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Famille Marsalla, Franรงais profonds et respectables

Jean-Pierre Baissac

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LA 50ème N’AURA PAS LIEU !

LA 50ème N’AURA PAS LIEU… En tout cas pas tout de suite ! Lorsque j’ai créé Mauvaise Graine en 1996, je me disais : « En voilà une qui bouleversera le paysage revuistique francophone et qui n’en finira jamais de remettre les autres en cause. Cette revue me survivra et deviendra l’étalon de toutes les autres ! » C’était prétentieux et c’était surtout sans compter sur les difficultés qu’engendre une telle entreprise, si petite soit-elle.

C’est donc avec quelque émotion mais aussi, je ne vous le cacherais pas, un méga-soulagement que je vous annonce la fin de Mauvaise Graine. Les raisons en sont diverses ; les problèmes financiers ont leur part mais ne sont pas les seuls en cause. Le manque de temps est coupable. Une certaine lassitude, aussi. L’envie surtout de retrouver un peu d’oxygène, de m’occuper de moi, de ma vie, vous voyez ce que je veux dire… En fait, l’expression « mise entre parenthèses » serait plus juste. Je sens qu’il fallait bien apporter cette précision pour que vos cris de douleur et de désespoir s’apaisent un tant soit peu ! Oui, la revue est mise entre parenthèses mais pas sabordée, je n’en aurais pas eu le cœur. Et puis je suis toujours un peu idéaliste et je me dis que j’ai encore quelque chose à prouver dans ce monde ingrat qu’est l’univers de la petite presse. La 50ème ne verra donc pas le jour tout de suite, elle viendra, un jour, mais je ne sais pas encore quand… Peut-être d’ailleurs ne viendra-t-elle jamais. Bruno et moi ne voulons plus être tributaires d’une périodicité qui tue le tonus, la motivation et la création surtout. Si nous avons toujours essayé de vous faire partager des textes d’auteurs qui en valaient la peine – et je crois que sur ce point nos échecs se comptent sur les doigts d’une demi-main – nos éditoriaux, nos chroniques, quels qu’ils aient pu être, nous ont souvent glissés entre les mains comme une savonnette trop grasse et n’avaient certainement pas la valeur à laquelle nous aurions aimé les voir grimper. C’est pour cette raison que si Mauvaise Graine doit reparaître un jour, ce ne sera qu’avec du bon matériel, et du volume. Pour mettre un terme à cette folie, il fallait finir en beauté. Aussi je vous propose de retrouver ce génie qu’est Jean-Pierre Baissac. Il a bien voulu nous confier son inénarrable – et pourtant lui y arrive – Famille Marsalla. Une nouvelle du même nom avait déjà été publiée dans nos pages il y a deux ans. Cette fois, c’est encore plus intimement que nous allons les côtoyer, et croyez-moi, c’est pas piqué des hannetons. Alors, bonne lecture et à bientôt peut-être. Walter

MAUVAISE GRAINE 48/49  JUILLET/AOÛT 2000

ULTIME MAUVAISE GRAINE, REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE, JE SUIS NUMÉROTÉE 48/49 PARCE QUE DOUBLE EN JUILLET/AOÛT 2000. À LA FIN D’UN FEU D’ARTIFICE (MAIS SI !) IL Y A TOUJOURS UN BOUQUET FINAL. C’EST L’ISSN QU’ON ASSASSINE : 1065-5410. À LA REVOYURE DÉPÔT LÉGAL À PARUTION, ET SPECIAL THANKS TO MON IMPRIMERIE SPÉCIALE OÙ ON CRÈVE DE CHAUD QUAND IL FAIT BEAU, ET À SON GENTIL IMPRIMEUR. JE TIENS ÉGALEMENT À REMERCIER LE DIRECTEUR DE PUBLICATION WALTER RUHLMANN SANS QUI CETTE AVENTURE N’AURAIT PAS ÉTÉ POSSIBLE, AINSI QUE, POUR LEURS PARTICIPATIONS DIVERSES À UN MOMENT OU UN AUTRE DE MON EXISTENCE, FRÉDÉRIC MAIRE, CRAIG MC CAFFERTY, MRGANE, MARIEHÉLÈNE RUHLMANN, ET BRUNO BERNARD.

© MAUVAISE GRAINE ET LES AUTEURS, JUILLET/AOÛT 2000 ADRESSE :

FRANCE

E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : mauvaisegraine.multimania.com CE NUMÉRO DOUBLE EST EN VENTE AU PRIX DE 4.5 € / 30 FF POUR LA FRANCE, 6 € / 40 FF POUR L’ÉTRANGER (FRANCO DE PORT)

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES

Avertissement de l’auteur L’auteur de cette œuvre aurait pu être journaliste de droite, tennisman retraité, universitaire de gauche, astrologue radiophonique, soixante-huitard lifté de frais, toxicomane repenti, exilé larmoyant, membre tapageur d’un parti politique d’opposition en place, il aurait pu faire de l’humanitaire son fonds de commerce et des bons sentiments le moteur de l’ambition littéraire qu’il aurait pu nourrir ; de même qu’il aurait pu porter un nom qui a déjà servi et par là, succéder à papa-maman dans les pages mal famées des revues people, à la devanture des bonnes librairies et en prime-time, à la télé, entre le match et la pube pour les pâte-à-cul qui ne laissent rien filtrer de l’écume des jours sans…

Eh bien NON ! L’auteur de cette œuvre l’a écrite lui-même. Jack Lang ne l’a pas préfacée. Galigrasseuil ne la publiera pas. Elle n’obtiendra donc pas le Prix Goncourt. Roger Hanin ne l’adaptera pas pour la Télévision. Bernard Pivot et Le Magazine Littéraire n’en signaleront pas l’existence.

Par conséquent, je le confirme, vous le certifie et le revendique, ce que vous allez lire n’est pas un produit de l’ « Exception Culturelle Française ».

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES

C’est le Livre de l’été… où pour la première fois, j’ai compris la différence qu’il y a entre une Pizza-Hut et mon genou droit après ma chute de Vespa : ça ne fait pas mal au même endroit. Mari-Jo, de Pise, livreuse chez une grande marque de pizzas industrielles

La dimension salutaire de cette œuvre n’a d’égale que le message de libération dont elle est porteuse ! Ce n’est pas un pavé, c’est une Sanisette. Un grand merci à son auteur ! Sir Harold Mac Heusdress, chroniqueur littéraire au Daily Kescent

Je souffrais ! J’aigrissais ! Je m’emmerdais à un point ! Je me sentais moche, désabusée, je voyais tout en noir et blanc et en VO, ma vie ressemblait à un docu sur la productivité des hauts-fourneaux de Thuringe avant le traité de Maastricht. J’avais perdu la foi, les toiles d’araignée envahissaient mon slip. Une amie de ma paroisse m’a prêté La Famille Marsalla, j’ai éteint ma télé, je l’ai lu et je sais, depuis, que tout est possible. Merci, JPB ! Melissa Von Habarb, ex-spectatrice d’Arte

J’ai lu La Famille Marsalla après avoir parcouru le dernier Patrick Sébastien, j’ai essayé ensuite de me plonger dans la quatrième de couverture du prochain Houellebecq, mais je n’ai pas pu. On ne peut décemment plus envisager la littérature de le même façon après un tel monument. Au fait, JPB, vous avez pensé à mon chèque ? Claire Chacal, speakerine dans une chaîne de télé en France Profonde

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Un roman de Jean-Pierre Baissac

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Ils s’appellent Marsalla, ils se téléphonent et ils se font des bouffes SUCY-la-Tringlette (Seine Saint-Denis) Ce matin, salle d'attente des bureaux de la Caf, ça sent l'eau de toilette en réclame. La famille Marsalla, français pur Cochonou, respectables, patriotes et propres sur eux, est venue en charter de sa cité Thierry-Rolland, Sucy-laTringlette-ouest, banlieue sombre, municipalité Fion National, ceci résultant de cela. Un ménage à trois avec intrigues allocatives, tourments bureaucratiques, persécutions huissières, petits sous ruminés, grandes frustrations recuites. Un ménage à trois avec belle-doche omniprésente, ulcère à l'estomac, variqueux, dans sa tête. Il suffira d'une bibine, d'un match nul, d'un samedi soir de trop pour que résulte de cette équation à risques un fait-divers pour cover de Détective. Le chef de famille, Henri, est chômeur, passé pro il y a dix ans. Fils de sa mère fière de son rejeton, pas de la bordille qu'il a mariée. Heureusement qu'elle est là pour veiller au grain, Mamie Mauricette. Le sang de son sang ? Il en reste un peu dans la Heineken qui coule dans ses veines à l'Henri, qu'elle trouve beau garçon dans son costard soldé qu'il met pour faire bonne impression. Son verbe bavochard, son nez qui coule tout le temps lui viennent de son daron, mort il y a longtemps, ailleurs, c'est oublié et c'est tant mieux. L'épouse Marsalla, Simone de son prénom, en a ras la mise en plis de son inquisition, à celle-là. Si elle ferme sa gueule c'est pour son Henri et pour les gosses. Des années qu'elle dure, qu'elle se mêle de tout, qu'elle commente tout, qu'elle sait tout. Des années qu'elle conseille à l'Henri, en douce, de la divorcer pour une plus jeune, moins épaisse, avec une situation et des sous. Une femme digne de lui. Mais entre l'Henri et la Simone, c'est le grand amour. Ils se sont rencontrés à la Fête de la Bière, brasserie itinérante où, sur fond d'accordéon, la Kro coule à flots avant, pendant et après la choucroute dégarnie. Henri l'a trouvée jolie, Simone, et pas farouche pour un Manix NF. Elle dansait si bien la lambada bavaroise une choppe dans le nez. Elle, a tout de suite vu que ce serait lui. La voyante de RTL lui avait prédit qu'elle rencontrerait un homme bien sous tous rapports pendant ses vacances à Maubeuge. Viril, balaise et tout. C'est vrai qu'il avait un petit air de famille avec Sylvester Stallone, à l'époque. C'est pour ça qu'elle a dit oui le premier soir à l'arrière de la R 12 turbo repeinte Starsky et Hutch. Ils aiment bien Sylvester, les deux. Schwarzie aussi, et Jean-Claude Van Damme, et Chuck Norris. Mais Sly est plus proche des gens, à en croire Entrevue. Il paraît qu'il a de la culture, du respect pour son public et qu'il fume la pipe. Alors Sly, pour lui arriver à la Ranger, faut s'accrocher. L'Henri et la Simone ont essayé de l'approcher au festival de Cannes, mais ils ont dû se contenter de serrer la louche à son sosie officiel. Ils ont encadré au-dessus de leur pieu la photo où ils posent avec lui devant le Carlton, prise au Polaroïd à retardateur que la

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES belle-doche leur a offert en cadeau de mariage. Sans pelloche. Idéal pour les photos hard, le retardateur. Henri aime ça. Simone pas trop, m'enfin ils en ont toute une collec' qu'ils reluquent quand les gosses sont au Village Vacances Familles avec leur mamie. Le reste du temps, il les planquent dans une valise sur l'armoire. Aujourd'hui, il n'a plus grand chose de Sly, l'Henri, à part la voix éraillée, vu ses trois paquets de Benson par jour et toutes les bières qu'il s'enfile. La Simone bosse pour lui et pour les gosses et pour belle-môman: ménages au black le matin, crémière-poissonière-traiteuse en cédédé l'aprème, heures-sup non payées mais c'est déjà bien d'avoir un boulot. Et puis il y a les crédits de la télé satellite, du salon façon cuir, du living en simili pin naturel, et surtout de la caisse, qu'ils en ont pris pour quatre-vingt-seize mois, mais bon! Simone ferme les yeux. La Béhème, c'est le rêve de gosse de son homme. Une Série 5 options alarme, cibi, autoradio-laser surround six baffles, génial pour s'écouter Ophélie VingtHeures — Simone adore, même si l'Henri préfère Johnny et sa vieille, Frédéric François. Les gosses, ce serait plutôt la dance, mais l'Henri, qui s'y connaît, assure que ce n'est pas du bon rock, et puis ils chantent tous en étranger, qu'au moins Yvette Horner, comme zique de boîte, c'était chiant mais on savait ce qu'on achetait. Alors, Kevin, Kimberley et Steeeve s'écrasent. Y'a intérêt, sinon ils sont privés de clopes. Donc, Simone marne pour tout ce beau monde au CDM de Sucy-laTringlette, sous-Carrefour ciblé irradiés du système, rayon fromages-poissonstraiteur où on ne la trouve pas gracieuse, pas sympa, pas souriante pour un Euro de singe, mais vous savez c'que c'est ma pauv'dame, au jour d'aujourd'hui ils sont tellement mal payés, avec tout ce qu'on leur prélève, et si c'est pas malheureux, la pôvre, de devoir travailler dans son état. Ah! Parce que vous ne l'avez pas su? Elle est en cloque, Simone. Encore. C'est vrai que l'Henri, sans être un obsédé, n'a que ça dans la tronche. A peine elle a passé la porte de leur f4, quinzième étagegauche avec loggia, qu'il l'entraîne dans leur chambre au lit jamais fait où il la trousse pendant que Mémée donne à manger aux gosses en regardant Pépédé, qu'il est encore bel homme, que c'est pas possible qu'il soit aussi salaud que le prétendent les mauvaises langues. Simone voudrait bien souffler un peu de temps en temps, mais la moniche faisandée lui répète à tout bout de champ qu'il faut vous laisser faire ma fille, c'est bon pour l'hygiène et c'est vot'devoir conjugal, et puis comme ils disent dans Femme actuelle, un chômeur de longue durée a besoin de l'appui de son entourage pour croire en lui et rester positif. Alors Simone laisse faire, tâchant d'éviter le ballon, mais ç'a raté au dernier Halloween. Si au moins elle prenait ce qu'il faut, râle la daronne. Mais le docteur n'est pas d'accord. Non plus pour la totale, paraît que c'est trop tôt. Et la vioque d'ajouter que le problème avec la totale, d'après ce qu'on en dit et ce qu'elle en a lu, c'est qu'on ne sent plus rien. Parce qu'on sent quelque chose? Après, surtout. Trois fois où elle a cru y passer, Simone. Avec Kimberley qui allume tout le quartier et qui fera chanteuse (elle s'entraîne avec un concombre en guise de micro); avec Steeeve qui veut faire

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES dealer plus tard, marchand d'armes, socialiste, gréviste, n'importe quoi qui paie un max moyennant un minimum de prise de tête. Et Kevin le petit dernier qui ne fiche rien au CE1 qu'il redouble pour la troisième année. Elle trouve la vie moche, Simone, à partir du 15 du mois et pendant le Mondial de foot où l'Henri, sa vieille et les garçons ne décollent plus de la télé. C'est elle qui se tape le ménage, la vaisselle, la lessive, la cuisine, le repassage, les commissions, sortir le rotweiler, ramasser les bibines vides, monter les packs à s'en faire des tours de rein qu'heureusement, cette année, elle ne peut pas, vu son état. Même si le Mondial se tient en France et qu'il faudra faire le voyage de Melun-Sennart. Steeeve doit absolument voir Canto pour lui dire qu'il veut faire du foot en pro et gagner plein de tunes et faire des pubes et du cinoche et des disques et des livres même s'il ne sait pas trop écrire ni chanter ni réciter. Canto non plus, mais quand t'as un nom, dit Rachid du bloc à côté qui veut percer dans le rap hardcore,

quand t'as un nom, lascar, tu laches un louf t'as le jackpot et c'est le top, t'as Jack Lang comme pote, tu joues tu gagnes fool et t'as le respect de la foule, y'a que ça mec! pour s'arracher du quartier et s'taper toutes les taspés1 ! Ouais. Simone trouve la vie moche pendant le Mondial, à partir du 15 du mois et le dimanche après le gâteau au yaourt. Le reste du temps faut pas se plaindre. Il y a pire. Heureusement qu'elle a son Henri, même s'il n'est pas très porté sur le boulot. En fait, ce n'est pas un poil qu'il a dans la main, mais la colonne Vendôme. S'il voulait bien faire un effort, il trouverait facilement à se faire engager dans la police municipale. Il n'y a plus que là qu'on embauche sans arnaque. Une place stable, option sécurité de l'emploi, avec tous ces étrangers qui rôdent. Mais la belle-doche freine des quatre charentaises. Une rafle, une ratonnade, un contrôle à la gueule du client, ça tourne vite à la boucherie de nos jours. Pas envie de suivre le cercueil de son fiston. Et pour sûr que l'assurance ne 1

Taspés: créature de sexe féminin dont on s'attire les faveurs en imitant le cri du billet de 500 francs (ou son équivalent en n'importe quelle monnaie forte, même l'Euro). Les taspés usent intensivement de substances cosmétiques, apprécient les parures clinquantes et montrent un goût prononcé pour les GTI décapotables et les chienchiens exotiques, ce qui rend leur prix de revient nettement supérieur au coût TTC d'une prestataire classique du service analogue.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES jouerait pas. Encore faudrait-il en souscrire une… Elle devrait supporter les frais d'obsèques. Et la Simone qui n'est pas foutue de gagner sa vie et les gosses qui ne bosseront jamais. Et le prochain qui est prévu pour dans huit mois. D'accord il y a les allocs, mais comme dit Tata Ginette qui en a fait dix et qui sait de quoi elle parle, petits gosses petits soucis, grands tout à l'avenant. Encore des assistantes sociales en perspective, des instits molestés, des pions démolis, des éducateurs à rééduquer, des psychologues disjonctés, des nuits blanches, des docteurs, des queues a la Caf. Où ils poireautent depuis deux heures. Simone voudrait faire valoir qu'elle est enceinte, mais faut être basané pour avoir la priorité, lui a glissé l'Henri. Elle n'a pas insisté mais elle sent bien, au fond d'elle, que si ça dure un peu trop, elle va faire un caca nerveux force 4. De temps en temps, comme aujourd'hui, elle ne sait pas ce qui lui prend, mais ça la démange de se prendre par la main et puis, et puis... — Monsieur ou madame Marsalla, siouplaît? Bureau 4!

