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Édito Je viens vous annoncer de grandes nouvelles, de bonnes nouvelles concernant votre revue. Des modifications qui devraient prendre effet dès le début de l’année prochaine, c’est à dire dans deux mois. Tout d’abord l’espace réservé aux textes d’opinion, tels cet éditorial ou son successeur le Portrait, sera réduit ; le Surf et le For hum fusionneront pour les mêmes raisons : donner la part belle aux textes littéraires. D’autre part, nous envisageons d’offrir à MG une couverture plus rigide, pas forcément cartonnée, mais un peu plus épaisse ; plus couverture quoi ! Enfin, tout ceci pour votre plus grand bonheur – enfin j’espère, sinon, à quoi bon... – sans augmentation du prix de l’abonnement. Elle est pas belle la vie ? Nous ne savons pas encore si tous ces changements apporteront réellement un plus à la revue, mais nous nous en persuadons avant d’avoir votre avis, il est important pour nous que vous continuiez à nous lire et à nous soutenir, mais aussi et surtout, que la revue vous plaise et vous soit agréable. Pour mettre un terme à ces quelques remarques, je tiens à préciser à ceux qui auront lu le droit de réponse de Philippe Pissier dans la revue Alexandre, dirigée par André Murcie, que rien ne m’a surpris ou choqué dans cette lettre ouverte à ceux qui osent critiquer les susceptibles auteurs... Ceux qui n’auraient pas tout suivi, reportez-vous à la note de lecture le concernant, parue dans le numéro 39. Ce qui me mène, par une transition subtile et volontaire à ces querelles de clochers auxquelles j’aimerais ne plus avoir affaire et qui devraient tous nous laisser de marbre. Malheureusement, l’humain est ce qu’il est, et c’est bien souvent sous le coup de la passion qu’il agit, vous le savez. Nous nous étions fourvoyés, il y a plus d’un an, sur cette pente glissante et grotesque du règlement de comptes par revues interposées. Nous nous en sommes écarté, comme je l’ai déjà souligné, à raison. D’autres revues, peut-être plus sensibles, se sont vues critiquées injustement et leurs rédacteurs ont préféré jeter l’éponge et ne plus faire parler d’eux. Je les comprends, et je les plains, car qu’y a-t-il de plus frustrant que de devoir arrêter quelque chose qui nous tenait vraiment à cœur. C’est le cas de Éric Benson qui vient de mettre un terme aux pourtant fabuleux agissements de sa revue le Ravachol dont je vous reparlerai un peu plus loin, dans les Notes.

Portrait Nous voilà plongés dans l’univers érotique de Jérôme Game que nous avions pu découvrir à travers l’extrait de sa nouvelle L’homme confiné, en mars dernier. Cet expatrié – il vit en Angleterre – a quelque chose en lui que je ne saurais définir, ce paradoxe incroyable des pudiques qui ne le sont que pour eux-mêmes. Car c’est encore un bref portrait que je vais vous tirer ici. Jérôme se cache et je ne sais pas grand chose de lui. Pourtant, dans ces textes, l’impudeur fait front et vous saute à la figure sans prévenir. Ils sont évidemment empreints de vie urbaine, entre Londres et Paris, ils débordent de foutre et de sueur, ils sont chauds et nous en redemandons. Alors commençons donc par lire ces quelques nouvelles qui s’offrent à nous, comme un beau corps, masculin ou féminin, les jambes ouvertes, prêt à devenir trou, prêt à se faire fouiller sans aucun scrupule. Bonne lecture !1 Walter

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Couverture : photo de Ernst Haas – Les illustrations de MG 40 ont été choisies par Jérôme Game.

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Avant, après I En l'embrassant pour la première fois, assis autour de cette fontaine dans Paris, à laquelle nous étions allés, je m'en suis aperçu de nouveau. Lorsque j'approche ma face de la sienne dans le soir d'été, la nuit et la ville se fondent l'une dans l'autre, n'existent plus qu'en nous, qu'en moi, et mon visage transformé en la pointe la plus septentrionale de mon corps. Il s'avance tout seul, ce corps, se tend, explorateur, vers l'étendue qui lui fait front, cette plaine de chair verticale, tiède et frissonnante, au relief épanoui et d'où file, ici, entre ces lèvres, une vapeur chaude et muette. Elle n'est plus une femme à ce moment-là, elle les est toutes. Toutes les femmes sont en elle et c'est tout un sexe, tout un genre, dont l'ovale, quand je le saisis, me regarde de ses yeux enferrés dans leurs corolles de longs cils qui s'allument en un désir réverbéré : les hommes aiment les femmes, ils les désirent et en ont envie, tout comme elles eux, aussi. Alors ils vont s'asseoir sous la Lune, la nuit, quand les étoiles rayonnent, et, sur un mur ou un parapet, autour d'une fontaine, ils se serrent, se prennent la main, l'épaule, et le visage, se prennent les lèvres et s'embrassent. C'est comme ça. La vie est comme ça. Et moi, je suis tout concentré en ce moment, lorsqu'enfin mon corps s'approche et, tout doucement, la touche, met ma main sur son bras. Ce pur instant dont la raison d'être est que quelque chose soit fait. Ce n'est plus l'heure de parler, rire ou admirer ! C'est l'heure de faire ! Tout se tait, le silence se déplie comme un buvard dans un bocal d'eau claire, et prend ses aises. Le monde, ma montre, la Seine... s'arrêtent de couler et se retiennent, sur la pointe des pieds. Tout se suspend – excepté mon pouls et ma sueur, la salive fléchant ma langue en un parcours à suivre, dessinant la marche vers... Elle me regarde – et, en un millième de seconde par-dessus l'arcade sourcilière de son front baissé, m'attend. Et son attente est pure action, pur appel préparation, toute tendue vers ce que je vais faire dans quelques instants. Deux silences se parlent, deux éloquentes absences de paroles s'observent ; puis, vite, se saisissent, s'étreignent et s'entreprennent déjà réciproquement du regard, précédant de peu les bras et les corps, les bustes et les visages, les bouches et les langues ! C'est avec le silence qu'on embrasse en premier. C'est d'abord avec eux, les deux fenêtres et messagers du reste de l'âme et du corps, qu'on s'écoute et se dévisage – puis s'étreint. Mais aussi, mais alors : oser ! Aller chercher cet état de soi-même, ce moment lorsque l'on fait. Savoir le préparer et l'accueillir ! Tenter les choses, tenter les Faits. Tant pis si l'on se trompe, on verra bien ! La seconde où je prends ce qu'elle me donne, réalisant ainsi, accomplissant tout ce qui a commencé, cet instant où heureusement, je parviens à faire ce sans quoi il ne lui eût servi à rien de me présenter tout cela. C'était là pour moi ! Être saisi. J'agis ! Le meilleur merci, la meilleur reconnaissance qu'on puisse rendre à une telle offrande, c'est dire « oui » sans s'occuper de « merci » ou de « peut-être », tout simplement empoigner ce qui gît là, sous mes yeux, pour mes doigts, comme enfanté ici exprès dans le cercle de mes pas. Ne jamais hésiter à ramasser ce qui nous est donné, sans penser à quoi que ce soit. Les « merci », les « pourrais-je », les « devrais-je » sont pour demain, sont pour hier, car maintenant que j'ai su faire venir ce présent, l'accoucher depuis les limbes de l'incertain, il est mien ! De même cette jeune femme assise sur la pierre de la fontaine : d'instinct, elle n'attendra le baiser, regard détourné, consentante et prête, offerte de tout son corps, que quelques instants. Si alors, on ne sait pas y lire l'évidence ou se passer de permission, si l'on ne sait pas tout faire taire pour se mettre à agir, malheur à soi car elle s'en ira et ne reviendra jamais. En tout cas, pas avant deux ou trois jours. Si hélas, l'on réitère cette inaptitude continuellement, l'on finira sa vie tout seul. Car c'est entendu, les femmes prennent ou sont prises, elles se vulnérabilisent en se mettant à portée, mais elles ne restent pas éternellement assises sur la faille qui les a vu accepter l'étranger, qui les a vues telles qu'elles sont, prêtes à recevoir, désireuses et nues. Elles ont leur fierté, elles ont leur pudeur. Elles ont leur gênes – elles les ont toutes,

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toujours ; quoiqu'elles en disent, quoi qu'elles en paraissent surtout, les plus offertes étant en vérité les plus sensibles. Bientôt, la jeune femme se lèvera de la fontaine, quittera sa pierre mouillée et s'en ira de devant ce miroir dénudé contre lequel elle s'exposa à la vue d'elle-même et de cet étranger. Elle ne restera pas éternellement. D'accord pour une fois, d'accord pour cette fois, mais il a intérêt à agir vite, car dans quelques instants, déjà maintenant, la porte se sera refermée, le temps sera passé. Alors, ne pas penser... Surtout ne pas réfléchir ou sentir quoique ce soit qui me ferait m'envaser dans les nébuleuses de la circonspection... Je suis devant la femme comme l'artiste devant l'inspiration, éternel funambule au-dessus de lui-même, précautionneux et audacieux à la fois, dont l'entière raison d'être est de réussir, tout en restant entier, et dont l'inextinguible méthode est de mettre un pied devant l'autre sans réfléchir ni regarder en bas. Ne jamais se retourner ! Au moment de l'action, appréhender sans méditer. Petit à petit, savoir jouir au contraire de ce jeu-là, avoir intégré les rythmes de sa proie, son tempo et ses temps de repos; avoir fait sien combien de minutes elle accorde à chaque fois au prédateur, la connaître de l'intérieur; ses préférences, ses maladresses, ses peurs ; l'observer scrupuleusement d'un peu loin sans se faire remarquer quand elle se croit seule et s'expose ; s'habituer à ses habitudes, en avoir fait son deuxième souffle, sa deuxième peau ; en décalquer un deuxième pouls, parallèle et régulier, comme en ombre au sien, comme l'indéfectible fantôme des mouvements de son propre cœur à qui sa perpétuelle présence nous a accoutumé. Le soudoyer ce pouls, le contrôler ce coeur, les maîtriser si bien de l'intérieur qu'on croit en connaître à l'avance la couleur. Jusqu'à ce que deux ou trois pétaradantes erreurs viennent nous rafraîchir l'orgueil en nous laissant indécis sur le carreau, bouche bée, l'air idiot. Mais alors, toujours, recommencer... Le coeur s'accélère, le visage se détourne et projette sa faim. Soudain, au creux d'un mouvement de tout ce corps si tendu qu'il en paraît figé, suspendu dans l'attente de lui-même comme un arc plié attend que la flèche ne décolle, nos faces se touchent, les lèvres s'entrouvrent, les langues s'engouffrent. Tout se caresse désormais, se donne et s'entremanche... C'est le temps du plaisir, de la jouissance. C'est le temps de l'encore... Il arrive bien avant celui des performances ou des estimations, des observations et des regrets, lorsque l'on s'en voudra, changera d'avis ou se disputera. Lorsque la raison reprendra ses droits et s'emparera de ce qui a été créé, impérieuse et conquérante, sûre d'elle-même et dominatrice, et que, si vite, elle se comportera en terrain conquis, comme si tout ceci, toute cette joie que l'émotion et le plaisir, l'excitation et le désir ont su parfaire, n'avait jamais cessée de lui appartenir. Il faut s'en méfier : le plus souvent, elle reprend à son compte et spolie ce qui fut fait sans elle ou au-delà ; ce qu'elle ne sait pas faire, car elle est la raison, et que la raison raisonne, elle ne crée pas. Pour l'instant, c'est le temps de la joie pure. C'est le temps du présent : on est tellement excité d'être là !

II Elle après l'amour. Moment magnifique de plénitude. Vision de pleineté. Elle, purement et simplement. Coïncidant en un instant d'une rare immanence avec ce qu'elle est. Elle vient de se ramoner le ventre et le corps assise sur moi. Tout son fourreau et ses hauts fourneaux ont explosé, l'ont laissée vide et réchauffée, encore éclairée par les restes de la détonation, encore tiède, illuminée de l'intérieur par les derniers rayons orangés du feu qui a couvé puis s'est éteint, emporté par l'invincible refroidissement du temps, de tout ce qui n'est pas l'instant. Elle refroidit, c'est le moment où elle durcit. Ne pense à rien. Ne dit rien. Respire doucement. A encore dans les yeux tout ahuris une part de magie. Elle est vide. Elle est.

