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GRAN DES DAMES DE LA

MUSIQUE HAITIENNE

VOLUME I

Fondation Haïti Jazz

2013

Nota Bene Editions


GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

Textes : Ralph Boncy Editing : Stéphanie R. Armand Graphisme/mise en page : Ricardo Mathieu Editeur : Fondation Haïti Jazz Editeur Délégué : Nota Bene Editions Tous droits de reproduction des textes et photos réservés pour tous pays ISBN : 978-99935-7-391-3 Dépôt Légal : 13-03-119 Imprimé en Corée

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MUSIQUE HAITIENNE

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REMERCIEMENTS

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GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

Cet ouvrage a vu le jour grâce à un financement du Programme Arcades de l’Union Européenne et à la collaboration de toute une équipe. Nos remerciements et notre reconnaissance vont à tous ceux qui ont accepté de participer à cet ambitieux projet, aussi bien à la rédaction, la recherche documentaire, et à l’édition. Nous en sommes très fiers et espérons qu’il participera à constitution d’un réel fonds documentaire sur la musique haïtienne et qu’il suscitera d’autres initiatives de conservation du patrimoine musical haïtien. Merci à tous ceux qui vont faire l’acquisition de ce livre, parce qu’il existe aussi pour soutenir les activités de la Fondation Haïti Jazz. Merci à Ralph Boncy, qui n’a pas hésité une seconde, même si les délais étaient courts, et qui a fait un travail formidable, merci à Stéphanie Armand de Nota Bene Editions Communication qui a su traduire très fidèlement notre vision. Nous tenons à remercier Michaelle Saint Natus, la Fondation Françoise Canez Auguste, Frantz Voltaire, et le CIDIHCA pour leurs minutieuses relectures et la mise à disposition des fonds documentaires. Ricardo Mathieu, notre graphiste, pour sa disponibilité. Merci à Marie-Laurence Jocelyn Lassègue pour son soutien continu dans toutes nos entreprises. Merci à Soukeyna Bada pour sa mémoire, à Geneviève Pons et à Akonio Dolo. Merci à Barbara Prézeau Stephenson, à Béatris Compère, à Malaika Bécoulet pour leur dynamisme et leurs conseils. Un grand merci à tous ceux qui nous ont aidé d’une façon ou d’une autre à collecter des photos, des informations, et des documents : Dominique et Maurice Alezra, Josué Azor, Micheline Laudun Denis et Raoul Denis Jr., Mimerose Beaubrun, Émerante de Pradines, Eunide Edouarin, Patricia Elvé, Misty Jean, Dominique Franck Simon, Pauline Jean, Val Jeanty, Fred Paul, Anne Lescot, Gary Lubin, Nadine Magloire, Safi Magloire, Stéphane Moraille, Sara Rénélik, Cornelia Schutt, Jenny Salgado, Jérémie Tillon. Merci à Quentin Allouard et Coralie Deluen, nos assistants dont l’efficacité ne s’est pas démentie ! Joël Widmaier, Milena Sandler, Fondation Haïti Jazz

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PRÉFACE par Marie Laurence Jocelyn Lassègue

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GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

Au cours de ces 30 dernières années et dans différents domaines, on a, ici et là, tenté de rendre hommage et justice aux femmes qui ont laissé, et laissent encore, leur empreinte dans notre histoire et notre culture. On se souvient, entre autres, de l’ouvrage Mémoire de Femmes de Jasmine Claude Narcisse. Elle y campe des écrivaines, des enseignantes, des capitaines, des femmes politiques, dans leurs réalités vraies, en invitant : « à déplacer le regard, à susciter un autre effort de lecture des faits historiques, une lecture qui en appelle à l’idée encore neuve que la différence des sexes et les relations qu’ils entretiennent, intervient dans le jeu social, dont ils sont création et effet en même temps que moteur ». Mémoire de Femmes a ouvert la voie et est devenue une référence. Un magnifique ouvrage collectif décide aujourd’hui de cheminer dans les sillons de Mémoire de Femmes et dresse avec brio, une lignée de femmes dans notre panthéon musical. En effet, œuvre esthétique, œuvre essentielle également, Grandes Dames de la Musique Haïtienne offre une perspective inédite sur ces Haïtiennes ayant la musique au centre de leurs vies. Si l’on fait un inventaire précis, force sera de reconnaitre que presque toutes nos musiciennes et cantatrices de renom ont contribué au succès de la musique haïtienne en général. Leurs voix étaient d’or et de diamant. Néanmoins elles ne se sont jamais drapées de leur art pour en faire une œuvre personnelle, égocentrique. Elles étaient d’abord et avant tout, des professionnelles de la musique : professeures de chant, de piano, de solfège. Elles se sont également révélées d’excellentes pédagogues, ont formé et forment encore d’ailleurs, une pléiade de musiciens et musiciennes de talent. Elles ont, leur vie durant, recherché l’excellence pour les autres comme pour elles. Rien qu’à mentionner leurs noms, des pans de notre histoire, nos heures de gloire et d’euphorie, notre façon d’aimer, notre joie de vivre ou nos défaites, défilent dans nos mémoires. Quand elles chantent, leurs voix interpellent, assument les fardeaux de leurs conditions, revendiquent leurs droits et leur héritage. Elles sont maîtresses de la rosée et leurs sensibilités sont les fruits de toutes nos saisons. Elles se nomment Andrée Gautier Canez, Martha Jean Claude, Lumane Casimir, Émerante de Pradines, Toto Bissainthe, Ti Corn, Carole Demesmin, Yole Dérose, Emeline Michel, Manzè, Lunise Morse, Misty Jean, Sarah Rénélik et toutes les autres… Comme dans un puzzle, Grandes Dames de la Musique Haïtienne ouvre une fenêtre sur la vie de ces divas qui, en dépit des exigences et contraintes de leur époque, vont marquer leur temps, imposer leur voix. Si les chaines si lourdes des convenances d’un monde pensé au masculin les reléguaient à des tâches traditionnelles, elles ont osé bousculer les tabous, refouler leurs frustrations, pour faire partager le sublime de leur art. Grandes Dames de la Musique Haïtienne est un ouvrage pionnier, qui offre un panorama de la création musicale féminine, s’appuie sur leurs travaux et exploite un grand nombre de sources jusque-là inexplorées. Une compilation unique et incontournable, qui regroupe plus de 30 artistes qui se sont lancées dans l’aventure et ont marqué le paysage musical haïtien; la majorité d’entre elles ont été couronnées de succès chez nous ou à l’étranger, leurs chansons sont devenues des classiques de la chanson populaire. Une somme passionnante où, du début du XXe siècle jusqu’à nos jours, on découvre que les femmes haïtiennes, même reléguées à la sphère privée, créèrent avec ténacité, alors même que leurs œuvres étaient regardées de haut. D’elles, nous retenons des chefs-d’œuvre d’une intensité douloureuse et passionnée. Leur voix narraient leur quotidien, chantaient leurs souffrances, faisaient partager leurs rêves. Ce magnifique ouvrage destiné au grand public sera apprécié également par connaisseurs-ses et chercheurs-ses. L’esthétique de l’œuvre enveloppe par ses illustrations photographiques originales et intéressera certainement le grand public. Les ainées ont passé le flambeau aux plus jeunes et sont réunies d’une même voix dans ce premier volume des Grandes Dames de la Musique Haïtienne.

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GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

AVANT-PR OPOS par Ralph Boncy

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GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

Ceci n’est pas vraiment un livre, ni un recueil, non plus qu’un répertoire exhaustif des musiciennes d’Haïti. Tout au plus une série de portraits illustrés, en hommage aux femmes de mon pays. Une manière de les saluer toutes à travers celles qui, dans une société patriarcale, ont osé briser le carcan familial et le qu’en dira-t-on pour se consacrer, partiellement ou totalement, à l’art. Haïti, comme me l’a répété cent fois le dévoué promoteur Gabriel Jeanty, “n’a pas de tradition du show business au féminin “. J’espère que ces courtes biographies rassemblées comme dans une brochure laissent lire entre les lignes cette difficulté permanente pour ces divas créoles de s’imposer dans une carrière ou un loisir à contre courant de la norme, de l’ordre social même. Je suis le proche témoin d’un cas en particulier, celui d’Émeline Michel, venue des Gonaïves, et dont j’ai partagé la vie et le travail pendant quelques années. J’ai choisi d’omettre mon nom de sa biographie ainsi que mon travail de manager, de producteur ou d’auteur à ses côtés –nous avons écrit une bonne vingtaine de chansons ensemble. Le milieu musical haïtien est peut-être incestueux mais j’ai pris cette décision, au delà de l’objectivité, pour ne pas biaiser le sujet en parlant de moi-même à la troisième personne. Trop gênant. Il manque à cet ouvrage certes des pianistes de talent comme Suki Guerrier, Liliane Questel ou Wanda Maximillien, des voix tracées comme Alzire Rocourt, Chantal Lavigne, Marie-Michèle Sorel ou Mireille Philosca, des croisées du konpa comme Adeline Thelisma, Sheila Desgraff, Sandra Jean, Sabina Kolbjosen et Sharon Button, des choristes du groupe Zin comme Georgy Metellus, Nia Mahotière, Maggy Foreste, Véronique Vee Jeremy, ces dames du groupe Top Girls, au Cap Haïtien, les montréalaises Danielle Guillaume, Maggy Volant, Lody Auguste et Yanick Dutelly, ou des haïtiennes “par alliance” comme Jacqueline Denis ou Mamina. Peut-être aussi des voix du pays que le destin et l’adoption ont ravi au répertoire national mais qui ont fait carrière avec succès dans un autre registre comme Yanick Etienne. Il faut citer la vraie diva Marie José Lord qui fait salle comble au Canada et les « soul sisters » Mélanie Renaud et MarieChristine Depestre, Mélissa Bédard et Jennifer Silencieux de Star Academy. Il faudrait donc un deuxième tome pour parler de Lucienne Pierre, Yanick Coupet, Anna Pierre, Danielle Thermidor, des “européennes” comme Moonlight Benjamin, Rosy Basile; des “américaines” comme Melky Jean, Ginou Oriol qui jazze et Yanick Etienne, notre Chaka Khan nationale; des exploits à venir Sika Valmé, Val Jeanty et Félina Baker, des écartées de la chanson comme Marjorie Beaubrun, Magguy Jean-Louis, Chantal Guerrier et j’en oublie, et j’en passe… Et il en faudra un troisième pour parler de toutes celles qui se donnent avec ferveur pour le gospel, la liturgie ou le rituel, qu’il s’agisse de Mambo Lucienne, d’Emma Achille ou de Rictrud Pierre ou Myria Charles, et de combien d’anonymes encore qui méritent d’être révélées ? Évidemment, nous avons laissé de côté toutes celles qui n’avaient pas d’enregistrement commercialisé à leur nom. Mais vous comprendrez tous que nous ayons dû faire une exception pour Mimerose Manzè Beaubrun et Lunise Morse qui ont consacré leurs carrières respectives au succès de deux groupes majeurs dont l’importance n’est plus à démontrer. Mes remerciements à ma femme Sandra, à Xanya et Kyana à la maison... À Milena et Joël, pour l’opportunité et particulièrement à Stéphanie, en Haïti, pour la qualité de la communication. Sans oublier Francoeur, mon ami au grand coeur.

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S OMMAIRE grandes dames 14 18 24 28 32 38 42 46

Lina MATHON BLANCHET Andrée GAUTIER CANEZ Carmen BROUARD Lumane CASIMIR Martha JEAN-CLAUDE Émerante de PRADINES Micheline LAUDUN DENIS Toto BISSAINTHE

Claudette PIERRE-LOUIS Cornelia SCHUTT “TI CORN” Carole DEMESMIN Farah JUSTE Yole DÉROSE Mimerose BEAUBRUN “MANZÈ” Emeline MICHEL

54 58 64 70 74 78 82

vo i x d e l a d i a s p o r a Andrée LESCOT Fédia LAGUERRE Dominique SYLVAIN “JOYSHANTI “ Régine CHASSAGNE Misty JEAN

90 92 94 96 100

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Cécile Mc LORIN SALVANT Pauline JEAN Stéphane MORAILLE Mélissa LAVEAUX Jenny SALGADO “J.KYLL”

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p ro m e s s e s 118 120 122

Renette DÉSIR Tamara SUFFREN Eunide EDOUARIN “PRINCESS EUD”

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Nicole SAINT-VICTOR Gina DUPERVIL Lunise MORSE

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Barbara GUILLAUME Mélanie CHARLES Florence CAZE “ZSHEA”

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Ralph Boncy Lexique Fondation Haïti Jazz Bibliographie

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Stéphanie SÉJOUR “TIFANE” Sara RÉNÉLIK Vanessa JACQUEMIN

et a u s s i ...

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grandes dames

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grandes dames

Elles sont 15 grandes dames dans ce chapitre, mais il en manque forcément d’autres, grandes elles aussi, par leur voix ou leur talent de musiciennes. Celles qui sont présentées ici ont toute marqué leur génération, l’histoire de la musique ou v l’image de la culture d’Haïti sur le plan international. Les artistes réunies ici sont célèbres pour leur voix ou leurs textes, leur personnalité ou leur virtuosité. Six appartiennent à l’histoire, neuf sont encore parmi nous, à la retraite ou en pleine carrière. Toutes sont une source d’inspiration, d’admiration et méritaient cet hommage à leur rôle de modèle dans la musique haïtienne.


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l i n a

M AT H O N B L A N C H E T

1903 - 1994

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C

’est une évidence : le nom qui revient le plus souvent dans cet ouvrage sur les femmes et la musique en Haïti est très certainement celui de Lina Mathon Blanchet. Fille de Charles Mathon, épouse de Jules Blanchet, sœur de Lucienne avec qui elle fonda une école de musique très fréquentée au Bois-Verna, Lina est d’abord et avant tout elle-même, une femme d’exception et de partage.

loa* chez une mambo* réputée de la banlieue de Port-au-Prince, un samedi soir. Encore une fugue organisée par Lina, pour quelques élèves, à l’insu de leurs parents. Car de les faire travailler ne lui suffisait pas, il lui fallait les mener à la source même. Destiné s’écrie, encore sous l’effet d’une véritable révélation : « Combien parmi nous savaient que Lina pouvait si bien danser le vaudou ? »

Têtue, butée, sévère et enjouée, c’est une découvreuse, une formatrice de premier ordre à laquelle plusieurs générations de talents doivent leur bonheur ou leur salut. « La première à valoriser la musique folklorique haïtienne. La première d’entre toutes ! », insiste l’influente Paulette PoujolOriol dans l’oraison funèbre de Lina en mars 1994.

Derrière son air guindé et sa bouche pincée, voilà une remarquable éducatrice, espiègle et pétillante de vie, qui a su sauter les barrières aussi souvent qu’elle l’a voulu, voltigeant dans un mazoum* suggestif ou un pétro* vigoureux. Le ténor James Germain qui l’a fréquentée durant ses dernières années pour des cours de technique vocale dans sa maison derrière l’église Saint-Pierre à Pétion-Ville, fait l’éloge de sa perspicacité, de sa générosité et de cette passion jamais éteinte. « Elle m’a montré et donné tant de chansons comme, par exemple, ce Ti Zandò, qu’elle adorait ». Car Lina distribuait les chansons comme on distribue des rôles à l’occasion d’un casting. Première directrice du Conservatoire fondé par le président PaulEugène Magloire, cette fine musicienne a travaillé avec Justin Élie et Werner Jeagerhuber transcrivant, transposant et rajoutant des paroles à plusieurs airs considérés aujourd’hui comme des chants du patrimoine comme Fèy-O ou Peze Kafe, enregistrés par le Chœur Simidor et dont nous sommes si fiers aujourd’hui. Comme le dit l’éminent musicologue Claude Dauphin : “Entre 1939 et 1959, Lila Mathon Blanchet accomplit un travail fondateur en transformant, retravaillant et stylisant nombre d’aphorismes mélodiques que lui apportent des adeptes du vaudou ou qu’elle perçoit dans les cérémonies. De là naît tout un corpus de chants que nous regardons aujourd’hui comme trésors du folklore qui ont en fait été pétris par elle pour leur donner un style, une forme, des paroles mêmes : « Ayida Wèdo », « Fèy o », « Sou lan mè mwen tende tire », etc.

Même si elle se retrouve plus souvent cachée derrière le rideau plutôt qu’à l’avant-scène, Lina la pianiste, la professeure de chant, la directrice artistique, le préfet de discipline restera avant tout, dans les mémoires, comme l’inspiratrice et la patronne de la troupe Haïti Chante avec Jacky Duroseau et de la Troupe Folklorique Nationale, organisme qui a le plus souvent représenté la culture haïtienne, tant au pays qu’à l’étranger en son temps. Grande révélatrice de talents, elle a encadré l’essor de quelques-unes de nos plus belles vedettes féminines comme Lumane Casimir, Martha JeanClaude, Émerante de Pradines, Fédia Laguerre et Yole Dérose, pour ne citer qu’elles. En vérité, mieux que de résumer son histoire en quelques lignes, Madame Blanchet mériterait largement qu’on lui consacre un livre entier, une biographie digne de ce nom. Née le 3 janvier 1903, décédée à 91 ans, voilà une grande dame qui aura eu une vie bien remplie. Grande pédagogue, grande voyageuse, sa base académique est classique, mais son combat pour l’identité haïtienne et pour l’acceptation du vaudou dans la société urbaine timorée est celui d’une conquérante, d’une véritable héroïne.

“L’objectif de lina était de nous faire observer le créole du terroir, le naturel du paysan dans ses mouvements et dans son rythme”

Jean Léon Destiné, le plus fabuleux et le plus célèbre des danseurs de folklore raconte dans son hommage posthume à Lina, comment il est passé, sous sa houlette, des jets de pierres chez les Sœurs de la sagesse, sur la cour d’école du Sacré-Cœur de Turgeau lors d’une représentation, à une entrée triomphale, en 1941, au Constitution Hall à Washington, dont l’accès avait été interdit jusque-là aux artistes de couleur. « Nous étions donc les premiers noirs à y être admis » écrit-il dans Le Nouvelliste. Mais le chorégraphe relate également cette anecdote de sa première cérémonie

Jean Léon Destiné - Danseur chorégraphe (1919-2013)

*Voir lexique

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Les grandes dates 1903 : Naissance à Port-au-Prince 1918 : Départ pour Paris, Ecole Notre-Dame de Sion 1939-59 : Participe à la constitution d’un corpus de chants créoles 1974 : Décès du pianiste Jacky Duroseau, son interprête et protégé 1991 : Dernière prestation publique à l’église Saint-Pierre de Pétion-Ville 1994 : Décès en Haïti

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lina mathon bl anchet

DR

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GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

a n d r é e

GAUTIER CANEZ

1904-1999

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Collection Fondation Canez Auguste


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N

ée en 1904, Andrée Gautier Canez est probablement la doyenne des chanteuses professionnelles haïtiennes. Cette soprano, imposante de puissance et de justesse perfectionne sa voix à l’Ecole Universelle, une annexe du Conservatoire de musique de Paris, pendant l’entre-deux-guerres. Elle rentre définitivement au pays en 1937 où l’attendent ses deux enfants de six et huit ans. Son mari, l’entrepreneur Valério Canez, lui-même mélomane assidu et violoniste, délaisse alors son bureau pour mieux lancer la carrière artistique de sa douce moitié, et va jusqu’à la rejoindre sur scène où ils s’exécutent souvent avec l’accompagnement de leur ami Werner Jaegerhuber, de Simone Dupuy et Georgette Molière.

Lamothe, Luc Grimard, Léon Laleau, Dantès Bellegarde... On y verra même des plus jeunes, comme Jacques Stephen Alexis et Férère Laguerre. Il faut dire que le tourne-disque avec haut-parleurs importé par le dynamique Monsieur Canez, commerçant avisé et polyglotte assure l’ambiance…

Parente du troubadour national, Candio de Pradines – par sa mère Clara Ewald qui affectionne la musique carnavalesque – et sous l’influence de Ludovic Lamothe, un ami proche de la famille, Andrée Gautier Canez, malgré une santé fragile, parcourt très tôt le pays en compagnie du professeur Werner Jeagerhuber, dans une cueillette obstinée des chants paysans, qu’ils transcrivent et arrangent avec succès. Ce travail donnera plus tard naissance au fameux recueil, Haitian Folk Songs, alors préparé par Jaegerhuber et dédié à la soprano. Cette publication sera reprise par la suite sous le titre de Complaintes Haïtiennes.

