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Marie-Madeleine HERMET

Xénobie des Îles-sous-le-Vent Roman

Cette œuvre est hébergée sur le site d’Alexandrie à l’adresse http://www.alexandrie.org Toute reproduction ou diffusion est interdite sans l’accord de son auteur Date de dépôt : 16/03/2006


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Je ne condamne jamais un être complètement Henri-Georges CLOUZOT


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Chapitre I Un homme, une femme Son mammouth astucieux, sa plantureuse moricaude, cette créature à laquelle son Créateur avait refusé tout embryon de conscience morale, cette faiseuse d'anges à son propre compte, cette Antillaise au popotin échauffé et émoustillé par du piment rouge et costaud, engraissée de riz, de bananes et d'ananas au curaçao, dès le biberon, enivrée de lait coupé de rhum, il l'avait, dans un moment d'euphorie, ramenée des Îles-sous-le-Vent. Marie-Galante ou ÎlesVierges ? Qu'importe ? Simple ironie du "verbe" ! « Il », c'était Anselme GRANDEGUEULE, expatrié pour manque de gros sous, rapatrié pour motif idoine. Maladie congénitale... dont le remède souverain était le chantage à petite échelle : il était fort expert en la matière, point sur lequel sa légitime ne le lui cédait en rien et, même, pourrait-on dire, le dépassait d'une bonne coudée. Car lui, il souffrait secrètement d'être racketteur minable... Elle, elle pratiquait ce sport, d'instinct, les yeux fervents et clairs comme ceux d'une Enfant de Marie "enazurée", dans une inconscience aussi absolue qu'innocente. Et la malchance s'acharnait sur eux, les "justes", des individus si honnêtes : pensez donc, elle n'avait 2


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détourné qu'un demi million de la caisse de son expatron, ex-amant, trafiquant de canne à sucre. Ce demi million , brûlé pour de très menus plaisirs nécessaires, sinon indispensables ! c'est douloureux, la pauvreté ! Dans son angélique superstition, Xénobie se demandait bien pour quelle raison cachée dans les arcanes infinies, la poisse, fruit de l'amour divin, s'acharnait sur sa tribu. Pourtant du dernier million extorqué au chevet d'un moribond qui ne parvenait pas à trépasser, on avait prélevé cent francs (mais oui, messieurs-dames !) pour les petits vieux des Sœurs de Charité ! C'était à vous dégoûter d'être sa vie durant, intègre et généreux. Surtout qu'un pèlerinage, dans l'enceinte de Lourdes, la mercantile, était projeté, en action de grâces. On se tremperait, comme il se doit, dans l'eau sacrée pieusement polluée par le pus, la tuberculose et la syphilis. La petite enfance explique bien des choses, y compris et surtout les tares indélébiles ; ô maître Freud et comparses, ce n'est pas moi qui pourrais vous contredire ! Un interdit de séjour avait ancré son voilier, après avoir bourlingué par tous les autans, Dieu sait ou ne sait pas comment, sur la plage d'une des Îles-sous-leVent.

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C'était un bel homme, non au sens romantique et chlorosé de l'expression, mais un colosse blond cendré, géant sans scrupule, aventurier de race. Il avait jailli, sans doute spontanément, des fjords d'une quelconque mer glaciaire... et portait en luimême tous les gamètes nécessaires pour devenir un géniteur prolifique et engendrer de géniaux spéculateurs. Sur le déclin de sa carrière, rangé des voitures, indicateur de police, à l'abri des hurricanes antillais, il s'était épris d'une Noire massive et lascive, aux lèvres avides dont l'épaisseur trahissait une sensualité impossible à endiguer. De ce collage, béni et sanctionné par le geste gras, huileux, onctueux d'un ministre du culte, avec une efficacité technologique et industrielle, se fabriquèrent en série, Xénobie et ses quatorze frères et soeurs, tous voraces, tous rapaces. Crépus, complexés par la pigmentation de leur épiderme adipeux, soumis à ce père mué en ascète sous le fardeau des ans, à un régime spartiate exotique (platée de riz à chacun des trois repas), ils refoulaient leur rageur désir de jouissance voluptueuse et accumulaient, dans les souterrains du cœur, une charge de dynamite prête à exploser à la moindre relâche et à balayer, cyclone déchaîné, sans remords, tous les tabous des castes, la superstition des

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Tropiques, entachée de sorcellerie et tintinnabulante de grigris, restant intacte. C'est ainsi que Xénobie, devenue pubère, vit, à plusieurs courts intervalles, son abdomen prendre des dimensions "ballonesques", ce qui eut pour immédiate conséquence l'hécatombe de gentils et mignons fœtus. Un unique rejeton fut épargné, une fillette dont le moins que l'on puisse certifier est qu'elle n'eut rien, la jupette succédant aux langes, pour s'attirer la sympathie des gens de cœur, sauf peut-être sa totale indigence intellectuelle et spirituelle, mais tout pour aguicher les mâles. De cette Carmen, éprise de sa propre chair, sensuel narcissisme, il sera question lors de la présentation de la progéniture grandegueulienne. C'est donc Xénobie, flanquée d'une Carmen de trois années, qu'Anselme épousa, au crépuscule d'une journée de rut. Une femme, un homme, une gamine... , une chienne, un chien, un chiot bâtard dont le bouledogue n'était pas l'engendreur ! Quel était ce cabot vagabond, ce putatif et magnanime paternel ?

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Chapitre II Anselme... ou le roué primate Ses grands-parents maternels étaient arrivés, au soir du 19ème siècle, à Paris, d'un ghetto de la Pologne russe, en savates, mais avec, enfouis dans les abysses de leur subconscient, les élans, les rêves slaves. Les parents de son père, ôtant chapeaux ronds et sabots bretons, avaient fait sauter des crêpes et crié "marrons chauds, chauds les marrons", aux mille et un coins des rues de la capitale. Les ancêtres, produits de l'Armor et des steppes enneigées, besognant dur pour élever des nichées de marmots, avaient transmis aux honnêtes parents d'Anselme l'habitude du travail rude et acharné, mais aussi l'âpre désir de pouvoir jouir des écus patiemment amoncelés. Anselme, élevé douloureusement par une mère égoïste et autoritaire, par un père épris de jupons froufroutant, n'avait retenu, lui, que la sauvage envie d'amasser des billets de banque ; mais, contrairement à ses aïeux, sans trop se frapper, au besoin en forçant les serrures des coffres et celles des cœurs, en baratinant plus qu'en transpirant. Si bien qu'à force de rouler les copains, il n'avait plus eu de copains. Réduit à une quasi mendicité, risquant l'incarcération

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pour dettes, il avait pris le premier cargo en partance pour les Amériques. Pourtant de gros garçon replet, sans charme malgré ses boucles mordorées, fanfaron et froussard, n'était pas un mauvais bougre... Sa mère , tout autant que son père, lui avait légué un fonds de droiture, de générosité : justes de l'Ancienne Alliance, farouches marins-poètes, votre passé vivait encore. Le vent du large et le sirocco du désert sans eau avaient marqué d'une trace indélébile d'authentique valeur humaine cette âme démunie. Anselme, dépourvu par apathie de tout diplôme, survivait d'expédients ; il masquait sa pauvreté intérieure par une logorrhée de mythomane proche de la schizophrénie. Mais le souvenir d'une sœur tendrement chérie, morte d'épuisement au régime d'une Trappe lointaine (une tête brûlée, elle aussi ; une "flagellante" jusqu'à la volupté sanguinolente, mais éprise de son Seigneur et Maître), faisait naître, au plus profond de son être, un spleen qu'il ne parvenait pas à dominer. Ce malaimé avait soif d'amour, l'argent extorqué mais toujours manquant n'étant pas une suffisante compensation. Et c'est l'autre raison, voilée celle-là, ignorée des plus futés, pour laquelle il s'engouffra, avec les autres passagers tout aussi paumés que lui, sur la passerelle du navire.

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Pour renflouer son compte en banque, il avait misé sur la culture du cacao et sur les raffineries de pétrole de l'Île Curaçao. C'est ainsi qu'il tomba dans les bras et sur le volumineux sein de Xénobie qui s'empressa d'amenuiser un peu plus son portefeuille. Sa culture humaine était horizontale, c'est à dire qu'il aurait pu nommer les chefs au pouvoir de tous les états africains de l'époque ; mais la dimension dans le temps, la profondeur historique, les richesses artistiques et littéraires d'avant 1900, il se glorifiait de les ignorer. Type universel du parfait primaire, reproduit en billions d'exemplaires, cloné pour ainsi dire à 10 puissance 10, dans notre prétendue civilisation technocratique, féconde à enfanter d'authentiques analphabètes, Anselme devint, dès son adieu aux Îles, sur le noble continent européen, grand amateur des tartes à la crème, des insipides jeux télévisés et des émissions pour sous-développés mijotées par l'animateur minus habens au patronyme si évocateur de luminosité. Trois spécimens de cette peu banale dynastie, je veux parler de l'accouplement Xénobie-Anselme, vinrent s'aligner auprès de Carmen. Natif des Îlessous-le-Vent fut Aristide, prédestiné à devenir un personnage vedette de jeune farfelu à vocation hippie, persuadé comme ses père et mère qu'il est fatigant de travailler ; dont plus tard les cheveux longs et la barbe

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hirsute firent grincer les dents conformistes (sans ironie, oh non !) de ses géniteurs. Sa nature de zèbre contestataire se révéla dès la première tétée : il fallut pour que le bébé daigne s'abreuver couper d'un doigt de rhum le lait vital. Par hérédité, assez peu doué pour les études dites abstraites, de ses classes il ne retint que le verbe pronominal du premier groupe à la forme négative : "ne pas se débarbouiller". Sa crasse odoriférante devait rester légendaire ! Sully, blond filasse aux yeux bleus d'acier, totémisé le "renardeau", malingre, taré, squelettique, compensait ses muscles manquants par une finesse pétillante, une courtoisie toute en courbettes qui frisait la flagornerie courtisane. Impuissant à obtenir par la force (même sa voix de futur poitrinaire ne portait pas), il s'emparait des biens de ce monde par une ruse jamais en défaut. Cheveux d'un terne châtain, le regard bovin, les joues rouges de la paysanne stéréotypée, boulotte à souhait, prototype bécassin armoricain, MarieAngèle, devint très tôt la cendrillon de sa soeur et de ses frères, sans que pointe à l'horizon de minuit la moindre citrouille à vocation de carrosse. Elle n'avait certes pas inventé le fil à couper la margarine ; mais moins niquedouille qu'il n'y paraissait , elle regardait, d'un œil étonné et amusé, non dépourvu d'une étincelle de bon sens, l'étrange couvée dont elle était

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le quatrième poussin. Bonne vache laitière, tout le monde en convenait, mais "vachette pensante", aurait philosophé Pascal (comme quoi le plus mystique des prosateurs poètes peut ajouter son grain de gros sel à cette potée tribale et ragougnasse) : c'était là sa grandeur au sein de sa misère. Les vivres venant à manquer, l'appétit de luxe du mâle et de la femelle ayant tout englouti, il fallut, pour nourrir la portée, songer à quitter les îles caressées d'un soleil perpétuel. Rapatriés ruinés, poursuivis par la meute charognarde des créanciers à juste titre courroucés, pour atterrir en pays pas trop frisquet, Anselme et son épouse choisirent un petit bourg perdu du Var, enchâssé dans les hauteurs avoisinantes de Draguignan. C'est là, qu'après avoir été déposés à l'aéroport de Nice par une archaïque caravelle, Xénobie, Anselme et Cie s'installèrent, somptueux et riches déjà de projets à jamais irréalisables.

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Chapitre III Le juif errant, le pâtre grec Jean-Sophocle ONEIROS (oneiros = rêve, songe, dans la langue des dieux, le grec !), grand, dégingandé, 1m90, 49 k, cheveux anthracite toujours en bataille, regard noir et brûlant d'une passion jamais en veilleuse, tel était le lointain cousin célibataire sur lequel Anselme, aiguillonné et titillé par Xénobie, posa le grappin dès son retour en doulce France. C'était la proie de choix pour les fauves. D'où venait-il exactement ? De la race de Caïn et de David, de la race d'Oreste et d'Electre, il était poursuivi par les Erinyes pour un parricide qu'il n'avait pas commis mais qu'il se savait capable de commettre. Et il errait de par l'univers, helléniste et orientaliste reconnu, féru aussi des langues slaves et germaniques. De jour, de nuit, tel un taon s'acharnant à sucer le sang de la bête traquée, l'anxiété le talonnait. Mystique et révolté, il avait tout tâté, tout caressé, tout tenté, tout raté... ou presque, car il n'avait pas raté sa courte carrière d'enseignant. Son pouvoir était étrange qui attirait, comme le bois, la foudre, sur lui l'affection enthousiaste, profonde et fidèle des gosses et des adolescents de tout acabit.

