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BetweenMe andMy Window

Michela Osimo Juin 2013 ENSAV La Cambre Master en Scénographie Projet Personnel DOSSIER de Fin d’Etudes


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Mark Rothko, Untitled (Red, Orange), 1968


note d’intention

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Entre notre intériorité et notre extériorité il n’y a pas de vraie frontière, les contours des deux lieux sont flous. Si nous partons de l’un d’eux et nous dirigeons vers l’autre, nous traversons une succesion de petites réalités dont le caractère s’estompe progressivement pour s’accorder de plus en plus à celui de notre destination. J’ai envie de dilater cette membrane imaginaire pour m’y immerger, arrêter le temps, oublier les deux lieux qui l’entourent, qui la font exister et de me concentrer sur ce moment de passage où intérieur et extérieur co-existent. Le résultat de cette recherche est Between Me and My Window (Entre ma fenêtre et moi, jeu de mots explicite dans les deux langues), une installation qui parle des lieux qui existent à l’intérieur de nous, mais sans parler, ou presque, un lieu où la présence du visiteur est la clé de la transmission du message.


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sommaire

note d’intention p. 3 sommaire p. 5 personnel / projet personnel p. 7 projet / projet personnel p. 9 / introduction p. 10 /matière p. 11 / titre p. 12 / extérieur p. 13 / intérieur p. 14 / salle p. 15 / visuels - maquette p. 16 / visuels - 3D p. 18 / plan p. 20 / fauteuils p. 22 / décor p. 25 / son p. 26 / projections p. 27 / lumière p. 28 / visiteur p. 29 bibliographie p. 30 appendice : citations de A Room of One’s Own p. 31

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personnel


projet personnel

Il y a dix mois, je partais pour un stage de scénographie à Ouagadougou. L’impact avec l’Afrique a été tellement puissant que tout mon corps en a été affecté. J’étais forcée de repenser à l’espace que j’occupe physiquement et mentalement, ainsi qu’ aux espaces existant à l’intérieur de moi. Arrivée là-bas, les sens en éveil, je m’étonnais du boulversement sensoriel et mental que mon corps et mon être subissaient dans cet environnement méconnu. Au cours de mon séjour, qui a duré dix semaines, j’ai dû réinventer mes points de repère. Le point de fuite de mon regard, par exemple, a subi une rotation de 90° : l’horizon disparaissait derrière les murs des constructions au plan chaotique,encagé par les cours extérieures. La perspective devenue conique nous renvoyait vers le ciel bleu, masse imposante qui applatissait la ville. J’étais fascinée par les démarches, les gestuelles : leur proximité à la terre, les dos forts et souples, le transport au corps, l’absence de machine, la présence constante de la maladie. Toutes les actions suivaient des mouvements mesurés et précis. Même dans les danses les plus rythmèes, les anches frénétiques dessinaient des arcs profonds et sensuelles sans jamais basculer dans la provocation. J’étais encore plus touchée par la vie des femmes. Très dure et économiquement dépendante des hommes. La fatigue se lisait sur leur visage, déjà ridé avant d’avoir vingt ans. Mon séjour m’a permis de prendre une complète conscience de mon corps – soumis aux facteurs extérieurs – chaleurs, moustiques, courbatures – et d’en découvrir les limites, comme encagé, écrasé, au bord du cri... J’ai eu besoin de récréer mon espace intime. La seule façon de réagir au début était d’écrire. En écrivant, j’arrivais à cataloguer et à ranger les milliers d’informations qui me bombardaient et, surtout, à me créer un lieu dans ce nouvel univers. Je sentais que derrière l’écran de bruits, une autre dimension, plus profonde et intime, existait, entre les plis des gestes, entre les lignes des discours. Comment passe-t-on d’un état d’extériorité à un état d’intériorité, d’intimité? La ligne n’existe pas vraiment, c’est une frontière floue et invisible. Dans tous les cas, pour traverser cette frontière et trouver ma position dans cette nouvelle réalité, j’ai dû céder de la place à un silence intérieur afin d’entendre les vibrations qui m’entouraient. L’espace intime, l’espace à l’intérieur de nous est un lieu de sauvetage, d’évasion, de silence, de création, d’amour, de mémoire, de rêve et de distance nécessaire à mettre la réalité au point. A mon retour, forte de cette expérience, j’ai voulu exploiter cette nouvelle conscience intérieure pour nourrir mon projet de fin d’études. J’ai néanmoins senti la nécessité de sortir de la dimension personnelle et anecdotique de ce que j’avais éprouvé au Burkina Faso afin de proposer au visiteur une installation qui renvoie d’avantage à l’universalité de cette expérience.