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Tourcoing-Les-Pins Bison futé fume son hasch de guéguerre. Nous sommes le 31 juillet et Météo France, par l'intercession nasillarde du chroniqueur agréé, a décidé qu'il ferait beau et chaud jusqu'à la rentrée — résultat d'un accord passé avec la chambre syndicale des revendeurs de panini, pots-de-vin à l'appui mais pas la peine de le répéter, ça se saura un jour. Pour ce que ça sert… La famille Marsalla a pris la route, direction Tourcoing. C'est les vacances. Au volant, l'Henri, qui vient de se faire virer de la police municipale suite à une bavure de trop. Près de lui, Simone, sa moitié épaissie d'une trentaine de kilos depuis Zinedine, le petit dernier, qui met ses premières dents et qui commence à parler. Inexplicablement, tout ce qu'il sait vagir se résume à "Ta mère!". La mauvaise influence de la banlieue, assure la belle-doche, vautrée à l'arrière de la Béhème entre le siège-poussette à roulettes escamotables et Kevin, Steeeve et Kimberley qui se fait jeune fille. Quelle idée de l'appeler Zinedine, ce gosse, a protesté Simone! C't'un hommage aux Bleus, a expliqué l'Henri à l'officier d'Etat-Civil qui a stoïquement hoché la tête. Zinedine Marsalla, né le 10 juillet 1998. Fallait marquer le coup. Simone est sortie de clinique au soir de la finale, fardée de bleu-blanc-rouge, comme l'Henri, la belle-doche, les lardons et 90 % de leurs compatriotes (que l'on savait, depuis quelques années, frappés d'un fatal processus de dégénérescence2). Zinedine aussi a eu droit à sa couche de fard. L'Henri voulait le baptiser à la Kronembourg, mais Simone et la belle-doche ont refusé net à cause de l'odeur. Simone a juste accepté de coller la tétine du biberon au goulot d'une bibine, histoire de dormir un peu la nuit. Zinedine, ça fait pas un peu arabe? maugrée-t-elle les jours sans. Y'a melon et melon, rétorque la belledoche, partie prenante, comme il y a belge et belge. Entre Frédéric François et Marc Dutroux vous notez quand même une différence, ma fille? Eh bien c'est la même chose pour Zidane et Nordine, le légumier qui nous a fourgué deux choux baveux pour le prix de trois comestibles. Si les Arabes seraient tous comme Zizou, a-t-elle conclu la voix rauque d'une nostalgie ovarienne, j'emménagerais bien dans un foyer Sonacotra, à c'tte heure! Pour le moment, Zinedine rivalise en ronflements avec le moteur de la Béhème, malgré l'autoradio à fond branché sur RTL. Un, dos, tres, latinise un hidalgo post-nubile pour la dix-huitième fois depuis la porte de Saint-Ouen. Ca matraque dur, la radio en été. C'est qu'il faut bien meubler. Le Tour achevé, plus rien à se mettre sous l’intox. C'est pas tous les juillets qu'une putain médiatique a la bonne idée de se viander dans un égout parisien. Un, dos, tres… La Ménoche, très en forme, reprend en chœur avec la Simone, qui soudain se demande tout haut si Ricky Martin n'est pas un des innombrables rejetons de Jacques Martin? A quoi la belle-doche réplique que sûrement pas, sans quoi on prononcerait à la française. A son avis, Ricky Martin

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Le phénomène semble avoir atteint sa phase critique à cette occasion. Le champ de conscience est étréci à la circonférence réglementaire d'un ballon de football made in Taiwan. Les connexions neuronales régulant les mécanismes de la pensée, du discernement et de la réflexion critique sont irrémédiablement neutralisées. De tels symptômes ne sont pas sans évoquer un syndrome d'Alzheimer qui se serait insidieusement développé à l'échelle de tout un peuple; ils sont à rapprocher des conséquences connues d'un lavage de cerveau.. Les spécialistes réservent leur pronostic au plus offrant, quant aux conséquences à long terme de cette catastrophe humanitaire. Les enchères sont ouvertes.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES est peut-être l'arrière-petit-fils du crounère qui donnait la réplique à Jerry Lewis, mais vous étiez pas encore née, ma chère! 'Pouvez pas connaître. On s'est débarrassé de Jean-Marie, le rotweiler, interdit de camping, dans le parking du supermarché voisin. Représaille consécutive au refus de rembourser un lot de Petits Suisses passés de date qui ont valu à Simone huit jours de courante, et autant d'ITT pas reconnus par le patron du même établissement, où elle fait des ménages au black. A l'heure qu'il est, Sucy-la-Tringlette doit être déclarée zone sinistrée, mais qu'importe! il fait beau, le soleil brille, le monsieur de chez Peugeot a quelque chose à nous dire, et l'Henri, concentré sur son volant gainé d'une délicate fourrure acrylique, veut tenir sa moyenne. Il a parié deux tournées avec Micaleff, le patron du Nemrod, bar-tabac-PMU-point-phone — son pourvoyeur en Benson & Hedges, tickets de loto sportif et bitures dominicales — qu'il assurerait la liaison Sucy-la-Tringlette-Tourcoing en une heure trente minutes chrono. Sa môman s'est portée témouine de l'exploit. Elle ne quitte plus sa pseudo-Rolex des yeux. Fais gaffe quand même aux radars, mon grand garçon! L'Henri prend son air appliqué. Dommage qu'il ait tout le temps le nez qui coule, déplore sa mère, et qu'il ne sache pas garder un boulot plus de trois mois. Sans ça, il ferait presque oublier son père claqué loin, il y a longtemps, vaut mieux éviter d'en parler, d'ailleurs on n'en parle plus, OK ? ! Le compteur flirte avec les deux cent trente. Dans un rugissement de F-117 au décollage, pareille à la Chevrolet de L'Inspecteur Harry se frayant un couloir dans les encombrements californiens, la Béhème surfe entre les caravanes, les camping-cars, les caisses bondées de planches à voiles, les monospaces hérissés de VTT, les cars dépenaillés en provenance des pays de l'Est. La famille Marsalla s'arrêtera à Tourcoing, station pas précisément balnéaire mais tranquille le soir, ça change de la cité où c'est comme aux Galeries Lafayette: il s'y passe tout le temps quelque chose. Crimes dépassionnels, viols, bagnoles incendiées, scènes de western, racket, avortements clandestins, overdoses, pillages de caves, tentatives de suicide, catastrophes domestiques, gosses torturés, femmes battues, maris trompés, rixes de voisinage, querelles d'ivrognes, le bureau de poste saccagé les débuts de mois où le RMI tarde pour cause de week-end à rallonge. Qu'y vienne vivre à Sucy-la-Tringlette, Harlem Désir! peste la Simone les samedis où parle la poudre, y comprendra pourquoi on vote Mégret! Tourcoing, en comparaison, est d'un calme bucolique. Les Marsalla ont leur bungalow réservé au Chiquito's Camping, sur la Nationale, entre le cimetière de voitures et les gazomètres en instance de démolition. Un établissement tout ce qu'il y a de plus familial. Et sûr avec ça! Le périmètre, cerné de barbelés, est gardé par des vigiles armés de matraques et de pit-bulls. Ils ont même installé des miradors, l'année précédente, suite à des vols à la roulotte dont ont parlé les journaux. La patronne a dit ne pas être au courant, mais elle prendrait quand même ses dispositions. A part ça, Tourcoing au mois d'août, c'est les bords de Marne au temps des guinguettes. Baloches, amourettes, soirées-pizzeria, bronzage-parties sur les caillebotis posés au bord de la piscine. On remarque à peine les fumées délétères que vomissent de hautes cheminées dans le lointain. Les petits matins brumeux, on se réveille au son des cloches du beffroi. Vaut mieux, parce qu'elles donnent le la aux sirènes des usines, qui ululent un bon quart d'heure. Tant pis pour les traînards. Alors, leurs ablutions expédiées,

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Simone, l'Henri, la Ménoche et les lardons enfilent leur survête pour un quart d'heure de jogging jusqu'au café-tabac de la Gare, où ils se descendent un vrai p'tit déj' de vacances, café au lait-croissants-réchauffés-de-la-veille, Phénol-Cola pour les mômes. L'Equipe attend au comptoir, ces dames ont droit à Point-de-vue, France-Dimanche, Hola, Allo?, Celebrity, Entrevue et Ici-Paris; la télé propose entre deux mangas l'Affaire de l'été — qui hésite, cette année, entre Roland Dumas, la Corse et le passé odoriphobe de Jack Chibrac. Ecume des jours d'une Franco-France qui vous colle de fieffées envies d'Europe, au risque de l'Euro de singe et ses Eurocrades malveillants. Voilà qu'au loin clignotent des feux de détresse. RTL interrompt le dernier tube de Pascal Obispolnareff par un flash en provenance de Rosny-sousBois. Fort ralentissement sur l'autoroute A 16 à la suite d'un carambolage mortel dans le département de l'Oise, au kilomètre 16 après le péage de Valfourray-enMontcomp, avertit la voix d'outre-tombe du radio-guide agréé. L'Henri pile sagement. Tant pis pour sa moyenne. C'est le pare-chocs contre pare-chocs, un quart d'heure durant, entre un camion de déchets nucléaires et une vieille Skoda dopée GTI d'un coup de tournevis dans le pot. Bientôt, le cortège arrive à hauteur de la tragédie, que balisent des flics déguisés en sémaphores. — Chérie, tu as chargé le caméscope? s'enquiert l'Henri. En digne affidée de Vidéo-Gag, la Simone n'a pas attendu l'injonction de son homme pour infliger, à-moitié défenestrée, un scrupuleux travelling latéral à la scène d'apocalypse que commente en direct-live l'enrhumé permanent de Rosny-sousBois. D'après les premiers témoignages post-mortem recueillis à chaud par notre astromédium-psychologue-conseil Didier Merdich, le chauffeur du car, qui transportait un groupe de retraités du fan-club Maxime le Fox-Terrier de Montargis, se serait assoupi au volant. Quinze véhicules selon la gendarmerie, quarante-quatre d'après les rescapés, seraient impliqués dans la tragédie. Ce qu'il reste du bus ressemble à la pièce maîtresse d'un vernissage à Beaubourg. On s'étonne presque de l'absence de Jack Lang au milieu des carcasses laminées, retournées, éventrées, raccourcies, aplaties, fumantes. Simone zoome sur des pompiers occupés à reconstituer un puzzle humain à partir de fragments arrachés à ce qui fut une R21. — Z'avaient qu'à rouler dans une vraie caisse, marmonne l'Henri en guise d'oraison funèbre. — Si c'est pas malheureux tous ces papys, toutes ces mamies… se lamente sa mère! — Des retraites en moins à payer! exulte l'Henri. Et d'y aller d'un solo de champignon qui manque éjecter tout à fait la Simone. Elle proteste pour la forme, car les vacances c'est sacré! Même si pour la famille Marsalla, elles sont quasi permanentes. Simone a largué le rayon poissons-fromages-traiteurs du CDM où elle officiait un mois sur deux pour cause de congés-maladie à répétitions. Le médecin de famille est un brave homme qui a connu la Simone dans les langes. Comme sa belle-mère fait partie de ses clientes attitrées, il peut bien de temps en temps lui dégauchir le petit bobo qui guérit du boulot de merde à mi-temps, qu'on devrait avoir honte, renchérit l'Henri, de demander aux gens de bosser pour moins que trois packs de Valstar. Lui avait trouvé un bon plan à la police municipale. L'ennui, c'est qu'il confondait son job avec les missions-

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES commando de Walker Texas Ranger, le feuilleton favori des Marsalla depuis qu'Amour, gloire et beauté est passé de mode. Résultat: durant les trois mois où il a sévi en qualité d'îlotier cité Patrick-Sébastien à Fourmelammoy-en-l'Arondelle, on n'a jamais tant vu de jeunes Beurs, Blacks et autres métis hospitalisés en urgence des suites de chutes malencontreuses, glissades fortuites, strangulations accidentelles et autres fractures spontanées, au point que, la chose étant venue aux oreilles du Préfet, et celui-ci l'ayant répercutée à celles du milicien en chef de Sucy-la-Tringlette, le sheriff autoproclamé n'a pas tardé à être démis de ses fonctions — mesure qui, si elle n'a pas ramené le calme dans ces périmètres voués à la guerilla urbaine, les a rendus à la relative insécurité qui en constitue l'ordinaire. Le soir tombe lorsque les Marsalla entrent dans Tourcoing. A cent quarante à l'heure, la Béhème passe sous un calicot annonçant pour le samedi suivant la Fête Patronale de la Saint-Baston, kermesse, merguez, radio-crochet et bal populaire avec le grand orchestre de Franck David et ses Bonnes Franquettes. La gambille, elle aime ça, Simone. Elle a prévu sa toilette de sortie pour l'occasion, encore dans le plastique du teinturier, dans la grande valoche Vuitton ramenée de Vintimille aux vacances de Pâques. Une minirobe espagnole à volants, fendue sur la cuisse, dernière mode. Une copie d’Agnès B. coupéecousue à domicile par une voisine qui ne fait que ça. Son jules part le matin à cinq heures sur les Champs-Zé avec son petit appareil-photo, il flashe les vitrines, développe dans la salle d'eau, elle n'a plus qu'à se procurer un tissu à motif approchant pendant qu'il pionce devant les redifs de Derrick. Ils vivent sur un grand pied, font construire à Vesoul, paient le loyer de l'HLM quand les huissiers se font pressants, viennent de s'offrir un superbe Espace comme neuf que le photographe de mode transformera, c'est programmé, en camping-car pour les vacances. Lesquelles, il ne sait pas. Mais ce qui est sûr c'est qu'ils ont de quoi voir venir, à deux mille balles la répliquette haute-couture. L'Henri a offert cette robe à Simone pour leurs vingt ans de mariage. La Ménoche a un peu pesté, comme quoi elle aurait eu besoin de se faire refaire les dents, que l'incisive du dessus n'arrête pas de se décoller, même avec la Super-Glue ça ne tient pas… M'enfin elle s'est résignée. C'est devenu si rare, un mariage qui dure. Voyez Sardou. Qui aurait cru qu'après toutes ces années… Mais l'heure n'est pas aux attendrissements sentimentaux. Une file d'attente de deux kilomètres sépare la famille Marsalla de son lieu de villégiature. C'est que le Chiquito's Camping fait recette, depuis que la patronne diffuse ses pubes dans les pays de l'Est, où il y a beaucoup de demande pour des vacances familiales, pas chères, dans un cadre sympa. Surtout que le Chiquito's est le seul camping entre l'Atlantique et l'Oural où le personnel est composé d'accortes jeunes filles en tenue de soubrette. Idée bizarroïde mais porteuse, puisqu'elle a triplé en deux ans le chiffre d'affaires déjà intéressant de son petit business, à Madame Ingrid Vandeputte — c'est le nom de la patronne, qui, d'après la Ménoche, doit avoir un lien de parenté avec Georgette Lemaire, à qui elle ressemble comme deux gouttes de 33 Export. Ingrid Vandeputte régente seule et d'une main d'acier le stalag de trois hectares qui lui autorise des projets de retraite au soleil. Au départ, ce terrain abritait une décharge publique. Elle l'a eu pour trois bouchées de pain rassis, puis a racheté pour presque autant un stock de

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES cabanes Algéco aux charbonnages voisins, alors en pleine déroute. Cabanes qu'elle a fait transformer, vite fait bien fait et non sans goût, en gentillets bungalows pourvus de tout le confort moderne — chacun disposant de trois mètres carrés de jardin privatif utilisables, selon le règlement et au gré des besoins de la clientèle, en zone d'étendage, parking à vélos ou atelier de mécanique. Ensuite, Ingrid Vandeputte — que ses clients appellent affectueusement Mâme Ingrid, vu qu'on est en famille chez elle, et qu'en famille on ne fait pas de manières! — a fait creuser au bulldozer une tranchée de vingt mètres sur trente hâtivement transformée en piscine. Les haies plantées, le grillage installé, le parking balisé, restait à assurer la restauration. Employer un cuistot à plein temps revenant trop cher — en effet, qui, à moins d'être anorexique, soudanais ou assujéti à un régime sévère, aurait l'idée saugrenue de s'alimenter à mi-temps? — la solution fut vite trouvée dans un catalogue américain: un distributeur de pizzas pour quatre personnes, pré-cuites, réfrigérées et servies chaudes moyennant un temps d'attente-record de deux minutes et le prix modique de cinquante francs, Coca compris, dégustation possible sous la tonnelle de cannisses, couverts en option moyennant rallonge de dix francs par tête. Tous les soirs, animations: striptease, défilés de lingerie, poker coquin pour ces messieurs; exhibs de Chippendales autochtones, karaoké, soirées-variétés avec sosies pour ces dames — cette année on aurait un Johnny plus vrai que nature. Les Zanciens ne sont pas oubliés: Bal-musette comme jadis avec et chanteuse-fond de tiroir échappée de l'usine de recyclage de Pascal Sevran. Louvoyant ici et là sur leurs patins à roulettes, les hôtesses en tenue sexy veillent à ce que les clients ne manquent de rien. Le paradis, quoi. En attendant, pour les Marsalla comme pour une vingtaine d'équipages alignés à la queue-leu-leu sur le bas-côté de la Nationale derrière une file de bus serbo-croates, deux camping-cars belges et dix monospaces venus de tous les horizons, ce serait plutôt un purgatoire aux relents de diésel mal réglé. Renseignements pris, il y aurait un défaut de communication entre Mâme Ingrid et le chauffeur d'un des cars. Le ressortissant de l'ex-bloc de l'Est ne parle pas un traître mot de français, et Mâme Ingrid, pour tout bagage linguistique, ne parle qu'un sabir d'anglais et de flamand. Elle a bien fait appel à ses hôtesses, mais pas une ne sait dire "ça fait tant" dans la langue de Milosevic. L'un des vigiles, qui est d'origine albanaise, a été appelé en urgence et aussitôt viré sans préavis, vu qu'il entendait relancer certaines atrocités passées, dit-on, d'actualité, au moyen de son pit-bull laissé à la diète en prévision de l'arrivée du convoi ennemi — le Chiquito's ne fonctionnant que sur réservations. Enfin, au terme de trois heures d'une attente meublée par la diffusion en boucle, par voie de haut-parleurs et à tous les échos, de la dernière compil' des Gipsy Kings, la famille Marsalla prend possession du bungalow où elle coulerait des vacances paisibles, pension non comprise. Ladite thébaïde porte le nom délicieux de Résidence Ipanema. Six mètres carrés. Huit couchettes superposées sur deux rangées. Un téléviseur perché sur son support mural, télécommande rivée à la cloison. Un coin salle-de-bains

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES composé d'un lavabo-bidet-baignoire-douche-WC dissimulé dans une cabine élégamment tendue de porcelaine adhésive assortie au fuschia des jetés de lit, des rideaux et du revêtement mural — brulé d'impact de clopes autour des cendriers fixes modèle Sénecéeffe. Derrière la porte, un panneau de Vénilia massif façon palissandre, une fois baissé et les couchettes repliées, sert de table de repas et de planche à repasser. Punaisés sous le pied rétractable, le règlement du camping et les tarifs. Trois cents francs la journée. Location décodeur Canal Plus, cinquante francs par semaine, le double les premiers week-ends du mois. Pour la nursery, le vague à l'âme, les journaux, les bobos, les cartes postales, les timbres et les serviettes périodiques, consulter la direction aux heures ouvrables. "Des préservatifs sont gratuitement disponibles à la réception. On est prié de réserver." En gros caractères: "N'OUBLIEZ PAS VOTRE CODE D'ACCES: changé tous les deux jours, il contribue à la sécurité des résidents". Car passé neuf heures du soir, le Chiquito's ferme ses grilles. Alarmes et digicodes en batterie, les vigiles prennent leur tour de quart. Gare aux rôdeurs. Le paradis, vraiment. Saint-Pierre, en l'occurrence, affichera les traits d'un certain Mohamed… — …Qui sera heureux d'offrir deux merguez gratuites à tous les nouveaux arrivants munis de leur ticket d'entrée, et de partager avec eux la sangria de la patronne! Fin du message communiqué sans sommations par une voix métallique, via un interphone vissé au-dessus des couchettes du haut. L'Henri, qui avait commencé de s'assoupir, s'en tire avec une bosse qui lui fait regretter de s'être rasé le crâne. — Mohamed… maugrée-t-il. J'm'en vais le passer au contrôle ethnique, çui-là. Dans un état second, il semble chercher la crosse d'un revolver sous la bride de son marcel à grilles. — Comme quoi, on n'est pas dépaysés, plaisante la Ménoche. — Ta mère! vagit Zinedine qui sort lui aussi de son coma. Et de réclamer son biberon du soir à poings, à pieds et à cris stridents. — Ta gueule Zizou! tonne l'Henri en se massant la boule. Il l'a mauvaise, tout à coup, de se trouver là, le sniper de Fourmelammoy-enl'Arondelle. Les autres années ils ont été mieux servis: un bungalove à deux pièces séparées. Là, il se dit que ça ne va pas être du gâteau au yaourt, samedi soir, de retour du baloche, Simone et lui. Déjà que son flottant présente une rotondité classée X sur l'échelle de Benazeraf 3. Les trépidations de la bagnole, probable. Et la Simone qui fait des effets de string devant son miroir de poche, le marmot hurlant en bandoulière. Putain de Zinedine! Putain de bungalove! Putain de camping! Salope de Simone! S'il s'écoutait, l'Henri, il bondirait de sa couchette et il la prendrait debout, comme ça, à la cosaque! Mais ce n'est pas possible. D'abord parce qu'il la dépasse d'un bon mètre. Ensuite parce que ça ne se fait pas, devant sa mère et les gosses, surtout la Kimberley que ça commence sérieusement à travailler, la chose. L'autre soir, elle a squatté la salle de bains trois heures pour se faire le maillot, comme elles disent. Elle a seize ans, en avoue dix-neuf et en 3