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C'était pour déverser sur eux le trop-plein de son humanisme qu'il avait brillamment passé l'agrégation. Mais malade d'angoisse (angoisse existentielle : absurdité de la vie humaine , aussi sa cruauté ; angoisse professionnelle : son cours était-il consciencieusement préparé ? La note attribuée à telle dissertation ou à telle version grecque n'était-elle pas injuste ?), lui, le « prof » jamais chahuté, idole des cancres comme des élèves très doués, il avait dû renoncer à son métier, à sa vocation qui collait avec le meilleur de lui-même. Pour assouvir sa soif d'absolu, il avait testé la totale solitude de la Chartreuse. Peut-être l'Infini de Dieu comblerait-il l'abîme de son âme ? Mais Dieu était bien mort, Nietzche avait raison ! Le Grand Absent qu'il invectivait ne répondait jamais, ne seraitce qu'en écho, à sa clameur désespérée. Vigny l'avait crié lui aussi, se glissant un instant dans la peau du Christ : « S'il est vrai qu'au Jardin Sacré des Écritures, le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté ; muet, aveugle et sourd au cri des créatures, si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, le juste opposera le dédain à l'absence et ne répondra plus que par un froid silence au silence éternel de la Divinité ».1 1

Le Mont des Oliviers - Alfred de Vigny

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Et Jean-Sophocle ONEIROS, trop lucide, et sans doute trop honnête, pour entrer en politique, s'estimant inapte à formuler une opinion définitive, génétiquement anarchiste, démocrate à ses heures, aristocrate toujours, était devenu poète musicien maudit, maniaque des suicides manqués, émergeant de chacun de ses comas encore plus désespéré : « Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté »2 Ce cri de Rimbaud était le sien, aussi la recherche baudelairienne d'un néant abyssal, après la vaine quête des "paradis artificiels" : « Et je cherche le vide et le noir et le nu »3 Était sienne encore la superbe de Dom Juan : il se voulait damné, pénétrant aux Enfers dans un orgueil triomphant. Il avait conservé intacte une seule foi : celle en l'homme. C'est pourquoi il semait l'amitié sur ses pas ; c'est aussi pourquoi, malgré les conseils réitérés de tous les "bien-pensants", ces inestimables crétins qui fustigeaient sa mécréance, son manque de "citoyenneté" (il ne votait pas, cet apatride !), mais qui lui suggéraient, avec un sourire cauteleux, de claquer une bonne fois la porte au nez de ses cousins du Var, qui, envers lui, pratiquaient à grande échelle 2 3

Le Juste restait droit - Arthur Rimbaud Obsession - Charles Baudelaire

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l'abus de confiance, toujours il passait l'éponge. Un larron n'était-il pas le premier à avoir escaladé, aux côtés de Jésus, les pentes escarpées du Paradis ? "Les prostituées vous précéderont dans le Royaume de Dieu", clamait autrefois le Rabbi Jésus ! Et "vous", c'étaient les "justes" ou ceux qui se jugeaient tels et prônaient la vengeance ; et "vous", c'étaient aussi, pensait-il non sans raison, les intellectuels de sa trempe. Il n'était guère fier de luimême, se raccrochant aux branches pourries d'un Évangile inscrit dans son subconscient ; et, quand Anselme ou Xénobie lui présentait une ordonnance médicale que, paraît-il, il ou elle ne pouvait régler, il ouvrait toute grande sa bourse pourtant fort peu épaisse, jamais dupe du chantage et sachant bien que, remboursés par la déesse Providence-Sécu, Anselme pas plus que Xénobie ne le rembourseraient, lui, le pauvre type, qui, décharné comme il l'était, devait se suffire de peu : "un petit bifteck de 0,80 gramme", susurrait Xénobie ! Qu'aurait dit sa grosse carcasse d'un pareil régime ? De surcroît, il était, infamie sans rémission ni rachat possibles au regard de la société provinciale, sodomite ! Mais là n'est pas la question. JeanSophocle ONEIROS, tendrement, d'un cœur très chaste, avait posé son regard sur le petit Frank.

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Chapitre IV Les faons et autres scions rédempteurs Car un faon délicieux vit le jour peu après l'installation de la smala dans la Basse-Provence ; un faon mince et léger, tout en nuances, en délicatesse, en finesse ; tout en malice ingénue aussi. Dans ce milieu quelque peu sordide, c'était l'apparition du lutin aux yeux droits et candides, porteur d'allégresse et d'amour ; c'était l'éclosion de l'esprit sur un terrain peu fertile en la matière. Tout jeune, il décida, par compassion pour la douleur humaine, mû également par le goût passionné de la recherche, d'être toubib. Il fallait le voir, quand l'un ou l'autre membre de la tribu avait besoin des lumières de la faculté, assister, sans perdre un geste du praticien, à toute consultation, toute auscultation. Et, curieux de tout savoir, de mordre à tous les fruits de l'arbre de la connaissance, il posait, insatiable, intarissable, question sur question, n'admettant jamais un problème non résolu ; ce qui passablement agaçait son paternel ne possédant pas le plus souvent la réponse adéquate.

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De plus, il était fort taquin. Xénobie, flattée d'avoir engendré ce génie en herbe, vantant à une voisine, un après-midi de farniente, l'étonnante intelligence de son fils prodige, escomptant une réponse avantageuse pour son ego maternel, demanda à ce rejeton surdoué, en vue d'éclabousser quelque peu la comparse : "Frank, que veux-tu faire plus tard ?" Prudent, l'enfant, du bout du couloir, passa la tête par la porte entrebâillée de la salle de séjour et s'écria, avant de prendre la fuite : "Je veux être le monsieur qui ramasse les ordures !" Il avait cinq ans, ce pétillant bonhomme ! Et l'on comprend aisément que le brun, l'ombrageux JeanSophocle et ce "petit prince" au regard clair et aux blonds épis de la chevelure devinrent une paire d'amis : tant d'affinités les faisaient se rejoindre sur des sommets où le gros du bataillon n'avait point accès. "Jean-Sophocle, je t'adore plus que maman et papa !", murmurait, câlin, le marmouset Frank, appuyant sa tête sur le cœur du grand cousin, tel Jean le bien-aimé sur celui du Christ. Xénobie n'avait pas assez de finesse pour ne pas prendre ombrage de cette affectueuse exclamation jaillie du fond de l'être d'un tout petit gamin ; mais, flairant qu'Oneiros avait la

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bourse autant que l'âme généreuse, elle se contenta de pincer ses lèvres charnues et de sourire d'un sourire un tantinet jaune et coincé. Sophie, gentille chèvre farouche, toujours à l'assaut des roches escarpées, l'inséparable de Frank, sa quasi jumelle, puisque née seulement quatorze mois après ce frère aimé, avait, elle aussi, reçu en partage l'intelligence aiguë des êtres hypersensibles et nerveux. Trop sensible et trop nerveuse, sans doute : le moindre souffle hostile la faisait chavirer ; tout s'imprimait d'une encre indélébile sur le fond réceptif de cet esprit vibrant. Frank et Sophie, tels les deux pigeons de la fable, s'aimaient d'amour tendre. Mais l'équilibre du garçon ne suffit pas pour retenir la jeune fille sur les bords de l'abîme où devait sombrer sa riche nature. C'est derrière les barreaux d'un asile psychiatrique, dans le cauchemar des lourdes portes verrouillées et la nauséabonde promiscuité, que cet être d'élite, trop fragile pour l'âpre lutte terrienne, mourut dans un blasphème. Une très blanche hermine vagit un matin dans ce cloaque. Elle avait nom Corinne. Sans jamais souiller sa fourrure candide dans la fange ambiante, elle était si nette, si totalement intacte qu'elle força les retranchements des cœurs de Xénobie et d'Anselme et fit remonter à la surface ce qui, au fond des douves de ces êtres retors, restait de probe et de noble, ce que

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des ancêtres purs et inconnus leur avaient légué de beauté. Cependant l'hermine était trop immaculée pour séjourner sur notre planète si souvent immonde, où planent tant de vautours. Doucement, sans une plainte, conservant jusqu'à la fin son calme des hauteurs inaltérable, elle laissa pour un univers plus beau, sa famille qu'elle chérissait d'une profonde tendresse. La famille ? Jean-Sophocle n'en pensait que peu de bien : "familles, je vous hais" ! A l'insu de tous il versa une larme discrète, ne comprenant toujours pas les desseins du Créateur. Plaie qui ne se referma jamais. Xénobie, Anselme, ses frères et soeurs, y compris Carmen la narcissique (vous savez bien, n'est-ce pas, qu'elle eût préféré être fille unique !), pleurèrent beaucoup cette enfant "prédestinée... à mourir jeune", comme tous les élus et toutes les élues du tendre Seigneur ! Son souvenir, inviolé, demeura vivant ; et c'est ce qui valut à Xénobie, à Anselme, aussi à Carmen et Aristide , de n'être pas tout à fait des monstres. Quelque chose avait craqué dans leur armature de filous fieffés... et ce quelque chose sera le point de départ d'une montée que rien, absolument rien ne pouvait laisser prévoir ; seulement , pour achever cette transformation, il faudra un autre

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sourire, il faudra les gouttes du sang du plus choyé poulain de la race, je veux dire de Frank, il faudra une immolation extrême. Mais n'anticipons pas ; le deuil éphémère achevé, Xénobie, Anselme et leurs aînés n'eurent plus que leur quête coutumière en tête, celle du fric, unique valeur solide. Cependant le fugitif passage de Corinne, comme celui du Christ dont parle Dostoïevski dans l'Idiot, les avait tous "dérangés" dans leurs positions confortables, hypocrites et malhonnêtes. Pour qui a perçu ce signe, plus de repos possible avant le renouveau de tout l'être quels que soient les bas-fonds où l'on s'est laissé entraîner, enliser, submerger, immerger. Dernière pousse émergeant de ce tronc plus ou moins véreux, dernier rejeton, gâté, pourri, carié, sans que le bon fond congénital, ancestral, ne se laissât entamer, fut Thierry, le chaton gourmet. Il était le petit roi, l'ultime produit de la fournée (la pilule rendrait tout de même possible la fin des gésines !). Après un succulent et somptueux repas (dans la mouise, on ne se privait guère !) auquel, rondelet comme père et mère, le gamin Thierry faisait honneur, les pièces de menue monnaie pleuvaient qui lui donneraient les moyens d'acquérir les fameuses glaces de madame "Popo" promenant sa petite voiture

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à travers le bourg ; et les mars, et les carambas et les chips dont il raffolait. Réfléchi, calculateur, mais "brave" aussi, il appréciait fort les libéralités du cousin Jean-Sophocle, reprochant à ses parents de ne pas l'inviter assez souvent à leur table. De toute évidence, il serait joueur d'échecs, commerçant ou diplomate. Xénobie et Anselme, dont l'unique ambition du moment était une vie de luxe à palper avec tous leurs sens émoustillés, acquise, si possible, les bras croisés sur des genoux rebondis, avec, comme seul effort, l'escroquerie, en tout premier lieu celle ayant pour cible le facile cousin, aimaient profondément leur progéniture... fiers des succès scolaires des poulains les plus doués, redoutant le déshonneur potentiel, susceptible d'entacher la lignée, que ferait surgir Carmen ou Aristide, affolés à la moindre alerte sanitaire affectant les plus fragiles. Voleurs, ils étaient, s'il faut appeler un escroc un truand ; mais leur affection de père et mère, totalement sincère et dévouée, en faisait, pour qui sait voir au-delà des apparences, des êtres grands. Grandeur toute virtuelle et spéculative : pour l'heure, ils allaient démontrer jusqu'à quel abîme de perversité peut chuter l'être humain que Dieu créa à son image !