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projet


projet personnel

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Le corps humain, l’espace qu’il occupe, son espace intime et son influence sur la réalité qui l’enveloppe, sont les thèmes que j’ai décidé d’aborder. Comment faire pour parler de toutes ces sensations complexes avec les médiums de la scénographie (espace, décor, son et lumière) ? C’est pour répondre à cette question que j’ai commencé à expérimenter la projection d’images sur le corps et que j’ai décidé de travailler à une installation.


introduction

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Between Me and My Window est une installation de fauteuils, sons et projections situé dans la salle de La Mosquée à La Raffinerie (21 Rue de Manchester, 1080 Bruxelles). C’est un espace que le visiteur est invité à traverser et à explorer et qui l’invite à une réflexion sur les lieux qui existent à l’intérieur de nous, entre notre fenêtres et nous.


matière

Le livre de Virginia Woolf A Room of One’s Own (Une chambre à soi), a été publié en 1929. Cet ouvrage retranscrit deux conférences qu’elle a tenu à Newham College et Girton College en 1928 au sujet des femmes et de l’écriture. J’ai choisi ce texte parce qu’il aborde différents aspects de ma réflexion. Ce livre décrit la position occupée par la femme dans la société de ce début de siècle , et l’influence que celle-ci exerce dans son travail d’écriture. Virginia Woolf expose sa réflexion quant à la nécessité d’être économiquement indépendante, d’avoir une chambre à soi où se retirer du reste du monde, et ce pour atteindre l’état idéal de l’ « incandescence » nécessaire à la création artistique. Selon elle, ce n’est qu’à cette condition que tout ce qui est personnel autour de l’oeuvre pourra brûler pour ne laisser que le noyau pur de la vérité artistique. Le style de l’auteur et le fil de ses réflexions amènent constamment le lecteur à changer son point de vue, entre intériorité et extériorité. Woolf débute sa conférence en exposant en premier lieu ses conclusions, pour n’en exposer qu’ensuite le développement. Pour y parvenir, elle retrace toutes les actions et les réflexions écoulées lors de la période de préparation de la conférence, en mettant l’accent sur les relations entre ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur d’elle. J’apprécie aussi la position que Woolf prend en tant que narratrice et conférencière. Son essai est construit comme une narration alternant expériences personnelles et fiction afin d’étayer sa conclusion. En effet, elle transforme ce processus mental en un personnage, narrateur imaginaire développant les mêmes recherches qu’elle même. A travers l’écriture, elle alterne les deux points de vue, les identités. Cette technique contribue à universaliser sa thèse, et facilite l’identification de l’interlocuteur à son histoire. Mais le texte de Virginia Woolf est aussi très poétique. Il est riche de descriptions succulentes de paysages, et de métaphores qui comparent le cours des pensées à l’écoulement d’une rivière. Cet ouvrage, sous ces divers aspects, a guidé mes choix dans la conception de cette installation.

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titre

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Avant de rentrer, le visiteur de l’installation n’en connaîtra que son titre, Between Me and My Window. Ce dernier, en anglais, est un clin d’oeil à Virginia Woolf. La décision de ne pas le traduire suit ma tendance à universaliser l’expérience.


extĂŠrieur

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vue panoramique du batiment de La Raffinerie, le mur Nord avec les quatre ouvertures source : http://be.bing.com


intérieur

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La Mosquée, les fenêtres du mur Nord


salle

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La Mosquée, située au 4ème étage de La Raffinerie (Rue de Manchester 21, Bruxelles), est une vaste salle hypostyle de très faible hauteur sous plafond. C’est un grand carre de 20m de côté environ, rythmé par les seize colonnes métalliques d’à peine deux mètres de haut.