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Paroi de matière vive, rouleau entier de chair haletante et palpitante, qui bat. Pulsation perdue dans le vide ne cherchant pas à se retrouver, ne cherchant rien. Étant. Pouls qui pompe et tape, soulevant toute une carcasse de muscles et de sang, d'ossature et de veines, de viscères et d'envies, une masse de chair qui ressemble à une fleur, a la même capacité de vie, la même façon d'en être, étonnée et muette. Pure, sublime et inconsciente d'elle-même. Peut-on moins ou plus être ? Elle ne fait qu'être, n'est qu'est, dans un silence de blanc. Il n'y a rien. Elle est dans le néant et c'est depuis lui qu'elle est. Vierge de tout discours, pure de toute pensée, par-delà toute expressivité, elle est sur les draps blancs froissés. L'entier de son corps, sa nuque, son épaule et son dos, ses reins, sa fesse, sa cuisse, s'allongent, venant se dorer à cette lumière d'elle-même, cette chaleur qui lui provient de l'intérieur. La chambre est obscure tout autour. Ses longs cheveux noirs coulent sauvagement sur les franges de son visage et sur ses épaules. Chaque centimètre carré de sa peau, le moindre petit bout de ses seins, de la pulpe de ses lèvres, du lit de la rivière de chair toute rouge et ruisselante, constellée de perles nacrées, qui coule entre ses fesses, le moindre petit bout de son nez, dit, raconte, et palpite, complètement muet, ce qui vient de se passer : Elle a joui. Complètement. Puissamment. Vertigineusement. Elle vient de monter à cheval, d'enfourcher son propre souffle, son propre corps, et de partir au galop, poursuivre en un mélange de rage et de souplesse cet Orgasme avec un grand O. Et elle l'a attrapé ! C'est elle qui a gagné. Elle lui a sauté dessus, l'a empoigné et lui a tordu le coup. Comme le concurrent d'un rodéo s'éjecte brusquement de sa monture pour fondre, se ruer, lasso à la main, sur le jeune veau qu'il va ficeler tel un paquet, tel un bifteck, sans prêter attention à ses beuglements traumatisés. Elle s'est projetée sur son orgasme, ne lui laissant aucune chance, s'est effondrée sur elle-même, vainqueur, après la course-poursuite, de son propre souffle. Alors, en de longues minutes privées, elle a frissonné de sa victoire en se tenant le ventre et les côtes à pleines mains, aspirant à pleins poumons. Lentement, les yeux fermés, elle s'est suavement mangée ellemême, s'est savoureusement dévorée petit à petit, en dégustant chaque seconde de son plaisir. Et plus elle jouissait, plus elle s'effondrait tout doucement, s'enfonçait progressivement en elle-même, consommant du même coup sa propre vie et ses propres entrailles, sa propre chaleur. Moi, je n'ai rien fait. J'étais sous elle et la regardais, la voyais courir toute concentrée, se contracter et se plier sur sa monture, cambrée et dure comme un jockey, nez froussé, lèvres retroussées et paupières serrées. Yeux écarquillés, bouche ouverte, je l'admirais, fasciné. Après avoir sombré, elle s'est allongée comme une panthère s'étire de tout son flanc pour ronronner, et ce n'est qu'alors qu'elle a posé ses yeux sur moi, s'est souvenu de ma présence en l'apercevant. Elle m'avait oublié, j'avais migré hors de son monde fait instant. Et c'est ainsi, de ses joues roses et de ses paupières mi-baissées, respirant doucement, ayant calé sa joue dans la paume et entre les longs doigts de sa main, qu'elle m'a vu, ne rêvant ni ne pensant à rien. Il y eut un moment de vide dans sa tête, mais il succéda à un tel plein, qu'il en devint lui-même parfaite complétude. Maintenant, elle me regarde de ses yeux noirs, muette et concentrée, rassasiée, comme flottante et peut-être déjà un peu mélancolique, baignée dans un présent nostalgique de lui-même. Si nue. Définitivement nue.

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Mais elle est seule. Je suis devant elle, la contemple : elle ne me voit pas, me regarde sans m'apercevoir, passe au travers de moi. Ce présent, c'est la solitude et l'individualité ; cet être, c'est se retrouver tout d'un coup et pour quelques secondes isolé au milieu du reste du monde, car tout ce monde se résume à soi. C'est l'endroit où s'absorbe silencieusement toute vie, comme un coton s'imbibe de l'air et des nuages, comme un buvard ou une feuille blanche attire et boit toute encre, toute écriture, toute certitude, s'en rassasie et va secrètement en remplir ses soutes, celles de la phrase et de l'être lui-même. Tirer à soi tout l'être possible, s'en voir remplie comme un aimant appelle à lui ce qui est magnétique, voilà ce qu'elle a fait. Elle a mangé le Monde, elle a bu et aspiré tout l'être, il n'y a plus personne à qui parler. Tel est ce pur présent où elle a abouti, ce pur endroit dont l'autre nom est solitude. Retirée d'elle-même comme la vague quitte le sable du rivage afin de mieux y revenir, mieux y être déjà, elle se condense et s'exprime en ce présent qui est pureté, éternel aparté à elle-même et aux autres. Seule sur son lit, son regard posé sur moi est un arrêt sur image, une toute petite seconde d'éternité durant laquelle le Monde et l'Être se prêtent de bonne grâce, s'exhibent complaisamment à mes yeux incrédules. Irradié, je laisse alors son image me pénétrer en un instant forcément muet, au-delà des mots, en un croisement de regards d'une folle intensité entre moi et ce corps, comme lorsqu'au détour d'une branche, derrière un feuillage, se détache sur un rocher, en plein dans son écrin vert et gris, un cerf magnifique, immobile et silencieux, expirant doucement par les naseaux, et qui tourne prestement son beau regard indéchiffrable vers le promeneur que je suis, puis me fixe ainsi, hors du temps, hors de la forêt... Après une éternité de quelques secondes, il disparaît en deux bonds qui me laissent essoufflé, ne sachant plus si je suis dans la réalité ou en train de rêver. Tout à l'heure, elle aussi repartira, son fantôme s'évanouira. Elle se lèvera et, petit à petit, ce nuage se dissipera, la laissera réintégrer une distance à soi qui la rapprochera de moi et des autres. Elle me regardera, me verra – me parlera même. Elle aura recommencé à partager avec autrui tout cet être, toute cette vie qu'elle avait accumulés comme en boulimie, qu'elle avait concentrés dans ce regard blanc et déconnecté qui me fixait tel celui d'une lionne respirant doucement, couchée, observant la savane au loin, ne pensant à rien. Elle reviendra à cette minimale et inconsciente distanciation de soi qui lui permettra de vivre la vie courante. Après avoir été au centre d'elle-même, elle retournera vers les marges et la périphérie. Son image se dédoublera, triplera, et plus encore ; son reflet redeviendra reflets, son ombre se fera ombres. Elle repartira vers le brouillard et l'équivoque, l'ambivalent et le pluriel, quittera les plages de l'évidence. Le point qui s'était fait d'elle et avait surgi depuis son corps muet, comme réglé par quelque photographe invisible secrètement caché au milieu de son ventre, se dissolvera peu à peu. Jusqu'à la prochaine éclipse, le prochain éclair, qui le temps d'une seconde, le temps d'un regard, d'une moue ou d'un geste, d'un déhanchement de la tête ou du bassin, laissera de nouveau entrevoir toute la femme qu'elle est. Déjà elle allume une cigarette, s'assied sur la tranche du lit, touche ses cheveux, et cherche une petite culotte. Elle est, reste à jamais, magnifique, mais pourtant a quitté cette poignée de secondes pendant lesquelles elle s'était si bien rejointe elle-même, et que son plus pur, son plus central présent pulvérisa toute autre forme d'être-à-soi, toute autre forme de ce-lui-n'est-pas-essentiellement-et-purement-soi-toute autre forme de temps.

III Plusieurs fois la beauté de son réveil m'a fait parcourir ce chemin hébété qui longe l'escarpement entre le songe et la conscience, durant lequel je ne sais plus du tout ce qui s'est passé et ne fais que me laisser filtrer par cette vague, cette avancée, cette preuve de l'existence du monde que ma sensation est seule à percevoir et à enregistrer secrètement à moi-même, sous forme de sons et d'images, de couleurs et d'atmosphères, de silences et de palpitations, de lumières et de textures, qui ne sont pas encore faits de mots, et qu'elle va conserver pour – plus tard, ailleurs – en infuser ce que je suis, mon âme, mes bras – mes mots. C'est pour cette seconde que j'écris, c'est pour cette raison et mille autres que je cours après les femmes. Elles sont comme l'écriture: ce que je ressens pour elles se confond avec ce que je ressens pour elle.

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Couloir aérien Laurence... Qui frit, cuit, ne veut plus de cette situation, qui a commencé à soulever le couvercle avec son psy. Le virer, être seule, et tranquille, avoir la paix, débarrassée de lui et s'en trouver mieux, s'en trouver un autre... Elle va le virer. Faire ce qu'elle veut. Elle a des choses à faire, Laurence. Elle le trompe ! C'est sûr, elle le trompe... Tout a changé. Elle a basculé. Malgré ses doutes et ses problèmes, ses ambivalences, elle a avancé, Laurence, vite. S'est libérée. A passé le cap : boulot, fric, statut, sorties, voyages, relations... Lui, il se pisse dessus. C'est mon ami, mais il se pisse dessus. Je suis obligé de le dire. Elle est allée très vite très loin. Elle dit qu'il l'a aidée. Et c'est sans doute vrai, en plus... L'aurait mieux fait de s'aider lui-même... Elle va le quitter – elle peut le quitter. Elle décolle. Développe. Découvre, Laurence. Elle va vouloir de plus en plus. Vie, trucs, gens, choses, expériences... Lui, s'il n'arrive pas à suivre, à lui offrir tout ça, être son partenaire pour jouer avec elle, elle va le quitter, c'est sûr. Ça lui pend au nez à Bernard. Elle m'a essayé, aujourd'hui. Je n'ai pas rêvé, elle m'a essayé !... C'est clair qu'elle testait, même si je suis l'ami de Bernard. Elle voulait. Au parc, elle s'est allongé et a posé sa tête sur le ventre de Bernard pour me faire face et continuer à me parler. Toute en sourires... * Un jour, elle le rencontre, et ne sait pas, ne choisit pas. Ne subit pas non plus. Elle prend et se laisse prendre. Elle est avec Bernard. Elle avait besoin d'un homme. Il fallait qu'elle soit avec un homme. Grosso modo n'importe lequel, le premier qui passe. Bernard est passé, elle l'a pris. Et puis c'est tout. N'y a pas eu, ça n'a pas été, comme qui dirait, un coup de foudre. Ni même un amour. Je me demande s'il y a eu attraction physique. De sa part, s'entend. Parce que de celle de Bernard, c'est évident, et c'est compréhensible : elle est magnifique, il est carrément laid... Devant une telle aubaine, il n'a même pas eu à se poser de question. Je m'en souviens, on était ensemble quand il l'a rencontrée et qu'elle lui a fait ses avances – avances, avances... C'était carrément du rentre-dedans !... Il n'en croyait pas ses yeux, le Bernard !... Fallait voir sa tête : il essayait de cacher sa surprise – son incrédulité – pour ne pas gâter sa fortune ! Après avoir fini par intégrer que non, il ne rêvait pas, cette belle blonde aux gros seins en avait bien après lui – et ça lui a prit pas loin d'un trimestre – il s'efforça de faire comme si cela lui arrivait tous les deux jours, afin de bien assurer son aubaine... Le bougre !... Mais c'est vrai, elle est vraiment bonne, Laurence. Et à sa place, j'aurais fait pareil. Et puis, le temps, évidemment, comme toujours, « fait son office »... Elle se réveille, découvre... un truc, quoi ! Leur colle n'avait pas assez pris. Car après tout, le hasard, le loto, le premier qui passe, pour se donner, ce n'est pas plus con qu'autre chose. Mais maintenant, postérieurement, elle se confronte à l'évidence de leur être-ensemble comme qui dirait... Et elle a raison de confronter maintenant, d'ailleurs. A intérêt à ne pas découvrir trop tard – trentecinq ans maximum... Sinon, le temps de se remettre, on est déjà vieux... Encore plus dangereux si, comme Laurence, on est vif et en pleine libération de l'enfance, des parents, etc. Elle a ses propres goûts, Laurence. C'est salaud mais, que Bernard ait aidé ne changera rien : le vent de la liberté et de la naissance emporte tout sur son passage, et malheur à ceux qui se trouvent là... C'est égoïste,