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Chapitre V Le C.C.P. de Jean-Sophocle ONEIROS Il émergeait de ce néant ardemment escompté et qui l'avait éjecté. Le cœur était solide dans la lignée ! Lié aux fils le rattachant à des cocktails de perfusions, transpercé d'aiguilles, respirant sous oxygène, il ne savait plus très bien qui il était, lui, Jean-Sophocle (l'avait-il jamais su ?), ni ce qu'il pouvait bien faire dans cette chambre capitonnée où, glissaient, sans bruit, chaussées de sandalettes feutrées, les blanches et insipides infirmières. Il se réveilla presque tout à fait, réconforté par le sourire humain et apaisant d'un interne au regard bleu et secourable : "Vous avez touché le fond du désespoir, mais les amis sont là et ils ne vous laisseront pas tomber. Ayez confiance en l'homme, sinon en Dieu." Cependant une hallucination étrange le fit frémir, hallucination due à la dose massive de mort-aux-rats que, dans un moment de panique, il avait absorbée, quand lui avait paru trop intolérable l'absurdité de l'existence ; hallucination due aussi à la dose aussi massive des substances toxiques que l'on nomme

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remèdes. Dans ce quasi songe, ses cousins étaient là, ainsi que Carmen et Aristide, haineux et persifleurs. Les reproches grêlaient ; il y avait dialogue entre les membres de cette venimeuse famille et un dieu psychiatre (mais odieux, ne le sont-ils pas tous, les psychiatre et, de surcroît, charlatans ! ?), dialogue forgé par son rêve. Hallucination au code précis : les reproches à lui adressés par les deux partis étaient ceux-là mêmes qu'il se formulait intérieurement. Rien n'y manqua... et, ce qui, douche glacée, le fit revenir au réel sordide, ce fut cette phrase hideuse dans sa tonalité, prononcée par la bouche méchante des deux adolescents : "Grand merci, cousin Jean-Sophocle !". Mais cette fois, il n'errait plus dans le domaine flou et combien significatif des phantasmes. Anselme et Xénobie étaient là, en chair, en os, et en muscles et en graisse, chacun debout d'un côté du lit, avides de soutirer le maximum de cette loque, leur très cher cousin. "Combien as-tu exactement sur ton C.C.P. ", s'enquit innocemment Anselme. A la réponse qui fut donnée par le quasi somnambule (C.C.P. peu reluisant ; mais il n'y a pas de petit profit !), l'époux et l'épouse se récrièrent, choqués, offusqués :

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"Et tu n'as laissé aucun testament ! Si tu étais mort, penses-tu aux frais occasionnés par ton enterrement ?" Jean-Sophocle, désabusé et qui, éreinté comme il l'était, se foutait éperdument des questions de fric, murmura, soupirant : "Un trou dans votre jardin, aux côtés de votre défunte chatte, aurait largement suffi pour cacher ma carcasse indigne. Peu importe l'endroit où l'on est bouffé par les vers !" Scandale aux oreilles chatouilleuses des bienpensants, Anselme et Xénobie, qui, pour la galerie, tenaient à convenablement "faire les choses", y compris le passage à l'église, malgré la volonté expresse de l'apprenti au suicide. Anselme et Xénobie, avec une rouerie inégalable, "non par sordide intérêt, bien sûr !",... "mais enfin, on ne sait jamais", à leur victime bien ficelée, bien entortillée , bien empoissée pour l'holocauste, extorquèrent une procuration. Ouf ! Mission accomplie ! Anselme et Xénobie essuyèrent la sueur qui perlait à leur front. Le portail de l'hôpital franchi, Xénobie (c'est à son nom, hélas, qu'avait été signée la procuration) s'empressa d'aller retirer les trois quarts de la mini fortune du moribond

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ressuscité. De cette somme, il ne pratiquement presque aucune piécette.

recouvra

Ayant récupéré une parcelle de vitalité, (santé florissante et léger embonpoint, connais pas, avouaitil, gouailleur !), il écrivit de sa plume incisive et caustique une lettre recommandée dans laquelle il expliquait, noir sur blanc, qu'abus de confiance est équivalent de vol, et d'un vol lâche, puisque sans risque ! Celui qui participe à un hold-up, attaque une banque, peut être tué ou blessé ; mais un abus de confiance, sans preuve aucune, sans trace laissée, est inattaquable ! Et celui (ou celle) qui le pratique est capable de continuer à vivre confiant, optimiste, détendu, en toute bonne conscience, sans craindre la visite d'un huissier, une descente de police, une incarcération ! C'est pourquoi Xénobie et Anselme poussé par Xénobie (il n'aurait pas osé se comporter, seul, ainsi) vinrent insulter Jean-Sophocle, dans la maison de convalescence où il végétait ; c'est ce qui s'appelle piétiner un adversaire à terre ; et ces invectives furent exprimées en des termes orduriers, mi créoles, mi français d'oc. Le coupable, c'était lui, bien sûr ! On est toujours coupable quand on est celui auquel est dû le pèse. Cependant, Xénobie conserva la fameuse épître. Elle en médita le texte. Et les deux escrocs, d'assez faible envergure, commencèrent à filer doux,

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crainte des représailles divines, peut-être. Anselme, qui n'était pas totalement démuni de sentiments humanitaires, venait parfois, en catimini, rembourser à dose infime cette triple poire de cousin. Le dit cousin, ne pouvant plus se payer le luxe du plus minime bifteck, virait au vert et son squelette n'aurait pas semblé incongru dans un amphithéâtre, pour illustrer un cours d'anatomie. A chaque défaillance, à chaque maladie de Jean-Sophocle, le C.C.P. se trouvait, comme par magie, dégarni ! La signature de Xénobie pouvait bien être l'explication de cet amaigrissement boursier, sous l'égide goguenarde de l'Écureuil ! Que ne mettait-il opposition à la procuration ? C'était le conseil suggéré par ses innombrables amis qui ne manquaient ni d'esprit pratique ni de bon sens. A cette seule pensée, son sens inné de l'honneur, légèrement ridicule et obsolète, (Don Quichotte sur les bords !), sa désespérante générosité se révoltaient. Il mourrait dépouillé et nu, comme le Christ en croix en la divinité duquel il ne croyait pas... Ce serait son acte de foi, son rachat à lui, sa personnelle Rédemption.

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Chapitre VI Douze métiers, treize misères ; mais la quatorzième, c'est la bonne ! Tout gosse, il avait la passion des chevaux ; tout gosse, Anselme, mis en nourrice (et il l'adorait, sa nourrice), pour permettre à ses chers père et mère de jouir à fond des voluptés de l'existence sans l'encombrement d'un bébé brailleur à torcher et à pouponner, rêvait de travailler la terre. Dans une douce campagne de la Beauce, il fréquentait les petits fermiers du village. Les paysans et les bêtes étaient ses seuls et authentiques amis ; peut-��tre n'avait-il pas tort de leur accorder son entier crédit ! Quand, aux jours gonflés de promesses de l'adolescence, aux jours où bouillonne la sève qui fera s'épanouir l'arbre majestueux, il parla de "faire agro", sa mère hurla au déshonneur. Un fils cultivateur (elle avait oublié qu'elle était la fille d'un très humble cordonnier !) ; un fils valet de ferme, un fils vautré dans le purin, sentant l'étable , le crottin et la bouse, cela jamais ! Qu'il soit médecin, avocat, magistrat, à la rigueur commerçant ou journaliste, et pourquoi pas cabotin ! Fermier, non, mille fois non ! Pas de culterreux dans la famille !

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C'est ainsi qu'Anselme GRANDEGUEULE, ne se jugeant pas assez persévérant ni assez obséquieux pour suivre, de lit en lit, un patron d'hôpital, pas assez malhonnête (?) ni peut-être assez nuancé (= incapable de découvrir une circonstance atténuante ; or, il en existe toujours une) pour plaider la défense d'un criminel, en fut réduit à se contenter du Certificat d'Études Primaires ; il n'était pas complètement crétin puisqu'il fut reçu, à son propre étonnement, premier du canton ! Et, ce haut diplôme obtenu (mais, en ce temps-là, ce diplôme avait quelque valeur !) il erra d'usine en usine. Madame GRANDEGUEULE, vous aviez nettement gagné la partie : vous n'aviez pas voulu d'un fils campagnard, vous aviez un fils prolétaire qui, pour vous faire bisquer, s'habillait de la manière la plus débraillée possible (plus tard, bien plus tard lui viendront des goûts de P.D.G.) et se coiffait d'une casquette de voyou. Madame Rébecca "de" GRANDEGUEULE, c'était bien fait pour vous ! Toutefois madame GRANDEGUEULE, obligée d'arborer l'étoile de Jacob pendant cette "drôle de guerre", fut embarquée, comme le furent ses parents, de très braves gens, le 16 juillet 1942, conduite au Vél'd'hiv' et périt sans doute, comme des millions d'autres, dans un camp de déportation (ô Eichmann, c'est une triple corde pour vous pendre qu'il aurait fallu !). Cela, tout de même, Rébecca ne l'avait pas

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mérité ; si paradoxal que cela puisse s'exprimer, c'est sa bonté, une certaine forme de bonté, qui la perdit ! Si elle connut cette fin tragique, c'est pour avoir caché et ravitaillé, à la barbe des "haricots verts", une sœur de sa mère, âgée et impotente, qui se terrait dans une bicoque insalubre de Belleville. Une concierge, une bonne catholique, cela va sans dire, la dénonça et, après avoir empoché les gros billets donnés par l'occupant, fit brûler un grand cierge devant la statue de saint Antoine pour le remercier de cette excellents aubaine, sans oublier l'ex-voto offert en l'occurrence au curé de sa paroisse, l'église Ste marguerite, sise dans le 3ème arrondissement de Paris ! Les pauvres vieux, je veux dire les parents de Rébecca, après avoir été parqués dans un garage de leur quartier, le quartier juif, évidemment, après avoir été prisonniers, pendant plus de six mois, dans une salle sans aération et nauséabonde où s'entassaient d'infirmes vieillards plus ou moins quinteux (tandis qu'ailleurs on séparait les enfants de leur mère), disparurent, via Drancy, pour connaître les affres des camps de concentration et des fours crématoires du grand Reich, haut produit de notre civilisation chrétienne et avancée ! Civilisation qui suggéra aux Nazis vainqueurs d'interdire aux Juifs le lycée, le square, le troquet et leur assigna le dernier wagon du métro, marqués qu'ils étaient les Juifs, comme le bétail destiné à l'abattoir, par le port de l'étoile jaune.

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Quant au père d'Anselme, poussé par une folle passion et aussi, on le comprendra aisément, pour fuir l'hystérie endémique de Rébecca, il s'était envolé vers une lointaine "colonie" (chut ! ne plus employer ce terme ! Qu'est-ce donc que la Tchécoslovaquie par rapport à L'Union des Républiques Socialistes Soviétiques ?) et mourut, on le sut plus tard, empoisonné par une créole qui, cela va de soi, se trouvait être sa maîtresse. Donc Anselme se retrouva seul et sans situation, dans le Paris de l'après-guerre. Il avait, cela aussi va de soi, tâté du marché noir, trafiqué des cigarettes, de la drogue peut-être, bien que son latent conformisme dût y répugner ; il avait dansé la valse et le swing et fait pas mal d'autres choses dans la rue de Lappe ! Et, rentrant toujours bredouille, de cette chasse au plaisir et à l'argent, il s'échappa pour Curaçao, comme il a été dit dans un précédent chapitre. Revenu dans la mère patrie avec Xénobie, pour ne pas laisser mourir de faim la tribu qui proliférait, il essaya de tous les jobs, en se cassant souvent les dents et les fosses nasales ! Il fit du porte à porte, démarcheur, courtier, représentant. Représentant de soutien-gorge, de bretelles d'une solidité et d'une élasticité à toute épreuve, de vins et spiritueux, de voitures frigorifiques. Renvoyé de chez un patron qui vantait la marque Peugeot, dénigrant Peugeot chez son nouveau boss, sans vergogne il prônait Citroën !

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Cependant le métier de placier réclamant un baratin logomachique (il était fort doué sur l'art du parler pour ne rien dire), épuisait, par l'effort nécessaire de réflexion, ses fragiles méninges ! Il se fit débardeur, chauffeur-poids-lourd, de jour, de nuit, jusqu'à y laisser la rotondité de son ventre, ce qui n'était pas un mal extrême ; il devint moniteur d'autoécole : l'ennui, c'est qu'il fallait se lever tôt ! Enfin Xénobie et Anselme, de guerre lasse et le compte en banque fort amaigri, installèrent, non loin de Cavalère, au milieu des oliviers et des pins, bercés au rythme de la disgracieuse stridulation des cigales, un petit restaurant, plutôt une gargote, à l'enseigne alléchante "Les Tropiques". Gourmands, gloutons plus que gourmets, l'épouse et l'époux, elle, insigne cordon bleu, lui, excellent maître queux, mijotèrent de succulents petits plat, pimentés et au safran, des Îles-sous-le-Vent, sans trop se soucier des mesures d'hygiène. Et, ce qui n'était plus vraiment prévisible, ils thésaurisèrent quelques millions. Sans aller jusqu'à rembourser le cousin JeanSophocle ONEIROS, ils lui versèrent tout de même une minime rente ; mais ils avaient des besoins plus urgents : il fallait, par une vie de luxe et de coûteux plaisirs, rattraper le temps perdu, prévoir aussi, préoccupation non négligeable, l'avenir des enfants ; et sur ce point il ne lésinèrent pas.