Illustre pinéaste dont les travaux, dans les années 1970, furent unanimement salués par la Science et la rédaction de Hot-Vidéo pour leur contribution à l'essor démographique.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES paraît vingt. Le Wonderbra à la limite de la fission. Un joufflu pour page centrale de Penthouse. Micro-jupe, platform-boots, maquillée comme une Mercédès volée. Avec ses copines d'enfance, aussi bien balancées, elle veut monter un groupe qui s'appellera Age of Baise. Il ne la reconnaît plus, sa gamine, l'Henri. Ne la comprend plus. Qu'elle n'ait pas envie de bosser, passe encore. C'est logique: si la trime permettait de gagner sa vie, ça se saurait! dit toujours sa mère qui s'est toujours fait porter pâle, la colonne par ci, les hémorroïdes par là… Mais ce goût forcené qu'elle a de sucer des concombres depuis ses onze ans, Kimberley, ça cache quelque chose. C'est sûr qu'elle veut réussir dans la chanson et qu'elle y mettra le paquet, à ce qu'elle dit. Enfin, chacun sa vie. Ce que la Moniche avariée s'acharne à vouloir faire comprendre à sa belle-fille, qu'elle ne voit vraiment pas se prélasser en string au bord de la piscine. — D'accord, c'est le même que Paméla Anderson, mais vous n'avez pas tout à fait sa silhouette, Simone, reconnaissez-le! Elle doit faire un petit 38 à tout casser, et vous titrez bien le double, ma fille! — Enlevez-en dix, se trémousse Simone, la moustache frémissante. — Et vous, enlevez-moi cette salaceté et collez-vous un slip d'honnête femme! Vous avez pensé à vos gosses? Et Henri? Qu'est-ce qu'il en dit mon grand garçon de vous voir prendre des mines avec ce filet à provisions entre les fesses? — Ton grand garçon il a envie de se transformer en masque épilatoire! répond l'intéressé. Et de coller Zinedine dans les bras de la vioque, et d'envoyer tout ce beau monde avaler deux merguez chez Mohamed avant de claquer la lourde, verrou tiré sur sa moitié, vu qu'il a le Scud à deux doigts de semer la désolation sur les territoires occupés. Simone, qui ne pensait qu'à ça depuis le triangle de Roquancourt, y va illico d'un solo de cornet à piston dont les échos, de nature à choquer les âmes sensibles, sont vites assourdis par la sono, maniée de main de maîtresse par Mâme Ingrid, déguisée en disc-jockey comme tous les soirs après le coucher du soleil…

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Illustrations : merci à « Les beaufs » : www.multimania.com/beaufs

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Saturday night galère On a dressé le chapiteau au pied de la vespasienne municipale dédiée à la mémoire du martyr local, qui au XLVCIème siècle avant Jack Chibrac, a défendu jusqu'au dernier sang son char à bœufs que de vilains Sarrasins prétendaient lui dérober. C'est ainsi, selon la tradition, que le malheureux a laissé son nom à certaine pratique exutoire encore en vigueur, de nos jours, chez les peuplades économiquement défavorisées. Simone tend la main au malabar préposé, à l'entrée, au marquage du bétail. Elle a eu du mal à fermer sa jolie robe. Si vous faisiez attention à moins grignoter, ma fille, vous en seriez pas là! lui a reproché sa belle-doche. Moi que je vous parle, toute ma vie j'ai gardé la ligne, et des maternités j'en ai eu autant que vous, même si mon Henri est le seul à avoir survivu! C'est sûr que comparée à Simone, aussi large que haute, la Ménoche, aussi haute qu'étroite, fait figure de rosse efflanquée. Trente-cinq kilos la Fine 120 au bec et le portable à la ceinture. Voilà où ça mène de passer sa vie à se faire du mouron pour son fiston, qu'elle a élevé seule sans son daron claqué loin, ailleurs et c'est tant mieux, et puis on a dit qu'on en parlait plus. Sinon, elle est très en beauté, Mémé Peau-d'Hareng. Mise en plis à la lionne, minirobe violet prélat, lunettes de star à paillettes et verres dégradés, bas résille et talons aiguille, un look inspiré du dernier Spécial Réveillon de Nous Deux: "Soyez la plus belle pour aller danser", déjà éprouvé lors de deux baloches où, dans les faits, Mauricette — c'est son petit nom, on ne vous l'avait pas dit? — n'est parvenue qu'à se faire brancher par un allumé qui l'avait prise pour un pilier du Queen's. L'Henri s'est glissé dans son survête Tacchini d'apparat, bleu nuit à bandes fluo, les jambes du pantalon fendues très haut, le blouson largement ouvert sur une chemise paramilitaire elle-même entrouverte sur sa toison évoquant un gilet d'astrakan où luirait une lame de rasoir en plaqué or véritable. Crâne de trois jours, Ray-Ban miroir sur le front, les manches retroussées sur ses avants-bras tatoués (une grenade dégoupillée à gauche, une ancre à droite, mais comme elle est plutôt ratée, elle prête le flanc aux interprétations les plus hardies), la Rolex-imitation rivalisant de scintillement avec la gourmette à gros maillons où son prénom est gravé en lettres anglaises, Simone a de quoi être fière de son clone de Fabien Barthez. La belle-doche leur colle au sillage — cocktail Adidas Extrême et Korizo Must de chez Paris-Prix. Derrière suivent Kimberley, micro-cuir et Wonderbra congénital sous body de tulle, et Steeeve, short-maillot-officiel de l'équipe des Bleus estampillés d'un énorme Footix, et visière de tennis portée à l'envers sur la nuque. Direct, ils se précipitent vers le rade où l'Henri a aperçu les Ducournon, leurs homologues de Limoges, toujours fidèles au poste depuis toutes ces années, qu'on a beau dire mais les vrais amis sont ceux qu'on ne voit que de loin en loin pour se raconter ses bonheurs simples autour d'une Kanterbraü. — Les Marsalla! ça par exemple! minaude Monique Ducournon, les bras en V. Embrassades miaulantes sur fond de Philippe Lavil remixé jungle. Sur la scène, Franck David tient la mercerie, sa femme la trompette, leurs filles la basse, le micro et le synthé, les gendres se partagent batterie et guitares, et la génération montante les strings fluo, les plumes et les strass. Les Bonnes

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Franquettes sont un peu ce qu'étaient les Clodettes pour Clo-Clo, Les Tinettes pour Tino Rossi, les Branlettes pour Mike Brant. Un peu drag-queens, un peu majorettes, réactualisées peep-show parce que ça attire le regard, ça fait vendre des bières et ça creuse la renommée de professionnalisme. Franck David a le même look depuis trente-cinq ans. Coupe de cheveux à la Michel Delpech période "Wight is Whight", favoris en crosse de revolver, costume blanc, chemise bleu ciel à jabot et col pelle à tarte ouvert sur un médaillon, santiags assorties et rictus d'accordéoniste, figé comme un sourire de crâne. Les années glissent sur Franck David comme l'huile frelatée sur la crépière. Toujours jeune, alerte et dans le vent. L'Henri se croit obligé, comme tous les habitués, de le saluer d'un signe voulu désinvolte. Mais le Franck, il en a vu passer des baloches. L'Henri ou un autre, les gogos en goguette se ressemblent tous. Il est là pour les faire valser, boire, cracher leurs tunes. Leur faire oublier, une nuit durant, les aigreurs du quotidien. A l'aube, on remballera le matos dans les camions, direction un autre chapiteau, ailleurs en France Profonde, où des couples se feront, d'autres se briseront, et des lardons naîtront de coïts chancelants envisagés sur un standard de Dalida, un vieux tube de Stone et Charden, une espagnolade resucée. A vous coller le vertige! — Les enfants grandissent bien? observe Jacques Ducournon avec une sagacité qui n'a d'égale que son embonpoint. — Toujours à la Sénecéeffe? lui assène l'Henri, en même temps qu'une bourrade à déboulonner Marc Blondel des instances de Force Ouvrière. — Et toi, toujours travailleur de force? riposte l'autre en faisant mine de parer un coup de boule. — Et les gosses? enchaîne la Ménoche, vous les avez mis où? — Ils sont restés sur Limoges, répond Madame Ducournon en prenant son air sérieux. Fallon fait toujours "Marjorette" au Clairon Limougeaud, vous l'avez peut-être vue à la télé? Ils sont passés pour l'étape du Tour. Cet été, elle fait caissière chez son futur beau-père, vous savez, çui qui tient la grande boucherie sur le Cours? Eden planche pour les sessions de rattrapage du bachot à la rentrée. Il l'a loupé de peu. Toujours ce putain de calcul! Parler pour dire quelque chose en ne se disant rien. Telle est la convivialité sans risques des Français Profonds en vacances. Et ces messieurs d'épiloguer sur les chances de Coulthard de décrocher le titre de champion du monde des conducteurs. Et ces dames de s'extasier sur leurs toilettes respectives, chacune cherchant sur les traits, dans la silhouette de l'autre, les prémices d'une ménopause qu'elles se souhaitent in petto ravageuse. Sourires à gencives. Maniérisme de libre-service. Salamalecs de palier. Préciosité de salon de coiffure. Affèterie calquée sur le jeu des héroïnes de leurs sit-connes préférées. Trahisons du regard et du geste d'une instinctive et mutuelle détestation. C'est qu'elles connaissent bien leurs hommes et la vie en général, et qu'elles n'ignorent rien des arrière-pensées qui les ont menés, elles et eux, autour de cette antichambre de la crampe que constitue une piste de danse. Le rancard est pris d'une année sur l'autre, et à chaque fois resurgit le doute, défi par quoi s'effondrent certains ménages et qui en stimule d'autres. Mais tout cela reste dans le non-dit. On se claque les endosses. On se complimente. On se donne du Sacré Machin! du Ma Chérie! on y va de sa tournée, Patron! Desperados pour tout le monde! Biftons brandis et vite raflés contre menue monnaie. Les chemises des messieurs

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES s'échancrent à mesure que s'amoncellent les cadavres consignés dans les casiers de plastique derrière le comptoir. Et les robes de ces dames se troussent sitôt que tournent leurs têtes, avouant leurs espoirs viscéraux comme leurs flascitudes. L'appel de la viande se trahit par les humeurs qu'elle sécrète et les périmètres qu'elle dévoile. Monsieur Ducournon consent un slove à Mâme Mauricette qu'il trouve vachement désirab', ce soir. Il l'embarque vers la piste sous le regard soupçonneux de Madame, déjà bien partie, les jambes haut croisées sur son tabouret de bar, jupette troussée sur ses collants qui brillent à slip incorporé. Henri en est tout congestionné. S'en apercevant, Simone lui fait remarquer avec âpreté qu'elle n'a pas encore gambillé. Regarde Kimberley, elle, au moins, elle s'éclate! C'est vrai. La petite fiancée de la Cité Thierry-Rolland s'est collée à un grand dadais à carré grunge et lunettes d'étudiant, égaré sous ce chapiteau parce que des copains avec qui il campe sauvage lui ont dit qu'il abriterait un concert d'Oasis. Quand il a demandé au malabar de l'entrée à quelle heure se produisait son groupe de prédilection, celui-ci l'a envoyé au bar. La sale blague tourne à son avantage. Il trouve la petite Kimberley plutôt bonne et suffisamment délurée pour lui assurer du torride d'ici le retour à Rennes, où il prépare son Beugh philo. Ce dont Kimberley n'a rien à gratter. Ce qui lui importe c'est de tirer sa révérence aux vieux, à cette tache de Steeeve qui ne parle que de foot, cet enfoiré de Kevin qui la mate quand elle prend sa douche, cette larve de Zinedine qui ne sait que brailler, au Chiquito's, au bungalove et aux joyeusetés afférentes, au moins jusqu'au retour au bercail et plus si affinités. Car si elle parle peu, Kimberley, elle gamberge beaucoup. Son seul moyen de s'arracher au cloaque familial avant sa majorité est de dégotter un pigeon chez qui squatter à l'aise sous prétexte de grand amour. Elle est prête à jouer le jeu. Elle est disposée à jouer tous les jeux, en authentique garce miniature. La Cité Thierry-Rolland, les parties de jambes en l'air dans les caves pour un pétard, de quoi se payer des fringues ou une nuit en boîte, elle n'a que trop donné. Ras-la-touffe des petits mecs aux chambrettes tapissées de posters du PSG, qui ne rêvent que de GTI et de migration vers la côte d'Azur. Elle lit en eux la fatalité du Français Profond. Les voit déjà comme leurs darons. Ventrus. Velus. Chasseurs. Moustachus. Piliers de PMU. Bande-mou du samedi soir. Séducteurs de barmaids. Tombeurs de caissières. Trousseurs de postières. Convoiteurs de bagnoles de sport qu'ils ne pourront jamais se payer. Adulateurs de demeurés en short. Electeurs de tribuns populistes. Consommateurs patentés de pacotilles estampillées "Vu à la Télé!" car conçues à leur seule intention. Peureux du gendarme. Respectueux du prestige de l'uniforme, du costard-cravate et de la prérogative administrative. Affligeant leurs gonzesses d'une progéniture allocative et de tous les remugles procréés par l'habitude et le fatal. Passant leurs soirées d'été dans la loggia envahie de géraniums et de vélos à réparer, en attendant l'éternelle prochaine Coupe et le grand départ pour quelque Village Vacances Familles. Bruyants. Flatulents. Réacs. Roteurs. Hâbleurs. Ringards. Râleurs. Serviles. Des bœufs qu'on mène à l'abattoir et qui flattent leurs bourreaux. La vie, pour Kimberley Marsalla, ne peut se résumer à ça. Elle rêve de scène, de spots et d'ovations. Elle réalisera son rêve. Elle se fera passer pour Québécoise, Italo-Belge, Beurette s'il le faut. Trouvera du talent à Florent Pagny, verra en Johnny un vrai rocker et arrachera, défi suprême, MC Solaar des bras de

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES cette radasse d'Ophélie Vingt-Heures. Du coin de l'œil, elle reluque ses vieux enlacés qui se rejouent la Fête de la Bière à Maubeuge, vingt ans plus tôt, anecdote mille fois ressassée. Ils sont tellement bourrés que M'man ne se rend pas compte que P'pa lui pelote les miches sous sa robe en train de craquer. L'épicentre de l'accroc se situe un peu au-dessus des fesses, entre les bourrelets qui accusent un semblant de cambrure. Les voilà qui se rapprochent. Sois sage, ma grande fille! lui crache sa mère dans l'oreille. Elle a l'œil mouillé et sent l'ail sous les aisselles. P'pa bande comme un macaque sous les dérivés pétroliers composant l'étoffe de son survête. Il a la chemise ouverte jusqu'au nombril, des traînées de bière sur sa chemise paramilitaire, il évacue en loucedé ses résidus gazeux. Le Ducournon est à l'avenant. Et c'est Mémée qu'il pelote sur "Il me dit que je suis belle", mugi par une blondasse en sueur qui tient son micro comme elle ferait une pipe. Mémée qui discrètement est allée trouver, dans l'après-midi, Mâme Ingrid soi-disant pour acheter des timbres, mais c'est des capotes qu'elle a ramenées, vu qu'elle a mis ses dessous sexy commandés en grand secret à La Redoute. L'ensemble vermillon bordé de dentelle noire, avec résille d'aération pubienne, à 79,90 F plus frais d'envoi. Elle a lu, Kimberley, la référence sur la page suivant le bon de commande. Mémée appuie beaucoup sur la pointe Bic quand elle écrit la langue sortie, bien appliquée. C'est sûr qu'elle va se taper le vieux Ducournon, qui bave dans sa moustache de contrôleur Sénecéeffe, qui frotte son bide en TGV contre son abdomen concave, qui lui colle son œil bovin droit dans les châsses cernées de rimmel coulé. Au rade, juchée sur son tabouret, les cuisses largement ouvertes sur ses chaleurs enlycrannées, la mère Ducournon oublie dans la bibine qu'elle fait tapisserie. Une coutumière des cornes. Pas résignée mais en bonne voie. Qu'irait-elle prétendre à des faveurs mâles dignes de ses envies frustrées, elle au demi-siècle accablé de fanons et de verrues à aigrettes? à la permanente décolorée comme on n'en fabrique plus que chez les coiffeuses des arrièresfaubourgs de Limoges, Stains ou Vierzon? Tout juste si elle se dégotterait un autre gras-du-bide suant la charcuterie lourde et le vin de table. Son seul espoir, se dit Kimberley, réside dans le mariage rentable qu'elle a arrangé entre sa Majorette bénévole de Fallon et le fils d'un chevillard réputé sur la place de Limoges. Non, non, tout mais pas ça! Vieux tube qu'enchaîne fort à propos le grand, le seul, le vrai Franck David, la mercerie en surchauffe lui labourant le jabot à pleins soufflets. Le tempo passe à 200 beats per minut. Aux casserolles, le batteur se croit place du Trocadéro un soir de rave-party officielle. Les Bonnes Franquettes accélèrent la chorégraphie, effets de fesses, foulards tournoyants, et dans un ensemble parfait, elles tombent le soutif sous les lazzi de la populace. A poils! hurlent quelques dépravés. "Les Bonnes Franquettes, dans leur numéro spécial topelesse!" ahane Franck David entre deux larsens assassins. C'est là que tout se gâte. A trop laisser mûrir le furoncle, il devient anthrax. Monique Ducournon, oscillant sur son pivot, semble chercher dans les reflets poisseux de son verre vide quelque inspiration quant aux mesures à prendre. Ecrasant sa Dunhill Menthol sur le zinc dégouttant la bière et le rouge qui tache, elle lache son verre, qui éclate en touchant le sol nappé de sciure. Dans un état second, elle descend de son tabouret, titube vers la piste, manque se tordre les chevilles sur ses talons trop hauts, et soudain prise d'une pulsion hystérique, elle fend la foule, bousculant les danseurs et s'attirant leurs huées, pour saisir

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Mémée Marsalla par le décolleté arrière et lui mettre une ramonée comme elle n'en a plus pris depuis son jules qu'est mort loin d'ici, et vaut mieux, et puis on a déjà dit qu'on en parlerait pas, enfin bon! La vioque, qui n'a pas vu l'ouragan venir, se débat dans la sciure, la furie sur elle, troussée jusqu'au nombril. Ducournon veut les séparer, l'Henri traite la Monique de sale morue, la Simone et lui se jettent dans l'échauffourée, les coups pleuvent, les insultes fusent, Ducournon allonge l'Henri d'un ciseau au menton, l'étouffe d'un genou dans le bide, le relifte à coups de boule. Monique tire l'homme de sa vie par la manche de son blazer. — Viens chéri, on se casse! Tu vas pas sacrifier ta carrière pour ce gougnafier? Et Ducournon, hors d'haleine, de convenir qu'un vice-contrôleur de section en chef excellemment noté ne saurait, à six mois de la retraite, s'abaisser à répondre aux provocations d'un fils de pute irresponsable. La génitrice de l'intéressé saute sur l'occase pour relancer les hostilités. — C'est ça, tu avoues devant ta femme que tu étais prêt à te taper une pute, hein fumier? — Casse-toi, sac-à-pinard! lui jette l'Henri en se torchant les lèvres éclatées. Casse-toi vite fait, les flics vont se pointer et je suis des leurs, tu vas avoir de gros problèmes! — Toi, un flic? l'enfonce Ducournon. Mon cul! On sait ce que c'est, les boueux en uniforme, un jour on leur colle un flingue entre les pognes, le lendemain un balai… — Tu peux parler, eh gréviste professionnel, emmerdeur public, planqué de mes deux! Et c'est le deuxième round! L'Henri, survête arraché, chemise en lambeaux, tente d'étrangler Ducournon, qui vire à l'écarlate. Mémée Marsalla bourre sa rivale de coups de lattes dans le ventre, Simone lui prête main forte par l'opération d'une union sacrée impensable en temps ordinaire, où toutes deux se tolèrent à défaut de se supporter. Ses torgnoles sont autant de défouloirs. Monique Ducournon fait les frais d'années de frustrations recuites. Franck David le-grandle-seul-l'unique bondit de son podium. Au cœur de l'affrontement, micro HF au poing, il veut ramener ses ouailles sur la voie de la sérénité. Siouplaît, m'sieursdames, allons mes chers z'amis, reprenez-vous! on est là pour danser, pour s'amuser, c'est une surpatte entre bons amis… Quelqu'un lui claque la diplomatie d'une patate au coin du brushing, cependant que Ducournon, libéré de la terrible étreinte où le tenait l'Henri, se rue sur Simone Marsalla, l'écume aux lèvres, qui riposte à coups de talon-aiguille. L'Henri revient à la charge, bombe antiagression au poing, qu'il gicle tous azimuts comme pour neutraliser un essaim de moustiques. Musicos et girls battent en retraite, les jeunots idem, même les rares rebeus présents n'ont rien à foutre de cette baston de vieux. Tout juste si d'aucuns se marrent à la vue de cette grosse vache à la robe craquée du monte-charge au pétard. Certains se demandent pourquoi, par ces chaleurs, elle a mis un string en fourrure, tandis que les plus embrumés portent machinalement la main à leur braguette… Retour des malabars, dopés par le renfort d'un bataillon de l'armée régulière. Les Marsalla et les Ducournon sont livrés aux képis à coups de Reebok dans le valseur. Le fourgon décarre illico et Franck David, qui entretemps a