visuels

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travail de maquette


visuels

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visuels

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visuels

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vues 3D


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plan de la salle


plan

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L’entrée principale de la salle s’effectue par une porte excentrée à double battants située sur le mur Est. L’espace possède deux ouvertures plein sud donnant sur une cour intérieure, ainsi que cinq ouvertures nord sur le mur opposé, et d’une ouverture Ouest adjacente à ces dernières. J’ai délibérément fait le choix d’occulter les deux fenêtres sud, pour n’exploiter que la lumière Nord- diffuse et douce. Les cadres de ces fenêtres, larges et imposants, rappellent les barreaux d’une prison. De plus, la seule perspective qu’elles offrent se limite au mur de briques du bâtiment d’en face, situé à peine à cinq mètres de distance.


fauteuils

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aquarelles trouvées dans des livres sur le mobilier fin IX - début XX siècles


fauteuils

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fauteuils

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3 fauteuils du dĂŠcor


décor

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Cinq fauteuils de grand-mère/arrière grand-mère (fin du XIX siècle – début du XX siècle), chacun positionné en correspondance directe avec l’une des fenêtres, à des distances variables. Le visiteur est invité à se promener dans la salle. Il peut s’asseoir et apprécier la vue, ou bien choisir de sortir de la quête du visible pour tenter d’intercepter les images projetées par cinq vidéo-projecteurs dirigées vers chacune des fenêtres. L’image ne se révèle que si elle est interceptée par notre corps ou celle d’un autre visiteur. Les fauteuils sont systématiquement positionnés loin des colonnes. Cette distance isole volontairement les fauteuils, créant une tension et un isolement spatial, ainsi qu’une ouverture à la découverte sensorielle. Les vieux fauteuils sont la trace d’un passé ou simplement témoins silencieux.


son

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Le son a la fonction de guider le visiteur de l’installation. Une installation sonore signale au spectateur l’endroit de mise au point optimale pour la lecture des vidéos projetées. Les sons aigus illustrent essentiellement le passage, le voyage. Ceux-ci se mélangent suivant leur diverses intensité et leurs distance les uns par rapport aux autres dans la lecture spatiale effectuée par le visiteur. Comme pour les projections, je vise à amener l’attention du spectateur sur son propre corps, sa perception dans l’espace, et son ressenti sensoriel. De plus, un bruit de fond inonde la salle d’un rumble profond et lointain, l’isolant des bruits extérieurs. L’intensité des sons va être réglée afin d’inviter les visiteurs à une découverte silencieuse et introvertie de l’espace.


projections

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Les projections ne sont pas immédiatement perceptibles mais elles sont toujours là, cachées dans le visible. Les 5 vidéo-projecteurs ne seront volontairement pas dissimulés, fixés à des perches reposant sur les poutres. Les images projetées sont cinq vues d’une rivière en mouvement. Elles flottent invisibles dans l’espace.


lumière Outside the day might be blue and gold, but the light that creeps down through the thickly-muffled glass of the small iron-barred window beneath which one sits is gray and niggard. It is always twilight in one’s cell, and it is always twilight in one’s heart. Oscar Wilde, De Profundi

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Le travail sur la lumière dépendra essentiellement de la quantité et à la qualité de la lumière du jour pouvant pénétrer dans la salle à travers les fenêtres Nord. Des petits projecteurs à découpe de 500W à 600W serviront à souligner discrètement la présence des fauteuils dans cette salle baignée d’une lumière froide.


visiteur

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Le rôle du visiteur dans cette installation est essentiel – sans lui, elle reste invisible. Ce dernier n’est pas pour autant bousculé avec violence, mais reçoit au contraire une invitation à la lecture de cet espace, porte ouverte à ses interprétations, à l’éveil des sens. Cette double lecture du visible, et du projeté, offre la possibilité d’un voyage, d’un passage – l’espace d’un instant.


bibliographie

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Woolf Virginia, A Room of One’s Own, Penguin Great Ideas, 2004 Wainaina Binyavanga, One Day I Will Write About This Place, Granta Books, 2011 Celati Gianni, Passar la vita a Diol Kadd, Feltrinelli, 2007 Wilde Oscar, De Profundis, Methuen & Co., 1913