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Et puis, il est vrai, le "cousin", réduit à l'état physique et moral que nous connaissons, n'avait besoin que d'une très modique pension ; les ascètes, c'est bien connu, se nourrissent d'amour (celui de l'humanité, sans doute !) et d'eau fraîche - il n'aurait rechigné ni sur le champagne ni sur le whisky, le gin ou la vodka ! -, c'est à dire de l'air du temps... pollué ! mais, on l'aimait, c'est fort certain, le précieux, l'étrange cousin. On le redoutait un peu aussi, d'une crainte quasi sacrée. Brassens nous explique pourquoi, en quelque sorte : « Les Braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux » Cela les met mal à l'aise, les braves gens, les gens de bien, les conformistes de tous bords, c'est à dire les imbéciles, ceux qui défilent au pas ou regardent, émerveillés, les soldats scandant l'autre pas, celui de l'oie ; les "salauds", aurait dit Sartre, les "croquants et les croquantes", et là je cite à nouveau Brassens ! La voie des apprentis au suicide, ce n'est tout de même pas un sentier battu. Cependant, pour qui a sondé un peu profondément la vanité, le néant, l'absurdité de l'existence humaine (peu nombreux sont les authentiques penseurs !), y a-t-il une autre issue à

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l'enfermement terrestre ? Si, bien sûr, celle du fric employé à bon ou mauvais escient, celle des liasses de billets de banque à garer au Crédit Agricole, ricanaient Anselme et Xénobie, en hochant toutefois la tête : et si l'argent n'était pas tout ?

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Chapitre VII Le chef de famille Bien sûr, à première vue, en imposaient son ventre replet (il était de stature un peu courtaude, cependant ! le paradigme déjà figé du Français moyen selon le Major Thomson. Depuis l'espèce s'est allongée !), son cou épais, rouge et taurin, ses grands coups de gueule d'adjudant ou de kapo, qui n'a que ses vociférations et ses poings heurtant les tables, pour se faire respecter, son intarissable baratin (il était très capable de laïusser des heures durant sans émettre une opinion valable, un jugement qui ne soit pas estampillé de la platitude du lieu commun, sans que soit laissée à l'interlocuteur la possibilité de l'interrompre). Mais il était vulnérable aussi, pas assez persévérant, passionné ou volontaire (tout cela est tellement fatigant !) pour obtenir froidement que soit exécuté un ordre réfléchi ; or il ne mûrissait jamais un ordre, il le donnait par impulsion, sans contrôle, ce qui, automatiquement, le rendait nul et sans portée. Quand il avait suffisamment braillé (euphémisme) pour obtenir la paix et le silence de sa progéniture au spectacle d'un match de boxe ou de football retransmis à la sacro-sainte télévision, si le calme ne

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se rétablissait pas illico, il n'y pensait plus ou feignait, par vanité de mâle vexé et bafoué, de s'intéresser au dernier joueur ayant marqué un but, à l'uppercut décroché à l'adversaire par le pugiliste victorieux. Sa plus quotidienne et inestimable capitulation se situait à table. Thierry, gavé de chips, de glaces et de caramels avant le repas, n'appréciait que médiocrement, malgré les talents culinaires indiscutables et indiscutés de sa maman, sa pleine assiette d'épinards à la crème. "Je n'en veux plus !", haletait-il, repu. "Tu finiras ton assiette", hurlait l'omnipotent et ventripotent géniteur.Thierry souriait, discrètement. Dès qu'Anselme, son cher papa (car il le chérissait de tout son bon petit cœur, ce faible et adoré papa) tournait la tête vers Mireille Mathieu ou vers un autre quelconque pantin gesticulant sur le petit écran, Xénobie, atteinte d'une boulimie qui ne pouvait s'assouvir, faisait échange d'écuelles entre elle et son petit roi. Ni vu ni connu, sauf par l'œil hostile de Carmen. Thierry triomphait ; Thierry savait qu'on finissait toujours par l'avoir, ce très cher père, que les aboiements d'un molosse, c'est drôlement moins dangereux que le ronchonnement grêle et maigrelet d'un roquet ; que l'allié numéro un, c'était Xénobie ; mais, au fait, pourquoi ne portait-elle pas le pantalon, signe de l'autorité ? Postérieur et antérieur trop proéminents, sans doute ?

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C'est que, sans se l'avouer jamais, Anselme tremblait devant sa grasse épouse ; c'est que, en fait, elle le terrorisait, comme autrefois l'avait terrorisé Rébecca, la caractérielle. Naturellement, il se targuait du contraire ! Poussé parfois d'une irrésistible mouvement de son bon cœur, il s'en allait, n'hésitant pas à emprunter quelques chemins détournés, rembourser parcimonieusement , mais avec un sincère scrupule, de petits sous au cousin Jean-Sophocle. "Surtout que Xénobie n'en sache rien !", suppliait-il. C'était tout de même assez cocasse : dans la réalité, c'était Xénobie qui chipait le fric ; c'était le "pauvre" Anselme qui, en catimini, s'efforçait dans ses périodes de relative honnêteté, de le rapporter à celui qu'on avait allègrement lésé ! Et, délivré de cet inhabituel remords, il se disait, satisfait de sa B.A. : "L'étique cousin pourra se faire griller quelques saucisses ou un mini-bifteck ! ". Ah ! si Xénobie avait eu vent de cette inutile, idiote et énorme prodigalité, Anselme aurait eu à subir les ires et les foudres de sa vindicative Junon ! Heureusement, il y avait le rêve, celui du songeur éveillé qui, la quarantaine bien entamée, avait remplacé l'exutoire que constituait l'arbitrage des matchs de boxe ou de football. Schizophrène et mythomane à interner, certes pas ; mais schizophrène et mythomane déambulant de par le monde, ses

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chaussures cloutées pesamment posées sur le sol, mais le front dans les nuées, sûrement ! Tout d'abord, il vivait du tiercé qu'il gagnerait le dimanche suivant. A un ou deux chiffres près, c'était presque toujours réussi ; ou des œuvres d'un peintre ami de la famille, dont les toiles atteindraient bientôt sans nul doute, la cote du milliard. Alors, bien sûr, on achèterait une somptueuse villa dans les environs de Marseille ou de Montpellier, là où règne une douce chaleur, on se bronzerait dans un farniente paradisiaque. Là aussi (il n'oubliait jamais sa progéniture, caractéristique à inscrire à son honneur et crédit), les carrières des enfants pourraient être assurées ; celle du futur toubib en tout premier lieu : se reporter à Rabelais à la faculté de médecine de Montpellier (c'est Jean-Sophocle qui, sans avoir l'air de l'instruire, lui avait expliqué la chose). Aussi quelque héritage pourrait bien, ondée bénéfique, vous tomber du ciel, celui, en particulier, de la marraine. Anselme, peu scribe, mais ne connaissant à la vieille dame aucun légataire possible, entretenait avec sa "chère" marraine, une assidue correspondance.. Elle approchait de 80 ans : à quoi bon s'éterniser sur notre décadente planète Terre ? A moins, autre songerie, que l'on ne s'embarque à nouveau pour une lointaine contrée d'outre-mer (ailleurs on est toujours mieux qu'ici !), avec, en poche, un mirobolant contrat vers quelque Eldorado

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mirifique d'où l'on reviendrait cousu d'or ! Oh ! la puissante Mercédès en perspective... Voisins ricaneurs du temps de la mistoufle, vous en crèveriez de verte jalousie ! On la ferait pétarader, la Mercédès ! Non, cousin Jean-Sophocle, vous ne seriez pas laissé pour compte ! Et puis, tout de même, lorsque Frank serait un professeur célèbre, suivi de sa théorie d'internes et d'externes, quand tous les membres de la tribu, enseignants, commerçants, pin-up, politiciens et/ou vauriens couvriraient de gloire la lignée grandegueulienne, alors à Anselme et Xénobie la belle vie, celle où l'on soupe chez Maxim's, celle où l'on peut enfin se verser et déguster Chivas ou Johnie Walker label noir ; mais pour ce qui est du restaurant chic ou du whisky 15 ans d'âge, on n'avait pas attendu la fortune à venir ! Une soi-disant ordonnance médicale, présentée à la gentille poire qu'était JeanSophocle, suffisait en général à régler ces factures gastronomiques ! Hélas ! ces ordonnances-là, le cher Valéry Giscard d'Estaing n'avait pas prévu, because l'inflation, de les faire rembourser par la Sécu, si bonne vache laitière. Tant pis pour toi, JeanSophocle ! Anselme ne désespérait pas non plus de devenir P.D.G. (où était le roturier d'Aubervilliers qui faisait se pâmer de honte son élégante fausse bourgeoise de mère ?). Xénobie, se prenant au jeu, n'était pas sans

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envisager qu'avec quelques écus on pourrait allonger le patronyme d'une particule ! Surtout si Anselme était nommé ministre de l'agriculture ; ce serait sa revanche sur l'agro manquée. A signaler qu'Anselme, avec ses aspirations nouvelles d'élégance, était toujours vêtu d'un costume fort bien coupé ; lui, Xénobie surtout avaient le goût juste et exquis ; les mioches étaient de petits lords, même si, pour quelques vêtements, il fallait avoir recours à la munificence de l'inépuisable cousin ! En attendant le portefeuille U.D.R., Anselme cassait les œufs dans la cuisine enfumée de son estaminet, pour que Xénobie puisse réussir sa spécialité d'omelette au gingembre et à la confiture. Et bien lui en prit ! Revenus sur terre, grâce au sens pratique de Xénobie, avec un acharnement méritoire, ne craignant pas de se rôtir eux-mêmes près du fourneau pendant les torrides chaleurs, ils la conquirent enfin, comme il a été dit, la relative richesse ! Sans ironie et sans jeu de mots, avouons-le, ils ne l'avaient pas volée, la fortune !

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Chapitre VIII La visite de l'huissier Évidemment, cela devait arriver ! D'impôts non payés en impôts non payés, de crédits non réglés à crédits non réglés, de repas au restaurant chinois en repas aux restaurants japonais, espagnol , grec ou italien, de bouteilles de whisky en bouteilles de whisky et en boîtes de cœurs de palmier venus droit du Brésil, la catastrophe s'incarna en la personne de l'homme en noir, de l'huissier, cet être vil et maudit, ce repoussoir, cet épouvantail : il annonçait la saisie globale (meubles et appareils ménagers ; seuls devaient rester dans la chaleur du home, les lits), pour une date proche, si de rondelettes pépètes n'étaient pas versées avant l'échéance. Pourtant, il y avait eu la chance d'un gentil tiercé gagné, dans le désordre, à l'insu du plus précieux des créanciers, le dilectissime cousin. Anselme avait failli vendre la mèche ; mais Xénobie sut réparer la gaffe à temps par une histoire si compliquée, si peu réaliste qu'elle en devenait crédible ! Seuls sont efficaces les mensonges énormes ! Par humanité, devant les gosses en larmes, on n'afficha pas le lieu ni les heures de la possible vente 39


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aux enchères. Que faire ? Ce fut, cette fois, Xénobie qui perdit pied. Un seul recours au sein de la détresse : l'hypersensible et généreux cousin, réduit, du reste, mais pour d'autres causes, à la plus stricte indigence. Anselme s'aplatit, se vautra, versa un ruisseau de larmes. Jean-Sophocle avait des amis sûrs, des vrais, des "qui sont là" en cas de coup dur. Et ce furent des Français tant décriés par la tribu grandegueulienne qui avancèrent la somme nécessaire à l'apaisement du courroux fiscal.. Amitié prouvée, authentifiée, par des actes. Mais Jean-Sophocle, puceau de tout emprunt, se trouva soudain endetté par compassion pour "ses" truands aux abois. Il le fut pour les mioches, pour leur épargner les prévisibles et préaudibles quolibets de leurs camarades d'école, de collège ou de lycée. Il prit tout de même la précaution de vérifier qu'il ne s'agissait pas d'une nouvelle forme de chantage, qu'étaient authentiques les papiers laissés par l'huissier. Le cousin ne vivait pas, malgré sa réputation, complètement dans les nues. Condition imposée (aucun intérêt ne fut exigé. Les "âmes nobles" = les amis d'Oneiros ignorent les réflexes usuraires... forcément, ils en ont à gogo, du fric !) : Jean-Sophocle, pour le règlement à La Perception ("L'Hôtel des Impôts", tournure expressionniste !), accompagnerait son très cher parent. Des précédents autorisaient cette subtile précaution. En chemin,

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l'argent aurait fort bien ou être détourné à d'autres fins : un nouveau costume, une paire de chaussures de luxe, un gadget alléchant. La consommation sans retenue, c'est tellement tentant ! Désinvolture époustouflante de ce couple ingénu : plus un centime, le 18 du mois pur faire manger les enfants, à la face rebondie et qui semblaient se porter fort bien ! Celui que l'on venait ainsi taper était sans illusion : le petit déjeuner du dimanche avait dû être composé, pour chaque membre de la tribu, d'une brioche et d'un croissant à tremper dans l'onctueux chocolat. La poire céda quelques billets. La famille soudain s'estompa ! On ne vit plus l'ombre de la queue d'Anselme. Un matin, il se pointa, avec un simili-remboursement. JeanSophocle, qui commençait à voir rouge, exigea le reste. Anselme, décontracté, de rétorquer : "Mon vieux, tu n'as qu'à vivre comme nous, au jour le jour !". Un peu gonflé, le débiteur, face à son crédule créancier ! Or, pour survivre, le corps médical (mais chacun sait que l'engeance toubistique ne saurait être prise au sérieux !) était formel, il eût fallu à JeanSophocle, de la suralimentation ! Il s'en passa assidûment... et survécut jusqu'au jour où.... ! Une mini-comédie, savoureuse, succulente, en un acte et plusieurs scènes, brossera définitivement les personnages grand-guignolesques s'affrontant. .

