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Nathalie Potain

Piazagra et autres nouvelles

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En juin Mauvaise Graine prend du bon temps. Ça se sent d’ailleurs, les livraisons se font attendre... Que voulez-vous, il fait beau et la touffeur normande du début de l’été paralyse nos phalanges désespérément agrippées à de rafraîchissantes rondeurs rouquines et houblonnées. Juin c’est aussi le mois des examens et autres remises en question récurrentes des Sans Domicile bancaire Florissant. Alors la Graine prend son temps pour lever, forcément. Mais l’essentiel est que l’attente en vaille la peine, et nous pensons modestement que c’est le cas. Vous en jugerez vousmême dès la page suivante ! Nous avons découvert les nouvelles de Nathalie Potain comme on picore les petits canapés d’apéritif, et puis emportés par leur saveur, on les dévore jusqu’à plus faim. Boulimiques, attention ! Piazagra et compagnie assurent d’ores et déjà un avant-goût salé du prochain Mauvaise Graine, numéro double 48/49, que nous vous avons concocté comme la surprise de l’été. À suivre… À découvrir aussi dans ces pages Le premier combat de JeanLuc Texier. À l’avenir Mauvaise Graine prendra garde, tout en continuant à faire la part belle aux talents consacrés (au moins par vous) et toujours inédits, de faire une place aux nouveaux venus. Encore un mot sur le dernier Proscrit1, n°2 ½, que nous a balancé Stéphane Heude le mois dernier... Quelle beauté ! Quel travail ! Plus aucun revuiste n’a de souci à se faire ; la relève est là. Place à la gourmandise : bonne lecture !

LA MAUVAISE GRAINE EST UNE PETITE REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE D’UNE SALE TENDANCE UNDERGROUND QUI PRÉSENTE ICI SON NUMÉRO 47 DATÉ DE JUIN 2000. TIMBRÉE ISSN 10655410, DÉPÔT LÉGAL À PARUTION, ELLE EST LE FRUIT AMER DES AMOURS SAUVAGES SUR UNE IMPRIMERIE SPÉCIALE, DE SON DIRECTEUR DE LA PUBLICATION WALTER RUHLMANN ET DE SON PETIT ASSISTANT BRUNO BERNARD, JAMAIS LE DERNIER DANS LES MAUVAIS COUPS. OUATE EUBAOUT ZE COPIRAILLTE DITES-VOUS ? EH BEN © MAUVAISE GRAINE ET LES AUTEURS, JUIN 2000 AND OUATS ZI ADRESSE ? EH BEN CES ZIGOTOS CRECHENT À CAEN ET C’EST LÀ QUE TOUT CE PETIT MONDE MIJOTE CETTE REVUE DÉCADENTE. E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : mauvaisegraine.multimania.com CE NUMÉRO SE NÉGOCIE DANS LES 2.25 € / 15 FF SI VOUS HABITEZ EN FRANCE SINON ÇA VOUS COÛTERA 3 € / 20 FF S’IL FAUT VOUS ENVOYER LE BÉBÉ HORS DE NOS FRONTIÈRES. ATTENTION LA PATRONNE FAIT PAS CRÉDIT ALORS VOUS ADRESSEZ LES PÉPETTES À MONSIEUR WALTER RUHLMANN PAR CHEQUE BANCAIRE LIBELLÉ EN FRANCS FRANÇAIS OU BIEN VOUS VOUS FENDEZ D’UN BON PETIT MANDAT INTERNATIONAL. TIMBRES OU TICKETS RESTAURANT POURQUOI PAS ON N’EST PAS DU GENRE À FAIRE LA FINE BOUCHE. BYE !

Walter et Bruno

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Proscrit, Stéphane Heude MAUVAISE GRAINE 47  JUIN 2000

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Piazagra Ils sont morts de rire, la baston promet. Ils se sont grimés pour bluffer l'adversaire. D'abord le grand Béliagog ; une espèce de gaillard croisé africaine cultivatrice costaude à la jarre de trente kilos sur le crâne et marin marseillais qui va aux putes émigrées pour soulager ses lourdes escarcelles trempant dans la morue et la purée de pois. Béliagog est un simili de black géant, monté sur rollers qui accroche les mobylettes avec un pot d'échappement télescopique. Il est très fort, le traqueur de meules. A sa droite, Morholt, la miniature, le nabot jaune et imberbe au rire tranchant comme un tesson de canette en train de découdre une orbite oculaire. Morholt, c'est le grain de riz qui enraye la DASS. Il raconte qu'il a germé sur un boat people, le lendemain que son père est un richissime trafiquant d'opium au cœur du quartier jaune ou encore que sa mère a été violée en Thaïlande par un pédophile européen en voyage avec son comité d'entreprise. Bref, on ne sait plus très bien avec quelles baguettes le tenir et on le largue facilement sur son rafiot pourri à l'alcool de riz. Le dernier de l'embuscade, c'est Malehaut, un maure maffioso, le plus vieux, le plus expérimenté sur le marché de la pizza : bientôt treize ans, les dents cramées par le crack, le piment, les bastons, les poils de pucelles qu'il viole encore avec la bouche seulement, les jurons. Il a les marchés en mains, la plupart des pizzaïolos sont les cousins de la Mama, eux qui n'en sont pas, sont rackettés par Mustapha, son père, et ils entrent dans la confrérie des pizzaïolos à domicile « La Napolitaine », gérée par Morgane, sa sœur à lui Malehaut, une belle garce qui sent l'olive, l'origan et l'or qu'elle porte en piercing sur le corps entier. Un vrai bijou de famille, des carats à la petite lèvre et des diamants sur la langue. L'aimer équivaut à la fois au supplice d'être éraflé de bas en haut et de tenir un trésor de pirates inaccessible. S'en foutent les trois crapules embusquées derrière les poubelles de la zup, éméchées à mort. Ils attendent la dernière cloche recrutée par l'A.N.P.E. pour se balader, ridicule, sur sa meule blanche avec son petit casque, son petit costume, sa petite pub, son petit carton de pizzas. Le dernier livreur du gang ennemi : « La Romaine ». Le circuit adverse de la banlieue Nord, qui rafle encore un quart du marché. On ne partage pas chez les Napolitaines, on règne, on extorque. Bon Dieu, qu'est que c’te meuf sur un scooter flamboyant ? L'aide à domicile. L'aide à domicile dans la Z.U.P… Du délire, on n'a pas été prévenu. Mama n'en sait rien. Malehaut siffle trois coups brefs et deux longs. Le message est reçu, il reçoit la pareille. Il ne peut pas lâcher la pizza pour la gonz. Il appelle ses chevaliers : Lancerot suppléera pour le droit de passage. Un peu plus loin, il faudra qu'elle ait son passe droit la pupuce au scooter, qu'elle allonge la monnaie si elle veut 4

