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Sandrine

G

estin


Sandrine

GESTIN Née en 1969, Sandrine Gestin cultive un univers et une mythologie qui lui sont propres depuis ses jeunes années. Les livres d’aventures jeunesse chez Gründ l’ont fait connaître du public tout autant que son travail sur les couvertures de “J’ai Lu”, Denoël, Nestiveqnen... À l’heure actuelle, si Sandrine Gestin continue l’illustration, elle s’est également lancée dans la peinture. Elle est aussi co-fondatrice d’Art&Fact, association des gens d’image du mouvement visionnaire français.

... MAGIE ET FANTASTIQUE ... « Je suis entrée dans le monde de la féérie et de l’imaginaire en commençant par lire des contes pour enfants. Puis, j’ai découvert L’Enfant contre la nuit de Susan Cooper qui a été LE choc. Ce livre, que j’ai lu à peine adolescente, m’a permis de découvrir la magie. Les Yeux de la forêt de F. Engetl Randall a suivi et j’ai découvert le mystère. L’Histoire sans fin m’a ouvert aux mondes parallèles. C’est à ce moment-là que je suis entrée de plain-pied dans le fantastique. La magie, le miracle font partie de ma vie. La magie réside d’abord dans les relations humaines, tout ce qui peut se passer dans le subtil, comme les rêves. D’après moi, la magie passe par les mots, par leur côté incantatoire. Maintenant je réalise que le pouvoir de la pensée est créatif - donc magique. C’est un enchantement que je ressens quotidiennement. à côté de ça, il existe aussi un autre type de magie, fantasmée, qu’on retrouve dans l’imagerie fantastique. Le fait que toute petite, j’ai su dessiner mieux que la moyenne, c’était de cet ordre-là. Pour moi c’est un signe du destin. Je sais dessiner et il faut que j’en fasse quelque chose. Lorsque je peins, il y a parfois ces fameux petits miracles qui se produisent, cette petite extension de soi. Je sens que ce que je fais est en accord avec ce que je suis, et j’ai l’impression de prendre de l’ampleur, comme une pulsation en dehors de moi. Lorsque cela se produit plusieurs fois dans la même journée, je sais que je suis en train de réaliser quelque chose qui détient ce petit côté magique. Ces images ne sont pas mieux réalisées techniquement que d’autres mais il s’est passé quelque chose, et très souvent je l’ai su pendant que je le faisais. C’est le cas par exemple des tableaux La Clef et L'Ange. »

L’Ange (1999) Huile sur toile, 46x65 cm

M

es peintures sont une quête de ma vraie nature - une quête qui n’en est qu’à ses débuts.


On observe plusieurs tendances au sein de tes tableaux : d’un côté des tableaux qui sont totalement fantastiques, peuplés de fées et d’elfes. Et de l’autre des tableaux un peu plus subtilement fantastiques, dans les jeux de lumière, les détails sur les personnages, ce genre de choses. La lumière m’a toujours fascinée. Je tends vers les lumières des peintures de Rembrandt ou Vermeer. à côté de ça, le petit peuple fait partie de moi. C’est comme si je les connaissais. J’ai même parfois l’impression de peindre ma famille. C’est étonnant parce que lorsque je montre mon book lors d’une dédicace, souvent je me dévalorise par rapport aux lutins que je peins. Comme s’il fallait que je me justifie ! Pourtant, ils plaisent beaucoup à mon public. Il y a peut-être un côté enfantin là-dedans que je n’assume pas vraiment. Cependant, je suis illustratrice et auteur de quatre livres pour enfants chez les éditions Gründ. Ce sont des livres-jeux qui sont justement porteurs de mon univers. Chacun de ces ouvrages a été réalisé à l’aquarelle et a été pour moi un véritable laboratoire. Contrairement à une illustration de couverture, où l’expérimentation a peu sa place, ces livres ont été l’occasion d’expérimenter de nouveaux sujets avec leurs vingt-trois double pages intérieures, et d’approfondir ma technique à l’aquarelle. C’est l’aquarelle qui m’a permis d’explorer et de construire mon univers personnel. Cette technique m’a beaucoup apporté dans sa fluidité et son côté imprévisible, et a fait naître en moi une autre envie : la peinture à l’huile. L’aquarelle, c’est un peu un pont entre le dessin et la peinture. Je n’aurais jamais osé rêver devenir peintre un jour lorsque j’ai fait mes débuts dans le métier d’illustratrice. J’ai commencé l’huile à vingt-neuf ans, et durant la période qui a suivi, je me suis sentie grandir subitement. L’huile représente un peu le stade adulte de mon parcours. En fin de compte, ma peinture évolue en même temps que moi. J’ai des visions de toiles qui sont plus dans l’esprit du Cri de Munch que de ce que je peins

La Dame blanche (2001) Huile sur toile, 54x65 cm

actuellement. Des choses fortes en émotions que je ne suis pas encore prête à assumer dans leur entier. La Dame blanche est le début de ce cheminement. C’est une toile que j’ai peinte très vite et qui a une signification profonde pour moi. Le regard de cette femme-là, l’espèce de sagesse et de souffrance qu’elle a dans les yeux, et le fait qu'elle ait les cheveux blancs, ont beaucoup de sens pour moi - sans que ce soit quelque chose de réfléchi. C'est à rebours que je m'en rends compte. Parce que c'est sorti d'une traite. Les chose qui surgissent comme ça, même si elles ne sont pas finies à la fin de la journée, ce n'est pas grave car le principal y est. Cette émotion doit s’exprimer, tout en étant canalisée pour éviter la douleur. Tu parlais de Münch tout à l’heure, te sens-tu attirée par la peinture abstraite ? Le côté abstrait est libérateur. Je le fais pour moi et en général, je le montre peu. Je n’ai pas à maîtriser quoi que ce soit et je fais donc ce qui me passe par la tête. J’aime la matière, j’aime les fonds, le côté un peu graphique aussi, un peu jeté. Je crois que ce sont des restes de calligraphie. L’abstrait a un je ne sais quoi d’un peu alchimique, un côté expérimental. Sur certains tableaux j’ai travaillé au couteau et c’est vraiment un grand bonheur. Lorsque je peins, j’en ai jusque dans les cheveux et je n’imagine pas la peinture autrement qu’en étant intégralement dans la matière…

... Réalisation d’une peinture ... « S’il s’agit d’un portrait et qu’il n'y a pas de repères précis, architecturaux ou autres, j’utilise un projecteur. Le dessin sera simplement projeté sur la toile. Il suffit alors de le retranscrire. Si le dessin est plus précis, je procède différemment : je le scanne, ensuite je le redimensionne sous Photoshop au format de la toile. Une douzaine de feuilles A4 sont imprimées, chacune étant une partie du dessin grandeur réelle. Je fixe ensuite le tout. Une fois ce petit montage réalisé, je le décalque au stylo bille. Je retourne le calque et je repasse les contours aux crayons de couleur. Lorsque c’est fait, j’applique le tout sur la toile et je fais le transfert en appuyant fort pour que le crayon de couleur se dépose sur la toile. Après avoir peaufiné le dessin, je termine au pinceau et à l’acrylique en détourant l’ensemble pour éviter que mon dessin ne s’efface au moindre coup de pinceau. Cette étape de transfert dure une bonne journée. Ensuite je pose les couleurs sans réel souci d’exactitude afin d’obtenir une ambiance. Puis, séances après séances, je me penche toujours plus sur les détails pour finir en glacis. »

C’est la raison pour laquelle j’ai envie de travailler sur des grandes toiles : pour pouvoir, à certains endroits, peindre des choses très précises (cet aspect très méticuleux qui fait partie de moi), et par ailleurs peindre des fonds un peu plus abstraits, plus présents dans la matière. Pour l’instant, puisque je n’arrive pas à mettre ces deux aspects sur une même toile, l’abstrait reste sur papier. J’arriverai à réunir tout ça un jour, et j’en serai infiniment heureuse. Je crois savoir que tu notes beaucoup dans le cadre de la réalisation de tes toiles. J’écris beaucoup. Souvent, lorsque j’ai une idée de tableau je ne vais pas la dessiner, je vais l’écrire. Comme s’il fallait que je l’exprime en mots… Très souvent un petit croquis l’accompagne, mais il ne va pas forcément retranscrire toute l’émotion que je souhaitais exprimer. C’est la raison pour laquelle il faut que je l’écrive. J’ai toujours écrit. Je suis émerveillée par la musique et l’écriture. La musique suscite une émotion très forte, immédiate, et l’écriture nous emmène profondément dans l’émotion, grâce à la précision dont les mots sont porteurs. Tandis que la peinture laisse libre interprétation au spectateur avec ce petit quelque chose d’imprécis, de fugace que j’affectionne. Les gens perçoivent très souvent des choses inconscientes qui ont pu m’échapper et qui me ressemblent pourtant beaucoup.