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C'était durant cette période de radicale débine. Malade, Jean-Sophocle confia à Xénobie l'argent d'un mandat à poster. Le talon, paraît-il, en avait été perdu. Se trouvant en compagnie des seuls Marie-Angèle et Sully, qui étaient loin d'être des imbéciles, le grand cousin précisa : "Que vos parents fouillent leur maison de fond en comble. Il me faut, ce soir, le talon du mandat. Je vais expédier une lettre recommandée pour savoir si la somme a été effectivement perçue par le destinataire. Vous apprendrez, mes petits, qu'un talon de mandat point ne se perd, surtout quand les espèces vous furent confiées par un ami !" Énergique à des heures rares, Jean-Sophocle Oneiros. Marie-Angèle, Sully, précieux ambassadeurs, expliquèrent sans doute que la moutarde montait légèrement au nez du très doux et si gentil cousin. Xénobie, qui se retranchait derrière des vertiges (elle était experte, tout comme sa belle-mère, en l'art des feintes syncopes), sonna, deux heures après, à la porte du repaire de Jean-Sophocle. Sur le bureau, en évidence, l'adresse sur l'enveloppe de la lettre recommandée annoncée. Xénobie tendit au cousin quelques piécettes. "Finalement, je n'ai pas envoyé le mandat (or, le talon en avait été égaré ! On n'était plus à une contradiction près !). Voici les trois francs prévus pour les timbres. J'ai rédigé un chèque

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du montant du mandat !" Jean-Sophocle exigea le numéro du dit chèque, mais n'eut pas la cruauté de demander la date à laquelle il avait été émis. Vraisemblablement, il venait d'être rédigé à la hâte, un petit quart d'heure auparavant et n'était pas encore expédié ! Jean-Sophocle calcula mentalement qu'il laisserait dix jours à Anselme pour qu'il alimente son compte en banque. Après quoi il s'assurerait que le chéquier grandegueulien était approvisionné. Il le fut ! Xénobie et Jean-Sophocle avaient tous les deux "bien joué". Aucun des deux n'était dupe de la feinte douceur, de la feinte maîtrise de soi-même de l'autre ! À l'au-revoir, Xénobie, souriante, susurra : "JeanSophocle, lorsque vous êtes trop fatigué, faites-le moi savoir... Je ferai un détour pour acheter vos provisions " (en faisant vraisemblablement danser l'anse du panier ?). Quelle délicatesse !

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Chapitre IX Les hôpitaux de Jean-Sophocle Oneiros Eh oui ! Nous somme bien au XXème siècle, nous sommes bien les consommateurs repus de la civilisation occidentale, les adeptes attardés d'un humanisme jésuite et chrétien issu de Platon et d'Augustin, d'Aristote et de Thomas d'Aquin, plus sans doute que du Christ et de Paul de Tarse. Nous sommes bien les descendants des croisés, ces énergumènes qui se bagarraient au nom de celui qui dit à Pierre de rentrer l'épée dans le fourreau ; les petits-fils ou les petits-neveux de quelque grand inquisiteur, d'un TOMÁS DE TORQUEMADA, brûleur d'hérétiques et de sorcières. "Et vous n'éteindrez pas la mèche qui fume encore ! "Pauvre Jésus ! Nous sommes les témoins à peine étonnés et surtout pas indignés (c'est tuant, l'indignation ; et surtout ça donne mauvaises conscience !), des fours crématoires, des camps de concentration et des stalags, des génocides de par le monde. Nous somme, paraît-il, des fils de lumière : Évngile ou Grand Orient de France ? Voilà pourquoi Jean-Sophocle Oneiros, écoeuré à la vue d'un seul bidonville, incapable de supporter

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l'absurdité de notre Destin, n'ayant trouvé aucune solution au problème de l'universelle hypocrisie, avait tenté, les fois ne se comptant plus, d'oublier, par une chute dans le néant, la perversité du monde, la sienne aussi ; car il n'était dupe de lui-même moins que de personne. Et c'est ainsi qu'il connut, sinon "ses prisons", du moins "ses hôpitaux" ; ceux d'abord où l'on est censé soigner les seules misères physiques. Petit-fils d'un ancien "colon" qui avait dû pas mal faire la bringue, il connut les hautes températures délirantes défiant le thermomètre, du paludisme, de la malaria ; le corps déchiqueté et vidé de toute substance après les crises de dysenterie ; des interventions au scalpel sur le sacrum de sa colonne, dont une greffe osseuse pour souder des vertèbres décalcifiées. Il n'était pourtant pas un mauvais malade, ce moribond professionnel, ni un douillet, ni un pleurnichard. Il savait, parfois presque durant une heure, tel un spectateur que le fait intéresse à peine, se faire triturer les veines qu'il avait fragiles à l'instar du reste de son individu, pour que pénètre enfin la bénéfique aiguille destinée à laisser couler le liquide d'une perfusion. Son apparent stoïcisme ne stoppait nullement les vacheries de certaines infirmières, de celles à cornette ou à pudique voile en particulier. Celui qui n'a pas

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connu les affres du "pistolet" ou du "bassin" après lesquels on soupire, que l'on attend avec une impatience légitimée par les besoins pressants de la bénigne nature et que l'on vous refuse par flemme, quand ce n'est pas par une pure et obscure vengeance apparemment sans motif (on se venge sans doute du seul fait que l'autre soit un malade, c'est à dire un être "démuni" !), celui-là n'a rien sondé de la vocation si touchante de celles (et parfois de ceux) qui se sont vouées à la noble tâche de soulager l'humaine misère. Le refus quelquefois provient du fait que l'on est en train de flirter avec l'assistant du patron ; ou tout simplement le malade a cessé d'être une personne avide d'un contact, pour n'être plus qu'un "cas" "étiqueté" ou "saisi" par l'ordinateur : à servir à des heures précises et réglementées. Prétendre que tous les soignants et soignantes étaient de cet acabit serait certes exagéré. Il y avait celles et ceux qui ne ménageaient pas leur peine, qui savaient "perdre" leur temps au chevet d'un patient découragé ; celle en particulier dont Jean-Sophocle se souvenait avec tendresse (elle aimait et servait "son" christ, en dehors de toute "église" aberrante et inepte) qui passait des après-midi entiers à laver des plaies purulents et des escarres rongeant les chairs. Il y avait de gentils, dévoués, zélés internes, sympathiques et efficaces dans la mesure où ils ne prétendaient pas en savoir plus que le patron ! Il y avait, c'est à nouveau

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le négatif du tableau hospitalier, les aumôniers sordides, trafiquants de médailles et d'extrêmeonction, et "sales" moralement, incommensurablement sales. Hôpitaux de l'Assistance Publique ou gérés par des nonnes en tenue de carnaval, relativement, vous êtes des paradis ! Un matin, après la massive absorption de barbituriques, Jean-Sophocle, conduit là par le peu scrupuleux directeur du collège où il enseignait, en la calotine Alsace, s'éveilla dans une salle commune d'authentiques dingos. Imaginez le regard encore embué mais étrangement lucide que dut porter ce malheureux sur cette pièce où régnait la plus complète promiscuité : si l'on y entrait non fou, il y avait tout lieu de croire que l'on en sortirait dément incurable !. Vingt mâles ou plus, de tous âges, aux maladies mentales des plus diverses, y cohabitaient, les spécificités étant l'obsession sexuelle, la schizophrénie débridée et multiforme, l'hystérie individuelle ou collective. Beaucoup étaient attachés et hurlaient jour et nuit. Des infirmiers au regard apeuré autant que mauvais régentaient ce bétail humain. Dans un coin de la salle, séparés de cette humanité, ou plutôt de cette animalité, grouillante et abrutie, par le plus mince des rideaux, trônaient, c'est le cas de le dire, les lieux 47


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d'aisance desquels émanait un parfum non distillé à Grasse. De lourds barreaux aux fenêtres, un système de grosses clefs, comme dans les geôles, tuaient dans l'œuf toute tentative d'évasion. La surveillance vigilante et haineuse des gardechiourme n'empêcha pas Jean-Sophocle, dans un sursaut de trop compréhensible révolte, de chaparder un couteau et d'essayer, une journée durant, de se taillader les veines de l'avant-bras et du poignet. "Par malheur, il ne coupait pas", le couteau ! Il en fut quitte pour des cicatrices , pour une dose triplée de tranquillisants. C'est un fait que le grand remède des psychiatres et comparses est d'abrutir le patient trop impatient de calmants hautement dosés, afin d'obtenir la paix ! Comme si, avec des tranquillisants, on vous faisait découvrir ou redécouvrir votre raison d'être sur notre moribonde planète ; comme si, avec des tranquillisants, on pouvait combattre ou enrayer une angoisse congénitale, décuplée par cette garce de vie ! Un entretien amical et fraternel eût été autrement opérationnel. Il en fut quitte pour une douche glacée, autre moyen dit efficace d'apaiser les rebelles, douche si glaciale qu'elle le fit suffoquer et garder le lit une bonne quinzaine de jours pour une maligne bronchite. Alité et hébété par la fièvre, au moins il se tenait quiet ! On lui épargna les non-moins réputés efficaces

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électrochocs que n'aurait pu supporter sa colonne vertébrale très amochée. Enfin une infirmité qui lui rapportait ! Pour comble de félicité, le frère directeur du collège, un individu aussi pieux et dévot qu'ignoble et d'âme crasseuse, qui l'exploitait de manière immonde (raciste, antisémite, la veille du jour mémorable, il lui avait susurré : "Vous avez tous les défauts de la race juive !", y compris, sans doute, ceux de Jésus et de Marie, authentiques youpins, quoi qu'on en veuille !), l'avait fait interner dans un asile du plus pur obscurantisme moyenâgeux. Frères et soeurs, traduire religieux et religieuses, marmonnaient d'insipides rosaires, le rosaire étant l'avatar européen du moulinet à prières. Tandis que les bêtes humaines, usant des quatre uniques lavabos à leur disposition (n'oublions pas que le troupeau comptait plus de vingt têtes de bétail !) se lavaient la biroute qui se redressait sous la papouille, retentissaient des Pater Noster et des Ave Maria tonitruant autant que fervents et déplacés ! « Par le phallus du fou qui doucement se lave, et par tous les dingos qui barbotent, qui bavent, je vous salue, Marie ! »

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Inutile de préciser que jamais Jean-Sophocle ne s'abaissa à répondre à ces incantations plutôt blasphématoires et cocasses (les authentiques Pater et Ave) ; ce qui lui valut, cela va sans dire, d'être fort "mal noté" en haut et bas lieux. Sa hantise, sa crainte obsessionnelle durant ces mois d'enfer dantesque : être contraint à "penser" par oisiveté. Aussi lui, qui n'avait rien d'un manuel, s'affairait-il au bricolage et à la confection de guipures ! Dans les sanas de toute obédience, c'est bien connu, les hommes tout comme les femmes manient l'aiguille et le crochet. Et de peur de rester dix minutes sans rien faire, il réclamait à l'avance des ouvrages à broder, du contre-plaqué pour une future construction. . Certains internés des hôpitaux psychiatriques (pardon ! des maisons de santé) ne supportent pas (d'autres le supportent trop bien) de se regarder, ne fût-ce qu'une seconde, d'un regard lucide. A vrai dire, ceux qui "jouissent" de leur inaction ne se regardent pas ! Mais ceux qui redoutent la réflexion de leur miroir intérieur doivent, à tout prix, s'enivrer, comme dirait Baudelaire, ne serait-ce que du pauvre alcool d'un bricolage ! Il eut, un jour de spéciales grisailles, l'idée de pénétrer dans l'oratoire de l'asile, par curiosité d'artiste : c'était la chapelle, sobre et belle d'une ancienne abbaye cistercienne ; mais il détala à la

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vision apocalyptique qu'il perçut : des malades de toutes les générations, des enfants surtout, bancals, idiots, difformes, mongoliens, hochaient la tête d'un air hébété, venant sans doute remercier le divin tortionnaire de les avoir créés des monstres. Peut-être récitaient-ils avec Charles Baudelaire, père de l'Église fort peu orthodoxe, il faut en convenir : "Seigneur ayez pitié des fous et des folles ! Ô Créateur, peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi il existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire ?". Et c'est Anselme, poussé par une Xénobie non dénuée de cœur (cependant elle voulait facturer l'essence du dérangement ; ce à quoi, avec une énergie peu ordinaire, Anselme, piqué au vif de son honneur, s'opposa), qui vint, prudent, se rendre compte "de visu" de l'état mental du cousin. Quand il le constata totalement lucide et ruant dans les brancards de ce bagne, dans ces oubliettes d'un autre âge, où l'on prétendait le laisser moisir à vie (cher directeur de "la non-moins-chère à tous les sens de l'adjectif- école chrétienne", s'il est un paradis, cela, vous ne l'y emporterez pas !), Anselme décida sur le champ, prenant sur lui la responsabilité du cousin semi-génial jugé minus, de l'enlever à cet enfer que n'aurait su imaginer Dante.

