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ARCHITECTURE : Après Hong Kong et Tokyo, New York accueille cet automne le Mobile Art de Chanel. Musée nomade, dont l’itinérance est programmée jusqu’en 2010, sa réalisation a été confiée par la maison à Zaha Hadid, figure phare de la création architecturale contemporaine. Central Park offre à la structure un écrin à sa mesure. PAR RAPHAËLLE STOPIN / PHOTOS MICHEL MALLARD

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C’EST UNE EXPÉRIENCE SENSORIELLE, comme toutes les réalisations de l’architecte Zaha Hadid. La nuit commence à tomber, les fenêtres des appartements s’allument une à une. On pénètre dans Central Park, on redécouvre l’obscurité. Les feuillages sont encore épais, c’est le début de l’automne. Et là, parmi les arbres séculaires, une petite esplanade se dévoile ; en son centre, une forme blanche, légèrement scintillante. À mesure que l’on approche, elle se déploie, semble tourner sur elle-même, fluide. Plutôt que de mener vers l’intérieur, elle invite à contourner l’entrée, à parcourir du regard son extérieur pour tenter d’en cerner le volume changeant. Une coquille de nautilus, à la surface lisse et opalescente, ajourée dans ses hauteurs de quelques ouïes, déposée dans un nid de branches sinueuses et de troncs élancés. Le pavillon Mobile Art, commandé par Chanel, naît de la rencontre de deux créateurs de formes, deux personnalités obsessionnelles : Karl Lagerfeld, le designer et Zaha Hadid, l’architecte. C’était elle ou le projet n’aurait pas vu le jour, “pas de seconde option”, résume Karl Lagerfeld dans son style laconique. Elle, Zaha Hadid, s’impose comme une présence forte, avant même qu’elle n’ait fait entendre sa voix grave et profonde. Première femme récompensée du Prix international d’architecture, le Pritzker, en 2004, elle aura attendu longtemps avant de voir ses créations se réaliser en trois dimensions. Irakienne, née à Bagdad en 1950, elle étudie dans son pays puis en Suisse avant de rejoindre, en 1972, Londres et l’Architectural Association (AA). L’AA est alors l’école où enseignent Rem Koolhaas, Daniel Liebeskind et Bernard Tschumi et où se façonne une nouvelle pensée architecturale, riposte au courant post-moderniste historiciste. Après un bref passage par l’agence de Koolhaas, Hadid fonde Zaha Hadid Architects à Londres, en 1980. L’époque post-moderne est chaos, elle et ses pairs –sus-cités– entreprennent de lui donner une forme ; ils la pensent non rectiligne, disloquée, imprévisible mais ordonnée suivant un sens graphique fort, inspiré notamment des avant-gardes constructiviste et suprématiste russes des années 1920. En 1988, aux côtés des mêmes et en compagnie d’Eisenman et Gehry, elle est invitée à participer à l’exposition qui entérine la tendance en mouvement : Architecture Déconstructiviste au Musée d’Art Moderne de New York. Elle y montre non pas de traditionnels dessins d’architecture, dont elle s’est affranchie, mais de grandes esquisses peintes, quasi abstraites, seules capables pour l’architecte de véhiculer son désir de plasticité. Son architecture, donc, est un chaos contrôlé : murs, plafonds, face, fond, n’obéissent plus au credo moderniste de la forme suivant la fonction. Les angles droits, eux aussi, disparaissent. Au cours des années 1980 et 1990, elle gagne de nombreux concours, le sort veut qu’elle ne construise que très peu de ces projets – autre facteur peut-être qui la fait se revendiquer des constructivistes tels que Lissitzky, Malevitch ou Rodchenko, dont les architectures visionnaires sont ellesmêmes demeurées à l’état de projets. L’architecture de Hadid se bâtit ainsi peu à peu une réputation d’inconstructible quand les raisons de l’échec sont, suivant les projets, davantage politiques ou économiques que structurelles. L’adversité la maintient dans le domaine du virtuel ; une condition qui pouvait sembler naturelle dans les années 1990, à l’ère de l’architecture assistée par ordinateur et de