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« Je suis quelqu’un de précis, mais paradoxalement, j’aime le geste. »


Quelles différences majeures vois-tu entre

une réelle différence de démarche. En effet,

l’illustration et la peinture ?

tandis qu’un illustrateur bénéficie du support

Aussi bien à l’huile qu’à l’aquarelle, il devient

textuel et supporte des contraintes d’édition

difficile de trouver de l’émotion dans une com-

(format, maquette, directives artistique...), le

mande. Les meilleures couvertures que j’ai réa-

peintre se retrouve seul avec lui-même, donc

lisées sont pour des livres que je n’avais pas

confronté inévitablement aux questions exis-

lus. Je crois que je suis trop servile par rapport

tentielles. En tant que peintre, ce qui devient

au texte, je souhaite trop faire plaisir à l’auteur.

important c’est plus encore le propos et l’uni-

Tandis que s’il me raconte le livre, c’est mon

vers personnel que la technique elle-même.

imagination qui prend le dessus et je fais donc

« Ai-je réellement quelque chose à apporter ? »

des choses plus personnelles, et généralement

est un questionnement qui refait surface fré-

plus réussies. Jusqu’à présent, j’ai toujours

quemment.

pensé qu’il n’y avait aucune différence entre

être peintre, c’est être adulte, assumer ses

l’illustration et la peinture, qu’il s’agissait plus

idées et son monde. C’est à la fois angoissant et

d’une frontière artificielle créée par les profes-

extraordinaire, c’est ça, être libre.

sionnels. à présent, je suis convaincue qu’il y a

... Alchimie et Expériences ... « Mes expériences de laboratoire graphique, je les compile depuis huit ans dans des cahiers épais, qui me permettent de retrouver des références. Par exemple, lorsque je travaille à l’aquarelle, ces cahiers me sont toujours très utiles dans mon avancée : j’y reviens souvent, ils sont un peu la mémoire de mon travail. Je fais des tests en tout genre : textures, couleurs, drapés, etc. Mes dernières expériences, ce sont des essais au brou de noix. Ces tests “ alchimiques ”, je les réalise en ce moment à l’huile, grandeur réelle, directement sur les toiles, en jouant avec les adjuvants, les siccatifs, les mélanges pour les glacis.

Pour avancer dans mes recherches, j’ai trois livres de référence, Le Métier retrouvé des maîtres de Claude Yvel (un peintre hyper réaliste), Le Métier du peintre de Pierre Garcia et La Technique de la peinture à l’huile de Xavier Langlais. Ce sont des Bibles pour moi. Ils sont un peu contradictoires parfois, il faut donc essayer de faire la part des choses et expérimenter soi-même, ce qui reste l’essentiel. Pour ce qui est des pigments, j’aimerais avoir plus d’espace pour les broyer moimême. Ne serait-ce que pour admirer les pots de pigments qui ont des couleurs tellement merveilleuses. J’aimerais également tendre mes toiles, pour travailler sur des formats plus personnels. »


La Clef (2000) Collection particulière Huile sur toile, 54x65 cm

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Peux-tu nous parler de la première fois où tu

Continues-tu à croquer des gens ?

as achevé une illustration véritablement

Malheureusement non. C’est pourtant vrai que

pensée au niveau de la composition ?

c’est ce qui m’a amenée à tout ce que je fais : le

Je devais avoir seize, dix-sept ans. Cela faisait

croquis d’après nature. J’ai toujours adoré ça et

deux ans que j’avais commencé à écrire l’his-

j’ai toujours été bonne pour ça. Mais c’est beau-

toire qui met en mots tout mon univers, tous

coup de concentration, et d’angoisse. La per-

mes rêves que j’ai peuplé naturellement d’êtres

sonne pose, et si on rate on risque de la vexer. Je

étranges. Par exemple, les Feydakins sont des

le fais encore lorsque je dessine. Quand je fais

personnages dotés d’une grande crinière blan-

des croquis et que je n’ai personne sous la main,

che. Leur visage est semblable à un museau, et

je deviens mon propre modèle, même s’il ne

couvert de sortes de tatouages. Je me suis plue à

s’agit pas a priori d’autoportraits comme peu-

les dessiner sur un format raisin (50x70 cm),

vent le penser certaines personnes. Retrouver le

quelque chose de gigantesque pour moi à l’épo-

geste en peinture à l’huile, m’a donné à nouveau

que. J’ai passé pour la première fois une nuit

envie de faire du croquis.

blanche sur une image aux pinceaux. à l’origine, Est-ce que comme pas mal de portraitistes tu

laquelle j’ai eu longtemps peur de la couleur,

commences par les yeux ?

peur des pinceaux. Heureusement, les choses

Toujours... Et je commence par l’œil gauche.

ont changé. Cette histoire que j’écris petit à

Sinon, étant droitière, je risquerais d’effacer ma

petit, depuis quinze ans, vient d’une envie irré-

peinture au fur et à mesure. Une fois que j’ai

pressible d’inventer des mondes, des personna-

réussi le visage, je suis sécurisée. Chaque toile

ges, leurs vies. C’est une espèce de mythologie

est une angoisse terrible pour moi. J’ai souvent

personnelle. Le cheminement initiatique de mes

l’impression que je ne vais jamais y arriver. C’est

héroïnes est parallèle au mien. Inventer de

une petite victoire lorsque j’ai réussi à peindre

toutes pièces un univers cohérent me fascine,

les yeux puis le visage comme je le souhaitais. à

une fascination que je retrouve autant dans

chaque fois, j’ai l’impression de repartir à zéro,

l’écriture que dans la peinture. Mon plus grand

d’avoir tout oublié. Je suis toujours timide

désir est que le spectateur croie à la réalité des

devant une toile vierge. C’est une bataille, mais

personnages qui habitent mes toiles.

j’adore ça.

A

dolescente, j’avais le fantasme de rencontrer un vieux monsieur aux cheveux blancs qui m’initierait à la magie, à la vie… Un livre vivant. Après je me suis rendue compte qu’apprendre par soi-même c’était essentiel. Les vieux bouquins, les odeurs de vieux livres et de bibliothèque, de bois... Tout ça me fascine... D’après moi, la magie passe par les mots, par leur côté incantatoire. Je trouve que je n’ai pas une culture suffisante et je n’en serai jamais satisfaite. Le savoir me fascine !

je suis plutôt dessinatrice, c’est la raison pour

Didier (1998) Huile sur toile, 50x61 cm


Galadriel (2002) Huile sur toile, 60x81 cm

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Comment te viennent tes idées ? La musique parfois provoque des idées… Je me rappelle la première fois que j’ai écouté l’album de Loreena McKennit, The Mask and the Mirror, nous étions en vacances et nous rentrions d’une ballade dans un sous-bois qui est mon lieu de prédilection. J’ai écouté cet album et j’ai pleuré tout le long. J’étais partie ailleurs, j’avais les yeux ouverts mais j’étais dans le sous-bois avec mes elfes qui m’inspiraient des idées de tableaux, des ambiances... Cette inspiration peut aussi venir dans mes rêves… As-tu des références graphique particulières ? Pour ce qui est des peintres, les préraphaélites comme Burne-Jones, Waterhouse, et bien sûr les maîtres comme Rembrandt, Vermeer ainsi que certains symbolistes. Je pense à ce tableau de Carlos Schwabe, La Vague, dont les études m’ont vraiment touchée. Et en musique ? En musique : Kate Bush… Le problème c’est que je ne peux pas travailler en même temps. Lorsque je l’écoute, je me trouve dans une émotion pure, si bien que je ne peux pas me concentrer sur autre chose. Sinon, je travaille avec Lorenna McKennit… Enya aussi. Lacme de Léo Delibe, Carl Orff (avec Carmina Burana), ainsi que Lisa Gerrard suscitent chez moi de l’émotion brute. J’aime bien aussi Aerosmith, Queen. J’ai découvert également Moby, Massive Attack et Yann Tiersen.

