__MAIN_TEXT__

Page 1


Sommaire Édito de Gabriel Féraud

P. 4

Nouvelles saisonnières

P. 5

« Le syndrome de Peter Pan » nouvelle de Vanessa du Frat

P. 6

Les littératures de l’imaginaire se prêtent-elles au jeu ? par Gabriel Féraud

P. 12

« Monsieur Bogey » nouvelle de Thomas Baronheid

P. 18

Entretien avec un Kappa par Olivier Boile

P. 22

« Le Dernier des Gris » nouvelle de Paul Couaillier

P. 24

Interview de Sébastien Boudaud par Gabriel Féraud

P. 32

« Petite Visite Nocturne » nouvelle de Gérard Dehillotte

P. 3 5

« Cinquième Saison ton Univers Impitoyable » par Olivier Boile

P. 44

Présentation de quelques illustrateurs

P. 47

Rédactrice en chef : Aurélia Rojon Rédacteurs : Gabriel Féraud, Olivier Boile

Auteurs : Vanessa du Frat, Thomas Baronheid, Paul Couaillier, Gérard Dehillotte Couverture : Delphine Gache Illustrateurs : Sylvie Allard, Magali Villeneuve, Berg, Zed Oras, Stéphanie Peltier, Anne-Laure Daviet, Pierre Gonzales Maquettiste : Aurélia Rojon Responsable internet : Étienne Jacquet ISSN : 0753-3454 Éditeur : Éditions 5ème Saison 564 montée des vraies richesses 04100 Manosque

http : //www.5emesaison.fr mail : contact@5emesaison.fr

Voulez-vous jouer avec moi ?

-3-


Voulez-vous jouer avec moi ?

Qui dit jeu, dit gagnant, dit perdant. N’est-ce pas l’apprentissage de la vie ? Jouer, c’est se préparer à gagner et… à perdre. Le mauvais joueur s’obstine face à une réalité inflexible, qu’il refuse d’accepter. Le tricheur rêve de modeler l’univers à sa façon, de le contraindre à son désir. Quant au beau joueur, l’adepte du fair play, n’aurait-il pas conscience que tout n’est qu’un jeu et que rien ne permet vraiment de fuir le réel ?

par Gabriel Féraud

« Je veux être ta copine et jouer avec toi pour toujours et est-ce que tu voudras bien toi aussi ? », déclare la petite Émilie, en page 14 du numéro 3 de Résistance,, du 17 octobre 2006, un journal gratuit édité par ATD Quart-monde. Voilà ce que propose cette enfant pour lutter contre la misère : le jeu. Facteur de sociabilité, le jeu gration au groupe et son intégration sont primordiaux. Émilie le comprend bien, à sa façon, offrant à autrui de jouer avec elle, tout en exprimant sa propre angoisse : cet autre, l’acceptera-t-il ?

Si j’ai envie de passer mon temps loin des autres, de m’isoler du quotidien pour être avec moi, de me réinventer, j’ai le droit de jouer en solitaire, d’être le propre maître du jeu. Or, n’est-ce pas ce que l’on fait en lisant ? Le lecteur peut tricher, commencer par la fin, essayer de saisir l’intrigue, lui seul décide. L’auteur l’invite à travers son histoire à un jeu intime, personnel. Le lecteur n’ira peut-être pas jusqu’au bout ou, au contraire, il voudra recommencer, jouer encore. Comme il existe des jeux pour tous les âges, il existe litté des littératures pour tous les go goûts. T o u t le comme jeu permet la construction de l’individu, la lecture n’y contribue pas moins.

Quand quelqu’un refuse de jouer avec vous, un sentiment d’exclusion se fait jour. Voulezjouer avec vous moi ? Si vous dites non, que puis-je y faire ? Pourquoi me rejetezvous ? Est-ce de ma faute ou bien de la vôtre ? Le questionnement est multiple. Dites oui, amusons-nous, oublions un instant ce qui est autour de nous ou bien recréons-le ons-le ensemble, mettons le monde à notre portée, appréhendons hendons cette réalité si complexe, jouons avec elle alors qu’elle se joue si souvent de nous.

-4-

Nos littératures préférées, préfé f rées, celles dites fé de l’imaginaire, permettent aux auteurs de jouer avec ce qu’il y a de plus précieux en nous : notre imagination.

Illustration de Sylvie Allard

Solstice d’Hiver


Nouvelles Saisonni è res Ça y est l’hiver est là, la température a chuté et vous vous demandez si nous n’avons pas été immobilisés par les glaces. On vous rassure tout de suite. La preuve : Le calendrier 2007 enfin prêt

Une illustratrice pleine de talent Pour ce Solstice c’est Delphine Gache qui a accepté de réaliser la couverture. Cette jeune illustratrice est passionnée par le monde féerique et la culture celte. Elle débute mais vous pouvez déjà trouver quelques-unes de ses illustrations dans les derniers Khimaira. Et si vous en voulez encore, voici son site : http://delphinegache.free.fr

Le webzine Solstice est mort… Vive la collection Solstice

Comme vous l’avez peut être vu, depuis environ un mois le calendrier de 5ème Saison est disponible en téléchargement ou en version papier. Alors profitez-en, d’autant que les illustrations sont merveilleuses. Nous remercions tous les illustrateurs qui y ont participé.

À la vue du temps qui file, de nos projets nombreux, de notre envie de qualité, nous avons décidé d’arrêter le webzine. À la place nous sortirons une anthologie (voire deux) par an. En effet nous avons de plus en plus de bons textes et nous pensons que le format papier est le meilleur moyen pour les faire connaître. Nous sélectionnerons cependant une nouvelle que nous mettrons en téléchargement sur le site.

« En mai 2007, Solstice aura 2 ans »

Quelques salons en perspective :

Nous clôturerons bientôt notre AT sans thème. Nous avons déjà reçu d’excellents textes. Mais nous attendons impatiemment de lire le vôtre. Petit rappel pour ceux qui ne sont pas au courant : On attend de vous des nouvelles liées à l’imaginaire (fantasy ou fantastique), les plus inventives et originales possibles afin de faire de cette anthologie un véritable bijou. Les nouvelles sont limitées à 20 000 signes. Cet AT se clôturera le 1er mars alors ne perdez pas de temps et plongez-vous dans l’écriture.

Voulez-vous jouer avec moi ?

Nous serons au salon Trolls et légendes qui se déroulera à Mons (Belgique) les 7 et 8 avril. Nous continuerons avec les Imaginales (Épinal) qui auront lieu du 10 au 13 mai. M. H. Essling et Gabriel Féraud feront tous deux le déplacement.

-5-


Vanessa du Frat

Le Syndrome de Peter PA n Les mains crispées sur le drap qu’il avait remonté jusqu’au menton, les yeux grand ouverts sur la semi- pénombre de la chambre qu’une veilleuse éclairait de sa lueur jaune et bienveillante, Nicolas ne dormait pas. Dans sa tête, Peter Pan se battait avec le Capitaine Crochet à coups d’épée, fendant les airs avec habileté et sourire. Il aurait aimé que sa mère lui fasse la lecture un peu plus longtemps, mais elle avait été ferme : l’heure du coucher avait sonné. D’ailleurs, la grosse pendule du salon avait approuvé son verdict de ses neuf coups sourds et sans appel. Il s’apprêtait à finalement fermer les yeux et se laisser emporter par le sommeil quand un mouvement attira son attention. Tout de suite, il plongea sous les draps, retenant sa respiration. S’il ne bougeait pas, s’il ne faisait pas de bruit, la chose ne le trouverait pas. Déjà, il l’imaginait, gluante et maléfique, se faufiler sous son lit pour y déplier ses immenses tentacules. Elle commencerait par lui attraper la cheville, avant de l’entraîner sur son territoire pour mieux le dévorer. Ses parents le chercheraient en vain : la chose effacerait ses traces. Les adultes ne le croyaient jamais, mais à l’école, tout le monde savait que des créatures monstrueuses se cachaient dans l’ombre en attendant le moment propice où elles pourraient se rassasier à leur aise. Après plusieurs minutes d’une respiration lente et silencieuse, Nicolas se risqua timidement hors de ses draps. Rien. Pas un bruit, pas un mouvement, rien que l’obscurité tranquille de sa chambre. Soulagé, il se détendit. Il avait dû rêver ; la chose n’était pas sur ses traces. D’un regard attentif, il balaya la pièce. Son jeu de construction traînait sur le tapis, au pied du lit. Son père lui avait promis de l’aider à terminer son château, dès le lendemain. Nicolas se réjouissait de ces moments passés avec lui. Trop souvent, l’homme était absent : toujours en voyages d’affaires, jamais là pour lui raconter une histoire à la tombée de la nuit… Pour rendre la douleur de la séparation moins vive, il lui rapportait jouets et babioles des lointaines contrées qu’il visitait chaque mois. Nicolas ouvrait les cadeaux avec un grand sourire, mais au fond de lui, il aurait préféré avoir moins de peluches sur ses étagères et plus de souvenirs d’après-midi en compagnie de son père. Mais demain… Demain, ils passeraient la matinée à finir le château fort ! Au-dessus de l’armoire, une poupée russe peinte à la main, une danseuse espagnole dans sa robe de flamenco, un soldat anglais avec son immense toque noire, une statuette africaine et sa petite lance à pointe d’ivoire se tenaient en rang, impassibles. Nicolas ne voulait pas jouer avec ces si beaux jouets, inquiet à l’idée de les abîmer. Les peluches prenaient la poussière sur l’étagère qui surplombait le lit. Son père avait décidé de lui constituer un véritable petit zoo, et les animaux les plus improbables se partageaient les

-6-

Solstice d’Hiver


quelques places libres entre les robots et les voitures électriques. Où avait-il bien pu dégotter des peluches d’ornithorynques, de gnous et de tapirs ? Cela restait un mystère que l’homme aimait entretenir. — Alors comme ça, on ne dort pas ? Nicolas sursauta et sentit ses cheveux se hérisser au bas de sa nuque. Immédiatement, il chercha l’intrus des yeux. Ce n’était certainement pas la voix de son père. Son inspection s’avéra sans succès : la chambre était déserte. Le cœur battant à tout rompre, il retint sa respiration et se figea. — Ici ! Tu veux jouer avec moi ? La voix venait de la droite, du pied du lit. Nicolas doutait que la chose soit capable de parler, et elle ne lui aurait sûrement pas proposé de jouer avec elle, aussi sa frayeur battit lentement en retraite. Quoi que ce soit, cela ne pouvait pas lui faire de mal. Pas avec une voix aussi douce et enfantine que celle-ci ! Il se pencha hors du lit pour scruter la pénombre. La veilleuse projetait son halo jaunâtre sur les murs à moitié construits du château fort, leur donnant un air sombre et plutôt effrayant. Au pied de l’armoire gisait le pantin que son père avait ramené de son voyage en Bulgarie. Une poupée de bois, au sourire figé et au chapeau de feutre. Nicolas l’avait appelée Babou. Un nom ridicule qui avait eu le malheur de lui passer par la tête au moment où ses petits doigts impatients avaient déchiré l’emballage cadeau rouge et vert. Babou. Le pantin tourna la tête vers lui et son sourire s’agrandit. À la lueur de la veilleuse, ses yeux noirs pétillaient de malice. Stupéfait, Nicolas s’assit sur son matelas au milieu de ses draps. — Une poupée qui parle ? N’importe quoi ! s’exclama-t-il. — Et pourtant ! Babou se mit debout avec lenteur et maladresse, et s’approcha du lit. Ses pieds de bois claquèrent sur le parquet, puis le bruit se tut, étouffé par le tapis. Perdu dans ses couvertures, le petit garçon ouvrait de grands yeux surpris. Une poupée qui parle, passe encore. Mais une poupée qui marche toute seule ? Certainement pas. Il était sûrement en train de rêver ! — Mais oui, Nicolas, ça ne peut être qu’un rêve ! décréta le pantin. — Tu lis dans mes pensées ? — Je sais aussi faire plein d’autres choses, se vanta Babou. — Comme quoi ? — Je peux danser… Aussitôt, il tint à lui en faire la démonstration : ses jambes articulées se plièrent pour former des angles bizarres, et ses petits pieds sautillèrent sur le tapis. L’exercice était sans doute plus difficile qu’il n’y paraissait car le pantin ne tarda pas à tomber face contre terre, se prenant le genou droit dans la cheville gauche. Nicolas éclata de rire : qu’il était drôle ! — Je peux aussi voler ! — Comme Peter Pan ? — Exactement ! Le petit garçon secoua la tête. Voler comme Peter Pan, c’était absolument inconcevable. Néanmoins, il oubliait déjà qu’il était dans un rêve, et dans les rêves, tout est possible. Babou avait grimpé auprès de lui, s’aidant du couvre-lit qui touchait le parquet Déjà, il s’élançait dans les airs. Nicolas s’attendait au Voulez-vous jouer avec moi ?