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES rajusté sa perruque, bat le rappel de ses troupes. L'incident est clos, m'sieursdames, le spectacle est terminé mais la soirée continue! Batteur et clavier remettent le couvert, la chanteuse pipeuse entonne les premiers couplets d'"I will survive", rengaine de sinistre mémoire. A nouveau les couples envahissent la piste vite nettoyée des reliquats de la bataille. Roulez jeunesse! Kimberley n'a pas quitté les bras de son prétendant. Au moment où les keufs ont embarqué ses vieux, elle n'a pu s'empêcher de jouir dans sa Sloogy. L'étudiant en philo a cru au coup de foudre fatal et il lui déballe la grande comédie des projets, des toujours et des plus tard. Il trouvait sa chambrette de la Cité U Rennoise un peu trop déserte? Voilà le problème réglé. Il largue ses copains et ses copines pour Kimberley. Sa moto les attend derrière le beffroi. Départ fixé au moment psychologique. Objectif: une petite ferme du pays Vannetais, chez un oncle et une tante babas qu'il a convertis aux Smashing' Pumpkins. Ils réfugie chez eux ses petites amours. En tant que travailleurs sociaux, ils connaissent la vie et tout le monde dans leur coin. Ils leur trouveront un job d'été. Prends garde à toi, Comte-Spongieux des goémons! Un vrai philosophe ne s'arrête pas aux apparences. Tu as encore beaucoup à apprendre des garces miniatures. C'est sûr qu'elle est mignonne la petite Kimberley, chantournée comme une vraie petite amie, plastique ergonomique et blondeur en série, le genre de fille qu'on a envie de montrer aux potes, mais pas trop, juste pour dire qu'on a autre chose en magasin qu'un chou bien formaté aux mesurettes du mammouth, entre mission de service public et souci des lendemains sans encombres. Mais tu n'es qu'un papelard en instance, Stéphane-en-Berne des peulvens, et ta belle sait mieux que toi qu'elle te lâchera le temps de respirer un bol d'air pour regagner Tourcoing en stop, pas louper le grand radio-crochet annuel où elle se racontera, trois minutes vingt durant, la fable réchauffée de la minette-populo qui veut s'extraire par la chansonnette de son destin de stagiaire professionnelle. Tu es gentiment cool, Finkelkraut des binious, mais bien trop fauche, bien trop insignifiant, bien trop kleenex au goût de ta tendre et chère-trop-chère-pour-toi. C'est Brad Pitt qu'il lui faut. Johnny Depp. Pierre Bellemare, voire. Pourvu qu'il y ait de la tune sous l'édredon et les relations qui vont avec. Mais elle te suit quand même et toi, Bachelard des bruyères culturellement accoutumé aux légendes magiciennes, tu y crois parce qu'il faut bien, t'apprend-t-on à la Fac, croire de temps en temps à l'illusion en cours histoire de s'en débarrasser enfin, mais ce n'est pas ton questionnement de l'heure. La tienne viendra peut-être. La sienne, à coup sûr. Et très vite. Mais elle ne le sait pas encore. Moi, l'auteur, je le sais. Il faudra que tu médites là-dessus un de ces jours. Il faudra aussi que tu médites le rôle de passeur que tu tiens sans en avoir la prescience, à ce moment précis où chauffe ton moteur sur cette route morne et plate du Nord, elle accrochée au cuir bon marché de ton simili-Perfecto, ses cuisses nues soudées aux tiennes, son sexe que tu voudrais humide à quelques microns d'étoffe de la surpiqûre arrière de ton short en jeans. Tu bandes. Elle le sait. C'est de là qu'elle tire sa force. Instinctivement. Personne ne lui a appris à provoquer le mâle. C'est à cela qu'on reconnaît les garces miniatures. Tu te méfieras ensuite de cette engeance vectrice des plus tenaces mysoginies. Là, tu t'autoproduis un Easy Rider que tu reserviras à tes collègues chaque fin juin, lors des repas d'après-bachot, au moment où pétillera le mousseux dans les godets de plastique. Le vieux plan du coup de foudre. Le poncif de l'amour vacancier. Le

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES marronnier passionnel. Dreams are my reality… Tu te cherches des coïncidences. Tu te fais croire qu'un destin concerté t'a conduit sous ce chapiteau à Tourcoing. La comédie que l'on se joue quand on s'emmerde dans sa petite vie et qu'on s'imagine ardemment que quelque chose, enfin, est en train d'arriver. C'est peutêtre ça. Tu avais un épisode précis de ton parcours à vivre à partir de ce baloche. Mais pas ce que tu crois. En attendant, profite de ton rêve. Prends bien soin de ta petite Kimberley. Dont les Papa-Maman ne s'apercevront que le surlendemain de son absence, occupés qu'ils sont à panser leurs blessures au bord de la piscine en compagnie des Ducournon, avec qui ils ont signé les accords de paix en présence du brigadier de permanence. C'est Mémé-Coréga qui, la première, prit conscience de la chose en voyant un blondinet à frangette affalé dans le transat attribué, par droit de réservation, à la petite fiancée de la cité Thierry-Rolland. — Scusez-moi, jeune homme, votre relasque, il porte quel matricule? L'Adonis leva les yeux de son XL, et, ayant toisé cet étrange succédané de jument du monokini à la Croix d'Agadès ternissant entre les capotes postcoïtem qui lui tiennent lieu de moule à soutif, il lâcha par-dessus ses lunettes, et du bout les lèvres: — 67 A, je crois. Pourquoi? — V's'êtes un petit ami à Kimberley? Il s'esclaffa. — C'est possible de porter un prénom aussi ridicule? Puis, s'étirant avec insolence, et gratifiant la Ménoche d'un clin d'œil complice: — On s’est pas déjà vus au Disco 7 à Cannes ? — Pardon ? s’égosilla Mauricette. — Ou chez Michou, attends ? Oui, c’était peut-être chez Michou… Mais je peux me gourer, mec ! vu que je sors pas mal. T'as pas envie qu'on aille prendre un verre dans mon bungalow? — J’ai rien contre, dit Mauricette, toute fondante, mais vous me promettez d’être sage, hein ? J’suis une fille sérieuse! — Moi aussi, à mes heures... fit l'éphèbe, l'entraînant. Une demi-heure plus tard, Lady Mauricette resurgissait d'entre les parasols, les cheveux en bataille et le teint d'écrevisse. Ce qui ne manqua pas de sauter aux yeux en cocard de Simone Marsalla, drapée dans un peignoir-éponge rose bonbon, un bonnet de caoutchouc enfoncé jusqu'aux gencives pour cause de rhume passager. — Ohlala, le coup de soleil, Mamie! Combien de fois on vous a dit que c'était dangereux de faire vos mots écrasés au bord de la piscine? Rictus à la fois confus et hautain de la Ménoche. Et Simone de glisser à sa voisine Ducournon, assez fort pour qu'on puisse en profiter jusqu'aux limites du camping: — Elles ne se doutent pas les personnagées, des dangers du soleil pour la peau!

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES — Vous feriez mieux de vous inquiéter de la disparition de Kimberley, ma fille, au lieu de vous vautrer là, déguisée en préservatif, à débiter des cochoncetés sur le pauv'monde. Geste d'apaisement de Simone. — C'est vrai qu'on l'a plus vue depuis deux jours, la gisquette! Mais vous vous faites du mouron à tort, Mamie. On a l'habitude de ses frasques. On ne les tient plus, à c't'âge! M'est d'avis qu'elle traîne dans les parages. Elle a pas emmené son sac de coucherie, j'ai vérifié ce matin. — Moi aussi, mais la différence, Simone, c'est que je suis une grand mère responsable, moi! Heureusement, j'ai vu tout à l'heure un de ses copains qui l'attendait sur son relasque. Ils avaient rancard, elle n'est pas venue, il s'est alarmé. Un jeune homme très bien, il est disquier, ou quelque chose à l'avenant, sur Massy-Palaiseau, et il a une Alfa-Roméo. Figurez-vous qu'il veut se mettre en quatre pour retrouver Kimberley. Qui sait où elle peut s'être laissée entraîner, la pauv'petite? On va faire le tour des bars à jeunes, interroger les gens, 'pas qu'ça se passe comme ça. J'ai les chocottes, moi! avec tout ce qu'on voit dans les journaux! Rugissement de moteur malmené. Une antique Alfetta peinte en violet fluo pila à hauteur de la guérite abritant la réception, klaxon deux-tons bloqué. La Ménoche passa une main dans ses cheveux filasse. — Je vous laisse. Je cours faire mon devoir! — En monokunu? objecta Monique Ducournon qui n'y croyait pas. Simone non plus, mais l'Alfa était déjà loin. Dolce vita for ever…

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Quatre jantes et la belle THE choc! Henri Marsalla croit défaillir. Non! C'est pas possible! marmonnent ses lèvres encadrées par un bouc tartare qui le rajeunit de deux heures. C't'un cauchemar! J'veux pas, j'veux pas! Du fond de sa gorge monte un hurlement de détresse qu'il ne peut museler. De chaudes larmes coulent sur ses joues râpeuses. Il s'agenouille sur le tarmac de béton, cache son visage dans ses mains, il est secoué de gros sanglots. L'image même du désespoir. Magnanime, une main se pose sur son épaule. Dans la fraîche lumière du petit matin de Tourcoing-sud, que nimbent, dans le lointain, d'éparses vapeurs de benzène, tandis que sur la Nationale toute proche filent qui vers le labeur, qui vers on ne sait quelles contingences désespérément surtaxées, des milliers de véhicules lancés à la vitesse réglementaire, une voix, rendue rauque par le rude affrontement des réalités de la vie, mais empreinte d'une inestimable compassion, glisse à l'oreille de l'infortuné ces quelques mots de réconfort: — Une de perdue, dix de retrouvées, mon gars! L'Henri, estomaqué, se tourne vers la voix, qui appartient, ainsi que beaucoup de choses dans les alentours, à Ingrid Vandeputte. Levée aux aurores, celle-ci a l'habitude de faire le tour de ses terres sitôt les vigiles rentrés chez eux, afin de voir si ses hôtes font de beaux rêves et si rien, dans leur attitude, ne vient contredire un ordre et une rectitude auxquels elle est très attachée, et qu'elle entend maintenir avec une bienveillance attentive. Prévenante, Mâme Ingrid prend la main de l'Henri, qui se laisse faire. Une tenancière de camping est coutumière des coups du sort que dans son cynisme, le destin réserve. Il se dégage une telle souffrance morale de l'occupant du bungalow 67, Résidence Ipanema, qu'elle ne peut, humainement, le laisser à son triste sort. — Viens… lui enjoint-elle doucement. Et Henri suit son hôtesse vers sa thébaïde, à l'extrémité du camping. C'est une Maison Phénix en parpaings véritables, sise au cœur d'un jardin abrité des regards par une haie de troènes. Mâme Ingrid invite du geste son client à prendre place autour de la table de jardin où un petit déjeûner "les pieds dans l'eau" leur est servi par une des accortes saisonnières reconvertie en domestique. La piscine, authentique celle-ci, bruisse d'un délicat geyser jaillissant d'un faune en pierre reconstituée. Un aréopage de nains de jardin dotés de détecteurs électroniques siffle à chaque fois que la soubrette passe devant eux. Henri leur fait chorus. Vous êtes bien installée, Mâme Ingrid! Appelle-moi Ingrid, tout simplement! dit la tenancière d'une voix qui se veut suave. Elle se glisse un peu plus près de son invité, qui sent l'orage venir sans trop comprendre quelles basses pressions ont pu l'attirer là. — Un croissant? une brioche? — C'est pas pour dire, mais moi, le matin, je suis plutôt charcute.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES — Qu'à cela ne tienne, Henri. Je t'appelle par ton petit nom, on est en famille, ici! Elle claque des doigts, la soubrette réapparaît. Ingrid lui souffle d'amener vite fait le saucisson que son neveu a envoyé de Lozère la semaine passée; tant qu'elle y est, qu'elle apporte aussi les rillettes et le pâté de campagne. La fille s'éclipse et Ingrid pose ses ongles vernis de mauve sur le treillis Decathlon en réclame de l'Henri. — Qu'est-ce qui t'a mis dans un état pareil, mon gros loup? lui sussuret-elle. Et d'énumérer, sans lui laisser le temps de répondre: Ta fille qui a fugué comme une petite ingrate? Ta vieille mère qui s'est entichée d'un play-boy de caillebotis? Ta femme qui a ses choses? — Vous êtes bien renseignée, dit Henri, tout à coup soupçonneux. Les bruits courent vite, tu sais, et puis ça fait partie de mon travail… Henri avale une gorgée de café et croque une rondelle de saucisson. — Ma fille rentre quand elle veut, mâchonne-t-il, et tant mieux si elle oublie de rentrer. Une source d'emmerdements, cette greluche. Ma mère et ce type, ça devait arriver. Depuis qu'elle se pâme devant Léonardo di Caprio, elle attendait qu'une occasion pour concrétiser. Pendant ce temps on est peinards, Simone et moi. Et j'vous rassure, Mâme Ingrid, elle a pas ses choses ce mois-ci. C'qui s'passe, c'est qu'on a taxé les jantes de ma bagnole. Des Cragar pas finies de payer, avec un train de Good-Year taille basse qui nous a coûté quatre mois de loyer qu'on paiera pas, vu qu'ils ont toujours pas fait réparer l'ascenseur, depuis le temps, qu'on a même fait une pétition et qu'on s'est mis à douze familles à arrêter de payer pour des prunes… Ingrid lui cloue le bec du bout des doigts. Elle a envie de se taper ce grand con depuis le soir où elle les a entendus, son cachalot et lui, saillir à tous les échos. Ca lui a mis le feu. Il a fallu attendre que Mohamed finisse son service, mais avec Mohamed, pas le temps de dire Oui! Encore! qu'il ronfle déjà tourné sur le côté. Les Marsalla, ça a duré toute la soirée. Faut pas qu'elle passe à côté d'une telle expérience, Ingrid. Ca doit compter dans la vie d'une femme. Les jantes de la Béhème, c'était le seul moyen. Une semaine qu'il la tannait avec ces putains de cerceaux de chrome, l'ancien para-commando varois qu'elle a débauché de la permanence locale de Bruno Mégret, et qui mène au FAMAS 4 son équipe de vigiles. Putaing! Ces jantes, vé, je les verrais bien sous ma Safrane! T'es pas de mon avis, la Miss? Difficile de contredire un balaise de deux mètres qui ne sort jamais sans son molosse sur l'épaule. Le Bigeard toulonnais a poursuivi: Faut que tu m'arranges le coup, ma belle, sans quoi je vais trouver mes copains des Fraudes, histoire de leur balancer quelques vérités sur tes pizzas au formol! Sans compter mes bons potes des Polyvalents à qui j'ai rendu de fieffés services, du temps où je bossais chez Carrefour. Alors tu me couvres, ou t'as plus qu'à réunir les quatre z'euros de singe qu'ils te laisseront pour repartir tapiner à Knokke-leZoute! Joindre l'utile à l'agréable… C'est l'idée de génie qui a germé, une nuit d'insomnie, sous la choucroute d'Ingrid Vandeputte. Elle laisserait cette lavette 4

Kalachnikov française qu'on voit encore peu dans les films de James Bond, où l'ennemi continue, étrangement, à défourailler avec l'accent du Kremlin. Il est vrai que l'accent de Vitrolles se prête mieux aux remakes de Pagnol qu'à l'exotisme qui fait le succès du héros de Ian Flemming.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES récupérer ses enjoliveurs de veau. Henri Marsalla, dont elle a noté qu'il est le premier levé de sa tribu, et qu'il apprécie de venir sur le parking admirer son précieux joujou à la lumière rasante de l'aube, constaterait le vol. Dissimulée à proximité, elle interviendrait au moment opportun. Les formalités d'usage seraient remplies dans sa villa. Il lui resterait à se montrer persuasive. Vu de loin, l'Henri lui paraissait une proie facile. De ces pères de famille las des routines conjugales… Et voilà qu'il résistait à ses assauts. S'il se distrayait un instant de l'obsession de ses jantes volées, c'était pour les ondoiements étudiés de Maeva, la meilleure de ses hôtesses, qui joue si bien de la petite robe de velours noir à décolleté vertigineux, des talons hauts et des dentelles composant l'uniforme des GO du Chiquito's que craignant pour la stabilité des ménages, Mâme Ingrid a cru bon de lui assigner la mission d'expédier les besognes courantes en ses murs privés. La délicieuse s'acquittait d'autant mieux de ses tâches qu'elle en retirait une rémunération plus intéressante. Au camping, elle devait se contenter, en plus de son salaire légal, d'hypothétiques pourboires. Il ne fallait pas qu'elle continue à lui casser la baraque, sans quoi elle l'enverrait se faire exploiter au Pizza-Hut du coin. Regard assassin en direction de Maeva, qui s'éloigne avec un petit sourire ingénu. Et l'Henri se demande 1) — comment se dépêtrer sans incident diplomatique de cette situation à haut risque; 2) — Comment présenter le vol des jantes à Simone et à M'man, d'autant que les vacances se terminent après-demain, que les caisses sont vides et qu'il va bien falloir trouver un moyen de rentrer à Sucy-la-Tringlette autrement que par le train, puisque la Sénecéeffe s'est encore collée en grève générale illimitée, a dit RTL dans son journal de sept heures, pour non-paiement des précédentes journées de grève. Troisième problème: Il faudrait déposer plainte, et la Béhème n'est pas assurée. La petite vignette au pare-brise? Steeeve est un as du traitement de texte. Il lui fabrique tous les justificatifs qu'il veut, contrôle technique, assurance, certifs médicaux. Il a monté un business de faux dans la Cité qui fait un malheur. C'est fou ce que les gens ont besoin de bulletins de salaire, de cartes grises, de permis de conduire, d'extraits de naissance, quand ils n'ont pas les moyens du vrai. Alors? Que faire? Se délivrer de cette dévoreuse d'hommes en succombant à ses charmes vénéneux? L'Henri ne peut s'y résoudre. D'abord parce les femmes s'en aperçoivent tout de suite, Simone le saquerait sine die et M'man en profiterait pour le coller dans les bras de Nadège Boucanier, la fille de son ex-patron, une tripière de Sarcelles qui a du bien mais qui est tellement coincée qu'elle serait, selon la rumeur, encore pucelle à quarante-neuf piges. Depuis le temps qu'elle espère ça, M'man! Nadège Boucanier qui a hérité de deux patés de maisons sur Levallois-Perret, Nadège Boucanier qui a une maison de campagne dans l'Eure-et-Loir, et puis le commerce qui tourne bien, une triperie renommée, t'aurais juste un p'tit effort à faire, mon grand! Le matin, tu prendrais ton p'tit déj' à Rungis, tu te ferais un tas de copains avec qui jouer au tiercé, tu trouverais la table mise dans une vraie maison! Je m'occuperais de tout ce qui est chiffres, je tiendrais la caisse et si je me débrouille pour cueillir le papa de Nadège à la sortie de son veuvage — vu que sa pauv'femme est en train de finir son cancer — je prends les manettes de la triperie et adieu! Sucy-laTringlette. Ta Simone, elle t'apporte quoi? Pas un radis. Elle t'en coûterait plutôt. Sa famille? Des bons à nib'. Pas même un lopin de terre. Tout ce qu'ils savent

