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Absinthe Episode 1 A perte de vue, il n’y avait que le désert. Et encore. Et encore, là, la tempête était tellement dense qu’on ne voyait rien du tout. Mais il n’y avait rien à voir, de toutes façons, à par peut-être ces deux voyageurs et leurs montures épuisées. C’était des marchands, cela se voyait aux sacs bedonnants accrochés aux selles des créatures. Ces gens-là allaient de ville en ville pour acheter et revendre divers trucs. C’était un métier plutôt dangereux (car traverser le désert n’était pas une promenade de santé) et pas particulièrement répandu, pour la même raison. La tempête était d’une violence inouïe. Le sable giflait le visage d’Eko là où il n’était pas protégé. Seuls une paire de lunettes de piètre qualité et un vieux foulard couvrait sa peau matte. Cramponné aux rennes de sa montures, il priait silencieusement pour que le vent ne l’emporte pas, où qu’il perde son grand-père de vue, ce qui dans les deux cas signifierait la mort, ah ah. Astrid, le grand-père en question, avançait quelques mètres plus loin avec la même difficulté. On distinguait à peine son énorme turban entre les grains de sable. Ils guettaient la moindre éclaircie, le moindre signe qui annoncerait la fin de cet enfer, et qui leur permettrai de faire une pause. Car s’ils ne voulaient pas finir ensevelit sous quatre mètres de sable, ils n’avaient d’autre choix que de continuer.


Astrid dégagea le sable autour de la main, fit apparaître un bras, puis une épaule, puis un corps tout entier. Il venait de mettre au jour un automate vêtue de haillons et couvert de poussière, inerte. Eko était émerveillé. L’automate avait des traits féminins, ses cheveux artificiels étaient sombres et tombaient lourdement sur ses fines épaules en une coupe au carré. « Ça alors, une absinthe… murmura le vieillard. -

Qu’est-ce qu’y a ? C’est quoi ?

-

C’est un très vieux modèle, je ne savais même pas qu’il en existait

encore… continua Astrid, plus pour lui-même que pour répondre à son petit-fils. -

Elle ne marche plus ?

-

Je ne sais pas, elle est désactivée. Sa batterie doit être à plat.

-

Tu as de quoi la recharger ?

-

Peut-être. »

En portant l’automate dans ses bras, il se dirigea vers l’endroit où se prélassaient leurs montures. Il la déposa par terre et partit fouiller dans les nombreux sacs qu’ils transportaient. Pendant que le vieil homme cherchait un chargeur où des piles neuves parmi ses marchandises, Eko se pencha au-dessus du robot et l’observa longuement. Il se brûla les doigts en effleurant son visage : le soleil avait chauffé le métal à blanc. Son grand-père revint quelques minutes plus tard, un petit appareil noir très laid dans les mains. De nombreux fils s’en échappaient. Il en saisit deux et les brancha dans la nuque de l’automate. Aussitôt, un voyant rouge s’alluma sur l’appareil. Le vieil homme bidouilla les boutons, et au bout d’un petit moment, le voyant vira au vert. Il débrancha les fils, tandis que doucement, le robot s’éveillait. Son œil gauche s’alluma, mais la diode sensée éclairer son œil droit devait être grillée. Ses membres tremblèrent une ou deux secondes puis elle se calma et ne bougea plus. « Elle marche, là ? demanda Eko. -

Je ne sais pas, avoua son grand-père. Elle est peut-être trop ancienne,

ou a passé trop de temps dans le désert… La batterie est sans doute morte. » Et il se détourna pour aller ranger le chargeur. Le jeune garçon n’avait pas quitté l’automate des yeux quand, soudain, elle pencha la tête sur le côté, dans sa direction. « Bonjour, murmura Eko. Comment tu t’appelles ? » Le robot ne répondit pas tout de suite. Eko se demanda si elle l’avait entendu,


ou si elle connaissait la réponse à sa question. Finalement, elle entrouvrit la bouche, poussa un faible « Aaaa… » puis émit un genre de claquement. « Ach ? C’est ton nom ? Tu t’appelles Ach ? L’automate se redressa et s’assit. -

Je m’appelle Ach, dit-elle d’une voix mécanique.