-7-


fracas qui ne pourrait manquer de retentir lorsque le pantin de bois s’écraserait au sol, mais sous ses yeux incrédules, le jouet s’envola et décrivit quelques arabesques. — Ben ça alors ! souffla l’enfant d’une voix presque éteinte. Si j’avais su que les jouets pouvaient voler… — Mais je ne suis pas n’importe quel jouet ! se défendit Babou. Je suis un jouet magique ! Pour appuyer ses dires, le petit pantin de bois tendit le bras vers l’étagère au-dessus du lit. Presque aussitôt, les peluches s’élevèrent dans les airs et se mirent à tourner autour de Babou qui les dirigeait tel un chef d’orchestre. Le garçon battit des mains, le visage éclairé d’un sourire radieux : jamais il ne s’était autant amusé avec ses jouets ! Quand il raconterait ça à son père… — Rappelle-toi que ce n’est qu’un rêve, fit Babou avec douceur. Demain, tout sera fini. Un rêve, oui. Pourtant, c’était si réel ! Nicolas pinça son avant-bras et grimaça de douleur. Ne devait-il pas se réveiller à cet instant, si ce qu’il vivait n’était qu’un songe ? Ses jouets et Babou volaient toujours dans la chambre, étrange ballet silencieux. Il attrapa le lion qui passait à sa portée et le serra contre lui. La peluche était chaude et douce, comme si elle avait soudain pris vie. Mais déjà, le fauve miniature se débattait pour rejoindre la ronde de ses semblables. Nicolas le laissa s’envoler à nouveau, les yeux brillants. — Et moi ? demanda-t-il, fébrile. Est-ce que je peux voler, moi aussi ? Pour toute réponse, Babou lui offrit un sourire ambigu, et d’un geste théâtral, tendit ses bras vers lui. Avec un cri de surprise, Nicolas sentit qu’il s’élevait lentement. Le matelas, dur et rassurant, semblait s’être évanoui en un instant, en même temps que le parquet disparaissait sous ses pieds nus. Léger, libre, il volait ! Au départ, il n’osa pas bouger, de peur de retomber immédiatement sur le sol qui s’éloignait de plus en plus, mais après une dizaine de secondes, il tenta de remuer les jambes pour se diriger, comme il l’avait appris au cours de natation. Le résultat ne se fit pas attendre : propulsé dans les airs, il se cogna le bras contre l’armoire et perdit l’équilibre en tournoyant sur lui-même. Malgré la douleur, il ne put s’empêcher d’éclater de rire. Voler, c’était vraiment drôle ! Babou le guida, les sourcils peints sur son visage de bois froncés en une mine très concentrée. Au bout de quelques minutes, Nicolas se débrouillait suffisamment bien pour qu’il lui laisse plus de liberté, et l’enfant reprit ses acrobaties aériennes. — C’est trop petit, ici, se plaignit-il après s’être pris le pied dans l’étagère, évitant de justesse de faire tomber ses voitures électriques. — Tu as raison, admit Babou. Dehors, il y a bien plus d’espace pour jouer. Nicolas lui jeta un regard malicieux et fit tourner la poignée de la fenêtre. L’air frais de la nuit s’engouffra dans la chambre ; il ferma les yeux, un sourire émerveillé sur ses lèvres. Il allait voler, comme Peter Pan ! Il se voyait déjà, fendant les airs dans son petit pyjama bleu, combattant le Capitaine Crochet… Babou serait sa Fée Clochette, les peluches, ses fidèles compagnons. Nicolas, le petit garçon volant ! À l’école, tout le monde ne parlerait que de lui ! Ses amis le supplieraient tous de leur prêter son pantin magique ! Babou, chevauchant une peluche de baleine, poussa un cri de cow-boy, une main sur son chapeau de feutre, avant d’ouvrir la route, suivi par les jouets de Nicolas. L’enfant se contenta de les observer, les yeux brillants et le visage rayonnant de bonheur. Il aurait pu s’élancer à leur poursuite, mais il préférait attendre encore un peu, pour faire durer le plaisir. Bientôt, il les rejoindrait, et ils s’envoleraient jusqu’aux nuages…

-8-

Solstice d’Hiver


Il baissa la tête : la rue si petite avec ses voitures minuscules alignées bien sagement les unes à côté des autres, les arbres qui ressemblaient à des buissons, le train qui passait au loin à peine plus grand que son jumeau électrique sur l’étagère… Il dominerait le monde, enfant roi de la ville endormie. Babou l’appela, impatient. Tous ses jouets n’attendaient que lui pour commencer leur bal magique. Nicolas prit une grande inspiration et s’élança dans les airs, heureux. Enfin, son rêve s’était réalisé : il volait, comme Peter Pan.

L’inspecteur Sagnol observait la marque blanche sur le sol. Une petite marque pour un petit corps. Nicolas Ross n’avait que sept ans et demi, le même âge que sa Juliette. Le gamin avait sans doute voulu ouvrir la fenêtre pour se rafraîchir, et le drame était arrivé… À moins que, pris de somnambulisme, il ne se soit jeté dans le vide, certain qu’il rêvait. Personne ne le saurait jamais. Ses parents auraient dû mettre une sécurité ; au treizième étage, la prudence n’est pas de trop. Ils passeraient leur vie à regretter cette fâcheuse négligence qui avait coûté la vie à leur petit garçon. L’affaire classée, Sagnol n’avait plus aucune raison de revenir sur les lieux. Il ne pouvait cependant s’en empêcher, incapable de résister à la pulsion morbide qui l’avait déjà amené là par deux fois. La marque blanche hantait son esprit, de jour comme de nuit. Une empreinte plus sombre s’étalait sur le goudron. Même après cinq jours, les pluies n’avaient pas effacé la tache de sang. Au moins, le petit n’avait pas souffert. Combien de temps avait-il mis à tomber ? À peine plus de quelques secondes, probablement. C’était court, mais suffisant pour se rendre compte de tout. Le voisin qui avait donné l’alerte avait mentionné les jouets entourant le corps. Ce détail étrange et macabre avait, pour un temps, divisé les esprits. Les peluches étaient trop loin pour que Nicolas les ait lancées, ce qui avait aussitôt amené de nombreuses personnes à effleurer l’hypothèse de l’homicide. Finalement, devant la détresse déchirante des parents, quelqu’un avait avancé la bise soufflant ce soir-là, et plus personne n’avait parlé des jouets. Une femme qui promenait son chien jeta un drôle de regard à Sagnol, et il se mit en mouvement, presque à regret. À quoi cela servait-il de retourner sans cesse ici ? Ce n’était pas de cette manière qu’il se débarrasserait de ses cauchemars ! Sur le trottoir, la pluie avait agglutiné les feuilles roussies qui habillaient les arbres encore deux jours auparavant. Sagnol remonta son col ; le fond de l’air était frais, on sentait déjà l’approche lente et inexorable de l’hiver. Un instant, alors qu’un bus faisait crisser ses freins à quelques pas de lui, il hésita puis décida que marcher lui ferait du bien. Plus que tout, il avait besoin de s’éclaircir les idées. Ce qui était arrivé à Nicolas aurait pu arriver à sa Juliette. Personne n’était à l’abri d’un accident comme celui-ci. Il ferma les yeux et essaya d’imaginer ce qu’il ressentirait si un voisin venait sonner chez lui au milieu de la nuit pour lui annoncer que sa fille gisait au milieu de la rue, baignant dans son sang, le crâne explosé comme une pastèque trop mûre… Il frissonna ; c’était trop dur. Après quelques minutes, il s’assit sur un banc. L’immeuble de Nicolas Ross était à peine visible, caché Voulez-vous jouer avec moi ?

-9-


derrière ses frères gris et austères. Baissant les yeux, il poussa un profond soupir ; une journée de plus qui se terminait, morose, triste. Combien de temps serait-il hanté par le terrible accident de cet enfant ? Quelque chose attira son regard. Une petite jambe de bois habillée d’un tissu vert dépassait du buisson. Sa curiosité piquée au vif, il se leva et s’approcha de l’objet. Il s’agissait d’un pantin articulé, un jouet de très bonne facture, probablement peint à la main. Un sourire figé ornait son visage rond et paisible, et ses yeux noirs semblaient presque vivants. Sagnol s’empara du jouet pour l’observer de plus près : la pluie avait trempé ses vêtements, mais mis à part le chapeau de feutre déchiré en plusieurs endroits par les épines de l’arbuste, ils étaient intacts. Il sourit. Une fois nettoyé et séché, ce pantin serait un cadeau parfait pour sa Juliette.

Vanessa du Frat écrit depuis des années, mais ce n’est que très récemment qu’elle s’est mise à l’art de la nouvelle, préférant jusqu’alors se consacrer à ses romans et en particulier aux « Enfants de l’Ô », une saga familiale qu’elle publie en ligne sur son site (http://www.lesenfantsdelo.com) au grand dam de son entourage, qui aurait préféré qu’elle se lance dans une ennuyeuse carrière de chercheuse en biologie génétique. Le Syndrome de Peter Pan est sa troisième publication.

Magali Villeneuve est une illustratrice freelance et une autodidacte de 26 ans. Elle exerce dans la région de Nancy aux côtés de son compagnon, illustrateur également. Dans ses publications récentes on peut trouver le recueil de nouvelles « Une Nuit en Brocéliande » édité par Guy Boulianne, ainsi que des participations aux web revues Outremonde et Éclats de Rêves. Sa prédilection se situe dans le genre de la fantasy, dans tout ce qu’elle peut comporter de grave et de sombre… Retrouvez son portfolio sur : http ://mvilleneuve.over-blog.com

-10-

Solstice d’Hiver


Illustration de Magali Villeneuve

Voulez-vous jouer avec moi ?

-11-


Les littératures de l’imaginaire se prêtent-elles au jeu ?

Illustration de Berg

par Gabriel Féraud

-12-

Solstice d’Hiver


Partie prenante de l’apprentissage chez l’enfant, le jeu est un des éléments constructeurs de l’individu, qu’il se pratique seul ou en groupe. La pédagogie le préconise dans la mesure du possible ; apprendre en s’amusant reste le credo des jeux éducatifs. Qui plus est, dans une société dite des loisirs, même si le terme est nettement moins utilisé au profit d’un « retour » à la « valeur du travail », le jeu tient une place essentielle. Aussi, on ne sera pas surpris de voir que les auteurs des littératures de l’imaginaire, des littératures récréatives presque par définition, ont fait une part belle au jeu dans leurs œuvres et que celui-ci tient une place particulière au sein même de leurs pratiques.

Les règles du jeu On nous l’a tous appris : à tout jeu, s’applique des règles. S’il y a bien un héros de roman qui s’y connaît en la matière, c’est Gurgeh, le personnage créé par Ian M. Banks. Quand il se doit d’apprendre les règles d’un jeu extraterrestre particulièrement complexe, c’est un vrai travail à temps plein : « Durant les trente jours qui suivirent, Gurgeh ne toucha pas une seule pièce d’Azad. Il consacra tout son temps à assimiler la théorie du jeu, à étudier son histoire lorsque cela pouvait lui être utile pour mieux comprendre sa pratique, à mémoriser les axes de déplacement autorisés pour chacune des pièces, ainsi que leur valeur, leur pouvoir, l’influence réelle ou potentielle qu’elles exerçaient sur le moral du joueur, leurs différentes courbes temps/ pouvoir intersectées ainsi que leurs harmoniques d’aptitude spécifiques en fonction des différents secteurs du tablier. » 1

Dans les littératures de l’imaginaire, les jeux sont souvent imprégnés d’une cruauté sadique destinée à faire souffrir les personnages. Ce sadisme est poussé à l’extrême dans l’Échiquier du mal, de Dan Simmons. Des individus dotés de pouvoirs psychiques terrifiants se sont créés un jeu sanglant où les pièces sont des êtres humains. Je vous laisse admirer la sophistication de leurs règles morbides : « Il ordonna à son pion meurtri de se frayer un chemin parmi les lianes, les fougères et les vieilles poutres, lui faisant longer un mur calciné dans le coin le plus reculé de l’édifice. Il n’obtiendrait pas les vingt-cinq points que rapporterait la mort d’un adversaire, mais les quinze points que lui vaudrait sa survie lui permettaient de se classer, et il n’aurait pas besoin de partager les sensations de son pion lorsque les hommes de Barent viendraient l’éliminer. » 2 Cela ne donne pas très envie d’y participer… De prime abord, les activités ludiques présentées dans nos littératures favorites semblent particulièrement sordides. Allons donc ! L’humour aussi a le droit de cité. Il a une place de choix dans l’univers de J.K. Rowling, la maman d’Harry Potter, qui se moque gentiment de la passion anglaise pour le sport, forme courante du jeu dans nos sociétés : « Harry avait notamment appris qu’il existait sept cents fautes possibles au Quidditch et qu’elles avaient toutes été commises au cours d’un match de la Coupe du Monde en 1473. Que les attrapeurs étaient généralement les joueurs les plus petits et les plus rapides et qu’ils étaient exposés aux accidents

Banks, Iain M., L’homme des jeux Ailleurs et demain, Robert Laffont, 1992 (1988), p33 Simmons, Dan, L’échiquier du mal, tome 4, Présence du fantastique, Denoël. 1992 (1989), p85 3 Rowling, J.K., Harry Potter à l’école des sorciers, Gallimard, 2000 (1997), p140 1 2

Voulez-vous jouer avec moi ?

-13-


les plus graves. Que les arbitres avaient parfois disparu pour réapparaître des mois plus tard dans le désert du Sahara et qu’enfin on mourait rarement au cours des matchs de Quidditch. » 3

sont radicalement différents. Jack Vance, dans son célèbre cycle de Tschaï, nous dresse un rapide portrait de cette frénésie qui peut saisir la foule réunie pour une rencontre de Bulbe pourpre [sic] :

Une distraction bien étrange que ce Quidditch, n’est-il pas ? Sports et jeux ont de nombreux points communs, impliquant la présence de règles et ce même objectif qu’est la victoire.

« Reith était captivé par le spectacle. Les joueurs, les mains crispées sur les barreaux de la balustrade de leur loggia, l’œil fixe, s’agitaient nerveusement, jetaient d’une voix rauque des ordres aux préposés, hurlaient de joie quand ils arrivaient à un bulbe, grondaient quand les Dirdir approchaient, s’affaissaient, le visage défait, lorsque les sujets étaient « tués » et que leurs gains

Ah, la victoire… est-ce bien cela qui motive les joueurs ?

Les joueurs Leurs comportements et leurs motivations varient d’un ouvrage à l’autre. Le Fair-play, voire la galanterie, ne sont pas à exclure chez les personnages des littératures de l’imaginaire. En voici immédiatement la preuve : « - Un instant, Carline ! Ma douce, tu as mal lu la règle… Qui arrive à l’hôtellerie patiente deux tours, certes, mais il doit aussi payer le prix convenu. Carline soupira. Elle avait oublié cette fantaisie… Jaran lui tendit un paquet de petits rectangles de carton et elle prit celui du dessus. Elle lut : Voici le prix convenu : Baiser les lèvres du joueur (ou de la joueuse) qu’il vous plaira. Carline rit et, sans montrer le carton, regarda les autres. » 4 On constate que, à Dvern, la cité où se déroule cette partie, tout se passe de façon très policée, pour ne pas dire polissonne. Mais l’ambiance et le comportement des joueurs en groupes importants

4 5

se volatilisaient. »5 On observe donc des stades émotionnels intenses chez les spectateurs, en fonction des perspectives de victoire ou de défaite. Inversement, les motivations de Gurgeh sont nettement plus personnelles, intimes. La dimension ludique tend même à disparaître. Gurgeh vit au sein de la Culture, une immense société galactique élevant les loisirs et les jeux au statut d’un art majeur. Cet homme, si on peut encore parler d’homme au sens sexué du terme dans sa société, est le joueur professionnel par excellence, calculateur, méticuleux, n’ayant qu’une seule obsession, la victoire. Cela va audelà, jouer pour vaincre, c’est ce qui le fait vivre, lui donne goût à la vie : « Moi, je… (L’homme semblait avoir du mal à trouver ses mots.) J’exulte quand je gagne. C’est meilleur que l’amour, meilleur que le sexe ou n’importe quelle stimulation endocrine ; c’est le seul moment où je me sens… (Il secoua la tête et ses lèvres se contractèrent.) Réel, acheva-t-il. Où je me sens moi-même. Le reste du temps… » 6

Kloetzer, Laurent, La Voie du Cygne, éditions Mnémos, (1999), p61 Vance, Jack, Le Dirdir, le cycle de Tschaï, J’ai Lu, 1983 (1969), p65

-14-

Solstice d’Hiver


À la lecture de ce court extrait, on conclut aisément que pour certains personnages le jeu prend une dimension existentielle. Les jeux dans les littératures de l’imaginaire restent donc cadrés par des règles, même si elles sont absurdes, et la motivation des joueurs change selon les contraintes de leur milieu et de leur psyché. Quel peut bien être le rôle du jeu dans tous ces livres ?