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récurer les chiottes d'une sénile hystérique. Elle aura bien du mal à dénicher une vieille par-là. Ils les ont toutes pourchassées Malehaut, Morholt, Béliagog, traquées les vieilles, traumatisées, qu'elles giclent et les laissent respirer un peu. Elles reniflent le cadavre et le pipi quand elles sont collées à leur radiateur, du large. Ça vous sape le moral. Alors, à les insulter dans les ascenseurs qui s'arrêtent, bloqués au troisième, verrouillées les grands-mères incontinentes, sans les lunettes pour lire le numéro de téléphone S.O.S. ascenseurs défoncés, rhumatisantes coincées sans fauteuil dans la cage qui pue la branlette et l'urine. Les mémés sortaient la tête déglinguée et filaient se faire plumer plus loin. Ouf ! Pour une autre bande la vieillerie, ils ont mieux à faire. Bref, la meuf a été coincée, elle a craché sa rage et sa colère, surtout son flouze, la vieille isolée aura sa dose de déodorant sur le troufignon. Ça y est ! ! Vise un peu la brelle, le vieux bourrin qui s'amène ! ! ! Les gredins sont secoués de rire, cette fois-ci, le S.D.F. est encore bien gras. Béliagog n'a même pas à s'élancer sur la piste, un bleu bite pas malin qui ne devine aucun rival derrière l'obstacle, aucun danger au croisement. Béliag attend coolos que la chiotte frôle la poubelle, il déploie son attrape-meule et vlan, le manant est parterre, sans résistance, les yeux écarquillés. Il se relève un peu effrayé et offre gentiment sa pizza devant le tesson qui lui chatouille l'artère. — Non mais attends mon vieux, tu nages dans une piquouze de rêve ou quoi ? Il y a une éternité que cette technique est désuète ! Qu'il lui gueule dessus Malehaut. Dis leur bien à tes enculeurs de patrons qu'on n'achète pas la chaîne des Napolitaines avec une galette pour miséreux. Il attrape la Pizza, le tribu des temps anciens et la met de côté. Giovanna la refilera ce soir au snack, il se trouvera bien un V.R.P. usé et de passage, pas trop regardant. En attendant, le petit père Romaine, il va couiner au crépuscule. Ils se le tabassent proprement, pour l'amocher vraiment ; il aura peut-être la veine de toucher une pension d'invalidité. Ils trient les pièces de la mob, Morholt les filera à son frère pour sa casse. Du bon travail de fait, bien propre. A force, la pizzeria du haut de la tour de la banlieue Nord aura une sale réputation, ne tient pas ses engagements. A moins que. — Allô ! la Romaine, ici Sire Malehaut. On vient de négocier votre dernier livreur. La pizza était fadasse pour nous. Il y a peut-être moyen de s'arranger. Faut voir. Toujours pas pour Mustapha, toujours pas Napolitain, Hein ? Qu'est-ce que tu proposes ? Tu veux parler à mon père ? Tu traites avec les adultes, c'est cela mécréant, gousse de bouse, molard à l'origan. Pas un de tes pizzaïolos ne passera le fleuve, va mourir. C'est le gang de Malehaut, la souveraineté de la banlieue est qui gère le passage. T'es cuit par-là, égorgée La Romaine. Je déploie une de mes troupes sur tes terres, tes clients vont bouffer du bitume, de la tarte à la rate, de la tourte à la vésicule, tu vas morfler.

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Journal de vingt heures : « Durant une manifestation pour les Droits de l'Homme dans le monde, de violents attentats ont été commis. Des bombes ont été déposées dans trois pizzerias « La Romaine » qui jalonnent la Banlieue Nord. Clients et manifestants ont été les victimes de l'agression, on dénombre cinq morts et soixante blessés. Les bombes semblent réalisées de manière très artisanale, elles en sont d'autant plus dangereuses. Les attentats ont été revendiqués par un groupe pour la défense des consommateurs, lequel estime que les aliments de La Romaine sont douteux voire dangereux pour la santé des clients, que la provenance de la viande et des matières animales en général est particulièrement louche. Ces mêmes individus affirment qu'ils agissent pour le bien de l'humanité et que l'un des leurs est mort des suites d'une intoxication alimentaire contractée dans l'une des pizzerias « La Romaine ». Un communiqué confirme qu'un jeune pizzaïolo est décédé récemment et qu'on lui avait offert une Romaine avant sa livraison. Les résultats de l'autopsie sont encore inconnus. Faute d'avoir une autre piste, les autorités ont contacté « La Romaine » ; celle-ci vient de faire savoir qu'elle démentait violemment cette accusation, qu'elle n'était en rien responsable de la mort de son employé et encore moins des victimes de l'agression. Pour prouver sa bonne foi et la qualité de ses produits, elle accepte de s'associer à « La Napolitaine » de la banlieue est, laquelle a été vivement louée par les agresseurs lors de leur comparaison qualitative. « La Napolitaine » s'engage à soutenir la famille des victimes, Mustapha Napolitos se déplacera en personne aux obsèques, il promet de vérifier sérieusement la qualité des aliments de feu « La Romaine », il s'engage dès aujourd'hui à retrouver les coupables et à les châtier. Il évoque déjà une jeune aide familiale, a priori insoupçonnable, comme l'instigatrice de l'agression. Son fils Malehaut estime, je cite, « que les lobbies de consommateurs sont utiles pour lutter contre les fraudes et les injustices », mais il souligne « qu'un arrangement à l'amiable aurait été plus judicieux ». Il insiste pour que justice soit faite et qu'on ne néglige aucune piste. La rédaction rend hommage à ce jeune homme responsable s'il en est dans une période de sauvagerie juvénile »