DR / Collection Fondation Canez Auguste

Andrée Gautier Canez est décorée du grade de Chevalier de l’Ordre Honneur et Mérite, par le Président Sténio Vincent en 1940, tant pour ses prouesses artistiques que pour son indéniable et régulière contribution à la musique haïtienne : elle sera la première à oser interpréter sur scène à Port-au-Prince des mélodies folkloriques haïtiennes. Mais cet acharnement à défendre l’âme et l’identité d’une nation ramifiée par le vaudou va valoir à la chanteuse des menaces d’excommunication et une interdiction d’interpréter une messe grégorienne au Petit Séminaire, par le clergé catholique qui mène une campagne anti-superstitieuse. Dès 1939, les Canez se dévouent avec Jeagerhuber à la Société Pro-Arte qui dynamise le secteur musical. En 1942, ils sont aussi invités à faire partie de la première Société de Folklore Haïtien, une initiative de l’influent ethnologue et philosophe Jean Price-Mars. La maison des Canez à la ruelle Berne se transforme en foyer culturel et mondain, un cercle littéraire et musical où les plus brillants artistes de Portau-Prince se réunissent, pour des audiences de salon ou pour dévoiler en primeur leurs nouvelles créations. On y rencontre, entre-autres, Ludovic

Andrée Canez au Ward Theater (Jamaïque) • Collection Fondation Canez Auguste

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DR / Collection Fondation Canez Auguste

DR / Collection Fondation Canez Auguste

DR / Collection Fondation Canez Auguste Valerio Canez

Madame Dupuy, pianiste fétiche d’Andrée Gautier Canez

Andrée Canez et Jaegerhuber © Fondation Canez Auguste

DR / Collection Fondation Canez Auguste

Dans ces années-là, le couple Canez aide à organiser de nombreux spectacles, en collaboration avec la compagnie américaine Columbia Concerts Inc. Ceux-ci permettent aux spectateurs locaux de voir les performances d’artistes de calibre international et, en retour, favorisent la diffusion de la musique créole à l’étranger. Ce travail de pionniers culmine avec la signature d’un accord en 1946, pour la diffusion en concert à l’étranger de musiques haïtiennes spécifiques. Tandis que les manifestations culturelles tenues à Port-au-Prince développent l’oreille de l’auditoire en matière de musique savante, Andrée s’attache à défendre et promouvoir le patrimoine culturel du pays profond, harmonisé et stylisé par Werner Jaegerhuber. Et le couple Canez poursuit ses interventions musicales personnelles en Haïti : ils joueront à la fin des années 40 au Palais National sous la présidence de Elie Lescot et mettront leurs talents au profit d’oeuvres caritatives. Durant la décennie suivante on les verra de

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a n d ré e g a u t i e r c a n ez

Les problèmes de santé de la cantatrice obligent le couple à s’installer à Côte-Plage, Carrefour, d’où ils se concentreront plutôt sur des échanges culturels, la création d’associations locales d’artistes et l’organisation de concerts avec des musiciens étrangers. S’en suivent donc tournées hors d’Haïti, à la fin des années 40 : en République Dominicaine, à la Jamaïque et à Cuba. A cette occasion, elle chante en direct sur les ondes de O’Shea Broadcasting Station et en délecte l’auditoire, en interprétant des airs du folklore haïtien.


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moins en moins sur scène, suite aux violences politiques qui affectent la famille de leur pianiste fétiche, Madame Simone Dupuy.

dont, après lui avoir décerné le Premier Prix à un concours tenu à l’Ecole Normale de Paris, ses professeurs français écrivaient “qu’on ne peut l’oublier une fois qu’on l’a entendue.”

Andrée Canez, femme volontaire et perfectionniste, continuera de s’exercer seule, quotidiennement, jusqu’à la mort de son mari en 1975. Dans un ultime geste d’amour et de fidélité à leur longue vie de musique, elle décide alors de taire cette voix de chanteuse magnifique. Cette voix

Raoul Guillaume diffusera sur cassette en 1996 une compilation d’enregistrements effectués par Valério Canez de certains concerts d’Andrée Gautier Canez.

Collection Fondation Canez Auguste

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1904 : Naissance à Port-au-Prince 1921 : Rencontre avec Werner Jeagerhuber 1925 : Mariage avec Valério Canez 1935 : Etudes musicales à Paris 1936 : Premier concert au Cercle Port-au-Princien 1937 : Premier Prix au concours de chant de l’Ecole Normale de Paris 1941 : Décorée Chevalier par le Président Sténio Vincent 1945 : Parution du livre Haitian Folk Songs rédigé et édité par Valério Canez 1946 : Concert avec Émerante de Pradines, Martha Jean-Claude et Micheline Laudun Denis 1946 : Accord avec Audio Division de Columbia Concerts Inc pour les chansons du recueil Haitian Folk Songs 1951 : Publication de Complaintes d’Haïti 1992 : Parution d’un CD de chansons chantées par Andrée Gautier Canez 1999 : Décès à Port-au-Prince 2009 : Transfert du Fonds Musical Canez à la Fondation Culture Création pour numérisation, interrompue par le tremblement de terre de 2010 2011 : Ouverture d’une salle en l’honneur de la Musique Haitienne, dédiée à Andrée Gautier Canez au Parc Historique de la Canne à sucre

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Les grandes dates


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c a r m e n

BROUARD

1909 - 2005

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Carmen Brouard Ă 23 ans DR / Collection Nadine Magloire


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S

œur du réputé poète Carl Brouard de l’école des Griots, Carmen naît à Port-au-Prince en 1909. Initiée au piano par sa mère, Cléonie Gaëtjens, dès l’âge de cinq ans, elle démontre des aptitudes précoces pour l’instrument. Elle s’épanouira sous la férule d’éminents professeurs comme le couple Justin Élie et Lily Price en Haïti et bientôt en France où elle déménage, à dix ans, avec une partie de sa famille.

Conservatoire National de Musique de 1956 à 1959, confirme son degré d’excellence et rajoute : « elle a su intégrer l’originalité de son pays à la technique de la musique occidentale ». Quelques années plus tard (1964), sa Sonate vaudouesque pour piano et violon, inspirée du folklore, en témoigne. Interprétée par Micheline Laudun Denis et Fritz Benjamin, cette composition crée un nouveau standard et met la barre haute par son intelligence, son audace et son brio. Son premier mouvement (con fuego) s’intitule d’ailleurs Nous les poètes, les fous.

Premier récital, premier triomphe à son retour, au Parisiana (Champ de Mars) en octobre 1929. Elle n’a que 20 ans. Puis, une performance en République Dominicaine lui vaut le titre officieux, mais flatteur de « première pianiste de l’île ». Elle choisit de décliner l’offre alléchante du président Trujillo d’enseigner au conservatoire de Santo Domingo.

Et Carmen, qui a de la suite dans les idées, continue de composer des mélodies sur les poèmes de son frère, décédé en 1965. Elle s’inspire aussi des œuvres d’Omar Khayyâm et du Québécois Emile Nelligan. Après avoir formé deux générations de pianistes en Haïti, Carmen Brouard s’installe à Montréal où elle passera le reste de sa vie.

Mariée à Jean Magloire, professeure dévouée, concertiste éblouissante, elle donne des récitals Liszt au Rex-Théâtre au milieu des années 30, mais elle joue aussi ses propres compositions comme ce Barcarolle, sur un texte d’Edmond Bourand qui figure au programme d’une soirée au « Cercle Portau-princien » sous les auspices d’un fan assidu : le chef de l’État, Sténio Vincent.

Carmen reçoit le prix Sylvio Cator en 1999 Carmen Brouard reçoit le prix Sylvio Cator, elle a 90 ans.

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DR / Collection Nadine Magloire

Ecole de musique de Carmen, 1938

DR / Collection Nadine Magloire

L’année d’après, elle retourne à Paris, gagne une médaille de solfège, étudie avec Marguerite Long et reçoit des félicitations de Maurice Ravel luimême. Ses études poussées en composition et en contrepoint vont nourrir ses ambitions et faire d’elle plus encore qu’une interprète à la virtuosité exceptionnelle. Georges Hugon, professeur d’harmonie et son mentor au


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Fondatrice de la SRDMH (Société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne) avec le musicologue Claude Dauphin en 1977, cette pianiste passionnée continue de se produire en spectacle, d’enseigner à des élèves en privé et même de composer jusqu’à un âge très avancé.

1909 : Naissance à Port-au-Prince 1929 : Premier récital - Port-au-Prince Médaille de Solfège - Paris

Carmen Brouard au piano

1956-59 : Conservatoire de Paris 1964 : Sonate Vaudouesque 1977 : Fondation de la SRDMH - Montréal 1999 : Prix Sylvio Cator 2005 : Décès à Montréal 2012 : Baron Lacroix - Montréal

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DR / Collection Nadine Magloire

Les grandes dates

carmen brouard

Elle reçoit en 1999 le Prix Sylvio Cator pour son immense travail dans la musique. Elle a alors 90 ans. Elle s’éteint paisiblement chez elle en décembre 2005. Mais son triomphe posthume viendra à la Maison Symphonique de la Place des Arts, le 26 janvier 2012, lorsque l’Orchestre Métropolitain de Yanick Nezet-Séguin interprètera enfin son chef d’œuvre Baron Lacroix, inspiré de l’œuvre du dramaturge haïtien Frank Fouché. Ce poème symphonique d’une grande complexité embrasse une figure inquiétante de l’imagerie vaudou, mise en scène dans une pièce satirique, bannie à son époque par le dictateur François Duvalier qui s’y était reconnu.


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l u m a n e

CASIMIR

1914-1955

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Lumane Casimir à Belladère en 1948


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oici la première dame de la chanson d’Haïti !

Cette parfaite inconnue est une troubadour-née. Venue des Gonaïves, la cité de l’indépendance, elle est arrivée à pied et sans le sou, avec sa robe en caraco et sa guitare sur le dos. Bravant la chaleur excessive, elle aurait traversé, sans se presser, le département de l’Artibonite, ses rizières et ses marais salants, chantant quelques chansons, charmant les villageois contre un plat de nourriture ou une natte à la belle étoile. Détail important, au moment où se déroule la scène : elle porte ses éternelles chaussures de marche. C’est un peu le signe particulier de cette grande marcheuse, artiste de rue pour qui la nécessité prime sur la coquetterie.

Les autres ont une biographie, une histoire que l’on peut, en quelque sorte, répertorier ou reconstituer à travers des images ou des données plus ou moins précises. Mais tout ce qui touche à Lumane Casimir frise la magie, frôle la légende. On ne sait plus très bien si c’est vrai ou même crédible, si toutes les preuves sont bien tangibles. Comme cette liaison qu’on lui prête avec le tout puissant Président Dumarsais Estimé (1946-1950) qui l’aurait inspirée et à qui elle aurait dédié son immortel refrain :

En quelques années seulement, la diva du macadam va connaître une flambée de gloire inouïe puis une chute vertigineuse et une fin atroce. Intégrée sur le champ dans la Troupe Nationale de Madame Mathon, elle deviendra la voix féminine de plusieurs formations : le chœur Legba, le trio Astoria de Jacques Nelson et surtout le Super Jazz des Jeunes, la force musicale de l’époque, dont le directeur musical Antalcidas Murat la prendra sous son aile. On lui attribue, à tort ou à raison, plusieurs chants qui font partie du patrimoine aujourd’hui comme Caroline Acau qui lui ressemble bien ou Larivyè mwen te ye, témoignage d’une promeneuse sur le travail des lavandières.

« Papa gede bèl gason Gede Nibo bèl gason Lè l’abiye tout an blan Pou l’al monte o Palè » Et plus on le chante, plus on y croit. La ressemblance est frappante. On croit voir Estimé, canne noire et complet blanc, avec son élégance habituelle, dans le faste des célébrations du bicentenaire de Port-au-Prince. Ou alors cette histoire presqu’irréelle, contée par Lina Mathon Blanchet, elle-même. La directrice de la Troupe Folklorique Nationale habite en bas de la ruelle St-Cyr, à quelques encablures du Champ de Mars. Un après-midi, à l’heure de la sieste, on vient en courant, on frappe à la porte : « Madame, madame ! Venez vite voir. Il y a une fille sur la place, elle chante magnifiquement, cela crée un attroupement ». Le temps de quitter sa dodine* et d’enfiler ses sandales, voici Lina, escortée par des badauds, qui presse le pas, enjambe la rue Capois, et pénètre dans le grand square. Là, comme dans un film au ralenti, ce qu’elle découvre n’est que pur émerveillement. Les passants s’agglutinent autour de cette jolie femme, installée à l’ombre d’un grand arbre avec sa guitare et son baluchon. Sa voix monte et le temps s’arrête. Les promeneurs, sous le charme, stoppent leur marche et forment un cercle, à deux pas du kiosque Occide Jeanty. Lina, qui est comme une sainte patronne des jeunes artistes du pays profond, réalise parfaitement ce qui est en train de se passer. On assiste, en direct, à l’entrée en scène de la première véritable star de la chanson d’Haïti. Et cela se passe à quelques centaines de mètres du somptueux Palais National, dans sa blancheur éclatante sous le plein soleil.

On la décrit volontiers comme une fille indépendante et revêche, ou comme une alcoolique avec un sacré tempérament. Mais en 1949, lors de l’exposition internationale qui coïncide avec les fêtes du bicentenaire de

Extrait vidéo Lumane Casimir, Vive Haïti

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Port-au-Prince, c’est elle qui chante l’hymne national sur la Place des héros de l’indépendance. Elle vante les mérites touristique du pays et l’hospitalité légendaire de ses habitants. Et l’hebdomadaire américain Newsweek qui couvre l’événement, la sacre officiellement « reine de la méringue ».

Comme elle a laissé peu d’enregistrements, ceux qui ont connu Lumane et qui l’ont vue sur scène décrivent du mieux qu’ils peuvent le souvenir de sa voix, mais de façon curieusement contradictoire : Antoine Rodolphe Hérard, le directeur de Radio Port-au-Prince, avait coutume de la comparer à une Tina Turner, féline et rugissante. Pourtant, dans ses rengaines comme celle, archi-célèbre qui dit « Nou menm an Ayiti, nou chaje de koutwazi », on entend plutôt une voix aigrelette et un rien nasillarde mais avec un réel tonus et un magnétisme captivant qui commandent l’écoute.

Lumane Casimir et le Super Jazz des Jeunes

Les poètes ont sublimé l’organe vocal et l’image de Lumane Casimir, comme Jean-Claude Martineau, dans la chanson qui porte son nom : « Si lakansyèl te gen vwa, se tankou Liman li ta chante » ou Jean-Claude Chéry qui dit « De Lumane émane la lumière ». Et ces deux-là ne sont pas de la même génération ! Aujourd’hui encore, tous se laissent bercer par celle qui incarne la belle Haïti d’antan. Et le mythe se perpétue à mesure qu’elle entonne ces rimes : « Peyi-a si bèl, fòk kan menm l’ale Sitadèl ».

Le Kiosque Occide Jeanty

*Voir lexique

Les grandes dates (incertaines) 1914 : Naissance aux Gonaïves 1930 : Entre dans la Troupe Nationale Folklorique Le Super Jazz des Jeunes 1949 : Hymne National sur la place des Héros de l’Indépendance 1955 : Décès à Port-au-Prince

Le Président Dumarsais Estimé

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lumane casimir

Quelques années plus tard, « l’impératrice de la musique haïtienne », se meurt, épuisée, tuberculeuse, abandonnée de tous, dans un taudis du Fort Saint Clair. Notre première star de la chanson populaire ne soufflera même pas ses 35 bougies.


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m a r t h a

JEAN-CL AUDE

1919 - 2001

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Š CIDIHCA / Fondation Martha Jean-Claude Martha Jean-Claude avec ses musiciens cubains


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T

rente-quatre ans d’exil. La première artiste haïtienne à atteindre une célébrité véritable à l’extérieur de nos frontières aura décidément bien cher payé ce succès. Surtout pour une telle patriote…

méringue de son pays, en duo avec Celia Cruz sur l’accompagnement de La Sonora Matancera. Elle chante au Madison Square Garden de New-York, au Grand Palais à Paris et à la Place des Arts à Montréal.

Martha Jean-Claude rencontre le journaliste de La Havane, Victor Mirabal, au Vénézuela, en 1947. Il est venu voir en spectacle cette formidable chanteuse de 28 ans qui a si vite atteint le statut de vedette dans son pays et à l’étranger grâce à son charme éclatant. Ses talents de danseuse et d’actrice de théâtre populaire, l’ardeur et la joie de vivre qui se dégagent de sa voix, sa vivacité quand elle évoque les loas du vaudou, tout cela fait d’elle, à la fois une vraie femme du peuple et une boule de feu sur scène. C’est le coup de foudre entre le Cubain et l’Haïtienne. Martha et lui retournent vivre à Port-au-Prince. Mais l’arrivée de la junte militaire les fera vite changer d’avis et de pays.

Après une brève éclipse pendant laquelle elle fera plusieurs métiers comme coiffeuse et typographe, Martha va reprendre du poil de la bête. Sa popularité dans l’espace hispanophone de la Caraïbe et de l’Amérique centrale va bientôt décupler. En 1956, elle enregistre son premier disque, le très célébre Canciones de Haiti avec les classiques Angelina, Tolalito, la berceuse Dodo Titite et Invitation au vaudou. À Cuba, on l’entend partout à la radio et on la voit aussi à la télévision. En 1957, elle s’envole pour le Mexique et joue dans le film Yambao avec la star de cinéma Ninon Sevilla. Puis, en un éclair, elle se retrouve à réaliser des émissions pour la télévision mexicaine. Après son succès au Cabaret Afro, elle revient à La Havane où elle intègre l’Union des écrivains et artistes de Cuba, avant de présider l’Association des Haïtens vivant à Cuba. Martha fait salle comble dans les plus grands cabarets cubains (dont l’incontournable Tropicana). Elle enregistre une version de Choucoune, l’illustre

Martha au Rex Théâtre

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© CIDIHCA - Fondation Martha Jean-Claude

Avec son tempérament fort, le couple s’affiche et critique le pouvoir en place. Mirabal est forcé de quitter le territoire. Leur projet d’aménagement d’un logement social pour les démunis et la pièce Anriette, à caractère satirique, dans laquelle s’implique Martha, vont lui être fatals. Cette charge à peine voilée contre les abus du gouvernement irrite l’entourage du Colonel Paul Magloire qui dirige le pays depuis la démission forcée du président Estimé. La police intervient et Martha, bien qu’enceinte, est jetée en prison où elle croupira pendant cinq mois de grossesse, un chantage odieux pour ramener Mirabal. Relâchée deux jours avant son accouchement, la chanteuse affaiblie partira rejoindre son mari à Cuba, le 20 décembre 1952.


© CIDIHCA - Fondation Martha Jean-Claude Mexico, 1957 • Collection F. Voltaire

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mar tha jean-claude

Martha avec Nat King Cole au Tropicana (Cuba)

© CIDIHCA - Fondation Martha Jean-Claude

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Mais surtout, à partir de la victorieuse révolution communiste qui a porté Fidel Castro au pouvoir, elle devient l’ambassadrice de la résistance haïtienne contre la dictature duvaliériste. Il va sans dire qu’elle restera persona non grata sur le territoire haïtien pendant les règnes successifs de Papa Doc et de Baby Doc. Pourtant, son authenticité est telle que rien ne pourra empêcher la diffusion de ses œuvres, notamment celles réimprimées par Fred Paul sur son Mini Records sous le titre inaliénable de Martha Jean-Claude chante Haïti. Parmi elles, Ezuli Ninin-O, Marassa Eiou et la très attachante ballade paysanne Nostalgie haïtienne, sa propre composition, sont inscrites dans les mémoires de manière indélébile.

Martha est fière de présenter au public de chez elle le groupe Makandal qui l’accompagne et qui est animé par ses propres enfants dont le maestro guitariste Richard Mirabal, aux cheveux blancs et Sandra Mirabal, saxophoniste et danseuse… Elle est maintenant libre de chanter partout, au milieu de son peuple, du Café des Arts à Pétion-Ville, au kiosque Occide Jeanty, sur la Place des Héros de l’Indépendance et même au Stade Sylvio Cator, où elle retrouve ses deux amies Émerante de Pradines et Celia Cruz au cours du « Festival Bouyon Rasin » en 1995. Le 21 mars 1998, pour fêter ses 79 ans, la rèn solèy donne son dernier spectacle. Cette « femme des deux îles » comme elle aimait qu’on l’appelle, est bien née en Haïti qu’elle porte en elle, mais elle va choisir de mourir à Cuba, dans sa maison de Casino Deportivo, minée par le diabète, le 14 novembre 2001.