La Madone (1999) Huile sur toile, 19x24 cm

Le cinéma est-il aussi l’une de tes sources d’inspiration ? Au niveau cinéma, le premier film qui m’ait frappée, c’est sans aucun doute The Dark Crystal. Un vrai choc. J’ai ressenti une émotion tout aussi intense quoi que différente avec Le 6è Sens de Shyamalan. Pour la beauté de l’image : Legend, même si

... PARURES ...

c’est un peu naïf. Les couleurs sont magnifiques. Ladyhawke est un Moyen-âge comme je peux moi-même le rêver. J’ai bien aimé égale-

« J’ai l'impression que mes personnages sont nus lorsqu’ils ne portent pas de bijoux. Lorsque j’en porte un, ce n’est jamais un hasard. Pendant un moment j’arborais un dragon autour du cou. Pour donner une indications sur mon identité. C’est un signe de reconnaissance - comme un emblème ou un tatouage. Ce n’est donc pas un hasard si mes personnages portent des parures. D’ailleurs ma signature ressemble à un bijou. C’est une sorte de défense, un talisman. La Dame blanche ne porte pas de bijoux, parce qu’elle n'a pas besoin de défense. Et je crois que moins j’en aurai besoin, moins j’en mettrai... »

ment BraveHeart… Conan aussi, même si souvent je n’ose pas le dire ! Schwartzenegger est parfait dans le rôle du barbare, la musique est excellente… Dans un tout autre genre, j’aime aussi Miyazaki, l’auteur du dessin animé Princesse Mononoke. Autrement, j’adore Blade Runner… Matrix aussi. J’attends vraiment un film de fantasy avec un réalisateur comme les frères Wachowsky – qui intègre une réflexion philosophique, une interrogation sur la réalité comme dans la plupart des films de science fiction, tels 2001, L’Odyssée de l’espace qui est un film de SF de haut vol. Le Seigneur des Anneaux, sur ce plan, n’a pas tout à fait répondu à mes attentes, même si je l’ai beaucoup aimé ! J’aimerais vraiment qu’il y ait cette même profondeur dans mes tableaux.

Des livres de chevet ? Ils sont bien entendu nombreux, mais mon auteur préféré reste Orson Scott Card avec Les Chroniques d’Alvin le Faiseur, La Stratégie Ender…. Ce qui est fascinant dans la figure héroïque d’Alvin, c’est le principe du Faiseur – le mécanisme de la Création. Est-ce analogue à la peinture ? Tu fais passer une idée dans le cadre de la réalité... C’est exactement ça. Chacun a un talent, chacun est un peu magique. Certaines personnes savent le cultiver au quotidien : une espèce de raccourci « je veux le faire / je peux le faire / je le fais », comme une évidence. Le Faiseur, c’est un superbe résumé de la vie : on choisit d’être un faiseur, on construit sa vie, ou on choisit d’être un défaiseur, on détruit sa vie ainsi que celle des autres et on n’arrive finalement nulle part. J’ai choisi d’être du côté des Faiseurs.

Le Lutin assis (1998) Huile sur toile, 24x33 cm

L

e Faiseur, c’est un superbe résumé de la vie : on choisit d’être un faiseur, on construit sa vie; ou on choisit d’être un défaiseur, on détruit sa vie et celle des autres et on n’arrive finalement nulle part.


La Reine des fées (2000) Editions de l’Oxymore Il était une fée Huile sur toile - 54x65 cm

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Dessin préparatoire pour L’érudite

L’

J’ai posé moi-même pour l’érudite. J’ai dû mettre au point toute une installation : Je me suis tout d'abord filmée dans une robe que j’ai confectionnée, devant la fenêtre de mon atelier et près d’une table de fortune. Je surveillais ce que je faisais (le cadrage, notamment) en regardant ma télé connectée au caméscope. Le visage de L’érudite n’est pas le mien (hélas !). Je l’avais dessiné avant de commencer les poses. Le reste est venu tout seul. J’ai tout de même tiré des lignes de fuite dans mon salon, qui allaient jusqu’à trois mètres, pour m’assurer que la perspective était à peu près bonne. Le petit personnage est venu alors que j’avais quasiment terminé le tableau… Derrière cette porte entrouverte, il manquait quelqu’un ! L’érudite et ce petit personnage constituent deux aspects importants de ma personnalité.

idée de L’érudite est un hommage à Vermeer et ses magnifiques peintures d'intérieurs. J’ai une véritable passion pour les fenêtres et surtout pour les portes et je voulais que cette lumière solaire éclaire le savoir. J’aurais pu peindre une bibliothèque ou un vieil homme plein de sagesse, mais j’ai préféré peindre une belle jeune femme : dans la peinture dite de "fantasy”, les femmes sont souvent représentées dénudées, guerrières. Lorsqu'elles ont un peu de savoir, elles sont, la plupart du temps, des magiciennes affublées de tas de colifichets. Je voulais éviter ces stéréotypes. Pour moi, l’érudition, c’est toute autre chose, une sagesse simple, sans artifice, un savoir qui ne cherche pas à se montrer à tout prix.


L’érudite (1999) Huile sur toile - 54x65 cm

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En Forêt Luisante une nouvelle de Tanith Lee

«

P

d’après un tableau original de Sandrine Gestin Traduit par Patrick Marcel

rends garde quand tu iras en forêt  », lui avait dit sa mère. Elle ajouta  : «  De nuit, comme de jour.  » À quoi il avait répondu  : «  En forêt, maman  ? Il n’y a pas de forêt dans les environs.  » Car ils vivaient en ville, et c’était un enfant attentif. Mais sa mère lui expliqua  : «  Il y a toujours une forêt tout près. Même entre les immeubles, Cristen, on peut voir les grands arbres verts qui se forcent un passage, le grêle reflet des r uisseaux qui courent sur les pierres moussues, les rayons perçants du soleil, les rideaux bleu profond de l’ombre.  » Et il avait tenté d’imaginer cette forêt surnaturelle, mais il n’avait réussi qu’à se représenter les parcs de la ville, avec leurs arbres domestiqués, leurs fleurs rangées en plates-bandes et en haies or nementales, les vastes perspectives de pelouse tondue de près où se promenaient des foules de gens. «  Où est-elle  ?  » avait-il ensuite demandé, avec insis­t ance. «  Par tout  », lui répondit sa mère. Puis elle se pencha en avant et il sentit le beau parfum qu’elle mettait toujours. «  Ici  », dit-elle en se portant les doigts au front, puis, avec légèreté, à celui de Cristen, également  : «  Et là-dedans.  » Après quoi, elle se leva avec grâce et l’abandonna. Il la regarda partir, assis tout droit dans son petit lit. Elle arborait cette nuit-là une robe de soie argentée et des camélias blancs dans ses cheveux. C’était un enfant attentif, mais un enfant quand même. Aussi ne savait-il pas que, pour elle, la forêt représentait simplement un paysage proscrit de désirs intérieurs, de choses magiques et interdites. Au milieu de la nuit, il s’éveilla d’un songe d’arbres titanesques qui montaient des r ues pavées de la ville, avec des car rosses et des chevaux galopant dans les hauteurs de leurs ramures. Un br uit l’avait tiré du sommeil. La maison était remplie de vacar me et de policiers, et Cristen découvrit bientôt que son monde avait été brisé en mille morceaux pendant qu’il dor mait. En fait, sa mère était allée rejoindre un amant. Ar mé, son père avait cour u à leur poursuite et les avait tués sur-le-champ – une balle s’était chargé des deux, si étroitement étaientils liés  ; bien que, comme Cristen l’apprit plus tard, ils aient été en train de danser ensemble et non de faire l’amour. En rentrant chez lui, le père de Cristen s’était donné la mort. Il avait employé à cet effet une ar me à feu différente, ne souhaitant visiblement pas employer la première, qu’avaient souillée des trépas adultérins. Enfant, Sabara ne savait rien des forêts, même si elle reçut elle aussi une prompte éducation en matière de violence. Dans la r uelle passant sous le taudis où elle subsistait, des voleurs s’entretuaient avec des coutelas et des tessons de bouteille. Pendant ce temps, dans d’autres chambres, comme celle des parents de Sabara, des femmes étaient humiliées et battues par leurs partenaires masculins. Quand Sabara eut douze ans, son père dispar ut à jamais. Sa mère, les deux yeux encore pochés après sa toute dernière agression, pleura sa perte de l’aube jusqu’au crépuscule, puis s’administra du poison avec succès. On jeta Sabara à l’orphelinat de la ville, où on l’obligea à apprendre les travaux ménagers les plus communs. Finale­m ent, on l’expédia comme ser vante dans diverses maisons for­ tunées. Cette existence se poursuivit encore deux ou trois ans. Un matin, Sabara, trimant l’esprit vide à ses cor vées, faillit se faire renverser par un