Le rôle du jeu Le jeu comme représentation de la vie et de ses hasards est une image commune, fréquemment utilisée par les auteurs, de l’imaginaire ou non. Un des sports favoris des héros est de jouer avec la Grande faucheuse. Le Souricier Gris et Fafhrd, les héros de Fritz Leiber, lui-même grand joueur d’échecs, sont, en Fantasy, des professionnels du genre : « — Ainsi tu crois qu’un homme peut tricher avec la mort et tromper le destin ? disait le petit homme pâle, dont le front bombé était ombragé par un capuchon noir. Le Souricier Gris, qui tenait le cornet prêt à lancer les dés, s’interrompit et lança un coup d’œil à celui qui venait de poser cette question. — Je disais qu’un homme rusé peut tricher longtemps avec la mort. » 7 En dehors de ce rapport assez simple, survivre, le jeu a souvent un aspect social important. C’est le cas des sports et des fameux jeux Olympiques. Joëlle Wintrebert n’épargne pas cette « noble » institution de sa plume acide : « Le monde entier vivait à l’heure des jeux et il

réclamait des exploits. Or, les limites humaines semblaient atteintes. Les records menaçaient de ne plus pouvoir être dépassés. Et pourtant, il fallait continuer de donner au peuple cette soupape où son mal de vivre pouvait déchaîner l’hystérie collective. Il fallait continuer de lui donner ces figures d’identification où s’inscrivaient le culte du devoir, le sens du sacrifice pour la collectivité, l’idéologie du surhomme et du dépassement de soi. Il fallait continuer de lui donner le spectacle de cette forme supérieure de torture légalisée par une légitimité culturelle, étayée par une apparente innocence politique. Il fallait continuer de lui donner ces héros dont il ne pouvait plus se passer. »8 On conserve le principe du pain et des jeux, cher aux empereurs romains, pour satisfaire le peuple et le détourner des questions politiques. Quand Gurgeh, le héros de Ian M. Banks, précédemment cité, apprend à jouer à l’Azad, c’est pour devenir le chef d’un empire galactique. Celui qui remporte la partie devient le nouvel empereur. Le jeu et la politique, le jeu politique, tout se mélange. Philip K. Dick n’hésite pas non plus à développer une société complète structurée par les jeux : « Les jeux avaient un tout petit peu amélioré la situation. Les gens qui ne pouvaient acheter les coûteuses marchandises pouvaient au moins espérer les gagner. Pendant des décennies, l’économie reçut un coup de fouet grâce aux mécanismes complexes qui distribuaient des tonnes de marchandises rutilantes. Mais pour chaque homme qui gagnait une auto, un réfrigérateur ou un poste de télévision, il y en avait des millions qui ne gagnaient rien. Graduellement, les prix que l’on pouvait gagner

Banks, Iain M., L’homme des jeux, Ailleurs et demain, Robert Laffont, 1992 (1988), p33 Leiber, Fritz , Le rivage désolé, in épées et mort, le cycle des épées, Temps futurs 1982 (1970), p110 8 Wintrebert, Joëlle, Les Olympiades truquées, Bifrost/étoiles vives, 1998 (version remaniée par l’auteur), p64 6 7

Voulez-vous jouer avec moi ?

-15-


aux jeux passèrent des simples objets matériels à des « marchandises » plus réalistes : le pouvoir et le prestige. Et, au sommet de la pyramide, le distributeur du pouvoir, celui que l’on nommait le Meneur de Jeu. » 9 Le rôle du jeu dans les littératures de l’imaginaire est abordé majoritairement avec sérieux. On en oublierait presque qu’à l’origine, on joue pour s’amuser. Heureusement pour notre moral, un auteur comme Fabrice Colin sait nous distraire en relatant les déboires de John V. Moon, l’entraîneur des Ogres de Chelsey, les célèbres joueurs de Quartek : « Nos vestiaires ressemblaient à une infirmerie montée à la hâte en temps de guerre : une guerre contre des météorites, par exemple. La plupart de mes joueurs conscients gisaient sur leur banc, les bras ballants, les jambes écartées, une expression hagarde flottant sur leur visage ensanglanté. Un certain nombre d’entre eux étaient blessés, et ceux qui ne l’étaient pas se trouvaient dans un tel état d’hébétude qu’il aurait mieux valu pour eux qu’ils le fussent. Nous déplorions également trois morts. Quatre de mes remplaçants avaient purement et simplement disparu : nous avions retrouvé l’un d’eux, un ogre, dans les sous-sols de l’arène, ivre mort, une bouteille de scotch à la main. » 10 Ce dernier extrait n’est pas sans évoquer Blood Bowl, un jeu de société édité chez Games Workshop. Or, il est particulièrement connu dans le milieu du jeu de rôle, un domaine désormais en lien direct avec celui des auteurs de l’imaginaire.

Le jeu de rôle

Qu’est-ce donc que cette chose-là ? Bonne question, aussi je vous recommande l’ouvrage de Didier Guiserix, pionnier du jeu de rôle en France, qui vous dira tout sur tout. Ce type d’activités ludiques permettant de créer et de développer des mondes totalement imaginaires, est fortement lié aux littératures de l’imaginaire. Cela transparaît dans la conception même du tout premier jeu de rôle (Donjons et Dragons), par Tactical Studies Rules (TSR) : « Arrivée à ce stade, l’équipe de TSR s’aperçoit qu’elle a entre les mains un système de jeu original qui permet de reconstituer, de rejouer de nombreuses scènes épiques d’un roman très en vogue : Le Seigneur des Anneaux. » 11. Est-il besoin de rappeler la renommée mondiale du roman de Fantasy de J. R. R. Tolkien ? Or, Didier Guiserix nous révèle l’impact de la publication de TSR : « En 1974, TSR publie la première version de Donjons et Dragons (D & D). Le succès est fulgurant. En moins d’un an, plusieurs petites maisons d’édition lancent chacune leur propre jeu, qui reprend le principe encore mal dégrossi du « jeu de rôle » et le fait évoluer ». À partir de là, le lien entre amateurs de littératures de l’imaginaire et amateurs de jeux de rôle se noue sans difficulté.

Et les auteurs ? Lors d’une conférence aux Utopiales

Dick, Philip K., Loterie solaire, J’ai Lu, 1984 (1955), p18 Colin, Fabrice, A vos souhaits, Bragelonne, 2000, p33 11 Guiserix, Didier, Le livre des jeux de rôle, éditions Bornemann, 1997, p12 9

10

-16-

Solstice d’Hiver


2005, un auteur américain, Walter Jon Williams12, a expliqué au public qu’il jouait aux jeux de rôle avec un autre célèbre écrivain Georges R.R. Martin13. On ne saurait rêver mieux pour démontrer la relation entre jeux de rôle et littératures de l’imaginaire. Lors du même festival, Michael Moorcock, dont de nombreux cycles (Elric, Hawkmoon…) ont été adaptés en jeux de rôle, signala que s’il ne jouait pas, il connaissait certains auteurs prometteurs qui, selon lui, avaient tout arrêté pour se livrer pleinement à la création de leurs campagnes de jeux ! En France, les jeux de rôle ont envahi l’univers des littératures de l’imaginaire. Fabrice Colin, avant de connaître ses succès d’écrivain, a été un des collaborateurs de Casus Belli, revue sur le jeu de rôle créée en 1980 et dont Didier Guiserix fut longtemps rédacteur en chef. Un auteur comme Charlotte Bousquet14, travaille dans le monde du jeu de rôle français (C.O.P.S., chez Asmodée). On notera toutefois que la revue Casus Belli a connu plus d’un aléa et à l’heure où s’écrit cet article la revue aura disparu… sauf si quelqu’un reprend le titre, comme cela est déjà arrivé par le passé. Si le jeu de rôle a connu une perte de vitesse, à

cause du succès des jeux vidéos ainsi que des jeux de cartes à collectionner comme Magic, et ne connaît plus l’audience d’autrefois, il reste, a priori, bien ancré dans les pratiques des auteurs de l’imaginaire.

Sachant désormais tout ce qu’un auteur peut faire subir à ces personnages sous prétexte que ce n’est qu’un jeu, réfléchissez-y à deux fois si on vous invite à une partie de quoi que ce soit…

Illustration de Sylvie Allard

Auteur du remarquable Câblé +, collection Lunes d’encre, chez Denoël, ou encore du Souffle du Cyclone, toujours chez Denoël, mais à la regrettée collection Présence du Futur. 13 Auteur du célèbre cycle du Trône de fer, 11 tomes actuellement, chez Pygmalion 14 Les arcanes de la trahison, chez Nestiveqnen, prix Merlin 2005 12

Voulez-vous jouer avec moi ?

-17-


Thomas Baronheid

Monsieur Bogey — Ils disent que vous n’existez pas… Monsieur Bogey. Ils disent que… que vous êtes dans ma tête et que… c’est moi qui vous ai inventé. Le visage enfoui dans son oreiller, l’enfant pleurait à chaudes larmes. Monsieur Bogey était son seul véritable ami, celui à qui elle confiait tous ses secrets, qui la consolait lorsqu’elle avait un chagrin, qui ne se moquait jamais d’elle et qui serait toujours là. Pourquoi papa et maman étaient-ils aussi méchants ? Une chanson, La chanson, vint à nouveau flotter à ses oreilles comme une brise légère. Elle retint ses sanglots et écouta. — Monsieur Bogey… ? C’est vous ? Oui ! C’était lui, la chanson ne pouvait la tromper. «…veux-tu, veux-tu donc jouer avec moi ? Les grands sont partis, surtout, pas un souffle, pas un bruit… » — J’arrive, Monsieur Bogey, chuchota-t-elle. Elle pencha la tête et regarda sous le lit. La porte, une toute petite porte en bois, était ouverte. Lentement, en faisant le moins de bruit possible, elle se laissa glisser jusqu’au sol et rampa, traversa le petit couloir juste assez large pour elle, avant d’arriver de l’autre côté et de descendre précautionneusement les marches, pénétrant dans la « maison de Monsieur Bogey », comme elle l’avait appelée. Même si ce n’était pas vraiment une maison. Monsieur Bogey était un farceur et aimait beaucoup se déguiser. À chaque fois qu’elle lui rendait visite pour jouer, Monsieur Bogey portait un costume différent et, pour que ce soit encore plus vrai, il déguisait aussi sa demeure. Parfois une ferme, parfois une fête foraine, parfois l’Afrique, quand il portait un costume de lion… Ainsi se passaient les choses, dans le royaume de Monsieur Bogey. Ce soir, c’était soir de bal ! Les rues étaient pleines d’enfants gris - les autres amis de Monsieur Bogey mais qu’il avait dû punir parce qu’ils avaient été méchants, il le lui avait dit en secret - ils portaient tous des déguisements de toutes les couleurs et dansaient joyeusement en jetant des confettis en l’air. Son costume à elle était une jolie robe blanche à dentelles et un diadème avec des perles comme les vraies princesses.

-18-

Solstice d’Hiver


Tous les autres enfants l’applaudirent lorsqu’elle arriva et qu’elle salua comme une vraie princesse avant de se laisser entraîner dans la danse. Sa tristesse n’était déjà plus qu’un souvenir lorsque Monsieur Bogey la rejoignit, en habits de prince. Il lui prit les mains et ils dansèrent et rirent beaucoup toute la nuit. *** — Aujourd’hui à l’école, je me suis encore disputée avec cette chipie de Cathy. Elle m’a dit que j’étais folle parce que j’avais un ami imaginaire. Je l’ai pincée et elle a fait semblant de pleurer. La maîtresse n’a pas voulu me croire quand je lui ai dit que vous existiez, Monsieur Bogey. Alors, elle m’a punie. C’est la faute de Cathy, je voudrais qu’elle meure ! De rage, elle serra le poing et frappa son oreiller. — Que dites-vous ? Jouer ? Maintenant ? Mais… il est tard. Elle rit et plaqua ses mains sur sa bouche pour ne pas que papa et maman l’entendent. Monsieur Bogey racontait toujours de drôles d’histoires pour la faire rigoler et pour qu’elle acceptât de venir jouer. — D’accord Monsieur Bogey, je viens. *** — Tout de suite après l’école, Maman m’a emmenée voir un monsieur très gentil. Un spécialiste je crois. Il m’a posé plein de questions sur moi et sur vous, Monsieur Bogey. Lui, il m’a dit qu’il me croyait, il ne m’a pas traitée de toquée comme les autres. Non, ne vous en faites pas, je ne lui ai pas raconté nos secrets, je ne suis pas sotte. À la fin, il m’a donné un bonbon et maman m’a dit qu’elle était contente. Maman est bizarre parfois. Non, Cathy n’était pas à l’école aujourd’hui. J’espère qu’elle a attrapé un gros rhume. Comment ? Vous avez une surprise pour moi Monsieur Bogey ? Monsieur Bogey n’avait pas besoin d’en dire plus. Elle adorait les surprises et se laissa guider par sa curiosité qui la mena sous le lit et lui fit à nouveau passer la porte de Monsieur Bogey. Ce soir, ce n’était pas un soir de jeu. La maison n’était pas déguisée. Elle arriva directement dans le salon obscur, éclairé uniquement par le feu dans la cheminée. Monsieur Bogey était assis dans son grand fauteuil en toile. Quand elle approcha, il se tourna et lui montra une petite fille parmi les enfants gris qui se trouvaient dans la pièce et attendaient sans bouger, comme des statues. C’était Cathy. Cathy était devenue une enfant grise ! Monsieur Bogey l’avait punie ! Elle ne put s’empêcher de rire. Pour une surprise, c’était une surprise ! Merci Monsieur Bogey ! Monsieur Bogey lui sourit avec ses vieilles dents. Normal, c’était un vieux monsieur. Ce soir-là, tante Émily et son mari invitèrent papa et maman au théâtre. L’enfant et sa cousine, MaryÉlisabeth, furent gardés par la nurse, Madame Winifred. La petite fille aimait bien Mary-Élisabeth, suffisamment pour qu’elle décide de la mettre dans la confidence sur l’existence de Monsieur Bogey. — Allons, tu te moques de moi !

Voulez-vous jouer avec moi ?

