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Son trou élastique et rose foncé, ferme et dilaté à la fois, terriblement musclé, était la porte d'un lieu magique dont je me représentais l'agitation, la liberté, les bagarres entre félins trop nerveux, arpentant l'endroit trop exigu. Mais cette ménagerie n'était pas comme les autres, elle rendait leur liberté aux bêtes. C'est pour cela que sa chatte si belle me tentait, m'appelait irrésistiblement, comme le seuil d'un antre-royaume: celui de la liberté animale. Le fauve qui pendait de moins en moins et se dressait de plus en plus entre mes cuisses voulait ce rendez-vous lui aussi, y était prêt, le désirait plus que toute autre chose au monde. Ça suffisait, maintenant ! Fallait y aller, bordel de Dieu ! Après, on verrait bien ce qu'ils feraient, tous ces animaux plantés les uns dans les autres. Ce n'était plus notre affaire à elle et à moi. Ils nous auraient réunis, c'était l'essentiel. Qu'ils se débrouillent. Nom de Dieu ! Tout ce que l'on peut faire entre les cuisses d'une jolie femme !... À suivre...

Je me réveille à moi La corporéité, le corps de l'homme et de la femme dans leur crue sexualité... Des formes, une odeur, sueur , membres. Proéminence, luisance, goûts, ... Laisser dire ses membres, sa peau, son pouls. Tout se tend, tout converge vers... Sensation maintes fois ressentie et qui me laisse un goût étrange, juste après la jouissance, le profond contentement. Un goût d'incrédulité – non pas de ce que je viens de vivre, mais issue du passage de l'état d'extase à celui d'après l'extase, lorsque celle-ci se dissipe – est dissipée. Un goût d'incrédulité du monde qui roule dans ma bouche, sort d'abord du regard que je porte sur la pièce, les draps, vêtements épars, ce corps de l'autre (désiré, mais autre), et qui rerentre dans ma gorge soudain tel un relent, une boule d'air, pour s'y coller en un caillot de sensations diffuses qui explose dans ma poitrine en me laissant interdit et gauche. Moment où je réintègre ma peau d'homme-à-tête en quittant celle d'homme-à-sexe. Ça y est, je suis renseigné sur l'extériorité, le monde est là-bas... Je sais qu'il n'est pas qu'en moi, même si j'ai passé mon temps à lui rentrer dedans... Un extérieur existe !... En faisant l'amour, je suis cet homme-à-sexe et pour-le-sexe, qui veut se fondre dans la chair et exclusivement en elle, voir toute la partie non-charnelle de son être disparaître. Je suis un homme qui hurle ce qu'il fait et fait ce qu'il hurle, une masse de sang, un ensemble de muscles et de peau qui voit toute sa sensorialité affluer à ses extrêmes, appelée par une mélodie lourde et dense, comme une aiguille de boussole attirée par le pôle... Être tel ce verbe qu'on aurait coupé en deux comme un fruit pour en connaître la vraie nature : donner-prendre, offrir-recevoir, enfoncer-être enfoncé... Dans une boule de feu, de sueurs, d'odeurs et de chairs, qui me porte, me submerge... Me noie. À ce moment-là, je suis en dehors de tout usage de ma raison. Je veux cette femme, et mon désir suinte par mes pores. À ce moment-là, je le lui dis avec mon corps que je la veux, accomplis mon désir en un discours articulé, intentionnel, de mes paupières, de mes épaules, de mon bassin... Fais de moi-même un verbe transitif, et d'elle, le réceptacle, champ d'exercice de mon être-verbe... Elle est l'endroit où je me conjugue, lancinant. Elle a accepté d'être celle en qui je vais me décliner. Et moi aussi, j'accepte d'être la pâte de sa volonté transitive, mur contre lequel se projettera son désir. Nous sommes témoins respectifs l'un de l'autre, et dans l'intimité, nous nous dénudons en miroir. Un sourire, un regard, nous dévoile. Nous nous offrons à chacun, le temps d'une étreinte, la possibilité de sentir le plus propre d'entre nous. Lorsque je quitte cet état, le passage de homme-à-sexe à homme-à-tête est le moment de l'intelligence sensible : ma raison ne fonctionne pas encore, et pourtant, rarement je n'atteins une telle lucidité, une telle perspicacité dans ma perception du monde vivant – elle qui dort auprès de moi- ou physique – les choses de la chambre qui nous entourent. C'est le moment où je me réveille à moi, marche le long corridor surplombant mon vivre. Ce couloir est la partie en suspension de mon être, comme un pont. La vue sur moi qui y a lieu, est imprenable, infalsifiable. L'acuité, la tactilité, l'intuition que j'ai du monde et de moi à ce moment-là, m'effraient. Je suis presque trop moi, ne pouvant plus ni me mentir ni me cacher à mon propre regard: je surgis à moi-même en me condamnant à me re-connaître.

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MAUVAISE GRAINE 40 W NOVEMBRE 1999

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Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

Mauvaise graine 40  

November 1999 issue

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