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carrosse. En jaillit un gentilhomme contrit à la cravate criarde, qui la releva du caniveau. «  Sais-tu qui je suis  ?  » lui demanda-t-il alors. Elle vit qu’il portait une montre en or, mais également une arrogante boucle d’oreille dorée. Elle n’avait aucune idée de son éventuelle identité et secoua lentement la tête, s’attendant à récolter un soufflet pour son ignorance, comme d’habitude. Au lieu de cela, il se présenta. Il était Rudolf le Grand, acteur et impresario d’une troupe itinérante connue – disait-il – jusqu’en Chine. «  Et toi, mon doux cœur, déclara le trépidant excentrique, tu es idéale pour jouer la petite Dolchibella, dans la scène sept de La fiancée de Venise. Vite, en voiture, avant qu’un autre vienne te voler.  » Sabara connaissait déjà les hommes (oui, si jeune, elle savait), mais elle courut le risque, car personne auparavant ne lui avait jamais proposé de promenade en carrosse, ni la pr une confite qu’il lui offrit ensuite. Et, de fait, Rudolf le Grand ne la viola pas. Mais il lui fit prendre un bain et se laver les cheveux, après quoi elle fut placée dans un costume de paillettes et de rubans. Dans une salle vide, à l’intérieur d’un bâtiment pentu maculé de suie, tout constellé d’affiches périmées com­m e autant de drapeaux en lambeaux, il lui enseigna son rôle de la scène sept. Ce soir-là, Sabara joua la petite Dolchibella. Il se produisit quelque chose d’étrange. En interprétant son personnage, Sabara… devint la petite Dolchibella. C’était le plus rare, le plus exaltant des événements, le seul événement rare et exaltant qui lui soit jamais arrivé. Le public lui aussi la considéra comme une petite révélation – tellement blonde, tellement menue, tellement convaincante, une petite voix qui pépiait de façon tellement charmante. Et tellement innocente, aussi. Trois soirées plus tard, la troupe d’acteurs extravagants et querelleurs, alcooliques et talentueux, quitta la ville et prit la route vers de nouvelles représentations urbaines, emportant avec eux la petite Dolchibella (Sabara). Cristen grandit et atteignit l’âge de vingt-cinq ans. Et arrivé à ce stade de sa vie, il en vint subitement à comprendre qu’il n’était pas sain d’esprit. Les événements affreux de son enfance en étaient la cause, car, avant les coups de feu, tout avait été pour lui char mant, sûr et tranquille – le choc, par contraste, avait été trop r ude pour qu’il n’en reste pas traumatisé. (Il se rappelait encore dans ses rêves le br uit du pistolet, la maison envahie de policiers, et l’un d’eux en particulier, d’âge mûr, sombre et aristocratique, qui avait scr uté Cristen, encore et toujours, comme pour jauger les réactions de l’enfant.) Avant que Cristen n’atteigne sa vingt-cinquième année, d’autres avaient déjà compris qu’il n’était pas totalement sain d’esprit. Seules les impressionnantes sommes brassées par son héritage le mettaient à l’abri, peut-être, d’une incarcé­r ation dans un asile d’aliénés. Ou pire. Toutefois, quand il prit enfin conscience de sa folie partielle, Cristen sentit éclater en lui un mer veilleux soulage­m ent. On aurait dit qu’il retenait son souffle depuis l’ins­t ant où il s’était réveillé pour entendre le coup de feu final de l’œuvre de son père, et qu’il pouvait désor mais exhaler et respirer à nouveau. À ce moment-là, donc, il commença à se remémorer, et à envisager avec toute l’inspiration et la liberté de la démence, la forêt que sa mère avait en tête. Sabara avait désor mais vingt-trois ans. Actrice passant d’une troupe à l’autre, elle n’avait jamais rempor té ni for tune ni succès notable, car des actrices plus écrasantes se jetaient toujours sur les rôles plus importants. Toutefois, lorsque Sa­b a­r a entrait en scène, elle devenait son rôle. C’est-à-dire qu’elle endossait la vie du personnage qu’elle incarnait, quel qu’il soit. Elle cr oyait en tout – par exemple, tout ce que la scène devait montrer devenait pour elle une réalité effective. Ce­p endant qu’elle accordait foi à son propre personnage et savait tout de lui – chaque mot et chaque mur mure, chaque geste, ses antécédents. Le résultat lui venait à chaque fois pour la première fois. Ses lar mes et ses joies étaient spontanées. Si elle mourait… elle mourait vraiment, ne ressuscitant qu’avec la chute du rideau. (C’était une très g rande artiste, pour qui y aurait regardé de près.) Certains publics, désor mais, perce­ vaient en partie son talent et étaient conquis. De temps en temps, on jetait à ses pieds des


bouquets dont s’emparaient avec jalousie les actrices plus éminentes – «  Cette rose m’est destinée  !  » Rien de cela n’importait pour Sabara, car, à l’instant où la pièce s’achevait, Sabara cessait d’exister. Ou elle regagnait le plat néant de son être, qui se contentait d’attendre chaque nouveau lever de rideau. Quant aux forêts, elle les connaissait bien, enfin, du moins autant qu’elle connaissait les montagnes, les mers, les déserts, et même l’espace infini. Mais seulement quand ils étaient peints sur un décor. En cette soirée où Cristen la vit pour la première fois, frappé par la beauté – et l’étrangeté – de la jeune femme, il ne se posa aucune question. De fait, il se rendit en ville, dans un bar, où il but d’abondance, assis tout seul, l’image de Sabara brandie en face de lui. Cette nuit-là encore, il rêva, non de police, mais d’elle. Détail singulier, son songe se déroula en noir et blanc  : d’ordi­n aire, il rêvait en couleurs d’une extrême clarté. Et pourtant, elle était de nouveau là, assise sur scène devant lui, éclairée par les feux des projecteurs qui figuraient le soleil. Tandis que der rière elle, le décor, une clairière herbeuse et claire, ser­ pentait de façon occulte entre les arbres. C’était une forêt, et Sabara en paraissait le centre. Elle ressemblait à une idée née du cer veau de cette forêt. Un être attirant mais subtil, que la forêt avait composée avec habileté, pour être son ambassadrice dans le monde des hommes. Sur ce décor, le monologue de Sabara, son histoire, la chanson qu’elle interpréta par la suite, recelaient pour Cristen des signifi­c ations cachées, tant à l’état de veille qu’en rêve. Elle avait la voix douce. C’était une voix blonde, qui se mariait à ses cheveux. Sauf, bien entendu, si elle portait perr uque pour son rôle  ? Il était allé au théâtre par hasard, ce soir-là — il agissait souvent de la sorte. Mais après tout, qu’est-ce que le hasard  ? Au matin, en s’éveillant, il demeura étendu un long moment, en revoyant son rêve, puis cette vision d’une actrice sur scène. Elle n’avait pas tenu un rôle très impor tant et, par ailleurs, la pièce n’avait laissé aucune impression à Cristen. Il pouvait tout oublier, l’oublier elle aussi, ou, au contraire, revenir ce soir à l’entrée des artistes, soudoyer le portier, entrer et faire sa connaissance. Et ensuite – quoi  ? Il découvrit, s’étant enfin levé du lit, qu’il avait, la veille au soir, écrit le nom de la jeune femme, du moins le premier de ses noms, sur un bout de papier. Celui-ci gisait entre le ser vice à café qu’avaient disposé ses ser viteurs, et les journaux du matin, qui étaient pleins de spéculations quant à un infatigable assassin de jeunes femmes. Négligeant ceux-ci, il resta debout en chemise de nuit, ne regardant que le nom de la jeune femme. Puis il ajouta, sous le nom, une citation dont il ne se rappelait pas l’origine  : Les ténèbres commencent où s’achève la lumière, mais toujours la lumière reviendra. Sous son autre nom, Sabara avait dansé toute la nuit dans la salle de bal en marbre d’un roi. Elle avait vu, elle connais­s ait les célèbres fresques d’or et de perle broyée, et était désormais capable de les décrire. Comme elle pouvait décrire l’expression sur le visage du roi – arrogante, bornée, stupide – et inquiète. Les courtisans et les invités, cependant, avaient discuté à voix basse de Sabara. Ils ignoraient l’identité de cette gracieuse jeune femme qui dansait avec tant de nobles, dans sa robe de soie argentée. Que le roi ait accordé la moindre attention aux mur mures ou à la fille était douteux. Il avait des soucis plus personnels et plus pressants. Quant au prince, fils de ce souverain, il avait gardé les yeux sur d’autres dames de haut rang, voluptueuses, flamboyant de joyaux. Il n’avait sans doute pas vu Sabara, lui non plus. Il ne s’était jamais approché d’elle. En rentrant chez elle, en forêt, dans la br ume de l’aube, Sabara jeta ses sandales de bal, qui se changèrent en flaques de rosée, pareilles à du verre. De la même façon, le carrosse et ses chevaux blancs se fondirent dans les br umes, ne laissant derrière eux qu’une citrouille et quelques petites souris blanches. Les animaux s’enfuirent bien vite avec des couinements de joie, tandis que la citrouille disparaissait en flottant entre les arbres.