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c'est injuste, mais c'est comme ça. N'y a pas de morale dans l'amour, n'y a que du besoin, de la nécessité, du désir présent. S'il n'est pas présent, c'est qu'il n'est plus vrai, et s'il n'est plus vrai, c'est qu'il n'y a plus rien, il faut quitter. Elle a tout intérêt à choisir et couper net. Gagner du temps pour ne pas en perdre. « Ça fait six ans... » etc, qu'elle me dit... Oui, ça fait six ans, mais bon... La preuve... « Tu sais, c'est dur parfois, la vie de couple. L'ennui, l'habitude... On est lassé. C'est beaucoup... Le temps, ça fait beaucoup de mal aux couples... » Oui, enfin... C'est aussi ce qui fait que c'est bon de vivre ensemble longtemps, quand on est heureux : c'est que ça fait plus de bonheur !... Je me souviens, elle me racontait ça tandis qu'on marchait sur cette ancienne voie de chemin de fer désaffectée dans Paris, cette ligne qui servait à relier Paris intra-muros, construite en hauteur, surélevée du sol d'à peu près une dizaine de mètres. Quand elle avait été arrêtée, la mairie l'avait reconvertie en promenade originale dans l'est parisien, entre Bastille et Gare de Lyon. On marchait deux par deux, moi avec Laurence, et Bernard et Paul un peu en avant. Sur un ou deux kilomètres, on avait comme ça devisé à la hauteur des deuxièmes étages d'immeubles autour de nous. C'était un peu surréaliste. On voyait l'intérieur des appartements à travers les fenêtres, et on avait l'impression d'être suspendus en l'air, en pleine apesanteur, en-dehors du temps et de la ville, quoique dans Paris toujours, mais entre parenthèses. Des funambules nonchalants, marchant droit devant eux, au niveau de la vie quotidienne normalement invisible des gens derrière leurs fenêtres. C'est cette impression de balancement, cette espèce de tournis grisant en-dehors du monde et des choses, anonyme et décalé, presque irréel, qui devait nous avoir fait causer comme ça. Laurence s'était livrée à moi comme jamais, d'une façon complètement impudique – non seulement pour elle, mais aussi pour Bernard, qui était – et demeure – mon ami. Nous avions toujours été en termes amicaux, elle et moi, mais jamais intimes. Elle était la femme de mon ami. Et j'étais l'ami de son homme. Mais maintenant, elle me parlait comme si j'étais son frère, et que nous avions toujours été ensemble. Et elle s'en rendait compte en plus, paraissait en être la première surprise. Mais elle continuait. Et l'homme dont elle parlait marchait juste à deux pas devant elle. Une part de moi m'indiqua d'emblée, avant même que cela ait commencé, le caractère bizarre, pas franchement fraternel vis-à-vis de Bernard (en tout cas selon moi), de ce qui se passait. J'étais autant surpris d'écouter ses paroles qu'elle l'était de me les dire. Mais je restais là, parlais à voix basse, comme elle. Et écoutait, ouvrait très largement mes oreilles en faisant taire tout bruit intérieur afin de mieux me concentrer sur ce que j'entendais. Comme ça, engoncés dans cette drôle de complicité, nous marchâmes plus d'une longue heure entre ciel et terre à travers l'est parisien, tels des passants cosmiques arpentant une voix lactée qui aurait décidé de descendre dans la ville, de devenir, pour une après-midi, urbaine. * « Je n'ai jamais eu de bons rapports avec ma mère. En fait, ce n'est pas que j'en ai eus de mauvais, c'est que je n'en ai pas eus du tout. Dès que j'ai pu, je me suis barrée. À dix-sept ans, juste avant le bac. Après, il y a eu la fac, le reste... Mais, je me souviens, ce qui était le plus important pour moi, l'essentiel, c'était de prendre un mec, d'avoir un mec... D'être maquée, quoi !... » fit-elle, à la fois nerveusement et de bon cœur, riant d'ellemême et de l'expression qu'elle venait d'employer, qui nous ramenait au vocabulaire des cours de lycée et des espérances fiévreuses des jeunes filles de pouvoir attirer et retenir un homme. Car, entre elles, c'était comme ça qu'elles étaient évaluées, que leur aptitude la plus primordiale était vérifiée. Mais Laurence, disait-elle, voulait un homme pour plus que cela. Elle en voulait un pour s'échapper, l'aider à quitter sa mère et son environnement. Partir est possible à un, mais demeurer partie ne l'est pas. Autant elle voulait « être indépendante » et ne plus subir, autant elle avait peur d'être seule. Alors il fallait un mec, et presto. « J'ai pas trop choisi quand j'ai pris Bernard... J'ai toujours eu un mec... » rosit-elle, comme si elle venait de confesser une obscénité. « Quand j'étais en terminale, j'ai couché pour la première fois. Et je l'ai fait avec n'importe qui, dans le sens où j'ai vraiment pris le premier qui passait... Ça a duré deux mois. Et puis c'est passé... Avec Bernard, quand j'ai rencontré Bernard, je voulais quelque chose de plus... sérieux. - Ça veut dire quoi sérieux ?

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- Ben, que ça tienne quoi. Que ça ne se casse pas la gueule en deux mois... C'était tellement lourd l'ambiance chez moi... Il fallait vraiment que je me casse. Je les aime bien mes parents, mon frère... Je l'aime, ma mère... Mais il ne vaut mieux pas qu'on se voie, qu'on se parle trop souvent. Et surtout, faut pas qu'on vive ensemble !... J'te jure, si j'étais restée, je crois que je serais devenue complètement folle !... Ou comme elle !... Elle me bouffait complètement le cerveau. Elle me minait, ma mère... - Mais quoi, elle t'empêchait de sortir, de faire des trucs ?... - Non... Elle n'était jamais contente, ou toujours hystérique... En fait, je m'en aperçois maintenant avec cette analyse, mais elle était complètement frustrée, ma mère. Elle n'a jamais été heureuse, ce n'est pas une femme heureuse... Et ça, ça nous a beaucoup marqués, mon frère et moi. Et beaucoup éloignés d'elle, parce qu'on ne voulait pas être comme elle, malheureux. » Merde. Qu'est-ce que je pouvais répondre à cela ? Rien. Fermer ma gueule et écouter. « C'est pour ça qu'elle vote Le Pen et qu'elle gueule sur les Arabes dans son petit pavillon de banlieue proprette... Enghein-les-Bains !... C'est quand même pas la Goutte d'Or ! Elle doit pas en voir tous les jours, des immigrés !... Ben non ! Faut qu'elle gueule, qu'elle vote Le Pen !... C'est pour s'exprimer, en fait. Sortir sa rage et sa frustration. Elle n'est pas contente, donc, il faut qu'il y ait quelqu'un qui paie... Il y a quelque chose d'amer chez ma mère, de gâché, d'acariâtre... Elle est déçue de sa propre vie. Elle en est presque devenue hargneuse. Il fallait que moi aussi je suive le même chemin !... Et elle a senti que je me barrais, d'ailleurs. Elle a essayé de me retenir, de rattraper les coups... Et alors, j'te raconte pas comment elle a méprisé Bernard depuis le début !... » dit-elle, avec un geste d'évidente énormité. « Le pauvre ! Ça, faut reconnaître qu'il a encaissé et qu'il a su se retenir... Elle m'a vraiment étouffée, empêchée de vivre... - Et ton père ? - Oh, lui, mon père... Il est dominé par ma mère... Elle le domine. Il dit jamais son avis... Je me demande s'il en a un, d'ailleurs. Mon frère aussi, il s'est barré très vite. Dès qu'il a pu... » Elle se tut. Tout ce qu'elle avait dit lui avait retourné l'âme comme un gant. Maintenant, elle était complètement enfouie dans l'intérieur d'elle-même. D'une voix lointaine, elle dit : « Oui... Je ne voulais pas être comme elle... Ma mère... Je ne voulais pas lui ressembler... » En s'éveillant de ses limbes, elle ajouta : « Non seulement je ne voulais pas être comme elle, mais j'en avais marre d'elle... Et je crois que Bernard est bien incrusté dans cette période, associé à elle... Il était là au bon moment, je l'ai agrippé quand j'étais complètement paumée. Et il m'a aidée, il m'a beaucoup aidée Bernard, tu sais ?... » Son regard réprobateur semblait me tenir responsable des sentiments de culpabilité qui l'assaillaient, et du fait qu'elle m'avait dit tout ça. Je l'assurai que je savais que Bernard l'avait aidée, que j'en étais convaincu. Mais je ne lui dis pas que, en réalité, ça ne changeait rien du tout. « Il m'a beaucoup aidée, il m'a beaucoup aidée »... Et puis quoi ? Les histoires d'amour sont égoïstes, elles n'ont jamais été une question de justice ou d'équité. La vérité, à ce qui me semblait, c'est que tout l'instinct et la force que Laurence avait eus, elle s'en était servis pour s'extraire d'où elle était et échouer sur le premier venu. Il ne lui en était plus resté pour choisir ce premier venu, ni même pour se rendre compte de celui sur qui elle tombait – ou pour continuer à se balader tranquillement entre les hommes. Maintenant, elle était forcée de s'en apercevoir. « Mais, est-ce que tu l'aimes ailleurs que dans cette période de ta vie que tu décris, Bernard ? Estce que tu as quelque chose à voir avec lui quand tu es dans une autre phase ? Vivre avec lui, avoir des trucs à faire... Est-ce qu'il est te stimule, te « parle » quoi, maintenant que tu as changé ?... » Elle me décocha un regard fâché d'une telle question, qui la contraignait à verbaliser ce que, jusqu'à présent, elle avait su taire. Elle avait dit tout le reste, les raisons, la provenance, la généalogie, le contexte de ses doutes à l'égard de Bernard... Mais ça, la réponse à cette question qui validait ce qui avait précédé et en effectuait le sens, elle ne voulait pas en être l'auteur. Je me souvenais que ma propre relation avec Bernard avait été affectée par le fait que, pendant toutes ces années durant lesquelles Laurence avait conquis son autonomie psychologique et sociale, était devenue avocate, avait rencontré du monde, bâti son assurance affective, Bernard, lui, avait stagné, ce qui, relativement à la dynamique de sa compagne, avait signifié régresser. Non seulement il n'avait pas décollé, mais en plus, il représentait le passé et sa lourdeur, la douleur, la difficulté. Il l'avait vu nue – comme elle l'avait vu nu. Peut-être désormais le regrettait-elle. Je me disais intérieurement – car maintenant, Laurence s'était absorbée comme un poisson dans son bocal, et ne produisait plus aucun son – que tout cela, cette proximité, cette intimité du couple, l'acte de se faire le témoin de la nudité et des devenirs du conjoint, est le principe d'une relation. Mais visiblement, la leur avait été déséquilibrée, et la phase de vulnérabilité de Bernard avait été plus longue et manifeste – ou peut-être seulement plus socialement et culturellement inacceptable – que celle de Laurence.