-19-


Évidemment, ce n’était pas très facile à croire, comme histoire. Elle n’en voulut pas à sa cousine et décida de lui présenter directement Monsieur Bogey. Comme ça, elle se rendrait compte par elle-même qu’il existait bel et bien. Mary-Élisabeth était d’un naturel curieux et se laissa rapidement convaincre. Après tout, un coup d’œil, ça ne coûtait rien. Une fois sous le lit, l’enfant frappa doucement à la porte de la maison de Monsieur Bogey et attendit qu’elle s’ouvre d’elle-même, sous les yeux grand ouverts de Mary-Élisabeth. — Viens donc, tu vas voir, Monsieur Bogey est très gentil, l’encouragea l’enfant, qui déjà s’était avancée. Mary-Élisabeth approcha. Après tout, si elle était allée jusque-là, autant continuer. Elles arrivèrent sous un grand chapiteau aux lignes rouges et blanches. Au centre de la piste, Monsieur Bogey, déguisé en clown au gros nez écarlate, exécutait son numéro devant les enfants gris, assis dans les gradins. Pour ne pas le déranger, elles s’assirent en silence dans un coin. Monsieur Bogey les salua plusieurs fois avant de continuer le spectacle. Elles rirent et s’amusèrent beaucoup ce soir-là, tant et si bien qu’elles en oublièrent presque de rentrer. Presque, car Mary-Élisabeth était une enfant plus sérieuse que sa cousine. Et lorsqu’elle revint de la maison sous le lit, elle se trouva bien embêtée devant la question de Madame Winifred, qui demandait : « mais où est passée ta cousine ? » Elle dut alors avouer qu’elle se trouvait encore chez Monsieur Bogey, dans la maison sous le lit. Mais Madame Winifred était une grande personne et les grandes personnes ne croient pas à ces histoires-là. Madame Winifred appela tante Jane, son mari, papa et maman qui eux appelèrent la police. Personne ne voulait croire ce que racontait l’enfant, qui pourtant ne mentait jamais. Lorsqu’il fut très tard, elle rentra à la maison avec papa et maman. Ils étaient bouleversés, mais Mary Élisabeth restait sereine, car elle savait où sa cousine se trouvait, avec les autres amis de Monsieur Bogey. Dès que maman, après l’avoir couchée dans son lit, fut partie, une chanson se fit entendre... C’était Une douce chanson qui lui caressait les oreilles comme une brise légère. «…veux-tu, veux-tu donc jouer avec moi ? Les grands sont partis, surtout, pas un souffle, pas un bruit…» — Monsieur Bogey ? murmura-t-elle. Oui, c’était lui, bien sûr. — Venir jouer ? Je ne sais pas si c’est une bonne idée… Comment ? Mais… vous… vous en êtes sûr ? Elle hésita un instant, puis se rappela comme elle s’était bien amusée au cirque, quel farceur Monsieur Bogey était. Ce serait probablement aussi drôle, voire davantage, cette fois. Et ça ne coûtait rien, pas vrai ? Elle glissa jusqu’au sol et rampa sous le lit. La porte était ouverte.

-20-

Solstice d’Hiver


Étudiant de vingt ans, Thomas Baronheid écrit depuis qu’il est haut comme trois pommes. Ce n’est qu’à partir de quinze ans qu’il s’y est mis « sérieusement » en élaborant son premier manuscrit. Mais il s’est bien vite rendu compte qu’il ne suffisait pas d’avoir quelques bonnes idées pour percer dans le monde de la littérature. Qu’à cela ne tienne ! Aujourd’hui, trois manuscrits et divers autres textes plus tard, il vient d’achever sa dernière œuvre… Quant à « Monsieur Bogey », il s’agit de sa première nouvelle publiée.

Illustration de Zed Oras

C’est en parallèle d’études de design/graphisme que Zed Oras a développé sa passion pour le dessin. Une passion qui lui a permis de créer tout un monde enfantin et onirique que vous pouvez découvrir ici : http ://www.zedoras.net. Son parcours est jalonné de plusieurs participations à d’autres fanzines (La Gazette du Petit Peuple, Trois Petits Points, etc.), d’une exposition et d’une pleine malle de projets dont le petit dernier est un art book prévu pour décembre 2006.

Voulez-vous jouer avec moi ?

-21-


Entretien avec un Kappa par Olivier Boile Oliv : Bien le bonjour, chers amis lecteurs. Dans le cadre de mon tour du monde destiné à vous faire découvrir des créatures légendaires, me voici au pied du Mont Fuji en compagnie d’un animal étrange, très connu au Japon mais beaucoup moins en Occident. Nous vous saluons bien bas, cher Kappa !

K : Oui, d’où l’astuce du salut : sachant que je conserve de l’eau dans l’affaissement de mon crâne à chacune de mes incursions sur la terre ferme, mes ennemis peuvent me mettre hors d’état de nuire en m’incitant à les saluer à la manière japonaise, c’est-à-dire en inclinant ma tête vers l’avant. Quelle fourberie ! Profiter ainsi de ma politesse pour faire en sorte que ma réserve d’eau se vide,

Kappa : Ohayô gozaimasu ! Je constate que, à peine arrivé, vous m’attaquez déjà sur mes faiblesses : vous savez qu’en me saluant je me sentirai obligé d’y répondre, me forçant à me pencher en avant de façon à…

c’est indigne !

O : Pardonnez-moi de vous interrompre, mais d’une part je n’avais aucune intention malveillante à votre égard et, d’autre part, si vous ne vous présentez pas un peu plus, nos lecteurs ne pourront comprendre vos craintes à l’idée de me saluer. K : Certes. Je vais donc sacrifier à la traditionnelle description : je suis une créature humanoïde de la taille d’un enfant, bipède, à la peau visqueuse, de couleur verte ou jaune. Je suis également doté d’une carapace comparable à celle d’une tortue, de cheveux épars entourant un crâne légèrement creusé, d’un bec pointu et de pattes palmées. Rien que ce dernier élément vous aidera à deviner quel est mon mode de vie… O : Évidemment, vous habitez dans l’eau. C’est d’ailleurs de cet élément que vous tirez la plus grande part de votre énergie vitale.

-22-

O : On ne peut pas vraiment en vouloir aux Japonais de chercher à vous affaiblir par tous les moyens. Vous êtes tout de même un monstre redouté dans tout l’archipel, non ? K : Je l’avoue, les Hommes ont de bonnes raisons de me détester. Mais est-ce de ma faute si la chair humaine est, avec les chevaux, mon mets de prédilection ? Est-ce de ma faute si j’ai pris l’habitude d’attirer les enfants insouciants à proximité de la rivière où je vis, pour les entraîner sous l’eau et aspirer leurs entrailles afin de me nourrir ? Me trouvez-vous réellement cruel ? O : Cruel ? Je ne pense pas… Si l’on en croit les légendes qui courent à votre sujet, vous n’êtes pas méchant, juste excessivement gourmand. K : Tout à fait. Je ne suis méchant ni avec les adultes, ni avec les enfants ; en revanche, je suis très facétieux, au point que l’on me retrouve fréquemment dans les villages qui bordent ma rivière, occupé à jouer de mauvais tours aux Solstice d’Hiver


habitants et à voler de quoi manger. J’adore m’amuser, notamment en défiant les humains au shôgi, l’équivalent japonais des échecs. Voulezvous jouer avec moi ?

également à être connu… N’avez-vous jamais goûté aux kappamaki dans un restaurant japonais ? Cette variété de sushi est ainsi nommée car elle est à base de concombre, mon péché mignon !

O : Pas pour le moment, merci. Je ne tiens pas à voir quelle punition m’attend si je perds contre vous. Et si je gagne, vous risqueriez de m’en vouloir et de déchaîner votre fureur… Car vous êtes une créature très puissante, n’est-ce pas ? On prétend que les Kappas seraient d’essence divine…

O : Pour le coup, nous sommes bien loin du monstre dévoreur de chair humaine… Vous m’avez mis l’eau à la bouche, mon cher Kappa ! Mon estomac commence d’ailleurs à crier famine et je ne compte pas rester déjeuner au fond de votre rivière, à entendre parler de kappamaki alors que je pourrais tout aussi bien aller en manger.

K : Je suis un génie des eaux. À partir de là, on peut me considérer comme un être divin, doté de pouvoirs magiques. Notez toutefois que ce n’est pas du luxe : il faut être sacrément puissant pour parvenir à maintenir l’équilibre des lacs et des rivières, surtout à notre époque. Dans un pays très industrialisé, où le problème de la pollution est préoccupant, des esprits veillant sur le monde aquatique sont loin d’être superflus. De plus en plus, mon côté effrayant est ainsi mis en retrait au profit d’une image plus positive, celle d’un protecteur de l’environnement. O : Le Kappa serait-il en train de se métamorphoser, à la manière des changements récents de la société japonaise ? Serait-il sur le point de devenir un monstre sympathique et bienveillant ? K : Oui, c’est le cas. Je suis de plus en plus présent dans les dessins animés, les mangas ou les jeux vidéo, ce qui fait de moi une créature très populaire parmi les jeunes générations. En Europe, mon nom commence Voulez-vous jouer avec moi ?

Illustration de Stéphanie Peltier

-23-


Paul Couaillier

Le Dernier des Gris Abandonnées sur la table, les cartes étalées attendent la prochaine brelante, la mousse de bière dégouline des godets et l’air s’emplit du brouillard âcre des pipes de maïs. « Maudit Démonio. » Le jour tombe sur Diable-Vert. C’est la fête de l’été, le soleil le plus long de l’année. Les feux de Bengale et le grand bûcher de la Saint-Jean sur la place se tiennent misérablement serrés contre l’auberge de la Vorace. Les clients regardent tristement la neige siffler en glacials tourbillons, et la lanterne se balance en grinçant, jetant une lueur ocre de part et d’autre de la fenêtre. — Si ça continue, l’hiver viendra jusqu’à Longtpont ! Le vieux pointe du chef la vallée de la Gueuse. « Maudit Démonio. » Un vent mordant balaye soudain le beuvoir, puis la porte se referme sur une silhouette menue, drapée dans une longue cape au capuchon rabattu. Le cocher de la diligence, entré à sa suite, dépose une malle au comptoir. « Bienvenue à Diable-Vert. » Sans même se retourner, pressé d’étendre quelques lieues entre son attelage et cet endroit maudit, le bougre disparaît sans même quémander sa piécette. — C’est pour le beuvoir ou l’hostelloir ? fait le tenancier en traînant sa bedaine au devant de son nouveau client. — Une pension, aubergiste. Pour la nuitée. Au seul éclat de cette voix, une douce chaleur s’empare du cœur des hommes, le sifflement du vent sous la porte semble s’éteindre et, dans l’âtre, le feu mourant dresse à nouveau ses flammes. La cape tombe sur la malle et découvre la mise entièrement noire d’une jeune femme, habitée par toute la beauté du démon. — Votre… votre voyage s’est-il bien passé ? bafouille le tenancier sur un tout autre ton. La pavasse est si mauvaise depuis les docks… Il se retourne brusquement et saisit une clef au tableau qu’il lui tend d’une main moite. Voici le passe de la quatre : cheminée, draps de lins, c’est la pension la plus confortable, et pour une dame… Un doigt délicat se pose doucement sur ses lèvres et clôt tout son discours. — Je prendrai la douze. — Comment ? Mais… Le doigt, à nouveau, oppose une douce pression sur sa bouche. — Parce qu’au lieu de voyer les belles inconnues se dévêtir dans la quatre par le trou que tu as percé dans le mur, Jehan le Tort, c’est ton épousaille que tu ferais mieux d’honorer avant que devenir poirier. Des pouffements s’élèvent de la salle. Le visage du petit homme stupéfait pâlit et s’étire en grimace. — C’est de la sorcellerie, par quel diable de savance…

-24-

Solstice d’Hiver


Mais la main de l’étrangère posée sur le comptoir le renseigne aussitôt sur l’ampleur de sa méprise. Un anneau d’or en forme de serpent à double tête encercle l’annulaire. — Une Sylve ! Dieu tout puissant ! La… La pension douze, votre seigneurie… Bien entendu, je vais donner des ordres ! — Je suppose qu’il faut coûter d’avance. Je n’ai point de monnaie de métal à t’offrir, aubergiste, mais voici qui devrait faire l’affaire. Un rouleau de vélin craquelé apparaît au creux de sa paume, l’homme s’en empare et le déroule prestement sous ses yeux. — Un édit… un édit royal ? — Tu pourras te faire créance auprès du percepteur. Il porte le doigt sur les quelques lignes officielles, le déplace le long de sa lecture, les sourcils froncés par l’effort et murmurant chaque mot sur ses lèvres. — C’est que… dame Sylve ! Voilà plus d’un siècle que le cachet a été rompu ! — Il est en forme bonne et due. Une expression suspicieuse passe sur les traits ronds du petit homme, qui disparaît aussitôt dès lors que ses yeux croisent ceux de la jeune femme. — Votre seigneurie désire-t-elle autre chose ? — Il me faut un guide de montagne. Un tonnerre d’exclamations accueille cette dernière phrase, de toute la salle, les hommes se lèvent et se bousculent à sa rencontre : — Je connais les rocailleuses comme ma bourse ! — N’ayez point d’oreille pour ce glaireux ! Moi, je puis vous router jusqu’à n’importe quel des cols ! « Suffit ! » La jeune femme paraît grandir, le feu des lanternes vacille et charbonne ; sa beauté insoutenable, avivée par la colère, étouffe leurs voix comme un souffle. — Toi, Bétuche Gondot, la boisson t’a pourri les entrailles, toi, le heunier, tu n’as jamais quitté DiableVert de ta vie, quant à toi, Hulin le fourbe, tu ne penses qu’à souiller mon corps avant que de m’égorger dans la montagne. Croyez-vous pouvoir tromper une Sylve du roy ? C’est le seigneur Gribois que je cherche ! — Gribois ? Ce traître aux Francs ? — Vous n’y pensez pas ! C’est un Gris ! — Souvenez-vous du proverbe : Choisit les bonnes chausses, qui veut aller bon loin ! Un seul geste de la main fait taire toute cette foule. — Ignorants ! Le sieur Gribois a combattu les Kribars au col de Taolin, il a occis la bête de Morvan, et toutes les montagnes de ce monde, il les a tenues sous ses bottes ! — Quelle est votre destination ? fait une voix si grave qu’elle suffit à remplir le silence. Attablé seul, tout contre un angle, un homme au visage cuivré lève les yeux vers la Sylve. La question sonne comme une évidence, le gage, à tout le moins, que le sieur Gribois est bien guide de son état. — La cité de Rouillemorte. Voulez-vous jouer avec moi ?