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La journée était déjà tiède. Sabara délaça le corsage de sa robe, et rejeta cela aussi (à quoi répondit un curieux mur mure, comme des voix et des applaudissements dans les feuillages). Le corsage dispar ut aussi, comme le ferait le bas de la robe, quand Sabara plus tard le retirerait à son tour. Ces objets étaient une magie qu’elle avait suscitée. En jupon de soie et corset léger et rigide, Sabara traversa la clairière pieds nus. Tout alentour, les hauts fûts des arbres lui rappelaient les colonnes de la salle de bal, mais les arbres étaient meilleurs et plus beaux. Les fleurs emplissaient l’air de leur parfum, et des oiseaux chantaient avec plus de talent que les musiciens du roi. Ses milliers de chandelles ne pouvaient se comparer à la lampe du soleil, qui avait désor mais chassé les br umes. La défunte mère de Sabara lui avait tout appris, longtemps auparavant. La mère de Sabara était une sorcière. Et Sabara aussi, désor mais. S’étant adressée à voix haute à sa mère décédée qu’elle sentait flotter dans les airs, Sabara tendit sa main fine. Sa baguette vint s’y poser, comme soutenue par un fil, en chemin. Elle était faite d’avelinier, une baguette magique, longue et souple, qui avait conser vé en elle la cambr ure de la branche qu’elle avait été. Elle aussi appartenait à cette forêt. Sabara chanta une mélodie que lui avait apprise sa mère. La forêt fut à nouveau parcour ue de froissements, comme des applaudissements. Le carrosse et les chevaux (en carton), les vêtements et les chaussures, avaient dispar u par tr ucage en bouffées de fumée, à l’aide d’une trappe dissimulée sur le plancher de la scène – qui n’était pas vraiment couverte d’herbe épaisse comme la voyait Sabara. Les souris étaient des automates. La citrouille, comme la baguette, avait été déplacée au bout de filins. Bien entendu, le public avait applaudi son déshabillage osé, et sa jolie chanson. Sabara se voyait seule, assise sur un tronc d’arbre sous les rais ardents du soleil, environnée d’arbres de vivante éme­r aude et de voiles d’ombre turquoise, la baguette magique à ses côtés, sa mère défunte et aimante flottant, invisible, dans les airs. Avec une totale conviction, comme elle l’avait fait pendant cent nuits successives peutêtre, Sabara jeta un sort afin de captiver le prince et de l’attirer à elle. Après quoi, sa vie pour cette nuit serait achevée. Toute la journée (la journée véritable), tandis que Sabara, Sabara pour de bon, coquille vidée de personnalité, dort dans son appartement miteux, Cristen, vif comme le feu, arpente sa demeure, les r ues, en songeant aux arbres, et aux balles dorées que tire le soleil dans l’herbe épaisse au-dessous de lui. *** L’Inspecteur de Police tourna sa tête solennelle. Sa petite ar mée écouta, attentive. «  Quelqu’un, déclara l’Inspecteur, assassine des femmes dans cette ville.  » Ils hochèrent la tête, lugubrement. «  La chose s’est déjà produite  », précisa l’Inspecteur. Le dégoût envahit ses traits aristocratiques. Il était beaucoup plus dis­t ingué que n’importe quel membre de la royauté locale de la ville. «  Précédemment, nous avons cr u, et nous avions de solides raisons de le croire, que nous avions attrapé l’assassin. Il a avoué. J’ai lu moi-même sa confession  : un récit répugnant, évidemment, mais œuvre d’un homme de grande intelligence et, par conséquent, capable d’un homicide, sans le moindre doute. Vous vous en souvenez peutêtre, on l’a pendu.  » Les forces de policiers s’en souvenaient, en effet. Ceux trop jeunes pour avoir été présents à l’époque, en avait tout de même entendu parler. «  Mais maintenant… Ou bien ce n’était pas le bon, ou un autre a repris le flambeau. Ou, devrais-je dire, le pistolet.  » Les hommes en unifor me échangèrent des coups d’œil circulaires, entre eux, sur leurs boutons dorés, sur le tapis persan couvrant le parquet de l’Inspecteur. Là, ils voyaient des jeunes femmes mortes gisant dans des r uelles, sur des pas de porte, sous des ponts, ou flottant juste sous la surface du fleuve. Il n’y avait eu ni mutilation, ni viol, ni aucune atteinte secondaire. Chacune avait été simplement frappée en plein cœur. Une balle à chaque fois, une seule. «  Il s’agit, nous le savons, d’un tireur d’élite  », rappela l’Inspecteur. «  Dans certains cas, il a tiré de loin, mais aussi de très près, en d’autres occasions. À chaque fois, il ne manque


ni ne bâcle jamais son coup, et aucune lutte ne semble se produire. Peut-être fait-on absorber à ces filles du vin ou une drogue. C’est probable. Elles sont détendues, anticipant seulement autre chose d’ag réable. Et puis la mort ar rive. Peut-être  », ajouta-t-il avec philosophie, à l’attention de la Mort qui, semblait-il, traînait toujours dans les parages en quête d’une occasion de travailler, «  peut-être est-ce une mort agréable. Mais pas les conditions du départ, d’ordi­n aire. Quoi qu’il en soit, il s’agissait de jeunes femmes en pleine santé, qui avaient maintes années de vie devant elles. Notre homme est un voleur sans cœur, en plus d’un meurtrier, voyez-vous.  » Aucune des jeunes femmes n’avait appartenu aux classes supérieures, ni aux strates les plus basses. C’étaient des mo­d istes, des pâtissières, des demoiselles de compagnie bien mises pour un jour de congé qui s’était achevé par une sortie définitive. L’une d’elles, quelques mois plus tôt, avait été chanteuse dans les chœurs de l’Opéra Tragique. Et donc… L’ar mée en unifor me se dispersa et retourna en ville, sur le qui-vive, mais sans optimisme excessif. Tandis que l’Inspecteur, méditant sur une tasse de thé noir et amer, se demandait  : Qui sera la prochaine  ? Cette nuit-là, un élément précis attira l’Inspecteur à travers la ville. Il ressemblait à un vieux léopard, splendide et tenace, ses yeux ne manquant aucun détail. Il obser va le désordre nocturne des boulevards, la clameur des marchés de nuit où flambaient des becs de gaz. Des ombres étranges se projetaient, en colonnes palpitantes, contre le flanc des immeubles et, l’espace d’un instant, il songea à des arbres dans un bois, hauts et lourds de feuillages. Sa destination était un petit théâtre insalubre sur la rue des Arches. Des rumeurs étaient par venues à ses oreilles (ses oreilles de léopard) sur cet endroit et ce qui s’y passait — sans qu’il en soit surpris. L’Inspecteur progressait à pas de velours à travers la forêt nocturne de la ville et s’introduisit dans un hall illuminé où il vit, en achetant son billet, un autre bois, vert et éclairé de soleil celui-là, présenté en deux dimensions sur une affiche. C’était une scène par mi d’autres. Les suivantes montraient une salle de bal en marbre, un flanc de montagne, une grotte et diverses autres images. Les noms des acteurs étaient inconnus de l’Inspecteur. Un seul, un nom sans grande importance, déclencha une clochette d’alar me dans sa tête. C’était à cause d’un tintement de ce genre qu’il était sorti ce soir, pour chasser à travers la forêt de la ville. Derrière lui, l’Inspecteur de Police sentit une autre présence, un jeune homme mince et solitaire, bien habillé en vêtements sombres. Lui aussi contemplait l’affiche, apparemment. En se retournant, l’Inspecteur le regarda avec un sourire amical, tout à fait désar mant. «  Je me demande si la pièce sera bonne  ?  » s’inter rogea l’Inspecteur sur un ton de confidence. Le jeune homme tressaillit. Il semblait appartenir aux classes supérieures  ; à ses mains on remarquait trois anneaux d’or. Baissant ses yeux troublés, le jeune homme répondit  : «  Oui, elle est assez bonne. —  Oh, vous l’avez donc déjà vue  ? —  Oui. —  Alors, il semble que vous l’ayez beaucoup appréciée, pour y revenir.  » Le jeune homme détourna le visage. L’Inspecteur conti­n ua  : «  Ces rêveries théâtrales – ces pièces, ces chansons, ces chimères – de dangereuses choses.  » Et ensuite  : «  Il y a dans cette pro­d uction, me semble-t-il, une jeune femme parti­c ulière­m ent séduisante. Oh, pas l’actrice principale. Elle joue dans un petit rôle. Mais comment s’appelle-t-elle  ?  » Il marqua une pause. Le jeune homme ne lui vint pas en aide. En fait, il s’inclina avec raideur et s’éloigna dans la foule. Depuis sa loge, drapée d’ombres également, l’Inspecteur suivit alors l’intégralité de la pièce, qui était terne mais spectaculaire, confuse et fragmentée. Une scène en particu­l ier eut pour lui bien plus d’intérêt que le reste. Sur ce point, il n’était pas le seul.