Après le 7 février 1986 et le départ des Duvalier, la diva est invitée à rentrer au pays et donne son premier spectacle local, au Rex Théâtre, après 34 longues années d’absence. Présentée par son ami le poète Rassoul Labuchin, Martha démontre qu’elle n’est pas un mythe. Elle interprète pour la première fois devant ses compatriotes, la composition Jack Solèy dédiée à Jacques Stephen Alexis (auteur de Compère Général Soleil), assassiné dans le Nord-Ouest en 1962. De grands moments d’émotion.

© CIDIHCA - Fondation Martha Jean-Claude

Martha Jean-Claude, qui avait débuté à 12 ans dans la chorale catholique de la Cathédrale de Port-au-Prince, a su par son talent et son authenticité devenir une ambassadrice naturelle de notre identité profonde.

Miami, avec Farah Juste

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© CIDIHCA - Fondation Martha Jean-Claude

1947 : Rencontre Victor Mirabal au Venezuela 1952 : Emprisonnement puis départ pour Cuba 1956 : Premier disque Canciones de Haiti 1971 : Sortie du film Si m Pa rele 1986 : Retour en Haïti

Miami, 1995

1995 : Festival Bouyon Rasin 1996 : Lancement de la Fondation Martha Jean-Claude 1998 : Donne son dernier spectacle à Pétion-Ville 2001 : Décès chez elle à Cuba

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mar tha jean-claude

Les grandes dates


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é m e r a n te

DE

PRADINES

1928

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A

vec son sourire invitant, son turban coloré et sa robe paysanne, voici l’une des figures incontournables de la mirifique Haïti d’antan. Émerante de Pradines a fait son entrée en scène au Rex-Théâtre, à la fin des années 1930 et elle se tient encore debout et droite aujourd’hui, en 2013, à l’âge vénérable de 84 ans. Et même si son pas peut sembler un peu hésitant, elle n’a pas peur d’arpenter les pentes abruptes de Pèlerin, la région montagneuse où elle habite et où elle a fondé récemment une école primaire. Mais revenons-en au temps de l’innocence, aux tous débuts de la belle créole. Son père artiste et troubadour en verve, Auguste de Pradines, une véritable figure de légende, s’est affranchi de son patronyme de noblesse pour se faire appeler simplement Candio. Émerante aussi écartera son prénom galant pour se faire appeler Emy à la demande de la compagnie de disque américaine Remington qui fera paraître son album Voodoo en 1953. Ironiquement, c’est par cette culture vaudouesque qu’elle débute, encore enfant, dans une pièce de l’écrivaine Jeanne Perez. Elle y incarne la filleule de Sanite Bélair, l’héroïne de la guerre de l’indépendance haïtienne, et chante deux chansons d’inspiration rituelle. Les gens applaudissent devant tant d’ingénuité et Lina Mathon, présente dans la salle, va la contacter, dit-on, sur l’insistance de son conjoint qui lui murmure à l’oreille : « Voici l’avenir d’Haïti! » N’empêche que, sur la demande expresse de son célèbre paternel et aussi pour ne pas offusquer sa mère, Émerante s’abstiendra de chanter le vaudou trop tôt dans sa carrière. De son propre aveu, elle attendra même que ses deux parents reposent en paix avant d’opérer ce virage et de clamer à tue-tête : « Manman mwen se mambo Papa mwen se hougan M’ap mande sa pou fè mwen ? » Mais question de patienter, cette chanteuse née en 1928 a plusieurs cordes à son arc. Amie de Katherine Dunham, de Lumane Casimir et surtout de Martha Jean-Claude, la jeune de Pradines est aussi une comédienne et une danseuse particulièrement remarquable dans l’expression folklorique. Après la sortie de son sensationnel premier disque aux États-Unis, sous-

Émerante danse

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Bien que sa carrière musicale n’ait pas été de très longue durée, Émerante de Pradines reste l’un des symboles de l’âge d’or d’Haïti. Malgré sa voix plutôt gutturale et son registre limité, elle possède beaucoup d’harmonique aiguës et semble toujours enjouée, véritablement ravie de faire ce métier. Toujours gentille, avec son air un peu rieur, elle est à la fois une artiste dans l’âme et une femme de tête qui a étudié l’anthropologie et vécu dans plusieurs pays. Aujourd’hui encore, Émerante clame à qui veut l’entendre : « Mwen renmen vaudou » qu’elle aime le vaudou. On devine qu’à ce titre, elle est aussi la première fan du groupe RAM, fondé par son fils Richard Auguste Morse.

Émerante et son mari Richard M. Morse

émerante

titré Authentic Music From Haiti, elle épouse Richard M. Morse, un docteur en littérature, professeur de l’université Columbia, devenu expert en études latino-américaines à Yale. L’année d’après, en 1955, elle enregistre un album avec le chœur Michel Déjean qui fait partie du prestigieux catalogue Smithsonian Folkways dans lequel elle chante les loas Ogoun et Legba.

de

DR

pradines

Les grandes dates 1928 : Naissance en Haïti 1953 : Album Emy Voodoo 1954 : Mariage avec Richard M. Morse 1955 : Album avec Michel Déjean

Portrait d’Émerante par Lubreau, 1983

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m i c h e l i n e

L AUDUN DENIS

1930

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I

mpossible de parler de piano en Haïti sans se référer à Micheline Laudun Denis. Comme son nom, qui chantonne sur le rythme, tout chez cette petite grande dame n’est que gentillesse et musicalité. Plutôt discrète et menue, elle incarne par son sourire franc et lumineux un mélange bien balancé de sérieux et de jovialité qui lui vient, entre autres, d’une enfance heureuse avec un père boute-en-train.

Micheline Laudun épouse Raoul Denis, un épicier mélomane qui va se convertir en disquaire, dès 1955 « pour faire honneur à sa pianiste-épouse » prétend leur fils cadet. La Boite à Musique va devenir une référence pour les fans de classique, de jazz et de chanson populaire partout au pays. Et même si elle vivote encore après bientôt 60 ans, il ne faut pas oublier qu’elle est restée pendant longtemps le point de chute des collectionneurs et aussi des instrumentistes, puisque le commerçant Denis obtient la franchise exclusive des instruments de la marque japonaise Yamaha.

« J’ai toujours eu de la musique autour de moi », dira-t-elle à Arnold Antonin dans la séquence d’ouverture du film Six femmes d’exception. «  Mon père jouait de l’accordéon dans le jardin quand ma sœur et moi on se réveillait ». Avec lui, elle anime très tôt les petites fêtes de famille où  tous raffolent de ce que Micheline appelle « les petites méringues à la mode ». Quant au patriarche, Sweet Feyo Laudun, comme se souvient Ti Raoul, son petit-fils : « C’est intéressant de savoir qu’il était, entre autres, convoyeur pour la Maison Nadal. Il était donc beaucoup en province et, partout où il s’arrêtait, il trouvait toujours un piano pour mettre de l’ambiance ».

Le couple aura quatre enfants qui deviendront tous musiciens et Raoul père, qui lui, possède une excellente oreille, deviendra l’accordeur de piano attitré de sa femme, l’accompagnant dans tous ses déplacements. Il faut souligner ici que Micheline est non seulement la pianiste la plus assidue et probablement la plus douée du pays, mais elle reste, et pour longtemps,

DR • Colllection privée

Micheline est née le 2 juillet 1930. Elle tombe amoureuse de Bach et apprend le piano classique avec Basile Coldoban, un musicien roumain du conservatoire de Moscou que la deuxième guerre mondiale a chassé vers Haïti et avec Lina Mathon, une enseignante formatrice aussi stricte que délurée, qui ne va pas brimer ses élans de compositrice. C’est ainsi qu’à 15 ans, après des concours à la radio HH3W de Ricardo Widmaier, elle réussit l’exploit de décrocher le deuxième prix au Concours National de Méringues Carnavalesques. Sa Claudette n’est devancée que par la composition d’Antoine Duverger, mais elle surclasse plus de 215 participants qui sont tous ses aînés. On sent déjà très fort dans son exécution l’émotion et le rythme et ce côté enjoué même si elle s’excuse avec sa modestie sincère : « J’aime danser mais je ne me trouve pas douée pour jouer de la musique qui se danse ». Et dire que c’est la meilleure interprète de Ludovic Lamothe qui parle en ces termes… En tout cas, ce coup d’éclat n’est pas un accident. Boursière, l’année suivante, du gouvernement américain, la jeune prodige s’envole à 16 ans pour se perfectionner à New-York. Puis, soutenue par l’Alliance française et son propre pays, elle se retrouve au Conservatoire de musique de Paris pour six longues années, à partir de 1949. En 1954, on la rappelle sous les drapeaux à l’occasion des 150 ans de l’Indépendance d’Haïti et elle joue dans un grand concert auquel participe également Marian Anderson. On parle de sa sonorité limpide, de la touche ferme et délicate qui la caractérise.

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Malheureusement pour ceux qui n’ont pas eu le bonheur de la voir en concert, ses disques son rares. Reste son disque dédié aux compositeurs haïtiens, Justin Elie, Carmen Brouard, Léonce William, Ludovic Lamothe, Occide Jeanty, Férère Laguerre et François Manigat, un must, que l’on peut acheter sur Internet. Et puis le fameux récital pour l’OEA, à Washington, en 1973, où elle joue Bach, Beethoven et Debussy et que le critique du Washington Post, James Backas, décrit comme « la plus belle interprétation pour Piano de Debussy qu’il m’ait été donné d’entendre ».

DR

Madame Laudun Denis a écrit un ballet pour la chorégraphe Régine Montrosier Claudette, une idylle paysanne, ainsi qu’un cinquantaine de morceaux faisant partie du « Jardin musical », une méthode de piano pleine de fantaisie à l’usage des enfants du pays. Elle a commencé à enseigner dans les années cinquante, sous Magloire et a fondé en 1967, avec l’architecte et violoniste Fritz Benjamin, l’académie Pro-Musica qui vivra près de 20 ans.

Voilà Micheline immortelle qui prêche l’excellence. Et sa devise créole, un clin d’œil plein de malice : « Tout voum se do ! Sauf en musique… »

1930 : Naissance à Port-au-Prince 1945 : Premier prix du Concours National de Meringue Carnavalesque

DR

Les grandes dates

1946 : Départ pour New-York 1949 : Conservatoire de Paris 1955 : Mariage avec Raoul Denis 1967 : Académie Pro Musica DR

1973 : Récital OEA Washington

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micheline laudun denis

celle qui aura certainement eu la plus longue carrière. Une vie entièrement dédiée à la musique, en particulier à l’interprétation de haut niveau et à la formation avec une maxime « encadrer ses élèves en vue d’assurer une relève ».


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TOTO BIS SAINTHE

1934-1994

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M

arie-Clothilde Bissainthe voit le jour au Cap-Haïtien, un 2 avril, sous le signe du Bélier. C’est bientôt la fin de l’occupation américaine et la petite fille, dernière d’une famille de cinq enfants, dont le père, Carmilus, possède une imprimerie, va migrer très jeune vers Portau-Prince. Elle garde de cette brève enfance dans le Nord, une fierté toute « capoise » et ce surnom de Toto qui lui colle à la peau. Seule artiste haïtienne à mener de front une brillante carrière de comédienne et de chanteuse sur la scène internationale, Toto quitte d’abord l’avenue John Brown pour New-York, avec ses sœurs, au début des années 1950. C’est le début d’un long exil artistique qui va durer plus de trente ans, entrecoupé de rares mais spectaculaires retours au pays natal. On la retrouve sur les planches, en Afrique de l’Ouest comme à Paris, où elle joue d’abord dans Le mariage de Fatou, d’Emile Cissé. Avec ses amis de la diaspora, elle fonde Les Griots, la première compagnie de théâtre noire en France. Toto joue aussi Huis Clos de Sartre ou Les Bonnes de Jean Genet, sous la direction Jean-Marie Serreau.

© Lionel

Dotée d’une présence scénique exceptionnelle, la petite Bissainthe au regard plein de défis va bientôt conquérir un public vierge en Haïti. Son premier 33 tours éponyme, introuvable de nos jours, va rentrer dans les annales. Ce récital d’adieu qu’elle présente au ciné Capitol en 1969, est le premier d’une trilogie de disques enregistrée en concert. Elle y transcende l’âme haïtienne et son folklore par la complainte afro Papa Damballah, le conte Thézin,

© Agence de presse Bernard

Dans les cabarets de la Rive-Gauche, où elle apprend tout de Piaf, Gréco, Brel, Ferré, Aragon et Moustaki, elle se lie d’amitié avec la grande Pauline Julien qui, comme elle, combine les talents d’actrice et de chanteuse. Simultanément, Toto arrive au grand écran avec un premier rôle, celui de Bettie Vance dans Les tripes au soleil un film sur le racisme qui provoque une vive controverse en 1959.

1962, Haïti

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Toto accompagnée de Max Piquion, Ferdinand Dor, Antoine Osselin et Frédéric Carpentier

© France Télévision

La troupe des Griots, de g à d : Bashir Touré, Roger Blin, Toto Bissainthe, Lydia Ewande, Robert Liensol, Danièle Van Bercheycke

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© Agence de presse Bernard

“La Case de l’Oncle Tom”, série tv, JC Averty

© Agence de presse Bernard

“Les Bonnes” avec Danièle Van Bercheyke

“Un raisin au soleil” avec Darling Légitimus

toto bi ssainthe

© Paul Roy Camille

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© D. Alezra

les poèmes de Tiga et de Félix Morisseau-Leroy. Mais surtout elle incarne avec un bagout phénoménal des textes créoles truculents de la populaire animatrice de radio Jacqueline Scott, inspirés d’Aznavour et de Ferré. Le succès Graine d’ananar adapté librement de ce dernier, devient Ti Loraj kale : un portrait de femme rebelle. Une sacrée pièce d’identité, une « signature song », comme le dit si bien l’anglais, dont Radio Haïti fera un succès légendaire. Même phénomène en 1975 avec le live À New-York sur le label haïtiano-américain Rotel Records. L’album enregistré au Brooklyn Academy fera passer directement de l’anonymat au patrimoine vivant de la culture du pays, le titre Ou sòti Pòs Machan, ballade sensuelle sur les préjugés de classe. Le sous-titre affiche bien « La vedette de la chanson haïtienne » mais c’est avec des musiciens antillais (dont Patrice et Mino Cinelu) qu’elle enregistrera (en une seule prise) le mythique album Haïti pour le label international Arion. Le spectacle intitulé Chants populaires d’Haïti, tourne partout, de l’Olympia ou du Palais des Glaces à Paris, aux scènes de grands festivals d’Europe, d’Afrique, d’Algérie ou encore des Seychelles avec cette fois, une formation composée de deux chanteuses antillaises, de percussionnistes martiniquais et malien et d’un contrebassiste français. Les complaintes Rassemblement et Dèy deviennent partout symboles de la douleur et de la révolte d’un peuple martyrisé par une dictature qui sévit depuis deux décennies. C’est au départ de Jean-Claude Duvalier, en 1986, que Toto Bissainthe revient finalement sur la terre de toute sa passion. Accompagnée par Mushy et Joël Widmaier et de sa fille Milena, elle monte un nouveau spectacle atypique et audacieux qui met en scène les textes de Syto Cavé, Michael Norton Blustein et René Philoctète et qui tournera aux Antilles, en Guyane, à New York et en Europe. Réécoutant ces chansons immortalisées sur l’album posthume Coda en 1996, le poète Anthony Phelps parlera de « la prenante et crédible présence d’une petite grande dame de la chanson, d’une petite et merveilleuse comédienne». Le double album Rétrospective sorti sous le label Creon Music en 2006, reprend ses titres phares sortis uniquement en vinyle et une bonne partie des morceaux plus récents.

“La vieille grille”

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Festival de Cologne, Allemagne 1977

Répétition “Les Nègres” (J. Genet), mise en scène Roger Blin

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© AFP

DR

© Agence de presse Bernard

“Les Chants populaires d’Haïti” : Raymond Betzi, Mariann Mathéus, Emilie MC Benoit, Toto Bissainthe, Akonio Dolo.

Emmanuel Robles, Toto, Doudou Babet, “Un raisin au soleil”

toto bi ssainthe

DR

GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE


GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

© Cauver

© Edouard Guilbaud

Livré de façon magistrale, son testament, Ayiti, mwen pa renmen w’ anko, un texte cru qui crache sa détresse devant la déchéance d’un pays tant aimé, reste un sommet qui n’a aucun équivalent dans la chanson d’Haïti. Il témoigne encore du courage d’une interprète exigeante et sans limite. Toto reste aussi présente par l’image dans des rôles de mère douleur, notamment dans les films de Raoul Peck comme Haitian Corner, et surtout L’homme sur les quais où elle incarne le personnage de Camille Desrouillères qui l’a menée au festival de Cannes, en 1993, peu avant sa mort. Toujours drapée de noir mais droite dans sa mission, elle est la passionaria, le porteétendard et la digne représentante d’une nation créole et d’une époque tourmentées.

Palais des Glaces à Paris

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Toto avec Mino Cinelu et Beb Guerrin

Collection privée Beb Guerrin

Rex Théâtre, 1961

© Erik Saulnier

Portrait

DR

“Songe que fait Sarah”, pièce écrite et mise en scène par Syto Cavé, 1990


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Les grandes dates 1951 : Arrivée à Paris 1957 : Rencontre avec Roger Blin, création de la troupe des « Griots » 1958 : Les Tripes au Soleil film de Claude Bernard Aubert 1961 : La tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire, mise en scène Roger Blin. Première d’une série de pièces de théâtre et de tournées de chant en Haïti, en France, aux Antilles et en Afrique. Enregistrement du premier album Toto Bissainthe. 1975 : Concerts au Madison Square Garden et au Carnegie Hall - New York Enregistrement de l’album live A New York 1977 : Enregistrement de Toto Bissainthe chante Haïti 1983 : Enregistrement Haïti Chanté et tournées internationales 1986 : Retour en Haïti (après 2 ans à Saint-Domingue et 6 ans en Martinique) 1987 : Nouvelle formation avec Joël, Mushy Widmaier et Milena Sandler, tournée internationale 1988 : Haitian Corner, long métrage de Raoul Peck 1989 : Songe que fait Sarah de et mise en scène par Syto Cavé, tournée internationale 1991 : La tragédie du Roi Christophe, Comédie Française, Paris 1993 : L’Homme sur les quais, long métrage de Raoul Peck, présenté à Cannes 1994 : Décès à Port-au-Prince 1997 : Inauguration de la place Toto Bissainthe à Montréal

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toto bi ssainthe

1934 : Naissance au Cap-Haïtien


GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

c l a u d et te

PIERRE-LOUIS

1953

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DR


GRANDES DAMES DE L A MUSIQUE HAITIENNE

S

a famille vient de l’Arcahaie, la cité du drapeau, mais Claudette Pierre-Louis est née à Port-au-Prince où elle a grandi et s’est épanouie dans les années 1950. D’aussi loin qu’elle puisse s’en souvenir, sa mère lui a toujours dit que bébé, elle fredonnait sans cesse, et de manière précoce, tous les airs qui lui passaient par la tête, préférant clairement la musique à la communication verbale.

qu’elle ne s’entend pas sur la dynamique avec le musicien de service, il va lui chercher un autre accompagnateur. C’est à l’école Saint-Vincent, à la rue des Casernes, un institut pour aveugles que dirige la religieuse américaine Sister John, que l’on recrute l’organiste aveugle Ulrick Pierre, un homme jovial avec un bon sens du swing, originaire de Petite-Rivière de l’Artibonite.

Profitant de l’émulation artistique qui régnait alors dans la capitale, la jeune femme se laisse guider par son instinct naturel comme par un ange gardien. Elle va où la musique la mène, sans la moindre idée d’une carrière sur scène. Elle fréquente l’église évangélique de la Rue du Centre, attirée simplement par la beauté des voix alors qu’elle est une pieuse catholique. Son appétence musicale va ainsi la conduire au succès le plus imprévisible.