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Elle avait eu besoin de légèreté, de pouvoir être complètement autre, paraître une autre. Et pour ce faire, il avait fallu qu'elle oublie son passé, son passage, que son vis-à-vis le plus proche – son compagnon – ne les lui rappelle en rien. Plus de mémoire, plus de témoin. Une autre page. Ces deux dernières années, je m'en souviens, après avoir commencé à travailler, elle avait voulu sortir beaucoup, développer sa vie sociale, et, de fait, elle avait changé de mode de vie. Elle s'était lancée dans les fêtes, les relations, les pétards, la légèreté... Tout ce qu'elle n'avait jamais connu. Bouger : il s'était agi de promouvoir le mouvement – fut-ce sous la forme du divertissement et de l'oubli – face à la stagnation. S'échapper à soi-même, être légère et essayer... Essayer n'importe qui n'importe quand, quel que soit le jeu et la perversité. Le cul ?... Moi, l'ami de Bernard ? Qu'importe... Elle le savait que ce n'était pas très clair de tenter de me séduire. Et d'ailleurs, elle ne me voulait pas – pas vraiment. Mais de toute façon qu'importe : qu'est-ce que ça voulait dire vouloir ? Vouloir qui, quoi ?... L'important, c'était de vouloir partir, quitter, n'être plus dans les limbes du passé, s'en extraire. Non seulement fumer des pétards, mais les fumer avec quelqu'un qui n'avait jamais connu nos larmes... Évidemment, à terme, on définirait des objets plus précis pour ses désirs. Mais une grande part du plaisir était justement de désirer sans objet précis, de désirer tout le désirable, et de faire de n'importe quoi et n'importe qui, du désirable... Plus de frontière, aucun interdit. Tout est possible, surtout un peu de perversité... : bien sûr ! se taper le meilleur ami de son homme, briser même cette solidarité, pour se prouver toutes sortes de choses, ou simplement par pur plaisir de détruire, transgresser. Avec la passion du néophyte, du fraîchement converti... Décapsuler sa propre tête et se découvrir comme bulle de champagne, complètement incohérente et inconséquente... Légère... Voilà ce que Laurence avait fait, voilà le présent qu'elle avait dans la tête et dans le corps au moment où elle me parlait. C'est vrai, j'étais convaincu qu'elle avait trompé Bernard. C'était cohérent avec ce que je voyais. Ses brides s'étaient lâchées, c'était indubitable. Elle devait avoir fait des choses. Et vu son état, c'était parfaitement logique. Mais concomitamment à cette frénésie, Laurence avait visiblement aussi développé une mélancolie. Je m'apercevais qu'elle avait voulu me parler pour la même raison qu'elle avait été excitée par l'idée de me séduire : ma proximité avec Bernard, donc avec elle-même et son passé. J'étais cet hybride insolite : un étranger, mais proche ; un étranger sur lequel on pouvait aussi épancher sa mélancolie. Suffisamment autre, anonyme, pour essayer ses charmes, et suffisamment connu pour lui ouvrir son âme. Ou l'inverse. J'étais célibataire à l'époque. Je couchais avec des filles dans un mélange de fébrile euphorie et de curiosité discrète face à la perspective d'un couple. Aussi, cette promenade au-dessus de Paris était pour moi une observation plus que géographique. En écoutant Laurence, en la voyant disposer maladroitement son corps face à celui de Bernard, toute leur non-communication par chairs interposées, leur silence, je me promenais dans ce qui pouvait m'attendre. Ce qui me mit mal à l'aise, comme s'il ne pouvait tout même pas s'agir que de ça. Je n'ai jamais compris comment Bernard n'a pas entendu, ou saisi, ce qui se passait, ce qui se disait juste derrière sa tête ce jour-là. Peut-être l'a-t-il su, après tout. Peut-être l'a-t-il même voulu, qui sait ? Ce qui est sûr c'est que, lorsque après être redescendus de notre promenoir cosmique par l'une des passerelles cette aprèsmidi-là, comme on quitte un navire après une traversée qui n'a rien traversé du tout et qui n'est arrivée nulle part, ayant tournés en rond à dix mètres au-dessus de Paris, nous nous dîmes au revoir, il y eut un malaise. Bernard avait l'air las, désabusé. Laurence semblait regretter de m'avoir tant parlé. Et moi, loin de regretter quoique ce soit, j'avais la tête enflée des vies que, sans attendre l'élémentaire décantation, je commençais à retraiter derrière mon front. Deux semaines plus tard, j'appris par un coup de fil de Bernard que Laurence l'avait quitté.

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Une Anglaise à la peau blanche marchait prestement dans la rue. Coiffée d'un flamboyant automne, elle dandinait le haut de ses maigres cuisses et se pressait. Ses toutes petites lèvres pincées, dodues comme deux minces boudins épatés aux extrémités, étaient d'un rouge mat et profond qui était la seule touche de vraie couleur sur cette face diaphane, qui paraissait d'autant plus virginale qu'elle était encastrée dans la fourrure de feu de la crinière. Les tâches de son qui émaillaient la peau semblaient être la racine visible de quelques cheveux roux qui auraient poussé vers l'intérieur du visage et non au-dessus du crâne. Une aura acidulée et amère à la fois émanait d'elle. On jurait pouvoir reconnaître de la marmelade d'orange dans son haleine et en sentir les bouts d'écorce dans l'odeur de sa peau. Toute sa silhouette disait cette subtile synthèse du ferme, craquant sous la dent, et du mou, du flasque, qui est celle de l'authentique british marmelade. Le morne de son teint de talc et de son regard hagard n'était démenti que par deux pastilles rose vif perpétuellement collées sur ses pommettes, qui semblaient autant de fantasmes explosifs perchés au-dessus des bienséances, toujours allumés et actifs en une sournoise lévitation surplombant les convenances, prêts à se décrocher et à tomber au beau milieu de la vie au moment le plus incongru. Ainsi allait-elle par l'allée déserte qui longe Kensington Park, ce dimanche après-midi. Et c'était toute l'Angleterre qui se déplaçait sous mes yeux, dans ses inexpugnables contradictions qui sont la forge jamais éteinte de son invraisemblable génie.

Fraternités L'épicerie arabe se tient à l'angle de la rue des Rosiers et de la rue Carrel. Elle reste ouverte malgré l'heure avancée dans la nuit. Sa devanture toute allumée, bien garnie et grande ouverte, semble être l'entrecuisse chauffée et offerte – quoique tarifée – du haut et large immeuble bourgeois et endormi dont elle forme l'arrête sur le trottoir. Tout le quartier ronfle. Pas une lumière vive alentour. Seule la lueur orangée et glauque des lampadaires vient rajouter à l'atmosphère déjà passablement bizarre de l'endroit. Je demande des boules de gomme, de la réglisse et des bonbons acidulés au tenancier assoupi. Au même moment, un vieux rabbin yiddish demande dans une langue qui m'est parfaitement inconnue, un sac en plastique pour recouvrir son schmoll, car il pleut de plus en plus fort. De son côté, un ivrogne remercie de sa gentillesse le tenancier qui vient de rallonger son ardoise d'un litron de rouge. « Tu es gentil, toi » dit-il entre les quelques dents émaillées qu'il lui reste, le regard plein de cette fabuleuse tendresse propre aux ivrognes lorsqu'ils ne dorment pas ou ne sont pas agressifs. « Combien de temps tu y es resté, la dernière fois ? l'interroge le tenancier. - Trois mois ! répond fièrement l'ivrogne, comme s'il arborait une médaille. - La prochaine fois, ce sera six. Et celle d'après, tu n'en ressortiras pas, essaie avec foi et franchise le tenancier, tandis qu'il glisse le rouge dans un sac en plastique et le lui tend. - Tu es gentil, toi ! » reprend le pochard, l'oeil plus empreint de tendresse que jamais, en saisissant le sachet de ses mains rocailleuses et approximatives. Et il sort en souriant. Le rabbin n'est pas satisfait. Il marmonne en se regardant dans la glace. Le sac ne lui convient pas. Son schmoll est trop grand. Il en réclame un autre. Le tenancier lui donne la taille la plus grande qu'il ait pour qu'il reprenne ses essais. Je paye mes saloperies et demande mon chemin au tenancier. Avant qu'il ait pu me répondre, une clocharde, à jeun, qui à un œil au beurre noir comme si elle venait d'être battue, m'indique avec précision et dans un luxe de détails la voie à prendre. Je sors alors, derrière ce rabbin surréaliste qui s'élance d'un pas décidé dans la rue, coiffé d'un sac en plastique vif-orange qui tranche tellement avec sa barbe de savant talmudique, ses couettes et son manteau noir de loubavitch, que je me demande si je ne suis pas le jouet d'une hallucination. Il pleut toujours autant. Les gouttes transpercées par la lumière orangée et blafarde des lampadaires semblent faites d'un liquide toxique et inquiétant. Les rues de ce quartier sont décidément inextricables. Mais j'ai la curieuse impression d'être moins seul sur Terre.

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La Chute au Rond-Point Je veux la séduire. La toucher de mes mains, mettre à ma bouche... Mais n'y arrive pas... Loupe le moindre geste, la première bonne marche vers cette éventualité-là. Déprimant ! Je suis un ratage chronique, une catastrophe... Elle, elle est belle à couper le souffle, évidemment. D'ailleurs, elle m'a complètement tapé dans l'œil. Ça fait trois semaines qu'on se connaît, qu'on se fréquente, comme on dit... Je me souviens qu'en troisième, un de mes copains m'avait dit : « Si au bout de deux semaines, il ne s'est rien passé, c'est râpé, faut arrêter, on perd son temps... » Je peux difficilement dire qu'il ne s'est rien passé : ma ridicule timidité a eu lieu, mon impuissance, comme toujours... Et ça continue, d'ailleurs. En ce moment même !... Ce soir, nous sommes supposés aller au théâtre, nous retrouver une demi-heure avant le spectacle, dans ce petit café. Et qu'est-ce qu'il va se passer, hmm ? Qu'est-ce que je vais y faire ? Oser ? Ne pas oser ?... Bon Dieu... Mes amis étaient de vrais cons ! Il ne s'est jamais agi que d'une question de semaines, ou même de jours, avec les femmes. Il faut faire les choses comme on les sent, c'est tout. Et justement, je les sens comment, moi, ces choses ? Les laisser venir ?... Oui, alors, elles seraient comme qui dirait un peu en retard chez moi, les choses !... Ils ont raison, bon Dieu ! J'étais comme eux, avant : « Bonjour, comment ça va ? Tu veux sortir avec moi ? » Voilà comment je procédais. À la direct ! Et ça marchait ! Pourquoi ça ne marche plus maintenant ? Pourquoi je n'y arrive plus ? En vérité, ça fait six mois qu'on se connaît, elle et moi, dans ce cabinet. Mais je ne l'ai même pas remarquée. Ou plutôt, je l'ai vue, l'ai bien repérée même, mais de loin. Elle a été perçue dans mon champ de vision, en plein centre ; y a été naturellement répertoriée comme sexy – on se demande comment elle aurait pu être mémorisée autrement... – mais je n'ai rien fait. C'est l'action qui pose problème chez moi, l'agir ! Je suis parfaitement conscient de sa sensualité – et pour cause : elle m'excite – mais j'en reste là, à être excité de loin. Pendant longtemps. Pendant tout le temps qu'elle m'excite. Puis, quand il y en a une autre plus belle qui passe à portée de mes yeux, ou que je me lasse d'elle, j'oublie, à la fois elle et que j'étais excité par elle, sans jamais réussir à la toucher ni même à l'entendre parler. Je fonctionne exactement comme un Don Juan, mais qui ne consommerait pas, qui ne ferait que regarder. Je suis un Don Juan visuel, un Casanova du regard... Castré... C'est ridicule, bon Dieu !!! Le problème avec moi, c'est que je n'essaye pas, j'ai un blocage au niveau de l'essayage. Celle-là, cette Immaculada – tu parles d'un nom, entre parenthèses !... Ça n'arrange pas mes affaires ! Mais bon... – c'est elle qui m'a relancé, ce jour-là, à la sortie du bureau, à la bouche de métro. Je m'apprêtais à descendre les escaliers, connement, comme d'habitude, alors qu'elle restait là comme tous les jours, plantée devant moi, évidemment désireuse de produire une rencontre. Et moi, je fais celui qui ne s'en aperçoit pas, Monsieur DuconLajoie qui ne comprend jamais rien à ce qui se passe, qui manquerait une guêpe postée sur le bout de son nez, et qui doit être rappelé par la manche d'un : « Eh ! Machin ! T'es sourd ou quoi ? Ou aveugle ? En ce moment, j'essaie d'attirer ton attention, andouille ! » Elle m'arrête avant que je ne m'engouffre dans la bouche, et me dit : « T'as vraiment bien fait : c'est beaucoup mieux comme ça. En tout cas, moi, ça me plaît plus... - Comment ? - Ta barbe... T'as bien fait de l'enlever. On voit ton visage à présent, c'est plus joli, t'as une belle peau. J'préfère. » Un sourire espiègle, enjôleur. Alors moi, bien sûr : « Ah bon ? Ah... hmm... Je suis content que ça te plaise. C'est bien, de temps en temps, de changer. Ça change... J'veux dire... Ça allège le visage... Moins sévère... Putain !... - Oui. Mais surtout, t'es plus beau sans barbe. Moi, j'aime mieux. » Mes deux pieds sont déjà sur les marches du métro, plantés en aval d'elle :