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES faire, c'est le tour des estancos d'Avesnes-sur-Helpe, que je me demande comment on peut vivre dans un tel bled sans devenir marteau! Seulement voilà. Entre l'Henri et la Simone c'est le grand amour, on vous l'a déjà dit, et Henri a très envie que ça dure. C'est qu'il a pris son temps, Cupidon, pour armer son fusil à pompe. Il en a fait des baloches, l'Henri, il en a écumé des boîtes à accordéon avant de dégotter la perle rare. A Maubeuge, il a flashé sur Simone comme elle piquait sa fourchette dans une Francfort étique. Pas sur sa sœur Léonie, longue, blonde, roulée comme une Saint-Moritz super light, qui traîne une réputation d'allumeuse aux Assedic de Fourmies où elle vient de passer petit chef, ni sur Marine, sa cadette aux formes ergonomiques, qui s'est fait siliconer les lèvres avec moins de bonheur qu'Emmanuelle Béart, puisque depuis elle ressemble à Philippe Séguin qui aurait coiffé la perruque de Françoise Sagan — ce qui ne l'empêche pas de faire son beurre dans un peep-show de Villeneuve d'Asq, et le bonheur de son jules qui est un excellent ailier-gauche au Bousebecque-Football-Club. C'est sur Simone, le poussin noir de la couvée, qu'il a jeté son dévolu, Henri Marsalla, ce soir-là, Fête de la Bière, Maubeuge, un peu avant Noël 78. Une certaine façon de planter sa fouchette dans sa Francfort. Il l'a invitée à danser la lambada bavaroise, et c'est là que tout s'est joué. Elle lui a glissé Serre-moi plus fort ! au creux du cornet. Il s'est aperçu alors qu'elle n'était pas déberlinguée. Ce fut l'affaire de cinq minutes, dans le parking derrière les remparts. Ils ne se sont jamais quittés depuis. Et cette Vandeputte qui lui met la pression. Qui lui ressert du caoua. Qui lui brandit le sauciflard sous le nez, comme pour lui faire l'article. C'est du pur fermier. Mon fils nous en envoie de Lozère, où il fait éleveur. Au jour d'aujourd'hui, avec tout ce qu'on entend, vaut mieux savoir d'où vient ce qu'on a dans l'assiette, pas vrai Henri? Reprend donc des rillettes! Que penses-tu de mes nouveaux aménagements? Nous n'avons guère eu l'occasion de nous parler, les autres années. J'aimerais avoir plus de contacts avec la clientèle, mais tu sais ce que c'est, je ne décroche jamais de ma guérite, la nuit, le jour, tenir un camping représente tellement de boulot pour une fille seule… L'Henri bondit sur l'opportunité. — Vos barbelés, là, et vos minarets… — Tu veux dire les miradors? — Zéro! Et vos vigiles, aussi efficaces qu'un piquet de grève. A part ça, j'espère que vous avez une bonne assurance, rapport à mes jantes? Le sang d'Ingrid ne fait qu'un tour. De quoi? Monsieur ose mettre en doute l'efficacité de son dispositif de sécurité? Et qu'est-ce qui lui prouve qu'il ne s'est pas fait secouer ses jantes l'autre soir, au baloche? Trop facile de vouloir faire porter le chapeau à une honnête commerçante. D'abord, ses vigiles sont triés sur le volet, leurs références sont pur jus, ils viennent tous de la région PACA 5 où ils ont travaillé avec des pointures, môssieur! Maurice Arreckx, Jean-Marie Le Chevallier, Jacques Médecin, Michel Mouillot, François Léotard, ça vous dit quelque chose? Eh ben aujourd'hui, ces messieurs veillent sur les nuits du Chiquito's! Et Ingrid Vandeputte n'a qu'à se féliciter de leurs services! Elle va l'attaquer pour diffamation, monsieur Marsalla. Le traîner devant les tribunaux! 5

Provence-Alpes-Côte d'Azur: région de France renommée pour l'intégrité, la jeunesse et la profondeur intellectuelle de sa classe politique, dont le souci de transparence financière, le refus des compromissions mafieuses et le désir d'ouverture aux cultures étrangères font figure de modèle démocratique.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Lui faire payer très cher son affront! Et de lui arracher le sauciflard des pognes, et de héler sa bonniche d'occasion à tous les échos, qu'elle raccompagne monsieur à sa cahute, comme quoi elle n'a pas de temps à perdre avec des enflures de son espèce! Maeva, docile, se pointe en se mordant les lèvres. Elle envape l'Henri, déjà sidéré, de fragrances Guerlaines. L'escorte sous l'œil courroucé de la patronne. Le portail de la propriété franchi, elle lui lâche le morceau. Le vigile, le chantage, le marché, le stratagème adultérin de la mère Ingrid. — Félicitations! Toi au moins, tu es un vrai mec! Le complimente la belle, encore à l'âge où l'on prend la collection Harlequin pour de la biographie. C'est bien la première fois de sa vie que l'Henri s'entend tenir un tel langage. Mais ça ne tombe pas au bon moment. Si cette fille dit vrai, il peut dire adieu à ses Cragar. — Pas sûr, murmure Maeva, l'éblouissant d'une œillade conspiratrice. Tes jantes, il y a moyen de les récupérer sans trop d'embrouilles. Elle embrasse les alentours d'un regard circulaire et se penche à l'oreille d'Henri… Kimberley se serait bien passée de cette escapade bretonne sur le tansad de Damien. Ses Tonton-Tata, Soixante-Huitards jusqu'à la caricature, lui ont été d'emblée antipathiques. Elle est psy dans un foyer de loubards, il est éducateur de rue dans un bureau bien chauffé, ils sont végétariens et pleins de la suffisance inhérente à leur rôle de flics sociaux, interrogatoire à l'avenant. Tu as des frères, des sœurs? Ils font quoi tes parents? Tu en es où, de tes études? Tu penses faire quoi, plus tard? — Je ferai chanteuse, Papy Chichon. — Pourquoi pas! a dit le demi-vieux en se grattant l'éponge à sauce, je ne connais personne, à ton âge, qui ait envie d'en prendre pour quarante ans de travaux forcés. — Même s'il est de bon ton de se faire croire que le travail est autre chose qu'une forme édulcorée de prostitution, a poursuivi Kimberley qui a beaucoup retenu de ses classiques crypto-gauchistes. — Et tu vas t'y prendre comment pour faire chanteuse, joli phantasme sur échasses? Kimberley a joué le jeu le temps, s'est-elle promis, de traiter ce furoncle d'une mandale made in Seine Saint-Denis. — Déjà, j'ai une bonne voix, a-t-elle répondu. — Moi aussi j'ai une bonne voix, a ricané sa femme, longue exblondasse à robe gothique et aux traits ravagés. Et d'entonner a capella, d'une sublime voix de gorge, Inner City Blues de Marvin Gaye. N'est-ce pas que j'ai une bonne voix? a t-elle répété au bout de deux couplets, lançant un regard d'intelligence à son jules qui n'attendait que ça pour enchaîner: — Dans son genre, Léonora c'est Marianne Faithfull qui aurait assumé sa rebellion jusqu'au bout. Dans le mien, tu trouves Screemin' Jay Hawkins réfractaire aux compromissions du système. Et d'illustrer son propos par un demicouplet d'I put a spell on you, une quinte de toux en guise de point d'orgue.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Kimberley s'est demandé à quoi ils voulaient en venir, les Sonny and Cher de Locmiquelic, avec leur numéro d'anciens combattus. Alibi facile, la revendic' d'arrière-garde, pour rendre présentables ses renoncements de losers. Et puis pourquoi les génaires se croient-ils obligés de tout le temps la ramener avec leurs repères, forcément rassurants puisqu'éprouvés? Comme s'ils se sentaient menacés dans leurs jours par les tendances en vigueur. Papa, comment ça se fabrique un réac? En décrochant les wagons, ma p'tite fille, pour les laisser rouiller sur une gare désaffectée, dans le quartier bien fréquenté des certitudes. Alors, on regarde passer les TGV en leur gueulant ses regrets de bête humaine. Parfois, ils ralentissent pour rire au nez du train-train sagement posé sur son tapis d'herbes folles. Du haut de ses seize ans, Kimberley trouve sa fin de millénaire nettement plus vivable que certain vieux temps ponctué de guerres, de persécutions, de ratonnades et de bons sentiments meutriers. Elle se sent d'une époque d'exception où ceux qui hier n'étaient que victimes ordinaires et chair à canon, ont si bien appris à se défendre que rien ne peut plus se faire sans ni malgré eux; où l'on a supprimé l'armée obligatoire, où les guerres sont expédiées en quelques semaines, une époque qui promet l'abolition du travail et du vieillissement. Même si ça ne suit pas chez le populo et ceux qu'il recolle au pouvoir par aberration démocratique, même si les vieux n'ont jamais été si vieux dans leur tête, mais c'est une question de temps, dit Rachid du bloc à côté, Cité Thierry-Rolland, qui ne désespère pas de percer dans le rap hardcore. Juste une question de temps. Ils ne sont pas éternels, on a tout a construire sur les ruines qu'ils nous laissent. Kimberley l'abandonne tard dans la nuit, Rachid le rapper solitaire, à la clarté bleue de son écran d'ordinateur, programmant ses rythmiques, enregistrant les maquettes qu'il envoie aux maisons de disques qui ne lui répondent jamais. Il s'en fout, Rachid. Il préfère être le meilleur rapper de la cité qu'un Doc Gynéco, un MC Solaar, un NTM anesthésiés par les Majors. Au retour, elle lui racontera, Kimberley, la paire d'oligophrènes de Locmiquelic, avec leurs rengaines médiévales et leur aigreur de ne plus être dans le coup. Elle lui dira qu'elle leur a chanté Only after dark de Def Leppard, et comment ils ont cru lui démolir la foi en lui rabâchant qu'elles sont des milliers à espérer faire leur trou dans le show-biz, et que pour une pétasse à nibards propulsée du néant en tête du Top 50 par l'opération d'un matraquage concerté, combien finissent dans les petites annonces des journaux gratuits, les couloirs du métro et les fichiers-bidons des agences artistiques loi 1901. — Chanteuse! Si tu veux t'en sortir, je ne crois pas que ce soit le meilleur moyen, l'a encore sermonnée la psy relou. Kimberley a éclaté de rire. — Mais c'est toi qui est dedans, Mamie-Poppers! Jusqu'au goître! Là-dessus, elle s'est éclipsée sous le prétexte d'aller téléphoner à une cabine publique au bord de la route. C'est Fabien qui a reconnu le chevrotement caractéristique du Dodge au démarrage. Ils se sont rués à l'extérieur, le commandcar des ex-trotskistes était déjà loin. Papy-Cause-du-Peuple a réuni ce qui lui restait d'utopie pour renoncer à prévenir les gendarmes. Une gamine au volant d'une pareille caisse se fera serrer en moins de deux! Fabien l'a traité de pauvre type avant d'enfourcher sa moto. Il a kické rageusement, tracé en wheeling sur une centaine de mêtres, puis a pilé aussi sec. Hé quoi? Il n'allait pas se rejouer Elisa comme un vulgaire héros de téléfilm? Ce ne sont pas les gonzesses qui

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES manquent entre Ploumanac'h et Rezé. Cette garce se trouverait un autre fairevaloir. Pas son truc, les chanteuses, à Damien. La vraie vie ne se tient pas dans un pieu qui se partage à des fins contractuelles, et la musique s'écoute mieux dans un walk-man entre deux grèves de l'enseignement public. C'est sûr qu'il a des dispositions pour la philo, Damien. Assurément, Kimberley et lui ne regardaient pas dans la même direction. D'ailleurs, s'ils roulaient, présentement, sur la même Départementale, c'était vers des trajectoires opposées. Abandonnons le second au guidon de sa Eagle 49,9 qui ressemble à une vraie Harley, et retrouvons la première à trente bornes de là, dans un chemin creux, en cours de tractations avec un groupe de Gitans rappliqués à la rescousse, le Dodge tombé en rideau en bordure de leur camp. Très intéressés par l'engin, les Caraque People. Sa provenance, ils s'en tapent. Un jeune à qui il manque toutes les incisives du haut explique le topo à Kimberley. Ca ne court plus les rues, un Ramcharger 75. Et c'est robuste. Du matériel qui dure. Ils ont un modèle approchant en rupture de carbu. Kimberley leur offre matière à échanges standard. Inespéré! C'est Dieu qui t'a placée sur cette route, affirme un vieux type à queue de cheval, qui semble jouer au sein de la tribu un rôle de parrain. Il estime à une plaque cette faveur divine. Kimberley n'en croit pas ses oreilles. Dix mille balles pour ce tas de boue? L'Edenté insiste. La famille est bloquée ici depuis deux mois à cause de ce foutu carbu. Les garagistes de la région n'en ont pas en magasin. Faut téléphoner à Paris, commander à Detroit, prospecter les spécialistes des vieux 4x4 yankees. Pas question pour le patriarche de se séparer de son Dodge. C'est le seul véhicule capable de tracter sa roulotte tout confort, elle mesure dix-huit mètres de long, et puis Bosca (c'est le nom du vieux) entretient une relation sentimentale avec son camion. Il l'a acheté en Arles à un maquignon enrichi, le jour de la naissance de son petit dernier qui est en train de devenir quelqu'un dans les variétés. Révélation qui ne pouvait tomber dans l'oreille d'une sourde. Kimberley a murmuré, les yeux trop brillants pour paraître innocente: — Je le connais? — Pas possible que tu connaisses pas Manolo C48! — Le premier DJ manouche? — Le seul! — Celui qui a remixé "à Paris à vélo" de Joe Dassin version flamencoindus-new-acid-garage? — Cinq cent mille disques vendus. — Le petit prince des nuits tropéziennes? — Le roi des love-parades. Le prochain Onze novembre, il recevra le kit Jack Lang des mains du Président de la République par contumace: Légion d'Honneur, Croix du Mérite, Chevalier des Arts et Lettres. Manolo c'est mon frère, s'est rengorgé l'Edenté. Kimberley déteste cordialement le flamenco et plus encore la techno et ses dérivés. Mais l'opportunité ne se reproduirait pas de couper au radio-crochet prévu ce week-end où, sous l'œil du caméscope familial, elle avait prévu de servir une version musclée de "l'homme pressé" de Noir Désir à une populace abiérée qui, immanquablement, lui préfèrerait quelque clone dégénéré de Céline Fion annonant un standard de libre-service. Les bouffons ne plébiscitent que ce qui leur

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES ressemble, dit Rachid du bloc à côté qui percera un jour dans le rap hardcore, et qui, à ses heures, est gravement intello pour un rapper. Si tu veux réussir, Baby! ôte ta culotte, ouvre tes cuisses, suce ton micro, montre tes air-bags, fais-toi photographier avec un footeux et surtout, surtout, surtout, cache ton talent, maquille ton groove de leur nullité. On t'exhibera à Nulle Part Ailleurs, tu chanteras avec Johnny, Aznavour, Elton John, les momies reliftées qui locomotivent les starlettes qui lobotomisent le peuple! Manolo C48 a suivi le parcours gagnant. Remarqué par Eddie Barclay dans une rue de Ramatuelle où il faisait la manche à sa sortie de prison (C 48 était le numéro de sa cellule), bombardé aussitôt première partie du méga-concert commémo-humanitaire d'Harico Machiasse au Stade de France, marié à Vanessa Demouy le temps d'en divorcer pour courtiser Stéphanie de Monaco dans le secret des colonnes d'Ici-Paris, il s'est découvert une amitié d'enfance avec Patrick Fiori et une grande complicité avec Alexandre Debanne. Parfaitement inconnu il y a deux ans, il est pressenti pour tenir le rôle de Cruchot dans "Les vigiles de SaintTropez", remake d'un chef d'œuvre du cinéma français, aux côtés de Frédéric Mitterrand, Jean-Pierre Coffe, Bernard Tapie, Lara Fabian, Richard Virenque et Didier Deschamps. Telle est la légende de Manolo, distribuée en vente libre dans la presse de salles d'attente. Son clan aurait pu tirer parti de la gloire de l'illustre rejeton, mais non! Fils du vent ils sont, fils du vent ils demeureront. Le patriarche a transformé en poulailler ambulant la super-caravane offerte par la rédaction de Paris-Match. Et il tient tellement à conserver le Dodge acheté ce jour béni de 1977 où sa femme donnait naissance au Pape du flamenco-trance que Kimberley Marsalla, émue, a décidé de lui offrir le camion dérobé une demi-heure auparavant. La famille a accueilli ce présent par un long silence. Puis avec gravité, et en un geste d'adoubement, le patriarche a posé sa dextre bistre sur l'épaule de la petite fiancée de la Cité Thierry-Rolland, et lui a déclaré, au moment où éclatait un coup de tonnerre sur la lande de Telroidec: — Tu es vraiment une envoyée de Dieu! Et ce n'est pas Stéphanie de Monaco que Manolo épousera, mais toi, ma fille! Kimberley, qui n'en demandait pas tant, s'est fendue d'une courbette et a baisé la grosse chevalière de son futur beau-père, comme elle l'a vu faire dans un téléfilm où il était question de tziganes, de conquêtes et d'honneurs. Rachid, du bloc à côté qu'elle aidera à percer dans le rap hardcore, en resterait comme deux ronds de Flanby Danone. Ses vieux non plus. Restait à convaincre le principal intéressé, mais c'est comme si c'était fait, a assuré son frangin en mal d'incisives. Puisque Manolo ne saurait désobéir à son vieux père… Pas comme Steeeve Marsalla, qui n'en fait qu'à sa tête. Il la trouve à son goût, sa tête, à part les trois poils façon bonne sœur qui se bousculent à la pointe de son menton, et cette ombre de moustache qui ne se décide pas à dépasser le stade de la velléité. En fait, il vit le drame quotidien de devoir gérer un physique de sex-symbol, Steeeve aux quatre "E" pour cause de bâillement intempestif, le jour où sa môman a déclaré son existence légale à un fonctionnaire d'Etat-Civil blasé à force d'officier à Sucy-la-Tringlette, où les prénoms exotiques ne se comptent plus (celui-ci a par la suite enregistré Kevin, puis Zinedine entre deux Ophélie, trois Lara et quelques Ronaldo. C'est dire s'il ne s'étonne plus de rien.) Sex-Symbol. Vocation que Steeeve s'est découverte à l'instant et qu'il

