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Paris, 1900.

La pluie lèche les pavés d’une rassérénante caresse, tandis que l’orage se répand au-dessus de la capitale. Henri lève les yeux, circonspect. Il n’y a pas dix minutes de cela, un radieux soleil éclairait la Ville Lumière. Il savoure ce soudain changement météorologique, ilot de fraîcheur perdu dans l’immensité de chaleur qui se répandait jusqu’alors. L’odeur de la pluie lui parvint aux narines, cette odeur, mélange du soulèvement de poussières et de la réaction innée de la nature face aux sanglots du ciel, l’apaise. Il reste là, immobile, les bras légèrement écartés, fixant les nuages d’un œil vide, perdu dans ses pensées. Il aimait, depuis toujours, parcourir les ruelles les plus méconnues de la cité, quelques heures seulement avant la tombée du jour, contemplant ainsi les progrès de la Fée Electricité. A l’aube du XXème siècle, il croyait en la science et en l’industrialisation, ces deux sauveurs qui empêchaient la société Parisienne si vulnérable à cette époque, de sombrer dans le chaos le plus absolu. C’est dans cette ville déchirée par les inégalités sociales, ou la plus grande misère côtoyait le luxe le plus indécent, que vint l’Exposition Universelle de 1900. Cela devait être l’occasion pour la France, de dévoiler ses nouvelles découvertes scientifiques, tout en attirant l’attention internationale et en faisant venir les personnalités les plus réputés de l’époque, les chefs d’états les plus éminents, dans le but de conclure de nouvelles alliances interétatiques. D’aucuns pensaient que du succès de cette étalage festif à la gloire du progrès, se jouerait l’avenir de la France. Le bruit d’une automobile lui fit rabaisser la tête. Un sourire s’étira sur son faciès. Le son de la ville était en train de muter. Autrefois rustique, c’étaient le martèlement des sabots sur le pavé, le gazouillis des oiseaux, le souffle du vent et la douceur de la musique des violons ou des accordéons, que les musiciens urbains jouaient, qui berçaient les habitants. De ce fatras, se dégageait une musicalité envoûtante, une mélodie apaisante, que les Parisiens chérissaient. Dorénavant, il leur fallait apprendre à compter avec le bruit mécanique des automobiles, le brouhaha de la foule qui braille, et toute l’agitation liée à l’Exposition, qui perturbait la vie monotone des Parisiens. Henri, lui, voyait cela d’un bon œil, à l’instar des organisateurs. Ainsi purifié, Henri reprit sa marche d’un pas désormais vif vers l’élégante bâtisse dans laquelle il avait élu domicile, seul. Une fois la porte fermée, le silence se fît enfin. Il s’adossa et savoura ce rare moment de calme. Depuis l’ouverture de l’Exposition, mi-avril, la ville était en effervescence permanente, et les moments de répits étaient de plus en plus espacés, de plus en plus brefs. Il cligna des paupières pour rompre sa lassitude, et se dirigea vers la douche. Il se déshabilla prudemment devant le miroir, et admira son corps, l’œil aussi dur que critique. De larges mèches brunes dessinaient de douces courbes de part et d’autre de son visage, contrastant les traits durs des dessins de sa mâchoire, de son menton et de ses arcades. Trentenaire, séduisant et viril, il possédait le regard de ceux qui commandent, un regard magnétique, qui faisait capituler quiconque osait le défier. De ses prunelles, océan abyssal au cœur noir, encerclé d’une couronne noisette, il en était fier. Enfant, il avait subi des épreuves qui lui avaient appris à se protéger, et avaient forgé son caractère. Ses escapades nocturnes régulières avaient assis sa personnalité, et ses études en avaient définitivement fini avec son amour des autres. Désormais, il les dénigrait, ne leur accordaient qu’une


importance minime, et son regard, froid, presque inhumain, était l’instrument de ce mépris. Pour autant, il était aussi doux et délicat que la caresse du satin sur la peau. Après être resté quelques longues minutes sous la douche brûlante, il épongea son corps avant d’enfiler une chemise propre, une cravate de soie sur laquelle il referma un gilet avant d’enfiler sa veste, et mit sa montre à son poignet. Il avait toujours aimé s’habiller élégamment, de ce raffinement excessif propre aux Parisiens. De cette manière, les portes s’ouvraient plus aisément devant lui. Il était ainsi fin prêt, pour arpenter le pavé des rues de Paris. Dehors, l’orage s’était arrêté. Comme tous ceux qui avaient sévies, il avait été intense mais bref. Il reprit le court de ses pensées, tout en déambulant d’un pas déterminé. S’il voulait conserver son rythme effréné de travail, il lui fallait désormais chercher l’inspiration au plus profond de lui-même, et peaufiner son œuvre pour qu’elle apparaisse parfaite, sublimée, et incontournable à l’Exposition. Henri dépassa un groupe d’hommes barbus marchant d’un pas tranquille vers ce qui semblait être un Bar. Sans tendre l’oreille, il entendit : -