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Cristen attendait contre le mur, où fris­s onnaient les affiches déchirées. Finalement, le portier émergea en se­c ouant la tête. «  Que voulez-vous dire  ? —  Pardonnez-moi, monsieur, mais il ne sert à rien de vous en prendre à moi. Elle ne souhaite pas vous voir. C’est exactement ce qu’elle m’a dit et que je vous ai dit hier soir, et le soir d’avant. Ça se fatigue, ces petits brins de filles. Ça les épuise, de faire l’actrice. Vous pouvez leur promettre ce qu’il vous plaira — champagne, caviar, colliers de perles – certaines d’entre elles sont… —  Je vous ai donné de l’argent. —  Exact. Je vais vous le rendre, si vous le souhaitez.  » Agressif désor mais, le vieillard pauvre défia Cristen et sa jeunesse, ses beaux habits et ses bagues. Vous montrerez-vous donc aussi mesquin  ? demandait le portier, sans un mot. Cristen se détourna. Le portier s’adressa à son dos, comme pour lui complaire  : «  Il y a d’autres filles, monsieur. Des jouvencelles fraîches et en­j ouées, appartenant au corps de ballet. N’importe laquelle sauterait sur l’occasion de rencontrer un gentilhomme tel que vous — elles apprécient les messieurs.  » Mais de nouveau, Cristen s’était éloigné. Il alla se tenir ensuite en dehors de la cour et de l’enceinte du théâtre, dans le noir, au-delà de l’unique réverbère. Il songea, en frissonnant, à la fille aux cheveux pâles dans cette demi nudité qui ravissait le public, à sa chanson, à sa baguette de sorcière à ses côtés, et à la forêt qui luisait autour d’elle. Elle rendait la forêt réelle pour lui. Lui aussi avait cr u en cette forêt. Et, en la nuit, en tout – peut-être aussi en lui-même, si cela était possible. Bientôt, l’actrice passerait, sans remarquer la présence de Cristen, comme elle l’avait fait – après avoir refusé de le rencontrer – lors des deux soirées précédentes. Quelque part en ville un clocher martela sur son enclume les notes d’airain de minuit, et voici que la jeune femme em­p r unta la r uelle. Pas de car rosse pour elle, à présent. Elle regagnerait son logis à pied. Cristen l’obser va. Elle ressemblait à une somnambule. (Mais, à vrai dire, lui aussi.) Elle ne vivait que dans la pièce, cette Sabara dont les cheveux avaient la blondeur du meilleur Chablis versé dans du cristal givré, dont les épaules nues étaient aussi finement sculptées, robustes, br unes et char ­m antes que celles d’une déesse ég yptienne. La douleur monta en Cristen, dure et sans limite. C’était la perspective d’une nuit perpétuelle, une nuit rendue ir réelle, après tout, toute en ciment, sans arbre ni brin d’herbe en vue nulle part. Dans cette pièce, il en allait de même pour Sabara. La sorcière qu’elle interprétait désirait l’amour d’un prince. Elle avait changé une citrouille en carrosse, des souris en chevaux blancs, et s’était habillée en grande dame. Mais au bal, elle n’avait produit aucune impression sur le prince. Tout ceci, elle l’expliquait dans son monologue. Elle avait donc jeté un sort au prince, dans la forêt. Mais comme on le découvrait, celui-ci y restait insensible. Cependant, le sortilège lui-même, échappant à tout contrôle, provoquait des péripéties qui précipi­t aient le dénouement de la pièce. Le personnage de la sorcière (Sabara) mourait de tristesse – en coulisses – sa mort annoncée par d’autres, de façon fr ustrante. Mourait-on d’amour  ? Oui. L’amour tuait, en vous traversant le cœur ou la tête comme une balle unique. Cristen découvrit qu’il avait commencé à se mouvoir, tel un animal, à la suite de cette jeune femme qui ne s’en souciait ni ne le voyait. La suivre lui semblait parfaitement convenable. Et quand il serait prêt, ce serait tout à fait convenable d’arrêter la jeune femme, de se présenter à elle. Car alors, assurément, elle le reconnaîtrait sur-le-champ, comme lui, presque aussitôt, les avait reconnues, elle et la forêt. La douleur s’amoindrit tandis qu’il se déplaçait en douceur derrière la for me lumineuse de la jeune femme, appa­r emment sans être vu, entendu ni certainement soupçonné. Même ainsi, il ressentit la douleur, une douleur qui n’en avait pas fini avec lui, à moins qu’il ne puisse


amener la jeune femme à comprendre. La situation avait été exactement semblable, quand on lui avait appris ce qu’avait fait son père, que sa mère gisait morte sur le parquet du bal, le corsage de sa robe désor mais écarlate. Tout était perdu. Il ne restait à Cristen plus rien qui eût de valeur. Dans ces limbes, il avait sur vécu, sans savoir comment, jusqu’à ce qu’il redécouvre une porte ouverte sur l’ailleurs, le rêve des arbres, une femme qui croyait en la magie du désir obsessionnel et qui pouvait l’invoquer. Avait-il déjà connu cela dans le passé  ? En ce cas, combien de fois… Non, non, jamais auparavant. Écoute les arbres mur murer comme un public qui attend, leurs silhouettes der rière et à l’intérieur des façades d’immeubles et de palais. La lune est bleue, étouffée de nuages. Que voit et que dit la lune, en sur volant le monde  ? Partout, règne la forêt. Partout, partout. Les pierres, les briques, le mortier, les citadelles qu’ils édifient, et les ter rains à l’abandon. Les arbres se dressent partout et les herbes jaillissent. Même quand le dernier arbre a été abattu, il y a et il y aura partout des arbres. Tandis qu’à travers le panorama originel de cette nuit, dansent des créatures. Un daim argenté, une panthère à l’affût, un léopard aux oreilles nettes couchées à plat comme des feuilles d’or. Et y a-t-il un pistolet assassin  ? Oui. *** «  Excusez-moi. Voulez-vous attendre un instant  ?  » Ainsi s’adressa-t-il à elle. Immédiatement elle s’arrêta, mais ne se retourna pas pour regarder. «  Oui, qu’y a-t-il  ?  » demanda-t-elle à voix basse. (Bien que tous deux occupent pour l’instant le centre de la scène, la scène exigera cinq acteurs.) Cristen était décontenancé. Il voulait raconter la vérité à Sabara, jusqu’au dernier iota, mais la vérité, même lui en avait la conviction, semblerait choquante et menaçante. «  Il n’y a pas de lampadaires, ici. Vous êtes seule. Puis-je vous escorter pour vous protéger jusqu’au seuil de votre demeure  ? —  Non, merci  », répondit Sabara, impitoyable dans cette in­d ifférence qui ne daignait pas se retourner. Et elle reprit sa route. Mais Cristen la suivit, la rattrapa, marcha à sa hauteur. Sabara, une nouvelle fois, s’arrêta. Elle ne le regardait tou­j ours pas. Elle déclara à la nuit sur un ton g rave  : «  Je n’ai besoin de rien, merci. —  J’aimerais vous escorter. J’insiste pour le faire.  » Et alors, horreur  ! Elle haussa les épaules. Il se sentit transpercé par cet ennui, cette indifférence. Et pourtant, d’un même pas ils poursuivirent leur route et quand il lui offrit son bras elle accepta quand même, sans regarder Cristen, sans protester. La r uelle était sordide, naturellement dépour vue d’éclairage, à l’exception d’un lointain et vague réverbère. Un brouillard moite se glissait depuis le fleuve, sentant le moisi, la suie et autres relents étouffants. Ici et là, une lueur maussade dégoulinait le long d’escaliers grêlés de trous, par une por te ou une fenêtre, mais elle ressemblait au spectre d’une lumière défunte. «  Je loge ici. Merci. Bonne nuit.  » Il ne voyait que son profil d’émail blanc  ; pourtant, à présent, elle leva puis abaissa les sourcils. «  Vous êtes le monsieur qui vient à la sortie des artistes. —  Oui. Bien sûr, c’est moi. —  Que voulez-vous  ? —  Je…  » Sabara était celle des deux qui possédait confiance et expérience. Vivre dans la réalité plutôt que dans diverses pièces de théâtre, ne présentait aucun intérêt pour elle, mais elle avait quand même appris, depuis l’âge de dix ans, ce que nombre d’hommes attendent des femmes et comment ils l’obtiennent d’ordinaire, d’une façon ou d’une autre – et certaines de ces façons, quand on leur refusait, étaient fort br utales. Par conséquent, elle cédait, si elle y était contrainte, sans objection, sans combat, sans assentiment et toujours sans plaisir. «  Nous devons aller quelque part, alors, décida-t-elle. Il faudra que vous fassiez vite.

