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Mon réveil est deux je réunis, la Distanciation et le Désir. Le paroxysme de leur intimité est permis par l'orgasme, sa poursuite comme sa découverte, épuisante. Le temps d'un instant, ils sont mariés. Le temps de cheminer ce pont qui m'enjambe et sous lequel se déplie, d'une main changeante, l'étendue que je suis. À jouir, mon corps fonctionne avant mon esprit, fait cette chose que ma raison n'a pas besoin de dire, car elle est déjà toute ex-primée dans nos chairs exhaussées par le plaisir. Le dire est un faire, la chair, un locuteur... Le discours, un bout vivant... Dire le sexe ainsi. Jouir en phrases... Ici, plus d'arrivée au passé par la parole, celle-ci ne le dessert plus, telle un train entre deux stations de la chaîne des actes de ma vie, chaîne réalisatoire faisant passé: du souhaité au présent, du présent au passé... Non, ici, que du présent. Je est hybride, ne vit qu'ainsi, agissant inconsciemment – physiquement, émotionnellement, passionnément : il déambule, tremble, parle tout seul... Et le langage apparaît. Non pas greffé sur le corps mais depuis ce corps, en ces sensations qui le font naître. Le langage du mot est le devenir de celui du corps, savoir diffus de ce qu'il lui doit. Cette reconnaissance de dette du mot au corps est vitale. Elle est la poésie. Elle est la possibilité même de mon langage. C'est au moment où elle se fait consciente en moi que je m'aperçois -écrire, faire l'amour... Je dois, veux être souvenir de cette faille au fond de laquelle a lieu l'incessant déploiement que je suis, le mélange du mot et de la chose. L'enjamber cette faille, en la contemplant: moment enchanté de la présence absente, en quittant son vagin, en arpentant la blanche, desquels je joue à m'extraire et à reparaître pareillement, et durant lesquels je me produis. C'est cette faille qui m'inspire, c'est elle qui me fait vivre. Lorsque je fais l'amour, je m'enjambe. Lorsque j'écris, je me brigue. Mon acte est puissance d'énonciation: faire l'amour, écrire, avec son sexe, son cœur et son corps, c'est agir sa propre vie en la projetant dans le reste du courant.

Ferdinando Scianna

MAUVAISE GRAINE 40 W NOVEMBRE 1999

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Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

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