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« Tu prends le métro ? moi, d'une voix fluette, pointe des pieds... - Oui. - Tu veux... On peut le prendre ensemble... - Bonne idée. - Tu le prends tous les jours ? - Oui. - Quelle direction tu prends, toi ? - Ballard-Créteil. - Tiens, moi aussi. - Oui. - Comment ? - Non, ben, oui, je dis oui, on prend la même ligne. - Oui. - ... Alors comme ça, comment est-ce que tu te plais dans ce cabinet ? T'y es depuis combien de temps ? - Trois ans. J'y suis rentré juste après l'E.F.B. Ça fait longtemps déjà... C'est pas mal. Mais bon... - C'est énorme ! Une vraie usine. Moi, ça fait sept mois. Mais c'est dur pour rencontrer des gens hors de son département. La première fois que je t'ai vu, c'était à une réunion de l'intergroupe Fiscalité-Affaires Internationales. Il y avait quarante personnes au moins... Moi, ils me font faire des trucs plutôt chiants, faut dire. Je sais pas encore combien de temps ça va durer. On m'a dit au moins un an et demi, deux ans. Toi, tu dois pas être loin de manager, non ? - Oh non, tu sais. Pffou, c'est parfois très lassant ce boulot, je trouve. Les deux premières années, encore maintenant, sont épuisantes. Au point qu'on en perd parfois de vue ses objectifs, ce qui nous avait attiré à l'origine vers le barreau. En tout cas, à moi, ça me fait ça, parfois. - Mais pourtant, tu bosses comme un dingue. T'as cette réputation de hardeur, quatorze heures par jour, et tout... - Hardeur ? Qui c'est qui dit ça ? - Ben, à chaque fois que je te vois, t'es en train de bosser et de courir d'un endroit à l'autre comme si le sort du cabinet tout entier était sur tes épaules. C'est pour ça, j'me suis dit, ce gars-là, il doit adorer son métier pour travailler autant. - Non, quand j'y suis, j'ai une tendance à m'enfoncer dedans, c'est vrai. Mai j'ai une vie à côté. - À côté ? - Oui, je veux dire, en dehors du cabinet. - Mais dans le cabinet, t'aimes ça ? - Quoi ? - Ben, ce que tu fais ? - Oui, je crois que je ne pourrais pas faire ça, travailler autant, si je n'aimais pas cela. - Ben moi, parfois, je me demande... Pas pour toi. Mais pour d'autres types, ou même pour moi... - Quels types ? - Des types de mon département qui ont l'air un peu coincés en dehors du boulot. Enfin, j'veux dire, on se demande s'ils ont une vie. Et quelle genre de vie ! Hahaha !... - Oui. » Après beaucoup de stations, nous nous aperçûmes que cette conversation était vraiment bien commode en ce qu'elle laissait transparaître toutes ces choses que nous avions en commun sans le savoir : des goûts et expériences familiales, entre frères et sœurs, littérature, carrières juridiques. Elle me demanda : « T'as une copine ou tu regardes les gens, les femmes, au bureau ? Il y a quelqu'un qui t'intéresse ? » Et quand je lui répondis que non, elle me dit, comme si sa dernière question n'avait pas existé et que nous en étions toujours au même stade de notre conversation : « Ouais, t'as raison... On pense beaucoup de choses pareil... » J'avais menti sur mon adresse pour pouvoir rester le plus longtemps possible avec elle. J'étais allé jusqu'au bout de la ligne, prétextant descendre normalement à son arrêt, et après, quand elle était venue chez moi, j'avais été obligé de mentir une seconde fois pour dire que ce jour-là, j'étais en fait allé Porte Balard pour acheter un livre de jurisprudence chez Juris-Classeurs Editions. « Pour une raison qui m'échappe, avais-je dit, tous les éditeurs juridiques ont leur siège dans le quinzième arrondissement de Paris... » En fait, à ce moment-là, je la

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soupçonnais d'avoir menti sur sa destination elle aussi, et de s'être livrée exactement au même stratagème que moi. À la bouche du métro Balard, on s'était mis d'accord sur des sorties au musée et au cinéma, qui eurent lieu d'ailleurs, et qui, à leur façon, rétrospectivement, furent agréables, bien que sur le coup elles furent toutes loupées, même celles, nombreuses, qui se prolongèrent tard au restaurant, en ce que jamais elles ne se conclurent dans un lit, ou dans n'importe quoi pourvu qu'on y soit en train de faire l'amour. « Ciné-musées ? - Oui, plaisir. » Ainsi, pendant deux semaines, quasiment tous les soirs, la marmite montait, chaque fois davantage, bouillait même, quand elle me souriait , croisait ou décroisait ses cuisses au moment de rentrer ou de sortir de table. Malgré l'hiver, ses cuisses étaient tous les jours visibles. En réalité, c'était uniquement ma pression qui commençait à siffler, et je flippais pour deux. Elle était parfaitement sereine. Aujourd'hui, je dirais qu'à l'époque elle était sûre d'elle-même et du débouché de notre relation, sans jamais être arrogante. Et c'est cette combinaison qui la rendait sexy. Devant mes invraisemblables inaptitudes, elle ne paraissait jamais affligée, mais restait tout sourire, pas fâchée, comme si elle savait pour sûr que ça réussirait. Les premières fois qu'on alla manger, dans un restaurant vietnamien de la rue des Écoles notamment, aux murs recouverts de soie rouge foncé, sa sécurité et sa confiance dans le sexe qui arrivait, m'impressionnèrent. Il y avait une qualité de tranquille évidence dans son comportement, qui m'électrisait encore plus. Tout en étant un minimum présent à nos conversations de restaurant – mes conversations, ridicules, contournant en permanence l'enjeu de nos rencontres ! – son visage évoluait gentiment devant moi, comme un doux barrage prohibant toute autre possibilité que notre union charnelle. Son corps tout entier se comportait comme s'il était acquis en douceur que nous coucherions ensemble, que ce n'était qu'une question de temps, le principe en allant désormais de soi, une évidence. Sa douce patience me disait : « Tu préfères avoir encore une semaine ou quelques soirées de théâtre pour te laisser aller à l'évidence, n'est-ce pas ? D'accord, comme tu voudras. Va à ton rythme, ne te presse pas... » Indulgence... Jamais une femme ne m'avait fait ça ! C'était une Don Juan, j'avais rencontré un Don Juan femme... Et je jouissais d'être pris dans les mailles de sa fatalité, comme mis par elle dans un coin de murs, à sentir le contact avec cette chair souriante, qui se rapprochait inexorablement... Terriblement excitant ! Mais, chaque soir, le même cinéma : je la déposais en bas de chez elle, ou lui disais au-revoir gauchement à une bouche de métro, raide comme un piquet. Ce n'est qu'à ces moments-là, au comble du joué et lorsque ma lâcheté et le gâchis qu'elle provoquait rendaient palpable autour de nous le bruit inepte de leur présence saugrenue, que je percevais peut-être une pointe d'exaspération dans l'accent grave que conjuguait le sourcil droit d'Immaculada, ainsi que dans le timbre légèrement refroidi que prenait sa voix. * Ce soir, c'était un café sur les Champs-Elysées – le Drugstore, en fait – le Théâtre du Rond-Point, et La Chute, d'Albert Camus. À huit heures moins le quart, elle arriva. Belle comme la nuit. Brune foncée, les cheveux longs et raides déployés sur de fines épaules. Originaire d'Andalousie mais ayant vécu presque toute sa vie en France, à part les étés, elle avait les yeux noirs, le teint hâlé, la silhouette très bien dessinée, élancée et souple. Elle entra dans le café d'un geste gracieux – comme tous ses gestes – et vint s'asseoir en face de moi, qui étais en avance. Je la regardais de mes yeux ronds, en silence. Elle se laissa faire. En silence aussi. Fit atterrir doucement son regard sur ses doigts et son paquet de cigarettes posés sur la table en Formica jauni. Son occiput se releva dans la brillance de sa chevelure. Elle était mince, sans être maigre. Un col roulé bleu électrique bien ajusté lui moulait les seins. Elle portait des collants noirs, une jupe courte et de longues bottes noires également. Toute en merveilleuses lignes courbées et graciles. Je l'imaginais légère, j'aurais pu la soulever bien haut en collant mes mains sur ses épaules. Elle était vraiment magnifique de la tête aux pieds, plus séduisante que jamais. Et, une fois de plus, exhudait cette attitude si excitante : elle attendait, disposée. Avant qu'elle ne s'assoie, je m'étais levé pour lui ôter son manteau noir à col de fourrure. Et pour une fois, tout se passa si légèrement de ma part, comme une danse, que j'eus l'impression de ne pas m'être déplacé et d'être resté tout ce temps assis à ma place de spectateur, à la contempler. Son sourire si transparent me brûlait la cervelle, m'hypnotisait et me coupait les bras. Je ne voyais plus rien d'autre. N'entendais plus rien, non plus. Même pas ce qu'elle me disait. De toute façon, elle ne disait rien. Elle souriait, et attendait, en me regardant droit dans les yeux, bras croisés sur la table encore vide de nos commandes.

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Le garçon était maussade. Nous étions les seuls clients dans le café qu'il balayait sans doute en maugréant intérieurement. C'était décembre, il faisait froid et humide. Nuit à six heures. L'endroit était sombre et la lumière artificielle glauque et peu ragoûtante. Le monde entier était silencieux, comme si on en avait coupé le son. Mes mains étaient complètement moites. Dans pas longtemps, il faudrait faire quelque chose... * La Chute, d'Albert Camus ! Je n'avais prêté aucune attention au choix de la pièce quand il s'était agi de décider, trop occupé à me galvaniser intérieurement d'un « Cette fois, c'est la bonne ! Cette fois, ça doit être la bonne ! Tu dois l'embrasser à un moment ou un autre, et terminer la nuit, bon Dieu !, finir la nuit ! »... Mais La Chute !... C'était dans la petite salle du Rond-Point, très « intime ». Devait y avoir une centaine de spectateurs et la salle était bourrée pour voir Jean-Baptiste Clamence, ex-Maître Clamence, s'exiler de son propre chef à Amsterdam afin de cuver ses excès de cynisme et de rationalisation, de lucidité distanciée et don juaniste sur la comédie humaine et les animaux qu'elle produit. Il a eu d'innombrables maîtresses, raté quelques histoires d'amour, plus qu'il n'en faut pour atteindre l'aube de la vieillesse en solitaire. Et maintenant il est seul, et a peur d'avoir gâché sa vie comme de la façon dont il est désormais probable qu'elle se termine. Conquérir, dominer... Facile pour lui. Il a, dit-il, « toujours réussi, et sans grand effort, avec les femmes. [Il] ne dit pas réussir à les rendre heureuses, ni même à [se] rendre heureux par elle. Non, réussi, tout simplement. [Il] arrivait à ses fins, à peu près quand [il] voulait »... Ben voyons !... Je n'avais vraiment pas besoin de ça ! Et allez-y !... : « Mon rapport avec les femmes était naturel, aisé, facile comme on dit »... Abruti de Clamence – et sa chute avec lui ! C'était bien la dernière des pièces que j'avais envie d'entendre maintenant ! Comment avais-je pu me faire ainsi jouer par le destin ? Pourquoi n'avais-je pas fait attention au choix du spectacle : « Camus ? Ah, oui, très bien... J'adore Camus... Je le préfère de loin à Sartre, Blablabla... » Mais quel con de moi !, ma parole... Quel con ! Déjà, à la fac, les tirades sur les avocats de Clamence m'avaient passablement perturbé. Alors comment avais-je pu me retrouver dans une telle pièce à un tel moment ? Ça en devenait une farce sinistre. Maintenant, il fallait souffrir toutes les âneries prévisibles d'un égotiste forcené qui s'était trompé de siècle ! Séduire les femmes – remarquez le « les femmes », ce genre, cette espèce dont les membres se ressemblent tous, sont chacun copie conforme de l'autre, n'est-ce pas ? Très simple : pour ça, il faut « jouer le jeu, ne pas aller trop vite au but... d'abord de la conversation, de la tendresse, comme elles disent… » Ah !!! Le bougre ! Amitié ? Relation ? Pour justifier un semblant de « sens ». Non, clairement : « Hors du désir, les femmes m'ennuyèrent audelà de toute attente et, visiblement, je les ennuyais aussi... » Et : « Il suffisait que la rebelle partît vraiment pour que je l'oubliasse sans effort... » Bravo ! Parfait, ça, pour séduire Immaculada, qu'elle entende ce genre de choses juste avant que je fasse mon geste... Merci Camus ! Comment faire, maintenant, en plein milieu de cette forêt brûlée jusqu'à la trame par la démystification et où l'égoïsme le plus poussé se présentait comme la vertu suprême ? Comme allait-on en parler, elle et moi, à la sortie du théâtre ? Comment tout ce que je ferais, tout ce que je dirais, pourrait-il manquer d'être interprété comme une réfutation puérile – ou une imitation tout aussi superficielle – de ce qui s'était dit au RondPoint ? J'étais joué. Déjà, pendant la pièce, j'avais senti mes chances se rigidifier jusqu'à disparaître. Nous étions au dixième rang d'une salle qui en comptait dix, et la silhouette de tous ces crânes alignés se détachant devant moi, comme tracée au fusain, m'empêcha de rentrer véritablement dans le spectacle. Cette vision du public interférait sur celle que j'essayais d'avoir de la pièce, et, s'y emmêlant, intervenait pour moi comme un spectacle-bis me maintenant à distance de l'autre, m'empêchant d'y rentrer, de m'y perdre, pour, au contraire, me condamner à prendre conscience de l'aspect artificiel de ce Jean-Baptiste Clamence débitant son monologue sur l'estrade. Moi, je ne voyais plus Clamence se lamenter, ni ne l'entendais, je regardais le public regarder. Et évidement, cette vision de la vision me renvoya à la contemplation de moi-même, et, très vite, à l'absurdité d'être assis dans le noir à côté de la femme qu'on désire, sans oser la prendre, au milieu d'une petite foule d'inconnus, pour entendre un comédien dire un texte selon lequel il est vraiment trop aisé de mentir aux femmes afin d'obtenir d'elles qu'elles nous consentent leur sexe... Je ne savais plus qui de Camus, Clamence ou Pirandello se foutait de moi ! Plus les mots d'auteur de cet abruti d'avocat s'enchaînaient sur la scène, plus mes mains suintaient, et ma cervelle agitée et chaude se demandait si Immaculada prenait conscience elle aussi de l'aspect comique de la situation, et faisait le rapprochement entre la facilité proclamée du héros camusien à emballer et les piètres et infructueuses tentatives dont elle avait fait l'objet de ma part dans les trois misérables semaines qui avait précédé... J'étais très mal à l'aise, et je l'imaginais en train de rire avec Clamence à mes dépens, eux deux installés à une terrasse en été, à boire des verres, se payant ma tête et riant de bon cœur... Entendre ce texte me faisait