Immédiatement, les deux font la paire. La musique populaire entraînante, ingénue et presque naïve qu’ils produisent va gagner le respect d’un très large auditoire. Pendant une douzaine d’années, ce succès en duo, initié par un simple bouche-à-oreille, ne démentira pas. Claudette et Ti Pierre vont accumuler les tournées et les disques (plus d’une douzaine d’albums en tout) à un rythme régulier. Malgré des arrangements presque simplistes, leur notoriété locale franchira vite les frontières. Toujours à deux, ils iront en tournée en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane –un circuit que parcourent les grosses formations de l’heure– et même en Afrique, un exploit rarissime pour des vedettes haïtiennes. Le couple, très aimé, surtout en Côte d’Ivoire et au Togo, y tournera à deux reprises. Le producteur Fred Paul, les accompagne et enregistre avec eux l’album Hello Africa en 1983, leur troisième disque d’affilée pour l’écurie Mini Records.

A l’époque, l’attraction la plus à la mode pour les adolescents mélomanes d’Haïti, c’est de se rendre aux répétitions en plein air de la célébrissime formation Le Super Jazz des Jeunes, au Théâtre de Verdure. On a aucun mal à s’imaginer l’ambiance décrite par Assad Francoeur dans sa chanson Miyan Miyan, imprégnée d’admiration et de respect pour les ténors de l’heure. Sauf que, ce jour là, une voix dans les gradins chantonne plus fort que toutes les autres. Un des musiciens entend Claudette et s’approche pour lui parler. On l’invite sur le champ à rencontrer, face à face, le chef d’orchestre Antalcidas Murat, l’autorité musicale suprême de la musique populaire en ce temps-là.

Après l’album Zanmi, probablement le meilleur de leur discographie, enregistré à Audiotek avec le bassiste Joe Charles, le batteur Tuco Bouzi et l’inestimable apport des deux violonistes Archange Michel et Rommel Joseph, Claudette part s’installer au Canada. Elle aidera Ti Pierre à l’y rejoindre avec femme et enfant. Mais ce dernier se languit de la vie simple et de la brise chaude du pays. Après un ultime enregistrement au studio La Majeure qui comprend les morceaux Luttez et Mizè Pêcheur, le retour de ce dernier en Haïti lui sera fatal. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1991, à la suite d’un coup d’Etat manqué contre Aristide, les habitants de la Croix-des-Missions font irruption dans une fête privée qu’il anime et le massacrent à coup de machette.

Antal, trompettiste et arrangeur, va prendre Claudette par la main. Non seulement elle est autorisée à chanter avec le groupe mais ce dernier l’invite à Radio Haïti pour des enregistrements et des festivals retransmis en direct. Claudette en parle encore, un demi-siècle plus tard comme un conte de fée, sans pouvoir expliquer cet honneur, ce miracle, en répétant : « Je suis quelqu’un de simple, simple ! ». Mais le Jazz des Jeunes ne se contente pas de l’accompagner, il va inclure à son répertoire les propres compositions de la jeune femme, comme le désopilant Mariage Chat et bientôt, ce qui restera son plus grand succès à vie Camionette, balade imaginaire en tap tap.

Claudette Pierre-Louis s’est retirée de la vie publique depuis et coule des jours paisibles dans la couronne Nord de Montréal, se consacrant à la prière. Une chose est certaine : personne n’a remplacé cette voix caressante avec son petit trémolo dans la mythologie haïtienne. Elle reste l’archétype de la chanteuse populaire spontanée, l’incarnation de sincérité de la femme du peuple.

Camionette chérie, Menmen m’ ale dous, byen dous… C’est Gaby, le manager de Lakay Disco, un petit club exigu mais très fréquenté sur la route montagneuse de Fermathe qui amènera Claudette là-haut, dans le but de lui offrir un contrat chaque week-end. Parce

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c l audette pierre-loui s

Les grandes dates 1953 : Naissance à Port-au-Prince 1977 : Rencontre avec Ulrick Pierre (dit Ti Pierre) 1979 : Album Camionette 1979 : Album II 1980 : Album Pa kontrarie’m 1981 : Une soirée avec Claudette et Ti Pierre 1983 : Tournée Hello Africa 1985 : Album Zanmi 1990 : Album Kolabore 1991 : Meurtre de Ti-Pierre à Tabarre (Haïti)

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“TI CORN”

1953

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“Caribia”, 1977


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L

a chanteuse Cornelia Schütt est née à Heiligenberg, une petite ville du Sud de l’Allemagne, proche du Lac Constance. Mais elle a toujours considéré que sa langue maternelle était le créole. Si sa mère Ingrid s’était rendue jusque là pour l’accouchement, c’est par crainte de complications au cours d’une grossesse plutôt difficile. Mais la petite fille n’a pas trois mois lorsqu’elle rentre au bercail, c’est-à-dire au Cap-Haitien, où toute la famille l’attend. Les Schütt se sont établis en Haïti depuis 1832. Le père, Carl-Otto, fait du commerce d’exportation à la rue du Quai et ils habitent alors dans les hauteurs du Bel-Air. C’est dans ce décor verdoyant que la future vedette passe une enfance heureuse, dans les années 1950, avec son frère, ses sœurs et… sa nounou, Anna Colo. Cette jeune femme de la campagne qui ne s’exprime qu’en créole, chante avec elle du matin au soir et lui trouve vite le sobriquet qui deviendra son nom d’artiste : Ti Corn. Dès son plus jeune âge, Ti Corn apprend donc toutes les chansons traditionnelles ainsi que les comptines du répertoire d’Anna Colo. La nuit tombée, on tire des contes, ces légendes d’Haïti qui, comme l’histoire de Thézin, le poisson, sont elles aussi agrémentées de parties chantées. Aussi, quand la jeune femme blanche avec sa robe maldioc* dira plus tard aux journalistes : « La musique traditionnelle d’Haïti coule dans mes veines », c’est avec raison.

À 13 ans, en 1966, Ti Corn repart pour l’Allemagne. Haïti lui manque énormément. Seul le chant arrive à calmer sa nostalgie d’écolière en exil. Les va-et-vient entre Hambourg et le Cap exacerbent son sentiment d’appartenance à son « kinanm* », comme on dit dans le Nord, et alimentent son amour profond de la culture haïtienne. D’ailleurs, pendant que ses camarades de classe admirent Janis Joplin et Joan Baez, ses héroïnes à elle sont Martha Jean-Claude et Toto Bissainthe. Et dans la chorale où elle s’enrôle là-bas, on l’aide à exploiter son timbre particulier qui convient parfaitement à son style de chanteuse folk.

1982

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© Henry Celestin

Garçon manqué au départ,Ti Corn s’est mise très tôt au tambour et à la danse, avec le percussionniste et chorégraphe Ciriaque. Puis, elle a pris des cours de guitare avec le réputé Jean Menuau, s’accompagnant elle-même, et a placé sa voix. On la découvre un soir sur la scène du « Feu Vert Night Club » pendant l’intermède de l’Orchestre Septentrional. Pieds nus, en costume folklorique, l’adolescente donne sa première prestation publique devant un public de connaisseurs stupéfaits.


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Haïti, 1956

Quelques mois plus tard, Ti Corn invite Carole Demesmin à chanter avec elle au Cap. Fraichement débarquée de Boston et surfant sur le succès de son premier album, celle-ci rendra bientôt la politesse à la Capoise, l’invitant à son tour. C’est ainsi que Ti Corn rencontre le talentueux Jean-Claude Martineau, alias Koralen, dans son fief de Mattapan, au Massachussets, aux Etats-Unis. C’est le début d’une longue collaboration. L’auteur-compositeur attitré de Carole lui offre trois titres qui figureront bientôt sur l’album Sèvolan : Jalouzi, Bourik-la et Drapo Pa m, écrit sur mesure pour la chanteuse qui endosse le drapeau bleu et rouge, affirmant son identité.

Collection privée

Ti Corn renoue avec son métier d’auteur et de compositrice et signe des textes joliment tournés comme Se pou Sa et Sèvolan, métaphore d’une femme cerf-volant qui caracole dans le ciel, guidée par la main d’un homme. Elle met aussi en musique la poésie de Pierre-Richard Narcisse Pa Kriye Anita, thème du film de fiction Anita de Rassoul Labuchin, dans lequel elle incarne Simbi, la divinité vaudou de la mer. Suivra l’album La M’ap Rete (C’est ici que je reste) dans lequel elle partage les crédits avec Koralen et le convainc d’enregistrer et d’interpréter Deklarasyon en public et en duo. Plus tard encore, elle collabore avec le grand guitariste Amos Coulanges, puis, installée à Majorque, en Espagne, elle continue de produire avec le réalisateur Brahm Heidl.

Ti Corn en famille, 1957

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ti corn

En 1979, Ti Corn enregistre Haïti, un premier album de chansons du patrimoine national qui connaitra un succès considérable. Édité sous son propre label indépendant Tortuga, orné d’une aquarelle naïve de sa sœur Laetitia figurant le Cap et sa cathédrale, ce disque devient LA carte postale musicale du pays pour longtemps. Il est encore considéré aujourd’hui comme l’un des albums les plus vendus de toute la discographie locale. Passée la curiosité que cette femme blanche, à la fois allemande et haïtienne suscite au début, Ti Corn gagne son pari et devient une ambassadrice autorisée de notre culture créole. Elle reprend avec bonheur Souvenir d’Haïti d’Othello Bayard et Nan Fon Bwa, mais son plus grand succès sur les radios sera Carénage, histoire d’un flirt, un dimanche après-midi, sur le boulevard du bord de mer. On y reconnait son accent de vraie fille du Nord.

Collection privée

Elle écrit maintenant ses propres chansons et va les présenter à Herby Widmaier, lors d’une visite à Port-au-Prince. Ce dernier réalise pour elle un premier 45 tours en créole Mwen Kon et Ala Yon Mizè, dans son studio 8 pistes de Radio Métropole. Mais il va falloir attendre encore quelques années pour que toutes les pièces du succès se mettent en placent.


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Ti Corn s’est produite partout en Europe, en Amérique du Nord et même à Tahiti où l’on voit en elle « une messagère de la beauté et du mystère des îles ». De passage à Montréal, en 2009, elle confiera au journal La Presse : « Mon âme et mon art sont haïtiens. C’est simplement que je n’ai pas le bon emballage ».

© Hans Fels

*Voir lexique

Ti Corn en concert, 1983

2009

© Gilbert Saurel

© Gilbert Saurel

Ti Corn joue Simbi dans le film “Anita” de Rassoul Labuchin

2009

2013

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Les grandes dates 1953 : Naissance en Allemagne et arrivée en Haïti 1966 : Départ du Cap pour Hambourg 1971 : Premier enregistrement 45 tours avec H. Widmaier 1977 : Tournage du film Caribia de Arthur M. Rabenait 1978 : Premier album 33 tours Haïti, un bestseller 1980 : Enregistre ses propres compositions sur Sèvolan 1981 : Joue le rôle de Simbi dans Anita de R. Labuchin 2009 : Chante à l’inauguration du nouveau quai de Labadee avec Azor 2010 : Ecrit et enregistre Haiti Rise Up avec B. Obas, au lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2012 : Se produit avec les Difficiles de Pétion-Ville et ré-enregistre la chanson Fèt Champèt de Henri Célestin

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1982

© Henry Celestin

1979 : Début de collaboration avec Koralen

ti corn

2009

© Laurent Elbaz

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c a r o l e

DEMESMIN

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C

’est parce que son premier enregistrement réalisé en 1978 est devenu un succès instantané, faisant d’elle, d’emblée, une gagnante, que Carole Demesmin se classe parmi les grandes dames de la musique d’Haïti. Mieux encore, ces chansons signées du génial Koralen –un auteur dans l’ombre, parfaitement inconnu à l’époque- ont frappé l’imaginaire collectif au sens large. La société s’est identifiée tout de suite à la complainte des maroulés comme à l’histoire véridique de Lumane Casimir, la diva déchue. Carole Demesmin possède une voix forte avec un registre étendu, surtout dans les aigus, qui lui donne cette élégance chatoyante et un peu solennelle qui rappelle celle d’une Émerante de Pradines d’antan. Impossible d’aborder le personnage de cette célèbre Léoganaise uniquement comme une grande chanteuse populaire. Carole est beaucoup plus que cela. Une activiste culturelle, une prêtresse vaudou, une guérisseuse mystique, une sage-femme, une humaniste, un porteflambeau de la culture haïtienne, une ambassadrice, une conférencière : tous ces chapeaux lui vont, ou presque ! Littéralement infatigable, elle mène un combat sans relâche, surtout dans la diaspora, à chaque fois qu’il faut défendre le folklore, la tradition, l’héritage africain de ses compatriotes. Elle en impose, avec une force de persuasion remarquable et un mélange d’autorité et de douceur. Rien ne laissait prévoir un tel parcours commencé dans la paisible cité d’Anacaona. Enfant passionnée, avant tout, de dessin et de peinture, Carole se souvient qu’à onze ans elle s’adonnait au théâtre mais colorait aussi des cartes à la main, ce qui lui rapportait son argent de poche. Bientôt, l’adolescente quitte son pays chéri pour poursuivre ses études secondaires au Boston High School puis au Massachussetts College of Arts. En 1976, tout s’enchaine : les arts plastiques et aussi la musique. Carole chante avec une confiance et une aisance prodigieuses. Introduite par la comédienne Paula Clermont Péan au sein de l’association artistique Haïti Culturelle, elle rencontre un de ses fondateurs, Jean-Claude Martineau, un poète et conteur inspiré, qui, lui aussi a quitté le pays depuis 1962. Simultanément, sur l’insistance du pianiste Guerdès Fleurant, elle est admise à Berklee, la très prestigieuse école américaine, foyer des plus grands musiciens de jazz. La jeune haïtienne est une novice très douée qui ne lit pas la musique. Mais elle possède une bonne oreille, une mémoire musicale littéralement

Carole en concert à Miami

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carol e demesmin

phénoménale et, enfin, une détermination à toute épreuve. Ses professeurs n’y voient que du feu. On lui propose alors d’enregistrer sa voix. C’est Martineau (alias Koralen) qui l’encourage à présenter des œuvres originales au lieu de piocher dans le Great American Songbook que Ella, Sara et Cleo ont sûrement mieux fait avant elle. Il a quelques chansons poétiques déjà prêtes, en français et en créole, comme Plante manyòk, Le rivage où chantent les palmiers. Alors, dans un éclair de génie, il écrit Machann Pòtoprens, Lumane Casimir (son chef d’œuvre} et Maroulé, qui va devenir le titre de ce premier album mythique, enregistré en deux jours avec des musiciens américains et haïtiens, dirigés par le saxophoniste Gaguy Dépestre. Ironiquement, pendant que d’autres peinent à se faire un nom, Carole, elle, se forge juste un prénom. Tout le monde sait pertinemment qu’elle est la fille de Mozart Demesmin, violoniste amateur et les animateurs de radio la présentent évidemment comme telle, mais jamais elle n’utilisera son patronyme officiellement. Le public créole malicieux va même la désigner pendant des années comme «Carole Maroulé», surnom affectueux mais peu flatteur quand on connaît la vie de ces pauvres paysans qui conduisent leur bétail le long des routes en se faisant insulter au passage par les camionneurs et leurs passagers.

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Deux ans plus tard : deuxième triomphe avec la sortie de Min Rara. Carole troque son corsage jaune de jeune femme sage du premier disque pour un flamboyant costume folklorique qui exprime vraiment sa personnalité et ses valeurs. Martineau se surpasse encore en signant paroles et musiques de plusieurs succès dont la mélancolique Sou chimen pèdi tan, ou Les caravelles qui évoque la colonisation espagnole et l’irrésistible chanson titre, taillée sur mesure pour une fille de Léogane, où règnent les bandes de musique rara*.

Si ce troisième album, paru en 1987, n’est pas le plus grand succès de l’artiste, il reste pour beaucoup son œuvre la plus accomplie esthétiquement. Malgré Bèl Kongo avec Pierre-Rigaud Chéry et Kongayiti-Afrika, Carole n’a pas complété une discographie abondante en 35 ans de carrière. Ses enregistrements restent, aujourd’hui encore, difficiles à trouver. Mais la mambo n’a jamais cessé de militer partout. L’événement « Anacaona » à Léogane, le « Tom Tom Fest », la marche sur le Pont de Brooklyn, l’événement « Drapeau culturel » à Miami Beach, des ateliers de réflexion en Amérique du Nord pour encourager les enfants d’origine haïtienne à se rapprocher de leur culture; tout cela c’est elle. Sans compter les interventions dans des programmes universitaires de Floride et du Vermont destinés aux afro-américains soucieux de connaître et de préserver les rites hérités de l’Alma Mater. Elle valorise les talents spirituels et médicinaux, fait la promotion de la fondation « United Haitian Artists » à Chicago et des « Zepi Mayi Awards » et, finalement, entreprende de lancer son propre label au nom mystique de « Rainbow of Yawé ».

Entre-temps, Carole a amorcé un retour décisif vers sa terre natale. Son initiation au vaudou aux côtés du réputé hougan Max Beauvoir, dans son péristyle de Mariani, va durer 13 longues années. Pour la première fois, elle enregistre un album à la maison, entourée exclusivement de musiciens locaux dont le gigantesque percussionniste Aboudja et les frères Joël et Mushy Widmaier du groupe Zèklè. Le résultat atteint des sommets avec Likidon et Lawouzé qu’elle signe avec son ami d’enfance, le peintre Tiga Garoute, et Lanmou se Libèté, un somptueux cadeau de Yole Dérose.

*Voir lexique

Carole en concert à Miami

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carol e demesmin

Les grandes dates 1973 : Rejoint Haïti Culturelle 1977 : Entre à Berklee College 1978 : Album Maroulé arrangé par Gaguy Dépestre 1981 : Min Rara arrangé par Michael Cohen 1982 : Enregistre avec Gérald Merceron et le collectif Haiti 2000 1986 : Chante Ayiti va Bèl à la Télévision Nationale d’Haïti 1987 : Premier clip « Tounen Lakay » 1997 : Participe à Drapeau National à Miami 2000 : Création de son label Rainbow Yawé

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fa r a h

JUSTE

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DR


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E

st-ce parce qu’elle a cette facilité à parler aux foules, à capter son auditoire ou à galvaniser ses fans ? Personne ne s’étonnera en tout cas que la carrière de Farah Juste prenne une envergure nettement politique. Ni que la chanteuse la plus charismatique de la diaspora soit nommée en 1995, Ministre du 10e département, c’est à dire responsable des deux millions d’Haïtiens vivant hors des frontières géographiques du pays.

L’incident ne fait que décupler sa détermination à défendre les droits sacrés du peuple devant les politiciens magouilleurs. Son album suivant Alelouya Pou Ayiti, la transforme pour toujours en une militante passionnée de légende. Avec sa pochette sobre et poignante en noir et blanc, le disque relate le film des événements (Gonaïves, Fò Dimanche, 7 février) et implore la grâce du ciel sur une nation qui prépare fébrilement ses premières élections démocratiques depuis 30 ans. Il se diffuse abondamment à la radio pendant l’été 1987, ainsi qu’au jour terrible du massacre lors des élections gâchées.

Farah est une rebelle dans l’âme. Une justicière, une populiste, un tempérament fort. Si elle débute à six ans comme une enfant sage avec la chorale de l’église catholique St-Gérard dans le quartier populeux de Carrefour-Feuilles où elle grandit, elle commence dès l’adolescence à griffonner des textes revendicateurs et remplis de colère. Mais elle n’ira pas, à l’époque, jusqu’à les chanter ni les dire en public. C’est son départ à 17 ans pour l’Amérique du Nord qui va l’émanciper vers sa véritable vocation d’artiste engagée.

Farah écrit alors 29 novembre sur un rythme de rabòday* où elle salue les victimes et avertit les bourreaux de la vengeance prochaine du peuple. Ses paroles en créole sont cinglantes et se traduisent en français comme suit : Une élection qui devient une exécution C’est à la ruelle Vaillant qu’on tue les hommes vaillants Le peuple haïtien connaît l’assassin Il n’a pas d’armes mais il a deux mains Il attendra demain

Après quelques années au Canada où elle étudie l’art dramatique, la jeune femme arrive à New-York où elle s’embrigade assez vite dans la troupe socio-culturelle « Solèy Leve », liée au noyau dur de la résistance anti-duvaliériste. C’est là qu’elle apprend des chansons comme Alyenkàt de Michel Rolf-Trouillot ainsi que le langage tranchant et poétique des chants militants. Elle donne de la voix dans tous les rassemblements et manifestations qui entretiennent l’espoir de renverser le pouvoir. Une voix forte qui s’enhardit et commence à percer, tant et si bien que le producteur Marc Duverger s’implique et fait sortir, en 1979, son premier disque au titre sans équivoque de Banm’ Pase. Sur la pochette Farah est debout, droite, pieds nus, avec le regard farouche et l’allure fière. La chanson Louijan Bojé démontre qu’elle n’a pas froid au yeux et qu’elle ne se laissera pas intimider par les miliciens machos qui pratiquent des abus de pouvoir. Le disque est un franc succès. Tellement que, deux ans plus tard, Duverger lui en offre un deuxième, cette fois avec l’accompagnement du Skah-Shah, la formation haïtienne de konpa* qui vit alors son apogée. Ce disque, simplement intitulé Fanm, se veut plus tendre et plus féminin, mais Farah y chante aussi le désespoir des boat people. La musique qui se danse n’est décidément pas celle qui l’intéresse.

