant la tête de la flotte. Libérée enfin de ses obligations militaires, elle pourrait retrouver Hartmon sur Kémya pour mettre les choses au clair. S’il savait quelque chose, elle le forcerait à parler.


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