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Panais est un hématome à lui tout seul Il traîne sur le chemin de l'hôpital. Il a tenté de vider tout le sang de son corps. Il a coupé de droite, de gauche, dans les lits de veines, dans les raids de rhésus. Pour rien. Sa mère l'a retrouvé et a hurlé... à hystérie déployée. " T'inquiète, j'ai essayé les aiguilles à tricoter, les fils barbelés, les briques comme laminoirs, t'inquiète, t'es sorti quand même, indemne ! Increvable ! Dans une gangue de poisse tellement épaisse que la mort ne vient pas se frotter au piège "... Elle braille à plein régime. Petit Panais traîne ses caillots plus loin. Panais est devenu le fils du centre H. de la Grand'ville. Adopté par le centre hospitalier. Il dort dans un cagibi à balais, il mange au self, il s'habille de ce que les petits malades oublient : les pyjamas et peignoirs de flanelle des petits morts, les jeans et pantoufles des ventres-racines de mimosas, des petits crapauds de massifs des cimetières. " Je t'emmène goûter mon Jean Jean ", C'est Panais qui traîne le pull de Jean Jean, le myopathe de cristal rendu à l'incandescence. Jean Jean à la fin dans un haubert de fer pour ne pas s'étaler en flaque de souffrance. Panais maintenant lui fait vivre des histoires d'enfants et de corridor. Il le promène dans son chandail confortable. " Tu vois Jean Jean, celui-là il souffre pire que toi, une vilaine leucémie ". Panais a la chance incroyable de suivre, en direct et en masse, les transfusions sanguines, le glou glou des globules et le patronyme des individus, la déclinaison du clan, le parchemin des spermatozoïdes. Parfois Panais suce les gouttes de sang qui tombent en cachette, il lèche les aiguilles. Si cela pouvait lui donner une identité. Il imagine son corps comme un vaste laboratoire qui distille les globules et lui refait une carte génétique. Souvent, ça le démange, toutes ces paternités qui s'écorchent dans son tronc. Réincarnation d'une Hydre. Petit vampire. Il fait des rêves d'hémophile. Aussi, Panais est dans l'angoisse permanente d'être heureux et privilégié. Il déambule dans le corridor et traîne dans l'antichambre des affres humaines. D'une porte à l'autre, une misère, un nid de spasmes. Pour se détendre, il suit les infos dans la salle télé du rez-de-chaussée des convalescents. Pire encore. Le monde tourne sur un scalpel, Panais se ronge les doigts . Martyrs des autres en lui stigmatisés. Un grand ténia de peine qu'il porte sans en voir les yeux. Pour Marrix, sa mère Marrix, elle aussi est burinée de l'intérieur. Depuis que Panais a gondolé son ventre, elle a été empoisonnée. Panais lui a retourné les sangs et volé la santé. Goupillon infernal qui lui a estropié le bide et l'âme. Marrix-Panais a la raison gangrénée et le corps en menstrues MAUVAISE GRAINE 47  JUIN 2000

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chroniques. Ce sont les petits Marrix-d'avant-la-mauvaise-portée qui assument la mère et poussent son fauteuil à roulement à billes. Panais sera médecin. Il connaît les corridors de l'hôpital et les labyrinthes humains. Il soigne les plaies, il rafraîchit les malades, il lit des contes aux papis malvoyants, il a appris à déchiffrer les dermatoses surinfectées, à comptabiliser les espiègleries cardiaques, à calmer les futures accouchées, à aimer les contagieux oubliés. Il est toujours occupé, il fait quelques glissades sur le linoléum du couloir, il renifle les moissons de désinfectant, il danse sur les spots et les vagissements des sirènes d'alarme. Marrix arrivera en plein delirium à l'hôpital. Panais ausculte ses frémissements. Elle vocifère, les ongles noirs du mal qu'elle n'a eu de cesse de gratter. " Je l'ai encore dans le ventre, il ne veut pas sortir, il s'accroche à la muqueuse, je suis en train de pourrir !" Panais jette un œil dans le vagin de cette folle inconnue et vieille ménopausée. Il y règne l'odeur fétide d'un charnier humain. Perplexité. Il opère et trouve, dans la matrice rabougrie de la vieille dame, une cage rouillée en guise de crinoline et, à l'intérieur, un petit soldat de plastique que Panais mettait toujours sur sa table de chevet, en garçonnet mal aimé . Le tribunal de la haute instance internationale vient de condamner la milice des milices. Un fief de dangereux malades mentaux et meurtriers embrigadés pour la guerre et le massacre, conditionnés au carnage. Panais est réquisitionné pour faire des prélèvements sanguins et aider à établir la liste des viols pour motif de nettoyage ethnique. Dans la guerre transgénétique qui a labouré le ventre de sa mère et sa petite enfance, ce n'est pas l'amour conjugal ni l'étreinte du soldat qui l'ont emporté. Les spermatozoïdes enfoncés dans la haine et la geôle de la matrice ont été plus puissants. Parmi les résultats d'analyse, Panais reconnaît son père. Le lendemain à la prison, le petit soldat de plastique tétait la carotide du père Panais. Cela fera une place et un avenir à Panais-bâtard. Ainsi était-ce écrit dans les plaquettes.

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La grande fête annuelle de l’Académie Les jeunes universitaires claquent de la langue et haussent de la fesse. De belles jupes amples et rouges, des pétales de digitales, des ongles incarnats, des lèvres telles des bulbes de promesses, des gorges pâles de glycines. Les garçons tournent autour des filles comme des disques vinyles, costumes noirs et bravades, cygnes noirs et cravaches, altiers, les derniers diplômés de la nation... La fête annuelle est aussi belle qu'à ses premiers jours. Des ribambelles de pucelles folâtrent dans les rangées, des grappes de mères inquiètes maternent leur bébé. Et vive la fête annuelle de l'Académie. On a jeté des plumiers géants sur le bûcher. Vive les rituels et les blouses noires d'antan, les livres surannés, les pupitres fanés. Dans la grande mascarade académicienne, tous les objets, autrefois sacrés, sont éventrés, déguenillés. Trophées de bonnet d'âne, effigies de vieux instits en autodafé, rien ne manque à la grande parade annuelle. La foule est parée : règles métalliques, cartables en cuir, poudre de craie, lorgnons dépareillés, encriers désuets, billes talées, doigts d'encre tachés. La grande fête académique ! Au centre de la grand'ville, un podium et ses soixante-douze plateaux vibratiles et tournants. Et dansent les frêles étudiantes, et tapent des pieds les nouveaux bacheliers. Des manuscrits tremblants épinglés en guirlande, de belles plumes d'oie chatouillent les damoiseaux. Et cavalcadent les donzelles, et folâtrent les gentilshommes. Les diplômes de toutes les académies viennent d'être remis, à la même heure dans tout le pays, à l'élite de celui-ci. Ont été distingués les plus talentueux et les plus ingénieux de la promotion. C'est pour cela que tapent les talons cirés, que giclent les bravos énervés. La fête est bien avancée. On a arrosé généreusement la réussite du fleuron de la nation. Pourtant le peuple en liesse attend avec une grande fébrilité le clou de la journée: le grand sacrifice. Lourdement d'ailleurs, aux portes de la cité, les portes sont fermées. Et vive les gentillettes qui guinchent avec légèreté... Sur les plateaux tournants, sont servies les entrées. Et vive les coquinettes qui ravissent l'assemblée... Vingt dames pâles, qui de tournicoter, sont complètement givrées et risquent à tout moment de tomber. A peine les plateaux sont-ils stoppés que la foule fait silence et regarde les piètres stabulos échevelés et falots, se pencher sur le côté pour vomir d'une goulée. Sur les plateaux figurent des dames, éprouvées, fatiguées, déséquilibrées. Soixante-douze, complètement esquintées par la longue MAUVAISE GRAINE 47  JUIN 2000