DR

À la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, c’est une Farah enflammée qui rentre en Haïti où elle donne enfin ses premiers concerts. Elle y rencontre aussi le remuant petit prêtre, Jean-Bertrand Aristide. Mais elle sera agressée à l’aéroport le jour de son départ.

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Sur la pochette du prochain album, cette fois pas de photo mais un tableau surréaliste. La chanteuse s’est transformée en icône de la lutte anti-macoute et prend le nom de La voix des sans voix qui lui restera. Vivant à Miami et marié à un médecin, Farah Juste est une mère de famille occupée qui ne chante pas toute l’année. Elle administre depuis 25 ans Farah’s Angels, son centre d’apprentissage pour enfants et adolescents ; mais, toujours préoccupée par l’évolution de son pays, elle dirige parallèlement une association culturelle qui porte aussi son nom.

fa r a h j u s t e

Chaque année pour le 1er janvier, c’est elle qui organise le grand Concert de l’Indépendance au Convention Center for the Performing Arts de Miami. Cette célébration, à laquelle elle convie les danseurs, les rappeurs comme Larry Legend et toutes les chanteuses haïtiennes les plus talentueuses qu’elle appelle « Les divas » est une véritable tradition pour la diaspora de Floride. Incarnation du patriotisme sublimé, voilà une chanteuse qui ne chante que pour l’amour de son pays.

Les grandes dates 1979 : Premier album 1986 : Retour en Haïti 1995 : Nommée Ministre du 10e Département 2010 : 22e spectacle du Jour de l’Indépendance à Miami

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DÉROSE

1955

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© François Louis


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Y

ole Ledan et Ansy Dérose arrivent tous deux de Port-au-Prince lorsqu’ils se découvrent sur le campus de l’Université Laval, à Québec, en juillet 1974. Ils font partie de la délégation haïtienne à la Super Francofête, l’événement d’envergure mondiale qui bat son plein dans la belle province, par ce bel été.

Le 11 mai 1985, le couple le plus influent de l’art haïtien, gagne le pari fou de remplir le stade Sylvio Cator pour un spectacle visionnaire, entièrement dédié à la chanson créole. « Hommage à la Jeunesse » parraine neuf artistes de la relève, sur une immense scène circulaire qui tournoie au centre de la pelouse. Du jamais vu. Les voix nouvelles d’Emeline Michel, Guerda Hector et Evelyne Beauvil, entre-autres, sont révélées au grand public ce soir-là.

Elle est une jeune et séduisante danseuse folklorique qui joue, à ses moments perdus, de sa voix douce. Lui, un ténor, déjà fort d’un album 33 tours et d’un troisième prix au Festival International de la Chanson de Mexico, incarne, avec sa belle carrure, les auteurs-compositeursinterprètes qui défendent avec fougue leurs créations en français comme en créole.

Le prochain disque solo d’Ansy, en 1987, semble reléguer momentanément son épouse au rôle de choriste. Mais le titre percutant Nou vle, à la première personne du pluriel, exprime clairement les idéaux politiques et l’enga-

Ansy et Yole deviennent bientôt mari et femme. Ils vont ensemble représenter Haïti dans un autre festival de la chanson, à Porto Rico, où ils gagneront le deuxième prix avec le titre Merci. Ce duo d’amour fou, dans lequel ils unissent leur voix pour la première fois, est bien l’œuvre du chanteur. Mais il fait sans cesse l’éloge de cette femme de vingt ans qui incarne la beauté noire sublimée, et, en même temps, personnifie la muse, l’épouse, la complice perpétuelle d’un homme fier et passionné. Plus qu’une carte de visite, cette chanson va donc introduire Yole au public haïtien comme sur un piédestal, valorisant cette rare image de la femme artiste dans un couple en pleine symbiose. Et le rôle de la duettiste, pour accessoire qu’il fût au début, se précise et s’impose graduellement aux côtés de son partenaire, à mesure que s’élargissent les perspectives d’une carrière commune.

gement des deux acteurs en harmonie, soucieux de l’avenir démocratique d’une Haïti divisée. Yole revient vite au premier plan avec son époux pour crier l’indignation et la colère de leurs compatriotes dans le F.D.A, w’anraje qui dénonce les mesures discriminatoires prises à leur égard par le Département d’Etat américain. En 1989, c’est la sortie de Quand mon cœur bat la mesure, le premier album solo. Yole y paraît sereine, sensuelle, épanouie, et chante autant la tendresse et le chagrin d’amour que la situation pénible des braceros, coupeurs de canne en République Dominicaine. La chanteuse cosigne désormais tous ses textes avec son colosse de mari, et s’implique de plus en plus dans la scénographie de leurs nombreux spectacles. Toujours passionnée de dessin, de design, de costumes et de décor, cette gestionnaire dans l’âme se prépare sans le savoir, à sa future carrière avec les Productions Yole Dérose qui encadrera bientôt la promotion et les spectacles d’autres artistes dont elle nourrit, depuis le début des années 2000, l’ardeur et l’ambition.

1983 marque enfin cette consécration avec la sortie d’un nouvel album enregistré entre New-York et Port-au-Prince et sur la pochette duquel ils posent fièrement tous les les deux, rayonnants de bonheur. Lui glorifie Yole qui se métamorphose en Anacaona, la reine poétesse des Taïnos, « la souveraine d’Ayiti », capturée par le chef espagnol Nicolas de Ovando et pendue en 1502. Mais la chanson qui va immortaliser le duo Yole et Ansy Dérose c’est Si Bon Dye, un hymne wangol* qui appelle à la compassion, à la charité chrétienne, aux valeurs humaines. Cet air et ce texte émouvants semblent décupler leur popularité et ils atteignent un statut d’intouchables.

Ansy tombe gravement malade. Le 20 décembre 1996, sur le terrain du

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centre sportif Henfrasa, au terme d’un vibrant spectacle en plein air, sa femme et lui font brûler symboliquement leurs premiers costumes de scène. C’est la fin d’un parcours exceptionnel qui aura duré près de 20 ans, émaillé de nombreux triomphes au Rex Théâtre et dans la plupart des grandes villes nord-américaines sans oublier une halte mémorable au prestigieux Carnegie Hall de New-York en 1982. Par fidélité, par amour, Yole fait donc le serment de ne plus jamais fouler les planches avec son nom en haut de l’affiche.

© Patrice Dougé

*Voir lexique

Les grandes dates 1955 : Naissance en Haiti 1974 : Rencontre Ansy à Québec 1982 : Concert avec Ansy au Carnegie Hall 1983 : Album Anacaona en duo avec Ansy 1985 : Hommage à la Jeunesse, Stade Sylvio Cator 1989 : Album solo Quand mon coeur bat la mesure 1996 : Concert d’adieux à Henfrasa 1997 : Album Haïti : Mélodie d’amour

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yole dérose

Triste et beau, l’album Haïti : Mélodie d’amour, qui paraît en 1997, sera donc leur chant du cygne. On y retrouve le patriotisme enflammé qui leur a valu le cœur d’un large public et un moment unique où se mêlent la tendresse et la douleur quand Ansy s’adresse à leur unique fille Ranya et que Yole chante à son mari « Il n’y a que toi quand le malheur approche qui tiens ma main jusqu’au surlendemain matin… »


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m i m e r o s e

b e a u b r u n

MANZÈ

1955

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Š Jeanette Alfred Festival de Marquette – Madison (E-U)


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V

oici une anthropologue de vocation qui ne pouvait se résoudre à s’enfermer dans une bibliothèque. Originaire de Ouanaminthe, dans le Nord-Est, Mimerose P. Beaubrun mérite sans équivoque le titre de première dame du mouvement mizik rasin* qui a émergé en Haïti dans les années 80, remettant à l’avant-scène un vaudou triomphant. Après Ça et Foula, des groupes exclusivement masculins, elle assure le leadership de Boukman Eksperyans avec Daniel Beaubrun, son beau-frère et Théodore Beaubrun son mari, lequel assume conjointement avec elle, le rôle de porte-parole officiel du groupe. Quelles que soient les controverses et les changements de personnes au fil des années, le dernier mot dans Boukman revient toujours à Lòlò et Manzè, papa et maman, les vrais patrons. L’américain Dan Behrman qui a été le manager du groupe Boukman Eksperyans pendant près d’une dizaine d’années, est encore éberlué aujourd’hui de l’engagement sans compromis qui caractérise Mimerose : « Elle est totalement dédiée à la sauvegarde du patrimoine spirituel, musical et artistique de ses ancêtres. Elle compose, chante, danse, publie, éduque et remet les pendules à l’heure depuis les années ‘70, à l’aide de tous les moyens possibles et de façon totalement contemporaine » commente-t-il. Manzè a aussi géré le groupe, non pas comme une entreprise, mais comme une famille, fusionnée à la vraie sienne. Son fils Paul, embrigadé très jeune dans Boukman, a suivi l’exemple de ses parents en fondant le groupe Zing Experience avec son épouse Cynthia Casasola. Manzè n’a rien d’une grande cantatrice mais sa voix qui vibre de sincérité semble omniprésente dans les chansons depuis les tous premiers enregistrements du groupe en 1989. Sur le LP (33 tours) initial qui deviendra Vodou Adjae, l’album nommé aux Grammy Awards et signé par Chris Blackwell sur Island, on retrouve sa composition Mizik-a Manzè, une supplication qui se termine par un appel au rassemblement. Depuis, Mimerose se contente de co-signer la plupart des textes mais n’a raté aucun des sept albums du groupe, aucune de ses grandes tournées autour du monde.

© Safi Magloire

Cette ambassadrice de la culture authentique haïtienne qui défend la philosophie des lakous*, est une vigie anti-corruption, une mère et une fanm vanyan qui en a inspiré plus d’un, par ses prises de position et son comportement. Jamais à court de mots pour défendre ses convictions, elle a récemment publié un livre autobiographique aux éditions Vent d’ailleurs : « Nan Dòmi, récit d’une initiation au vaudou ».

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DR

1955 : Naissance à Ouanaminthe

Manzè et Lòlò, Papa et Manman du groupe Boukman Eksperyans

1978 : Naissance de Boukman Experyans 1992 : Album Kalfou Danjere 1995 : Album Libète 1998 : Album Revolisyon 1999 : Album Live at Red Rocks 2000 : Album Greatest Hits 2002 : Nommée, avec le groupe, ambassadrice de bonne volonté par les Nations Unies 2008 : Album Ti bourik pote chay 2011 : Publie Nan dòmi, récit d’une initiation vaudou

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“manzè”

1991 : Premier album Vodou Adjae, nomminé aux Grammy’s awards

mimerose beaubrun

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e m e l i n e

MICHEL

1966

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© Josué Cazor


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C

’est le présentateur Guy Ford, officiant comme maître de cérémonie dans cette salle bondée du Brooklyn College, qui la présente le premier comme « La nouvelle déesse de la chanson créole ».

Puis Emeline, jeune mariée*, écrit sur une maquette de Fabrice Rouzier, son plus grand tube : Flanm, un hymne sensuel et ensoleillé qui va défrayer la chronique. L’album Emeline 2 paraît à Noël, propulsé par cette chanson qui restera huit semaines au sommet du Top Compas de Radio Métropole. Flanm, qui vaudra à Émeline le surnom de « la femme flamme », marque le début d’une nette émancipation des interprètes féminines sur la scène haïtienne avec une approche plus directe de la sexualité et une expression vraiment plus soul.

On est en 1987 et la réputation d’Emeline Michel l’a précédée dans la diaspora, grâce à un bouche-à-oreille spontané qui ne cesse de s’amplifier. Celle que la presse haïtienne désigne comme « la petite fleur de la terre salée » a quitté Gonaïves à 12 ans avec toute sa famille pour s’installer dans le quartier pauvre de La Caridad, à Port-au-Prince. Embrigadée dans Djakout Zetwal, une fière pépinière de talents, elle est bientôt révélée au grand public dans le spectacle « Hommage à la jeunesse », parrainée par Yole et Ansy Dérose. Elle devient une égérie de cette jeunesse volontaire et mélancolique, à peine libérée de la dictature, assoiffée de justice sociale, déchirée entre ses rêves de départ et la responsabilité de rebâtir un pays.

Les contrats de licences discographiques en France, au Canada et avec la multinationale Sony au Japon, entrainent bientôt des tournées dans ces trois pays. La Gonaïvienne devenue citoyenne du monde, complète un troisième album sur la route, Pa Gen Manti Nan Sa, sous la direction musicale de Mushy Widmaier. Ce dernier compose la musique du nouveau succès A.K.I.K.O., inspiré par leur accompagnatrice Akiko Kikushi,

Épaulée par de talentueux nouveaux venus comme Beethova Obas et Loulou Dadaille, elle signe son premier succès avec Ayiti Peyi Solèy, dans une émission pour la Télévision Nationale d’Haïti qui cristallise un moment clé dans l’évolution de la chanson haïtienne. Émeline revendique le statut d’auteur avec ce texte émouvant sur le destin fragile d’une Nation. Suivront La chanson de Jocelyne et surtout Peyi Mwen Cheri, emblématiques de cette année charnière marquée par le Konkou Mizik « Mwen Renmen Ayiti » que patronne Éric Boucicaut, directeur d’American Airlines.

lors de la première tournée d’Émeline au pays du soleil levant. La chanteuse multiplie les apparitions au Québec dans des prestations télévisées comme dans les festivals. Mais en septembre 91, le coup d’Etat contre le président Aristide la surprend en Haïti et elle ne peut rejoindre le Zénith de Paris où elle est attendue. Frustrée, Émeline quitte le pays, et commence un va-etvient entre Montréal et Paris qui va durer plusieurs années.

Chanteuse de gospel dans l’église baptiste que fréquentent assidûment ses parents, la vie de la cadette des Michel prend un nouveau tournant. Boursière à 21 ans, elle passe l’été au Detroit Jazz Center où elle croise Aretha Franklin, pendant que sort son premier disque Douvanjou Ka Leve, soutenu par le vidéoclip Plezi Mizè. Mais le décollage à la verticale va se produire l’année d’après, en 1988. D’abord, le chanteur français Bernard Lavilliers la choisit pour un duo Haïti couleurs sur son album If… Ils le chanteront sur scène à Paris à la fête de l’Humanité.

En 1992, on la retrouve à Paris, au Théâtre de la Ville, avec le chanteur James Germain. Elle tourne un moment avec Manu Dibango et Angélique Kidjo en travaillant avec Claude Alvarez-Pereyre, l’ex-guitariste du grand Bashung, qui lui monte un nouveau groupe. Signée chez Trafic, la plus performante des maisons de disques du Québec à l’époque, elle commet en 1993 un album plus français que créole : Rhum & flamme dont le succès Amandine, *avec le producteur Ralph Boncy (note de l’éditeur)

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flirte avec le Top 10 des radios francophones au Canada. Mais la diva lorgne déjà vers New-York où elle va bientôt s’installer et se remarier. En 1996, elle retourne à ses racines et produit l’album Ban’m Pasé où elle écrit, compose et réalise avec plusieurs coups de mains de Tuco Bouzi, Daniel Beaubrun, Oswald Durand, Welmyr Jean-Pierre et Harold Faustin.

Émeline a chanté sur 5 continents et a tourné avec la grande Jocelyne Béroard dans un spectacle en 2012 en hommage à Toto Bissainthe et Jenny Alpha. Elle revient régulièrement en Haïti, sa véritable source d’inspiration, où elle est devenue l’incarnation de l’artiste féminine professionnelle. Elle rayonne avec un répertoire varié, utilisant des musiciens impliqués dans le jazz caribéen, la musique traditionnelle, le compa* ou le vaudou*, le tout avec un égal bonheur. À l’aube de ses trente ans de carrière, elle complète Quintessence, son projet ambitieux et original, qui met en lumière la poésie créole de plusieurs auteurs d’Haïti, des Antilles et de la diaspora.

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emeline michel

Émeline fonde ensuite le label Cheval de Feu (en référence à son signe astrologique chinois), et prend le plein contrôle de sa carrière, s’impliquant à fond dans l’écriture, l’arrangement et même la réalisation de ses albums. Dans les années 2000, elle entame une belle trilogie, inaugurée par Cordes et âme – au tournant du siècle, suivi de Rasin Kreyòl (2004) et Reine de Cœur (2008) marqué par un séjour au Burkina Faso. Ces trois disques, aux concepts variés, sont émaillés de plusieurs succès dont Karidad, Moso Manman, Gade Papi qui évoquent sa famille et son enfance mais le plus marquant reste Pè Letènèl, prière pour une moitié d’île désolée, arrangée à la mode du Cap-Vert par le claviériste français, Frédéric Lasfargeas. La voix déjà superbe, gagne en maturité et son registre s’étend, surtout dans les notes graves veloutées.


© Josué Azor

© Dominique Franck Simon

© Josué Azor

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1966 : Naissance aux Gonaìves 1986 : Premier titre sur les ondes : La chanson de Jocelyne 1987 : Peyi Mwen Cheri sur l’album Konkou Mizik Mwen Renmen Ayiti 1988 : Séjour au Detroit Jazz Center © Josué Azor

1988 : Enregistre Haïti Couleurs avec Bernard Lavilliers 1989 : Première tournée en France 1990 : Première tournée au Japon 1994 : Première Haïtienne à chanter pour la «Fête Nationale» du Québec 2000 : Sortie de l’album Cordes et Âme et création du label Cheval de feu 2010 : Enregistre l’album virtuel Hope For Haiti Now avec Beyoncé, Shakira, Sting, Bruce Springsteen, Stevie Wonder, Jay-Z et Madonna. (Numéro 1 aux USA) 2013 : Sortie de Quintessence, son 9e album studio

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voix de la diaspora

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voix de la diaspora

Jazz, folk, rap... Elles ont toutes en commun de porter leurs voix dans la diaspora, qu’elles y soient nées, qu’elles y aient grandi ou y fassent carrière... Leur point commun, célébrer leur pays, leurs racines et les rythmes d’Haïti, bien au-delà des frontières et avec tout leur coeur.


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a n d r é e

Collection privée

LESCOT

1925

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© Office National du Film

DR

On peut même visionner sur Youtube un document en noir et blanc de l’ONF (Office

Après son premier prix au Conservatoire de Montréal, elle suit des cours au Conservatoire de Versailles et obtient la plus haute mention. Un article de Pierre Saucier dans La Patrie parle de son charme délicat, de sa grâce aristocratique, de sa discrétion exemplaire et de sa noblesse d’âme. Mais une photo non datée, prise en Suisse avant une revue à Lausanne nous donne un autre air de la coqueluche parisienne. Sexy et souriante en amazone avec son ventre et ses belles jambes nues, son corsage et sa cape en léopard, arc et flèche en main, Andrée Lescot n’est clairement pas une artiste que l’on peut limiter à un carcan. Elle est créole, talentueuse et libre.

Extrait du film Chansons Créoles (Talents Canadiens)

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andrée l escot

Mais la jeune soprano au timbre unique est déjà au Canada où elle passera huit ans à perfectionner sa technique à la très sérieuse École Vincent d’Indy des sœurs des saints noms de Jésus Marie. Ce qui n’empêche pas des incartades et des fugues dans le monde festif et païen. Sur un 78 tours de la Decca/ Universal de 1953 et un autre microsillon LP 33 tours de 1958, intitulé Chanson créoles / Chanson folkloriques d’Haïti, toujours sur Decca – London International – les deux enregistrées avec Roger Bourdin et son Ensemble, elle interprète des chansons vaudouesques comme Hymne à Damballah, le dieu serpent, Ezulie-Oh ! Ezulie-sa ! à la divinité de l’amour et de la sensualité ou encore Gros Loa Moin qui évoque la possession.