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Cet enlèvement, avec la bénédiction du psychiatre trop heureux de se débarrasser de cet encombrant énergumène, de ce pâle forcené. "Aux portes de l'asile, malades, à tout jamais, laissez toute espérance !" Anselme, Xénobie, vous l'avez bien "possédé", parfois, souvent, ce misérable cousin ; mais sans vous, il errerait d'une fenêtre haute et grillagée à l'autre , il entendrait sans répit les obscénités de ses compagnons d'infortune, embarqués sur le même rafiot diabolique. Merci, cousin Anselme, merci, cousine Xénobie ; s'il existe une immanente justice, vous ne perdrez rien au change ! C'est pourquoi aussi le sentimental Jean-Sophocle (peut-être faudrait-il tout de même l'interner à nouveau !), un soir de bonté, déchira la reconnaissance de dette signée de la main d'Anselme. Décidément, on ne se refait pas !

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Chapitre X Les Complexes de Xénobie Elle était née créole ; personne ne pouvait rien contre ce "fait têtu comme une montagne". Anselme, Jean-Sophocle, étaient bien, à y regarder d'un peu près, des métis... Mais ils avaient eu le privilège, si privilège il y a, de jaillir dans l'existence sur le sol de la doulce France et, qui plus est, dans une rue populeuse et populaire de la plus perverse et plus merveilleuse capitale occidentale, Paris. En elle, Xénobie, n'importe quel arbre généalogique révélerait sous ses branches, de la sève mêlée, du "sang mêlé ; et puis, on n'est pas impunément originaire d'un pays d'outre-mer, pour employer le langage châtié, délicat des capitalistes chatouilleux qui ne veulent plus entendre prononcer le substantif "colonies" ; comme si l'essentiel était dans les termes , non pas dans les concepts que ces termes recouvrent ou ne recouvrent plus. Tous les problèmes de Xénobie, ses multiples et emberlificotés problèmes, avaient cette cause première (aux sociologues d'en prendre acte) : sa conception, ses premiers vagissements sous les Tropiques. 53


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Initiale propriété créole : haine farouche, dont elle ne soupçonnait pas elle-même, sinon l'existence, du moins la profondeur, du "Blanc". Blanche de peau, ou peu s'en faut, elle l'était pourtant ! Haine du Blanc et plus précisément de l'Européen et plus précisément encore du Français, ce "pelé, ce galeux". Sa première tare à ce Français, c'est que le plus souvent il se trouvait être le bienfaiteur, le généreux, et, par voie de conséquence, le moral créancier de Xénobie et de son farfelu d'époux. Il faut savoir que certains êtres, tissés d'une fibre dépourvue de noblesse, ne peuvent accepter le statut d'obligés, de débiteurs, même si les donateurs sont de leurs amis, surtout si le donateur est justement un bravissime cousin. La seconde fréquente propriété des natifs exotiques est un corollaire de la précédente : l'incapacité foncière de murmurer le mot merveilleux, le joli mot, le précieux mot qui traduit la loyauté d'un cœur lucide : le mot de cinq lettres : merci. Facilement à ce mot que prononcent aisément les coeurs bien nés, Xénobie aurait substitué l'autre vocable composé du même nombre de lettres. Mais cette navrante impuissance à un sourire en reconnaissance d'un service gentiment rendu ne vientelle pas de trop de haine accumulée dans des cœurs opprimés à travers les âges ? Qui oserait juger Xénobie ?

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Jean-Sophocle, un jour qu'il avait été plus particulièrement tendre et désintéressé vis-à-vis de sa famille hors normes, surprit dans le regard de sa cousine une aversion tellement insoutenable qu'il baissa les paupières, lui qui n'avait peur ni des hommes ni des dieux ni des démons. N'allez pas croire qu'il condamna la malheureuse : "Pauvre créature, songeait-il, ne pas savoir aimer hors de sa tribu, ne pas savoir remercier, ne pas savoir s'enthousiasmer, ne pas savoir adhérer à la beauté ni la reconnaître, ne pas savoir poser un acte désinvolte par sa gratuité, comme cela doit rendre triste l'existence !" Car, troisième propriété créole traduite en une assertion définitive : en France, c'est bien connu, il n'y a que des "vendus" ! La nullité, l'incompétence, l'inconscience, la crapulerie du magnifique et opulent Anselme, c'était la faute du gouvernement ! Je n'ai rien d'un partisan de la droite républicaine, plus que corrompue ; par principe, tout comme Jean-Sophocle, je serais plutôt "contre" ; mais quelle que soit l'équipe maffieuse au pouvoir, elle aurait pu donner le meilleur d'elle-même, rien n'aurait pu faire d'un Anselme, d'une Xénobie, des êtres capables de mener leur vie hors de l'état parasitaire ; rien sauf l'amour (pas l'attachement bestial à la portée), le grand absent de ces existences manquées.

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Quatrième et dernière propriété, dont un mot a déjà été touché : une superstition invétérée. Elle n'était pas sotte, Xénobie ; elle était même dotée d'une certaine finesse, voire d'un sens artistique indéniable. Cependant aux gris-gris, aux mauvais sorts, aux envoûtements des sorciers et sorcières , aux vengeances des trépassés, elle croyait dur comme marbre. Et Anselme, le pauvret, n'était pas plus rassuré que sa légitime devant l'éventualité d'un audelà, devant les possibles manifestations d'êtres supraterrestres. C'est pourquoi l'on prélevait la dîme sur les larcins, sur le fruit de chacune des petites ou grandes escroqueries, afin que le sieur Antoine de Padoue et/ou une quelconque Madone de Lourdes de fatima, de Pampelune vous protégeassent et vous acheminassent vers le lointain d'un Eldorado capitaliste, d'un paradis où des gisements d'or jaillirait le fric sans qu'il y eût besoin de courber l'échine. C'est sans doute la raison pour laquelle, en quelque sorte, Jean-Sophocle faisait figure de poète maudit, attirant la poisse sur sa "pieuse" famille, lui qui ne croyait pas, lui, l'ennemi de tous les conformismes et de tous les racismes imbéciles, de toutes les obséquiosités des agenouillements serviles et lèche-cul.

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Ce qui peinait profondément ce paria de la société des bien-pensants malfaisants, c'était de constater que son ami, le petit Frank, si vif, si intelligent, si sensible, avait hérité de ce fond superstitieux. Alors, de toute son énergique affection, Jean-Sophocle obligeait Frank à passer sous une échelle quitte à recevoir une tuile ou un pot de peinture sur le crâne ; à se moquer des sept ans de malheur prophétisés par une verre cassé ; à ne pas user de signes cabalistiques pour courtiser le hasard. Il ironisait quand le petit garçon lui parlait, convaincu, de soucoupes volantes, de monstrueux hommes verts surgis d'une autre planète pour tourmenter les terriens, de mânes venant, les nuits de tempête et de mistral (charme de la Provence !), chatouiller les orteils des dormeurs. Ce n'est qu'aux dernières heures de sa brève existence que le petit Frank comprit que, scientifiquement, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, n'étaient plus, au XXème siècle, tout à fait défendables, sauf peut-être pour les amants, les artistes ; mais c'est une autre histoire. Et tous les spectres imaginaires s'évanouirent avant que sa propre substance ne se décomposât et ne se subtilisât dans le cosmos. Pour Xénobie, c'était une évidence : le mauvais sort les poursuivait, elle, son époux, sa smala. Or Jean-Sophocle pouvait bien être l'instrument, le suppôt de l'artisan du Mal qu'elle n'osait nommer : Satan ! Tout de même, les largesses de ce cousin

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réprouvé étaient assez délectables ; surtout que cette monnaie-là, on savait bien qu'il n'y avait aucune raison impérieuse de se gêner pour la rembourser. Bien généreux, le parent de Méphistophélès !

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Chapitre XI Le dernier rejeton Abolition de tous les tabous. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Où est le Bien ? Où est le Mal ? La morale traditionnelle n'ayant plus d'assises, on ne voit pas très bien à quoi la raccrocher. Fin des tabous ! N'estce pas la signification de la grande rigolade qui termine le film "Souffle au cœur" ? Mais n'est-ce pas aussi la démission devant toute forme d'idéal ? La motivation de l'absorption massive de drogues mortifères, les multiples tentatives de suicide des jeunes pourraient bien être dans ce manque total de repères. Cependant il est un tabou tenace et persistant ("acquis", disent les spécialistes) : l'inceste, fruit comme l'écrit si joliment et si pertinemment JeanMarie Auzias, du surmoi. Terrible serait la malédiction qui s'abat sur la famille en laquelle a été perpétré ce délit ! Pauvre tribu grandegueulienne ! Cela non plus ne te fut pas épargné. Carmen, celle qui ignorait l'identité de son véritable géniteur, que son père putatif heurtait continuellement par son absence totale d'intuition psychologique, se rua sur la chair de celui qui lui ressemblait le plus par son être intime, 59


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Aristide, son frangin, du moins par la mère, dont la perversité congénitale n'était certes plus à démonter. Un pervers authentique, c'est tout de même assez rare, c'est un cas clinique, mais un cas qui existe. Avec quelle joie démoniaque, un après-midi d'été, Aristide s'allongea auprès de ou plutôt sur sa demi-soeur, avec quelle voracité brutale et compensatrice de tous les manques d'amour, ils se roulèrent dans le foin de la grange où ils abritèrent leur acte taxé de criminel. Revanche de l'instinct, revanche sur le destin ? Si l'étoile de l'idéal avait une fois brillé au-dessus de la tête de ces deux voyous, qui sait quelle capacité de bien et de beau aurait pu se révéler ? Quoi qu'il en soit, le fruit de cet accouplement dit immonde, fut, non pas comme aurait pu le prévoir la docte médecine, un petit être taré issu de sangs apparentés, mais un magnifique bébé joufflu et potelé, un fils du péché resplendissant de bonne santé, Augustin forcément ! La reconnaissance d'Augustin par son père, Aristide, faillit tourner à la tragédie sanglante. Heureusement, Xénobie eut la géniale idée de planquer le revolver. Anselme, incapable de se maîtriser, rossa l'adulte-gamin devenu géniteur, d'une telle force musculaire que ce dernier en fut quitte pour quinze jours d'hôpital. Et le médecin de famille

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dut inoculer de fortes doses de valium dans les fesses charnues de la malheureuse grand-mère. Car, malgré les apparences, on ne badinait pas sur certains principes à ce foyer si peu modèle. Abuser de la confiance d'un moribond, le gruger, le dépouiller lâchement, c'était bagatelle, peccadille, péché véniel ; mais coucher avec sa propre sœur, "quel crime impardonnable" ! par la société sinon par la bénigne nature plus conciliante ! Bizarrerie de la conscience dite "civilisée" : on voit la poutre là où est la paille et inversement. Cependant le petit Augustin se révéla être un délicieux bébé, un bébé souriant et point braillard, qui avait hérité des boucles dorées de son grand-père et de la finesse de traits de sa mère. Contre toute attente, Augustin, un beau jour, fut accepté. Sa joie de vivre était étonnante ; pas complexé du tout, ce gosse conçu dans de si dramatiques conditions. Les frères et soeurs de Carmen et d'Aristide se demandaient bien en vertu de quoi Augustin était leur neveu alors qu'il était le fils des deux autres. Mais, réservant à plus tard, la solution de cet épineux problème, les tontons et les tatas s'éprirent d'une folle affection pour le joli bourgeon éclos on ne sait comment sur l'arbre de leur lignée. Et si contrairement à toutes les lois dites morales, cet enfant était une "bénédiction", une résurrection

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pour ce foyer qui commençait à exhaler une odeur de pourriture ? Que diriez-vous alors, chenus théologiens, férus de règles définies, définitives et inamovibles, que diriez-vous, salauds et braves gens de toutes étiquettes, vous qui hochiez la tête d'un air de suprême dégoût en passant devant cette "maison maudite" ? Felix culpa ! Cette expression n'est pas de moi ; un autre Augustin la prononça, qui l'aurait empruntée à un certain auteur nommé "Dieu" ! Reportez-vous à la Bible, au Livre de Vie, vous qui la lisez si bien parfois et la pratiquez si mal le plus souvent ! "Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre ! Et ils se retirèrent tous, un à un, en commençant par les plus âgés". "Personne ne t'a condamnée ?" "Personne, Seigneur" "Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Va, désormais ne pèche plus.", murmura le Verbe dit divin à la femme lapidée pour adultère. Car, contrairement à ce que pensait le cousin JeanSophocle, si la Révélation contenue dans le Nouveau Testament était véridique, le "péché serait noyé, immergé, submergé, lavé, lessivé "plus blanc que blanc" dans le Sang du Sauveur. Alors le plus hideux des forfaits pourrait devenir le point de départ d'une merveilleuse rédemption. "Si c'était vrai, tout ça", chantait Jacques Brel ! mais il n'y croyait guère !