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séance de tournicotis, qui a tant amusé les petits. Ce sont les bouillons, les anti dépresseurs, les amnésiants qui refluent ostensiblement et gerbent en flots spumeux. Les spectateurs rient beaucoup. Déjà. Le jugement commence. S'alignent autour du podium, en rang d'oignons, des marmots, des jeunots, visière de casquette toutes du même côté et derrière, un long couloir de mères courroucées. Le premier plateau se met à swinguer. Une vieille dame au chignon défait pose ses doigts diaphanes entre ses paupières et le soleil. Voici l'aînée du corps enseignant, celle qui, l'année dernière encore, a été décorée. Curieuse, d'un caractère souple et gracile, elle est restée en poste avec succès, bons et loyaux services à la cité. " Aux chiottes la vioque ! " entame-t-on dans les rangs des casquettes, " trop gnan gnan, trop moche, tu nous fous les glandes ! " La trépidation du plateau reprend de plus belle ", " la vieillerie déprime nos petits ! " braille une bonne grosse ménagère sur le côté, " Va mourir, vieille taupe! " reprend une autre. Le plateau prend son élan et jette brutalement la dame au chignon défait sur le laminoir des profs reniés. Ses fourches cendrées saluent une dernière fois l'auditoire avant d'aller tremper sur une palette carnée. " Une autre, une autre ! " la foule commence à s'échauffer, l'ambiance arrive tout doucement. Le plateau présente une grosse dame bouffie dont les chairs n'ont de cesse de trembler. " Regardez la poufiasse! ", le plateau amorce ses vaguelettes, " des bonbonnes de la sorte, à crever ! ", " ogresse intolérante, tu en a trop profité ! " , " elle a brimé mon Dédé ! ", le plateau tempête, rugit, puis s'écrase contre son récif. La jolie robe de madame est toute tachée. Ainsi se poursuit la soirée. " A mort cette allumeuse ", " Crève-moi cette emmerdeuse ! " " Vire- moi cette chialeuse " " Trucide-moi cette tortionnaire ! ", " Éclate-moi cette sale négresse ! " , puis le plateau se charge d'hommes " Celui-là m'a attrapé par le bras ", " celui-là a un gros nez ! " , " Celui-là pue des pieds " et fricassent les profs sur le crématoire de la cité. De plus en plus vite, la foule est fatiguée. Toute la racaille lynchée, il faut la remplacer. S'approchent les majors de la promotion, les pédagogues élus de la cité. Soixante-douze primés qu'on vient de distinguer. Les femmes d'abord sélectionnées pour leur quotient intellectuel dans un premier temps, leur beauté ensuite, leur douceur finalement. " Je vous promets un enseignement ludique et varié, adapté à tous pour le besoin de chacun " " Youpi !!! " entend-on dans l'auditoire . Rachel tourne sur le plateau, tout doucement, un sourire aux lèvres, impassible. " A poil ! " gueulent quelques paternels éméchés, " Je m'engage à tout faire pour l'épanouissement de chacun " Rachel est un morceau de choix, dans une parure de star. La première n'est surtout pas choisie au hasard. Au fil des candidates, la qualité se délite, imperceptiblement, certaines d'entre elles garniront le laminoir, l'an prochain, peu importe, à chacun son tour. " O.K. on la garde. " gueule un looser la casquette de traviole. Le plateau la fait voltiger jusqu'à la sortie, elle descend rapidement et s'engouffre dans un camion de sécurité intérieure. Les gamins et les pères la tripotent déjà. " Bienvenue dans l'univers de la connaissance et du savoir !! " susurre Louisa radieuse sur ses escarpins pailletés. Elle défait rapidement sa veste et apparaît en 10

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justaucorps. " Je vous enseignerai l'introspection et l'analyse de soi !! " poursuit-elle langoureusement. Deux garnements se branlent sur le côté en ahanant. " C'est bon poupée !! ". Louisa major de science po se pose en douceur à côté du plateau. Lorsque les hommes apparaissent sur leur estrade nacrée, le peuple est fatigué et boudeur. Maurice est un scientifique plein d'espoir admiré de longue date par ses collaborateurs. " Pour vous messieurs dames, la science atomique et les mirages microscopiques, l'onirisme du cosmos et .... " Maurice a du verbe et sait vendre sa camelote, il a été conditionné pour distraire la nouvelle couvée, pour distribuer à la sublissimale descendance quelques poussières de ses étoiles. Il se trouve cependant que la jeunesse, lassée du show professoral, s'ennuie et est au bord de l'indigestion. Devant, un gosse vacille et tombe en pâmoison. Silence dans l'assemblée. Jamais cela n'a été vu. Maurice se tait, en équilibre entre deux amphores de sueur qui sourdent de son front d'intellectuel. On entend un barrissement dans la foule, la mère de la victime hurle à la mort près de son fils évanoui. Les forces de police sont là, tout près. Interdiction d'intervenir et de brimer. Maurice se racle la gorge et déplore l'incident. Il se penche vers l'enfant pour prendre son pouls. C'est à ce moment que des parents envieux et courroucés, remettent en route le propulseur du plateau, qu'ils mènent à une allure diabolique. Maurice gicle contre le laminoir, puis les flics passifs, puis Louisa encore tout près, puis le fleuron des écoles masculines. Quand la bouillie à la groseille humaine est achevée, les gosses y jettent deux ou trois adultes brimeurs, les mères leurs époux amollis, les pères leurs marmots excités, bref, une bonne purge de la société, cette fête académique annuelle. C'est ce vacarme qui a finalement réveillé le petit enfant barbouillé. Après avoir involontairement poussé maman dans le laminoir des enseignants, il éteint le moteur bruyant du plateau éjecteur et regarde gentiment tourner quelques restes de macchabées refoulés sur cette grande, grande boîte à musique tout articulée, près de laquelle il se trouve abandonné. Bercé, par les flonflons du plateau et saoulé par ses lentes circonvolutions, il s'endort. Un doigt dans la bouche, deux dans le trou de nez. Le marchand de sable est passé.

