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Michèle Revault


Assise à la terrasse du New York, je commande un café frappé : du café froid avec un trait de sirop d’orgeat et plein de glaçons. Dans la vraie recette on y ajoute un peu de cardamome. Mais Marseille n’est que la “Porte de l’Orient” pas encore assez au levant pour que cette épice soit familière. À cette heure, le soleil se noie en millions de gouttes scintillantes sur l’eau du vieux port, là où les bateaux navettes, “départ toute les heures” pour les îles du Frioul et du Château d’If, déversent leurs passagers, flots d’écrevisses torses nus en short et tongs, certains vêtus d’un seul maillot de bain. Voir tous ces crustacés se trimballer en maillot de bain en plein centre des villes du bord de mer, m’a toujours choquée. De mon avis, comme ils ne sont pas pleinement sortis des grottes de la préhistoire, leur instinct Australopithecus les pousse à se mettre à poil dès qu’il fait chaud. À la terrasse, les clients ne semblent pas faire grand cas du temps qui s’écoule. Un groupe de trois jeunes hommes discutent vaillamment. Des couples à moitié “ensuqués” par la chaleur ne disent mot, le regard perdus vers l’eau miroitante du vieux port. Deux retraités, genre habitués du lieu, boivent un demi, d’autres clients venus là entre deux shopping ou des “évadés” du bureau, se désaltèrent. Je suis bien. Je suis tranquille. Je rêvasse, entre ciel et mer, entre deux bateaux vers des îles plus lointaines et l’avenir m’apparaît heureux. Planté devant moi, 1


le serveur me présente son plateau sur lequel est posé un papier plié en deux. « C’est pour vous, de la part du monsieur qui est là », me dit-il en me montrant le groupe des trois hommes installés quelques tables plus loin ; l’un d’eux me regarde avec un large sourire satisfait. Sur le papier, un dessin maladroit représente une fleur et d’une écriture presque enfantine quelques mots : « pour vous, une rose ». Ce message est idiot, malhabile mais, par politesse, je regarde et remercie l’auteur. Mal m’en a pris ! Le voilà qui rapplique, qui s’assoit à ma table, juste à côté de moi. « Vous permettez, je vous regarde depuis que vous êtes là, je vous trouve charmante et je voudrais vous revoir. Mes copains ont fait le pari que je n’oserais pas vous parler, alors voilà, j’ai gagné ! » Au premier abord il n’est pas déplaisant physiquement, bien au contraire, mais avec cet air un peu sot et sa voix insolite, franchement ça lui enlève pas mal de bons points d’affilée : haute perchée avec un accent marseillais qui demanderait presque un sous-titrage. « Je me présente : Djeunatanne, et vous ? ». Contenant un fou rire, je trouve assez de sérieux pour me présenter et dire « enchantée, Jonathan ». Il a de jolies dents toutes blanches et bien rangées, parle en souriant, pose des questions auxquelles je reste évasive, dit qu’il est infirmier. Il semble avoir tout son temps, il s’incruste. Moi aussi, j’ai tout mon temps à la différence que je n’ai aucune envie de bavarder avec lui. Au bout d’un moment, quand j’estime que le temps que je lui ai imparti s’est écoulé, je le remercie de bien vouloir me laisser tranquille, lui expliquant que je voulais être seule,