National du Film), prestation habitée de la chanteuse, filmée en 1952 par Roger Blais pour la prestigieuse série télévisée Talents canadiens. Il est clair qu’à l’époque, Andrée Lescot est déjà une cantatrice réputée avec un statut enviable et de nombreux admirateurs. Les journaux parlent d’une « virtuosité à la Yma Sumac », ce qui suppose un registre véritablement exceptionnel. Et juste quand on la croit prête pour le grand répertoire lyrique, elle se sauve pour Paris où elle devient la vedette de l’opérette moderne « L’île magique » d’Albert Willemetz, le parolier le plus doué de la ville lumière qui écrit sur mesure pour Mistinguett et Joséphine Baker.

DR

A

ndrée Lescot est la seule fille de président haïtien parmi les chanteuses de ce volume. Son père, Élie Lescot, connut un quinquennat mouvementé de 1941 à 1946. Certains se remémorent ce gouvernement comme celui qui déclara la guerre à l’empire nippon après l’attaque de Pearl Harbour, en décembre 41, d’autres pour sa fin abrupte sur fond de grève étudiante et de lutte de classes entrainant le départ du chef de l’État, quatre mois avant la fin de son mandat.


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fé d i a

L AGUERRE

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D

Adolescente, Fédia trouve un emploi dans le magasin d’Henri et Marie-Carmelle Laguerre aucun lien de parenté, mais ce patronyme est répandu dans la région. C’est au cours de ses promenades nocturnes dans cette petite ville paisible du bord de mer, que sa patronne l’entend et remarque cette voix soutenue, déjà mature, avec un bon souffle. Elle en parle à son neveu Férère, un chirurgien-dentiste fin mélomane et directeur du fameux chœur Simidor, lorsque ce dernier vient à Bainet pour les vacances d’été. À son tour, il la présente à une autre tante musicienne, Lina Mathon Blanchet, qui s’en trouve tout de suite ravie. Sous la supervision de Lina, Fédia devient membre de « Haïti chante et danse  » et change vite de répertoire, adoptant celui des musiques populaires, ce qui n’enchante pas son père. Elle quitte donc sa province et va remplir des contrats à la capitale, chantant pour les touristes dans les grands hôtels comme El Rancho ou le Castel d’Haïti. La jeune femme s’impose par sa voix qui se détache et par une certaine grâce. Dans la Troupe Folklorique Nationale elle rencontre un formidable artiste, Jacques Fortheureux dit Wawa, qui se prend de passion pour elle. En 1981, juste avant son départ pour les États-Unis, ils enregistrent ensemble au studio Audiotek, chez Bobby Denis, le disque Fédia Laguerre et le grand

orchestre de Wawa qui connaîtra tout de suite un vif succès dans le peuple et « par la voie des ondes» avec des titres comme L’aumône et Ti Djo neye. Et, c’est précédée de cette nouvelle aura, que la chanteuse arrive à New-York où elle retrouve, dans son quartier, le fameux accordéoniste aveugle Joe Jack, qui était jadis son voisin et son ami à la Ruelle Nazon. Ils font ensemble le disque Joe Jack rencontre Fédia Laguerre, que réalise Gayroll Desmothènes, un producteur de Brooklyn qui donne dans l’import-export. La carrière de Fédia Laguerre va soudain prendre une toute autre tournure en 1986 avec la chute de JeanClaude Duvalier. Toujours dans la Big Apple avec Wawa, elle crée le titre  Opération Déchoukaj qui va enflammer les esprits en Haïti et décupler sa popularité. Elle devient, du jour au lendemain, la Marianne, le porte-drapeau de cette révolution populaire qui prône la mise à sac de l’engeance malfaisante. L’année d’après, Fédia-la-guerrière récidive avec deux disques. Le premier est un “big single” produit par le Rassemblement des Artistes Chrétiens d’Haiti (RACH) qui contient deux titres signés du frère militant Fritzner Pierre : Le soleil luit pour tous et Rache Manyòk ou Yo. Cette dernière expression, qui devient le leit-motiv de la pression populaire en Haïti, prendra la rue pour exiger le départ de plusieurs gouvernements dans les années qui vont suivre. Fédia elle, aura la sagesse de prendre un certain recul par rapport à son rôle de révolutionnaire improvisée et se cantonnera, de préference, à chanter la parole de Dieu. Basée en Floride, elle visite encore Haïti fréquemment comme ministre de charité de l’Eglise Méthodiste Libre pour sa Fondation dénommée “Les 12 tribus” qu’elle administre avec ses 11 frères et soeurs, tous encore vivants.

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fé d i a l a g u e r r e

euxième d’une famille de douze enfants, Ernicia Laguerre dite Fédia, naît le 4 août 1950 à Marre, une section rurale de l’agglomération de Bainet, dans le Sud-Est d’Haïti. Élevée dans la religion protestante, elle donnera très tôt de la voix dans la chorale de l’église baptiste de la petite ville, avec ses frères et sœurs. «De beaux chants », se souvient encore l’artiste, en se remémorant les vibrants services religieux.


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d o m i n i q u e

s y l v a i n

© Jean-Pierre Leviol

“JOYSHANTI”

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L’expression vocale est d’ailleurs chez cette haïtienne une véritable profession. Ayant changé son nom pour Joyshanti au début des années 2000, elle donne à Paris, des cours de chant, des ateliers de gospel. Elle pratique également le yoga et la danse ainsi que la thérapie par la voix, métier qu’elle a appris pendant 7 ans, et qui répond à une véritable vocation. En 2007, la chanteuse sort la chanson Mêler et l’album Respire où elle retrouve son fidèle arrangeur et co-réalisateur, Simon Bolzinger. Et dans les chœurs on entend comme un écho de sa propre voix, sa fille unique Annaïs Maviel, confirmant que la relève est assurée. Joyshanti a également achevé son œuvre maîtresse Aïlo, un conte philosophique en forme de comédie musicale qu’elle porte en elle depuis 20 ans et qui sera finalement présenté à l’hiver 2013 au Théâtre de la Reine Blanche, à Paris avec quinze artistes sur scène. Sa devise : Vas là où la vie va !

Des années plus tard, la chanteuse retournée vivre en France complète enfin son premier album Reconnais avec douze chansons originales dont la poignante Pa Kriye qui lui ouvrira les portes de l’Olympia de Paris. À l’hiver 1996, son nom est en grandes lettres pour cinq soirs sur la fameuse marquise de Bruno Coquatrix, en première partie du vétéran Charles Dumont. Bossa, piano bar, chansons fantasques et chaloupées aux accents

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“joyshanti”

À la fin des années 70, on la retrouve à Paris où elle complètera des études en anthropologie à la Sorbonne. Mais elle trouve le temps d’enfoncer la porte des productions Alleluia. Gérard Meys – producteur de Jean Ferrat – la signe et confie sa direction musicale au fameux Alain Goraguer. Sort en 1980, ce 45 tours unique sur les disques Meys avec, en face A, La Recette, une fantaisie satirique qui décrit un dictateur joufflu du tiers-monde, qu’elle aura le culot de chanter devant Jean-Claude Duvalier, après avoir fait salle comble au CinéThéâtre Triomphe, en première partie du chanteur français Georges Chelon.

créoles ou afro-cubains, la force de Dominique est le métissage. Elle se définit elle-même comme « une globe-trotteuse et une messagère de paix » et a chanté un peu partout sur son parcours, au Maroc au Kenya comme à Katmandu.

dominique sylvain

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euxième fille d’un couple de diplomates haïtiens, Edmond et Cylotte Sylvain, Dominique naît à New-York, en plein novembre, « pendant une tempête de neige » aime-t-elle préciser. D’abord ballerine étoile chez Lynn Williams, elle s’amuse à la maison avec l’orgue électronique de son père, à Fermathe, puis se met sérieusement à la guitare classique avec le grand Amos Coulanges. Dotée d’une voix chaude et profonde, elle commence à écrire ses propres chansons à quinze ans, influencée par Barbara (la tournure des textes et intonations graves), Toto Bissainthe – dont elle reprend toujours le mystique Papa Damballah avec une somptueuse langueur – et Joni Mitchell, dont l’espace poétique et l’harmonie jazzifiée la séduisent totalement.


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r é g i n e

CHASSAGNE

1977

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DR


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R

égine Chassagne est la seule artiste d’origine haïtienne a avoir mis la main sur LE trophée le plus convoité de l’industrie mondiale du disque : le Grammy Award du meilleur disque de l’année, toutes catégories confondues. Cela s’est passé en février 2011, devant un auditoire de près d’un milliard de téléspectateurs. L’album en question, The Subburbs, est signé Arcade Fire, un extraordinaire groupe américanocanadien de rock alternatif dont elle et son mari Win Butler sont à la fois les chanteurs et co-leaders.

groupe en voyage à Port-au-Prince à plusieurs reprises, jouant gratuitement pour les démunis ou créant un happening à l’Hotel Oloffson. Artiste complète qui se distingue par son intelligence, sa sincérité désarmante et une boulimie musicale à nulle autre pareille, Régine est l’une des rock stars les plus singulières qui soient. Car si elle peut paraître parfois intense et inaccessible dans sa bulle musicale, il faut se rappeler qu’à 35 ans, avec son visage d’enfant, Régine joue de la guitare, de l’accordéon, de la batterie et des percussions. Elle est bachelière en communication à Concordia et a étudié le chant à McGill. Elle a fait partie d’un groupe de musique latine (Azucar) et d’un groupe de musique ancienne (Les jongleurs de la Mandragore). Rien ne l’empêchera donc, un beau jour, de renouveler la musique haïtienne comme bon lui semblera…

Butler, d’origine texane, a rencontré sa partenaire en 2003, dans un vernissage à Montréal où elle chantait, dit l’histoire, des standards de jazz. Élevée dans la banlieue Sud de la métropole québécoise, à StLambert, d’une famille mulâtre de Jérémie qui fuyait les atrocités du régime de François Duvalier suite au massacre dit des « Vêpres » en 1964 et d’autres épisodes sanglants relatés par sa mère, Régine reste malgré tout très attachée à son pays d’origine. D’ailleurs, le premier album Funeral (2004) qui a forgé la légende du groupe, alternant le lugubre et théâtral, a marqué avec Haiti, un titre littéralement hanté dans lequel la voix de l’auteure alterne le français et l’anglais. Les deux premières strophes vont comme suit : Haïti, mon pays Wounded Mother I’ll never see Ma famille, set me free Throw my ashes into the sea

Funeral, 2004

Mes cousins jamais nés Hantent les nuits de Duvalier Rien n’arrête nos esprits Guns can’t kill what soldiers can’t see Et rien n’arrête Régine non plus. Six mois après le tremblement de terre à Port-au-Prince, elle inaugure la fondation Kanpe avec Dominique Anglade, œuvre de bienfaisance inspirée au départ, dit-elle, par une conversation avec le docteur Paul Farmer où il aurait évoqué la tâche herculéenne et interminable que posait la problématique de l’aide en Haïti. Usant au maximum la popularité planétaire d’Arcade Fire pour médiatiser leurs actions caritatives, Butler et Chassagne ont amené le reste de leur super

Neon Bible, 2007

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régine chassagne

DR

The Suburbs, 2010

Régine Chassagne reçoit un Grammy Award en 2011 pour l’album de Arcade Fire

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m i s t y

En concert au Broward Community College, Coral Springs, Florida, 2009

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© Max Desdunes

JEAN


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N

s’implique dans la composition et l’écriture. Digne héritière de Zshéa et des Top Girls du Cap, elle sort deux enregistrements Live en 2006 et 2010 et multiplie les tournages de vidéo-clips, les uns plus suggestifs que les autres. Ses accoutrements sexy, ses déhanchements, mais aussi son charme naturel pourraient faire croire que Misty est toujours en mode séduction. Son mélange commercial de zouk et de konpa est pourtant juste dans son époque. Et sans vouloir rivaliser avec Beyoncé ou les superstars R&B, l’intéressée conçoit que ce métier implique ce qu’elle appelle « A whole package ». « Il faut de la prestance et du spectacle. Assez pour attirer l’attention des hommes et des femmes… Et surtout savoir gérer son groupe ! », explique-t-elle.

Il confie « J’ai été tout de suite captivé par le timbre chaud de la voix de Misty. Elle possède une oreille exceptionnelle et une grande musicalité. En studio, elle est capable de faire les 3 parties d’un choeur vocal sans reprises. »

Le groupe de professionnels qui assure les arrières de Misty inclut des références comme Robert Martino et Joe Charles. Et ça se sent sur son album 2013, Just Like That qui s’ouvre au reggae, à la salsa, au merengue, rend hommage à Lumane Casimir et défend les restavèk*. À trente ans et en pleine possession de ses moyens, en voici une qui est pleine de promesses…

© Alberto Gonzales

Mais Misty est aussi un mannequin qui a fière allure. À dix-huit ans, en février 2001, elle est élue Miss Caraïbe à St-Martin. Ses jolies courbes y sont pour quelque chose, mais durant ce séjour de deux mois, la belle Haïtienne démontre surtout sa personnalité dynamique et des talents de communicatrice qui vont lui servir tout au long de sa carrière de chanteuse. Nommée « Miss Francophonie » en 2002, elle quitte son pays pour la Floride, l’année suivante pour se perfectionner en musique. Dès 2003 elle est couronnée Reine du Carnaval du Greater Miami à l’occasion du Mardi-Gras. Tout va très vite par la suite…

misty jean

ée à Port-au-Prince en février 1983, Misterlyne Jean est élevée dans la capitale dans une ambiance totalement décomplexée. Sa maman Marie-Michèle est comédienne dans Jesifra, la troupe de théâtre populaire qui obtient une large diffusion à la télévision nationale et, dès l’âge de trois ans, on retrouve notre future vedette chez Lynn Williams Rouzier, avec qui elle apprend l’expression corporelle et la danse. Compétitive, Misty se distingue très tôt – à 7 ans – dans des concours amateurs, présentée par Paul Villefranche, puis devient la voix soliste de la chorale de son école, « Chez Anglade ». En 1998, elle se fait remarquer lors de sa participation à La Nuit de la Guitare et Raoul Denis lui propose d’enregistrer.

En 2004, Misty enregistre un premier album solo fait sur-mesure, Près de toi dont est tiré le single dansant Se ou Mwen Vle. Elle enchaîne moins de deux ans plus tard avec Konpa à Gogo, où elle

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c é c i l e

MC L O R I N S A L V A N T

1989

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© Josué Azor


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C

’est devant un jury composé de Patti Austin, Al Jarreau, Dee Dee Bridgwater, Kurt Elling et Diane Reeves que la jeune Cécile McLorin Salvant a remporté le concours Thelonious Monk à Washington DC, en 2010. On ne peut imaginer un couronnement plus prestigieux ni un panel de célébrités jazzistiques mieux garni pour une candidate qui n’a alors que vingt ans. Et si la jeune femme d’origine haïtienne doutait encore de sa voix, le destin venait de lui ouvrir tout grand les barrières d’une carrière toute tracée. Le plus phénoménal chez Cécile, c’est que, deux ans plus tôt, elle ne savait pas grand chose du scat et de la musique improvisée. Celle qui avait débuté le chant dès l’âge de huit ans dans une chorale gospel de sa ville natale, la Miami Choral Society, était arrivée à Aix-en-Provence en 2007 pour s’orienter vers le Droit et s’était inscrite, finalement, au Conservatoire Darius Milhaud. Elle avait l’intention d’y développer son expression vocale dans les domaines du classique et du baroque. Mais sa rencontre avec le saxophoniste ténor Jean-François Bonnel va en décider tout autrement. Après seulement quelques concerts à Paris, tel que le décrit nonchalamment sa biographie, elle enregistre un épatant premier album de standards, simplement intitulé Cécile, en 2009. Car celle qui doit son prénom à la mémorable chanson de Claude Nougaro, a l’âme et la prestance d’une grande chanteuse de jazz. Si elle bouge peu sur scène, les connaisseurs dénotent vite en elle cette intériorité très forte, cette sublime intelligence du texte et ce mélange de tristesse digne et de sérénité qu’accentuent sa robe noire et ses grosses montures blanches. Certains la comparent déjà à la grande Betty Carter. Pour Yves Sportis, journaliste à Jazz Hot « son brio et sa virtuosité naturelle la placent déjà sur la planète des Ella (Fitzgerald) ». Puis, c’est à un autre spécialiste de la note bleue, Alex Duthil, de conclure qu’elle possède « le genre de technique vocale tellement éblouissante qu’elle annihile tout sentiment d’effort, donc de présence d’une technique ». Pas étonnant donc que Miss Salvant soit invitée par Wynton Marsalis au Lincoln Center de New-York ainsi qu’à de nombreux festivals européens dont celui de Vienne. Elle partage aussi la scène avec un septuagénaire de légende, Archie Sheep, mais c’est le pianiste franco-américain Jacky Terrasson qui lui fait de la place sur son album Gouache en 2012. Cécile fait sensation en interprétant des chansons d’Erik Satie et de John Lennon,

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Concert en Haïti, 2012

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© Josué Azor

Concert en Haïti, 2012

© Josué Azor

Concert en Haïti, 2012

© Josué Azor

Mais l’heure de vérité sonne en 2013 avec la parution de son premier album officiel pour un label américain bien établi. Enregistré à Manhattan, au fameux studio Avatar, avec un quartet jazz trié sur le volet, le disque Woman Child n’était pas encore en magasin ni sur le net au moment de mettre cet ouvrage sous presse. Mais connaissant l’excellence du label Mack Avenue qui abrite, entre autres, Kenny Garrett, Gary Burton, Kevin Eubanks et Danilo Perez, on peut affirmer sans crainte que Cécile McLorin Salvant, 23 ans, joue désormais son rôle avec brio dans la cour des grands.

cécile mc lorin salvant

démontrant, encore une fois, les capacités d’une interprète profondément originale et raffinée.


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p a u l i n e

JEAN

1972

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© Paul Jean


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Le jour de sa première leçon de chant en privé, son professeur la met face à sa réalité : « Bon, vous possédez une voix magnifique de contralto avec une étendue de trois octaves. Qu’allez-vous répondre à Dieu lorsqu’il vous demandera : Mais qu’as-tu fait de ce don dont je t’ai pourvue ? ». Pauline Jean est aujourd’hui une vraie chanteuse de jazz noire américaine. Elle vit aux États-Unis mais garde ses racines bien profondes en Haïti, dans le versant sud du Golfe de la Gonâve; à Grand-Goâve, par la famille de sa mère et à Léogane, par celle de son père. Ses parents ont émigré vers le Nord avec cinq enfants et elle est donc née en diaspora avec son frère jumeau. On les prénomme Paul et Pauline. Bien sûr, elle a chanté à l’église adventiste dans le cocon familial, à la recherche d’une connexion spirituelle. Mais Pauline se destinait plutôt à des études de Droit pour travailler dans le domaine para-légal, lorsqu’après une performance bénévole, elle se fait dire, par des spectateurs éberlués ; « Tu chantes comme Cassandra Wilson, ou, mieux encore, comme Sarah Vaughan ! » - Qui sont ces gens ? Répond-elle alors, incrédule. C’est à partir de cette époque que Pauline Jean va devenir une professionnelle entièrement dédiée à son art. Refusant d’être juste « une chanteuse qui chante » – ce sont ses propres termes – elle travaille son solfège puis, après les collèges de Brooklyn, de Queens et de La Guardia, elle s’inscrit à Boston, au fameux Berklee College of Music où elle enchaînera les sessions sans pause, de 2005 à 2007. La culture du jazz, l’harmonie et le piano, elle en connaît assez maintenant pour composer ses propres thèmes, écrire ses arrangements et diriger le groupe qui l’accompagne. Et quand on la compare à Cassandra ou Ella, elle sait de qui on parle ! Mais les plus gros coups de cœur de la carrière musicale de l’irrésistible Miss Jean sont indubitablement Nina Simone et Toto Bissainthe. Nina d’abord, la grande prêtresse se proclamait Young, Gifted and Black. « J’admire surtout ses prises de position; tout ce qu’elle a défendu » confesse l’Haïtienne de cœur. Le mimétisme dépasse ici l’interprétation d’un répertoire ou la personnification futile : la coiffure, l’allure, le timbre, donnent une étrange impression de voir la grande dame réincarnée dans une petite sœur. © Paul Jean

Quant à Toto Bissainthe, c’est une découverte beaucoup plus tardive, mais non moins essentielle. « Cette femme chantait quelque chose de puissant et de profond » dira-t-elle, touchée jusque dans ses entrailles. Sur son premier disque compact en solo A Musical Offering (2009), Pauline offre à la culture

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Enregistrement de Sak Pasé Ayiti, avec Raoul Denis, Joël Widmaier et Wyclef Jean, New-York, janvier 2011

© Réginal Georges

Tchaikovsky Concert Hall (Russie), 2013

Tyumen Philharmonic Concert Hall (Russie) en 2012

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Hommage à Nina Simone au Cabaret, Indianapolis, 2009

© Andrey Titov

Et toujours, Pauline amène un peu plus d’Haïti avec elle, vers des oreilles vierges et sur les routes interminables que trace pour elle le jazz.

pauline jean

Sa participation au Festival de Jazz de Port-au-Prince lui a donné d’approfondir ses liens avec sa culture d’origine, et Pauline continue de se produire en concert en Amérique et un peu partout à travers le monde tout en préparant son deuxième album. La Suisse, la Finlande, l’Estonie, Israël et le Liban, sont des escales naturelles pour elle. Et que dire de ses tournées au Royaume Uni et en surtout en Russie, où, introduite par les frères Ivanov, elle est devenue très prisée, au point d’y retourner pour parcourir encore Moscou et toute la Sibérie jusqu’à St-Petersbourg !