-

Enchanté. Moi c’est Eko. Papi ! s’exclama-t-il. Elle marche ! tu as vu ?

Elle fonctionne encore ! » Le vieil homme se retourna, et aperçut l’automate au regard vide, qui émettait une sorte de cliquetis. Ou de grésillement. Ou de grondement. Ou les trois à la fois. Il esquissa un sourire devant l’enthousiasme de son petit fils, puis repartit fouiller parmi les marchandises, à la recherche d’on-ne-sait-quoi. Pendant ce temps, Eko observait, fasciné, les moindres gestes d’Ach. Dès qu’elle tournait un peu la tête, qu’elle baissait les yeux sur ses mains abimées, qu’elle penchait en avant ou en arrière, qu’elle bougeait ses pieds ou ses orteils, Eko ne pouvait retenir une exclamation de surprise. Ce petit jeu dura jusqu’à ce que le grand-père revienne avec, dans ses bras, quelques choses qui ressemblaient à des sacs en toile de jute. Il les déplia et découvrit une longue tunique un peu râpée, un pantalon tout bête et une paire de grosses chaussures. Il tendit le tout au robot, qui les observa avec perplexité. Gêné, il tenta de lui expliquer que ses vêtements actuels se réduisaient à un tas de haillons, et qu’il valait mieux en changer. Ach les saisit et les observa longuement, sans bouger. « Finalement, je suis de moins en moins sûr que cet automate marche encore… soupira-t-il. -

P’têt qu’elle est gênée ? proposa Eko.

-

C’est un robot, naïf. Elle n’a pas de sentiment !

-

Oui mais… il lui faut peut-être le temps de se réveiller ? Ou alors elle

n’aime pas les habits que tu lui as apportés ? -

Tu as entendu ce que je viens de te dire, ou tu le fais exprès ? »

Ils se chamaillèrent ainsi plusieurs minutes. Pendant ce temps, Ach n’était pas en veille, ou trop vieille pour fonctionner, non, elle réfléchissait juste. Le temps que ses circuits et engrenages se remettent en place. Quand on est resté trop longtemps assis et qu’on se lève brusquement, on a souvent un genre de vertige, et il nous faut quelques secondes pour que nos idées se remettent en place. C’était un peu pareil, là, sauf qu’Ach n’était pas resté assise quelques heures,


mais ensevelie dans le désert, certainement plusieurs années. Dans ses mains frêles, le tissu paraissait encore plus grossier. Un déclic se fit quelque part dans son système. Elle enfila précipitamment la tunique, beaucoup trop grande pour elle, le pantalon, beaucoup trop grand pour elle également, et les chaussures, un peu trop grandes mais ça allait. Eko et son grand-père avaient assistés, abasourdis, à toute la scène. « Je te l’avais bien dit… » fut la seule chose que dit Eko. Ach mit encore quelques secondes à re-fonctionner correctement. Quand tous ses circuits se furent remis en place, elle devint soudain comme survoltée. « Le maître ! cria-t-elle presque. Eko et son grand-père échangèrent un regard, incrédules. -

Le maître, continua Ach. Il faut rejoindre le maître, il n’attendra pas

Ach éternellement. Rejoindre le maître. Retrouver le maître. Eko interrogea le vieillard des yeux. -

Elle doit parler de son créateur, expliqua-t-il au jeune garçon. Où est

ton maître ? demanda-t-il à l’adresse du robot. -

Retrouver le maître. Rejoindre le maître, assura Ach.

Le vieil homme se gratta la tête sous l’épais turban qui couvrait son crâne, en murmurant quelque chose comme « Certes, certes… ». Eko contemplait toujours l’automate, fasciné. -

Elle veut retrouver son créateur, on peut peut-être l’aider ? proposa-t-il

d’une toute petite voix. -

Son créateur peut être presque n’importe où dans le monde monde !