Regardez-moi la hauteur des palissades qui bordent l’Exposition ! Elles témoignent à elles seules des folies qu’elles recèlent ! Ah, qu’il me tarde d’en découvrir les trésors. J’ai déjà acheté une vingtaine de ticket. Il faut dire qu’à 1 Franc, nous pouvons nous le permettre. Et moi plus encore ! J’avais l’idée d’y retourner à maintes reprises, tout au long de l’été, en famille évidemment.

Les conversations tournaient toujours autour du même sujet, celui qui obsédait tout Paris depuis maintenant des mois. C’est en tournant à l’angle de la rue qu’il put enfin observer la magnificence de l’Exposition Universelle. La porte principale, monumentale, consistait en une série d’arc ouvrant sur un titanesque dôme culminant à une quarantaine de mètre de hauteur, lui-même encadré par deux magnifiques pylônes qui trônaient là, obélisques modernes gardant l’entrée de la citadelle. Sur la porte comme sur tous les bâtiments adjacents, luisaient des myriades d’ampoules multicolores, qui projetaient dans le ciel des couleurs chatoyantes. Deux rangées de saules bordaient l’allée principale, et projetaient sur elle une ombre bienfaisante que la foule s’empressait de savourer, sous l’accablante chaleur qui régnait encore, en ce début de soirée. De part et d’autre, surgissaient le Petit et le Grand Palais, dont les nefs plantaient leurs aiguilles dans le ciel Parisien, et, au bout, embelli par des projecteurs savamment disposés, sublimé par les jeux d’ombres et de lumière, sous une Tour Eiffel embrasée, siégeait le palais de l’Electricité. La lumière dégagée irradiait les alentours comme un phare, et attirait tous les regards. Tous étaient subjugués par ce spectacle désormais célèbre de par l’Europe. C’est en observant ce florilège de splendeur architecturale qu’Henri compris le nouveau surnom donné à Paris : La Ville Lumière. En un sens, peu importait que cette débauche de réussite disparaisse après seulement sept mois. Il s’en dégageait une telle beauté, un tel aboutissement, une telle magnificence, qu’elle ferait à coup sûr date dans les mémoires. Il en ressortirait alors toutes les inventions engendrées, les histoires


écrites, les noms devenus célèbres, et surtout, un Paris glorieux, un Paris revigoré par cet évènement, un Paris dominant la scène internationale et ayant recouvré sa fierté d’antan. Avant de réfléchir à quoi que ce soit, il avait besoin de se vider la tête, de décompresser, il le sentait. Et il lui semblait qu’une balade serait le remède le plus efficace à son mal. Connaissant le plan de l’Exposition comme s’il en avait été le créateur, il prit la route de l’Esplanade des Invalides, au long de laquelle étaient dressés les pavillons étrangers à l’architecture typique de chaque culture, tous élégamment décorés, et dont les couleurs exotiques titillaient les yeux des Parisiens. Le parfum des friandises et autres confiseries vendues à chaque coin de rue, et l’émerveillement qu’il vit sur chaque visage achevèrent de le rassurer. Il marcha ainsi, sans but, durant une heure, l’esprit trop occupé à admirer les merveilles présentées, des monuments les plus discrets aux plus tapageurs, des pavillons célèbres aux inconnus, en passant par les attractions telles le Globe Céleste qui ravissait les amateurs d’astronomie, ou la Grande Roue, la plus grande du monde, dont les dimensions titanesques faisaient blêmir les constructeurs les plus hardis. Alors qu’il s’accoudait pour observer le paisible cheminement de la Seine, il darda son regard désormais serein sur l’immensité s’étendant devant lui, sur cette débauche d’ingéniosité et de savoir, et, comme aspiré, ses yeux s’attardèrent alors sur les étoiles, baignant dans le ciel désormais bleu nuit, et couvant la capitale sous une myriade de lumière. A la fois ébahi comme un enfant, mais aussi fier de ce bijou qui faisait la fierté nationale, il se dit qu’après tout, l’homme n’est peut-être que son propre dieu.


Profile for Mitsuaki Mugetsu

Battle intercommunauté  

En collaboration avec un écrivain.

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