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES entend bien tester sur la piste de danse du Chiquito's, où, pour le moment, ses origines franciliennes lui valent la déférence d'un groupuscule de douteux montés de Vénissieux pour affaires. — Sérieux ! T'es de Seine Saint-Denis? — Sucy-la-Tringlette. Entre Jouy-en-Montclapoir et Besons-lesCondé, précise le Play-Boy avec l'orgueil des vrais bad-boys. — Ouais! Ca bastonne dur dans ces quartiers? subodore un béret à virgule à baskets montées sur silent-blocks. — Tous les soirs! Calibres, nunchakus, grenades, tirs de mortier, napalm, l'Intifada permanente. Avec ma bande, on crame chaque week-end l'équivalent de la production annuelle de Citroën! — Ouais! Ouais! Et tu t'es pas encore fait serrer par les keufs? — Au début oui. J'ai déjà tiré six ans à Fleury. — Ta mère! A quatorze ans? Steeeve prend son air modeste. — Mais bon, par la suite on les a calmés. Aujourd'hui ils dealent pour nous et ils nous couvrent. — Ouais! T'es un bon, toi! — Total respect! le flatte un duo de casquette-retournée, conscient de se trouver en présence d'un disciple de Jean Tiberi. Et le leader du gang de constater dans son chewing-gum, après un panoramique de 360°: Ouais! On dirait qu'y'a d'la meuf, ici! Ce qui, traduit en vieux français, signifie que l'endroit semble galamment fréquenté. Mais Steeeve démantèle leurs illusions d'un air entendu. — Quand je suis arrivé, ma seule vue a provoqué chez elles un chapelet d'orgasmes spontanés. J'en ai vu se planquer derrière le bar pour essorer leur petite culotte. A mon avis, vous n'avez aucune chance tant que je suis là. Seule solution: me payer à boire. Et voilà que cet empaffé de Kevin se pointe pour glisser à l'oreille de son grand frère qu'un grabuge de première est en cours dans la cahute familiale. Steeeve, pas joyce, s'enfuit sous les lazzi de ses pairs. Cela faisait longtemps que Simone n'avait plus piqué une pareille crise de nerfs. Trop c'est trop! La Famille Marsalla décimée! Trois portés disparus! Kimberley n'est plus reparue au camping depuis le baloche. Belle-Maman a mis les voiles au bras de son Léonardo Di Caprio alfaromanisé. Pas trace de P'pa depuis ce matin. Et Mâme Ingrid qui pousse une de ces gueules! Qui est passée à l'instant avertir qu'il faudrait libérer le bungalove pour dimanche six heures dernier délai, sans quoi la journée serait comptée plein tarif, plus emplacement de parking hors taxes. Et la fourrière interviendrait pour enlever l'épave qui y stationne déjà depuis la veille. Car la voiture repose sur cales! Parfaitement! Les jantes se sont envolées! C'est le cauchemar. Ils nous ont abandonnés, Steeeve, tu te rends compte? Moi, toi et le petit Zinedine. A-ban-don-nés! Steeeve contemple sa vioque vautrée sur sa couchette, trois cadavres de Heineken gisent sur le plancher parmi les reliques d'une cartouche de Peter. Son bonnet de caoutchouc enfoncé sur les oreilles, son peignoir de bain entrouvert sur son ensemble string la font ressembler à un aviateur ambigu réchappé d'un crash des temps héroïques. Steeeve éclate de ce rire démoniaque particulier aux

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES pré-nubiles en phase de mutation vocale. Kevin, levant les yeux un petit instant de son Game Boy, lui fait chorus. Puis Steeeve prend délicatement la grosse main de sa mère, au derme rongé par les besognes ingrates. — M'man! — Mon chéri? L'adolescent ne fait qu'un bond jusqu'au coin sanitaires, où il décroche le miroir du lavabo pour le promener devant le faciès soudain halluciné de la pauvre Simone. — Regarde-toi, M'man. Hors d'état de renâcler, elle s'abîme dans la contemplation d'un panorama couperosé, planté çà et là de naevi à aigrettes. Le relief d'une Pizza-Hut d'occasion. La surface d'une planète désertée. L'argument d'une citation assassine. — Eloge de la fuite… — Tu essaies de me dire quoi, mon grand? — Pas moi. Arthur Rimbaud. — Qu'est-ce qu'il vient faire, Rambo, dans c'tte histoire? — C'est justement ce qu'il n'y fait plus, qui s'explique peut-être par ce que tu vois dans le miroir. — Tu veux dire qu'il se serait barré avec les jantes, comme ça, sans prévenir? — Ta mère! ponctue Zinedine du fond de son couffin. — Ta gueule Zinedine! le rabroue sa génitrice. Elle écrase une larme, puis, d'une voix sourde: D'abord, si vot'père m'a larguée, j'm'en irai faire c'qui faut pour lui changer son prénom, à çui-là. Il s'appellera Brandon, c'était ma première idée, on l'appellera Brad et ça lui servira mieux, plus tard, que ce Zinedine qui le fera passer pour ce qu'il n'est pas, quand l'autre ne sera plus, au mieux, qu'un patron de bistrot. Imagine qu'il devienne gangster, Zizou! Ou maire de Paris! T'imagines la honte? — Pas sûr, M'man! Par exemple, s'il veut faire artiste, Zinedine, vaut mieux qu'il ait un nom de réfugié politique, c'est un plan qui marche à tous les coups! — Tu veux ma mort? Il fera pas artiste Zinedine! Mais banquier, négociant en vins ou docteur. Les cloches, j'ai donné! Au cas où tu ne t'en serais pas aperçu, j'en ai déjà cinq à ma charge! — T'as un look d'enfer pour un bedeau, M'man! Mais Simone ignore la pointe, et, l'écume aux lèvres, poursuit l'énumération de ses doléances. — C'est aussi bien qu'ils se soient barrés, Papa, cette petite salope de Kimberley et la vieille peau, toujours au milieu à dire oui, à dire non, et vot'père qui répond amen! Vous croyez que ça me fait jouir, de toujours la trouver dans mes pattes avec ses conseils, ses verdicts, Madame sait tout, a tout vu, tout vécu, la vie n'a pas de secret pour elle, et de se balader la viande à l'air, et de briser le ménage Ducournon qui sont de braves gens honnêtes, travailleurs et culturés! Et de se taper le premier gigolo venu, au risque de nous ramener je ne sais quelle chetouille. Comme Kimberley, qui tient bien d'elle. Ah! Je l'ai toujours dit: chez les Marsalla, y'a que des filles de joie! Et moi je m'encombre de ces vauriens alors que je pourrais, avec la classe que j'ai, me trouver un vieux beau pas trop moche

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES qui vous paierait une école qui mène à une vraie situation, on habiterait un quartier où les flics se pointent quand on les appelle, on aurait de vraies vacances, on irait au restau, on aurait une belle bagnole finie de payer, des amis qui amortiraient les coups foireux d'un simple coup de téléphone, ce serait la vraie vie comme dans Tendresse et Passion, les belles toilettes, le stréching ailleurs qu'à la MJC, la stéticienne, la pédocure, du sur-mesures, quoi! Quand je pense que ça fait vingt ans qu'on crèche dans cette cité pourrie avec les huissiers au cul et rien qui change, rien qui bouge jamais. Juste cette envie de vous prendre par la main et de tout plaquer… Steeeve lui décoche un clin d'œil. — J'te laisse M'man, j'ai à faire… avant de claquer la porte sur la Simone qui ne sait plus qui est quoi, où et comment. Passé le jardinet, Steeeve tombe nez à nez sur une couverture de Penthouse comme il en rêve les nuits préludant aux jours de lessive. Elle a quelque chose dans la devanture qui évoque Lara Croft. Une couronne de cheveux blonds. Des lèvres à vous coller une vocation de secouriste et de longues jambes gainées des bas blancs réglementaires au camping Chiquito's. Car sa tenue, audacieuse et glamour, signe son appartenance au corps des G.O. de charme de la redoutable Mâme Ingrid. — Steeeve Marsalla? l'aborde-t-elle d'une voix caressante. — C'est moi, répond l'autre avec l'air incrédule de celui qui est en train de s'apercevoir qu'il a coché la grille du super-bonus. — Je m'appelle Maeva. Je viens de la part de ton père. Il a besoin d'aide… — Il est en danger? Elle lui décoche une moue ravageuse qui l'électrochoque du thymus aux Sœurs Brontë. — Je t'emmène… Ils prennent la direction du parking personnel, qui jouxte la piste de danse. A la vue de leur couple, les loubards Rhônalpois, occupés à compter les yeux du banc de touche depuis le début de la soirée, n'en croient pas les leurs. — Ouais! L'enfoiré! apprécie Béret-starting-blocks! C'est pas vrai! Il la paye ou quoi? — Ouais! Ouais! Même pas de look le bouffon, gronde, écoeuré, un des casquette-retournée, et il se sort la meuf du siècle! — Ouais! La prochaine fois, je me pointe habillé en Footix, conclut un ambitieux. Maeva, qui manifestemment est de cette engeance d'avenir, pilote à merveille son cabrio Mazda MX5. Steeeve tente une évaluation du lot en connaisseur, puisqu'il est depuis ce soir un séducteur homologué. Une fille à papa? Elle ne bosserait pas dans ce camp de concentration pour scories populacières. Une fille à vieux? Elle draguerait plutôt vers Cannes, Deauville ou Ibiza. En fait, Maeva lui rappelle Dana Scully. Son physique correspond aux critères de recrutement des agents féminins du Pentagone, tels qu'ils sont énumérés dans le Hors-série VSD "Nous sommes tous fichés!". La lumière se fait

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES en Steeeve: le Camping Chiquito's est une couverture qui occulte de louches activités impliquant la Mafia belge. La caisse de Mâme Ingrid sert au blanchiment de devises pas claires. Papa a découvert malgré lui certaines choses qu'il convient de garder secrètes. Il est aux mains des agents fédéraux, qui ne lui feront aucun mal s'il suit leurs indications à la lettre. Et lui, Steeeve Marsalla, aura son rôle à jouer dans cette affaire. En attendant, il louche sur les cuisses de la belle, à la faveur de sa jupette troussée jusqu'à la lisière des bas. Il n'avait jamais assisté d'aussi près à un tel spectacle. — Surtout, ne te gène pas! le rembarre Dana Scully, qui rabat en pouffant les pans de sa jupe. Steeeve, cramoisi, se replie sur son paquet de cigarettes, en fiche deux entre ses lèvres, qu'il allume maladroitement en marmonnant: — La vérité est ailleurs… — Pardon? Il tend une des cigarettes à sa voisine, qui la décline d'un geste agacé. Il se la recloque aussi sec dans le clapet, et s'enfonce dans son délirium ponctué de quintes de toux. — Je sais que je ne suis pas sensé être au courant de ce qui est en train de se tramer. En fait, je ne le suis pas, mais vos services peuvent compter sur mon entière discrétion. Scully lui arrache prestement ses Marlboro pour les porter à ses lèvres. Elle les jette ensuite par-dessus la portière en soupirant, dans une vapeur bleutée: — C'est plus grave encore que ça en a l'air! — Au point de solliciter l'intervention de renforts aéroportés? Maeva pile à mort. Les pneux crissent sur une centaine de mètres et Steeeve échappe de peu à un lifting au feuilleté de pare-brise. La Mazda immobilisée, Maeva scrute son passager avec anxiété. — J'ai besoin de savoir quelque chose. — Je suis disposé à vous communiquer toutes les informations que je possède. — Ok! Dis-moi franchement, Steeeve Marsalla, si tu te trouves à présent, ici, dans cette voiture, dans ton état normal? A son tour, Steeeve dévisage l'agent du Pentagone, qui le fixe de ses grands yeux bleus. Et puis ça y est! Il comprend tout à coup que ce qui est en train de lui arriver n'a rien à voir avec ce qu'il en divaguait avec ses copains, dans la cour du collège Roger-Hanin. Depuis que, sans avoir l'air d'y toucher, il interroge discrètement sa grande sœur, experte de la chose; depuis qu'il taxe en loucedé ses 20 Ans, les Hot-Vidéo de P'pa, les Détective de M'man, les romans-photo de Mamie aux fins de documentation, Steeeve pensait avoir fait le tour du problème. Etre un séducteur, c'est une question d'attitude. Une désinvolture. La mèche en bataille. Un léger sourire. Un air un peu vulnérable, mais protecteur quand même. Le portable sur le côté. Libre dans sa tête, insaisissable et présent à la fois. Quelque chose qui rappellerait le biker du Tenessee, avec l'assurance d'un vrai vendeur de chez Darty. Une alchimie, quoi. Il suffisait de laisser venir les filles. De les subjuguer de son aisance nonchalante. Ses modèles ? Fonzie, le rocker désabusé de la vieille série Happy Days, pour le flegme. Tom Cruise, pour l'art de jouer des lunettes noires. Antonio Banderas, pour quand il aurait enfin une vraie

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES barbe de trois jours. Mais il n'en est pas encore là, Steeeve. Faut qu'elle lui laisse le temps, Maeva. Qu'elle laisse le temps au temps. Un sex-symbol, ça ne tremble pas de tous ses membres quand une délurée le saisit par le col de son maillot de foot pour l'attirer vers ses lèvres entrouvertes. Un sex symbol, ça sait embrasser. Steeeve n'en est qu'au stade théorique. Heureusement Maeva sait pour lui. Du coup, il sait aussi! C'est plus enivrant qu'une Karlsbraü, embrasser une fille. Ca claque dans la tête, les lumières qui dansent, le souffle qui s'accélère, le cœur au bord de l'implosion. Sauf qu'on n'auréole pas son short, avec une Karlsbraü. — C'est plus clair comme ça? gouaille Maeva Scully en lui tendant un kleenex. Déjà, elle remet le contact. Le cabriolet bondit dans la nuit prolétarienne, traverse des carrefours déserts, enfile à tombeau ouvert des boulevards vides, le rugissement de son puissant moteur se répercute sur les façades mornes des barres de béton, enfle au long des murs d'usines zébrés de tags, couverts de graffs et d'affiches du Fion National. Les limites de la ville franchies, Maeva ralentit pour s'engager dans une ruelle tortueuse menant à des hangars lugubres d'une mémoire laborieuse. Stoppe sous un œil de néon clignant au fronton d'un ancien atelier. En son centre, on peut lire sans chausser de lunettes:

Clinique Eva Z. Thérapies holistiques, rééquilibrage énergétique, ressourcement karmique, épanouissement personnel L'Agent fédéral pose un doigt sur ses lèvres. A un mastard posté devant une lourde porte aux charnières de faux bronze, elle adresse un signe convenu. Steeeve s'engouffre sur ses talons-aiguille dans un corridor éclairé d'appliques d'inspiration antique. Une volée de marches, un rideau à lamelles de velours, et s'offre à ses yeux sidérés le décorum d'un lupanar. Rien ne manque au listing des clichés bordéliques: sofas, tentures, moquette angora, foulards de soie jetés sur des abat-jour intimistes, caryatides de plâtre, gravures libertines, rouet, arsenal mural où s'alignent fouets, martinets et autres préciosités de cuir. Plus quatre roues de voiture aux jantes chromées, pneus taille basse, soigneusement empilées sur un tapis de journaux hippiques. Dans un coin salon aménagé à portée d'un délicieux bar 1900, confortablement carré dans un Chippendale à oreilles, Henri Marsalla, en marcel à grille et caleçon PSG, un bob Ricard posé sur sa boule à zéro, sirote une 1664, le Tiercé-Magazine de la semaine sur les genoux. Face à lui, lovée dans une chauffeuse assortie, une impensable maquerelle de cinoche, bouclettes rousses, guépière mauve, une mouche au coin de ses lèvres surfardées de vermillon. Des lunettes-loupes sont posées sur son joli nez en trompette. Elle énonce, d'une voix qui a beaucoup abusé des tabous et des Gitanes Maïs, une suite de nombres qui confortent Steeeve dans son hypothèse:

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES — Le 3, le 7, le 14, le 2 et le 12 dans la troisième. Tu notes ? — Le 14, le 2 et le 12, répète Henri Marsalla en griffonnant dans les marges de son baveux. Indubitablement, il s'agit de formules cryptées, se dit Steeeve. P'pa mène une double vie. Cela explique l'étrange facilité qu'il a à enjamber les stages bénévoles où le convoque, épisodiquement, l'Anpe. Cela explique aussi son adresse au fusil à pompe, la terreur qu'il inspire aux huissiers quand il paraît, à la porte de l'appart', même en l'absence de Jean-Marie le rotweiler. Il a reçu un entraînement d'élite. Tout dans le regard et les muscles saillants. P'pa est un agent infiltré et cette femme, une James Bond's Girl sur le retour avec qui il échange des informations hautement confidentielles. — Lanskine a gagné de la cote depuis la course à Longchamp où il a terminé loin devant les favoris. Sur ce coup-là Henri, et tu peux croire à mes sources, il finit quatrième, vu qu'il laisse passer Michaboeuf et Microlax II, classés outsiders pour égarer les gogos. On s'en mettra plein les profondes. Six cents tickets au bas mot. — J'veux, approuve l'Henri. La maquerelle hausse les sourcils. — V'la qu'on a de la visite, à c't'heure ! — Pas trop tôt, maugrée l'Henri, qui fait signe à son fiston d'approcher. J'espère que t'as pas fait trop de misères à Maeva ? — Il ne s'en est pas privé, répond celle-ci, alanguie, avant de sacrifier aux civilités. La maquerelle est sa maman, elle se nomme Eva Zimollo et fait profession de psycho-orgasmologue formatrice en techniques de développement personnel par l'expression holistique du Moi libido-karmique. Ce lieu est une clinique d'entreprise où sont dispensés à des cadres stressés des stages de rééquilibrage sensoriel. Tout étant dans le Un, lui-même composante du Tout, il se trouve que la maîtresse de céans est une ancienne camarade de collège d'Henri, pour tout dire sa première petite amie. Quel rapport avec les jantes de la Béhème familiale? Henri éclaire la lanterne de son fils. Steeeve a droit à la séquence séduction dans le pavillon de Mâme Ingrid, aux révélations de Maeva sur la complicité d'un maître-chien affecté à la protection du camping. A ses confidences, ensuite, à propos d'un trafic de pièces détachées organisé par certains membres d'une voyoucratie on ne peut plus légale — comme la plupart des voyoucraties — reconnaissable à son omniprésence autour des banques, meetings politiques, festivals cinématographiques et autres lieux de perdition. La clinique d'Eva est la plaque tournante du réseau. Celle-ci, qui a beaucoup d'amis au ministère de l'Intérieur, en couvre les instigateurs, moyennant quoi ceux-ci assurent gracieusement sa protection et celle de ses invités. Cherry on the pie, si l'Henri a pu récupérer ses jantes, c'est indirectement grâce au sang de son sang. Surprise de ce dernier, dont le faciès constellé d'acné vire à l'écarlate à mesure que son géniteur avance dans ses explications. Le jour de leur arrivée au camping, comme Steeeve aidait sa sœur et son papa à décharger la voiture, Maeva, au portillon de la résidence de son employeuse — c'est à dire à portée de vue du parking affecté au bungalow N°67 — s'expliquait avec un duo de missionnaires apocalyptiques qui entendaient la convaincre de ce que la Fin du Monde ne tarderait plus et qu'à cette occasion,

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Dieu reconnaîtrait les siens parmi ceux qui voudraient lui consentir un intéressement de 25% sur leur salaire annuel. D'ailleurs, l'un des missionnaires a fait remarquer à l'autre les stigmates de la Révélation qui, tout à coup, étaient apparus sur les traits de la jeune fille. Une telle expression de ravissement signait l'intervention des Elohim. Maeva Zimollo survivrait à l'Armagueddon! Juste une signature en bas de la feuille! Mais Maeva les a derechef envoyés missionner chez Plumeau. Que s'était-il passé? Elle venait de craquer, tout simplement mais comme jamais, pour le beau Steeeve, malgré son uniforme officiel de l'Equipe qui gagne, frappé, rappelons-le, d'un Footix aussi officiel, lui même estampillé de onze paraphes qui, par leur prestige insigne, renvoient ceux d'Henri IV, Pascal Quignard, Saint-Louis, Amélie Nothomb, Bonaparte, Arielle Dombasle, Edgar Pisani et autres icones de l'Histoire universelle, à la banalité d'un vague tampon administratif. Eh oui! Malgré cet accoutrement, malgré sa houpette oxygénée, son faux diamant à l'oreille et sa stature de pompe à vélo, Steeeve Marsalla avait déclenché en Maeva Zimollo le trouble le plus obsédant qui soit. Interdite d'accès au camping, celle-ci devait absolument trouver un moyen de le revoir. L'affaire des jantes survint fort à propos. Sainte Rita, que Maman Zimollo avait invoquée à la demande de sa grande fille, n'avait pas ignoré sa supplique. Eva Zimollo voue une profonde piété à la martyre affectée aux cas désespérés. Dans sa famille, on la vénère depuis quinze générations. La fidélité est toujours récompensée. Et l'on revient aux jantes Marsalliennes. Le matin où l'indélicat vigile du Chiquito's a ramené le fruit de son larcin au hangar où transitent les pièces détachées volées, Eva lui a passé un Monsavon à vous décrasser un Tour de France du maillot jaune à la lanterne rouge. La morale des putes a ceci de remarquable qu'elle ne transige pas avec la justice sociale. De quoi? S'attaquer au bien d'un père de famille avec bébé? Qui a dû payer ses vacances à la sueur des allocs? Eva Zimollo a aussitôt téléphoné à Mâme Ingrid, l'enjoignant de virer ce malotru de vigile de ses deux. Ses menaces? Qu'elle ne s'inquiète pas. S'il les mettait à exécution, il n'aurait plus qu'à aller se planquer dans le désert australien, avec tout ce qu'elle balancerait sur son compte aux autorités. Elle se chargerait personnellement de rendre leur dû aux victimes de cet odieux forfait. Entretemps, Maeva était entrée en scène, dûment pomponnée, escortant l'Henri à la Clinique de sa mère. Là, choc inattendu de retrouvailles impensables. — Hé, on dirait qu'on se connaît, tous les deux? — Je crois. — 4ème 2, collège Benito-Mussolini à Nice, promotion 69-70. — Tout juste. Tu étais le meilleur en sport. — Tu étais la plus… — Je le suis restée, a ri la psycho-orgasmologue. J'ai repris l'affaire de famille, je l'ai actualisée, j'ai développé notre relationnel et diversifié nos activités. Nous avons acquis une intéressante part de marché en ciblant le public haut-de-gamme. Nous tournons à présent autour d'un chiffre d'affaire annuel de 700 KF. Et toi, Henri, tu émarges à combien? — Ho! Tu sais ce que c'est, les Assedic!