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Cette r uelle conviendra. —  Sabara…  » s’écria-t-il, sa voix brûlante de douleur. À ce mot, elle se retourna enfin. (N’avait-elle jamais auparavant entendu la douleur appeler  ? Souvent, sans cesse. Ah, c’était peut-être cela. Elle savait distin­g uer la dou­l eur véritable, même si elle ne s’y était pas attendue à cet instant.) Sabara se retourna et regarda ainsi Cristen pour la première fois. Elle vit qu’il était jeune, beau, riche et fou, avec une lueur dans les yeux, comme si la lune cachée derrière les nuages avait par u. L’autre nuage qui dissimulait Sabara dans le monde réel, cependant, se lissa vite. Elle ne dit rien, mais on lisait la ques­t ion  : Qui êtes-vous  ? sur son visage. «  Donne-moi la forêt, Sabara  », s’écria Cristen, d’une voix basse et exaltée, «  rendsmoi la forêt, les arbres verts et les ombres bleues, les rivières, l’herbe et le soleil. Donne-moi la paix, donne-moi la lumière du jour. Toi seule  », dit-il. Il laissa tomber sa tête et se tut. Sabara ouvrit la bouche. Sa main commença à se tendre vers lui – tout comme elle essayait de saisir sa baguette, pendant le spectacle. Dans une arène vide, la scène sans accessoires de la vie, elle avait br usquement remarqué, émergeant du brouil­l ard, un compagnon de route. Il lui était étranger, son langage lui était en partie inconnu, et pourtant, il était là, après qu’elle eut été, et lui aussi, en fait, seule si longtemps. D’autres appellent cet événement, de façon banale  : tomber amoureux. Mais avant qu’elle puisse parler, ou le toucher, autre chose. Car où était le pistolet vorace pendant tout ce temps, l’ar me qui tue les femmes d’une seule balle  ? Oui, à présent, le pistolet, le troisième acteur (puisque la mort occupe le troisième rang dans tous les jeux) est presque ar rivé. Un quatrième acteur moins définitif le précède. L’Inspecteur de Police émergea calmement de l’ombre sous les façades. Les yeux qu’il posa sur les deux personnes étaient vifs, acérés comme des aiguilles. «  Bonsoir  », lança-t-il, urbain, guilleret et aimable. Ils se tenaient, Sabara et Cristen, comme des intimes pris à l’improviste, des danseurs, peut-être, interrompus au milieu d’une valse langoureuse. L’Inspecteur donna une petite tape dans le dos de Cristen. «  Il me semblait bien que c’était vous, mon cher enfant. Oui, je me souviens de vous. Je ne vous ai jamais oublié, voyez-vous, et j’ai donc un peu suivi votre car rière… le peu qu’elle représente, car vous agissez très peu, à peine de ci de là, un geste – comme ce soir. Bien que cette soirée, je suppose, ne ressemble pas aux autres  ? Non  ? Hmm. Mais que je m’explique. Cette fois où vous m’avez tant impressionné  ; hé bien, c’était – mon Dieu – c’était il y a une vingtaine d’années.  » C risten fixait l’Inspecteur, sans le voir. Sabara fronça les sourcils, le nuage tentant de réintégrer sa place sur son visage. «  Vous n’étiez qu’un enfant, à l’époque  », poursuivit l’Ins­p ecteur, qui avait l’habitude de s’adresser aux gens. «  Dans cette gigantesque demeure, sur cette belle avenue. Et moi, alors, rien qu’un humble policier. Je ne vous ai jamais oublié  : debout, là, le visage blême, figé comme une statue de glace, et votre père, avec sa cer velle répandue sur tout le bureau. Je vous ai regardé ce matin-là, et j’ai pensé  : pauvre petit enfant, il ignore de quoi ce père étonnant l’a préser vé – un destin qui dépasse ce que la plupart des hommes peuvent endurer – une mère qui était une ignoble gr ue. Quel homme volontaire et résolu, votre père. Un autre n’aurait rêvé que de vengeance, de nettoyage. Les rêves constituent des rebuts tellement inutiles. On devrait les déclarer hors-la-loi. Mais il n’a jamais hésité. Il a fait ce qu’il devait faire. J’ai discerné cela en vous, également, ce jour-là – son intransigeance. Et vous vous y êtes astreint, n’est-ce pas  ? Vous n’avez jamais connu de femme, je me trompe  ? Vous n’en avez jamais approché, pour avoir retenu la leçon que votre père a tenté de vous inculquer. Du moins, pas avant que cette garce ne lance ses r uses. Se dévêtir sur scène – il existe des lois, mais elles les bafouent. J’ai obser vé comment elle vous appâtait. Au départ, voyez-vous, en apprenant com­m ent elles se comportent dans ce théâtre de la r ue des Arches, je m’attendais assurément à avoir un peu d’ouvrage dans le quartier. Ces traînées qui se vendent, qui r uinent les hommes de cette ville. Mais là, quelle surprise  ! Celle-ci se refuse à vous. Nous voyons à présent, n’est-ce pas, pourquoi elle a agi ainsi  ? Pour vous corrompre davantage,


vous happer dans son ignoble piège. Je souhaitais acquérir une certitude. On ne doit jamais agir avec trop d’impétuosité. Mais ma conviction est faite, à présent. Reculez, jeune homme. Allez-vous-en. Je me charge de tout. Je sais que vous comprenez, que vous comprenez mes intentions. Rentrez donc chez vous et reprenez votre existence de raison pure. Oui, il existe des femmes convena­b les, quelques-unes. Un jour, vous en rencontrerez peut-être. Et plus nous jetterons ces engeances-ci à la poubelle, meilleur sera le choix de femmes que notre ville aura à vous proposer.  » L’Inspecteur ramena complètement son regard aristocra­t ique et souriant vers Sabara. «  Bien, ma petite garce. Nous allons entrer dans cette r uelle. Je te donnerai à boire quelque chose de très bon. Cela te rendra heureuse, somnolente. Ensuite, je réglerai ton compte. Ne crains rien. Je suis un tireur d’élite. Je ne manquerai pas mon coup. Je doute même que tu sentes quoi que ce soit, sinon peut-être pendant une seconde. J’ai tué avec la même méthode quarante-huit jeunes traînées.  » Un petit rire malicieux échappa à l’Inspecteur. «  Personne ne s’est plaint.  » Cristen leva la voix, en bégayant, et ses mots émergèrent comme un galimatias. Mais le pistolet avait déjà pointé sa gueule, dans la main gantée et immaculée de l’Inspecteur, et dans son autre main, une petite fiole de quelque chose – de l’absinthe et du laudanum, probablement. Sabara ne dit rien. Elle était morte sur scène un nombre incalculable de fois, et en ces trépas elle avait cr u. Son intel­l igence exigeait un long moment pour comprendre que cette mort-ci était d’un autre genre, d’une per manence incon­c evablement supérieure. La r ue n’était pas éclairée, à l’abri du clair de lune. Quelque part, deux carillons sonnèrent ensemble la première heure du matin. Nul ni rien ne bougeait. L’Inspecteur, qui avait décimé tant de catins indignes de la ville, savait précisément comment procéder. Il prit par le bras la toute dernière de ces jeunes garces. Mais il avait eu confiance en Cristen. Celui-ci n’était d’ailleurs pas le premier en qui l’Inspecteur avait placé sa con­f i­a nce en de telles circonstances. Ils ne lui avaient jamais opposé de résistance, aucun d’entre eux. Ter rifiés ou ivres, incrédules face à ce qu’on leur disait ou solidaires du jugement de l’Inspecteur, aucune des victimes féminines de l’Inspecteur, non plus que leurs compagnons masculins d’a­v enture, n’avaient jamais tenté de résister, dans le passé. Cristen résista. La lutte s’engagea, br utale, semblant un moment offrir de nouvelles possibilités de sur vie – mais non. L’Inspecteur, bien qu’il ne fût plus jeune, était plein de res­ source et avait été entraîné à se défendre, dans le cadre de sa profession. Cristen n’était pas sa proie. L’Inspecteur souhaitait aider Cristen. La bonté exige qu’on soit cr uel. L’Inspecteur frappa Cristen au front, de la crosse de son ar me, et le regarda s’écrouler, avec une légère irritation, car jamais encore il n’avait assisté à une telle conduite. Contre l’homme, la violence n’avait jamais été nécessaire. L’incident suscita la colère de l’Inspecteur, et accr ut sa froideur. La misérable gr ue tenta, elle aussi, de se pencher vers le jeune homme qui gémissait, à demi inconscient, de le souiller encore. L’Inspecteur la força à s’éloigner, avec dureté. «  Arrête ça tout de suite. Tu vas te calmer. Nous allons faire comme j’ai dit, quoi que tu en penses.  » Au ton de sa voix – souvent entendu dans son enfance – Sabara capitula. «  Voilà, c’est mieux. Bois une g orgée de cette fiole. Ça va te plaire. Quel dommage, une jeune fille pleine de santé comme toi. Tu aurais pu vivre cinquante, soixante ans. Tu aurais pu donner des enfants à un homme convenable. Mais te voilà, un déchet qu’il vaut mieux éliminer. Tu sais  », ajouta l’Inspec­t eur, à qui la doci­l ité de Sabara, la gorgée qu’elle avait bue à la fiole, rendirent subitement sa bonne humeur, «  quand j’étais plus jeune, oh, il y a six ans de ça, j’ai vu une petite fille vraiment adorable dans une pièce qu’avait montée ce Ru­d olf qui se disait Grand. La petite Dolchibella. Ah, ça, c’était un ange. Pure comme la neige vierge. Mais en règle générale, je dois dire, je n’ai pas de temps à perdre au thé­â tre.  » Il l’accompagna en direction de la r uelle. Sabara le laissa faire. Cristen gisait sur la chaussée, immobile. L’Inspecteur jugea que le jeune homme, en recouvrant ses sens, serait sage. Après tout, on considérait que Cristen était fou. Comme avec l’autre, on pourrait même