-25-


Gribois hoche la tête et contemple pensivement son godelet, pendant que des exclamations de surprise saluent le nom de la cité maudite. — Pourquoi servirais-je de guide à une dame franque ? Les Gris ne servent personne… La Sylve s’avance vers sa table. — Si vous ne me guidez pas, le Démonio de l’hiver ne quittera jamais cette vallée ! — Personne ne vous conduira à Rouillemorte. C’est un endroit où nul mortel ne peut vivre. L’homme se lève et prend congé, saluant la franque d’un hochement de tête poli. *** La pension douze est une misérable chambrée voûtée sous la charpente, aux murs perclus de fuites, la tempête s’y infiltre avec de sinistres sifflements. La jeune femme se laisse glisser sur sa couche, coule son visage dans les couvertures et se met à pleurer, sa belle poitrine secouée de soubresauts et les sanglots se changeant en cris rauques, à peine étouffés dans la plumaille de l’oreiller. Puis elle se retourne en sursaut, offrant le spectacle de ses yeux cramoisis et pommettes inondées. — Je vous demande pardon, ma dame, vous ne m’aviez pas entendu ? Le sieur Gribois se tient dans l’encadrure de la porte, un air d’inquiétude sur la face. — Je n’entends pas… Vos pensées, c’est étrange, je ne les entends pas. Il hésite un instant, puis pose son séant sur la couche. — Autrefois, à Rouillemorte, lorsque s’élevait le chant du Démonio, des femmes disparaissaient. Il baisse la voix. On les retrouvait au matin, pendues, ou noyées dans la Vermeille. — Nous ne sommes pas à Rouillemorte. — Et pourtant aux dernières semailles, il y a eu grand vent et Juliet, la fille du meunier, a perdu la voix. Quand elle croise votre regard, c’est comme si vous plongiez dans l’eau glacée. Une tristesse, ma dame, à perdre goût de vie ! La Sylve écrase ses larmes dans son mouchoir et d’une main ferme, chasse tous ses cheveux défaits de son visage. — N’ayez point d’inquiétude, je n’ai en aucune manière le vouloir de me pendre, et encore moins de me perdre dans les flots. Gribois hausse les épaules, peu convaincu à l’évidence. — Quand je vous ai entendue, j’ai préféré venir voir si tout allait bon. Je loge dans la pension treize, à côté de la vôtre. — Tout va bon, vous le voyez. — Quelle est cette pièce de bois que vous tenez serrée entre vos doigts ? La Sylve baisse les yeux vers ses mains, qui s’ouvrent lentement : un petit soldat peint de rouge et d’or glisse et tombe sur le couvre-lit. Le vernis s’est écaillé sur la pointe de l’épée, de minuscules dents d’enfant ont mordu là, et y ont porté leur marque. — Seigneur Gribois… — Dame ? — Vous me guiderez, n’est-ce pas ? Un soupir, un coup d’œil à la neige infernale qui couvre le carreau, et Gribois prend sa décision. — Quel nom dois-je vous donner, dame Sylve ?

-26-

Solstice d’Hiver


— Marie… J’ai nom Marie. Il baisse la tête, se lève et répond : — Demain la tempête sera tombée, Marie, nous partirons à l’aube. *** Après la neige de la veille, la moiteur estivale gagne à nouveau la plaine et les deux voyageurs croisent dans les herbures nombre de semailleurs occupés à vérifier l’état des cultures. Il y a beau commérage, à leur arrivée à Cul-de-voie le lendemain : la Sylve de Paray-la-royale avec le dernier des Gris, en route pour la Vallée de la Gueuse, voilà qui ferait bien assez de parler jusqu’à la saison des vignes ! Les contreforts des montagnes se dessinent bientôt à l’horizon et la neige reparaît par plaques sur les rives de la Vermeille. — Autrefois, l’oxyde de fer utilisé pour purifier l’argent de la mine donnait à la rivière une couleur rouge. La mine de la Vorace a fermé depuis lors, bien sûr, mais la Vermeille a gardé son nom. — Vous êtes né ici, n’est-ce pas, Gribois ? — Oui dame, j’ai passé les dix premières années de ma vie à Diable-Vert. Les parents de mes parents vivaient à Rouillemorte, du temps que la Vorace crachait ses lingots. Gribois flatte l’encolure de la mule, inquiet d’avoir trouvé l’ancienne voie en état si piteux. — Les Gris ont dû tirer un grand profit de la mine d’argent, en ces temps là. — Ventrediable ! Qui vous a raconté pareils cul-songes ? Nous vivions paisiblement de la pâture et du bois des sapinières quand la racaille franque s’est déversée sur nos terres, assoiffée de métal précieux ! Le roy a vidé ses prisons pour peupler Rouillemorte, la nouvelle cité minière : voleurs, gueuses et gens de brigande firent le voyage pour échapper à la corde ou au cachot. Nous fûmes refoulés toujours plus loin dans la montagne, et avons fini par prendre les armes pour défendre la terre de nos enfants. Un profit, dites-vous ? Pourchassés, décimés, puis parqués dans des mouroirs, tel fut le destin des Gris, et pour nous punir de la révolte, l’administration de la mine nous imposa la Loi Honteuse… — La Loi Honteuse ? — La mine de la Vorace avait besoin de sa ration de morvoches. Chaque famille grise devait livrer l’aîné de ses fils à la mine. — Seigneur ! Et le roy savait cette abominance ? Gribois hausse les épaules. — Les enfants, eux, n’attendaient rien du roy, ils mouraient, pour les plus vaillants, avant l’age de dix ans révolus. *** Le froid est vif, ils campent pour la nuit au pied d’un grand sapin pour s’abriter du vent, couchés l’un contre l’autre dans les couvertures de laine afin de conserver un peu de leur chaleur. Pas une seule fois, Gribois ne pose la main sur le corps de cette jeune beauté. Le lendemain, la tente est à moitié enfouie sous la neige ; Gribois fait du thé pour réchauffer les ventres. — Dans trois jours, si tout va bon, nous atteindrons Rouillemorte. C’est une cité de glace habitée par les esprits et il n’y a rien à espérer là-bas pour les hommes de chair et de sang. Je vous y conduirai, quel que soit votre but, et je repartirai. Elle sent son regard posé sur elle, aussi chaud qu’elle pourrait sentir son visage contre le sien. — Là où nous allons, les femmes se donnent la mort pour un chagrin que l’on ne comprend pas, vous Voulez-vous jouer avec moi ?

-27-


serez en danger. Je n’ai point souvenance que les Sylves du roy se parent de la couleur des ténèbres, vous portez le deuil, n’est-ce pas ? Elle repose sa timbale d’un geste brusque, renversant un peu du bouillant breuvage. — Les Gris étaient des hommes courts et noirauds, or vos yeux sont pâles et votre stature dépasse le commun. Vous en avez les bottes de daim et le pourpoint en peau de chèvre, ainsi que le coutelas à manche d’ivoire à votre ceinturon, mais vous n’êtes pas un Gris ! Voilà plus d’un siècle qu’ils ont disparu ! — Comment osez-vous ? Ventrediable ! Leurs regards se croisent mais la colère de Gribois disparaît aussitôt : il n’y a nulle moquerie chez Marie. — J’étais le bâtard d’une franque de mal vie, morte en couches, et j’ai été recueilli par un couple de vieillards. Mes premiers mots ont été ceux de leur langue et de ce qu’ils m’ont appris, je n’ai rien oublié. J’avais dix ans à leur trépas et les Francs m’ont placé dans une maison d’orphelins ; l’on m’y a battu pour me faire oublier ma langue et mon nom, mais l’on n’y a point réussi. Vous vous trompez, toute Sylve que vous êtes, je suis peut-être le dernier, mais mon âme est celle d’un Gris. Un silence s’invite, même le vent tombe et s’apaise. — C’est de mon mari et de mon fils que je porte le deuil. — Je croyais… Gribois hésite, tourne son godelet dans sa main. Je croyais que les Sylves du roy devaient rester de vierges femmes et perdaient leurs pouvoirs si… — Légendes ! Une Sylve peut bien connaître le plaisir charnel comme n’importe quelle donzelle, une Sylve peut même enfanter, oui, et cependant conserver intact son art… Mais les Dames de notre Ordre poursuivent celles qui transgressent sa Loi, elles les pourchassent jusqu’au bout de la terre et n’ont de cesse qu’elles ne soient exécutées. Sa voix s’estompe. « Exécutées, les Sylves… Exécutés, leurs hommes… Et exécutées, leurs descendances… » Pour tout réconfort, Gribois lui tend d’abord un paleton au miel. Puis, oubliant son orgueil, il enjambe le feu et serre la jeune femme dans ses bras, recueillant sur son épaule les sanglots qu’elle étouffe contre sa peau. *** Après deux jours de marche, le sommet de la Grande Mère se dresse devant leurs yeux brûlés par le froid. Le col de la Meo se dessine au loin, et dans la vallée étincellent les mille toits de glace d’une cité oubliée. Ils prennent leur souper froid dans la tente, frugal repas de viande saumurée et galetons de froment à peine relevée d’une gorgée d’hydromel. Au cours de la nuit, le vent soudain se lève et tourbillonne en tempête, réveillant les deux voyageurs qui se découvrent pris dans les bras l’un de l’autre. — Le chant ! Le chant du Démonio ! s’écrit Gribois plein d’effroi. Ne l’écoutez point, bouchez vos oreilles ! — Cette langue… la comprenez-vous ? — C’est la langue des Gris, ventrediable ! Et je connais ce chant, c’est un chant funèbre, le chant pour les enfants défunts ! — Tenez-moi ! fait Marie. Serrez-moi contre vous, ou je suis femme perdue ! Le lendemain, ils doivent abandonner la mule et chausser des raquettes de bois. Une froidure maligne, humide et glaciale, s’infiltre dans leurs manteaux en peau de bête, dans les plis de leurs vêtements de montagne et jusque dans leurs chausses de cuir. Rouillemorte brille devant eux de mille aiguilles de givre,

-28-

Solstice d’Hiver


chaque poutre, chaque mur est d’une blancheur aveuglante, prisonnier de l’hiver permanent de la vallée de la Gueuse. Sur une place déserte, la statue d’un roy oublié, dont le buste dépasse encore de la glace, lance au-dessus de leurs têtes une épée brisée. Et les feux des forges, vaincus par le froid, dressent leurs cheminées d’albâtre dont nulle fumée ne s’élève plus vers le ciel. — Voici Rouillemorte, la cité maudite, et la fin de notre voyage, fait la voix étouffée de Gribois à travers le voile de laine qui lui couvre le visage. Il jette son lourd saccot de cuir sur le sol gelé et sort son coutelas du fourreau. Quel que soit votre but, nous devons passer la nuit ici. Dans la tente, nous serions morts de froid avant l’aube. Préparez un feu avec l’huile de baleine. Il nous reste presque une journée de soleil, je vais tenter de bâtir un abri de glace avant la nuit. *** Ni l’un ni l’autre ne peut trouver le sommeil malgré la douce chaleur des murs de neige, et Marie rompt bientôt le silence. — Comment cela s’est-il passé ? Il se tourne vers elle, leurs visages se touchent. — Le printemps était chaque année plus tardif et l’hiver plus précoce. La mine, surtout, était frappée par la froidure. Les rails gelaient, cassaient, et les roues des chariots collaient au métal, l’argentance était devenue impossible. Puis le chant du Démonio s’est élevé les soirs de tempête, et les femmes ont commencé à se donner la mort, les unes après les autres. Les Francs ont quitté la vallée pour s’établir dans la plaine, à Diable-Vert. — Et les Gris ? — La Loi honteuse avait décimé les familles et les Francs leur avaient volé leurs terres. Les hommes étaient réduits à mendier et les femmes à se déshonorer. L’hiver du Démonio a durement frappé les derniers survivants. Une poignée d’entre eux a fui la montagne et gagné les villes franques, où ils ont perdu leurs âmes, et quelques vieillards ont poussé leur misère jusqu’à Diable-Vert, où leur race s’est lentement éteinte. — Et personne n’est revenu à Rouillemorte ? — Si bien sûr, les pillards d’abord, mais le butin était maigre. Puis les ingénieurs du roy, qui ont voulu ouvrir la vallée à coups de pics et de pioches, pour lutter contre l’hiver. Enfin, les Sylves de Paray ont promis, voici un siècle, de conjurer la magie de cet endroit. Elles ont échoué car aucune d’entre elles n’avait, disaient-elles, le pouvoir qui détruirait la malveillance du Démonio. Le rire de Marie salue ces derniers mots, un rire sans joie. — Voyez-vous ces commères ! Comment auraient-elles pu comprendre ce qu’était le Démonio, ces vieilles filles desséchées d’orgueil ! C’est pour cette dernière mission qu’elles m’ont laissée la vie sauve, elles savent bien que j’y trouverai la mort. Pensez-vous, une Sylve-mère ! J’étais bien la seule magicielle de tout le Grand Ordre qui eut jamais tenu un baba entre ses bras… Car c’est un enfant Gribois, le Démonio, ce n’est qu’un enfant, un pauvre petit innocent. J’entends toutes ses pensées à présent ! Il s’appelait Gripierre. A cinq ans, ils l’ont arraché à sa famille pour l’enchaîner à des chariots, lui qui aimait tant sa mère et son frère, lui qu’on appelait le pinson, pour sa jolie voix. On lui a interdit de chanter, on l’a battu et fouetté si bien qu’après un an, il a péri dans un éboulement, trop faible pour échapper aux caillasses qui l’ont maintenu piégé jusqu’à ce qu’il meure de soif et de froid. Son petit corps brisé s’y trouve toujours et son cri résonne à jamais dans les tunnels de glace. Voulez-vous jouer avec moi ?

-29-


Mais la Vorace avait encore faim d’enfants ! Les filons étroits, les tunnels minuscules réclamaient leur lot de petits corps habiles. Les Francs sont venus trouver sa mère, ils ont prétendu que Gripierre s’était enfui. Le malheureux, il avait reporté le tribut sur les épaules de son frère ! Et sa mère, paix à son âme… sa mère l’a renié, elle a maudit son nom devant les dieux Gris et juré qu’il n’était plus son fils ! Elle ne lui a point dressé de sanctuaire ni déposé ses jouets d’enfants pour le Monde Suivant, comme le font les Gris pour leurs enfants perdus, ses malheureux jouets, elle les a brûlés et en a dispersé les cendres dans la vallée… Depuis, l’âme de Gripierre erre la nuit dans la vallée et à chaque femme qu’il rencontre, il demande « Je n’ai plus de maman, je n’ai personne avec qui jouer dans le monde des ombres sans ma maman, veux-tu jouer avec moi ? » Et chacune de ces femmes, Dieu leur pardonne, chacune refuse, car cet enfant est un fantôme, et elles ont si peur qu’elles s’enfuient. Mais au matin, elles n’en peuvent plus de cette petite voix qui leur murmure la même question inlassablement, « je n’ai plus de maman, veux-tu jouer avec moi ? ». Elles se tuent pour ne plus l’entendre ! Gribois reste longtemps sans mot dire. — Il n’a plus de mère…. Et vous Dame, vous n’avez plus d’enfant. — Non, Gribois, je suis une mère, mais je n’ai plus d’enfant. L’aube approche, leurs corps sont si bien serrés qu’un souffle d’air ne pourrait passer entre eux. Marie remue la tête et murmure à son oreille : « Et maintenant, Gribois, oublie ta vie d’errance comme j’ai oublié que j’étais Sylve, oublie ta haine des Francs comme tu as oublié que j’étais franque, prends femme et fais que jamais l’histoire du peuple des Gris ne soit oubliée. » Elle se lève et s’habille, il la regarde sans un mot. Bientôt, sa silhouette se perd à l’angle d’une ruelle, mais ses pensées l’accompagnent jusqu’à la sortie de la ville, jusqu’au terminal des chariots de la mine, jusqu’à l’entrée de la Vorace et jusqu’au fond, tout au fond des boyaux obscurs au froid mortel, jusqu’à cet amas de pierrailles et au petit garçon qui l’attend, timide, serrant ses mains contre son petit corps, et qui lui demande : « Je n’ai plus de maman, veux-tu jouer avec moi ? » — Oui, Gripierre, je jouerai avec toi. Sa main sort de sa besace durcie par le gel un petit soldat de bois vernis, dont la pointe de l’épée porte la marque de dents minuscules, et elle le tend à l’enfant. « Oh merci, comme il est joli. C’est pour moi ? » — C’est pour toi mon petit, tout est pour toi. Le lendemain, Rouillemorte avait retrouvé sa couleur cramoisie et les versants de la Grande Mère le vert de ses pâturages d’été. Gribois prit son saccot et redescendit le cours de la Vermeille. Quant à Marie, nul ne la revit jamais plus.