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l'effet d'assister au réquisitoire du procureur à mon procès, et les coups d'œil idiots que je lançais vers Immaculada à trois ou quatre reprises pendant la représentation, comme pour tâter le terrain d'une approche qui, de toute façon, n'aurait pas lieu, ne sauvèrent pas la soirée. Si elle m'avait accordé plusieurs chances jusqu'à présent, pensais-je, cette maudite pièce serait mon coup de grâce ! Mais qu'allais-je donc faire dans cette galère ?... Avec un peu de recul, il eût pourtant été aisé de saisir comment, s'il y avait une leçon à retenir de Clamence, c'était qu'il fallait oser, tout simplement; et que pour oser, il fallait se foutre du verdict des tentatives, se soustraire un tant soit peu aux jugements d'autrui. Il m'importait peu de déchiffrer plus avant le don juanisme du personnage, ou sa culpabilité vis-à-vis de la noyée de la pièce, ou même sa joie d'avoir affaire à une femme qui lui tenait tête. Je n'étais pas un Don Juan et n'aspirais pas à le devenir. Ces problématiques, il me semblait, n'étaient pas les miennes. Ce que je voulais, moi, c'était parvenir à proposer à une maîtresse potentielle – sous une forme ou sous une autre, poésie ou langage du corps, explicitement ou implicitement, je ne faisais pas le difficile ! – la seule chose qu'un homme digne de ce nom doit savoir proposer à une telle femme : de coucher avec lui. Quand nous sortîmes du théâtre, nous fîmes quelques pas aux abords du Grand Palais, et grillâmes deux ou trois cigarettes à deviser. Je lui demandai le premier ce qu'elle en avait pensé. « Oui, ça m'a plu, me répondit-elle, mais je trouve qu'il y a des passages qui font très datés, sur la morale, l'aspect faustien du personnage, etc. Et tout le passage sur les femmes et le séducteur irrésistible est carrément miso ! Je crois qu'en fin de compte, il est parfaitement malheureux, ce type, cramé. - Mmhh. - Tu ne trouves pas ?... Tout ce côté Don Juan, ça fait un peu régression infantile, petit garçon qui ne sait pas aimer une femme, fut-ce sensuellement, parce qu'il est trop occupé à s'aimer lui-même. Et il le dit, en plus. Il le sait qu'il est comme ça. - Mmhh fis-je, tout en pensant, à part moi : Bon, ça ! Continue comme ça, cocotte... - Son niveau d'égoïsme est beaucoup trop élevé pour ne pas être rédhibitoire... À long terme ceci dit, car si l'on est consciente de ses intentions et qu'on n'est donc pas surprise, ou qu'on ne se surprend pas soimême à essayer de le changer – ce qui est toujours le pire dans ces cas-là : ne jamais essayer de changer un type pareil, c'est le comble de la perte de temps... – on peut prendre du plaisir avec lui, tant que ça dure. C'est souvent séduisant les beaux cyniques. Pendant un temps, justement.... - Oui. » Aïe !!! geignis-je, intérieurement. Ça se gâtait. Exprès ou pas, et je ne pouvais pas ne pas me demander laquelle de ces deux possibilités était la bonne, elle venait de retourner le couteau d'un bon trois cent soixante degrés dans la plaie. Au moins ! Car ce qu'elle disait là sur le caractère parfaitement acceptable et bon d'une relation purement charnelle était précisément l'horizon sur lequel mon esprit fatigué et accaparé par des considérations encore plus pratiques, désirait en rester. C'était ma politique qu'elle énonçait là, et dont elle honorait ce con de Clamence en plus ! Mais, dans l'ensemble, Immaculada ne sembla pas touchée outre mesure par cette pièce dans la pièce qui me montrait du doigt, et il était d'ores et déjà limpide qu'elle n'en ferait pas tout un plat ni se livrerait à des rapprochements intempestifs: de façon parfaitement claire, j'étais encore son ordre du jour. Elle n'en planta pas moins, par plaisir, parce que l'occasion était trop belle, et par nécessité, parce que cela pouvait se révéler utile pour me pousser au cul, quelques banderilles dans le dos : « S'il a du charme, pourquoi pas... C'est plaisant d'être désirée par un homme qui a du talent pour les choses de la séduction, et pour lequel c'est facile. La facilité, c'est en soi attirant. C'est une espèce de cercle vertueux... Ceux qui ont du succès attirent le succès. C'est salaud pour les autres, les gentils, c'est injuste, mais c'est comme ça. » Et pan ! Prends ça dans les dents, machin. Visiblement, t'as besoin de quelques marrons pour te réveiller et te donner du cœur au ventre. Alors encaisse donc encore ce bourre-pif ! Mais qui sait, peut-être que t'aimes ça, prendre des dégelées, que t'es maso ? Que t'aimes voir tes propres ratages de près, comme d'autres se contemplent dans leur caca. Les étirent en longueur. Ou peut-être que t'aimes les hommes, après tout, pourquoi pas ? Est-ce que c'est ça le problème ? Est-ce que tu préfères les hommes mais que tu ne te l'avoues pas encore ? Qu'est-ce qui fait que t'es coincé comme ça, hein, dis-moi ? Pourquoi t'es emmanché comme une porte de prison ? J'étais soudainement au plus bas. Mes bras, mes mains, tout mon corps, s'étaient brusquement alourdis de plusieurs tonnes lorsqu'elle avait prononcé ses dernières phrases. Mon cerveau embraya tout seul. Désespéré, je broyais du noir très noir, et commençais à m'autoflageller intérieurement. Dans ces conditions, ce qui était à prévoir se produisit, et je n'arrivai à rien ce soir-là non plus. *

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Cette même nuit, je fis un rêve qui me laissa complètement ahuri toute la journée du lendemain, et un peu du surlendemain. Dans ce rêve, je vivais dans une chambre très sombre – c'était le milieu de la nuit – au premier étage d'un immeuble en briques, dans une ville à l'ambiance médiévale. J'étais en train de dormir et de rêver dans mon propre rêve que j'étais accolé au mur de cette chambre, et que, par la fenêtre, je voyais des gouttes de pluie bien noires tomber depuis les tuiles du toit. Toute la matérialité de l'endroit était empreinte d'une froide obscurité. Soudain, des coups étaient brusquement frappés contre la porte, et je me réveillais en sursaut pour entendre une voix masculine mais très haut perchée, crier d'un ton terriblement angoissé, avec un nœud dans la gorge, que l'immeuble était en feu, qu'il y avait un incendie, et qu'il fallait sortir très vite, s'échapper au plus tôt comme on pouvait !... Sauve qui peut, criait la porte ! Mais ce qui était bizarre, et je me souviens que j'en étais surpris dans mon rêve, était que ce personnage restait à l'extérieur de ma chambre pour me dire tout cela, alors que je lui criais de rentrer et que la porte était ouverte. Non, il préférait rester dehors, et je l'imaginais, chose curieuse à un moment aussi urgent, en train de susurrer contre la porte, presque en y collant ses lèvres, mimant un baiser ou un acte visiblement obscène. Je me représentais ce type derrière sa porte, pris dans un brasier de hautes flammes toujours croissantes... Mais il y survivait miraculeusement. Puis disparaissait sans laisser de traces. Après son départ, je vis les flammes commencer à lécher la moquette à travers le jour, et pris peur, m'imaginant complètement cerné par le feu. Je me concentrais pour essayer de raisonner et trouver une issue la plus sauve possible, quand, en un tourbillon, la porte s'ouvrit et surgit une femme dans un tailleur et une minijupe rose bonbon, grassouillette, et à la chevelure grossièrement teintée en blond platine. Elle leva son doigt d'un geste sentencieux et autoritaire en déboulant. À cette vue, et avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, je fus littéralement pris de panique, et, très brusquement, en l'espace d'une seconde, juste vêtu d'un caleçon, ouvris la fenêtre et me jetai dans le vide sans même regarder ce qu'il y avait en dessous. Je sautai dans l'étroit passage qui séparait mon immeuble de l'immeuble voisin, et m'écrasai sur le sol en me cassant la jambe gauche entièrement. Je me retrouvais là, par terre, à gésir juste aux pieds de l'immeuble en flammes, incapable de bouger et perclus d'une vive douleur qui me lançait dans tout le corps, m'imaginant déjà unijambiste pour le restant de mes jours, me représentant dans ma vieillesse en paralysé ridé dans un fauteuil roulant... À cette vision, je me mis à pleurer de toutes mes larmes sur ma jambe cassée... Ce qui était peu commun, c'est que bien que ma jambe soit en mille morceaux, il n'y avait pas une goutte de sang sur moi ou sur le goudron. L'immeuble voisin du mien était un théâtre qui faisait l'angle du pâté de maison, et l'entrée en était décorée d'un gros néon débordant sur le trottoir, ainsi que d'un panneau sur lequel défilait le programme de la soirée en lettres électriques rouge vif : CAMUS TURLUTUTU. M'étant écrasé dans la rue adjacente, j'étais en fait entre l'entrée du théâtre et celle des artistes et techniciens. Très vite, des employés et des spectateurs accoururent, mais ne me relevèrent pas. C'est ainsi que s'acheva mon rêve. Le lendemain, au bureau, je déambulais, me sentant tout chose, et évitais méticuleusement la moindre rencontre de couloir ou de bibliothèque, d'ascenseur ou de hall d'entrée, avec Immaculada. Elle était vraiment, ce jour-là, la dernière des dernières personnes que je voulais voir. Et puis, un jour, fatalement, pas très longtemps après l'accident de théâtre, j'osai. Dans un bar cosy de la rue Monsieur-le-Prince, après m'être lesté d'une cargaison invraisemblable de gin et de whisky, je l'embrassai à pleine bouche vers deux heures et demie du matin. Choc, pouls, etc. Sueur, moiteur, odeur. Texture élastique et goût caoutchouteux de la bouche bougeante... Langues râpantes, senteurs de chair. Ce fut bon, ça marcha bien, faut dire – l'alchimie. À partir de là, tout alla très vite, forcément. Nous nous rendîmes rapidement chez moi et fîmes l'amour toute la nuit, véritablement pendant toute la nuit, le dernier orgasme, la dernière éjaculation, intervenant vers six heures et demie du matin. Nous prétextâmes chacun la même excuse au cabinet : il n'y avait pas de risques puisque nous étions dans deux départements différents. Nous mangeâmes beaucoup, parlâmes très peu, cette première journée passée ensemble comme amants, et rebaisâmes encore beaucoup, en fin de matinée et pendant toute l'après-midi, et encore toute la fin de soirée et pendant la nuit. Enfin ! Les muses s'étaient lâchées et la cornemuse et muselière aussi en moi, on put commencer... Ça dura comme ça quatre mois – ce qui est très honorable et, objectivement, un signe supplémentaire que ma relation avec Immaculada, si l'on me fait la bonté de faire abstraction des mois et semaines qui précédèrent le premier accouplement, fut un très beau succès. Parfois, de temps en temps, après le sexe, elle me parlait non pas de ces trois laborieuses semaines, mais de ces six mois comme étant la véritable aberration. Et aussi : « Si je n'avais pas fait le premier pas, tu n'aurais rien fait, ne serais pas venu vers moi, et on n'aurait rien fait. » Qu'est-ce que je pouvais répondre à cela ? Rien. Fermer ma gueule et continuer. Ça continua pendant longtemps, bien joli, surtout sexuellement. Puis, ça finit. Elle, moi, nous quitta. Il n'y eut jamais vraiment de complicité ou de proximité intellectuelle ou

