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c'est injuste, mais c'est comme ça. N'y a pas de morale dans l'amour, n'y a que du besoin, de la nécessité, du désir présent. S'il n'est pas présent, c'est qu'il n'est plus vrai, et s'il n'est plus vrai, c'est qu'il n'y a plus rien, il faut quitter. Elle a tout intérêt à choisir et couper net. Gagner du temps pour ne pas en perdre. « Ça fait six ans... » etc, qu'elle me dit... Oui, ça fait six ans, mais bon... La preuve... « Tu sais, c'est dur parfois, la vie de couple. L'ennui, l'habitude... On est lassé. C'est beaucoup... Le temps, ça fait beaucoup de mal aux couples... » Oui, enfin... C'est aussi ce qui fait que c'est bon de vivre ensemble longtemps, quand on est heureux : c'est que ça fait plus de bonheur !... Je me souviens, elle me racontait ça tandis qu'on marchait sur cette ancienne voie de chemin de fer désaffectée dans Paris, cette ligne qui servait à relier Paris intra-muros, construite en hauteur, surélevée du sol d'à peu près une dizaine de mètres. Quand elle avait été arrêtée, la mairie l'avait reconvertie en promenade originale dans l'est parisien, entre Bastille et Gare de Lyon. On marchait deux par deux, moi avec Laurence, et Bernard et Paul un peu en avant. Sur un ou deux kilomètres, on avait comme ça devisé à la hauteur des deuxièmes étages d'immeubles autour de nous. C'était un peu surréaliste. On voyait l'intérieur des appartements à travers les fenêtres, et on avait l'impression d'être suspendus en l'air, en pleine apesanteur, en-dehors du temps et de la ville, quoique dans Paris toujours, mais entre parenthèses. Des funambules nonchalants, marchant droit devant eux, au niveau de la vie quotidienne normalement invisible des gens derrière leurs fenêtres. C'est cette impression de balancement, cette espèce de tournis grisant en-dehors du monde et des choses, anonyme et décalé, presque irréel, qui devait nous avoir fait causer comme ça. Laurence s'était livrée à moi comme jamais, d'une façon complètement impudique – non seulement pour elle, mais aussi pour Bernard, qui était – et demeure – mon ami. Nous avions toujours été en termes amicaux, elle et moi, mais jamais intimes. Elle était la femme de mon ami. Et j'étais l'ami de son homme. Mais maintenant, elle me parlait comme si j'étais son frère, et que nous avions toujours été ensemble. Et elle s'en rendait compte en plus, paraissait en être la première surprise. Mais elle continuait. Et l'homme dont elle parlait marchait juste à deux pas devant elle. Une part de moi m'indiqua d'emblée, avant même que cela ait commencé, le caractère bizarre, pas franchement fraternel vis-à-vis de Bernard (en tout cas selon moi), de ce qui se passait. J'étais autant surpris d'écouter ses paroles qu'elle l'était de me les dire. Mais je restais là, parlais à voix basse, comme elle. Et écoutait, ouvrait très largement mes oreilles en faisant taire tout bruit intérieur afin de mieux me concentrer sur ce que j'entendais. Comme ça, engoncés dans cette drôle de complicité, nous marchâmes plus d'une longue heure entre ciel et terre à travers l'est parisien, tels des passants cosmiques arpentant une voix lactée qui aurait décidé de descendre dans la ville, de devenir, pour une après-midi, urbaine. * « Je n'ai jamais eu de bons rapports avec ma mère. En fait, ce n'est pas que j'en ai eus de mauvais, c'est que je n'en ai pas eus du tout. Dès que j'ai pu, je me suis barrée. À dix-sept ans, juste avant le bac. Après, il y a eu la fac, le reste... Mais, je me souviens, ce qui était le plus important pour moi, l'essentiel, c'était de prendre un mec, d'avoir un mec... D'être maquée, quoi !... » fit-elle, à la fois nerveusement et de bon cœur, riant d'ellemême et de l'expression qu'elle venait d'employer, qui nous ramenait au vocabulaire des cours de lycée et des espérances fiévreuses des jeunes filles de pouvoir attirer et retenir un homme. Car, entre elles, c'était comme ça qu'elles étaient évaluées, que leur aptitude la plus primordiale était vérifiée. Mais Laurence, disait-elle, voulait un homme pour plus que cela. Elle en voulait un pour s'échapper, l'aider à quitter sa mère et son environnement. Partir est possible à un, mais demeurer partie ne l'est pas. Autant elle voulait « être indépendante » et ne plus subir, autant elle avait peur d'être seule. Alors il fallait un mec, et presto. « J'ai pas trop choisi quand j'ai pris Bernard... J'ai toujours eu un mec... » rosit-elle, comme si elle venait de confesser une obscénité. « Quand j'étais en terminale, j'ai couché pour la première fois. Et je l'ai fait avec n'importe qui, dans le sens où j'ai vraiment pris le premier qui passait... Ça a duré deux mois. Et puis c'est passé... Avec Bernard, quand j'ai rencontré Bernard, je voulais quelque chose de plus... sérieux. - Ça veut dire quoi sérieux ?

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MAUVAISE GRAINE 40 W NOVEMBRE 1999

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Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

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