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l’arrêter et le persuader d’avouer les crimes récents. Et même, comme l’autre, le pendre. Tout est perdu. Le cinquième acteur entre, à son heure. Ce cinquième acteur a toujours été là, patientant en cou­l isse. En fait, il était partout, déjà, tel un décor extraor­d inaire qui, tout à coup tiré de l’ombre par un projecteur, se révèle évident et omniprésent. Les maisons, les r ues mortes avec leurs spectres et leurs horloges se dissolvent dans l’écran de fumée des br umes du fleuve et basculent hors de vue par une trappe. Debout, dominant Sabara, dans la r uelle, l’Inspecteur soutenait doucement son ar me. La jeune femme n’avait absorbé qu’une goutte de la fiole, et pourtant, elle semblait à présent complètement privée d’entendement. Elle ressemblait à une poupée de bois. L’Inspecteur se voyait offrir le loisir, après tout, de jouir de cet instant. Puis il appliqua le pistolet contre le sein de la jeune femme. À cet instant précis, le tonnerre r ugit. Il vérifia. La nuit n’avait pas semblé porteuse d’orages. Mais… il tombait, renversé sur le dos, terrassé en pleine force de l’âge… Le pistolet s’envola de ses doigts… Quelque chose – au nom de Dieu, qu’était-ce donc  ? – un tremblement de ter re  ? Le sol de la r uelle, les pavés dans la r ue au-delà, les façades des demeures, tout cela se soulevait, se disloquait. C’était un décor, démantelé avec violence. Et à travers le lit vide de la ville, les arbres se précipitèrent, plus haut, plus haut, sonores et noirs comme des étalons. Étendu là, les yeux et la bouche grand ouverts, l’Ins­p ec­t eur contempla des arbres ressemblant à des fauves primitifs, feuillus d’une maçonnerie architecturée de ramures et de frondaisons. Il vit tout ce qu’il connaissait s’incliner et se désintégrer. Au milieu de tout cela, Sabara s’évapora et, là-bas, à l’endroit où les arbres se dressaient désor mais aussi drus qu’une muraille de forteresse, Cristen lui aussi… avait disparu. L’Inspecteur, semblable à un arbre abattu, tente de se remettre debout. À retardement, sans élégance.Le serpent tor ve d’une racine ou d’une branche le ren­v erse à nouveau. Une nouvelle obscurité s’est élevée, animée des soubresauts d’une croissance irrésistible. Le vieil homme beugle. De telles absurdités ne se produisent jamais. C’est un rêve, et les rêves sont illégaux. Et soudain, quelques heures avant l’heure entendue, le soleil monte à travers les arbres comme une pièce d’or, et un jour de théâtre commence à poindre. Le jour se levait sur la forêt, étirant des toiles de paillettes entre les troncs, accrochant des échelles d’or entre l’air et la ter re, tourbillonnant d’insectes arc-en-ciel. Haut dans les ramures, des oiseaux, pareils à des fleurs qui chantaient. Des animaux jouaient dans l’herbe. Plus la lumière devenait intense, et plus le cœur bleu qui s’ouvrait sur la verdure devenait profond. Du miel semblait vernir les feuilles, on percevait une r umeur d’ondes délicates courant sur des pierres fraîches, et tout se chargeait de fragments de soleil brillant. Il s’est passé quelque chose en coulisse. Nous allons à présent en découvrir les conséquences. Sabara sor t de sa demeure par mi les arbres. Elle faisait un cauchemar, mais s’est réveillée, et il est ter miné (tout ceci en coulisse). À présent, elle lève son visage, respirant le parfum des feuilles et des plantes. C’est vrai  : bien qu’elle ne l’ait jamais su, elle appartient à cette minorité de plusieurs millions de gens qui transportent dans leur crâne et dans leur esprit l’essence de la grande forêt. Jouer son rôle avec la forêt, seules en scène toutes les deux, a per mis à chacune de fleurir et de s’épanouir. Et tout ce temps, bien entendu, il y avait là quelqu’un d’autre, la cervelle telle­m ent envahie par la forêt qu’elle était plus botanique qu’hu­m aine. Rien d’étonnant s’il était fou. Mais la forêt ne manque jamais de vitalité, n’en manque ni n’en manquera jamais, afin de s’exprimer extérieurement. Une identification réciproque, l’amour et l’hor reur se sont com­b inés en cette occasion pour changer Sabara en la sorcière qu’elle interprétait. Pour


transfor mer Cristen en ce magicien qu’il n’avait jamais soupçonné être. Sabara tend la main, comme elle l’a si souvent fait, et saisit la baguette d’avelinier qui vole à elle, sans besoin de filin. Elle s’assoit sur le tronc d’arbre familier dans la clairière. Elle songe au prince, dont les yeux avaient par u éclairés par une lune tapie. Son sortilège a-t-il opéré  ? Sans aucun doute. Un jeune homme avance vers elle à travers l’église des colonnades de la forêt. Tout d’abord, en s’éveillant en ces lieux (en reprenant cons­c ience) il s’est demandé ce qui l’a amené ici. Il se souvient d’une vie dans un palais, d’un père dominateur, de richesses et de puissance qu’il n’aimait pas. Puis il se souvient que sa mère lui avait dit, avant sa mort, de se méfier de la forêt. Hé bien, c’est trop tard, et il n’en a cure. Peut-être est-ce sa con­ fusion première qui lui avait donné mal au crâne, comme s’il avait reçu un coup. La douleur s’est désor mais effacée, en même temps que l’ecchymose qu’il n’a pas remarquée. Mais par contre, il voit les oiseaux tissant des lumières à travers la voûte feuillue. Les rayons de soleil filent autour de lui pour venir brûler l’humus comme des baisers. Puis il entre dans une clairière, et une jeune fille est assise là. Cristen la connaît. Il l’a vue la nuit dernière – à un bal  ? Oui, ils dansaient dans une salle de bal en marbre, elle et lui, si étroitement enlacés qu’ils auraient pu être en train de faire l’amour. «  Sabara  », dit-il. Il court vers elle, et elle, se levant d’un bond dans un tourbillon de sa robe argentée, se précipite également à sa rencontre. Ensuite, ils sont de nouveau enlacés étroitement, un seul être au milieu des myriades de reflets, de feuilles et d’arbres. Et elle lui dit, tandis que, tel le soleil, il l’embrasse et l’embrasse encore  : «  Pourquoi m’as-tu fait attendre  ? J’ai cr u que je devrais mourir…  » Et Cristen répond  : «  J’ai cour u tout au long du chemin, mais cela m’a pris des années. Les ténèbres commencent où s’achève la lumière, mais toujours, la lumière reviendra. La voici.  » Ils entrent dans la demeure de Sabara au cœur de la forêt de lumière. Trois personnes avaient dispar u de la ville. Aucune des trois n’était totalement inconnue. On n’en retrouva jamais qu’une seule, et cela, très peu de temps après. On découvrit l’Inspecteur au bout d’une demi-journée, en train de se démener dans des r uelles, vociférant des choses que nul ne comprenait. Il était frappé de démence totale, son intelligence acérée brisée de façon ir rémédiable. Incarcéré dans l’asile d’aliénés, il devint pour la ville une attraction édifiante. Qui aurait imaginé qu’un tel homme aurait sombré si bas  ? Ceux qui entendaient les hurlements du forcené distinguaient parfois le mot Forêt. «  Et dans ses cris, il parle aussi de sorcières, non  ? Il m’a bien semblé. Oh, et de balles.  » «  Des balles, tout à fait  », répondaient certains autres visiteurs. Et d’aucuns ajoutaient encore  : «  Il raconte que le monde s’est défait et qu’il a basculé en enfer par une trappe. » Quelle pitié, concluaient-ils. Quelle pitié.  »

Tanith Lee Née en 1947, Tanith Lee est une des grandes dames de la littérature britannique, avec à son actif plusieurs sagas, comme Le Dit de la Terre Plate. Passionnée de musique et de civilisations anciennes, Tanith Lee déploie un univers littéraire mythique et magique, onirique ou érotique, oscillant entre la science-fiction et une héroic-fantasy revisitée, où la femme joue souvent les premiers rôles.

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