© Mark Alan Lee

jazzistique afro-américaine un pot-pourri de Dèy et de Papa Damballah qui laissera les critiques ébahis. Sûr que les échanges entre jazz et culture créole ne vont pas s’arrêter là…


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© Pierre Paradis/Unidisc Canada

MORAILLE

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International de Jazz de Montréal, Black & Blue ou les Outgames et même en Guinée Conakry avec Sekouba Kouyaté. Finalement, Stéphane a sorti un premier album solo en 2008, Florida Water réalisé par John Webster (AC/DC, Aerosmith) dont elle a écrit toutes les chansons. Et bien que ses fans continuent de voir en elle une réincarnation de Patti Labelle, « Maître » Moraille est aujourd’hui avocate, experte en droits d’auteur et en contrats d’artistes. Le Barreau du Québec a même invité cette spécialiste du milieu musical à l’émission juridique de Télé Québec « Le droit de savoir » en 2011.

En 1997, Moraille, déjà surnommée « la dynamo », la « diva » ou la « soul diva », rallie le collectif le plus groovy du Québec : Bran Van 3000. Glee, leur premier CD, rempli de métissages est incontestablement l’album de l’année. La belle haïtienne co-signe et chante, avec du coffre, le refrain le plus populaire de l’album : Drinking in L.A. qui fera le Top 5 au Canada et atteindra la 2e place du hit-parade en Grande Bretagne. Le groupe gagne une kyrielle de prix prestigieux et tourne avec des vedettes internationales de haut calibre comme Björk et Massive Attack avant d’être invité à MTV. Avec sa voix puissante et gorgée de soul, Stéphane est celle qui dynamise des foules de vingt à cent mille spectateurs dans les grands événements comme le Festival

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stéphane morai ll e

otalement exubérante mais vraiment douée, Stéphane Moraille débute sa carrière artistique comme ballerine vedette de la troupe de danse Lynn Williams Rouzier à Pétion-Ville. Intermédiaire avancée, elle quitte Haïti pour le Canada à la fin des années 80 mais passe ses étés à New-York chez Alvin Ailey, rien de moins ! A Montréal elle plonge dans les clubs en vogue où règne la musique « dance » et découvre ainsi sa voix. Elle affiche un look d’enfer et crée un premier succès Get Away sous le pseudonyme de Shauna Davis. Le titre marche fort et elle tourne en Europe, surtout en Scandinavie avec les tops DJ de l’heure dont David Morales. Parallèlement, elle enregistre en créole avec le projet Rara Metis initié par le comédien Fayolle Jean, pour débusquer des talents féminins. Stéphane rejoint les rangs de l’excellente formation de ra-rock et world jazz tchaka que dirige avec poigne Eval Manigat. L’album Back to the Nation lui permet de tourner, notamment en Italie et en Allemagne.


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m é l i s s a

© JM Lubrano

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« J’ai grandi baignée dans cette musique » expliquera-t-elle au quotidien français L’Humanité. Et elle renchérit sur son influence majeure : « Martha Jean-Claude est la première voix que j’ai entendue. Je l’ai appréciée toute ma vie parce qu’elle était vachement engagée…tout en restant très coquine et délicate ».

enracinée en elle. Possédant ce chant soul, intuitif, syncopé guttural, elle s’inspire aussi de Joni Mitchell, Eliott Smith, Radiohead et Billie Holliday, dont le terrible Strange Fruit lui inspire Pye Bwa, sur son deuxième album nocturne et mystérieux Dying is a Wild Night. Son clip Postman est même hanté par le personnage de Baron Samedi. « Haïti fait partie de moi ! » clamet-elle avec une assurance qui ne laisse place à aucune équivoque …

Signée par le producteur français Laurent Bizot qui traverse l’océan pour la voir dans une performance pourtant assez quelconque, son premier album Campher & Copper (Cuivre et camphre) paraît en France en 2006 sur le label No Format et obtient un succès critique non négligeable. Dans un style folk blues contemporain assez dépouillé (elle est accompagnée simplement d’une basse électroacoustique sur certaines pièces), Mélissa chante en anglais mais ose trois titres en créole dont la célèbre berceuse Dodo Titit et Kou Dlo, une chanson de son cru, d’essence quasi mystique, dans laquelle elle oppose la cruauté aveugle des violences politiques à la vie sans histoire mais bienveillante de l’homme du peuple. Son écriture créole a beau être peu orthodoxe au niveau de la syntaxe, elle n’en démontre pas moins la détermination d’une jeune auteure, immigrante de deuxième génération, à exprimer cette identité haïtienne profondément

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mélissa laveaux

ée au Québec en janvier 1985, Mélissa Laveaux est une chanteuse d’une profonde originalité, une créatrice assez unique et inclassable. On a beau la comparer à Tracy Chapman, cette guitariste noire qui vit maintenant en France a bien grandi à Ottawa, la capitale canadienne, dans un foyer où on parlait créole et où l’on ne vivait qu’au rythme du Tabou Combo et de l’Orchestre Septentrional.


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© Marianne Larochelle

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En 2004, c’est la rencontre avec Wyclef Jean à Montréal qui débouchera sur une fructueuse collaboration. D’abord en première partie de ses grands spectacles en plein air, puis sur l’album Welcome To Haïti / Creole 101 sur lequel ils ouvrent le bal avec 24 heures à vivre, inspiré de Rodrigue Milien. Muzion devient Lauréat du prix Miroir pour la meilleure performance de la chanson d’expression française au Festival international d’été de Québec Séparée momentanément de son groupe de départ, J.Kyll a repris son vrai nom de Jenny Salgado. Elle reste une figure influente de la communauté noire au Québec, écrit des textes et produit des beats pour d’autres artistes. Elle donne des ateliers d’écriture à des jeunes des écoles secondaires et des centres de jeunesse. Figure médiatique du Mois de l’histoire des Noirs en 2011, elle a aussi fait paraître un audacieux album solo... Et tu te suivras.

© Marianne Larochelle

Muzion gagne le prix du meilleur album rap de l’année, porté par le clip de Lavi Ti Nèg dans lequel Jenny livre avec un brio sans pareil sa part de rap en bon créole. Muzion fait la première partie d’Eminem et NTM puis tente sa chance en France avec Lavi Ti Nèg, titre phare distribué là-bas sur Warner (WEA) et embarque pour un mois dans la tournée du populaire Kool-Sheen. De retour au Canada, le groupe tourne encore se remet au travail pour un deuxième album, l’excellent J’rêvolutionne qui obtiendra lui aussi le Félix hip-hop de l’année, deux ans plus tard. Mais entre-temps, J.Kyll a gagné le respect du public et du milieu. Cela pousse d’autres artistes féminines du domaine de la chanson à la solliciter. Elle enregistre ainsi

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Le groupe crée une véritable sensation dans le milieu rap francophone avec un premier album Mentalité Moun’ Morne en 1999, signé chez Vik, une filiale locale de la multinationale BMG. Texte percutants, métissage des formes, beats solides, J.Kyll émerge comme une véritable meneuse, une porte-parole dont le visage laisse paraître un mélange de colère et de frustration. Elle ne mâche pas non plus ses mots pour parler du profilage racial, de la discrimination dans le milieu de travail, du machisme et de l’inceste. Tout est livré avec un punch imparable, une autorité certaine et une qualité d’écriture évidente.

avec Sylvie Paquette puis avec Diane Dufresne, l’ultime diva du Québec.

jenny salgado

enny Salgado est née au Québec de parents haïtiens. Avec son frère Stanley, alias Impossible, elle fourbit d’abord ses armes d’auteure et de rappeuse émérite, puis monte avec lui le groupe Muzion, complété par deux autres recrues de la même communauté : Bruno Jocelyn (connu sous le nom de Dramatik) et la chanteuse R&B LD-One.

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promesses

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promesses

Une promesse, elles en portent toute une dans leur voix, leur prestance ou leur début de carrière. Leurs voix portent déjà loin, et elles auront peut-être leur place dans le chapitre Grandes Dames, dans un prochain volume.


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Ainsi, en 2004, à vingt-quatre ans, elle cogne à la porte de Fabrice Rouzier, le surdoué du studio Bwa Mokèt. Et de là jaillit le titre Se Konm Si, un succès aussi énorme qu’instantané. Il sort en deux versions : une ballade sensuelle et romantique et un remix entraînant avec Bélo. L’album suivra deux ans plus tard, ficelé par Fabrice et Clément Bélizaire pour leur label commun, Soley Sound Productions. Le public haïtien se reconnaît immédiatement dans cette nouvelle venue, qui prend vite sa place dans l’espace médiatique et commercial.

En 2007, Tifane chante Ou te di m en duo avec Joël Widmaier dans le spectacle Flashback du groupe Zeklè au Parc Historique de la Canneà-Sucre. Le courant passe naturellement entre les deux générations. Si elle continue de se produire sur scène avec son propre groupe (jusqu’en Serbie et aux Francofolies de Montréal en 2008), elle mettra plusieurs années à monter son deuxième opus. Difficultés de financement, disponibilité limitée des collaborateurs d’antan, économie ébranlée par le séisme, Tifane devra finalement y aller de sa poche pour arriver à boucler Sous la peau qui sort en juillet 2012. On l’y redécouvre au naturel, joyeuse et pleine d’énergie. L’auteure compositrice et productrice, vend les titres Regle Zafè w, Vin Montre m, Hello, Souke sa et Ayiti ap Chante, de chez elle, sur iTunes à des clients du monde entier. A l’heure de la transformation « 2.0 » de l’industrie musicale, Tifane est une pionnière sur le plan commercial et elle a su garder sa spontanéité, célébrant la joie de vivre, la négritude et l’intelligence ! *Voir lexique

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“ t i fa n e ”

Inspirée par un stage dans le programme Girl Talk avec des criminelles adolescentes de 14 à 17 ans, Tifane rentre en Haïti convaincue qu’elle sera plus utile à aider les jeunes de son pays. Elle met sur pied le programme KALM, son initiative anti-violence pour des mineurs en milieu urbain. Puis, en montant son plan d’affaires, elle réalise que si une diffusion radio peut la rendre populaire, cela pourra aussi populariser son message et retenir l’attention.

Sa musique et ses paroles célèbrent les femmes créoles, la beauté intérieure, proclament l’estime de soi, prêchent un nouveau contrat social pro-pays. Esthétiquement, elles tiennent plus du R&B, du zouk et du style troubadour* ; elles correspondent parfaitement au vocabulaire musical avec lequel a grandi la génération des années 1980. La voix d’alto, à la fois sensuelle, naturelle et typée, offre une alternative aussi, quelque chose de rafraîchissant, de nouveau dans le genre.

stéphanie séjour

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ée à Port-au-Prince, Tifane est bercée dans son adolescence par une grande variété de musiques (classique, konpa, soca, jazz) grâce à un papa mélomane. À 19 ans, elle part pour l’Illinois, étudier les sciences humaines. C’est là qu’un jour, un camarade de classe, beatmaker à ses heures, lui offre six maquettes sur lesquelles elle écrit six chansons d’un trait avant de défendre ses premières œuvres devant un auditoire étudiant et cosmopolite, réuni pour le Black History Month. « J’étais la seule Haïtienne » raconte-t-elle, « Je sentais le drapeau sur mon dos ». Sur sa chanson Take Me Back Home, c’est le déclic, le coup de foudre.


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© Imad El Kik

RÉNÉLIK

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À la fin de cette aventure Sara s’installe à New-York avec Alvin Ailey et elle s’offre un « vocal coach » en la personne de Mrs. Cogan. À son retour à Montréal, elle embarque pour le Womex avec le groupe Tchaka qui décroche une tournée en Europe. Le guitariste Harold Faustin et le vibraphoniste Eval Manigat amalgament devant ses yeux le jazz et le vaudou et enclenchent

Sara avec Azor à Los Angeles

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sara rénélik

On la revoit bientôt avec Émeline Michel et au Building Dance. On la voit partout, en fait, car une grosse maison de production, Cinoque Films, la « caste » dans Fleur du mal (le meilleur vidéo clip de l’année) et lui confie la chorégraphie de tous les autres ! C’est ainsi qu’Alain Desrochers lui remet Céline Dion pour The Colour of My Love et que René Angelil vient lui serrer la main pour lui proposer un an et demi de tournée avec la future plus grande chanteuse pop au monde, en première partie de Michael Bolton !

ainsi chez elle le début d’une révélation. Pendant qu’elle écrit son premier album Aube, en pleine campagne, Dodic Gédouin, vient lui faire entendre Toto Bissainthe. Sara est submergée. On la verra, en pleine transformation au spectacle télévisé de la St-Jean. Grâce aux influences combinées de Nancy Roc, Fabienne Colas, Wesli, Vox Sambou et Belle déesse, elle poursuit son cheminement mystique et ira jusqu’au baptême. Pour avoir toujours ressenti de vives manifestations depuis son enfance, Sara se savait réclamée. En Haïti, à partir de 2007, elle participe à plusieurs spectacles dont l’Hommage à Toto Bissainthe. Elle finit par s’établir en République Dominicaine où elle s’applique à briser les frontières par son folk habité et par son souffle toujours sensuel et envoûtant.

Courtoisie de l’Université Anaheim, Los Angeles, USA

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es parents viennent de Port-au-Prince et de St-Marc, dans l’Artibonite, mais c’est à Longueuil, sur la Rive-Sud de Montréal, que naît Sara, avec cette attirance pour le mystique et une aptitude innée pour la scène, le mouvement et la danse. Elle débute le ballet classique à 5 ans, puis migre vers le ballet moderne. À 9 ans, elle danse pour le Pape. À 16 ans, elle fait du ballet jazz et trouve un contrat de cabaret-spectacle à la Maison Hantée. Attirée naturellement par les musiques du monde, on la retrouve avec Paolo Ramos et Yaya Diallo mais aussi comme choriste et danseuse dans le groupe funky Rudeluck de Luck Mervil, avec lequel elle gagne de haute lutte la finale du concours « L’empire des futures stars ».

© S. Perez

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© Ménager Billy Dorinsky

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es parents sont Haïtiens, mais Vanessa Jacquemin est née et a grandi à New-York où elle étudie le piano classique et la théorie musicale. Elle part vivre un an au Brésil et, dès son retour à New York, elle se produit dans des clubs New Yorkais avec les meilleurs groupes de la pop brésilienne. Globe trotteuse, en 2000 elle fait ses valises et part s’installer à Paris et c’est dans la ville lumière qu’elle fait la connaissance de son futur mari, le talentueux guitariste, Alex Jacquemin. C’est aussi une grande rencontre musicale : ensemble, ils composent et créent un univers artistique qui leur est propre. Vanessa se produit beaucoup en Europe et passe de festivals en clubs de jazz (Jazz in Marciac, Jazz Sunset Club, Nice Jazz Festival, le Bataclan, Les Vieilles Charrues, Festival de Jazz d’Istanbul, Jazz Café à Londres) avec notamment le groupe acid-jazz : Brooklyn Funk Essentials. Programmée en 2011 au Festival International de Jazz de Portau-Prince, elle ouvre pour Branford Marsalis en 2013. Aujourd’hui, Vanessa s’est installée en Haïti où elle a bien l’intention de jouer un rôle dans le développement de la scène musicale haïtienne.

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vant de se faire connaitre du grand public, Renette Désir a débuté dans les églises où elle s’était surtout révélée comme soliste de la chorale gospel, Agapè Theou. Elle y apprend par la même occasion le solfège et complète sa formation en prenant des cours de violon.

renette désir

Elle marie ensuite le gospel, le reggae, les chansons du folklore haïtien pour aboutir à un style qui lui est propre. Mais c’est la rencontre avec JeanClaude Martineau qui devient le compositeur de la plupart de ses titres, qui l’amène finalement sur des scènes grand public en Haïti. En 2009, elle se produit à Paris, dans le cadre du Marché International de Noël Tropical. Le 12 janvier 2010 elle est rescapée du séisme après avoir passé 24 heures sous les décombres de son Université. C’est ce qui lui inspire d’interpréter le titre Yon ti chante pou yo de Pierre Rigaud Chéry, qui devient l’une des premières chansons diffusées après la catastrophe, emblème d’une nation survivante. Le premier disque de Renette, Jou an rive sort en novembre 2010. L’album comporte 10 titres, dont les textes sont, pour la plupart, signés par elle. En 2011, Renette reçoit une bourse pour aller étudier à l’Académie internationale d’été de Wallonie en Belgique, une fois sur place, elle en profite pour donner des concerts et le public découvre, étonné, la puissance et la maîtrise de sa voix.

© Josué Azor

Depuis, elle continue de se produire en Haïti et à l’étranger. Elle a notamment fait partie du spectacle Cœur de femme des productions Yole Dérose, dans lequel onze jeunes chanteuses (dont Tamara Suffren, Alexandra Cetoine ou Nadège Dugravil) entouraient Emeline Michel.

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© Josué Azor

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amara Suffren, jeune chanteuse de Port-au-Prince chante depuis l’âge de cinq ans et n‘a jamais cessé de se perfectionner et de s’ouvrir à de nouveaux horizons. Sa voix chaude et profonde s’inspire de musiques de tous genres : jazz créole, rythmes chaloupés, blues universel et chansons. Tamara chante en créole et en français des textes qui parlent simplement de la vie et de l’espoir. Elle commence sa jeune carrière en collaborant avec Wooly Saint Louis, Tifane, Bélo, Beethova Obas. En 2011, grâce à une bourse de Wallonie-Bruxelles International, elle suit les cours de l’Académie internationale d’été de Wallonie en Belgique et fait la rencontre de musiciens Belges. De ces rencontres, va naitre son premier album, titré Lespwa, entièrement enregistré en Belgique, un mélange de rythmes haïtiens, de jazz, de calypso et de bossa nova avec des musiciens belges, italiens et africains. Suite à cet enregistrement, elle est invitée à chanter en Belgique, en France, en Afrique…

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Princess Eud brave l’opposition de ses parents et, encore mineure, fait ses premières apparitions sur scène avec le groupe Tribu de JOB au sein duquel est elle la seule femme. Quand le groupe se sépare, elle collabore avec Mistik 703 tout en se positionnant comme artiste solo. En jouant des coudes, EUD a été la première artiste féminine à s’imposer dans le monde majoritairement masculin du rap créole haïtien. Elle soigne son image, et son style et réussit à faire parler d’elle à la fois en Haïti et à l’étranger, avant même d’avoir sorti son premier album. Auteure compositrice, ses textes engagés et généralement en créole, jouent un rôle certain dans son succès. Et si elle se dit timide, ce n’est pas le cas une fois qu’elle est sur scène. Avec Mistik 703, elle joue au Japon, mais sa plus belle expérience live, elle la doit à sa participation à un festival de hip hop à Cuba, lors duquel elle est accueillie comme une princesse et fait rapper avec elle tout le public. Elle sort l’album Limyè wouj en 2012 avec Ded Kra-Z.

© Jean Lucrene Nixon

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unide Edouarin, alias Princess EUD, est née en 1984. Elle a grandi et passé toute son enfance à Pétion-Ville au sein d’une famille baptiste. Cela ne l’a pas empêchée de s’intéresser très jeune au rap. Elle commence par faire des apparitions sur les ondes et crée le buzz quand, invitée dans une émission, en manque d’inspiration, elle fini par rapper le premier chapitre du livre des Psaumes !

