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Mais elle est seule. Je suis devant elle, la contemple : elle ne me voit pas, me regarde sans m'apercevoir, passe au travers de moi. Ce présent, c'est la solitude et l'individualité ; cet être, c'est se retrouver tout d'un coup et pour quelques secondes isolé au milieu du reste du monde, car tout ce monde se résume à soi. C'est l'endroit où s'absorbe silencieusement toute vie, comme un coton s'imbibe de l'air et des nuages, comme un buvard ou une feuille blanche attire et boit toute encre, toute écriture, toute certitude, s'en rassasie et va secrètement en remplir ses soutes, celles de la phrase et de l'être lui-même. Tirer à soi tout l'être possible, s'en voir remplie comme un aimant appelle à lui ce qui est magnétique, voilà ce qu'elle a fait. Elle a mangé le Monde, elle a bu et aspiré tout l'être, il n'y a plus personne à qui parler. Tel est ce pur présent où elle a abouti, ce pur endroit dont l'autre nom est solitude. Retirée d'elle-même comme la vague quitte le sable du rivage afin de mieux y revenir, mieux y être déjà, elle se condense et s'exprime en ce présent qui est pureté, éternel aparté à elle-même et aux autres. Seule sur son lit, son regard posé sur moi est un arrêt sur image, une toute petite seconde d'éternité durant laquelle le Monde et l'Être se prêtent de bonne grâce, s'exhibent complaisamment à mes yeux incrédules. Irradié, je laisse alors son image me pénétrer en un instant forcément muet, au-delà des mots, en un croisement de regards d'une folle intensité entre moi et ce corps, comme lorsqu'au détour d'une branche, derrière un feuillage, se détache sur un rocher, en plein dans son écrin vert et gris, un cerf magnifique, immobile et silencieux, expirant doucement par les naseaux, et qui tourne prestement son beau regard indéchiffrable vers le promeneur que je suis, puis me fixe ainsi, hors du temps, hors de la forêt... Après une éternité de quelques secondes, il disparaît en deux bonds qui me laissent essoufflé, ne sachant plus si je suis dans la réalité ou en train de rêver. Tout à l'heure, elle aussi repartira, son fantôme s'évanouira. Elle se lèvera et, petit à petit, ce nuage se dissipera, la laissera réintégrer une distance à soi qui la rapprochera de moi et des autres. Elle me regardera, me verra – me parlera même. Elle aura recommencé à partager avec autrui tout cet être, toute cette vie qu'elle avait accumulés comme en boulimie, qu'elle avait concentrés dans ce regard blanc et déconnecté qui me fixait tel celui d'une lionne respirant doucement, couchée, observant la savane au loin, ne pensant à rien. Elle reviendra à cette minimale et inconsciente distanciation de soi qui lui permettra de vivre la vie courante. Après avoir été au centre d'elle-même, elle retournera vers les marges et la périphérie. Son image se dédoublera, triplera, et plus encore ; son reflet redeviendra reflets, son ombre se fera ombres. Elle repartira vers le brouillard et l'équivoque, l'ambivalent et le pluriel, quittera les plages de l'évidence. Le point qui s'était fait d'elle et avait surgi depuis son corps muet, comme réglé par quelque photographe invisible secrètement caché au milieu de son ventre, se dissolvera peu à peu. Jusqu'à la prochaine éclipse, le prochain éclair, qui le temps d'une seconde, le temps d'un regard, d'une moue ou d'un geste, d'un déhanchement de la tête ou du bassin, laissera de nouveau entrevoir toute la femme qu'elle est. Déjà elle allume une cigarette, s'assied sur la tranche du lit, touche ses cheveux, et cherche une petite culotte. Elle est, reste à jamais, magnifique, mais pourtant a quitté cette poignée de secondes pendant lesquelles elle s'était si bien rejointe elle-même, et que son plus pur, son plus central présent pulvérisa toute autre forme d'être-à-soi, toute autre forme de ce-lui-n'est-pas-essentiellement-et-purement-soi-toute autre forme de temps.

III Plusieurs fois la beauté de son réveil m'a fait parcourir ce chemin hébété qui longe l'escarpement entre le songe et la conscience, durant lequel je ne sais plus du tout ce qui s'est passé et ne fais que me laisser filtrer par cette vague, cette avancée, cette preuve de l'existence du monde que ma sensation est seule à percevoir et à enregistrer secrètement à moi-même, sous forme de sons et d'images, de couleurs et d'atmosphères, de silences et de palpitations, de lumières et de textures, qui ne sont pas encore faits de mots, et qu'elle va conserver pour – plus tard, ailleurs – en infuser ce que je suis, mon âme, mes bras – mes mots. C'est pour cette seconde que j'écris, c'est pour cette raison et mille autres que je cours après les femmes. Elles sont comme l'écriture: ce que je ressens pour elles se confond avec ce que je ressens pour elle.

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MAUVAISE GRAINE 40 W NOVEMBRE 1999

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Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

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