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sentimentale entre elle et moi. Ce fut très sexuel, les émotions passèrent, directement issues ou dirigées vers la chair. Déjà, comme je l'ai dit, dès le début de la série des restaurants, sa complète assurance dans le sexe qui arrivait me secoua. Puis, quand le sexe arriva, sa joie d'être contentée, d'obtenir enfin l'objet de son désir, soulagée, me frappa tout autant. Elle se donna – et me prit – avec une telle fougue, que je me persuadai qu'elle était restée chaste jusqu'à m'avoir. Tout moi... Elle m'avait vraiment eu, et, à la fin, ce fut elle aussi qui me jeta, comme pour me dire qu'elle m'avait appris à commencer et qu'une autre prendrait le relais pour m'enseigner à finir... Elle était gentille, considérée, tout en se foutant de ce qui pouvait m'arriver. Une ravissante égoïste qui marcha très bien pour qui j'étais. Quand ça ? Pendant ces six mois et trois semaines, puis quatre mois, au restau, y compris le vietnamien, ciné, salle rouge aux murs tissés, expos, musée, téléphones, soirées... Je me souviens de l'histoire que Christophe un jour m'a racontée sur le frère de Carol dans les soirées. Il parvenait à séduire presque n'importe qui par cette assurance qui suintait de lui, et il avait dit un jour à Carol : « Tu comprends, il y a trente-cinq meufs dans une soirée. Tu en remarques une. Tu l'essayes. Tu vas vers elle et tu lui dis clairement les choses, ce qui se passe en toi, ce qui a lieu – que t'as envie de la brancher. Qu'estce qui peut se passer ? Qu'est-ce qui peut se passer de pire ? Qu'elle te dise « non merci, j'ai pas envie ». Au pire, qu'elle te le dise en te collant une baffe. And then what ? !... C'est ça le pire ? C'est vraiment ça ? Parce que si c'est ça, moi, je n'ai aucun problème à essayer tout le monde, parce que c'est vraiment pas grave !... Une fois que t'as intégré ça, t'as plus de problème pour brancher les nanas – au moins pour essayer, j'dis pas d'y arriver à chaque coup, faut pas être arrogant... » Le frère de Carol avait transmis ça à Christophe, Christophe me l'avait transmis, et maintenant, j'en étais dépositaire... La masculinité n'est qu'une longue chaîne d'entraide et de solidarité par la parole dans des moments où blablabla blabla blabla .... ... Ce que je n'ai encore jamais dit à personne, et que je ne dirai pas à tout le monde, c'est qu'Immaculada avait six ans et demi de moins que moi...

Le peintre Un jeune homme aux joues rondes, d'évidence gourmand, était assis dans un fauteuil moelleux. Il prit un mot dans la boîte posée en face de lui et le porta à sa bouche, comme on mange un chocolat fourré. Il mâchait onctueusement, la mine réjouie et les yeux plissés de plaisir, puis déglutit longuement. Quand il eut terminé, il resta parfaitement quiet quelques instants dans son complet-cravatte bien confortable, regardant en l'air. Puis, brusquement, mais en un geste déterminé, il en prit un deuxième. Puis un troisième. Et un quatrième. Un cinquième encore, et ainsi de suite. La boîte fut bientôt vide si bien qu'il fut contraint de digérer quelque peu son repas. En fait, il avait fait une indigestion de mots, d'autant que, de cette marque-là, les mots étaient fourrés aux lettres... Il se leva bientôt et ne put contenir un haut le cœur qui fit s'envoler de sa bouche tout un discours bariolé qu'on pouvait aisément lire dans le ciel. Les paroles ainsi formées étaient très jolies et s'entrechoquaient les unes les autres sans aucune police, libres. Toutes étaient nouvelles, on ne les avait encore jamais entendues. L'homme resta un long moment le nez en l'air, à contempler ses phrases. Son regard était celui d'un rêveur, absorbé par tous ces signes qui s'évanouissaient lentement en face de lui après avoir formé ces mots que personne n'avait lus. C'est après cet événement qu'il rentra chez lui et pu enfin terminer ce roman auquel il travaillait infructueusement depuis si longtemps. Pénétrant dans sa pièce comme le vent, il fit voler son pardessus et se raccourcit les manches du même geste, tandis qu'il se dirigeait, tout tendu et le regard allumé, vers son chevalet et sa vieille palette. Il attrapa plusieurs tubes et étala de la pâte de mots sur la petite surface en bois en forme de haricot. Il y avait là des gros, des gras, des italiques, des MAJUSCULES, ceux qui étaient communs et déjà inventés, prononcés, ceux qui ne l'étaient pas, ceux qui avaient un sens, ceux qui en avaient un aussi, et ceux qui n'allaient pas tarder à découvrir le leur, etc., sept ou huit limaces et crottes en pâte de mots qui se trémoussaient sur la palette...

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Il regarda longuement la page blanche immaculée, posée sur le chevalet en face de lui, soupira un long moment, puis fronça les sourcils en plissant les yeux. Il plongea alors grassement la pointe de son pinceau et commença ses applications et ses combinaisons, passant parfois à la brosse pour les larges étendues, étrennant même le pistolet à pâte de mots gazeuse qu'il s'était confectionné récemment mais qu'il n'avait encore jamais utilisé. Il se mit bientôt à faire des mélanges en tous genres. Il était surexcité, les gestes de ses bras étaient saccadés et rapides. Il se reculait de temps en temps pour apprécier la perspective que prenaient les événements. Il travailla longtemps ainsi, d'une traite. Puis, posa ses outils et sans regarder la toile finie, se mit à marcher en rond à travers toute la surface de son atelier, prononçant à voix haute des phrases apparemment incongrues. Il finit par s'affaler sur le vieux fauteuil de cuir tout défoncé qui était là. Et s'assoupit ainsi. Quand il émergea de sa torpeur, il se leva et se rapprocha du chevalet. Il regarda pendant un moment sa toile achevée, toujours silencieux. Il venait d'écrire son roman.

Les Jumeaux Quand elle croisait ses bras derrière sa nuque pour refaire son chignon, le regard en l'air, distraite, la pointe de ses seins se levait, comme reliée au bout de son nez par un fil invisible. Je les contemplais alors. Elle avait une poitrine ferme, une de ces paires de seins à la fois souples et durs, charnus et veloutés, ronds et dardant de la pointe. Son buste était couleur caramel. La lumière s'y attardait, attrapée par le grain de sa peau, qui semblait être un écrin de daim, à l'âpre tendreté. Je couvrais ses seins de baisers et de suçons, j'en mordillais le bout, le téton suave et doux. Ils étaient pour moi comme deux grappes de raisins noirs, gros, juteux et gras, accrochées par une tige encore verte au haut de son buste. En les touchant, je m'émerveillais du miracle : ces grappes n'en finissaient pas d'être pleines et entières malgré l'acharnement de ma bouche et de mes doigts à les picorer, à les consommer jusqu'à plus soif, à les ingurgiter! À chaque fois, ils restaient intacts. Cet ornement de son buste, fièrement dressé vers le ciel de ses deux petits bouts assombris par tant de fermeté, résistait. Les deux jumeaux balançaient leurs flancs au creux de ma paume, sautillaient sous le bout de mes doigts, mais refusaient obstinément de se décrocher pour tomber dans mon escarcelle, mes mains, ma gorge. Pour que je puisse les emmener au fond de moi, avec moi. Les faire miens. Ils restaient là, devant mes yeux éberlués, frôlant mes cils, mon nez, mes lèvres, de leur indéniable présence, offerts et refusés à la fois. Suffisamment détachés du reste d'elle par leur altitude et leur relief pour que je pense pouvoir m'en emparer. En réalité, messagers, ambassadeurs de son corps, ils venaient à chaque fois à moi en premier pour m'annoncer sa venue, déjà sa présence. Oui, cet entre-nous était sien, irrémédiablement. Tout exubérants, tout extérieurs, tout achevés qu'ils fussent, ils restaient à elle, raccrochés – Ce sont les siens bon Dieu, les siens ! Alors, abandonnant son chignon, l'oeil joyeux, la narine provoquante et la lèvre brillante de malice, elle cambrait ses reins, bombait ostensiblement le buste, et sans prononcer un mot, me toisait ainsi du torse qui semblait me dire : « Prends-les si tu peux. Essaye ! » J'ai essayé. J'essaye. Et j'essayerai encore – longtemps.

Ménagerie Les feulements félins et rauques de sa chatte, qui sentait le fauve, se faisaient de plus en plus bruyants. Cette partie de son corps ressemblait à une ménagerie : même odeur, même texture, mêmes couleurs, mêmes bruits. Il en sifflait une atmosphère agitée et électrisée de panthères tournant en rond, tendues à l'extrême et décidées à charger à la première bonne occasion.

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Son trou élastique et rose foncé, ferme et dilaté à la fois, terriblement musclé, était la porte d'un lieu magique dont je me représentais l'agitation, la liberté, les bagarres entre félins trop nerveux, arpentant l'endroit trop exigu. Mais cette ménagerie n'était pas comme les autres, elle rendait leur liberté aux bêtes. C'est pour cela que sa chatte si belle me tentait, m'appelait irrésistiblement, comme le seuil d'un antre-royaume: celui de la liberté animale. Le fauve qui pendait de moins en moins et se dressait de plus en plus entre mes cuisses voulait ce rendez-vous lui aussi, y était prêt, le désirait plus que toute autre chose au monde. Ça suffisait, maintenant ! Fallait y aller, bordel de Dieu ! Après, on verrait bien ce qu'ils feraient, tous ces animaux plantés les uns dans les autres. Ce n'était plus notre affaire à elle et à moi. Ils nous auraient réunis, c'était l'essentiel. Qu'ils se débrouillent. Nom de Dieu ! Tout ce que l'on peut faire entre les cuisses d'une jolie femme !... À suivre...