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La bête Comme tous les soirs lorsque la lumière crépusculaire se love dans ses excréments, il se roule sur sa couverture, se détend, ouvre ses doigts de pieds avec ses doigts de mains ; enfonce mollement son index dans chaque interstice qui sépare les orteils, remonte son index sous ses narines, y promène doucement, doucement la région digitale ainsi odorante : certaines zones érogènes s'en trouvent éveillées. Il fait cela machinalement en suçant un peu son pouce, en vrillant ses mèches de cheveux. ...Instant de relâchement intéressant, le recroquevillement nocturne montre le sujet en train de se gratter. Pieds, nez, dos, bras, sexe et fesses. Là encore observons que les zones sexuelles et anales sont particulièrement sollicitées. Elles entraînent la même complaisance olfactive que ci-dessus. Il est donc clair que le sujet se reconnaît dans son odeur, laquelle est jalonnée de repères particuliers, anus, aisselles, orteils, gland, mais aussi, creux de l'oreille, salive, cuir chevelu, paume de la main. Nous avons tenté plusieurs expériences olfactives. Par exemple, la cuvette à défécation doit forcément être à l'odeur de son occupant sans quoi celui-ci est gêné dans son exercice quotidien ou encore, la couche de l'individu ne peut - être à l'odeur d'un autre sans troubler son sommeil. Il semblerait que l'être humain, à l'image de tous les animaux terriens, marque son territoire avant tout de son odeur. Compartiment suivant : le spécimen a été sélectionné pour la fréquence exceptionnelle de ses émissions gazeuses. Il est exclusivement nourri d'aliments riches et particulièrement générateurs de gaz. La châtaigne, les pois secs et les salsifis sont très performants pour les émissions anales, l'ail, les sauces lourdes, les viandes grasses et cuisinées au vin sont intéressantes pour les éructations. Nous avons donc relevé une complaisance irréfutable chez le sujet chaque fois que la nourriture parle à travers lui, ronronne et se signale. L'humanoïde tient du ruminant, il a besoin de flatulences pour se croire en état d'ingurgitation permanent, lequel état _ enseigné par la vie fœtale où la nourriture est continuelle et pléthorique_ est le seul garant de plénitude absolue. Notons à cet égard que les gaz, par leur odeur sont ajustés aux mets ingérés, que la transformation chimique altère légèrement leur exhalaison et que le prototype fait tout pour capter au mieux et le plus longtemps possible les émanations olfactives. Par exemple, il retient les senteurs sous sa couverture puis les renifle d'un coup brutal, les emprisonne à nouveau pour les conserver plus longtemps et se délecte de ses propres fragrances. Ce sujet gavé est intéressant pour un autre phénomène, toujours associé aux productions sonores, c'est le ronflement. Il est indéniable que l'homme échappe son animalité la nuit dans ce râle a 12

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priori incontournable qui est le langage des parties supérieures du buste. Deux ronfleurs côte à côte conversent alternativement et alignent leur rythme cardiaque et leur hallucinations oniriques. La tribu mythique existe toujours même chez ceux qui vivent à l'état de solitude depuis des années. Le corps humain a une mémoire ancestrale collective et individuelle. Passons chez l'individu qui se prête à l'étude tactile. Si l'adulte diffère de l'animal domestique dans la réception de caresses sur la truffe _ ce qui n'est pas le cas du petit enfant_ il accepte volontiers qu'on lui tapote l'épaule, les mains, qu'un de ses congénères lui caresse la crinière, le dos, le ventre... Les attouchements sont surtout associés à la parade amoureuse, chaque fois que l'un d'entre eux veut apaiser un accès de fureur ou encore un chagrin, une sentimentalité excessive, une colère, il flatte l'autre, le touche, ainsi s'effectue la reconnaissance d'un membre par un autre, ainsi partagentils les excès adrénergiques pour éviter les crises. Constatons que l'humain se caresse tout seul. La masturbation, les mains croisées sur les sexes masculins en guise de protection nocturne, la fonction antalgique de la main ou encore le dos qu'on se gratte contre le mur à la manière des grands mammifères ou des chiens atteints de verminose en sont d'éclatants exemples. Il y a bien sûr, la démangeaison psychosomatique que l'individu éprouve en cas d'ennui profond et qui peut tourner à l'auto flagellation ( sujet qui s'inflige un dépeçage régulier, qui arrache les croûtes qui en résulte...). Dernière remarque pour cette étude, l'humain a besoin d'un contact permanent. Il dort mieux calé contre un autre, il se positionne toujours contre une paroi, il a plutôt les membres repliés, les jambes serrées, les bras sur les cuisses, la nuit recroquevillé... En somme, il est viscéralement traumatisé par la solitude, le démembrement ; primitif, il se ramasse toujours contre une éventuelle attaque. On peut supposer que _ emprisonné pourtant dans sa cage de verre blindée_ il se sent aussi vulnérable qu'à la préhistoire, que sa vie primitive de fœtus lui a laissé des marques inaltérables : dépendant d'un autre pour toujours et comme éternellement inachevé. Étude des comportements pseudo-alimentaires et buccaux. L'échantillon de la cage n°4 est particularisé par des habitudes qui se ramènent à l'activité buccale sans pour autant servir à le nourrir. Certes, il est onyphage, se suçant les doigts à longueur de journée à moins d'ingurgiter ses croûtes, de sucer le sang qui en résulte, de mouiller son index pour effacer une salissure, une odeur trop insistante derrière les oreilles par exemple. Souvent, il explore ses narines. Le soir, sur sa carpette il aime fourrer ses doigts dans son nez, il y trouve des sécrétions _ preuve que celles-ci ne sont pas produites par un environnement insalubre ; il vit dans un milieu parfaitement stérile et fabrique donc ses sécrétions à partir ses matériaux corporels_ et a bien du plaisir à les ingurgiter, son doigt devient unciforme, il ramène les boulettes nasales bien moulées à moins que d'être liquéfiées et filandreuses. Il y a là une espèce de circularité intéressante, au même titre que le mammifère femelle avalant les restes de ses couches pour retrouver ses forces ou pour ne pas perdre l'essentiel de ses productions énergétiques. Observons que ce sujet, en présence d'une femelle, lui récure MAUVAISE GRAINE 47  JUIN 2000