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Le Mobile Art est une coque fluide, enroulée sur elle-même, une spirale à géométrie variable. Zaha Hadid l’a dotée d’une peau qui semble glisser autour du visiteur.

l’inflation de formes improbables. Celle de Hadid était alors aisément perçue comme pure affabulation de la machine quand chez elle c’est la main, avant l’ordinateur, qui toujours préside à la conception de la forme. L’exercice de la profession d’architecte a une maturation lente. C’est le xxie siècle qui permet le déploiement de l’œuvre de Zaha Hadid, avec, dès 2003, la réalisation de constructions majeures. Lui, Karl Lagerfeld, n’est sans doute plus à présenter. Personnage médiatique qui éclipse parfois la personnalité créative, il entre en mode en 1955 et marque de son sceau plusieurs maisons historiques, dont Balmain, Patou, Chloé, Fendi et, depuis 1983, Chanel. Couturier, directeur artistique, éditeur, photographe, un temps galeriste, son spectre d’activités s’élargit au gré de ses passions. C’est une autre d’entre elles, l’architecture, qui l’engage à faire appel à Zaha Hadid. L’exposition Skin & Bones (Moca, Los Angeles, 2007) – à laquelle participe cette dernière – l’avait mis en lumière, l’architecture et la mode se développent sur un terreau commun. Les deux disciplines ont pour unité de mesure le corps humain, autour duquel elles s’articulent. Créatrices d’environnements, elles élaborent des structures tridimensionnelles basées sur le volume et la proportion. Toutes deux formulent une réponse artistique personnelle – celle du créateur – à l’époque. Le Mobile Art est une coque fluide, enroulée sur ellemême, une spirale à géométrie variable. Zaha Hadid l’a dotée d’une peau qui semble glisser autour du visiteur : 400 panneaux revêtant la structure porteuse en acier. Déjà utilisés par l’architecte notamment pour sa récente station de train d’Innsbruck, ils sont un alliage de plastique et de fibre, réunis par un épais joint de PVC noir. L’aspect organique de la forme implique l’unicité du module : chaque panneau est issu d’un moule différent. C’est là une caractéristique intéressante du pavillon, une architecture modulaire qui, au lieu de chercher comme à l’accoutumée la simplification par la standardisation de ses éléments, favorise l’unicité. Trois semaines de montage pour assembler ses 750 m2, deux de démontage, plusieurs avions cargo et containers de bateaux. L’intérieur, accueillant les œuvres commandées par la marque à vingt artistes internationaux autour de son imaginaire, alterne par endroits panneaux et toiles tendues en PVC blanc. Les matériaux sont de densité différente mais cela ne rompt pas le mouvement d’ensemble. Vous le suivez, à moins que ce ne soit les parois qui suivent vos pas... Un banc s’avance, s’étire jusqu’à vous recueillir. Dans cet espace en mouvement, aux perspectives multiples, insaisissable au premier regard, on ressent bientôt le tracé fluide du crayon dessinant courbes pleines et volumes assurés. L’exploit technique se fait vite oublier, laissant la place à la seule forme. À Cincinnati, Zaha Hadid réalise en 2003 le magistral Rosenthal Center for Contemporary Art. Elle y installe The Urban Carpet (Le Tapis urbain), surface continue entre la route et le hall, invitant le passant à pénétrer l’enceinte du musée. Hadid file ici la métaphore du tapis, peut-être un clin d’œil à ses origines qu’elle commente rarement, et évoque volontiers le Mobile Art comme son “Flying Carpet” – son tapis volant. Malevitch écrivait que l’espace ne peut être pleinement perçu que lorsque l’on s’affranchit de la terre, quand le point d’attache disparaît. Le Mobile Art est un pas dans la quête suprématiste de l’espace saisi ici alors qu’il s’apprête à repartir. s

PHOTO, MICHEL MALLARD

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La Tribune et Moi / Mobile art by Michel Mallard

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