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES — Toi, un exclu? s'est apitoyée la Bordelière New Age. J'étais pourtant sûre que tu deviendrais un excellent gardien de la Paix. Mais t'inquiète, mon biquet! Je n'ai qu'à passer un coup de turlu pour te décrocher le poste que tu veux, où tu veux, quand tu veux. Là, Henri s'est rembruni. Il était urgent de passer à autre chose. — A l'époque, tu avais toujours des combines pour le pari trio. J'aurais besoin d'un tuyau pour Maisons-Laffite, dimanche, dans la troisième? Comme des jantes Cragar chaussées de Good Year taille basse pèsent leur poids de sécurité éprouvée, il ne restait plus à Maeva qu'a recourir aux services de Steeeve à des fins avouées de manutention — en faisant son possible pour l'accrocher sans toutefois lui faire montre de la passion volcanique qu'il avait en elle déclenchée... Tout était dit. Le sort en était jeté. Les yeux dans les yeux, Maeva Zimollo et Steeeve Marsalla se rencontraient enfin dans la nudité de leur désir, sous le regard attendri de leur parent respectif. Au bout d'un moment, sa mère glisse quelque chose dans la main de Maeva. — Vous voulez bien nous laisser? Les tourtereaux éclipsés, Eva prend une voix mouillée pour suggérer à l'Henri une visite de certaine Chambre Mauve où elle tient quotidiennement ses séances d'Eveil Tantrique. Mais l'Henri décline poliment l'offre du Gourou, alléguant qu'il se fait tard et que sa femme doit commencer à s'inquiéter. Toutefois, il ne dirait pas non à une dernière bière, le temps que son lardon découvre la vie… — Rien de mieux pour ça qu'une fille qui la fait, déclare-t-il avec la péremption d'un expert. — L'éducation, y'a que ça de vrai, l'approuve son ex sans rancune. — Tu crois que ça peut se goupiller, entre eux? — M'est d'avis que tu auras une chambre de trop avant longtemps. Je n'ai jamais vu ma gamine si morgane. Elle rallume sa Boyard, puis, après un silence pensif: — Il fait quoi ton fils ? — Semblant d'étudier, quand ça lui prend de temps en temps. Mais il ne fréquente pas trop le collège. Trop mal famé, et ces peigne-cul d'enseignants sont tout le temps en grève. — Le reste du temps… business ? insinue Eva qui en connaît un bout sur la vie en banlieue. — Il a compris que dans la vie, il y a ceux qui bossent pour payer, et les autres. Il a choisi son camp. Des rumeurs équivoques proviennent de l'étage au-dessus. Manifestemment, Maeva et Steeeve ne jouaient pas aux dominos. Eva, sa clope au coin des lèvres, part dans un gloussement de postière dévergondée. — Mine de rien, ton boutonneux est en train de réussir son examen d'entrée. — Au petit séminaire ? rigole l'Henri. — A chaque fois qu'elle tombe amoureuse, la pauvre petite ne s'en remet pas de trois jours. C'est qu'elle a été formée au Danemark, chez une collègue qui a ouvert là-bas un claque d'élite après avoir épongé le gotha de la côte d'Azur. Ce qui ne l'empêche pas d'être une sentimentale. Elle a besoin d'un

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES régulier pour se stabiliser l'affectif. Si ton fils assure — et il en a l'air -, j'ai peutêtre des projets pour lui. Mais je n'en dis pas plus. Elle se tourne vers une statuette pieuse, posée dans une niche audessus du rade, et s'abîme dans une oraison muette.

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Vue à la télé Michel Drucker ressemble à Scott Mulder en plus vieux. Kimberley le lui a dit, il a beaucoup ri. Sympa, Drucker. Un type qui se surveille, anxieux, toujours à l'affût. Il correspond à l'idée que s'en font les gens. Son image. Si ses vieux savaient, à Kimberley, que leur grande fille est en train de dîner avec Drucker à la Coupole. En privé. Manolo C48 les a présentés à Saint Trop'. C'était chez Barclay, une soirée intime, deux cents stars et assimilés, autant de piqueassiettes, tous habillés de blanc, Kimberley à l'unisson, string de prédendante au contrat juteux sous minirobe de tulle, talons assortis, au bras de Manolo C48, tignasse oxygénée, sanglé dans une espèce de pyjama spatial échappé de la panoplie de Star Trek, immaculé pour l'occasion. Kimberley a serré la louche à Eddy Mitchell, Haricot Machiasse, Karl Zéro, Johnny et Pépédé, a embrassé Cécile Siméone, Vincent Lindon, Estelle Halliday et MC Solaar — mais oui ! Après un solo de "Jeux Interdits" arrangé flamenco, Manolo l'a invitée à monter sur la scène dressée sous les tamaris du parc. Elle a chanté en live "Only after dark" de Def Lep, sur l'arrangement indus qu'il lui a concocté en une nuit. Leur nuit. Décisive pour Kimberley, qui aurait dit oui à Laurent Fabius s'il l'avait fallu. Sexuellement, Manolo C48, il y a mieux. Quoiqu'à de rares exceptions près, ils sont presque tous des ramollis du Patriot, dans le show-biz. Nuits blanches, coke, héro, angel-dust ne favorisent en rien le jumping sur Bultex. Mais il doit y avoir une vie autour, se dit Kimberley qui adore ça aussi. Drucker a bien apprécié sa prestation. Il la veut pour son show d'ouverture de saison à la mi-septembre. Cela coincidera avec la sortie de son premier simple, produit évidemment par Manolo C48, qui la parrainera entre deux lignes de blanche et trois bouteilles de Chivas Regal. Rien à voir avec son hard rock de dilection, à Kimberley. Une reprise de Patrick Hernandez, "Born to be alive", un type aujourd'hui oublié qui vit toujours des droits de son unique tube. Madonna alors inconnue, qui selon la légende créchait dans une chambre de bonne, faisait partie des girls accompagnant ses play-backs dans toutes les émissions de variétoche, à une époque lointaine où Kimberley n'était qu'un prénom de secrétaire pulpeuse dans un soap texan. Drucker la félicite pour le choix de son pseudo. Kim LaZarma, c'est exotique et facile à retenir. Ca sonne comme un gimmick, a dit Barclay en la déshabillant de ses yeux délavés. Johnny Hallyday a hoché la tête en connaisseur. Ils ont une séance photo prévue pour fin octobre aux Seychelles. Déjà surbookée, Kim LaZarma. Le coup du millénaire, a assuré Patrick Sébastien à son bon copain Manolo. Il faut la présenter à Depardieu, la faire enregistrer à Los Angeles, Mondino va lui mijoter un de ces putains de clips! A présent, Roger Hanin qui passait par hasard à la Coupole avec un de ses copains du Parti Communiste, vient s'asseoir à leur table. Drucker lui vante les mérites de son invitée. Seize ans, une voix jazzy aux résonances rythm'n'blues, elle a passé son enfance à Santa Monica, Californie. Son père est tenancier de casino, sa mère est une success-woman d'origine cherokee, mais Kim parle français sans accent et doit son air canaille à ses fugues dans le quartier de Compton, histoire d'oublier sa jeunesse dorée. C'est là que le groove l'a saisie, Kim LaZarma. Au contact des rappers de la rue, elle a pris conscience de la formidable puissance du groove. Elle a adressé une bande à

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES son idole de toujours, le grand Manolo C48, que Roger Hanin considère comme un de ses frères, c'est vrai qu'il est le plus grand. Des quoi ? Il ne s'en souvient plus, Roger. Des grands, il en fréquente à la pelle. Mais c'est sûr que Manolo C48 est le plus grand dans sa partie. Donc, Kim a envoyé une bande à Manolo, qui l'a religieusement écoutée dans sa caravane de Saint-Cloud. L'émotion a été si forte qu'il a aussitôt empoigné son portable. Le lendemain, Kim atterrissait à Roissy. Le soir même, ils s'affichaient ensemble au cocktail donné par Karl Lagerfeld, en présence de Jack Lang, pour l'ouverture de sa boutique à Saint-Germain, dans les murs de l'ancien café de Flore. Déjà, Roger Hanin s'excuse. On l'attend à Canal où il doit faire la promo de son dernier best-seller en même temps que de son nouveau film, dont il a assuré la production, l'écriture, la réalisation et le casting, où il tient le premier rôle. Il embrasse Drucker et baise la main de Kim LaZarma, à qui il souhaite une brillante carrière. Drucker consulte sa Breitling et décide qu'il est temps d'y aller. Il demande à Kim de l'excuser un instant, et s'éclipse en direction des lavabos. Que se passe t-il, tout à coup, dans ta jolie tête, Kimberley ? Peut-être devrais-je t'appeler Kim, dans mes apartés? Oui? Non? Voilà que tu ne sais plus. Qui tu es et ce que tu fais là. Et pourquoi tu t'enfuis de cette table si prestigieuse, ignorant les mimiques ahuries des pingouins autochtones. Pas étonnant qu'il y ait des pingouins, dans ce coinceteau huppé de Paris l'Incontournable, étron géant où grouille ce qu'il est de plus perfide, de plus arbitraire, de plus factieux parmi l'engeance grandiloquemment infecte des gens de pouvoir. Maintenus existants par cryogénisation, dirais-tu, tellement tu as froid, tellement il te semble qu'il caille, malgré fin août, sur ce quai où tes talons trop hauts trébuchent sur des pavés sans plage, sans vase, sans fétuque possibles. Alors que tu les effleurais, ces possibles que tu t'envisageais depuis que tu es en âge d'envisager. Si peu piédestaux, ces possibles. Si passibles de déboulonnage. Tu t'es presque étonnée, ces jours-ci, de ce que les père-de, les fils-de, les frère-de, les bons copains des bons copains de qui-de-droit que tu vois habituellement à la télévision et dans la presse-poubelle qu'engraissent tes vieux, tu t'es presque étonnée de ce qu'ils aient une haleine, de ce qu'ils puissent l'avoir mauvaise, de ce qu'il leur arrive un geste non conditionné, non porteur d'image, petit gratouillis agacé sur le poignet, fléchissement anxieux de la lippe, perplexité visible dans un haussement de sourcil, montée d'angoisse discernable à un renvoi tout juste refoulé. Cela te donne froid de les constater semblables à n'importe qui. De t'apercevoir que ce qui les en diffère consiste en le seul prestige d'un blaze hérité de droit médiatique, jamais vraiment gagné de haute lutte. Le pognon était déjà dans la lignée. Depuis longtemps. Les amis ont fait le reste. Et toi tu n'as que ton cul, ta jeune chaglatte, tes lèvres exercées. Combien t'ont précédée? Autant de siliconnasses devenues leur dessein en épousant quelque crétin de sportif enrichi, quelque politicard sûr de décrocher un maroquin stratégique, quelque tricard trop plein de ronds vaguement converti à la production, au casting, à la dramaturgie de bas étage judicieusement enveloppés, aux seules fins d'occuper son temps blasé des partouzes, des casinos, des merderies mondaines où vont se montrer tous ces culs satinés que l'on voit, que l'on entend, que l'on lit par trop et partout où sévit l'expression dite publique, qui n'est rien moins que la voix officielle de quelque chose qui fut et qui jamais ne sera, mais que l'on croit opportun de dénommer

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES culture. Ce froid qui te ceint, petite Kimberley, qui court vers une station de taxis les bras croisés sur la soie de ta petite robe coûteuse, bien léchée, notoirement étiquetée, bras croisés comme on ramène les pans d'une grosse veste de laine, l'hiver, sur ses bronches en menace de crève, pressé de rentrer vers la chaleur du connu, de longtemps repéré, aux odeurs simples et rassurantes, même si quelquefois prédominent le graillon et l'eau de toilette vulgaire. Marsalla, LaZarma, verlan révélateur. Les rebeus de ta cité portent le béret à l'envers, la visière de tennis sur la nuque, de même que leur casquette de base-ball taillée par des gamins vendus pas cher aux sous-traitants taïwanais du capitalisme sauvage et de ses sous-produits requalifiés de merchandising. Verlan révélateur d'un béret porté à l'envers, débasqué d'une virgule qui se veut subversive mais qui n'est qu'une déférence au sacro-sanctifié pouvoir des pouvoirs. LaZarma-Marsalla. C'est la même machination qui agit. Qu'est-il à en attendre ? Toi, Kimberley, tu attendais autre chose que ce qu'on t'a infligé contre quelques plaques, pour commencer t'a t-on promis. Manolo t'a refilé un peu de ta part légale sous le manteau, le reste t'attend dans un coffiot bancaire pour le jour de ta majorité. C'est la loi. Quelques plaques, où tu aurais décroché quelques malheureuses centaines de francs mensuels en trimant dans tu ne sais quel salon de coiffure, apprentie comme tes copines larguées du collège pourri de se situer dans un quartier pourri de se situer dans un arrondissement décidé pourri par ceux qui l'ont pourri de leurs saloperies de plans d'urbanisation. Quelques plaques contre des échantillons de ta voix plaqués sur un remix actualisé d'un tube d'il y a vingt ans, lui-même formaté au goût nauséeux, mais ô combien rentable, de la populace d'alors. Tes vieux ont dû se déhancher sur "Born to be alive". Toi qui te voyais côtoyant les préretraités de ce qu'il subsiste du rock. Reprenant leurs standards pour un public entêté à vouloir choquer le bourgeois. Bikers quinquagénaires habitant chez leurs souvenirs vécus ou non. Allumés du cruising en vieilles caisses américaines n'ayant pas entendu la quarantaine passer au pointeur. Roteurs de bière chaude adulant Iron Maiden comme les roteurs de bière glacée adulent Johnny Hallyday. Toi qui te voyais signant des autographes à des chevelus en cuir, reliquats vengeurs des années 90 accouchées des glaviotantes eighties, où rien ne se créa que dans le convenu, le complaisant, le bien-pensant et le simili-fraternel, soucieux qu'ils furent de réhabiliter les damnées provocations de timbres assailants, le rock dans ce qu'il a de tranchant, de fulgurant, de passionnel. Et te voilà resucant de la disco lourdement beauf à l'intention d'un public lourdement beauf, avec des perspectives de Lolita chantante à faire bander les beaufs qui s'emmerdent devant la télé, le samedi soir avant le comme-si, rien d'autre à faire, rien à se dire, juste regarder bouger dans le poste, juste te regarder te trémousser dans ta robe sexy sur une chorégraphie nullarde, et on te vanteras, et on dira que tu as du talent, et on te compareras à Unestelles tant que ça se vendra, petite, tant qu'ils lacheront un peu de leur misère contre un brin de la tienne à se repasser dans la chaîne surround à crédit, à bord de la bagnole à crédit, avant de passer à autre chose. Ce putain de froid intime qui fait trembler ta voix désormais tarifée, comme tu prononces le nom mille fois maudit de ta banlieue native. Le taxi-driver est un Black élégant comme le sont les Blacks. Naturellement. Même en boubou. Même en tee-shirt à l'effigie du whisky J&B, avec l'accent d'Abdijan et une basse

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES de crooner soul. Son sourire se fige en décryptant le nom objectivement maudit de Sucy-la-Tringlette. La Seine Saint-Denis fait partie des zones à haut risque, quand on tient à sa Mercédès pas finie d'amortir. Tu brandis un Curie vert comme une pipe au Bois de première qualité. Du coup, la Seine Saint-Denis en perd sa sinistre réputation. — Tu vas où, à Sucy-la-Tringlette ? — Cité Thierry-Rolland. — C'est la plus pourrie du secteur, répond le regard du taxi-driver dans le rétro. Tu y vas d'un second Curie, qu'il fourre sans ciller dans la pocherevolver de son large bénard bariolé. La Mercédès a droit à une giclée de gas-oil qui la fait haleter d'aise. La radio, branchée sur Fréquence Mon Beauf donne les dernières nouvelles. Encore une affaire Tibéri qui rapporte. Cohn-Bendit menace de se présenter aux Présidentielles. Comme les autres. Les chiffres du chômage en donnée corrigée des variations saisonnières sont très encourageants depuis qu'ils ont été convertis en Euros, déclare la Ministre du sous-emploi, assurant qu'il faut poursuivre l'effort déjà largement récompensé, puisque la reprise est là, nous sommes au bout du tunnel, nous avons réussi là où Lady Di a échoué, même si la rentrée sociale promet d'être volcanique, ce que prédit Marc Blondel qui a autant de chances de se planter que Paco Rabanne quand il annonce la chute des actions Mir à la bourse de Paris, où Jean-Jacques Bernard monte au fade en direct-live, le Cac 40 culminant comme jamais, oui! Ouiii! Ouiii! OUIIIIIII!!!! C'est boooooooon! Schlark! Pas photo à l'arrivée pour JJB, chantre de la Pensée Unique. Les baffles n'en sont pas moins toutes poisseuses. L'Ivoirien les essuie d'un revers de peau-de-chamois, puis monte le son. C'est l'heure du Top-MégaDélire-Super-Hits, abattoir quotidien des tubes du moment, invité-vedette Michel Fugain — Fugain pour les fans de dernière minute, Michel pour les bignoles transfuges du PC — qui d'emblée ressasse (comme il le fait sur toutes les chaînes où il s'invite aux fins de promo de son nouvel album) la reconnaissance éternelle qu'il voue à ceux qui ont formé son ineffable génie, Brel, Brassens, Ferrat et le camarade Roger Hanin, qui lui a d'ailleurs proposé un second rôle dans son prochain feuilleton policier où il tiendra le premier, la caméra, les cordons de la bourse, la buvette et le crachoir à Fabrice Lucchini. Je saute du coq à l'âne si j'ose dire, enchaîne Fugain, pour vous parler d'une jeune chanteuse que j'ai découverte, et qui vient rehausser une production bien nulle, je trouve, chez la génération dont on dit qu'elle monte, et que moi, je verrais plutôt patiner dans la daube mortifère, la nuisance destructrice, la chetouille complaisante. Je veux vous faire découvrir, si ce n'est déjà fait, une nana qui chante avec ses tripes de la vraie chanson de toujours, loin des canailles du rap et des gueulards pontifiants que je ne me gènerai jamais de dénoncer, et tous ceux qui me connaissent le savent bien. Cette fille s'appelle Kim LaZarma, elle vient de la banlieue, de la rue, du bitume, de la crise, de la merde, du réel, quoi! Sa voix vous accroche les entrailles comme un direct au foie, et putain ! ça se sent vachement son rapport au réel, dans sa voix, dans ce qu'elle chante… — Ouais! C'est super ce que tu parles bien, Michel! approuve l'animateur de service. Et c'est super-vrai ce que tu dis, on est tous super-d'accord avec toi, ici dans le studio, et les auditeurs aussi, pas vrai les auditeurs qu'elle est