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systématiquement le sexe et l'anus avant de s'accoupler ; scatophile, lubrification, propreté maniaque ? Le prototype de la cage n°5 est toujours soumis à toutes sortes de stimulations : Maintenu à l'état de diète, d'abstinence, régulièrement battu, il exécute au mieux ce que nous avons déchiffré dans l'ouvrage de l'individu dit Pavlov. Il salive quand nous passons avec de la nourriture, quand nous soulevons le rideau métallique et que nous lui permettons d'assister à la baffrerie du site n°6, de même qu'il se masturbe devant leurs orgies ; le son lui suffit ; salivation lorsqu'il les entend laper, érection et onanisme quand il les entend hurler. Au lieu de se rebeller, petit à petit, il s'est collé contre le mur de leur cloison, et il se contorsionne à chaque manifestation. Il ne se lève plus lorsque les gardiens feignent d'ouvrir sa cage. Notons qu'il se tient prostré et à croupetons cet onguicule ; qu'il lui est arrivé d'être coprophage, les premiers jours, sous la torture de la faim. Ainsi l'humanoîde est-il fondamentalement lâche et défaitiste. Les autres, au 6 sont en meutes. Le spectacle est toujours le même, les plus forts volent la nourriture des autres et restent les plus forts, ils terrorisent le reste de la meute dont les membres parfois s'allient pour équilibrer la situation, mais les alliances sont toujours de courte durée, de sanglants combats rythment la collectivité, et les gros restent gros. Les enfants, les plus jeunes sont plus efficaces que les autres, ils ont compris les règles de la cage, ils trahissent tout le monde, génitrice, sujet du même sang mais d'une autre portée, à qui ils volent le pain. Il meurt toujours un certain nombre de créatures : mauvais traitements, faim, ennui, suicide. Généralement la mort importune les autres : odeurs, place gaspillée, peur de contagion... Certaines famines prolongées ont suscité quelques cas d'anthropophagie isolés et inintéressants. Les femmes sont régulièrement violées, si certains ont des velléités de regroupement par couple, comme par le passé, ils en sont forcément détournés par les autres ou leur propre élu ; des ébats ont lieu à tous moments, dans un désordre absolu, il n'y a distinction ni de sexe, ni d'âge, ni de lien familiaux, ni de cavité employée, ni de nombre sur une personne. L'ennui est tel que l'accouplement se fait dans la sauvagerie la plus totale, les punaises mêmes sont très inférieures à l'homme dans ce domaine. Seule période de repos, les menstrues généralisées et réglées hormonalement naturellement qui précèdent une période de rut redoutable pour les gardiens dans la mesure où elle nous abîmé bien des recrues... C'est à cette heure ci que ZFH§ contacte les siens, le clan des ARn° ; il est lui-même plus détendu, il a enregistré toutes les données hebdomadaires sur son site professionnel et fait son compte rendu systématique par ondes supra planétaires. Il a la charge de la zone @w/ sur la colonie terrienne, il s'intéresse plus spécifiquement à l'espèce humaine et à sa similitude avec le reste du monde animal. En fait , le clan des ARn° est responsable de la création de nouvelles espèces pour accroître la fusion planétaire. Son objectif est le croisement de genre et d'individu pour obtenir un type mutant capable de relier les aborigènes des différentes planètes. 14

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Ainsi par colonisation, croisement, dressage, créerait-il un univers aux dimensions de son génie et selon ses besoins. Le chef des ARn° projette de croiser les humanoïdes terriens avec les larves de Gna+, les conicrones de yro£, les plastocrates de Σbez, les tubodontes de Ωïœ. En fait, ZFH§ défend une autre thèse, leur fragilité psychologique et physiologique, et surtout leur bestialité latente ne peut leur permettre de participer à la sélection génétique d'êtres supérieurs en contact direct avec son peuple. Trop destructeurs, fatidiques, dangereux, égoïstes, perfides. ZFH§ se meut de toute sa molle longueur au-dessus de l'émetteur. Il décolle son manteau baveux de l'émetteur et déploie son corps annelé dans l'espace, sa tête de lombric dodeline dans l'attente d'une réponse. Elle ne tarde pas d'arriver. Le chef dégoûté lui renvoie un ordre formel .Arrête de suite l'étude, leur cas est inintéressant, tu as raison, ils sont exclus des manipulations et sélections génétiques supérieures. Pour s'assurer de leur parfaite inoffensivité, vu la grande compatibilité qu'ils présentent avec les animaux terrestres, il nous suffira de les accoupler d'abord avec les chimpanzés, ensuite avec d'autres singes et de passer progressivement leurs gènes à tous les mixages fauniques possibles. Que la reproduction humaine pure soit de suite stoppée. Pas de pedigree pour ses dégénérés, faites entrer les guenons en chaleur dans la cage n°5, séparez les mâles et les femelles de la 6 et offrez les femelles fécondables aux gorilles.

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Les ayants-droit J'ai le cœur qui tressaute comme un tambour de machine à laver à l'essorage. Suant, tremblant, je suis sur le point de faire basculer mon existence. C'est si simple. Le lycée est vide. C'est le genre d'endroit sûr de lui. Ni alarme, ni surveillance. Comme si ses murs austères et son odeur de livres suffisaient à le rendre invincible Pourtant, c'est moi Gustave, le pauvre Gustave, le Gustave ânonnant en cours d'anglais, le Gustave moite des cours de maths, le Gustave filiforme qui s'encastre dans les murs pour se laisser oublier, Gustave dont on rit chaque fois que sous le couperet cinglant des questions du prof, il bafouille une réponse, n'importe laquelle, inaudible surtout, pourvu qu'elle le décharge d'un devoir, qu'elle se détache, indolore et superflue de lui. Gustave triomphant de savoir lire et compter. Pas des plus précoces, certes, mais qu'importe. La mémoire infidèle. L'esprit confus. Gustave ne comprend pas les consignes. La maîtresse toujours plus conciliante. Expliquer à Gustave. Gestes, paroles imagées, le ton de plus en plus haut, le rythme accéléré. Gustave ne retient qu'un mot sur deux, les yeux baissés, sans voir les lèvres qui trépignent, la nuque frémissante, la trousse verte qui vacille. Gustave fait des efforts. Toutes ces têtes penchées vers lui pour lui expliquer. Un défilé de permanentes et de nuques énervées. Voyons Gustave, ce n'est pas un C.O.D. Gustave confus feint la fatigue, l'étourderie, la panique. Il recommence plein de bonne volonté. Des jours et des mercredis à essayer de coordonner les fractions, les pourcentages, les nations et les révolutions. Les livres sous les yeux, il regarde les autres jouer et le soleil décliner. C'est normal. Constamment puni. Pourrait faire mieux. Gustave s'applique à être puni. Contenter le monde de ses pattes de mouches. Il en à la tête toute griffonnée. Des conseils, des méthodes. Ramener au dénominateur commun. Gustave n'a rien de commun. On dit qu'il est muet, bizarre. Gustave enflé d'humilité et de sauvagerie. Le pire pour Gustave, ce sont ses grands yeux verts tout ourlés de gris où les profs batifolent pour qu'il saisisse le contenu inestimable de leur message. Les yeux verts du mystère enfoui qui ont fait qu'on a passé son temps à lui sourire. Pourtant, Dieu sait si cultiver les champs de blé et faire paître les vaches du père, c'est simple comme souhait Gustave soupire. Pour entendre le chant des grillons sous le noisetier et voir fumer la terre qu'on tond comme un porc-épic à la maison, c'est cher payé ! Gustave a été à cheval sur le temps scolaire comme d'autres poussent un fauteuil roulant. On lui a aménagé un parcours plus lent ; de longues lignes blanches qu'il a sagement suivies. Avec ça, il devait réussir. Le collège terminé, il avait essayé le lycée, toujours assis, il suffisait de s'accrocher au pupitre et le 16