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Augustin fut un enfant charmant, un adolescent réfléchi et volontaire ; Augustin, à l'âge des grands choix, décida d'être prêtre ! Il devint l'apôtre légendaire des blousons noirs d'un des coins les plus sordides de la région parisienne. Étrange paradoxe où la logique cartésienne tout comme la maïeutique socratique s'embrouillent, mais où la foi authentique peut finalement trouver son compte. Carmen, Aristide... heureux parents ! Xénobie, Anselme... aïeuls comblés ! Inadmissible, insensé, paradoxal ? Et pourtant !

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Chapitre XII Ces chômeurs abhorrés ! « Hypertrichose palmaire chronique et congénitale ». Diagnostic prévisible au vu des symptômes dépistés chez les deux époux grassouillets. •

Trichose : du grec, thrix, trichos (qr…x, tricÒj) = poil, cheveu.

Palmaire : cela concerne la palme, autrement dit la paume d'un homme ou d'une femme « Un très, très long poil, et très dru, dans la main ».

Crin dans la poigne, qui s'ajoutait chez Anselme à un couardise proportionnelle à sa capacité de baratin. Pas couardise physique : point ne craignait d'engager la bagarre pour le plus futile des motifs ; cependant la piqûre de l'infirmier, la prise de sang, le point de suture, il n'avait pas les nerfs assez solides pour les supporter ! Mais couardise morale incommensurable. Lui, le boxeur costaud, il biaisait et baissait les yeux, apeuré

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par le regard magnétiseur du longiligne et friable cousin Jean-Sophocle. Crin dans la poigne, qui s'adjoignait chez Xénobie à une hypocrisie qu'il fallait être fort perspicace pour démasquer. Cependant, qui la fixait froidement, laissait sourdre l'expression d'un jugement quasi définitif : "C'est un faux jeton !". Donc Anselme avait tâté de tous les jobs du courtier chevronné. Le patron commençait toujours par être "un copain" qui vous tapait familièrement sur l'épaule et dont on aurait presque caressé le ventre. Imperceptiblement, le "copain" se muait en "fumier". On pouvait augurer à ce niveau de langue, sans don divinatoire exceptionnel, que d'ici un ou deux mois, le cher commis voyageur serait viré de chez son employeur. Naturellement, Anselme, pour la galerie, aurait le beau rôle. A qui voudrait l'entendre, il narrerait par le menu la dernière entrevue avec cet imbécile, ce "triple c... ", auquel, bien sûr, il n'aurait pas laissé le mot de la fin. Ce qu'il négligeait de mentionner, le travailleur honteusement licencié, c'est qu'il était parti débiteur de son ex-copain altéré en fumier. Un recours transitoire et, ma foi, assez lucratif pour sa nichée , avec les allocations familiales : le chômage !

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Le chômage, en Provence, à y regarder d'un peu près, ce pourrait être la longue durée d'une villégiature propice au doux farniente. Jugez-en vousmêmes ! Partie de pétanque suivie du pastis ante meridiem ; partie de pétanque arrosée d'un ou deux autres pastis post meridiem, pour la seul après-midi ; même programme dans la soirée. À ces matchs assistaient des badauds l'entière journée. Ces badauds, enfants, adolescents, adultes, vieillards, faisaient-ils tous l'école buissonnière, l'usine buissonnière, le bureau buissonnier ? Étaient-ils tous au chômage ou à la retraite ? À en juger par le tarif des tournées de pastis, pourquoi tant réclamer du boulot à grand renfort de manifestations, tout en priant la Bonne Vierge de n'en point trouver, du boulot ? Je m'en voudrais de ne pas signaler que la pétanque, ce n'est pas un sport gratuit (pas plus que les autres sports !), avec un brin de donquichottisme ; cela se paie, la partie de pétanque, comme pas mal de choses en ce bas monde, du reste ! La position d'Anselme vis-à-vis du chômage et de ses adeptes ? Quand lui, Anselme, y recourait, c'était la solution idéale, le moyen de se venger d'un gouvernement imbécile, incompétent, inopérant. À noter qu'Anselme, bon rouspéteur Français moyen, votait toujours pour la majorité et approuvait hautement les forces de l'ordre (dirigées contre les autres !). Or, quand Anselme faisait fondre sa graisse,

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par exemple en tant que routier soulevant de lourds fardeaux (pour être juste, dans ce cas, il ne ménageait pas sa peine ni ne craignait de se noircir les pattes : il aimait ses gosses... ), alors il exécrait ces parasites nourris par les contribuables, cette engeance abhorrée, la confrérie des chômeurs volontaires. Lui, Anselme, il savait se débrouiller ! Facile de piquer ici un chou, une aubergine, là un ananas : dans le camion, on couche le fruit, le légume, au lieu de les maintenir en hauteur ; et fruits et légumes étaient livrés gratis au domicile familial ! Qui pourrait lui en tenir rigueur ? Sinon celui qui lui aurait demandé pourquoi il ne faisait pas bénéficier de cette délicieuse prébende le cousin Jean-Sophocle ? Cependant qui oserait blâmer un père de famille nombreuse, impécunieux en l'occurrence ? Pas moi, cette fois ! Donc, à bas les chômeurs !... et vive le chômage ! Arrière la seule pensée d'une tâche trop harassante ! Et gloire aux travailleurs ! Tout cela bien avant l'ouverture de l'auberge créole, évidemment !

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Chapitre XIII La gent religieuse et ecclésiastique d'un petit bourg de Basse-Provence Dans le bourg du Var où la tribu d'Anselme avait dressé sa tente (pure métaphore), nous sommes à l'apogée de la fortune grandegueulienne, à l'époque où les plats des Tropiques avaient une saveur suffisamment épicée pour appâter les lèvres capitalistes ; filmons un instant cette espèce étonnante, époustouflante, qui hantait le village, l'espèce ecclésiastique et religieuse, l'ethnie ensoutanée et "emburée" ! Voici monsieur le curé, quadragénaire trapu qui soignait son ulcère, nerveux comme chacun sait, à l'estomac, avec du vin blanc d'Alsace d'un cru renommé (était-ce son vin de messe ?). Un drôle de type, ce professionnel des choses du Bon Dieu, qui s'obstinait à porter la soutane (le complet coupe clergy man était, sans doute, trop onéreux !), s'activait dans des démarches syndicalistes mais était resté persuadé de l'existence matérielle du feu de l'enfer et du démon encorné ; il mêlait le geste onctueux au verbe gouailleur, refusait de baptiser les mioches dont l'éducation chrétienne était rien moins que prévisible ; 68


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mais il fermait les yeux sur l'omission de la messe, les dimanches et les jours de saintes fêtes, des rejetons d'Anselme et de Xénobie. C'est qu'à l'auberge des "Tropiques", il avait l'assiette garnie et la bonne bouteille assurées. Pas besoin d'avoir été novice dans la Société de Jésus (S.J. = Jésuite), pour connaître les rudiments de la casuistique, consentir à quelques concessions (merveilleux laxisme, étrange élasticité de certaines consciences !) et pour quelque menu profit, « ad majorem Dei gloriam »4 , faire semblant de ne rien remarquer. C'est la meilleure chance pour un homme d'Église qui se veut de gauche tout en pensant à droite, de voir poindre à son horizon borné le siège de conseiller municipal. Quel mépris pour le « vulgus pecus »5 dans ses veillées solitaires ! Les jeunes ouailles chahutaient, révéraient, tournaient en bourrique et aimaient leur sacré corbeau, soit dans la salle de l'archaïque "patro" soit pendant les séances de "catéchisme" où l'on discutait de tout sauf de Dieu et de sa Révélation sur les chemins de la Palestine : problèmes liés à la drogue, strip-tease et sexe ; tant pis pour l'Au-Delà, pour l'adoration du Tout-Autre, du Très-Haut qui n'était pas même l'Emmanuel, c'est à dire le Dieu parmi les 4 5

C'est la devise de l'Ordre fondé par Ignace de LOYOLA Le vil troupeau du peuple

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hommes. Il est alors aisé de présumer que Carmen et Aristide tirèrent pas mal de conclusions de ces meetings étiquetés catéchétiques... Augustin fut certainement conçu selon les principes ultra-libéraux d'une union sans contrainte ni tabou. Pour l'adjuver dans sa propagande néo-jésuistique, il avait élu le couvent des "très révérendes soeurs du Cœur Immaculé de la Madone", qui ne juraient que par N.T.S.P.P., "Notre Très Saint Père le Pape" ! qui se pâmaient sous ses bénédictions "urbi et orbi" à la télévision ; et commentaient, en vierges suries, avec un masochisme un tantinet sadique les encycliques « casti connubii »6 et « humanae vitae »7. "Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres", paraphrasaient-elles à leur jeune auditoire. On ne pourrait tout de même pas affirmer qu'elles prêchaient d'exemple derrière les frontières de leur clôture, fortifications habilement imaginées par la fondatrice de cette pieuse congrégation dans le but d'abriter les petits différends de névrosées chroniques. En effet, la névrose était reine depuis la cuisine moderne jusqu'au bureau cossu (le vœu de pauvreté a ses limites !) de la révérendissime mère supérieure. Le manichéisme occidental a forgé le concept de pucelle consacrée qui renonce aux charnelles convoitises. Une petite élite 6 7

De la chaste union De la vie humaine

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transcende le conflit chair-esprit et s'unit authentiquement, ou tout au moins croit s'unir, à "L'Amant divin" ! Mais le troupeau des nonnes médiocres se réfugie dans les ersatz que sont la gourmandise (pour soigner sa "petite santé", on mange fort bien !), le mensonge et la rosserie : tracasseries, mesquineries, délations et incommensurable hypocrisie. Sœur Marie de la Trinité avait un ascendant évident sur les gosses, sur les plus voyous des adolescents. Aristide, la gouape, dans la gouaillerie fanfaronne de ses seize ans, avait respecté cette femme, jeune encore, qui, manifestement, témoignait du surnaturel. Ce fut pour cette religieuse une lourde dette à acquitter en communauté : comment pardonner à celle ou à celui qu'adore la jeunesse ?. Sœur Marie tomba malade : un "cancer" devait diagnostiquer, mais pas de suite, un très bon praticien. "Mythomanie, schizophrénie", publiaient la prieure, la cuisinière et la sœur portière. Six mois d'agonie physique et morale, morale surtout. Certes on soignait l'impotente ; on singeait l'apitoiement, la délicatesse, "l'édification" ; et, à la sortie de l'infirmerie, on haussait les épaules imperceptiblement, on souriait aigre : "c'est nerveux" ! C'était tellement nerveux que le Père curé dut venir en catastrophe administrer le sacrement des malades à la patiente. On lui refusa

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(pensez donc, son état ne le lui permettait pas) le baiser d'Aristide qui aurait pu être rédempteur. Si vous avez de la personnalité, un fond de droiture, un charisme hypnotiseur de vos frères les humains, ô femmes, ne briguez jamais l'entrée dans une collectivité de femelles... on vous le ferait trop cher payer ! À tout perdre, entre le cloître et la maison de passe, choisissez plutôt le bordel. Vous risquez d'y découvrir, si caricatural soit-il, un embryon d'amour évangélique. Au couvent, parfois, si peu souvent !

