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L’Ordonnance

On avait frappé, le plombier était passé l‟avant veille, sa femme de ménage viendrait le lendemain, le médecin renouvellerait l‟ordonnance en fin de mois, le trimestre suivant elle rencontrerait le psychiatre, elle était seule... Aux commandes d‟un jumbo-jet, entre deux aéroports son mari se trouvait à dix mille mètres d‟altitude, sa fille Elodie depuis plusieurs mois était pensionnaire – internée dans un établissement scolaire suite à un accrochage avec sa mère –, sa chatte Clarisse en chaleur vadrouillait... On avait frappé alors qu‟elle n‟attendait personne, que son époux lui avait recommandé de n‟ouvrir à quiconque, surtout de scrupuleusement respecter l‟ordonnance, les prises et doses de psychotropes... Réfugiée au salon, comme autrefois dans leurs inexpugnables donjons les dames de cour, nuit et jour elle se laissait bercer (berner) par les vagues rumeurs, les multiples agitations d‟individus (des spectres ?) apparaissant puis disparaissant sur différents postes de télévision ; toujours allumés, ces appareils peuplaient les pièces de la grande maison, à chacun de ses déplacements il lui était loisible de saisir des séquences de films, de séries, d‟émissions n‟ayant aucun rapport entre elles. Ne vivant que par l‟intermédiaire de ces fausses apparences elle se contrefichait des scénarios, s‟attachait aux seuls comédiens, par procuration et selon son humeur s‟emparant de leurs rôles les contrefaisait, convaincue d‟être à leur hauteur si jamais l‟occasion se présentait de devoir jouer : comédie, romance ou thriller ! De ces séquences, souvent saisies au vol, elle en décryptait les allures et mimiques des acteurs, surtout des actrices, à satiété les dévisageait afin d‟interpréter d‟autres sentiments que ceux joués par ces agents double ou triple ! Elle se moquait de leurs maladresses, dénonçait leurs désajustements, sachant qu‟elle aurait pu jouer les figures les plus tarabiscotées du théâtre contemporain, que par essence la comédie est féminine, les actrices se coulant plus naturellement dans la peau des personnages, sûre que dans ces sortes de représentation la schizophrénie est meilleure conseillère que la paranoïa masculine... 67

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The December 2009 issue of the magazine mgversion2>datura

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