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miracle viendrait. Quatre-vingts pour cent de bacheliers. Pourquoi pas lui ? Redoublements et tâtonnements, la ligne de sa vie d'un bureau à l'autre, les lignes défilent. Seize ans à vivre immobile, immergé dans la marinade scolaire jusqu'à l'amollir. Et puis le baccalauréat, les profs réticents. Les parents nerveux. La ferme et les emprunts comme enjeux. La mère ramenait les ouvrages "synthétiques et analytiques" de la librairie. Gustave avait depuis toujours accepté d'avoir pour avenir, pour rêve, pour passé et personnalité, un diplôme. Toute sa vitalité et sa jeunesse bandées vers cette étape d'accord ! Mais les épreuves s'étaient succédé plus lamentables les unes que les autres. Hors sujet en histoire-géo, panique et confusion en maths ; en anglais, il avait capitulé. Tout aurait dû être fini. Cependant, cette fois-ci, Gustave se rebellait. Le sage, l'effacé, le réservé, le sérieux Gustave décidait de tricher avec la vie, une fois de trop, elle lui avait menti. Seize années à collectionner les échecs et les humiliations. La ferme restaurée, le cheptel sélectionné, les parents sur le point de se retirer, les engagements tacites avec le banquier. Non ! A la portée de la main, stockées dans le lycée centre d'examen, il n'avait plus qu'à retrouver les dernières copies minables de sa scolarité et les listings qui leur correspondaient… Consciencieusement sans rien déranger, dans les piles qui concernaient tant d’avenirs ébauchés ou escamotés, Gustave soutira ses copies et, de sa plus belle écriture rouge, modifia les notes terribles qu’ont lui avait désignées. Dans le plus grand calme et pour la première fois de sa vie, il avait agi et déclenché son avenir. Il rangea tout sans scrupule et comme apaisé. Je dévale mes près, un brin d’herbe entre les dents, à droite la fine fleur de mon troupeau, à gauche mes deux enfants. Ma femme est une universitaire qui a pris la clef des champs.

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Le premier combat Jean-Luc Texier

L’enfant était né depuis à peine dix heures. C’est à dire que depuis dix heures, le cordon ombilical le reliant à sa mère était coupé. Dix heures ! Il lui semblait bien qu’il ne puisse en être autrement. Il ne dormait pas. Il n’avait pas encore éprouvé ce qu’était le sommeil. Le monde qui l’avait enveloppé soudain, supplantant l’autre, lui paraissait familier et distant. En aucune manière il n’éprouvait de la peur. Pour cette raison, il ne pleurait pas. La peur est affaire de mémoire, et la sienne ne lui avait pas encore livré les codes de cette oisiveté-là. Sa mémoire ! Elle était comme les dunes de sable dans les déserts africains. Mouvante et insaisissable. De sa couleur aride et brûlante, elle lui évoquait son monde sans pour autant le lui montrer. Le temps qui s’écoulait la balayait comme le vent. Et il s’agitait, dans ce fracas de lui seul perceptible, à vouloir la retenir entre ses doigts trop petits. Sa mère, du coin de son œil, tendre, le contemplait. Son enfant. Cet amour/possession vibrait à travers l’air jusqu’à lui, ricochant sur les murs et sur les bords en aluminium de son berceau, déposant dans le domaine de ses sens, en extension, comme l’univers, une enveloppe nouvelle, plasmatique, qui le déconcentrait. Depuis dix heures, il vivait dans l’urgence, l’urgence de ne pas perdre cette mémoire de naissance, si bondissante. L’urgence de garder à l’esprit ce monde d’avant, ce monde de sang et de plasma, ce monde de silence(s) aux chants de sirène. Ceux de sa mère. Ce qu’il ignorait. Dans la chambre d’hôpital, des gens s’agitaient, infirmières, oncles, tantes, grand-parents… Animaux exclus. Mais leur agitation n’avait rien de commun avec la sienne. Elle était parole et sourire, accentuée sur les « o » et les « i » de beau et joli. Lui se débattait dans un monde sans langage, vaisseau aux cales chargées de sentiments, qu’il tentait d’arraisonner dans sa mémoire solvable, pour les temps à venir. Qu’il tentait seulement. D’ici quelques heures, ce serait en vain, ou presque. En vain parce que les cales du vaisseau étaient et demeuraient le ventre non seulement de sa mère, mais de toutes les mères du monde. Son père venait de le prendre dans ses bras, pour le donner à sa femme. Onzième heure. Il savait que téter le sein maternel ne l’amènerait à rien, si ce n’était à vivre, et donc à s’éloigner du monde originel. Mais à peine cette pensée naquit en lui que déjà elle disparut, fantôme de réflexion palissant goulûment. 18

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Il ne savait plus exactement d’ailleurs si ce monde offrait ou pas un sens à sa vie. Quelle ironie ! Il lui semblait posséder les cartes de sa vie, les données de son existence d’homme – se connaître par avance en somme – mais il ne se souvenait plus desquelles exactement ! La seule certitude du moment était que, quand enfin il pourrait parler avec leur langage, leur code à eux, la première parole qu’il prononcerait serait « Je ne me souviens plus » ou « Je ne sais pas ». Que pourrait-il dire d’autre ? Il avait la sensation non pas que tout s’effaçait, mais que tout se cachait à l’intérieur de son corps, colin-maillard de funambule derrière le moindre de ses nerfs, inaccessible à la pensée. Rien ne s’échappe, tout attend, ou joue, ou virevolte, ou… … areuh… areuh… Quelqu’un agita un hochet en émettant des bruits bizarres. « Émettre c’est déjà ne pas mourir. » Cette pensée s’imposa avec force. Il ne savait d’où elle lui venait, mais sûrement du monde ancien. Émettre c’est déjà ne pas mourir. Il ne voulait en aucun cas l’oublier, et c’est pour cela qu’il poussa son premier cri. Enfin, pour la plus grande joie de ses parents. Plus tard… L’enfant vint s’asseoir sur le sable, le plus près qu’il put de l’eau sans que celle-ci ne put le toucher. Il ramena ses genoux serrés l’un contre l’autre sous son menton, tout en fixant l’horizon. Il avait l’attitude de n’importe quel enfant, unique et identique à la fois. Sur la peau de la plage poussait la présence du monde, bruyante sous ses lunettes de soleil et sa crème solaire. Autour de l’enfant, toute présence animale n’était que mouvement. Les autres gosses criaient, lançant dans la même sonorité expressions de joie, de peine, de douleur et de que sais-je d’autre. les ballons volaient entre les palmes-orange-plastique, les petites filles couraient après les garçons, du sable plein la tête, en pleurant, une pelle rose à bout de bras, s’agitant dans les airs, au cas où, dans l’espoir d’un faux pas ; les filets d’urine filaient rejoindre la houle monotone de la mer. Vu de l’extérieur, l’enfant ne présentait aucun signe particulier. Peut-être étrangement calme, comme puni d’une mauvaise farce, ou boudeur à la suite d’un baiser refusé. Un enfant banal de qui il n’émane rien. Si ce n’est de l’indifférence. Autour duquel le monde fume, court, boit, bronze, aime et déteste à la fois, criant et suant sous les ombres chinoises du soleil. L’enfant fixe l’horizon. Depuis peu il sait, à nouveau. Hier, assis à la même place, dans la même position, genoux recroquevillés sous le menton, les eaux se sont ouvertes devant lui afin de lui montrer l’écorce du monde, et son âme, ce fil de funambule qui le mènera vers les territoires sacrés – ceux de l’exil. il a vu les eaux s’ouvrir MAUVAISE GRAINE 47  JUIN 2000