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tranquille, sans contrainte. « Vous me comprenez, n’est-cepas ? ». - Bien sûr, me répond Djeunatanne, mais je ne partirai pas tant que vous me donnez pas votre numéro de téléphone. Je veux vous revoir. Disons-le tout de suite sans façon, là, je suis carrément gourde car pour me débarrasser de lui, alors que j’aurais pu lui donner n’importe quel numéro, voilà que je m’entends lui transmettre le mien qu’il note sur la paume de sa main. Il retourne à sa table non sans m’avoir répété XXXX fois qu’il est trop content d’avoir fait ma connaissance et qu’il m’appellera : « demain, hein, j’appelle demain ! », très fort malgré sa voix de goret castré. J’ai envie de m’engueuler. Quelle conne ! Quelle imbécile je fais ! Bon, dès le premier appel, je lui ferai bien comprendre que je n’ai pas le temps…, Ou plutôt, je lui dirai que je ne suis pas libre, c’est ça, je ne suis pas libre, parce que j’ai un mari, ou des enfants, ou… Bon, je ne suis pas libre parce que j’ai un mari ET des enfants, voilà ! Je suis désolée mon cher Djeunatanne, ne m’en veuillez pas, c’est la vie ! Lendemain matin, sonnerie du téléphone. Comme je ne pense pas du tout à lui, je décroche, guillerette, mais vite renfrognée : « bonjour, c’est Djeunatanne ». - Heu… Oui, bonjour Jonathan, je n’ai pas trop le temps, là, je suis en train de… J’oublie de lui dire pour le mari et les enfants. - Je veux te voir, j’ai du temps, je prends mon travail à midi.

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Il me tutoie, d’emblée je le trouve encore plus commun que la veille au bistrot mais fais comme si je n’avais pas remarqué et en reste, pour ma part, au vouvoiement. - C’est que je n’ai vraiment pas de temps à vous consacrer… - Allez, juste un moment, un petit café. Je viens chez toi, j’arrive et je repars très vite. Quand on est stupide, il faut l’être jusqu’au bout, sinon comment saurais-t-on qu’on l’est ? Je suis stupide, à fond. Il est venu pour le café. Il est gentil et joli et aussi un peu beauf. Ce garçon ne m’intéresse pas. Sauf qu’il me prend dans ses bras, tente un baiser : « juste un bisou, après je m’en vais ». Je résiste mollement, peut-être par flemme ou pour voir. Très vite, avec le flair aiguisé des tombeurs qui savent en renifler l’odeur à plusieurs mètres de distance, sans se tromper de porte, il a trouvé la chambre et me bascule sur le lit. « Bisous, encore bisous » susurre-t-il. Il arrive, très facilement, c’est-à-dire sans me coincer les cervicales ou me tordre un bras dans une emmanchure, à ôter mon teeshirt. Il est très fort, Djeunatanne, très habile. Sauf que je n’apprécie pas cette habileté-là. Et toujours : « bisous, meueueuueum… bisous ». Puis passant une main derrière mes omoplates, oui, d’une seule main et sans regarder, clac, il fait sauter l’agrafe de mon soutien gorge. Je crie : « Nonononooon !!! » et me relève instantanément. C’en est trop pour moi. S’est-il entraîné sur des poupées gonflables ? Sur des mannequins de vitrines ? Sur des patientes à qui il fait des soins : “oui, je dois dégrafer votre soutien-gorge, c’est mieux pour la piqûre”. J’imagine aussi sa fierté de savoir dégrafer d’une main aussi experte les 4


sous-tifs et l’étonnement admiratif des filles devant cette adroite manipulation. Un véritable illusionniste ! Toujours est-il qu’il est sur le lit, pantois, bouche bée, le regard étonné. - Je suis désolée, je ne peux pas, mon mari, mes enfants… Vous comprenez, je ne peux pas leur faire ça, c’est pas bien, lui dis-je d’une voix faiblement couinante pour lui faire croire que je suis ultra culpabilisée. Alors Jonathan se lève, réajuste son pantalon dont je n’avais pas soupçonné qu’il l’avait déjà dégrafé et, la queue basse, repasse par la porte d’entrée non sans me dire « au revoir, ma chérie ». Oui, c’est ça, au revoir Djeunatanne le dégrafeur. Dans ma précipitation à me débarrasser de lui, j’avais complètement oublié que j’étais à moitié torse nu, mon soutien-gorge ne tenant que par les bretelles aux épaules, les bonnets étaient remontés au-dessus de mes seins. C’est en refermant la porte d’entrée que je m’en suis aperçue.

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Jonathan le degrafeur  

L’habileté n’est pas toujours synonyme de savoir-vivre

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