Paul Couaillier est né un jour d’automne, à l’heure du déjeuner. Exposé trop tôt aux œuvres de Tolkien, il en gardera toujours des séquelles irréparables. Il vit, dès la classe de CP, tout l’intérêt qu’il y avait à apprendre à lire et à écrire pour pouvoir se concocter sa propre petite trilogie de fantasy, projet qui l’occupe encore aujourd’hui.

-30-

Solstice d’Hiver


Publié dans divers recueils et revues de la littérature blanche (et en ce moment même, mesdames et messieurs, sur le site du Navire en Pleine Ville, son dernier chef-d’œuvre comique en ligne sur le thème « J’aime pas Noël » ! http://www.lenavireenpleineville.fr/actu.htm), il a finalement décidé de tourner casaque récemment et de se consacrer enfin et complètement à la fantasy, non mais.

Illustration de Pierre Gonzalès

Pierre Gonzalès, après des études aux Beaux Arts de Bordeaux, entame un parcours artistique hétéroclite qui lui permettra au détour des opportunités, d’œuvrer sur divers supports de création, allant de la pub alimentaire au story board dans le cinéma jusqu’à l’enseignement du dessin dans une école! Il pratique également la caricature pour diverses manifestations et travaille actuellement sur un projet de dessin animé avec la société « Tribal Touch » basée à Angoulême. Son site www.gonzoart.com

Voulez-vous jouer avec moi ?

-31-


Interview de Sébastien Boudaud Solstice : Bonjour Sébastien, ou bien dois-je dire Monsieur le Président de l’association Fanzine le Grimoire ? Sébastien Boudaud : Sébastien suffira, mais il est vrai que je suis le président de l’association Le Grimoire. Le Grimoire est une association de loi 1901, née autour d’un thème porteur, le jeu de rôle Warhammer. Je suis également en terme légal le directeur de publication. S : Peux-tu nous présenter en deux mots, ou presque, ce qu’est le Grimoire ? Une secte ? Un groupuscule ? Un emploi fictif ? S. B : Le Grimoire est avant tout un fanzine, une publication dont la première parution date de 1992. Nous éditons du jeu de rôle avec une préférence pour le médiéval fantastique. Mais c’est aussi une association ayant pour but la promotion de nouveaux auteurs et artistes de fantasy. Elle donne ainsi la possibilité à des débutants d’être publiés et diffusés. Cette association est ouverte à tous dans le cadre de son activité. Il va sans dire qu’aucun membre du conseil d’administration, et encore moins le président, n’est rémunéré. Pourtant, aujourd’hui c’est une véritable maison d’édition qui reverse des droits d’auteurs et des droits sur les publications d’œuvres. S : Ben dis donc, 14 années d’existence, c’est pas mal ! On peut avoir un petit historique (j’ai dit petit…) ?

-32-

S. B : Nous avons en tout produit 20 tomes. Le tome 1 est paru à l’Été 1992. J’étais tout jeune. Et j’ai décidé de faire cela parce que comme beaucoup de fans j’avais envie de faire quelque chose pour mon monde favori, le jeu de rôle Warhammer. Un article dans le magazine Casus Belli a tout lancé. Le tome 1 avait été édité avec les moyens financiers que j’avais, à 25 exemplaires. Puis réédité un nombre incalculable de fois les années suivantes. Le tome 2 arriva 3 mois plus tard, puis le tome 3 etc., à chaque fois les ventes augmentaient et relançaient celles des précédents tomes. Avec le tome 6 c’est l’arrivée de la couleur. Une superbe couverture réalisée par Pierre Noël. Avec le tome 13 dédié à la Magie nous éditons des ouvrages plus volumineux et à thème, qui développeront les années suivantes des zones laissées inexplorées par l’éditeur du jeu. Le tome 17 intitulé Sartosa, la Cité des Pirates est l’ouvrage le plus monumental avec plus de 240 illustrations, plans et cartes. Le tome 19 parle des hobbits (les halfelings dans le monde de Warhammer) et le tome 20, avec sa couverture noire, très apprécié de nos lecteurs gothiques, aborde le Chaos.

Solstice d’Hiver


S : Comment fonctionne le Grimoire ? Rituels, télépathie ? Dis-nous tout ! S. B : Parce que nous étions historiquement situés en province dans une ville moyenne (Cholet), nous travaillons depuis toujours à distance avec nos auteurs et nos dessinateurs. Par des moyens classiques (téléphone, courriers…) puis dès 1996 nous avons eu notre premier site internet. Cela nous a permis très tôt de tisser un réseau épars de compétences et de volontaires. Les forums sur la fantasy et les univers fantastiques sont devenus aujourd’hui des lieux importants sur le web. Nous y sommes présents et avons recruté bon nombre des participants à notre traduction du tome dédié à Loup Solitaire, un jeu de rôle tiré de la célèbre série de livres « dont vous êtes le héros ». S : Peut-on rejoindre les forces laborieuses ? S. B : Pour nous rejoindre, c’est simple, il suffit de nous faire des propositions de textes ou d’œuvres. Certains membres nous quittent et d’autres arrivent. Tous sont d’abord des lecteurs du Grimoire. D’autres enfin réapparaissent après plusieurs années… C’est une famille qui a tendance à s’élargir. S : Le Grimoire a-t-il aidé de jeunes, ou de moins jeunes, acteurs de l’imaginaire à se faire connaître ? S. B : Oui, et comme je le disais c’est notre rôle premier. Aujourd’hui nous continuions à faire connaître et à encourager de nouveaux talents qui ne seraient certainement pas édités ailleurs mais nous les appuyons par des artistes ou des auteurs plus connus. Nous avons travaillé ainsi avec Graeme Davis, Russ Nicholson, l’Italien Roberto Di Meglio, l’Anglais Gary Chalk… Nombre des auteurs et artistes du Grimoire travaillent Voulez-vous jouer avec moi ?

aujourd’hui simultanément pour le Grimoire et des maisons d’édition plus importantes, la presse magazine, la figurine, la bande dessinée etc. C’est véritablement en cela que nous pouvons mesurer combien nos objectifs ont été atteints. S : Dans l’univers du JDR et de l’édition, le Grimoire a-t-il des partenaires ? S. B : Nous avons de nombreux partenaires professionnels et associatifs. Nous travaillons avec une centaine de boutiques spécialisées via un diffuseur/distributeur (Millennium). Notre situation est bien plus confortable qu’auparavant. Nous sommes ainsi bien plus visibles en rayons et mieux connus. Je me souviens de ces premières années passées au téléphone et à la prospection pour faire du dépôtvente… Tout cela est loin derrière nous. Nous sommes partenaire de nombreux autres éditeurs et associations comme Tenebrae (univers du Monde des Ténèbres), le TOC (Lovecraft, l’appel de Cthulhu), Games Workshop (figurines Warhammer, Seigneur des Anneaux), Mongoose Publishing (Conan le Barbare, Starship troopers), Meluzine (promotion des fanzines), Warpstone magazines (Warhammer) et sites web… S : Quels sont les rapports entre un éditeur associatif et le milieu de l’édition (du jeu de rôle comme des livres )? S. B : Le type de la structure compte peu (associatif, SARL, EURL, SA, SAS…). Ce qui compte aujourd’hui c’est la taille et la niche d’édition choisie (ici le jeu de rôle). Le Grimoire est entouré d’une aura de sympathie. Les fans nous soutiennent toujours. Nous sommes appuyés par de nombreux sites internet qui relaient nos news.

-33-


C’est aujourd’hui essentiel pour l’édition de niche. Dernièrement nous avons développé nos relations avec Gallimard et nous espérons aller plus loin encore. S : Quels sont les projets du Grimoire ? S. B : Le Grimoire a obtenu les droits pour l’édition française du jeu de rôle LOUP SOLITAIRE. L’ouvrage se présentera sous la forme d’une grande encyclopédie illustrée du monde créé par Joe Dever et Gary Chalk pour les livres « dont vous êtes le Héros - Loup S olitaire » . L’ouvrage est dans un premier temps disponible par souscription. Et nous avons signé un protocole d’accord pour 5 ans avec Gallimard qui nous permet ainsi d’utiliser le logo officiel bien connu de la série. Nous souhaitons faire revenir le jeu de rôle dans les librairies et y diffuser également nos futurs romans de fantasy.

-34-

S : Comment peut-on se tenir au courant de vos activités, ou encore mieux, vous rencontrer ? S. B : Le site internet du Grimoire est très riche en informations. Pour rencontrer des membres, il suffit de nous contacter par mail. Il y en a forcément un près de chez vous puisque nous sommes dispersés un peu partout sur le territoire. Nous nous rassemblons lors de manifestations et conventions sur lesquelles nous animons un stand. Nous participons chaque année à plusieurs grands rendez-vous ludiques ou liés au fantastique. Il suffit pour se tenir informé de visiter notre agenda sur notre site pour savoir où nous rencontrer prochainement. propos recueillis par Gabriel Féraud

Informations pratiques : Site internet : http://www.legrimoire.net Adresse : le Grimoire – Place Kennedy - 30 Avenue Bourgain – 92130 Issy les Moulineaux

Solstice d’Hiver


Gérard Dehillotte Pet ite visite nocturne Elle s’appelle Élodie. C’est une petite fille de huit ans. Et elle s’ennuie. Son papa est un monsieur très important, mais il est encore parti pour ses affaires. Elle, elle s’inquiète pour lui et n’arrive pas à dormir. Pourtant, il est tard. Usula – sa gouvernante – l’a mise au lit, puis est descendue s’occuper d’affaires de grandes personnes. Elle est gentille, Usula, mais elle ne fait pas comme Papa : elle ne raconte pas une histoire pour aider à s’endormir. Alors, après un long moment passé à contempler les lumières sur le plafond de sa chambre, Élodie s’est relevée. Maintenant, elle regarde vivre la ville par la fenêtre. C’est très joli. De sa chambre, elle peut voir presque toute la cité de Maylan. J’ai de la chance, songe-t-elle, il paraît que c’est la plus grande cité du continent. Même la nuit, elle ne dort pas. Elle adore observer les petites silhouettes qui passent au loin, dans les rues, à la lumière des feux. Certaines avancent seules, d’un pas pressé, d’autres en groupe. Parfois, elle voit des gens qui ne marchent plus droit ou qui se battent. Parfois les deux… C’est l’étrange et passionnante vie de la cité. Souvent, elle s’imagine survolant les rues, zigzagant entre les maisons, s’amusant de la tête effrayée des passants qui l’aperçoivent. Normalement, elle peut rester ainsi des heures… Mais ce soir, cela ne suffit pas. Elle a peur pour Papa ! Alors elle reste là, assise sur son coffre, à regarder distraitement cette ville qu’elle ne connaît qu’au travers de sa fenêtre. Puis, il y a un bruit. Tout d’abord c’est un petit grattement. Comme un insecte qui rongerait le pied de son lit. Au début, elle n’y prête pas tellement attention. Mais le bruit continue, se répète. Enfin, il se transforme : quelque chose, avec de toutes petites pattes, semble gambader sur le parquet. Une souris ? Élodie n’aime pas les souris. Elles surgissent toujours quand on ne les attend pas. Elles font énormément de bruit en grignotant tout ce qui passe à leur portée. Avec une souris dans la chambre, impossible de dormir tranquillement. Et surtout, elle a toujours peur qu’elles ne mangent une de ses poupées. Ce sont ses poupées, les souris n’y ont pas droit. Voulez-vous jouer avec moi ?

-35-


Habituellement, quand elle en entend une, elle la chasse. Elle y passe le temps nécessaire, mais elle la débusque. Même si elle doit parfois bouger les meubles de sa chambre pour ça. Et une fois qu’elle l’a attrapée, elle la tue. Mais elle ne le dit pas à Papa. Lui, il dit que toute vie est importante. Qu’il ne faut pas faire de mal aux êtres vivants s’ils ne vous ont rien fait. C’est pour ça qu’elle ne lui dit pas qu’elle tue les souris, pour ne pas lui faire de la peine. Mais, elle, elle trouve que ses poupées en danger, ce n’est pas rien… Pourtant, cette nuit, elle décide de ne pas tuer la souris. Pour Papa qui est loin et pour qui elle a peur. Malgré ses inquiétudes pour ses poupées. Vas-y, petite souris, cours, gambade, dévore mes poupées, cette nuit est spéciale, je ne te pourchasserai pas, se dit-elle en souriant. Heureuse de sa décision, elle se réinstalle confortablement sur le coffre pour regarder de nouveau à l’extérieur. Ce n’est pas ma faute. Je le jure ! s’énerve-t-elle après un moment. Elle continue à prendre mon lit pour un terrain de jeu. Ça gratte, ça grince, ça siffle… c’est insupportable ! Elle descend de son coffre et s’approche du lit. D’un geste vif, elle soulève la grosse peau d’ours qui sert de couverture avec l’espoir de surprendre la bête. Mais rien ! Il n’y a que le drap de lin blanc. Elle se penche pour voir sous le lit. Elle a peu d’espoir de la surprendre ainsi, une souris c’est peureux, et le dessous du grand lit est très sombre. Surtout la nuit, quand Usula a déjà éteint les chandelles qui éclairent la chambre. D’ailleurs, elle ne voit rien. À part le noir. Cependant, elle entend ! La souris est bien sous le lit. Elle gratte, elle gémit, elle se balade… elle se croit chez elle ! Élodie fait un bond en arrière. Elle vient de prendre conscience qu’elle est pieds nus, et rien que d’imaginer cette petite vermine grise lui courir sur la peau, elle en a des frissons. Elle part se réfugier sur le coffre. Elle s’y installe et recroqueville ses jambes sous elle. La souris, elle, continue son spectacle musical, sa sarabande… C’est une souris bien étrange, pense Élodie. La reine des souris ! Le preux chevalier des souris, n’ayant peur de rien, absolument pas inquiété par une géante – par rapport à une souris, elle est une géante – qui tente de le trouver. Elle reste ainsi, à observer le dessous de son lit à bonne distance. Une telle souris, si courageuse, ne peut que sortir de sa cachette à un moment ou l’autre. Le temps passe. Dans la chambre, rien ne bouge. Élodie est toujours assise sur son coffre, les genoux entourés par ses bras, elle attend. Mais le bruit est toujours présent.