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devant lui, incrédule, l’entourant de leurs danses et de leurs cris en gerbes phosphorescentes, en milliers de mots feux follets que le vent transbahutait avec douceur. Bien sûr, personne n’a rien remarqué. Ni les autres mômes galopant sur la grève, époumonés pour rien, pas plus que sa mère qui, à quelques serviettes/parasols de là, laisse le soleil crisper sa peau. Il n’y a pas eu à proprement parler de miracle. Il le sait. Simplement, les eaux de ses mémoires se sont ouvertes devant lui, et sa mémoire ancienne lui a souri. Lui montrant le monde dans toute son absurdité, et dans toute sa beauté. Comme par son instinct. Cela s’est peut-être produit après le froissement de deux mots que la mer aurait rejetés, ou après le frôlement d’ailes de deux papillons s’inventant une nouvelle danse nuptiale. Pour mieux communiquer sans mot. Enfant redevenu muet, assis sur une plage, léchant la mer de ses pieds, il fixe l’horizon. Il sait qu’il le fixera toujours. Il peut retourner avec les autres, ceux de son espèce, les enfants galopeurs accrochés aux fils des cerfs-volants, fausses marionnettes, en passe de devenir adultes, l’autre espèce de la même tribu, ayant plus de couleurs dans le costume de pantin, mais les mêmes cris, les mêmes douleurs et les mêmes joies, l’amour en plus, grains de riz à la place des grains de sable plein la tête les jours de mariage, les bras tendus au ciel, un bouquet à la main, pour rappeler aux enfants le souvenir des pelles en plastique sur les plages anciennes. Les petits garçons courant encore devant les petites filles. Il peut les retrouver. Ouvrir les yeux, pour la deuxième fois de sa vie, déplier ses jambes et les rejoindre. Il le fera sûrement d’ailleurs. oubliant à nouveau l’espace d’un bout de vie cette sensation du monde qui a claqué comme un coup de vent, portant son regard jusqu’à l’horizon. effaçant tous les mots pour les lui redonner en lettres mélangées. Il ira vers les femmes, répondant à la loi attractive du hasard, froide et cruelle, celle de l’instantané, où tout sera dans le déclic du regard. Quand sortira le petit oiseau aux griffes de rapace. Tout du moins le croirat-il quelque temps. Il ira vers les femmes, et il leur murmura « je vous aime » quand il voudra ne leur dire que « bonjour ». Le regard fier, plein de ces lettres mélangées. Et elles ne le comprendront pas, pas plus que luimême. À quoi bon ? … Il leur répétera longtemps « je vous aime », à toutes, dans la même unicité, celle du sexe opposé, parlant une langue ancienne ou nouvelle que personne ne comprend. Une langue en forme de silence de bord de mer, comprise d’aucune parce que ne s’adressant qu’à une seule. Il croisera des hommes aussi. Fatalement. Père, mari, amant de sa mère… Inventant de nouveaux mots, moins barbares, il leur racontera charniers, massacres, assassinats politiques, guerres où le soldat est le seul ennemi. Attentat sur leur mémoire collective, et individuelle, qu’il ne laissera jamais dormir en paix sous les draps kakis, au côté de leurs 20

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maîtresses ou restes d’illusions à moitié ménopausées. Ils le fuiront comme ils disent fuir la guerre, avec dans les yeux ce regard commun de sergentchef. Mais ils ne feront que participer à son bonheur. Il deviendra amnésique du monde, dans sa perception sans fin de ce même monde. Que lui importe ! … La vérité sera là, à genoux devant lui, et la dernière phrase qu’un dernier dieu a prononcé lui viendra au bord des lèvres, tel le relent d’un océan jamais dompté. « Je sais. » Et, comme ce dernier dieu, il sera déçu.. « Je sais. » Je sais, je sais, je sais… La mer, alors, dans sa houle d’amour, le happera, par petits bouts, dans son corps de femme, unique et multiple. Mêlant dans ses pensées sang et sperme. Enfin, l’enfant ne sera plus un enfant. Adulte peut-être. Adulte de qui ? De quel cri ? De quel combat ? Il oubliera ce que désormais il sait, et pourra partir rechercher et attendre celle de son langage nouveau. Il ne sera plus un enfant.

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Cet été dans Mauvaise Graine…

La famille Marsalla – Le roman

Jean-Pierre Baissac

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Nathalie Potain Mauvaise Graine 47 24

Ils sont morts de rire, la baston promet. Ils se sont grimés pour bluffer l'adversaire. D'abord le grand Béliagog ; une espèce de gaillard croisé africaine cultivatrice costaude à la jarre de trente kilos sur le crâne et marin marseillais qui va aux putes émigrées pour soulager ses lourdes escarcelles trempant dans la morue et la purée de pois. Béliagog est un simili de black géant, monté sur rollers qui accroche les mobylettes avec un pot d'échappement télescopique. Il est très fort, le traqueur de meules. A sa droite, Morholt, la miniature, le nabot jaune et imberbe au rire tranchant comme un tesson de canette en train de découdre une orbite oculaire. Morholt, c'est le grain de riz qui enraye la DASS. Il raconte qu'il a germé sur un boat people, le lendemain que son père est un richissime trafiquant d'opium au cœur du quartier jaune ou encore que sa mère a été violée en Thaïlande par un pédophile européen en voyage avec son comité d'entreprise. Bref, on ne sait plus très bien avec quelles baguettes le tenir et on le largue facilement sur son rafiot pourri à l'alcool de riz. Le dernier de l'embuscade, c'est Malehaut, un maure maffioso, le plus vieux, le plus expérimenté sur le marché de la pizza : bientôt treize ans, les dents cramées par le crack, le piment, les bastons, les poils de pucelles qu'il viole encore avec la bouche seulement, les jurons. Il a les marchés en mains, la plupart des pizzaïolos sont les cousins de la Mama, eux qui n'en sont pas, sont rackettés par Mustapha, son père, et ils entrent dans la confrérie des pizzaïolos à domicile.

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Mauvaise graine # 47  

June 2000 issue

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