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Chapitre XIV L'ultime réveillon La progéniture avait déjà pas mal proliféré. Augustin grandissait, illuminé par la flamme de l'idéal, lui le réprouvé, fruit d'une race maudite et dévoyée. Carmen et Aristide, comme on dit, se rangeaient. IL n'était pas exclu que Xénobie et Anselme gardassent le poupon pour permettre à leurs incestueux aînés de faire leur vie, chacun et chacune de son côté. Sully, en congé de sanatorium, essayait, (vainement hélas !) d'affirmer son être étique, étiolé. Marie-Angèle rayonnait d'un amour bien charnel mais qui ne manquait pas, par son intégrité, d'une certaine pureté. Elle serait la plantureuse et vraisemblablement fidèle épouse d'un manœuvre d'une parfumerie des environs de Grasse. Peut-être, sous l'effet des labeurs ménagers, ses joues perdraient-elles de leur éclat vermeil, de leur pourpre carnation, de leur rotondité. La vie et ses labeurs, contrairement à l'idée reçue, n'émoussent pas : ils aiguisent ! Et c'est tant mieux : j'ai horreur des lignes courbes ! La forme anguleuse me sied.

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Frank était la vedette grandegueulienne : il étudiait la médecine à la faculté qui rendit célèbre Rabelais ou que ce joyeux compère rendit célèbre (au lecteur de trancher !). En toute modestie, les lauriers le gênaient et le battage autour de lui de Xénobie, ivre de vanité utérine qui sourdait de ses tripes. La ferveur ascétique et mystique de Sophie frisait la frénésie, la manie (au sens grec de ces termes), je n'oserais dire l'hystérie. Mais qui sait exactement ce qu'est l'hystérie ? Parce que, lucide, cette pauvre gosse "se posait des questions", on criait à la dépression nerveuse. Quiconque ne trouve pas comme Candide que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, se voit taxé de folie par les prétendus sages qu'il dérange, par la multitude des imbéciles heureux. Qui est le déséquilibré ? Qui est le fou ? Celui qui se pose trop de questions ou celui qui ne s'en pose aucune ? Messieurs les psychiatres et comparses, trafiquants de "la mens humaine", quelle est votre opinion ? Thierry, le petit roi trop bien nourri, était un gentil collégien, élève de 4ème. Il n'avait ni assez de nerf ni assez de cran, gavé qu'il était, pour se rangers parmi les ados contestataires. Pourquoi se mouiller, alors qu'il est si simple et tellement sécurisant

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apparemment d'être un enfant bien médiocre, sans grave problème ? La photo de Corinne, genre poster, trônant sur le dessus de la cheminée, rappelait à ces êtres, pour la plupart enracinés, englués dans la matière, qu'il est une autre dimension, la quatrième, peut-être ? Et l'on se réunit autour d'un sapin de Noël, dans la vaste salle du tripot des "Tropiques". Jean-Sophocle, qui n'était pas ennemi du folklore, trouvait tout de même bizarre l'érection d'une crèche avec santons provençaux. Noël, c'était quoi ? Pour les plus petits et pour certains des plus grands, des cadeaux à profusion, reçus dans l'égoïsme le plus absolu... Quitte à négliger certains créanciers en ce mois de la suave paix ! Pour les autres et même pour tous : le boudin blanc, les huîtres, la dinde, la bûche, le champagne. Ces mets rituels étaient sacrés. Drôle de manière de célébrer, chez ses frères capitalistes, la venue sur terre du pauvre Enfançon divin ! pendant que l'on s'empiffrait de trop riches nourritures (à en crever) et que l'on se pâmait devant les insanités vulgaires d'une vedette à la Fernand Reynaud (je n'ai rien contre lui ; mais, en la circonstance, on attendrait de préférence, les choeurss des "anges" ou tout au moins celui des petits chanteurs à la croix de bois !), au Pakistan, au Bengale, au Viêt-Nam, en Irlande, des gosses grandissaient en misère, en âge et en haine,

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dans la douce nuitée. Angéla Davis perdait peu à peu la vue dans les ténèbres de sa prison ; et, pour respecter la "trêve", de l'un et l'autre côtés du canal de Suez, les soldats éprouvaient beaucoup de mal à contenir leur furieuse envie d'appuyer sur la gâchette de leur fusil. Anselme, Xénobie et Cie étaient congestionnés de bonne chère et rigolaient... « La misère des autres, j'en n'ai rien à foutre », pétaradait le chef en ripaille du clan grandegueulien. Et Jean-Sophocle souffrait au plus secret de son être tourmenté. Il souffrait tant qu'il dut demander à l'un de ses cousins de le reconduire chez lui. Il était bel et bien malade de dégoût ! Alors Xénobie, qui n'en ratait pas une, en guise d'adieux à ce pitoyable avorton longiligne, lui dit, son vache et faux sourire aux lèvres : « Prenez beaucoup de calmants, JeanSophocle ; puisque personne ne viendra vous voir, vous n'aurez qu'à dormir ! ». Elle tint parole : pas un membre de ce sinistre club ne visita le cousin en cette journée d'amour universel. Deux jours, il dut jeûner ; puis des voisins choqués (on le serait à moins) s'occupèrent de lui procurer du ravitaillement, tandis qu'à sept minutes de là se prolongeait la bringue de l'octave de Noël. « Bon à être jeté à la poubelle, quand je ne sers à rien ! », méditait l'ours cacochyme, un sourire sarcastique aux lèvres.

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Au bout d'une semaine, il entrevit, grassouillette, la silhouette d'Anselme. Il l'engueula pour lors de toutes ses puissances rageuses. Un autre qu'Anselme serait reparti en claquant la porte (tout le monde n'a pas la belle désinvolture de Maurice Clavel !8 ). Une certaine dose de manque d'amour propre est plus incompréhensible, plus déconcertante que l'orgueil à l'état pur. Anselme s'abaissa, se courba, plia, rampa, rebondit, transmettant peu après les invectives germaines à Xénobie qui rampa et rebondit pareillement. Et la nichée au complet, sourire en chœur, arriva au seuil de la demeure du "très cher cousin" et l'on carillonna gaiement ! Dans la chaleureuse atmosphère de la famille, sous cet heureux climat sournoisement méditerranéen où l'on s'aimait tant les uns les autres, on venait fêter les Rois ! Melchior, Gaspar et Balthasar, que pensezvous de la galette des gens d'oïl ou du bourratif gâteau des gens d'oc ? Jean-Sophocle Oneiros, suffoqué, les reçut avec l'extrême courtoisie due à la circonstance. "Le roi boit, le roi boit !". Sophie avait subrepticement laissé chuter sa fève au fond de la coupe de champagne de Jean-Sophocle !

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Il quitta avec panache un plateau de télé !

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Chapitre XV À-Dieu-ou-à-Diable-vat L'esprit, celui du Bien, comme celui du Mal, celui de la perversité, comme celui de l'ingénuité, soufflant des quatre vents, la tribu grandegueulienne, haute en couleur, se dispersa, se fondit à travers le cosmos. Après Corinne, Sully abandonna les puanteurs terrestres... et, s'il existe un Au-Delà, il sut, en y accédant, que les débiles de toute substance ne sont pas les plus détestés du Tout-Puissant. Marie-Angèle frisa, avec ses moult héritiers, le prix Cognacq. Carmen après sa période pin-up, Aristide après sa phase hippie, furent de braves gens, peut-être moins fieffées crapules que leur géniteur et leur génitrice ; facile, car leurs dots respectives (même le piètre Aristide eut droit à une dot !) furent confortables. Et de temps à autre, la Mercédès de l'une, la RollsRoyce de l'autre, stoppaient devant l'enseigne chatoyante des "Tropiques" ; la grand-maman ou le grand-papa déposait un baiser sur la fraîche joue du bambino Augustin, plus tard sur le front loyal du collégien apprenti curé. C'est dans un délire recueilli que les membres encore vivants du clan

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communièrent des mains du nouveau prêtre, ce fruit bâtard de l'inceste. Sophie, ligotée par d'implacables infirmières garde-chiourme, suivit de près Sully outre-tombe. Elle n'avait pas volé d'abandonner sa perpétuelles angoisse pour l'apaisante étreinte du Néant. Thierry ne serait qu'un modeste ingénieur de seconde classe à l'intelligence duquel sa paresse, sa nonchalance avaient fait se fermer les portes des grandes Écoles. Dans le bien-être de leur neuve fortune dorée, Xénobie et Anselme digérèrent, sans trop d'aigreur à l'estomac, le fait que leur dernier rejeton ne fût pas un très fringant polytechnicien ! Ils s'aimèrent à leur manière jusque mort s'en suive et quittèrent ce bas monde l'un après l'autre, à deux semaines de distance, lui d'abord, elle enfin, presque nonagénaires, preuve que malhonnêteté peut rimer avec longévité ! Frank, doux ami, où t'en vas-tu ? L'avenir est à toi. Tes yeux brillant d'une pure lumière pourraient, par leur bonté, conforter tant de frères dolents. Ta main habile, vive et compétente était faite pour dompter et mater la souffrance hideuse et grimaçante. Tu serais un merveilleux médecin, un chercheur tenace et intuitif... Tu serais la gloire de ton père et de ta mère ; avec Augustin et Corinne, tu serais le rachat de cette famille douteuse tellement compromise. Alors pourquoi pars-tu ? Pourquoi laisses-tu à leurs écus, à

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leurs espoirs mesquins, ces êtres en carence de désirs nobles, ces asthmatiques de l'âme, à court d'un souffle de généreuse grandeur ? Passionné de progrès, de vitesse, passionné de vie, Frank, dans un moment de rêve, laissa déraper sa voiture sur la Nationale 7 et brutalement s'écraser contre un platane. "Il n'eut pas le temps de souffrir." ! Xénobie et Anselme, sans l'ombre d'aucune hypocrite comédie, pleurèrent silencieusement sur le plus beau fleuron de leur blason rouillé. Corinne, Frank, Augustin ! la race était revigorée. Par-delà le sépulcre, le petit cousin allait concrétiser le désir le plus profondément enraciné au cœur de son grand ami. Avec le beau canif acéré, cadeau de Frank, Jean-Sophocle Oneiros s'ouvrit en profondeur les veines et, cette fois, ne se loupa point. Quand Xénobie (difficile de ne pas capituler devant l'évidence : sa face trahissait le soulagement !) et Anselme (il souffrait sincèrement) le découvrirent gisant dans son sang d'idéaliste berné par le Destin, lisant le quatrain composé in extremis, tracé d'une écriture racée, ils surent que, malgré tout, ils avaient été aimés : « Je ne crois pas en Dieu, despote et tortionnaire. Je refuse ce maître avide de ton sang. Ô homme, en toi je crois, je chéris ton mystère, L'indicible douleur qui fait ton cœur si grand. »

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Homme libre, toujours tu chĂŠriras la mer Charles Baudelaire


Avignon, le 8 f茅vrier 1972 Donnemarie Dontilly, le 31 ao没t 2000


Marie-Madeleine HERMET Marie-Madeleine HERMET est née le 21 septembre 1925 à Sens (Yonne). Son père était originaire de la Lozère ; sa mère, une israélite convertie au catholicisme. Enfance et adolescence perturbées dans une famille désunie. Ses grands-parents maternels, juifs polonais, furent déportés et périrent dans un camp de la mort. Professeur de Lettres Classiques, elle a enseigné à Tananarive, à Paris, à Vannes... ; mais elle fut aussi Franciscaine Missionnaire de Marie et Carmélite ; expulsée de ses couvents pour insubordination caractérisée, elle est, en fait, génétiquement libertaire, charmant euphémisme !

Xénobie des Îles-sous-le-Vent Roman au parfum exotique qui se dilue sous les oliviers de la Basse-Provence dans les effluves d'une cuisine épicée. Un roman cruel mettant en scène une femme et un homme peu scrupuleux sur les moyens quand il s'agit de thésauriser, d'amonceler les victuailles qui vont engraisser leur florissante couvée ; mais aussi un roman rédempteur où le regard, derrière la vilénie des actes, sait entrevoir l'infime beauté des êtres.

Cette œuvre est hébergée sur le site d’Alexandrie à l’adresse http://www.alexandrie.org Toute reproduction ou diffusion est interdite sans l’accord de son auteur Date de dépôt : 16/03/2006


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