-36-

Solstice d’Hiver


Élodie se demande ce que peut bien faire cette souris. À cet instant, une main sort de l’ombre du lit. Une main à la peau grise, verruqueuse, aux longs doigts prolongés par de grands ongles noirs. Elle tapote le parquet de bois, semblant chercher quelque chose. À la lisière de l’ombre, elle parcourt le dessous du lit sur toute sa longueur, du pied à la tête, puis de la tête au pied. Tiens donc… ? Oui ! C’est vraiment une bien étrange souris ! Le va-et-vient sur le parquet imite le bruit trompeur du rongeur. Intriguée, Élodie observe sans bouger l’inhabituel manège de la main. Une main gauche ! C’est amusant de la voir tâtonner. Une seconde main apparaît, reflet de la première. C’est de plus en plus étrange et de plus en plus amusant ! Les deux mains jouent un concerto imaginaire uniquement fait de tapotements et de grincements. Le crissement des longs ongles sur le bois est particulièrement strident. Élodie est passionnée par tant d’activité. Petit à petit, elle oublie sa peur pour son papa. Elle se demande quelle peut bien être la chose qui lui fait ce concert privé. Soudain, les deux mains cessent de bouger. Elles se posent bien à plat sur le parquet. Elles semblent prendre appui pour soulever ce qui se trouve à l’autre bout, un peu comme le fait Élodie quand elle veut monter sur le rebord de sa fenêtre. Effectivement, un être émerge de l’ombre sous le lit. Il paraît s’extirper des ténèbres. Curieuse, Élodie observe l’étrange intrusion. L’être n’en finit pas de sortir du lit. Il est grand, immense, très sombre. Son corps est recouvert par d’amples hardes pouilleuses. Il donne l’impression d’être très maigre et de flotter dans ses habits. Il a une grosse tête, avec de gros yeux tout blancs. Mais Élodie ne voit pas bien son visage, il est partiellement recouvert par une longue chevelure filasse et grise. Il ne semble pas avoir de nez, juste deux petites fentes. L’être est maintenant sorti entièrement de l’ombre du lit. Pourtant elle paraît encore l’accompagner. Il a de petites jambes, se dit Élodie. Mais de grands bras… … Bras que la créature ouvre largement. Elle commence à avancer. Elle envahit la chambre de sa présence. Un long bruit, comme le grincement d’une craie sur un tableau, s’échappe de sa bouche aux dents pointues. Élodie ne bouge toujours pas. Seuls ses yeux grands ouverts de stupéfaction montrent qu’elle est consciente de ce qui se passe. L’être se dirige droit vers elle. Il est à mi-distance du lit et de la jeune fillette quand celle-ci réagit enfin. — Bonjour ! Je m’appelle Élodie. Et toi ? Devant l’étonnante interrogation, la créature se fige un instant. Elle reste ainsi, les bras écartés, en équilibre sur la pointe des pieds, au milieu de la pièce. En revanche, son geignement a cessé. — Bonjour, Monsieur ! répète Élodie un peu plus fort. Peut-être est-il sourd ? Elle ne voit pas d’oreille… Voulez-vous jouer avec moi ?

-37-


Un filet de bave coule de la bouche bée du monstre. Il garde les yeux sur cette petite fille blonde, dans sa chemise de nuit blanche, assise tranquillement sur un coffre, les bras autour des genoux, l’air intrigué. — Tu n’as pas peur de moi ! finit par souffler le monstre d’une voix sépulcrale. Ce n’est pas une question, mais bien un constat. Pourtant Élodie y répond : — Non. Tu es qui ? — Je… je suis un croque-mitaine. Je viens sous le lit des petites filles qui ont peur la nuit. Je m’empare d’elles et les enferme dans ma grotte. Je les garde prisonnières de longs mois. Je m’amuse à les effrayer et me nourris de leur peur. Quand la terreur est si forte que leur esprit est détruit, je les jette dans un ravin ou je leur écrase la tête avec une grosse pierre. Voilà qui je suis… Bien sûr, tout ceci est dit d’un ton grandiloquent. Le croque-mitaine attend que cela fasse son effet. En vain… — Tu n’as toujours pas peur de moi ! conclut-il, très déçu. — Non. Monsieur. — Pourtant, je sens ta peur. C’est elle qui m’a attiré ici. — J’ai peur pour mon papa. Il est parti loin. — Ah. Il fallait bien que cela m’arrive un jour, pense le croque-mitaine. Un instant, il songe à forcer la petite fille à le suivre tout de même sous le lit. Mais il rejette très vite cette idée : il est déjà suffisamment difficile d’emmener un enfant terrorisé… Et puis, s’il n’arrive pas à l’effrayer plus, ce serait un bien grand travail pour si peu de nourriture. Demain sera une autre nuit, ce ne sont pas les enfants qui manquent… Fort de cette réflexion, il fait demi-tour et s’en retourne vers le lit. — Tu ne veux pas jouer avec moi ? l’interpelle Élodie avant qu’il ne disparaisse dans l’ombre. Je m’ennuie toute seule. Il se fige, incrédule. Après un instant, il se retourne. — Jouer à la dînette ou au papa et la maman avec les poupées ? Merci ! Mais très peu pour moi. J’ai des choses importantes à faire. Plus importantes que de jouer avec une sale gamine. Sous la désagréable réflexion, le visage d’Élodie se durcit, se ferme. — Personne ne joue avec mes poupées. À part moi ! …Non, je pensais à un jeu avec des gages. Que voici une étrange affaire ! se dit le croque-mitaine. Piqué par la curiosité, il prend le temps de regarder autour de lui. C’est une belle chambre, bien meublée, aux murs habillés par des tentures de velours et des étagères emplies de superbes poupées de porcelaine. Le lit – c’est un spécialiste des lits – est très grand, en chêne, recouvert par une belle peau d’ours. En général, il apparaît dans une chambre miteuse, avec un lit branlant et des morveux à moitié morts de faim. Cette petite fille riche a peut-être des objets de valeur ? — Quel serait l’enjeu ? demande-t-il. Lui-même ne possède rien d’intéressant, mais ce n’est qu’une enfant, il arrivera toujours à lui donner n’importe quoi. — Si je gagne, vous me parlez du monde du dehors. Si je perds… je ne sais pas ce qui vous intéresse. — Les miroirs ! J’aime beaucoup les miroirs. Élodie sourit.

-38-

Solstice d’Hiver


— J’ai deux miroirs. Un petit, qui tient dans la main. Il est très joli, tout doré. Et un grand, qui me sert quand je me coiffe. Mais il est moins beau. Le croque-mitaine a vite fait de réfléchir : Des miroirs contre des histoires ? Le marché est largement à son avantage. Ce qui ne l’empêche pas de prendre son temps avant de répondre. Il ne doit pas montrer son intérêt. Mais dans sa tête le choix est déjà fait, les miroirs sont trop attirants pour refuser une telle offre. — Je ne sais pas…, dit-il. À quoi jouerait-on ? Le visage d’Élodie s’éclaire, sa voix trahit son excitation. — Aux échecs ? — Non. Je ne sais pas y jouer. Aux dés ? — Je n’aime pas les jeux avec du hasard. Aux dames ? — Va pour les dames. Élodie bondit joyeusement par terre. Au comble de l’excitation, elle ouvre son coffre et farfouille dedans. Attentif, le croque-mitaine la regarde faire : les enfants sont de pernicieuses petites créatures, ce n’est pas le moment de se laisser piéger. Mais quand elle se redresse, Élodie ne tient à la main qu’un damier. Elle passe à côté du croque-mitaine sans faire attention à lui et s’assied en tailleur sur la peau d’ours. Elle pose le damier au bord du lit. Avec empressement, elle sort les pièces et les installe sur le plateau. Le croque-mitaine se contente d’observer. Il sera obligé de jouer debout, à moins de se mettre en tailleur sur le sol – ce qui est hors de question. Mais être debout ne le gêne pas face à l’intérêt que suscite le damier : il est d’ivoire et d’ébène, une pure beauté ! Si les miroirs sont d’une qualité équivalente, ce serait les plus beaux qu’il aurait jamais vus. Accaparé par ses pensées, il ne voit pas qu’Élodie a fini d’installer les pièces et qu’elle tend maintenant deux petits poings fermés. — Choisissez, demande-t-elle. — Main gauche. — Vous avez les blancs, constate-t-elle en ouvrant la main. Elle semble heureuse d’avoir les noirs. La partie s’engage. Dans la pénombre de la chambre, Élodie distingue tout juste les pièces. Mais ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’elle ne s’ennuie plus. Au début, le croque-mitaine joue avec prudence. Il pousse les pièces précautionneusement du bout d’un grand ongle, après une longue réflexion. Les enfants prodiges, il sait que cela existe. Il n’en a jamais rencontré, mais cette petite fille est étrange. Peut-être est-ce le reflet de son génie ? Ce serait dommage de perdre un aussi joli prix. Mais très vite, il s’aperçoit qu’elle joue presque au hasard. Elle déplace les pions de façon désordonnée, anticipant difficilement au-delà d’un coup. Lui-même n’est pas un bon joueur, loin s’en faut. Mais il est largement meilleur qu’une enfant normale.

Voulez-vous jouer avec moi ?

-39-


Alors, il joue plus vite et prend le temps de l’observer, elle. Elle est toute au jeu, parfaite illustration de la concentration. Son visage est inerte, avec une grosse ride sur le front. Plus la partie avance, plus la ride se marque. Et ses yeux commencent à se plisser quand il devient évident que le croque-mitaine a l’avantage. Cependant, elle lutte jusqu’au bout, avec acharnement. Même quand il ne lui reste plus qu’un seul pion, elle tente désespérément de le sauver. Peine perdue ! — J’ai gagné ! s’exclame le croque-mitaine presque avec surprise. — Le miroir est derrière la tenture, au-dessus de la table de toilette. Élodie fait la moue. Manifestement, elle est ennuyée d’avoir perdu. Mais un gage est un gage. Le croque-mitaine se dirige vers la table sans attendre. L’impatience le brûle. La table est effectivement surmontée d’un double-rideau en velours, comme pour une scène de théâtre. Derrière se cache son précieux prix. Cependant, il hésite un instant avant de découvrir son joyau. Les miroirs magiques, maudits, cela existe. Surtout dans une aussi riche demeure. Mais un tel objet dans la chambre d’une fillette… Alors, il ouvre les rideaux. Le miroir est là ! La fillette avait raison, il est tout simple, d’une limpidité merveilleuse. Presque aucune déformation dans le reflet qu’il renvoie. L’œuvre d’un maître artisan ! Parfaitement intégré à la table, il n’est pas encastré derrière une boiserie, mais simplement tenu en place par huit clavettes, exposant ainsi toute sa splendeur. Avec une intensité fébrile, le croque-mitaine le décroche. Une vraie merveille ! Pourtant, quand ses yeux s’arrêtent sur le petit miroir à main qui est posé sur la table, une émotion encore plus grande s’empare de lui. Certes, il est tout petit, conçu pour une fillette, mais le verre ovale, cerclé d’or et prolongé par un manche en nacre, semble fait de pur cristal. Il ne peut s’empêcher de se mirer dedans subrepticement. En apercevant son reflet, il est saisi d’un hoquet : il paraît beau ! Quand il se retourne, le grand miroir sous le bras, Élodie a déjà replacé les pièces, les blancs devant elle. Elle attend sa revanche. Le croque-mitaine se réinstalle. Maintenant qu’il a vu quel serait son second prix, il n’est plus question de perdre. Alors il joue comme si sa vie en dépendait, avec toute la concentration requise, sans jamais quitter le damier des yeux. Il vainc sans le moindre doute, à toute allure. À la fin, il se redresse avec un air de défi. L’idée qu’il puisse repartir ainsi, avec de telles merveilles acquises si facilement, est pour lui inconcevable. Mais Élodie se contente de hocher tristement la tête. — Vous avez gagné ! Mon miroir est à vous. Sans attendre, il se précipite sur le petit miroir. D’une main gloutonne il s’en saisit et se regarde : il est beau ! — Vous ne voulez pas me parler du dehors ? Même si vous avez gagné… entend-il dans son dos. La voix est si triste qu’il se retourne à contrecœur.

-40-

Solstice d’Hiver


— Mais de quoi parles-tu ? Parler du dehors ? Cela veut dire quoi ? Veux-tu une histoire ? Il ne comprend pas. — Non, parlez-moi des gens qui vivent dehors, explique Élodie. Comment c’est la ville, avec tous ces gens qui marchent, qui rient, qui crient… — Tu connais cela sûrement mieux que moi. Je vis dans des grottes, loin des humains. — Je n’ai pas le droit de sortir. Je vis à la maison. Papa dit que c’est dangereux. Je suis allé une fois au palais, mon papa m’a présentée au roi. C’était impressionnant, mais j’étais toute petite, je ne me souviens plus bien. Le croque-mitaine est frappé par la tristesse de la petite fille, par son étrange discours. — Ne sors-tu jamais d’ici ?… C’est qui ton papa ? ne peut-il s’empêcher de demander. — C’est le Tueur de Dragons. C’est un homme très important. C’est lui qu’on appelle quand il faut chasser un vilain dragon. C’est le seul à avoir le droit, c’est le roi qui lui a permis. Hou là ! songe-t-il. Le Tueur de Dragons. Je comprends mieux pourquoi elle n’est pas effrayée par moi : avec toutes les histoires qu’elle doit entendre… En revanche, il se dit aussi qu’il ferait mieux de partir rapidement. Non pas qu’il ait peur du père de la fillette ! Mais tout de même, mieux vaut ne pas courir de risque. Le Tueur de Dragons, voici un titre qui n’augure rien de bon. Fort heureusement, il vit loin d’ici… Il s’apprête à partir sans répondre quand il remarque que la fillette laisse pendre ses jambes sur le bord du lit. Le balancement des mollets bloque l’accès vers ses ténèbres adorées. Élodie le regarde hésiter. Elle semble parfaitement consciente de la situation, mais ne fait absolument rien pour libérer le passage. Il pourrait tenter de bousculer la fillette. Mais il y a une différence entre prendre quelques objets et maltraiter la fille du « Tueur de Dragons ». Les humains sont parfois tellement vindicatifs quand on touche à leur progéniture. Alors il se dirige vers la porte : des lits, il doit bien y en avoir ailleurs dans la maison. Il appuie sur la poignée, mais celle-ci refuse de bouger. — C’est fermé, dit Élodie dans son dos. Papa ne veut pas que je sorte toute seule quand il n’est pas là. Il dit que je suis trop jeune, que je ne me contrôle pas encore assez. Mais il me l’a promis, si je suis gentille, pour mes dix ans, je pourrai aller dehors. Le croque-mitaine fixe la porte. Maintenant il a peur ! Puis il se retourne. Élodie est toujours tranquillement assise sur le lit, jambes ballantes. — J’ai gagné les miroirs. Ils sont à moi ! affirme-t-il d’une voix profonde mais peu convaincue. — Bien sûr ! acquiesce-t-elle. Ils s’observent un moment. C’est elle qui rompt le silence : — Mais ce n’est pas mon vrai papa. Il m’a adoptée quand ma maman est morte. Mais de quoi parle-t-elle ? — Tu es la fille d’une dame tuée par un dragon ? demande-t-il dans un dernier espoir. — Non. Le dragon était ma maman. Mon papa, il l’a tuée parce qu’elle était méchante. Comme toi, elle tuait des enfants… Voulez-vous jouer avec moi ?