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et aussi...

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Bien qu’elles n’aient pas forcément enregistré ou se soient produites devant un public, elles contribuent par leur connaissance musicale, leur pédagogie, leur message ou leurs atours, à la musique d’Haïti, son développement ou son rayonnement. Elles pourraient être bien plus nombreuses, mais comptent déjà par leur présence….


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vec ses tâches de rousseur, son air mutin et ses grands éclats de rire, on n’imagine pas d’emblée Nicole St-Victor dans un grand rôle dramatique à l’opéra. Pourtant, la voix posée de l’animatrice des émissions de musique classique à Radio Nationale en cache une autre, beaucoup plus grande, et qui connait bien son sujet... Cantatrice, concertiste et professeur de chant... Une érudite de la musique, qui a commencé par le solfège, le chant, la mécanique vocale. Puis pour parfaire sa formation, elle est partie étudier au conservatoire national de Paris où elle a approfondi et enrichi ses savoirs, avant de traverser les Alpes pour le pays de l’opéra. A l’académie Santa Cecilia de Rome, notre invitée suit des cours d’opéra, de mise en scène, de technique vocale. Elle apprend également avec les ténors de l’académie philharmonique Romaine. De Rome à Messine, de Modène à Pérouse, elle chante en solo, en trio en quartet et quintet instrumentaux ou vocaux. C’est donc avec une grande maitrise de son art et de ses cordes vocales qu’elle s’en retourne en Haïti et enrichit le registre des concerts et récitals avec l’Orchestre Philharmonique Sainte Trinité. Professeur de chant dédiée pendant de longues années à l’Ecole Sainte-Trinité, Nicole n’a pas souvent chanté en créole. Soulignons quand même, pour mémoire, que le musicologue et compositeur Gérald Merceron qui l’appelait “la grande Nicole Saint-Victor” l’a impliquée, en 1977, dans son disque L’énergie mystérieuse qui s’annonçait déjà comme “Une révolution dans la musique haïtienne”. La soprano y est puissante dans un bref et strident Pou lanmò pa gen priz sou lavi, un texte de Frankétienne tiré de Dezafi (1975), le premier roman en langue vernaculaire... DR

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ille du plus célèbre chanteur haïtien des années 1940 et 1950, Gérard Dupervil, Gina garde jalousement la musique comme hobby pendant son enfance à Chicago et tout au long de sa carrière dans le domaine paramédical, alors qu’elle déménage en Floride. Elle est finalement remarquée par Joe Charles qui la présente au producteur Fred Paul, lequel ne tarde pas à la prendre sous son aile. C’est en 1993, à New-York, qu’elle complète son premier album Émotionnelle dans lequel elle reprend Fleur de Mai, le grand classique galant de papa. Elle signera deux autres albums 2 ti mo Lanmou et Où es-tu ?, enregistrés respectivement à Montréal et à Miami en 1995 et 2001 mais participe, entre-temps, à plusieurs enregistrements pour le label Mini Records. Dotée d’une voix suave et d’une bonne diction en espagnol, en anglais, en français et en créole, Gina devient la voix féminine attitrée de la formation Mini All Stars avec laquelle elle s’offre une longue tournée au Japon en 2011. Elle affectionne aussi le jazz et les airs rétro, reprenant volontiers des airs popularisés par Joséphine Baker, Yves Montand, Raoul Guillaume ou Carole Demesmin.

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© Alexis Mendoza

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Tout de suite, il remarque Lunise, cette danseuse à l’expression saisissante, voluptueuse et habile, qui monopolise les regards alors qu’elle se livre à son art comme envoutée. Ce coup de foudre sera suivi d’un mariage qui donnera deux enfants. Mais peu à peu, Lunise et Richard transforment la petite troupe folklorique de l’hôtel Gingerbread en un véritable groupe de musique rasin* organisé. S’ils font la partie belle à des thèmes chantés de la culture vaudouesque, ils proposent aussi du matériel original dans lequel, Richard, l’Haïtien blanc se charge de chanter les parties en anglais pendant que Lunise assure tout le chant solo en créole. Officiellement fondé en 1990, le groupe RAM est devenu instantanément l’un des leaders du puissant nouveau mouvement culturel qui prône le retour aux sources d’un vaudou occulte, garant d’un véritable équilibre identitaire. La mizik rasin* est alors défendue par Foula, Sakad, Sanbayo et RAM, même si Boukman Eksperyans en prend le leadership au niveau international... Mais contrairement à Boukman où Lòlò, Daddy, Manzè et surtout Eddy Francois sont tous à l’avant-scène, Lunise focalise toute l’attention dans RAM. Surtout qu’elle chante

Fèy (Feuilles-Oh), adaptation d’une complainte archi-connue qui est devenue, dans le contexte du coup d’Etat de 1991, un chant de ralliement contre le gouvernement de facto. Le groupe, qui joue tous les jeudis à l’Oloffson reçoit alors des menaces explicites et Richard sera même victime d’une tentative d’enlèvement. C’est le producteur Gesner Rigaud qui sort le disque Ayibobo, mais le cinéaste Jonathan Demme, qui séjourne chez Morse lors de ses fréquents voyages en Haïti, va donner un sacré coup de pouce en plaçant la pièce Ibo Lele (Dreams Come True) dans la bande originale de son film Philadelphia, qui sera oscarisé. Pendant ce temps, Lunise, elle, crève le petit écran. A mesure que se développe la carrière du groupe – en particulier avec l’album Puritan Vaudou –, elle devient la vedette absolue des videoclips de RAM qui se multiplient à un rythme régulier. Même si elle ne semble pas être reconnue comme la principale créatrice des compositions du groupe et malgré un registre vocal restreint, Lunise est toujours à sa place dans RAM, que ce soit dans les prestations surchauffées du carnaval haïtien ou dans son fief habituel de l’hôtel. Bien qu’on la voie rarement dans le circuit du HMI (Haitian music industry) ou dans des collaborations avec d’autres artistes, le public lui voue une affection et un respect particuliers. Alors qu’elle ne fait rien pour se médiatiser outre mesure, quelque chose fait d’elle une vraie vedette de la chanson d’Haïti.

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orsque Richard Auguste Morse devient gérant du célèbre Hôtel Oloffson au milieu des années 80, c’est un moment crucial entre tous, un tournant dans l’histoire et la diffusion de la culture du pays. Il est ouvert à la tradition folklorique et aux rituels vaudous. C’est donc tout naturel pour lui d’engager, une nouvelle troupe en costumes traditionnels, bien rodée, pour égayer les soirées dans les salons de la vieille bâtisse, hantée par le fantôme de Graham Greene.


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barbara guillaume

arce que ses parents sont missionnaires évangéliques dans le Sud du pays, Barbara Guilaume naît à Port-à-Piments et passe une bonne partie de son enfance entre les Cayes et Aquin. Troisième d’une famille de 9 frères et soeurs, elle débute, évidemment, dans le giron de l’église baptiste, mais s’en détache assez tôt pour devenir d’abord une actrice de théâtre puis une militante authentique de la classe ouvrière et, en particulier, de la cause des femmes. Après s’être fait arrêter suite à une manifestation au marché Salomon, elle se transforme en agitatrice de premier plan et sort, en 1987, un premier album mémorable Ras Klas Moun qui dérange la bourgeoisie et crée une véritable sensation dans le prolétariat. Nou se yon ras moun, yon klas moun, nou pot tè-a sou kou n’ oooo... avec sa rime insistante, est suivi d’un appel à la grève générale qui a un impact considérable : Si’ n di n’pap mache, n’ap kanpe, ka gen rèl ka Makorèl !

DR

Certains voient en elle une remuante Manno Charlemagne au féminin, mais alors que celui-ci rentre enfin au pays et va s’impliquer dans la politique jusqu’à la magistrature, elle fait l’objet d’une surveillance et d’une censure sévère et se verra contrainte, après la sortie de son second disque Zo Pèlin, de quitter le pays pour le Canada. Non seulement elle est la seule chanteuse, avec Farah Juste, à avoir mené ouvertement des activités d’ordre social et politique, mais elle reste une artiste engagée qui, plus que tout autre, a su joindre le geste à la parole. Très impliquée dans le travail social et l’action communautaire, elle s’occupe avec la Fondation N’ap Vanse d’une clinique pour femmes à Cité Soleil, où elle brigue la mairie à deux reprises en 2000 et 2006. On entend sa voix qu’en privé... Ou lorsqu’elle se fait prier de chanter en créole les célèbres chansons Ne me quitte pas de Jacques Brel et La vie en rose d’Edith Piaf.

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© Gabriel E. Encinas

Sa voix rappelle Sarah Vaughan, ses mélodies John Coltrane et Miles Davis, le tout avec un son néo-soul très actuel. Elle a participé au Festival International de Jazz de Port au Prince en 2012 comme chanteuse dans le projet Racine Jazz Haïti de Jacques Schwarz Bart à la suite de quoi Le festival l’a invitée à faire la clôture de sa 7e édition en 2013.

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mélanie charles

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élanie Charles est native de Brooklyn où elle a grandi en écoutant du jazz, du R&B, du Kompa, du gospel, du classique. Elle a chanté avec des légendes tels Clark Terry, Wynton Marsalis et Michael Jackson. Après des études au New School for Jazz and Contemporary Music, elle est devenue choriste de Laura Izibor, a donné des concerts avec son groupe “The Journey”, et a sorti son premier album.


“zshea”

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florence caze

riginaire de Jérémie mais établie très tôt aux États-Unis, Florence Caze fait partie de ces jeunes Haïtiennes qui ont été élevées dans le rythme konpa et qui revendiquent une participation à l’évolution du genre, chasse gardée des hommes. Avec la floraison de talents qui éclôt en 1986, on la retrouve dans la banlieue new-yorkaise dans l’alignement de départ du nouveau groupe Zin, avec une autre agitatrice : Georgy Metellus. Les deux choristes et danseuses rivalisent d’énergie et de sensualité et le public embarque instantanément. Florence quitte le groupe après avoir créé le succès de Tou Piti avec Alan Cavé. Mais Éric Basset, le producteur français, la remarque lors d’une performance explosive à Manhattan, à l’avant-scène du groupe féminin Risqué ! et la signe sur son label Déclic. Deux albums sortiront de cette collaboration sous le nom de Zshéa. D’abord Debòde (déchaînée), en 1994, avec un hit et un clip sulfureux Konpa Z, puis No Joke en 1997, avec Rosalie Rosalie, entraînant et grivois et la chanson carnavalesque Men Fanm !. Elle arbore aussi, Asse pale Fanm mal (arrêtez de parler mal des femmes), en duo avec Tanya St-Val sur le même disque – une première dans le genre. La chanteuse défendra les couleurs d’Haïti à Bercy devant un all-stars antillais pour Le Plus Grand Zouk au Monde, avant de raccrocher ses crampons. Celle qu’on surnomme “la reine du konpa” se consacre depuis à la production de spectacles réservés aux talents féminins, notamment au Parc Historique de la Canne-à-Sucre, à l’occasion du 8 mars, pour célébrer la Journée Internationale de la Femme.

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Ralph BONCY,

« L’homme orchestre » de Grandes Dames de la Musique Haïtienne

Si c’est à Ralph Boncy que la Fondation Haïti Jazz a souhaité confier la rédaction de ce livre sur les grandes Dames de la Musique Haïtienne, c’est parce que c’est lui même un Grand Homme de la Musique.

En 1992, Ralph Boncy prend sa plume d’écrivain/spécialiste/mélomane pour produire La chanson d’Haïti, une véritable anthologie parue aux éditions CIDIHCA (Montréal). En 1996 il est directeur de programmation à Radio Métropole, puis rejoint l’Equipe Spectra et le Festival International de Jazz de Montréal l’année suivante.

Auteur, compositeur, producteur, pygmalion d’une Grande Dame de la Musique –puisqu’il a découvert et accompagné Emeline Michel sur les premières marches de sa carrière–, Ralph Boncy est un connaisseur « du dedans et du dehors » de la musique. Du dedans, puisque le milieu de la musique, et la musique elle-même, ont été son travail, son quotidien, son moyen d’expression. Du dehors, parce qu’il en est un observateur attentif tout autant qu’un amateur passionné, et que sa carrière a aussi pour fil conducteur l’écriture.

Haïti l’a perdu pour de bon cette fois. Ralph passe de Radio Jazz (la radio éphémère du festival) à Musique Plus et Musimax et à la direction musicale de la radio Couleur Jazz. Il est installé à Montréal. Entré à Radio Canada en 2007, chroniqueur et commentateur à la première chaîne et présentateur à Espace musique, il est aujourd’hui commentateur et programmateur pour le site www.espace.mu (la destination musicale de la Société Radio Canada), critique et journaliste à l’hebdomadaire Voir et pour le bi-mensuel L’Actualité. Il signe régulièrement reportages et chroniques pour diverses publications et ouvrages. Sans oublier qu’il siège dans de nombreux jurys musicaux (Sylis d’Or, Conseil des Arts, ADISQ, Festival d’été de Québec, Grand Prix de jazz, Vidéofact, Révélations) etc…

Le Nouvelliste publie son premier article alors qu’il n’a que 17 ans. Il en deviendra plus tard chroniqueur culturel. C’est ce qui l’a surement poussé à étudier en communication et journalisme au Canada avant de revenir au pays et d’y chevaucher ses deux passions, le journalisme et la musique.

Ce portrait non exhaustif d’un homme de musique, faisait de lui l’artisan idéal de ce premier volume de Grandes Dames de la Musique Haïtienne. Celui qu’on appelait en rigolant le « Riche producteur créole » dans les années 1980, est exactement l’auteur, compositeur, amateur, gentilhomme qui pouvait nous présenter ces grandes dames et leur faire honneur, avec ses mots doux mais éclairés et son oreille mélomane. Il a accepté d’embarquer pour cette aventure avec la Fondation Haïti Jazz, et nous lui en sommes extrêmement reconnaissants.

Animateur à Radio Nationale, manager de Zeklè puis de Émeline Michel (1986-1994). Il a à son palmarès une centaine de chansons, écrites ou coécrites durant cette période. Responsable de la rédaction à l’hebdo Tap Tap Magazine (1988-1991), cela ne l’empêche pas de produire spectacles et disques, d’en assurer la direction artistique, voire même d’en présenter, comme c’est le cas de Konkou Mizik de 1986 à 1989.

Stéphanie Armand, Nota Bene Editions

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La Fondation Haïti Jazz est une organisation à but non lucratif fondée en mars 2007, afin de promouvoir la pratique de la musique en Haïti, en particulier à travers le Festival International de Jazz de Port-au-Prince. Elle cherche à atteindre cet objectif en rendant accessibles des formations continues de professionnalisation, en travaillant à la conservation du patrimoine musical haïtien, et en ayant pour leitmotiv le kreyòl jazz, favorisant sa diffusion, son évolution, et sa promotion en Haïti et à l’étranger. Elle s’associe à Ayiti Mizik, l’Association Haïtienne des Professionnels de la Musique, en vue de structurer le secteur et s’efforce de participer à son renforcement pour qu’il devienne une véritable industrie économiquement porteuse pour tous ses acteurs, créateurs comme opérateurs.

Siège social : Impasse Dominique, Delmas 50, # 14A, Port-au-Prince, Haïti www.fondationhaitijazz.org Tél : +509/3101-0003 info@papjazzhaiti.org

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LEXIQUE Compas ou Konpa : musique de danse populaire haitienne Dodine : chaise en bois à bascule Fanm vanyan : femmes vaillantes, désigne des femmes fortes et courageuses Hougan : prêtre du vodou Lakou : espace réservé aux cérémonies vodou dans le village Loa : esprit Maldioc : mauvais œil / malveillant Mambo : prêtresse du vodou Maroulé : paysan qui conduit son troupeau le long des routes Mazoum : rythme de danse du répertoire vodou Mizik rasin ou Rasin : désigne la musique “racine” qui s’inspire du folklore et de la tradition haitienne, avec une grande influence du vaudou. Petro : rythme de danse du répertoire vodou Raboday : rythme de danse du répertoire vodou Rara : festivités populaires qui ont lieu durant le Carême, du mercredi des Cendres au lundi de Pâques. Restavèk : enfant tenu en domesticité Troubadour : petite formation composée de tambours, banjo, guitare, mannouba, chacha, chantant des airs populaires s’inspirant de la musique populaire et traditionnelle haïtienne et de la musique latino-américaine et française des années 1960. Vodou : pratique religieuse Wangol : rythme de danse du répertoire vaudou

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BIBLIOGRAPHIE AVERILL, Gage - Haiti : Traditional Music. In The New Grove, Dictionary of Music and Musicians, 2e édition, 2000, volume 10. AVERILL, Gage - A Day For The Hunter, A Day For The Pray (Popular Music and Power in Haiti) - The University of Chicago Press, 1997 BIENVENU, Celhomme - «Chronologie musicale haïtienne ou manuel des musiciens et musicologues», Port-au-Prince, 1988. BONCY, Ralph - La Chanson d’Haïti, T. 1, (1965-1985), Montréal, CIDIHCA, 126 pages. 1992 (1992). FOREST, François et MONTES, Gérard D. - Carmen Brouard, sa musique, ses états d’âme, ses souvenirs… CIDIHCA, Montréal, 2010 BROUARD, Carmen (1909) - Dossier : Sonate vaudouesque, textes de Fritz Benjamin et de Marcel Salnave. - Dossier de presse : 20 Articles de Carl Brouard in L’Action Nationale, 15 juillet 1936. Constantin Dumervé, Jacqueline Wiener, Marcel Salnave, Frédéric Tardieu Duquela,, 12 novembre 1963. Fauteuil (Roger Gaillard) mars 1966 Introduction à une soirée musicale en l’honneur de Mme Carmen Brouard. Claude Dauphin, p.101 Carmen Brouard... compte rendu de concert, p.103 et 107. Gilles Potvin, in Le Devoir, p.109, le 15 mai 1979 2) Correspondances Secrétairerie du Tourisme, le 6 janvier 1948, p.19 Office du Secrétariat Général, le 23 novembre 1949 Secrétariat Privé du Président de la République, le 11

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BRUNET, Alain - «Montréal, Haïti : une musique noire bat sur notre île», in La Presse, Montréal, 18 novembre 1989. CANEZ, Valerio Dossier : «Notre Folklore Musical» in Haïti Journal, 26 nov. 1942 CORVINGTON, Georges - «Sur Élie, Jeanty et Lamothe», tiré de Port-au-Prince au cours des ans, p. 280-284. DESTINÉ, Jean-Léon - Dossier DUMERVÉ, Constantin - «Histoire de la musique en Haïti», Port-au-Prince, Imprimerie des Antilles, 1968, 328 pages. FOUCHARD, Jean «LA MERINGUE», Danse Nationale D’Haïti, (198 p.); collection caraïbes, Editions Leméac, novembre 1973. GINGRAS, Claude - « Classique haïtien» - «Tchaïkovski sauve le concert (Brouard)» JEAN-CLAUDE, Martha - Mwen se fanm de peyi - Femme de deux îles, Rétrospective en images de l’itinéraire de Martha Jean-Claude. Photos de Gérald Bloncourt. Textes de Nicole Arcelin et Richard Mirabal. Documents iconographiques : Martha Jean-Claude, Émerante de Pradines, Victor Mirabal, Bola de Nieve. LAGUERRE, Férère “De la musique folklorique en Haïti”, in Conjonction, Port-au-Prince, MATHON-BLANCHET, Lina J.S. Soulouque: “LMB, Modèle classique et folkloriste d’Haïti”, Le Nouvelliste, 25 mars 1993. J.L. Destiné: “Hommage à LMB”, Haïti-Observateur, 18-25 mai 1994.

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SALNAVE, Marcel “Sonate vaudouesque [de Carmen Brouard]”, in Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 9 mars, 1966. ED RAINER SAINTVIL Tambours frappés, Haïtiens campés (L’imprimeur 2001) Entretiens et entrevues personnelles avec : Lina Mathon Blanchet, Yole Dérose, Emeline Michel, Fédia Laguerre, Claudette Pierre-Louis, Misty Jean, Carole Demesmin, Ti Corn, JeanClaude Martineau, Fred Paul, Françoise Forest, Barbara Guillaume. Et aussi : Ticket Magazine, Tap Tap Magazine, Youtube, Wikipedia, sites officiels des artistes

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Grandes dames de la musique haïtienne  
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