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les images sans didascalie sont des captures d’écran des vidéos mystérieux


appendice : citations de A Room Of One’s Own The river reflected whatever it chose of sky and bridge and burning tree. Thought […] swayed, minute after minute, hither and thither among the reflections of the weeds, letting the water lift it and sink it, until – you know the little tug – the sudden conglomeration of an idea at the end of one’s line It was the time between the lights when colours undergo their intensification and purples and golds burn in window panes like the beat of an excitable heart; when for some reason the beauty of the world revealed and yet soon to perish […] has two edges, one of laughter, one of anguish, cutting the heart asunder Next day the light of the October morning was falling in dusty shafts through the uncurtained windows, and the hum of traffic rose from the street.

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At this moment [...] there was a complete lull and suspension of traffic. Nothing came down the street; nobody passed. A single leaf detached itself from the plane tree at the end of the street, and in that pause and suspension fell. Somehow it was like a signal falling, a signal pointing to a force in things which one had overlooked. It seemed to point to a river, which flowed past, invisibly, round the corner, down the street, and took people and eddied them along. The sight was ordinary enough; what was strange was the rhythmical order with which my imagination had invested it The mind is certainly a very mysterious organ, I reflected, drawing my head in from the window, about which nothing whatever is known, though we depend upon it so completely. Why do I feel that there are severances and oppositions in the mind, as there are strains from obvious causes on the body? What does one mean by ‘the unity of the mind’? I pondered, for clearly the mind has so great a power of concentrating at any point at any moment that it seems to have no single state of being. It can separate itself from the people in the street, for example, and think of itself as apart from them, at an upper window looking down on them. Or it can think with other people spontaneously, as, for instance, in a crowd waiting to hear some piece of news read out. It can think back through its fathers or through its mothers, as I have said that a woman writing thinks back through her mothers. Again if one is a woman one is often surprised by a sudden splitting off of consciousness, say in walking down Whitehall, when from being the natural inheritor of that civilization, she becomes, on the contrary, outside of it, alien and critical. Clearly the mind is always altering its focus, and bringing the world into different perspectives But some of these states of mind seem, even if adopted spontaneously, to be less comfortable than others. In order to keep oneself continuing in them one is


unconsciously holding something back, and gradually the repression becomes an effort. But there may be some state of mind in which one could continue without effort because nothing is required to be held back. when a book lacks suggestive power, however hard it hits the surface of the mind it cannot penetrate within. The whole of the mind must lie wide open if we are to get the sense that the writer is communicating his experience with perfect fullness. There must be freedom and there must be peace. Not a wheel must grate, not a light glimmer. The curtains must be close drawn. The writer, I thought, once his experience is over, must lie back and let his mind celebrate its nuptials in darkness. He must not look or question what is being done. Rather, he must pluck the petals from a rose or watch the swans float calmly down the river. Therefore I would ask you to write all kinds of books, hesitating at no subject however trivial or however vast. By hook or by crook, I hope that you will possess yourselves of money enough to travel and to idle, to contemplate the future or the past of the world, to dream over books and loiter at street corners and let the line of thought dip deep into the stream. What is meant by ‘reality’? It would seem to be something very erratic, very undependable — now to be found in a dusty road, now in a scrap of newspaper in the street, now a daffodil in the sun. It lights up a group in a room and stamps some casual saying. It overwhelms one walking home beneath the stars and makes the silent world more real than the world of speech — and then there it is again in an omnibus in the uproar of Piccadilly. Sometimes, too, it seems to dwell in shapes too far away for us to discern what their nature is. But whatever it touches, it fixes and makes permanent. That is what remains over when the skin of the day has been cast into the hedge; that is what is left of past time and of our loves and hates. If we escape a little from the common sitting-room and see human beings not always in their relation to each other but in relation to reality; and the sky, too, and the trees or whatever it may be in themselves.

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zouzou leyens, christine mobers, raymond balau, toma luntumbue, christian halkin, raymond delepierre, loïc carrera, carole rouquier, nono, olive, raph, peau, antoine, christophe, alice, caro, irène, bernadette, claudia, ferruccio, lavinia, mimma, paolo, nonna graziella, aïcha, sahab, ali, farouk, nixon, catherine, françoise, chris ...

... merci beaucoup !


Between Me And My Window