Comment veux-tu retrouver quelqu’un dont tu ignores tout, excepté le fait qu’il a construit un automate ! Eko se tut, penaud. Un cliquettement en provenance d’Ach le ramena à la réalité. -

Harold J.R. Absinthe, récita-t-elle d’un ton neutre, comme on récite

une leçon que l’on connaît par cœur. -

Si elle connaît son nom, reprit Eko, elle peut le retrouver grâce à

l’Administration. On pourrait l’emmener jusqu’à Nes ? -

Eh bien… oui.

Ach sembla réfléchir quelques instants. -

Aucune données trouvées pour l’entrée « Nes ». qu’est-ce que c’est ?


demanda-t-elle. -

C’est la ville vers laquelle on se dirigeait quand la tempête a éclatée,

expliqua le grand-père. Nes est la deuxième plus grand ville du continent, elle est à quelques heures de marche au nord-ouest. » L’automate hocha doucement la tête, pensive. « Et là-bas, je retrouverai le maître ? -

Non, mais tu pourras te renseigner auprès de l’Administration sur son

adresse, dit le vieillard. -

Bien ! Alors il faut aller à Nes ! »

Le vieil homme esquissa un sourire sous sa barbe fournie, en s’amusant de la simplicité d’esprit de l’automate. Ils rassemblèrent les affaires et les marchandises qu’ils transportaient, se mirent en selles et partirent. Ils aperçurent Nes après un interminable trajet. Au dessus de la ville, le ciel semblait plus gris, plus triste, plus vide aussi. Il n’y avait que de hautes tours sombres, des rues noires de monde, qui déambulait sans but. C’était une ville morne, trop grande, où l’on se fichait de son voisin et de soi-même. Un endroit déprimant. Ach regardait autour d’elle avec curiosité, comme un enfant qui découvre de nouvelles choses (mais n’était-ce pas le cas ?). Elle tournait sur elle-même en contemplant les immeubles, les badauds, le goudron de la chaussée… Eko posa une main sur son épaule, interrompant ses allées et venues. -

L’administration est par là-bas, indiqua-t-il en pointant du doigt une

haute tour avec une porte IMMENSE. On doit passer à l’entrepôt avec Papi. Vas-y et on se rejoint ici plus tard, d’accord ? Ach hocha la tête, et Eko et Astrid s’éloignèrent, en lui lançant un dernier regard inquiet. L’automate se retourna pour faire face à la porte et posa une main hésitante sur le gigantesque battant. Elle força à peine pour l’ouvrir, et une odeur d’église titilla ses capteurs olfactifs.


Et voilà, c'est

LA FIN on dirait bien.

Le prochain numéro sortira vers novembre/décembre, soyez patients tas de chouquettes! Évidemment, merci de ne pas faire circuler ce webzine sur Internet en dehors de notre blog, et de ne pas vous en approprier le contenu sans avoir demandé aux propriétaires avant! (on n'a plus de fouets, de toute façon, alors vous risquez pas grand chose. )


Le terme Néant Progressif vient de Mat-el-Tea Le logo du webzine est une création de Light-Chaol La couverture est de Mistéria XIII L'édito a été rédigé par Zek et mis en page par Misté. Utilisés lors de ce petit-déjeuner: Les typographies Totally Oilsome, The Spaz, Cafeina Dig v2, [ank] et Denne Milk Tea. L'image d'ordinateur de mysticmorning Dans l'ordre d'ingestion: KON scénario et dessins par Shimi Illustration par Myriadel Théorie sur la chute des corps gras Textes et dessins par Zek Illustration par PatrickleMorse Illustrations par Shimi et Sérune Margarita Scénario et mise en page par Sushigirl-chan Absinthe Scénario, textes et dessins par Kiko Tkin Strips par eDav et Kairi Nawak Herbert Trebreh Dessins par Misté, scénario par Sushigirl, Zek et Misté


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