-41-


Sa voix n’est plus celle d’une petite fille. Elle est devenue rocailleuse, rauque… Menaçante ! Fébrile, il tente en vain d’ouvrir la porte. Ses mains griffent, grattent et tapent sur le lourd panneau de bois. Cependant, il ne peut quitter la fillette des yeux. Ce qu’il voit le terrifie : l’enfant grandit, s’élargit, se voûte. Des ailes de chauve-souris apparaissent dans son dos, déchirant sa chemise. Des écailles remplacent lentement sa peau. Il ne veut plus regarder. Il hurle, mais personne ne vient à son secours. Le lit gémit sous le poids de l’énorme reptile qui en descend. Quand il entend le crissement des lourdes griffes qui approchent, le croque-mitaine s’écrie : — Je plaisantais… je plaisantais ! J’adore les petites filles. Jamais je ne leur ferais de mal ! — Je n’aime pas les menteurs ! Et puis, j’ai faim ! Ce furent les derniers mots qu’entendit le malchanceux croque-mitaine.

Gérard Dehillotte a découvert la science-fiction à l’âge de dix ans en piquant le cadeau d’anniversaire de son grand frère : un livre des Éditions Fleuve Noir. Depuis, elle ne l’a plus quitté. Après des études hasardeuses et variées, il s’est découvert un goût immodéré pour l’écriture. Dès lors, du côté de Marseille, il passe de nombreuses et longues nuits à écrire. « Petite Visite Nocturne » est sa première tentative dans l’édition, mais d’autres projets sont en cours. Pratiquant les jeux de rôle, il participe activement au minuscule site http://www.hopitalpsy.tk/ sur lequel vous pourrez trouver ses trois premiers romans. Anne-Laure Daviet a commencé à raconter des histoires dès ses premiers mots intelligibles, et à les illustrer dès que sa menotte a pu tenir un crayon. Elle développe le même univers depuis une douzaine d’années maintenant. Elle est étudiante en lettres classiques, normalienne (ou peut-être plutôt anormalienne), passionnée de langues, elle aimerait faire carrière dans la recherche. Elle trouve que le monde réel est scandaleusement compliqué par rapport au monde des livres : « il ne trouverait jamais d’éditeur ! ». Son blog : http ://lamontagneronde.over-blog.com/

-42-

Solstice d’Hiver


Illustration de Anne-Laure Davier

Voulez-vous jouer avec moi ?

-43-


CINQUIÈME SAISON, TON UNIVERS IMPITOYABLE Épisode 8 de trèfle : Casino Princière Résumé des épisodes précédents : Gynécocratie tout ce qu’il y a de plus classique, la principauté de Cinquième Saison vit dans le luxe, le calme, la volupté et la peur d’une nouvelle loi injuste votée par un pouvoir exécutif aux mains de la princesse Krystal. Pendant que sa demi-sœur Redyan complote pour s’emparer du trône, des émissaires de choc sont envoyés dans des endroits de débauche ludique… Le peuple de Cinquième Saison, bien éduqué par un système répressif de haute qualité, n’est pas du genre à se vautrer dans les plaisirs décadents du jeu. Non, le peuple de Cinquième Saison préfère dépenser ses maigres revenus à la taverne, dans les maisons closes des bas quartiers, voire tout bonnement, pour les plus indigents d’entre eux, au marché, histoire d’assurer tant bien que mal leur subsistance. Nul n’imaginerait qu’un gueux puisse aller dilapider ses quelques piécettes en pariant sur le pique, le cœur, le carreau ou le trèfle ; nul n’imaginerait qu’un gueux puisse souiller de ses bottes crottées le tapis rouge de l’un des endroits les plus selects de toute la principauté : le Casino Princière. Aussi le nouvel entrant n’est-il guère dépaysé à son arrivée dans le hall saturé de riches tentures, de meubles précieux et de décorations fastueuses. Pas de doute, ce lieu est réservé aux gens de la haute ; un homme comme lui, bien comme il faut, élégant et distingué, se fondra aisément dans la foule. — Monseigneur désire-t-il que je le débarrasse de son encombrante robe ? minaude un majordome à la voix fluette et au pourpoint parti de rouge et de noir. — Non merci, répond-il du tac au tac. Vous pouvez vous gratter. Monseigneur ne se séparera pas de sa robe. — Comme vous voudrez. Qui dois-je annoncer ? — Foutez-moi la paix, saleté de larbin ! Annoncez Monsieur Iatrë si cela vous amuse. — Monsieur Iatrë ? L’homme ainsi interpellé se retourne en un clin d’œil. Celle qui a prononcé ces mots est une damoiselle gracieuse et séduisante, revêtue d’un bustier noir mettant en valeur ses formes généreuses ; un regard expert la classerait immédiatement dans la catégorie ‘‘femmes fatales’’. — Damoiselle Roanne, dit-elle afin de combler le silence qui s’est installé entre eux. Enchantée de vous rencontrer. Oui, enchantée, c’est bien le mot. Même dans mon métier, ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de croiser un mage de votre renommée.

-44-

Solstice d’Hiver


Le dénommé Iatrë l’entraîne dans un coin sombre, à l’abri d’éventuelles oreilles indiscrètes. Il lui demande sans ménagement comment elle est parvenue à le démasquer, et ce qu’elle fait ici. — Vous démasquer ? Vous espériez vraiment me mystifier en abandonnant votre habituelle robe bleue pour une robe verte ? Ma patronne m’a prévenue que je risquais de tomber sur le Mage Ertaï, dépêché par sa sœur afin d’enquêter sur les malversations qui ont lieu au Casino Princière. Ne faites pas cette tête ! Je suis là pour les mêmes raisons que vous, mon cher : je piste moi aussi celui que l’on nomme Le Magnif’Hic. J’ignore si Lady Redyan vous en a averti, mais ce type est très dangereux. L’affronter équivaudrait à un suicide. — Je sais. Je compte le défier au jeu. — Oh. Parfait. Je n’aurai donc qu’à surveiller que tout se passe bien. Au nom des CIA, je vous souhaite bonne chance. — Les CIA ? — Les Cervisses d’Invéstiguasion Auccultes, lui explique Damoiselle Roanne d’un air gêné. Les services secrets de Sa Majesté la Princesse Krystal, quoi. On n’y peut rien si le sigle a été créé par le scribe Arthur. Le Mage Ertaï opine du chef puis relève le menton, bien décidé à ne pas se laisser impressionner par sa compagne. Il réussira sa mission et ne se fera pas couper l’herbe sous le pied par les espions de Krystal. Il en va de l’honneur de Lady Redyan ! Aussi se dirige-t-il d’un pas assuré vers la table de jeu où sévit Le Magnif’Hic. Connu comme le loup blanc au sein du club très fermé des truands de Cinquième Saison, celui-ci s’est taillé une solide réputation de joueur invétéré, au point d’attirer sur lui l’attention de la famille princière. En revanche, personne ne semble savoir en quoi consistent ses activités. Rouler sur l’or et être imbattable à la roulette est largement suffisant pour postuler au titre d’individu louche. Le fait que Le Magnif’Hic soit de race elfique n’est évidemment pas de nature à faire douter ses nombreux détracteurs ; pire, le voir traîner en permanence avec des Nains accrédite la thèse du complot international. Les Elfes et les Nains, ce ne sont pas des gens comme nous ; ils ne peuvent être que malintentionnés. — Monsieur, puis-je m’installer à votre table ? Des dizaines de regards torves situés au ras de la moquette se lèvent vers l’ingénu qui a osé déranger leur maître en pleine partie de poker menteur. Des grognements se font entendre, à peine recouverts par les tintements des machines à sous et les jurons des perdants dévalisés de leur plein gré par les bandits manchots. L’éclat caractéristique d’un canif dégainé fait alors concurrence aux lustres tapageurs de la salle principale du Casino Princière. Ertaï, soudain apeuré devant l’hostilité des Nains qui accompagnent Le Magnif’Hic, se fait tout petit et se réfugie sous sa barbe fournie. Attablée un peu plus loin, Damoiselle Roanne pousse un profond soupir de dépit. — Bien entendu ! s’écrie Le Magnif’Hic en faisant signe à ses acolytes de débarrasser le plancher. Vous êtes le bienvenu à mes côtés, Monseigneur… Monseigneur ? — Iatrë, lui répond une toute petite voix. Monsieur Iatrë. — Enchanté de faire votre connaissance. Enfin, si vous préférez, vous rencontrer me rend gai. — Non ! rétorque le mage, paniqué. On va rester sur ‘‘enchanté’’, merci. Je me sens plus à l’aise comme cela. Voulez-vous jouer avec moi ?

-45-


— Comme vous voudrez. Une petite partie de poker ? Un blackjack ? Un baccara ? Un craps ? À moins que vous ne préfériez me prendre à la roulette ? Je vous préviens, je suis insatiable. Ertaï s’autorise quelques secondes de réflexion. Il n’est pas venu ici pour s’amuser, mais pour remplir une mission de la plus haute importance. Plus tôt il aura confondu le malfrat, plus tôt il pourra rentrer chez lui avec la satisfaction du devoir accompli. De là où elle l’observe, Damoiselle Roanne lui fait signe qu’ils ne peuvent plus se permettre de musarder. — Je suis désolé, monsieur La Magnif’Hic, on en arrive bientôt au terme de cet épisode et je n’ai pas de temps à perdre avec une interminable partie de poker. Je vous défie au dé. D’abord surpris, l’Elfe acquiesce puis saisit un dé, qu’il lance sans cérémonie sur le tapis vert. Cinq. Le sourire narquois qu’il décoche à son adversaire en dit long sur ses chances de succès. L’agent secret de Lady Redyan, toutefois, ne se laisse pas démonter. Après avoir lancé à Damoiselle Roanne un regard assuré, il fait la même chose avec le dé. Celui-ci tourne durant ce qui semble être une éternité, nargue les deux compétiteurs acharnés, jusqu’à se figer dans un coin du tapis vert, penaud. Six. — Ça va, j’ai perdu, maugrée un Magnif’Hic ayant également perdu de sa superbe. Embarquez-moi. Je ne suis qu’un bon à rien. Sur ces mots, Damoiselle Roanne surgit de l’obscurité où elle était tapie, plonge vers la table de jeu et, sans se soucier des commentaires outrés qu’elle suscite parmi les habitués du Casino Princière, passe les menottes aux poignets de l’Elfe déchu. — Excellent travail, Monsieur Iatrë, déclare la jeune femme. Votre contribution a été fort appréciée. Soyez assuré que je parlerai de vous à la Princesse Krystal. — Mais… Le mage n’en dira pas davantage. Encore une fois, il s’est fait rouler par une représentante du sexe fort. Désespéré, il se traîne péniblement jusqu’au bar et commande une vodka martini, au shaker, bien sûr, et non à la cuillère. Trop imbibé pour noter ce qui se passe autour de lui, il ne fera pas attention à la petite créature s’installant à la place laissée vacante par Le Magnif’Hic après avoir déposé son bonnet rouge, sa bêche et son champignon au vestiaire. Libéré de son encombrant patron, KB, leader des Nains de Jardin, allait enfin pouvoir instaurer un règne de terreur sur le Casino Princière puis, si tout se goupillait comme il l’avait prévu, sur le monde entier. Le Mage Ertaï préférera-t-il s’égarer dans l’alcool et le jeu plutôt qu’affronter le courroux de Lady Redyan ? Le Magnif’Hic sera-t-il relâché contre la promesse d’écrire une ode à la Princesse Krystal ? Xavier ou Magneto ? Toutes ces questions ne trouveront aucune réponse dans le prochain épisode de ‘‘Cinquième Saison, ton univers impitoyable’’. (Retrouvez les personnages ayant inspiré cette saga sur : http://5emesaison.fr Intervenez sur le forum, et qui sait, peut-être serez-vous le prochain héros de ‘‘Cinquième Saison, ton univers impitoyable’’ ?)

-46-

Solstice d’Hiver


Pr é sentation de quelques illustrateurs Sylvie Allard : Cette jeune illustratrice se partage entre son métier de professeur d’art plastique au collège et ses multiples engagements associatifs. C’est à elle également que l’on doit nos chères mascottes ainsi que l’illustration de l’édito. Son site : http://forum.le-palantir.com/graphisme/

Berg : Illustrateur, sculpteur, peintre, Berg est un peu tout cela à la fois. Croisement contre-nature de Schopenhauer et d’Antisthène, il se consacre à son art sous la force de la nécessité (vitale). Il est l’heureux père de deux magnifiques enfants, ses deux plus belles réussites en matière de fantasy. Avec 5eme saison, il fait un détour du côté des littératures de l’imaginaire, domaine où le trait peut librement se révéler.

Stéphanie Peltier : Passionnée depuis de nombreuses années par le dessin et la peinture, elle a toujours eu beaucoup de plaisir à dessiner ou à peindre pour les autres. C’est en voulant suivre cette passion qu’elle a entrepris des études d’Arts plastiques pendant lesquelles, finalement, elle a dû mettre de côté ce plaisir. Son univers est fait de rêves et de fantaisie, et elle y consacre désormais tout son temps libre. http ://galafay.site.voila.fr/index.html

Voulez-vous jouer avec moi ?

-47-


Profile for Mille Saisons

Solstice - Voulez-vous jouer avec moi ?  

Webzine dédié à l'Imaginaire comprenant différents articles et nouvelles.

Solstice - Voulez-vous jouer avec moi ?  

Webzine dédié à l'Imaginaire comprenant différents articles et nouvelles.

Advertisement