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES super, Kim LaZarma! Et avec ça, elle est bonne, oh oui! T'es super-bonne, Kim, tu passes au studio quand tu veux! Allez, on l'écoute dans sa reprise de "Born to be alive"… — C'est le standard qui a porté chance à Madonna, reprend Fugain, ça fait déjà un tabac au Japon, Kim est déjà une grande professionnelle, moi, vraiment, je la trouve gé-nia-le! — Tu veux bien arrêter la radio ? demandes-tu, petite Kimberley, au chauffeur qui obtempère sans sourciller. Que ne ferait-il pas contre deux Curie, plus si affinités, comme semblent le présager ta micro-robe, tes jambes croisées très haut et ton maquillage de fausse ingénue. Une fille des cités qui tapine dans les beaux quartiers. L'œil vacillant. L'air d'avoir froid. Faut le faire, par ce temps de pic de pollution où le thermomètre grimpe à 28. Tellement poivrée qu'elle distribue ses fafiots comme d'autres leurs picaillons aux SDF de novembre. Mille balles pour une course qui en vaut deux cents et qu'il tarife le double à la gueule du client. Salope! La Mercédès passe Aulnay, longe les usines Citroën et s'engage dans la rocade de Fourmelammoy-en-l'Arondelle pour débouler pilpoil boulevard Jean-Pierre-Papin, là où se métissent culture de la misère et guerre civile en suspension. Sucy-la-Tringlette est hérissée de tours comme une mine est hérissée de picots déclencheurs de l'explosion fatale. La Cité Thierry-Rolland dresse ses buildings dévastés sur une éminence herbeuse jonchée de carcasses de bagnoles calcinées, où errent des marmots haineux, où se pavanent des pondeuses d'allocs courbées sur leur poussettes italiennes, où flirtent, à même les papiers gras et les bibines explosées, des couples soudés au gros rouge surveillant d'un œil bovin leur progéniture vautrée dans les bacs à sable où tiédissent des étrons gluants. La Mercédès a stoppé. Dans le staccato du moteur, tu contemples, petite Kimberley, l'abomination où tu as grandi. Là-haut, tour 22, un parasol achève de moisir sur la loggia du quinzième étage, où rouille le VTT de Kevin qui n'a servi qu'une fois. Au bloc à côté, les volets de plastique sont tirés sur la chambre-studio de Rachid-le-rapper-solitaire, dont tu apprendras ces jours-ci qu'il s'est précipité de son onzième l'avant-veille après le passage du facteur. La lettre venait d'une maison de disques. La seule réponse qui soit parvenue à Rachid était un encouragement à continuer. — Cité Thierry-Rolland, on y est. — Je sais. L'Ivoirien te zieute par-dessus son appuie-tête, vaguement inquiet. — Ca fait trois cents francs. — On repart, articules-tu dans un pleur. Le taxi-driver écrase sa girolle bavaroise, et pile aussi sec pour éviter une BMW hérissée d'antennes, alourdie d'une floppée d'ailerons, tavelée d'autocollants, qui débouche à fond la caisse. La putain de sa mère ! siffle-t-il dans sa barbe de marabout. Au volant de la Béhème, un type qui s'est taillé la gueule de Fabien Barthez. A ses côtés, un thon à la décoloration ratée. Derrière, un marmot aux cheveux ras, juste une petite tresse oxygénée qui, de la nuque, coule sur l'épaule de son maillot PSG. Et un lardon ficelé dans son fauteuilbaquet. Les deux bagnoles sont nez à nez. Les insultes d'usage fusent. Tu te tasses sur ta banquette. Tu te dis que ça ne peut pas continuer. Il y a eu un clash, il ne faut jamais revenir en arrière. Le film est tourné. Tu peux le projeter dans l'autre

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES sens, le scénar est déjà écrit. Moi, je suis l'auteur qui essaie de bien faire son métier d'artisan de destins fictifs. Je t'ai souhaitée postulante chanteuse fille aînée d'une famille de Français Profonds. Tu t'es jetée là-dedans à corps perdu. Que tu ne t'y retrouves pas, ce n'est pas mon problème. Il est trop vaste pour moi, ce problème-là. Le mien consiste à poursuivre ton histoire, et celle, claudiquante, de tes protagonistes. J'ai parlé de destins fictifs, mais ils le sont à peine. Je n'accentue pas tant le trait. Je décline des choses vues et entendues, constatées sinon vécues, sur le mode de la chronique romancée. Et j'en garde pour les épisodes suivants. A peu de pathos près, les destins populaciers se ressemblent tous. Ils errent dans le sens de la marche décrété par d'aucuns. S'arrêtent aux feux rouges, rentrent la tête à la vue d'un képi, d'un bureaucrate, d'un juriste. Se font tout petits, se font ce qu'ils sont, quand il leur est donné de rencontrer ce qu'ils estiment être un Monsieur, une Madame, avec un nom et des prérogatives venus de plus haut qu'eux, qui pourraient à l'occasion leur sauver la mise. Ils sont l'opinion, ils sont le suffrage universel, ils sont le marché, le contribuable fataliste, le gogo qui achète pour jeter, le fidèle qui se dit qu'il faut croire en quelque chose sans quoi c'est le vide — quand il lui arrive de réfléchir à sa position de vulgum pecus appartenant à cet appareil malléable et comminatoire qu'il est de bon ton d'appeler le peuple, le public, la clientèle, l'électorat, la masse, la majorité silencieuse. Tu en es, petite Marsalla qui a mal, soudain, de te sentir hors-marigot. Tu ne connaîtras plus tes copines. Tu ne connais déjà plus tes géniteurs. Ce sont des étrangers de l'espèce encombrante des samedis soirs sur les boulevards, qui capitulent à bord de cette BMW amorçant une marche arrière rageuse que rythment des bip-bip très cons ordinairement affectés aux manœuvres des bennes à ordures. Alors vous tracez, le taxi-driver et toi. Tu ne te retournes pas. Il ne cherche pas à comprendre ce que vous êtes venus faire là. Il en voit d'autres. Tu n'es qu'un petit triangle de culotte vaporeuse qu'il mate dans le rétro à la faveur de ton spleen. Tu chiales à gros sanglots, il pense à sa doudou qu'il baisera en se repassant très fort ton petit triangle de culotte vaporeuse. C’est la vie. L'incident clos, Henri Marsalla engouffre son joujou de rêve dans le garage souterrain de la cité. Fini les vacances! Retour à la routine. Moins Kimberley et la belle-doche, disparues sans laisser de traces. Moins Steeeve, parti en stage avec Maeva Zimollo. Rémunéré, le stage. En espèces et en nature. De ceux que l'on ne décroche jamais à l'Anpe. Avec un vrai boulot au bout. Qui paiera bien. Option sécurité de l'emploi, et pour cause. Il y aura toujours besoin de filles dans les salons de massage pour cadres surmenés. L'ascenseur n'est toujours pas réparé. Quinze étages avec valises, sacs de voyage, caméscope, Zinedine en bandoulière et autoradio détachable, faut se les farcir. Dans la boîte aux lettres, des avis de passage d'huissiers, des factures, des injonctions de payer et des pubes Carrefour aussitôt roulés en boule et jetés dans le hall qui en voit d'autres. Puis la lente ascension de la cage d'escalier aux remugles nauséabonds. Au gré des étages, rumeurs de télés allumées vingt-quatre heures sur vingt-quatre, éclats conjugaux, torgnoles ici, ahanements coïtaux là, vrombrissements d'aspirateur, rythmiques rap, basses disco, coulis variétoche dégueulés par des sonos en réclame, stridulations de perceuses, gémissements de ponceuses, éternels aménagements du provisoire qui s'éternise, ça ruche comme

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES ça peut, une tour de cité populeuse, ça tue le temps comme ça tuerait bien, si ça s'écoutait, le prof, le proviseur, le patron, le politicard, les décideurs implicites du destin social par quoi on en est là. Mais ça ne s'écoute pas. C'est peut-être là que réside le problème. Cinq étages, six, sept, vagissement de Zinedine, récriminations de Simone contre ces sales cons de l'office HLM, leurs empaffés de voisins qui paient encore leur loyer, cette pourriture de cité de merde, cette infection de pays où on devrait avoir le droit de liquider à vue les connards qui font chier le monde. On se serre pour laisser descendre Edmond Dalanvert, le fils de l'ancien gendarme du neuvième, que l'on respecte parce qu'il essaie de faire des études et qu'il bosse au centre commercial pour les payer. Il a le bras en écharpe, le pôvre. En fait, ce n'est même plus un bras, mais un moignon. Il n'est pas en mesure d'expliquer ce qu'il lui est arrivé. Il rigole tout seul la bave au coin des lèvres. Palier au-dessus, on se serre encore. C'est m'sieur Ricardo, Pernoduval de son nom, le bistrot espagnol d'en bas, qui tente de gagner le rez-de-chaussée déguisé en échassier. Car il est devenu unijambiste. Il a de surcroît l'œil hagard et l'haleine vineuse. Lui qui ne buvait jamais, s'apitoie Simone, impressionnée. Dans la foulée apparaît Alphée Ouarsashatt, l'allumeuse de l'immeuble, la fille maudite qu'on ne salue plus, la briseuse de ménages, celle qui a eu sa gondole à plein temps au CDM, selon la rumeur, en couchant avec le chef de rayon qui était pourtant un mari fidèle. Les ménages de l'immeuble peuvent désormais dormir sur leur quatre oreilles. Alphée n'allumera plus guère que sa télé, ustensile aux commandes aisément accessibles à qui ne mesure pas plus d'un mètre de haut. Car, objectivement, quel érotisme peut encore émaner d'une cul-de-jatte pas encore débarrassée de ses bandelettes? Alphée Ouarsashatt, à la vue des Marsalla, qu'elle ne peut pourtant pas pifrer, part dans un rire hystéro qui se répercute lugubrement dans toute la cage d'escalier. Bien calée dans le Caddie qui lui servait naguère à transporter ses commissions de la semaine, elle poursuit sa lente dégringolade vers le niveau des poubelles. — Ils ont été irradiés ou quoi ? s'interroge Simone. — Ta mère! Hurle le marmot, comme ils parviennent au palier du quinzième. — Ta gueule, Zizou! hurle l'Henri, hors d'haleine, excédé, pour tout dire à deux doigts de commettre l'irréparable. Un grognement caverneux fige la beigne dont il allait gratifier la face rubiconde de son hommage personnel aux Bleus. Simone recule d'un pas. Kevin se planque derrière son large fessier. On ne dénoncera jamais assez la lâcheté des propriétaires d'animaux domestiques, qui, entre juin et septembre, soucieux de s'éviter la dépense d'un refuge SPA, délaissent cyniquement leurs compagnons à quatre pattes. Sur le paillasson des Marsalla, quinzième étage-gauche, tour 22, Cité Thierry-Rolland, Jean-Marie attend sa patée. Les amuse-gueule de ces derniers jours n'ont pas suffi à calmer son appétit de rotweiler abandonné. L'Henri veut négocier à l'amiable avec le molosse. Susuc, Jean-Marie ! tente t-il de l'amadouer sur le ton du contrôle d'identité visant un individu de type méditerranéen portant un 357 Magnum fiché dans la ceinture. Susuc'! Le cador grogne de plus belle. Mieux: il montre les dents. De belle taille, le râtelier congénital du Jean-Marie. Le voilà qui se tasse sur ses pattes arrière. Simone tire

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES sa moitié par la manche. Elle se voit déjà en trimballer le quart au Samu du coin, Recollez-le moi vite fait, docteur! C'est un connard de première, mais j'veux pas qu'il me laisse seule dans ce monde de brutes! Susuc, Jean-Marie! La porte palière s'entr'ouvre alors sur un pithécanthrope oxygéné en string et porte-jarretelles et bas-résille chromés. — T'étais où, Jean-Marie? Le molosse fait volte-gueule, pour aller renifler les talons-échasses de la Créature, qui se baisse pour le flatter d'une paluche baguée à chaque doigt d'une quincaillerie néo-barbare. Simone et l'Henri échangent un regard indécis. Le dernier modèle de chez Roswell tourne vers eux un regard halluciné. — Vous comptez squatter le palier, ou vous entrez descendre un prémix ? — C'est qui? prononce une voix haut perchée, dans les tréfonds. Apparaît, sortant de la cuisine, vétu d'un simple tablier, un étrange travelo à la perruque fluo. — Zinoff Davido, mon fiancé. L'Henri, incrédule, dévisage sa mère en se demandant s'il s'agit d'un cauchemar, combien de temps il leur faudra pour s'y accoutumer, et s'il existe une thérapie efficace et rapide pour que tout revienne à la normale. Les cheveux ras oxygénés, à la limite, peuvent passer aux yeux du voisinage pour une subite concession à la mode apocalyptique en cours. Mais les lunettes profilées, l'accoutrement cyber-punk, le pendantif géant en forme de masque funéraire maya... — M'man ? gémit l'Henri. — Belle-Maman? marmonne derechef la Simone. Jean-Marie accoudé à sa gamelle, où sanguinolent de douteux reliquats, ils décident d'entrer. Et ils ne reconnaissent rien de leur intérieur. Disparus des cloisons les posters de Johnny et Frédéric François, les éventails en plastique ramenés d'un véquende en Andorre, le baromètre-cabestan et les pseudo-trophées de chasse. Evanouis du salon la tour Eiffel façon cuivre, la Vierge de Lourdes en plastique héritée de Tata Marie-Louise, les Formule 1 miniatures, les napperons de fausse dentelle et les fanions aux couleurs du Paris Saint-Germain. Le râtelier à fusils? escamoté! L'autel dressé par Mauricette à la gloire de Claude François, avec une statuette de plâtre à son effigie, les photos de son enterrement dévôtement encadrées de rose, le fragment d'une de ses chemises de scène, rapporté de son concert à l'Olympia en 1974 et conservé comme une relique dans un coffret de plexiglas fabriqué à cet effet: plus qu'un lointain souvenir! Et le papier-peint reproduisant à l'infini la même scène de chasse, un brave épagneul serrant dans sa gueule un faisan arraché à la fleur de l'âge à l'affection des siens... recouvert par une étrange tapisserie adornée de runes kabbalistiques. Foin du sofa et du mobilier Confo pas finis de payer. En leur lieu et place, des palettes repeintes en mauve sur lesquelles ont été empilés des tapis orientaux. Adieu les chandeliers baroques rachetés aux puces et reconvertis en lampes d'ambiance, oubliées les bouteilles d'Armagnac de même transformées par la magie d'un abat-jour faussement rustique. Partout des spots bleus, verts, jaunes, mauves. Et des brûle-parfum distillant de lourdes fumées aux senteurs d'athanée. Et des bas accrochés au portemanteau, des petites culottes aux délicats pastels, des

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES bodies de scène en cuir clouté, des fouets et des chaînes, c'est dans les coulisses d'un Moulin Rouge revisité donjon sado-maso que Simone et Henri Marsalla font irruption, ce samedi-là. La belle-doche se décide enfin à expliquer que Zinoff Davido, son petit copain, est un disc-jockey transformiste réputé sur la place de Massy-Palaiseau. Un excellent parti, qui gagne confortablement sa vie et qui, très libéré, lui a fait découvir des aspects insoupçonnés de sa sexualité, des choses dont ne parle jamais la rubrique sexo de Bonne Soirée. A présent, elle se sent parfaitement épanouie, Lady Mau-Mau. C'est le nom qu'elle porte la nuit chez Edith, le night-club où elle a trouvé à s'embaucher grâce à Zinoff en qualité de strip-teaseuse. Ses formes anguleuses lui valent un succès inouï. La perruque et la robe lamée de Dalida lui seyent à ravir. Elle chante en play-back, c'est sûr, mais elle prendra des cours, Zinoff dit qu'elle a une bonne voix, d'ailleurs c'est de famille puisque... mais tenez, voyez plutôt par vous même... Et la Ménoche Reverdie d'actionner la télécommande du magnétoscope, posé en un équilibre désinvolte sur le téléviseur calé entre deux coussins marocains. — J'ai enregistré ça hier sur Boulevard des clips, j'ai mis deux minutes à y croire... La silhouette de Kim LaZarma apparait sur l'écran dans un décor de banlieue pourrie. Minirobe de tulle sur string assorti, elle se déhanche sur un remix de "Born to be alive" , encadrée de danseurs déguisés en bad-boys. — Ma petite-fille! Tout le portrait de sa grand-maman! jubile Mémée Marsalla. L'Henri, affolé, serre à en faire jaillir la graisse la pogne de sa moitié. Kevin, quant à lui, trouve l'aventure à son goût. Zinedine aussi, puisqu'il se met à annoner en mesure le refrain du tube divagué par sa grande soeur "Born, born, born..." Et puis qu'importe si tout cela vous semble parfaitement invraisemblable. Moi, l'auteur, je vous assure que la vie, quand on la courtise, vous réserve des faveurs que vous oseriez à peine vous souhaiter, vous qui vous les rêvez à heures fixes devant votre télé pour oublier que demain c'est lundi et que vous passerez votre semaine à attendre le week-end, votre week-end à guigner vos congés-payés, et le reste du temps à vous espérer une paisible retraite. Délirez donc enfin, braves contribuables experts dans l'art de la reptation citoyenne, fonctionnaires de l'inexistence, jeunes pousses qui vous travestissez en vieux renards aux seules fins de vous payer de quoi payer plus encore, pétasses reliftées chaque matin pour vous vendre plus et mieux au mieux-disant des employeurs, des maquereaux socialisés, des macaques assermentés qui vous agonisent de leurs prétentions cheffaillonnes. Décrochez donc vos rêves les plus fous des combles où vous les avez remisés, plaquez le rôle que vous vous êtes assigné pour les vivre jusqu'au bout,. Et là, créez-vous en de plus déments encore. C'est tout pour aujourd'hui.

Rompez !

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FAMILLE MARSALLA, FRANÇAIS PROFONDS ET RESPECTABLES Sucy-la-Tringlette (Seine Saint-Denis)

Jean-Pierre Baissac

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Ce matin, salle d'attente des bureaux de la Caf, ça sent l'eau de toilette en réclame. La famille Marsalla, français pur Cochonou, respectables, patriotes et propres sur eux, est venue en charter de sa cité Thierry-Rolland, Sucy-la-Tringlette-ouest, banlieue sombre, municipalité Fion National, ceci résultant de cela. Un ménage à trois avec intrigues allocatives, tourments bureaucratiques, persécutions huissières, petits sous ruminés, grandes frustrations recuites. Un ménage à trois avec belle-doche omniprésente, ulcère à l'estomac, variqueux, dans sa tête. Il suffira d'une bibine, d'un match nul, d'un samedi soir de trop pour que résulte de cette équation à risques un fait-divers pour cover de Détective. Le chef de famille, Henri, est chômeur, passé pro il y a dix ans. Fils de sa mère fière de son rejeton, pas de la bordille qu'il a mariée. Heureusement qu'elle est là pour veiller au grain, Mamie Mauricette. Le sang de son sang ? Il en reste un peu dans la Heineken qui coule dans ses veines à l'Henri, qu'elle trouve beau garçon dans son costard soldé qu'il met pour faire bonne impression. Son verbe bavochard, son nez qui coule tout le temps lui viennent de son daron, mort il y a longtemps, ailleurs, c'est oublié et c'est tant mieux. L'épouse Marsalla, Simone de son prénom, en a ras la mise en plis de son inquisition, à celle-là. Si elle ferme sa gueule c'est pour son Henri et pour les gosses. Des années qu'elle dure, qu'elle se mêle de tout, qu'elle commente tout, qu'elle sait tout. Des années qu'elle conseille à l'Henri, en douce, de la divorcer pour une plus jeune, moins épaisse, avec une situation et des sous. Une femme digne de lui. Mais entre l'Henri et la Simone, c'est le grand amour…

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Mauvaise graine #48/49  

July August (double and last) issue 2000

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