Je me réveille à moi La corporéité, le corps de l'homme et de la femme dans leur crue sexualité... Des formes, une odeur, sueur , membres. Proéminence, luisance, goûts, ... Laisser dire ses membres, sa peau, son pouls. Tout se tend, tout converge vers... Sensation maintes fois ressentie et qui me laisse un goût étrange, juste après la jouissance, le profond contentement. Un goût d'incrédulité – non pas de ce que je viens de vivre, mais issue du passage de l'état d'extase à celui d'après l'extase, lorsque celle-ci se dissipe – est dissipée. Un goût d'incrédulité du monde qui roule dans ma bouche, sort d'abord du regard que je porte sur la pièce, les draps, vêtements épars, ce corps de l'autre (désiré, mais autre), et qui rerentre dans ma gorge soudain tel un relent, une boule d'air, pour s'y coller en un caillot de sensations diffuses qui explose dans ma poitrine en me laissant interdit et gauche. Moment où je réintègre ma peau d'homme-à-tête en quittant celle d'homme-à-sexe. Ça y est, je suis renseigné sur l'extériorité, le monde est là-bas... Je sais qu'il n'est pas qu'en moi, même si j'ai passé mon temps à lui rentrer dedans... Un extérieur existe !... En faisant l'amour, je suis cet homme-à-sexe et pour-le-sexe, qui veut se fondre dans la chair et exclusivement en elle, voir toute la partie non-charnelle de son être disparaître. Je suis un homme qui hurle ce qu'il fait et fait ce qu'il hurle, une masse de sang, un ensemble de muscles et de peau qui voit toute sa sensorialité affluer à ses extrêmes, appelée par une mélodie lourde et dense, comme une aiguille de boussole attirée par le pôle... Être tel ce verbe qu'on aurait coupé en deux comme un fruit pour en connaître la vraie nature : donner-prendre, offrir-recevoir, enfoncer-être enfoncé... Dans une boule de feu, de sueurs, d'odeurs et de chairs, qui me porte, me submerge... Me noie. À ce moment-là, je suis en dehors de tout usage de ma raison. Je veux cette femme, et mon désir suinte par mes pores. À ce moment-là, je le lui dis avec mon corps que je la veux, accomplis mon désir en un discours articulé, intentionnel, de mes paupières, de mes épaules, de mon bassin... Fais de moi-même un verbe transitif, et d'elle, le réceptacle, champ d'exercice de mon être-verbe... Elle est l'endroit où je me conjugue, lancinant. Elle a accepté d'être celle en qui je vais me décliner. Et moi aussi, j'accepte d'être la pâte de sa volonté transitive, mur contre lequel se projettera son désir. Nous sommes témoins respectifs l'un de l'autre, et dans l'intimité, nous nous dénudons en miroir. Un sourire, un regard, nous dévoile. Nous nous offrons à chacun, le temps d'une étreinte, la possibilité de sentir le plus propre d'entre nous. Lorsque je quitte cet état, le passage de homme-à-sexe à homme-à-tête est le moment de l'intelligence sensible : ma raison ne fonctionne pas encore, et pourtant, rarement je n'atteins une telle lucidité, une telle perspicacité dans ma perception du monde vivant – elle qui dort auprès de moi- ou physique – les choses de la chambre qui nous entourent. C'est le moment où je me réveille à moi, marche le long corridor surplombant mon vivre. Ce couloir est la partie en suspension de mon être, comme un pont. La vue sur moi qui y a lieu, est imprenable, infalsifiable. L'acuité, la tactilité, l'intuition que j'ai du monde et de moi à ce moment-là, m'effraient. Je suis presque trop moi, ne pouvant plus ni me mentir ni me cacher à mon propre regard: je surgis à moi-même en me condamnant à me re-connaître.

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Mon réveil est deux je réunis, la Distanciation et le Désir. Le paroxysme de leur intimité est permis par l'orgasme, sa poursuite comme sa découverte, épuisante. Le temps d'un instant, ils sont mariés. Le temps de cheminer ce pont qui m'enjambe et sous lequel se déplie, d'une main changeante, l'étendue que je suis. À jouir, mon corps fonctionne avant mon esprit, fait cette chose que ma raison n'a pas besoin de dire, car elle est déjà toute ex-primée dans nos chairs exhaussées par le plaisir. Le dire est un faire, la chair, un locuteur... Le discours, un bout vivant... Dire le sexe ainsi. Jouir en phrases... Ici, plus d'arrivée au passé par la parole, celle-ci ne le dessert plus, telle un train entre deux stations de la chaîne des actes de ma vie, chaîne réalisatoire faisant passé: du souhaité au présent, du présent au passé... Non, ici, que du présent. Je est hybride, ne vit qu'ainsi, agissant inconsciemment – physiquement, émotionnellement, passionnément : il déambule, tremble, parle tout seul... Et le langage apparaît. Non pas greffé sur le corps mais depuis ce corps, en ces sensations qui le font naître. Le langage du mot est le devenir de celui du corps, savoir diffus de ce qu'il lui doit. Cette reconnaissance de dette du mot au corps est vitale. Elle est la poésie. Elle est la possibilité même de mon langage. C'est au moment où elle se fait consciente en moi que je m'aperçois -écrire, faire l'amour... Je dois, veux être souvenir de cette faille au fond de laquelle a lieu l'incessant déploiement que je suis, le mélange du mot et de la chose. L'enjamber cette faille, en la contemplant: moment enchanté de la présence absente, en quittant son vagin, en arpentant la blanche, desquels je joue à m'extraire et à reparaître pareillement, et durant lesquels je me produis. C'est cette faille qui m'inspire, c'est elle qui me fait vivre. Lorsque je fais l'amour, je m'enjambe. Lorsque j'écris, je me brigue. Mon acte est puissance d'énonciation: faire l'amour, écrire, avec son sexe, son cœur et son corps, c'est agir sa propre vie en la projetant dans le reste du courant.

Ferdinando Scianna

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Notes Pour entamer ces notes, je souhaiterais rendre hommage à Éric Benson et au Ravachol – feu Ravachol, puisque le dernier numéro, sur le thème de la Mort, était bel est bien le dernier. Si le Ravachol s’éteint, si Éric Benson met un terme à son activité revuistique, c’est que des querelles intestines ont pris le dessus sur sa foi. Des critiques stupides et injustifiées qui attaquaient l’un des auteurs phares de la revue en particulier. Mais je suppose qu’il ne s’agit pas que de ça et que Éric avait d’autres raisons pour cesser son activité. Lui seul pouvait en décider et même si nous autres de MG, à l’instar de beaucoup d’autres, sommes bien tristes de le voir s’en aller, nous ne pouvons qu’accepter, c’est ainsi. Alors parlons donc un peu de ce numéro 9, ultime claque dans la tronche aux mauvais coucheurs. La mort a rameuté tous les auteurs fidèles à la revue – Dejaeger, Ehret, Tomera, Carpentier, Ulrich pour les illustrations, entre autres. Ce sont des textes qui frappent, qui choquent, qui ne sont pas à mettre entre toutes les mains, mais qui sont tellement réalistes et puissants qu’ils ne peuvent qu’attirer le lecteur, même le plus lymphatique. Nous ne le sommes pas et ne l’avons pas été face à cette apothéose de littérature alternative. Merci à Éric Benson, à « ses » auteurs et à leur talent pour tous ces numéros du Ravachol qui nous ont tant plu, à Bruno, à moi, comme à tous les autres. Merci et bravo. Dans le même ton, la SUEL (Station Underground d’Émerveillement Littéraire, pour ceux qui ne le sauraient pas encore...) nous fait parvenir plusieurs petites choses de son cru. Un avis de parution de trois ouvrages signés par Lucien Suel

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lui-même : La justification de l’abbé Lemire, aux éditions Mihàly 19 rue Basly, 92230 Genneviliers. Théorie des orages aux éditions de La main courante, 59 rue A. Coulon, 23300 La Souterraine. Et Sous-bois standard (Les idiots), aux éditions de l’Attente, 249 rue sainte-Catherine, 33000 Bordeaux. Ouvrages oscillant entre prose et poésie. Parmi ces quelques petites choses, nous trouvons également un carton d’invitation au vernissage de Visions de l’ordinaire, œuvres picturales de Lucien Suel, encore lui, qui se tenait le 3 septembre dernier à la Galerie du Bailliage, à Aire sur la Lys. L’exposition se prolongeait jusqu’au 30 octobre. Nous y découvrons également le catalogue (fourni) 1999/2000 des éditions de la SUEL. Et enfin, un petit ouvrage de John Beynon, Signatures, une histoire courte et poétique, traduite de l’anglais par Lucien. Vous pouvez également consulter le catalogue, lire et entendre des extraits des œuvres sur internet : www.kitusai.com pour tout renseignement. Station Underground d’Emerveillement Littéraire, 102 rue de Guarbecque, 62330 Isbergues, France. Un auteur que nous ne connaissions pas nous envoie quatre recueils de sa plume, deux récents (mai 1999) aux éditions Carnets Confidentiels, et deux plus anciens. J’ai aimé sa poésie, j’ai aimé lire ces recueils. Surtout les deux premiers. Distances, recueil bilingue, traduit en portugais brésilien par Irineu Volpato. C’est en quelques « Rodéos de poussière et de boue » et quelques « Étés à brûle mémoire », que Jacques Canut nous mène voir les « érables flamber ». N’en sommes-nous pas prévenus dès la première ligne, « c’est une cavale d’imaginaire ».

L’autre recueil des Carnets Confidentiels s’intitule Duos Duels. La couverture, signée Pascal Ulrich, offre une poésie très intérieure, pensée. L’auteur s’offre à nous et nous offre ses doutes, ses idées, mais pas seulement. Le titre l’indique, c’est le rapport à l’autre amie ou amante qui donne le cadre. Vraiment, deux très beaux recueils tant sur le plan esthétique que sur le plan littéraire, et que je vous conseille. Les deux plus anciens sont des recueils d’aphorismes : Humorêves, dans la collection Poésie pour rire, aux éditions Saint Germain des Prés. Et son petit frère, Humorêves 2 visiblement autoédité. Jacques Canut, 19 allées Lagarrasic, 32000 Auch, France. Axolotl récidive avec le troisième Hors-Collection de l’été 1999. De bons auteurs, la suite de roman de Pierette Kirchner-Zufferey, La plage d’A. une note de lecture juste et concise de Christine Zwingmann à propos des Putains cocaïnomanes de von Neff publié il y a peu dans sa version française par les Benway Institute Studios. Chose importante, ce numéro est un spécial poésie bretonne, pas mal pour des Suisses. J’aime Axolotl pour sa simplicité et son ton bon enfant. Merci à Jean Grin pour ce travail. Axolotl, Jean Grin, 22 chemin des Plateires, 1009 Pully, Suisse. Élodie Brulée, Princesse Sabra, Olivier Petit Helle, Modicorniaud, autant d’auteurs diffusés par les éditions underground Kryat, Arts écrits, dirigées par Denis Reynaud, promouvant le Metal qui, désormais, selon cet entrepreneur de l’ombre « ne se résume plus à la musique. » C’est en commandant une anthologie de petits poèmes, 17 Mélancolies, pochette de fiches

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illustrées et soignées, signée par ces auteurs aux noms tous aussi étranges les uns que les autres, que je me suis constitué une petite collection de flyers vantant ces œuvres venues d’un monde d’ombres, de ténèbres et fort peu enclin à la gaieté. On ne peut rapprocher cette approche de la

création artistique de rien d’autre. C’est très spécial, c’est bien fichu et ça vaut le coup d’œil. En tout cas, ça a le mérite d’exister et de diversifier la création autant que de donner la parole à des auteurs que d’autres n’entendraient même pas. Vous pouvez commander quelques-uns de ces recueils pour

si peu qu’il serait dommage de passer à côté. De l’underground pur jus. Pour plus d’informations : Kryat, Arts écrits, Denis Reynaud, 38 avenue Napoléon Ier, 40990 Saint Paul lès Dax, France.

Raghu Rai

Feedback « J’aime Dejaeger, son écriture est vivante, actuelle, et puis il a la « bonté » de nous offrir de l’humour à la place des masques de la tragédie, les tragédies qu’il trimballe dans sa poche sont pudiques et cela me plaît, loin des étalages des « bazars » métaphysiques qui sont rigolos avec du recul, Éric a ce recul. Et moi qui suis un ex-Ardennais Français, j’embrasse ce Belge dans le souvenir de sacrées virées « Stella Artoitesques ». Bon Dieu ! Vive la Belgique ! » Bruno Tomera, Gueugnon (71)

« Le MG 39 avec Éric Dejaeger est un dessert délicieux ; je pense aux histoires courtes et aux aphorismes truculents. ZEP est une nouvelle audacieuse et dans l’air du temps. Juste un petit bémol pour le long texte Cindy un peu trop verbeux et futuriste pour moi » » Frédéric Maire, Eysines (33)

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À suivre… IL FAUT TOUJOURS ET ENCORE CROIRE AU PÈRE NOËL ! EN DÉCEMBRE, MAUVAISE GRAINE VOUS OFFRE VOTRE PLUS BEAU CADEAU, LES TÊTES DE SÉRIES DE MG, À SAVOIR :

REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE N°40 - NOVEMBRE 1999 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO BERNARD

© MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, NOVEMBRE 1999

ADRESSE : FRANCE

JEAN-PIERRE BAISSAC JAN BARDEAU

E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : www.multimania.com/mauvaisegraine

MICHÈLE CAUSSAT ERIC DEJAEGER STÉPHANE HEUDE MMRGANE BRUNO TOMERA ERICH VON NEFF HARRY WILKENS NATHALIE Y

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ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 22.50 150 FF ÉTRANGER : 30 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 2.25 15 FF ÉTRANGER : 3 20 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER LIBELLÉ À L’ORDRE DE W. RUHLMANN

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Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

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